VIII. id. Aprilis. MDXX
llie hic est Raphaël timuit quo sospite vinci
Rerum magna paréos, et moriente mori.
prit pour la dernière fois la main (1), qu il arrosa de ses larmes.
Bientôt s'éleva sur l'autel de la Vierge la statue dont Raphaël avait confié le travail à Loreuzetto (Lorenzo Lotti) , et devant laquelle le peuple romain vint prier : elle a reçu le nom de Madone dd Sasso; c'est une œuvre médiocre.
Raphaël 9 comme on l'a vu, avait assigné dans son testament une somme de i ,000 scudi a l'acquisition d'une ipaison dont les revenus annuels serviraient k faire célébrer douze messes par mois pour le repos de son àme (â). Ses exécuteurs testamentaires achetèrent donc dans la rue des Goronari (fabricants de chapelets ) une petite maison qui existe encore , mais oii l'on ne voit plus, comme autrefois , le portrait du peintre qui servait d'enseigne. Pendant près de trois siècles, le chapelain célébra dévotement la messe . votive pour Raphaël; mais, en 1805, l'archiprêtre Carbonara voulut rétablir la maison , qui tombait en ruines : les frais exigés pour la reconstruction absorbèrent en partie les revenus de cette maison , qui rend k peine aujourd'hui quel-
(1) SI pro&trô dinaozi Testioto Raffaello , et baciogli quella mano,
tra le lagrime , che avea dato a Roma o ali' Italia taoti pittorici portent!. — Paride Grassi , Mss. Barberini.
(2) Mr. Charles Falconierii dans son opuscule qui a pour titre Mémoria intomo il rinvenimento délie ossa di Haffaellâ Sanzio , Roma , 1833 , in-8o , a recueilli dans le « Registro di patent! » les lignes suivantes : « Relazione del célèbre piltore Raffaello Sanzio di Urbino sepolto in questa chiesa , e colleglata di santa Maria ad martyres délia Rotonda di Roma. l\ célèbre Raffaello Sanzio da Urbioo principe dei pit-
tori fece fabbricare nella nostra colleglata una capella sotto l'invo-
cazionc délia B. Vergine del Sasso , e terminata assegnè per dote di essa due case unité e poste nella strada dei Coronari in luogho chiamato Panier , col peso di celebrare in perpetuo 12 messe al mese per ranima di csso Raffaello , corne dal suo testamento che si dice rogato l'anno 1620 per gll atti deir Âppocelii , oggi Andréa Gabrielli Not. A. C. : quel testamento per diligenza usata non si è potuto rinvenire, nèappresso d. notaro , ne da altri.
RAPHAEt SOUS LEON X. 347
ques soudi (1) ; en sorte que la voix du prêtre ne peut plus s'élever, comme autrefois, pour recommander ^ la miséricorde divine celui que Léon X pleura si amèrement (2). Espérons que la prière de Gastiglione, quand il apprit la mort de son. ami , aura été exaucée ! c En vérité» disait le noble comte, je suis bi^ à Rome, mais c'est comme si je n'y étais pas, parce que mon pauvre petit Raphaël me manque. Que Dieu ait pitié de cette belle âme (5) ! >
Depuis plus de trois siècles , les restes du peintre reposaient dans le caveau de l'église de ta Rotonde, c ensevelis moins profondément encore que le génie de l'artiste, > suivant.la belle expression d'Overbeck (4), quand une discussion s'éleva tout k coup sur l'identité du crâne, que l'Académie de Saint-Luc croyait prosséder. La société montrait aux visiteurs ce crâne copaie appartenant k Raphaël. Quelques hommes érudits prétendaient que les restes tout entiers du peintre d'Urbin reposaient dans une église de Rome : on avait oublié généralement le nom de l'édifice. Le sculpteur Fabris demanda au gouvernement la permission d'ouvrir, ou plutôt de chercher la tombe de Raphaël. Grégoire XYI l'accorda, et , le 9 septembre 1835 , les investigations commencèrent dans la Rotonde : le 14, on découvrit les restes authentiques de Raphaël.
Rome était représentée k cette exhumation de son grand peintre par toutes sortes de célébrités européennes : le cardinal Zurla, le chevalier Camucini, Horace Yemet, le sculpteur Fabris. M. Overbeck était Ik présent, attendant avec une anxiété religieuse le moment oh apparaîtrait k son
(I) Passavant, 1. 1, p. 560.
(3) La Bua morte amaramente lo fece piangere.—- Vasari , t. ii , p. 33. (8) lo son sano, ma non pareessere a Roma , perché non vi ë più H
mio poveretto Raffaelto. Ghe Dio abbia quell' anima benedetta ! — Lettere del conte Baldassare Castiglione. Padova, 1769, t. ii , p. 74.
(4) Lettre à M. Veit, directeur de l'Institut des arts i Francfort-
regard l'image , ou ce je ne sais quoi qu'on appelait autrefois Sanzio.
c Je ne vous dirai pas, écrit-il dans une lettre toute poétique au directeur de l'école des beaux-arts de Francfortsur-le-Mein, l'émotion qui nous saisit k la vue de ce squelette que les assistants reconnurent pour celui de Raphaël. On comprendra le frisson qui nous agita tous tant que nous étions : c'était lui, c'était Raphaël (1) ! >
Ainsi le crâne de l'Académie de Saint-Luc devait quitter sa demeure de verre : ce n'était plus qu'un crâne vulgaire , celui du chanoine de la Rotonde, Desiderio d'Adjutorio, fondateur, en 1559, de la congrégation des Yirtuosi du Panthéon.
Le squelette était long de sept palmes et demi (cinq pieds deux pouces); la tête était tournée vers le côté droit de l'autel; le crâne était parfaitement conservé ; seulement l'eau, en s'infiltrant , pendant les inondations du Tibre, dans le caveau, avait légèrement corrodé l'occiput. A en juger d'après le modèle en plâtre moulé par le sculpteur Fabris , le front était saillant, mais étroit, d'une hauteur ordinaire; les dents d'une grande blancheur et au nombre, de vingt-neuf; les mains fort belles (2).
Goethe a écrit que , c de tous les artistes , Raphaël est le seul dont on voudrait avoir fait tout ce qu'il a fait (3) ; > au point de vue plastique, dirons-nous. Cherchez dans cette vie
(1) Voir la lettre d'Overbeck* insérée dans la Vie de Raphaël par Passavant , pag. 562 , 664 , t. W.
(2) Voyez Aw. D. Carlo Fea : per la invenziooe segiiita del sepolcro diRaffaelle Sanzio da Urbino. Roma, 1833, in-4o.— Carlo Falconieri Sicillano , Memoria intorno il rinvenimento délie ossa di Raffaello Sanzio , Roma , 1833 , in-8o. ~ Allgemeine Zeitung , 10 Noy. ; Muséum 18 nov. 1833, et la notice : RaM's Grab, insérée dans l'Appendix de la vie de Raphaël par Passavant , 1. 1 , p. 558-570.
(3) Erhat eben immer gemacht, was andcre zu machen ^ûnschten. — Ital. Reise, p. 160.
si courte , et pourtant si pleine , il n'est pas une pensée qui ne soit poétique. Jamais il ne s'est servi de la matière que pour l'idéaliser. Il aima la forme, sans doute; mais k la forme , même païenne » il ne sacrifia pas la pensée.
On peut dire de la peinture ce qu'on a dit de la littérature : qu'elle est l'expression de la société ; car peindre, c'est écrire en couleur. Au quinzième siècle, quand la vie est tout absorbée en Dieu , le peintre ne peut la reproduire que dans la manifestation ordinaire, la prière. Aussi sa composition est-elle toute spiritualiste ; la matière n'y entre que comme un accident , qu'il dédaigne ou qu'il néglige ; c'est l'âme seule qu'il veut traduire aux regards. De là son indifférence systématique pour le corps ou tout ce qui peut le rappeler. Mais quand la société sortit du cloitre pour apparaître dans l'intérieur du ménage, sur la place publique, dans le tribunal, dans ce qu'on nomme la vie réelle, le peintre dut comprendre que l'homme, qui jusqu'alors n'avait formulé qu'une unité, était double désormais , et qu'il devait le représenter en corps et en âme. Alors on sentit la nécessité d'étudier le phénomène extérieur , et la forme dut avoir son culte. Cimabue de Florence, et Duccio de Sienne, surent animer de quelque étincelle de vie les types engourdis de l'école byzantine; Giotto, Simon di Martino et quelques autres s'essayèrent dans une voie nouvelle. S'ils restèrent fidèles aux représentations traditionnelles de leurs devanciers, obligés de peindre des événements et des personnages pris dans la légende des cloîtres, ils cherchèrent k mettre en scène l'esprit et le corps de leurs personnages. Ces tentatives de réh2d)ilitation de la forme , poursuivies depuis par Giotto , Masaccio et quelques peintres florentins, n'eurent de résultat que sous Léonard de Vinci, qui , possédant une science profonde de l'anatomie , exprima beaucoup mieux qu'on ne l'avait fait jusqu'alors la vie organique. Il fallait un peintre comme Raphaël, doué d'une
exquise sensibilité , pof té de sa nature a la contemplation , amoureux des rêveries , initié au symt)olisme de Dante , pour réUttliter bi fomte k force ilàéaSsaÊkm^ ei tme respieudir le phénomène visible sans tomber dans le uatiiniisme » quand il faisait de la peinture chrétienne.
Si la forme n'eût eu pour représentant qu'un- artiste (comme Léonard , si éminent du reste , mais infatué du paganisme, peut-être n'eût-elle pas séduit autant d'esprits; mais^ quand on la vit reproduite avec tant d'amour par un peintre de l'école du Pérugin , il n'est pas étonnant qu'on se passionnât pout* tout ce qu'il y avait en elle de merveilleux. Par elle on fascinait le regard , par elle on Attirait la foule , par elle on subjuguait les sens , par elle on faisait du bruit dans le monde ; mais comme il était impossible de dérober h Raphaël son pinceau pour orner le vêtement de cette fée visible, Raphaël mort, ce qu'on tâcha de reproduire ce fut sa couleur seulement. On ne comprit pas que cet artiste, qui voyait dans chaque objet créé un reflet de la Divinité, n'avait jamais fait la faute d'effacer sous l'ornement Torigine céleste que chaque objet créé portait en lui. Raphaël écrivait k Castiglione : c Pour formuler ma beauté, j'ai mon type dans l'esprit (1). > C'est d'après cet idéal qu'il composait ses madones. Il savait que la peinture, en se servant de couleurs et de lumières , substances tout k fait immatérielles , devait avant tout représenter la vie de l'âme , élément principal du christianisme. L'idéal produit dans la tète de sa Vierge, tout le reste, vêtement, pose, perspective, paysage, n'était destiné qu'k relever la beauté spirituelle dont il imprégnait la figure de Marie. Ses disciples, ses successeurs tombèrent
(f ) Ha essendo carestia e di buoni giudicj , e di belle dooae , io mi servo di certa idea che mi viene nella mente. — Foyez Nuova scelta di leLtere, etc., de Bernardine Pino. Venezia, l582.«^Pa8savant, t. i. p. 633.
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dans une exagération contraire k celle qu'on avait si justement reprochée k ses devanciers. Chez les maîtres anciens, l'homme n'est qu'une unité : il n'a qu'une âme ; de son enveloppe terrestre ils ne font aucun cas. Ils ne veulent pas voir que le Christ a pris un corps, et que l'art, en représen* tant l'homme, doit k la fois exprimer ce dualisme; et c'est ce qu'a fait si heureusement Raphaël. Sous les successeurs de Sanzio , l'homme a perdu son âme ; ce n'est plus que de la matière organisée qu'ils s'étudient k embellir de toutes sortes de manières, tombant ainsi dans un naturalisme qui fait de la peinture un métier au lieu d'un art (1).
(t) Sur Raphaël, on consultera : H. H. Foessi! , dans le Allgemeine Kûnstler-Lexikon , Zurich , 18i4. — G. Ch. Rraun , Raphaël Samio's Lebenund Werke, Wie&baden, 1815.-- Friedrich Rehberg, Raphaël aus Urbino , Mùnchen, 1824. — Quatremëre de Quincy , Histoire de la Vie et desOuvrages de Raphaël. Paris, i824. in-8o.— E. F. von Rumohr* Ueber Raphaël von Urbino , und dessen nâhere Zeitgenossen , Rerlin , 1831 , in>8o. -— G. K. Nagler , Raphaël als Mensch und Kùnstler , Mùnchen, l836,in^8o. — D. Franz Kugler's Handbuch der Geschichte der Malerei in Italien , Berlin , 1837 , in-804