‹ Histoire de Léon X et de son siècleChapitre 41 sur 61 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

KamUle , iiaisnance et premières années de Luther. — Lutber au cloître. — Il reçoit les saints ordres. — Son voyage à Ronse. — Il prend ses grades en théologie. — Léon X publie les Indulgences. — Albert, arctievëque de Mayence, charge Tetzel de les prêcher en Allemagne. — Lutber se déclare contre les indulgences. — Thèses qu'il affiche sur l'église de Tous-les^Salnts à Wlttemberg. — Brait qu'elles excitent. — Luther cité à Rome refuse d'obéir au pape. — Belle conduite de Léon X envers le moine augustln. — Luther à Augsbonrg devant le cardinal Cajetan. — Il quitte la ville après avoir fait afficlter son appel au pape. — Bnlle de Léon X. — Ce qu'en pense Luther.

§ 1®*. Les indulgences.

Martin Luther naquit le 10 novembre 1485 a Eisleben , petite ville delà haute Saxe. Hans, son père, était un pauvre paysan du village de Mœhra ou Moerke, dans le comté de Mansfeld; sa mère, Marguerite Lindemann, une servante de bains , Tun et l'autre gagnant leur vie, Hans k labourer la terre , Marguerite k porter du bois sur les épaules. « Bonnes > gens, disait Martin, qui ont eu bien du mal pour me » nourrir , et dont la race va s'éteignant de jour en jour en i Allemagne (1). >

Bien jeune , Martin quitta Mansfeld ou sa famille était venue s'établir, car elle mourait de faim k Mœhra. Le havre -sac sur le dos, le bâton de pèlerin k la main , le cœur gros de larmes qu'il avait répandues en embrassant ses

(0 (^'Otloquia mcnsaiia, i. ii, p. 17, — Mathesiiis, Conc. p. i. De Luth. — (Hjchlaeus in Act. l.ulheri.

parents, il prit le chemin de Magdebourg, ayant pour compagnon de route un autre enfant du même âge à peu près, et nomme Jean Reinick. Tous deux, confiés k la garde du bon Dieu, allaient fréquenter ces saintes écoles ob l'écolier payait sa nourriture et son éducation , la vie du corps et de l'âme , à l'aide des petites aumônes qu'il recueillait , sous les fenêtres des riches , en chantant , deux fois par semaine , un de ces cantiques, tout empreints de chaste poésie, que l'Allemagne catholique garde soigneusement , mais que l'Allemagne réformée a malheureusement effacés de ses livres de prières. La charité des habitants de Magdebourg(l) s'épuisa bien vite : c'était une ville de commerce. Martin chantait vainement de cette belle voix dont il fut longtemps si fier; pas un petit grœschel ne tombait dans sa casquette. L'enfant dut se résoudre à quitter Magdebourg pour prendre le chemin d'Eisenach , petite ville de la Thuringe , et que sa mère avait autrefois habitée (2). Comme il entrait dans la cité, il voulut tenter la pitié des habitants, et, d'une voix que le besoin rendait pénétrante , il se mit k chanter un noël sous une fenêtre d'assez belle apparence. La fenêtre s'ouvrit tout aussitôt, et une femme parut qui fouilla dans son tablier , en tira deux ou trois pièces de monnaie qu'elle jeta , le rire sur les lèvres , au mendiant , qui les ramassa et |)leura en signe de reconnaissance et de joie. A la vue de ces larmes, Cotta, c'est le nom de la femme charitable, se sentit émue , fil signe k l'écolier de monter, et lui promit de

(1) Ukert, Biogr. de Luther, t. ii, p. 66.

(2) Isenacum enim penè totam parentelam meam habet et llllc ab eis sum agnitus et hodie notus , cûm qundriennio illic lilteris operam dederim.— Dom. Georgio Spalatino , 1520, epist. Lutheii.— Dr. Martin

Luther's Briefe, Sendsehreiben unil Bedenken , von Dr. Wllhem

Martin Leberecht de Wette , Professer der Théologie zii Base! , Berlin , 1825, 1. 1.

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ne pas Fabandonner. Cotta lint sa promesse : l'^enfant etrt donc son coin k la table de la veuve , du papier, des livres , des vêtements , et , pour se récréer , une belle flûte que lui donna la bonne dame. Luther, quand plus tard il eut pour adversaires le pape et l'empereur, n'oublia ni la petite fenêtre d'Eisenach, ni le sourire de la pieuse veuve ^ ni le liard qui tombe k terre, et dont il achetait, le soir, ce pain qu'il appelle éloquemment c le pain du bon Dieu, panis propler Deum , le grain de millet du passereau , la manne de l'Israélite dans le désert (1). >

L'université d'Erfurt jouissait d'une réputation méritée : elle avait , k cette époque , des maîtres célèbres , entre autres Jodocus Truttvetter (2). Martin avait obtenu de son père la permiission d'achever ses études dans celte ville ; c'est Ik que l'écolier ouvrit une Bible pour la première fois. Ses yeux tombèrent sur l'histoire d'Anne et de son fils Samuel , citi'ii lut avec un ravissement de cœur inexprimable ; mais d'autres avant lui, en Italie surtout, avaient lu ce livre inspiré que la réforme a la prétention d'avoir révélé aux chrétiens. N'avons-uous pas vu Savonarole , sous ses rosiers de Damas, en expliquer k ses frères les divins enseignements? c Mon Dieu , s'était écrié Luther, k la vue de ce précieux vohime , je ne voudrais , pour toute fortune , qu'un semblable trésor ! » Mais tout l'argent que Hans« son père, gagnait en une année au travail des mines , n'aurait pas suffi pour en faire l'acquisition : c'était un de ces beaux manuscrits rehaussés d'or et de cinabre , ornés de miniatures coloriées ; l'œuvre d'un moine, ou d'un ange plutôt. Dès ce moment Luther se dégoûta du droit qu'il étudiait avec ardeur, et ne

(1) Ulenberg, Histoiia de vite, moribus, rébus geslis , sludiis, etc.» Dr. Martini Lutheri, in-i2, Col., 1622, p. 5.

(2) Epist. Luth. Spalntino : Mss. bib. Jenœ.

LA RKFORMK. 381

voulut plus dormir sans avoir feuilleté sa chère Bible. L'étude lui avait échauiïd le sang , il tomba malade tout a coup, se mit au lit, et fit sa prière comme si sa dernière heure était venue, lorsqu'un prêtre parut h son chevet pour le réconforter et lui prédire qu'il ne mourrait pas. Alors l'âme malade reprit courage , le corps recouvra ses forces, et le mal s'enfuit, c Dieu vous aime , puisqu'il vous châtie , » lui avait dit le bon prêtre (1).

Malheureusement l'écolier ne comprit pas le don de Dieu. Et parce que l'humanité lui avait vendu jusqu'à l'air du ciel, il se crut en droit de murmurer contre la Providence. Il avait apporté en naissant le germe de deux mauvais penchants, l'orgueil et la colère, contre lesquels il n'essaya pas même de lutter. < Sans la superbe, disait-il, on ne saurait rien faire de beau , et le Christ et les martyrs n'ont été mis h mort que parce qu'ils se posaient en contempteurs de l'ancienne sagesse (â). » Pour excuser ses emportements , il renvoyait k Jésus , qui traitait ses ennemis de sépulcres blanchis. « D'ailleurs, ajoutait-il, qu'est-ce que la parole divine? le glaive , la guerre , la ruine , le scandale, le poison , l'ours du grand chemin, la lionne dans la forêt (3)? » Où étiez-vous, petite Bible d'Erfurt, quand Luther parlait ainsi ?

U avait fait connaissance , en philosophie , d'un jeune homme nommé Alexis , qui fut un jour a ses côtés frappé

(1) Ukei't J. c, t. I , p. 318.-^ Michelet, Mémoires de Luther , 1. 1 , p. 246.

(2) Qais enim ignorât quin sine superbiâ possit quicquara novi produci? Cur enim Ghristus et oranes martyres occisi sunt , nisi quia superbi et contemplores inclytae sapientiœ vis! suntP — Johanni Lango, 1617. Dr. de Wette, I. c, 1. 1, p. 73.

{'\} Gladius esl ( verbum Doi ) , bellum est , ruina est , scandalum est, pcrditio est, veiienuni.est,etc. —Ad Georg. Spalatlnura, febr. 1617. Dr.de Wette, l.c.t. i , p. 4l7.

38â LA HëFORMË.

de la foudre. Au bruit de ce Umnerre qui lui enlevait son ami , Luther s'épouvaute , ferme ses livres , invoque Tassis* tance de sainte Anne , et. fait vœu d'embrasser la vie monastique. La nuit venue, il quitte sa chambre, sans rien dire à ses professeurs , et va frapper k la porte du couvent des Augustius. II emportait avec lui un Plaute et un Virgile, dont il n'avait pu se séparer.

Au cloftre , la vie de Luther est véritablement édilSante : il veille, il jeûne» il prie, il se mortifie, il pratique les rigueurs cénobitiques jusqu'à compromettre sa santé. Il avait peur de tomber, comme Alexis, dans les mains de Dieu sans avertissement. Ses nuits étaient agitées par des visions funèbres : il croyait entendre la voix du mort qui lui commandait de faire pénitence. Il était aisé de s'apercevoir des tournients auxquels cette pauvre âme était en proie. Un jour qu'il entendait la messe au couvent, et que* le célébrant prononçait ces mots de l'Evangile : Brat Jésus ejiciens dœmonium , et illud erai muium^ il se leva et s'écria : Ah ! non sum ego^ non sum ego (1) ! Les tentations de la chair , l'orgueil et la colère étaient revenus. Pour réprimer ces deux passions, ses maîtres l'obligeaient a balayer les dortoirs, k fermer les portes du couvent, à monter l'horloge , a mendier de porte en porte dans la ville, une besace sur le dos. Il eut pour professeur de théologie Carlstadt, qu'il regarda pendant deux ans comme un savant incomparable (2), et pendant vingt ans comme un pédant de collège (jui pour deux gouldes, dix francs de notre monnaie , conférait le grade de docteur (S) .

(1) LIngœus, in Vità Lutheri, p. 4.

(2) Noster Carolstadius homo studli incomparabilis. — Suo inlegeivimo SpalaUiio , 18jan. l618^Dr. de Welle, I. c, t. i,p. 87.

(a) Tisch-Reden , p. 575.

Le â mai 1507, Lulher reçut les ordres sacrés à Erfur. Le prélat ordinant , Lasph , lui demanda s'il promettait de vivre et de mourir dans le sein de TËgiise catholique , apostolique , romaine , et de lui obéir comme k sa mère : et Luther inclina la tête , et prononça k haute voix son serment d'amour et d'obéissance. Ce fut.un beau jour que celui de son ordination, a laquelle il s'était préparé par des prières ardentes. 11 avait invité k cette cérémonie Jean Braun, t prêtre du Christ et de Marie, » vicaire d'Eisenach (1), et son vieux père, qui ne voulait pas que Martin entrât dans les ordres , et qui résista longtemps aux sollicitations des frères du couvent et aux larmes de son fils, c Dieu veuille, disait le mineur, que Martin ne se soit pas trompé sur sa vocation ! > Même après le saint sacrifice , il avait conservé rancune kson enfant. On s'était misa table, Hans a côté de Martin : tout k coup le père se leva, et s' adressant aux maîtres en théologie , invités au repas : < N'est-il pas écrit dans l'Écriture, demanda-t-il : Père et mère honoreras? — Oui , cela est écrit, > répondirent les convives. Hans prenant alors son verre : « Allons , trinquons , dit-il h son fils , et que Martin nous aime un peu mieux. > Le soir la paix se fit ; Hans tira de sa poche vingt belles gouldes, fruit de ses épargnes, et qu'il remit, en signe de réconciliation, au fils désobéissant (2). En montant les degrés de l'autel pour célébrer sa première messe , Luther avait été saisi d'un tremblement dans tous les membres. Arrivé au canon , sa frayeur était si grande, qu'il fut sur le point d'interrompre le saint sacrifice (5). Quelle crainte

(1) Sonclo et vcnerabiii Christi Maiiaeque sacerdoti, Johaooi Braun, Isenaceiisl vlcario, 22 apr. 1507. De Welle, I. c, 1. 1, p. 3, 4.

(2) Mathcsîus, I. c, fol. 3. — CoUoquia mensalia , t. ii , fol. 13.

(3) Martin Luther's Lebcii , von OuPtav Plizor , in-8o, p. 2(;.

584 Lk REFORME.

agitait donc son àme? S'il eût aimé , aurait-il été obsédé par de semblables terreurs? C'est qu'il doutait déjk; c'est qu'il savait bien qu*il ne tiendrait pas la promesse qu'il venait de faire k l'Église catholique. Nous avons toujours regretté que Marguerite Lindemann , sa mère suivant la chair, n'eût pas assisté k l'ordination de Martin. En Allemagne , le nouveau prêtre devait danser , après sa première messe , avec sa mère , au milieu des assistants formés en rond (1). Qui sait? peut-être que l'enfant n'aurait pas voulu contrister de ses doutes celle qui l'avait nourri de son lait. Une autre femme manquait k cette auguste cérémonie , la pauvre veuve d'Eisenach : est-ce que Cotta était morte? Nous aurions voulu la voir agenouillée dans l'église d'Erfut : sa prière pour Martin fût montée au ciel comme un doux encens.

l^a réputation du frère augustin commençait k se répandre en Saxe : on le disait théologien habile ; il avait paru quelquefois en chaire , oii sa parole avait été remarquée. Witteraberg voulut l'avoir pour professeur de philosophie. Nous ne comprenons pas l'empressement du moine k accepter l'offre de l'université wittembergeoise , lui qui jusqu'k ce jour n'a pas caché ses dédains pour Âristote ; lui qui se rit publiquement de la scolastique , qui compare l'argument k 1 âne d'Abraham (2), et qui regarde la dialectique comme une science nuisible au théologien (S). Il partit d'Erfurt sans dire adieu k son ami Braun , qui se fâcha et qu'il essaya d'apaiser en termes de rhéteur : il disait que * l'a-

(I ) Michelet, 1. c, p. 7. C'est Luther qui révèle cette particularité dans sesTisch-Reden, Francf., 1568 » in-fol., p. 281-282.

(2) Suo Spalatino, 29 janv. 1.518. De Wette , 1, c, 1. 1 , p. 127.

(3) Caeterùra quaeris quatenus utilem dialecticen arbitrer theologo : ef;ù sanè non video quomodo non sit noxia potiùs dialectice vero theologo. — Suo Spalatino, 29 janv. 1518. De Wette, 1. c, t. i, p. 127.

quilon n*avait point éteint dans son âme le feu sacré de la charité (4).»

Cest en 1510 quon place le voyage du professeur a Rome » oh ses supérieurs 1 avaient envoyé pour traiter certaines affaires de son ordre. Lisez la correspondance de Luther , nulle part vous ne trouverez une ligne sur cet événement de la vie de notre moine. Si dans les Propos de table (Tisch-Redeo) il ne nous avait entretenu souvent de ce voyage, on pourrait douter de son séjour k Rome. Le moyen de croire k sou récit , quand nous le voyons affirmer sérieusement qu'en fouillant les décombres d'un couvent de nonnes on découvrit enfouis en terre 6,000 crânes d'enfants nouveaux-nés (2) ; qu'un pape , pour faire niche au diable , auquel il s'était vendu et qui venait réclamer sa proie , s'était fait couper en morceaux (3) ; qu'Ëgidius de Yiterbe , notre savant théologien , et un autre moine , avaient été trouvés un jour étranglés dans leur lit pour s'être moqués du pape (4) ; que les Italiens possèdent des poisons si subtils, que leur émanation tue celui qui se regarde dans une glace (5) ; que personne en Italie ne sait parler latin ; qu'k Rome on est athée. Et où donc a-t-il passé son temps k Rome? Dans les églises? mais il n'a donc pas entendu les magnifiques prédications de Cajetan? Au Quirinal? mais il n'a donc pas demandé le nom de tous ces lettrés qui se rendent le soir chez Sadolet? Au palais pontifical? mais il n*a donc pas pris garde k ces robes rouges portées si glorieusement par Gri-

(1) Quasi denique frfgidus atiquis et superbus aquiloomnem calorem charitatis extinxcrlt. — Dom. Joh. Braun , 1609], I ? raart.— De Wette , i> c, 1. 1 , p. S.

(î) Ti8ch-Reden,p. 464.

(3) Jbid., p. 607.

(4) Ibid,, p. 608.

(5) Die einen koiiDten vergiften und umbringen , ^cnn er nur lu einem Spiegel sâhe. — Tisch-Reden , p. 607.

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mani , auquel Erasme dédia sa paraphrase de Tépître de S. Paul aux^Romains (1); par Schinner, que notre Batave a si souvent loué (2); par Yigerio , qu'on regarde comme un saint? Au Vatican? mais il n'a donc pas levé les yeux pour admirer les peintures de Raphaël ^ ces gloires éternelles de l'art chrétien? A l'ancien Agonale? mais c'est la qu'habite un cardinal de vingt-sept ans, du nom de Jean deMédicis, qui jeune plusieurs fois la semaine, et dont les mœurs sont celles d'nu anachorète. Peut-être qu'il a voulu épier l'héroïque Jules II de retour de l'une de ces guerres qu'il a soutenues ou entreprises dans l'intérêt de la nationalité italienne : mais il ne Ta donc pas vu parcourant k pied les rues de Rome, visitant les malades dans les hospices , les prisonniers dans leurs cachots , posant la première pierre d'édifices consacrés k recueillir les vieillards impotents , lès femmes en couches , les pestiférés, les veuves et les oiphelins? Dans son amour pour les livres, il aura visité les bibliothèques : mais, k la Vaticane, Inghirami a dû lui montrer l'histoire d'Anne et de Samuel , écrite non pas eu latin, comme dans la Bible d'Erfurt, mais en langue vulgaire par le moine Malerbi , et avec l'approbation du saint-siége, qui n'a jamais caché la parole de Dieu. Que parle-t-il de ténèbres et d'athéisme? de ténèbres dans un pays qui, depuis vingt ans , a produit seul plus de livres que l'Europe tout entière? d'athéisme dans une ville oii chaque maison est vouée k un bienheureux ; oh l'image du Christ , de la Vierge , d'un apôtre , d'un saint orne la façade de tout édifice particulier? Luther a répété jusqu'k trois fois qu'il n'aurait pas voulu pour mille gouldes n'avoir pas fait le voyage de Rome : et nous aussi nous ne voudrions pas pour l'un de ces

(1) Epist. XII , 1. 29. — De Burigni , Vie d'Éraame , 1. 1 , p. 467.

(2) Erasmi Epist., ep. 68, lib. xxx.

chefs-d'œuvre de sculpture et de pduture que les paysans» excités par ses doctrines , brisèrent dans la Souabe , qu'il n'eût pas visite la ville étemelle, parce qu'en nous racontant ce qu'il n'y a jamais vu , il nous a appris k nous défier de sa parole (1).

A son retour de Rome , Luther prit à Wittemberg ses grades de docteur en théologie. Un moine d'Erfurt , M. Joh. Nathin , se plaignit , au nom de son couvent , de l'Ingratitude de Luther, qui répondit au reproche denses frères dans deux lettres amères dont il ne tarda pas k se repentir (2). Le voyage en Italie ne l'avait pas guéri de son penchant k la colère : il en revint la tristesse et le doute dans le cœur ; et , pour montrer qu'il avait vu Rome, il ne trouva rien de mieux que de la calomnier. Ainsi avait fait avant lui le chevalier Ulrich de Hutten; ainsi Érasme k son tour, et Rodolphe Agricola : c'est le Nord qui décrie le Midi , et , après quatorze siècles , un peuple vaincu qui se venge de ses anciennes défaites en déchirant son oppresseur : le vainqueur s'était servi de l'épée ; le vaincu se sert de la plume. La guerre va donc recommencer : de l'encre d'abord, puis du sang.

Jules II était mort : Léon X , son successeur, publia en 1516 des indulgences qu'il permit de prêcher en Allemagne, et dont le produit devait être employé k l'achèvement de l'église de Saint-Pierre , cette merveille de Bramante que

(1) Pendant son séjour à Rome , Luther logea au couvent des Augus^ tins. La bUiIiothèque de la Vaticane possède divers autographes du réformateur : deux lettres en langue latine , datées de Wittemberg, 1516, et signées F. M. Ludcr ; trois en allemand, signées M. Luther, et la paraphrase de fables d'Ésope en allemand.

(2) Unde et binas ad vos direxi litteros stupidas. — - Rev. et rel. Patribus et Fratribus, Andreae Lohr priori, et senioribus conventûs Erfurdiensis , ordinis Eremitarum. 15 janv. l5l4.~De Wette, 1. c, 1. 1, p. 12.

Raphaël avait ordre de terminer (1). On a dit ique l'or des pardons était destiné k la sœur du pontife ; c'est une calomnie dont s'est spirituellement moqué l'homme qui eut le plus d'esprit après tout le monde, Voltaire (2). On ajoute que Léon X avait enlevé aux augustins, pour la donner aux dominicains , la promulgation des indulgences : comme si Jules II ne l'avait pas déjk confiée aux frères mineurs. Enfin un écrivain réformé, que nous avons peut-être trop loué, Rauke , prétend qu'Alexandre \1 avait le premier déclaré officiellement qu'au pape appartenait le droit de délivrer les âmes du purgatoire : or qui ne sait que Jean VIII en 878 , et Jean IX en 900, avaient publié des indulgences , m suffragium defunctorum? Mabillon est une autre autorité que Ranke (3). N'oublions pas de remarquer avec M. de Maistre cette belle loi qui a mis deux conditions indispensables à toute indulgence ou rédemption secondaire : mérite surabondant d'un côté, bonnes œuvres et pureté de conscience de l'autre : sans l'œuvre méritoire, sans l'état de grâce, point de rémission de peines.

Albert, archevêque de Mayence, couamissaire pontifical du saint-siége, délégua pour prêcher les indulgences en Allemagne (4) un moine de l'ordre de Saint-Dominique ,

(1 ) Raph. Maphei Volaterrani Brevis, sub Julio II et Leone X, historia; Cod. Vatican., no 2377.

(2) Maleville, discours sur IMnfluence de la réforme de Luther, p. 46. — En Allemagne, à Nuremberg par exemple, en 14S6 , le produit des indulgences devait être employé à faire la guerre aux Turcs. C'était de Targent bien placé. — Schmidt, Hist. des Allemands, t. vi, p. 218. — Neueste Sammlung der R.. A. J., p. 2U.

(3) Mabill., Prsefat. ad sœcul. V. Benedict., p. 415.— Perrone, Praelectiones theologicae , 1. 1 , in-8o, i842 , Paris.

(4) Seckendorf , Gomm. de Lutheranismo, sect. ii , p. 24 et seq. Upslœ , in-foi., 1690. — L'Observateur du Rhin , Revue catholique de TEst., no 32, août i843.

hJk RÉFORME. 389

Jean Telzel , homme de vive foi , de mœurs exemplaires , amoureux des disputes théologiques ; mais qui , pour triompher de son adversaire, n'employait jamais que l'argument aristotélicien qu'il laissait tomber comme du plomb sur toute intelligence rebelle.,, et de Timage et de la couleur faisait fi encore plus que Luther du syllogisme. C'était dans un corps de moine la scolastique sèche et aride et ne s'adressant qu'a la raison. Sa thèse était belle , il prêcha donc avec succès. Dans ses discours il vantait l'œuvre et glorifiait le libre arbitre. Or, h cette époque, Luther ne se cachait pas : il enseignait que toute œuvre , quelque pure qu'elle soit, l'aumône elle-même, est une offense a Dieu, un péché digne des feux éternels. Il soutenait encore que la créature , clouée par la chute d'Adam au mal comme le galérien à son boulet , reste esclave de ses sens déréglés , et ne peut opérer que l'iniquité : ver de terre, qui en voulant sortir de la fange, son berceau et son sépulcre, pour chercher le soleil, insulte à son Créateur (1). Voila les désolantes doctrines qui percent k chaque ligne de sa correspondance , longtemps avant son duel avec Rome. Ce qui apparaît encore, et sans voile, dans les premières épîtres du moine, c'est un insigne mépris pour ce qu'il appelle dans son langage novateur les romanistes; une colère insultante pour ces maîtres, ea théologie que l'école nommait ses anges ; un besoin immense de nouveautés ; le doute avec son cortège ordinaire de petites passions criaiileuses,; une incessante aspiration vers l'inconnu ; une.volonté fi.\e de sortir k tout prix , même par la révolte, de l'obscurité du cloître; l'orgueil

(I) Atque qt cUrèdjcaiQ : quoties sacrificare veloperaii voies, scito sine omni scrupulo ûrmiter credens , taie opus tuum prorsus non posse Deo placera, quantumque bon um, magnum, laboriosum fuerit, sed reprobatione dignum. ^ Suo Georgio Spalatino, 15 febr. 1518. De Wette, 1. c, t. I, p. 90.

390 LA REFORJKE.

enfin de Tange déchu sous les dehors derhumilité de Job. Avee de telles dispositions , toute question portée publiquement en chaire pouvait servir h Luther de signal ou de prétexte pour s'Insurger contre l'autorité. Aussi ^ k peine Tetzel a-t-il prêché , que le Saxon se prépare au combat : la lutte va donc commencer. Il nous faudra, dans le peu d'espace qui nous reste, décrire fidèlmnent ce drame si varié que Luther a pris soin lui-même de raconter » mais k sa manière. Ce ne sera pas notre faute si notre héros ne ressemble pas à celui dont un éloquent écrivain a publié les Mémoires : ruse et violence , voilk ce que nous trouverons le plus souvent sous cette robe noire d'augustin.

Luther avait annoncé qu'il prêcherait , a son tour, sur les indulgences (1). Il monta donc en chaire, et avec lui le rire y monta pour la première fois. Ce n'était plus la prédication ancienne , mais une conversation entre l'orateur et l'assistant; de Tironie, du sarcasme, de l'esprit , des jeux de mots, des bouffonneries même ; une langue particulière et qu'on n'avait jamais encore parlée dans le lieu saint , toute remplie d'i-r mages prises dans la vie commune du peuple et jusque dans l'atelier de l'ouvrier; enfin des insolences contre l'enseignement catholique que J. Hbss sur son bûcher se serait k peine permises.

€ As-tu de l'argent de reste , disait-il , donne k celui qui a faim , cela vaudra beaucoup mieux que de donner pour élever des pierres.

• Je te dis que l'indulgence n'est ni de précepte , ni de conseil divin.

» Que les âmes soient délivrées du purgatoire par la vertu de l'indulgence , c'est ce que je ne sais pas ; c'est ce que je ne crois pas.

(1) Sermon vom Ablass und dcr Gnade.

LA RéFORMK. 391

> Ce que je te dis fera tort à leur boutique ; que m'imponent leurs bourdormemeDts? Cerveaux creux qui n'ont jamais ouvert la Bible, qui n'entendent rien aux doctrines du Christ, ne se comprennent pas eux-mêmes , et s'abfment dans leurs ténèbres (1). >

Comme il descendait de chaire, un frère tira le prédicateur par le pan de sa robe, et en hochant la tète : — Savezvous, lui dit-il, que vous avez été bien hardi; n'allez- pas nous faire un mauvais parti avec les dominicains.

— Cher père, répondit Luther, si cela vient de Dieu, laissez, cela ira; si cela ne procède pas de son saint nom, cela tombera (2).

Or celui qui parle ainsi magistralement contre l'enseipement séculaire de l'Eglise n'a cessé de répéter qu'au début de la lutte, il ne savait pas au juste ce qu'on appelait indulgence.

Voici quelque chose de plus hardi que le discours même; c'est la publication de l'œuvre, en langue vulgaire, sans l'approbation de l'évêque (5). L'effet parmi les populations en fut si prodigieux, que l'évêque de Brandebourg, effrayé, envoya l'abbé de Lehnin pour le conjurer de né pas réimprimer

(t) Luthers' Werke, von Walch, t.xv, p. 474.

(2) Ist es nichtin Gottcs Namen angefangen, so ist es bald gefallen; ist es aber in selnen Namen angefangen , so lasset denselben walten. — Anmerkungen ûber Dr. Franz Volkmar Reinhard's Reformationspredigten von Dr. Berthold , 1. 1, p. 273 etseq.

(3) Quelques écrivains, plus amis de Luther que de ia vérité, placent l'impression du sermon sur les Indulgences en 1518. Voici ce que le moine écrivait à Spaiatin au mois de novembre 1517 : Abbas Leninensis nomine D. episcopl Brandenburgensis litteras ad nie attulit, referena

mihi mandato ejusdem episcopi nostri optare se et petere, etc de

Induigenliis sermonem vulgarem editum valdè noilet, et deinceps non edendum, nec vendendum rogavit,

592 LA RÉFORMK.

le sermon, et de renoncer k publier les thèses qu'il avait rintention de soutenir contre Tetzel . Luther, tout con fus, répondi t k l'envoyé de Sa Grâce qu'il préférait obéir plutôt que de faire des miracles. Et le soir même il adressait k Lang , de Tordre des Augustins, k Erfurt, de nouveaux paradoxes : dans sa lettre, il traitait ceux qui le blâmaient de piètres critiques, de Zoïles, de niais et d'imbéciles, et déclarait formelhmient qu'il se moquait de leurs arrêts, et qu'il passerait outre, puisqu'il avait Dieu pour lui (1).

Ces thèses , véritable programme de révolte , devaient être affichées sur l'un des piliers.de l'église de tous les Saints k Wittemberg, Je 31 octobre 151 7. L'intention de Luther était de publier ses propositions en langue allemande , afin que le peuple lui-même prît part au débat; tout ce qu'on put obtenir de lui, ce fut qu'il les écrirait en latin « Le 31 octobre donc, le portier du couvent des Augustins affichait le manifeste de frère Martin , et le lendemain , jour de grande solennité dans l'église catholique, tout ce qui portait une robe de bure, c'est-k-dire qui entendait la langue de Virgile, put lire :

Que le pape n'a pas d'autres pouvoirs que le simple curé de village;

Que les prêcheurs empochent la pièce qui tinte dans le bassin et en font leur profit ;

Qu'il faut envoyer au diable quiconque croit qu'avec une indulgence on peut compter sur son salut ;

Que les trésors de l'Évangile sont des filets où l'on péchait autrefœs des hommes de richesse;

(1) Non itaque volo, eam ex meexpectent humilitatem ( id est hypocrisin) ut piiùâ eoram conciilo et decreto mibi utendumesse credant quàm edam; nolo quôd hominis indostriâ aut consMio, sed Dei fiai, quod facio. 11 nov. loi T.

Que le trésor des indulgences est uu filet oii l'on pèche aujourd'hui la richesse des fidèles (1).

Cependant, c sur mon salut, disait plus tard Luther, je ne savais pas plus ce qu'était en ce tenops-Ik une indulgence que te pauvre diable qui venait me consulter (2). > Alors pourquoi tout ce bruit qui émeut l'Allemagne, centriste son évéque, trouble les âmes, et effraye l'empereur lui-même? Au fond , Luther sait bien ce qu'il fait ; c'est une révolte qu'il veut, mais il dissimule. A son évéque, qui montrera la lettre aux dignitaires de l'empire et k tous ceux qui ont une puissante épée k leur côté , il écril : € Mais que Votre Grâce ne s'y trompe pas, je dispute et n'affirme pas; que l'Église prononce, et je me soumets (3). » Mais k Spalatin, qui se gardera bien de le répéter, il dit : c A voqs, mon cher, et

> k nos amis, je déclare d'avance que l'hidulgence n'est

> qu'une jonglerie ; c'est mon opinion, et en la soutenant, je » sais bien que j'ameute contre moi six cents Minotaures,

> Rhadamanthotaures , Cacotaures (4). »

C'est un homme habile que Luther : pour perdre ses adversaires dans le monde allemand , il se sert du rire et de la calomnie. Il ne se contente pas de changer Tetzel en animal fabuleux ; il écrit k l'archevêque de Mayence que le dominicain enseigne que les âmes sont arrachées des flammes du purgatoire dès que le grœschel est tombé dans le bassin du quêteur ; que la contrition est inutile k quiconque achète des pardons ; enfin , il prête k son adversaire une proposition effrontée oii Marie , l'essence de la pureté , sert de compa-

(1) Lôscher*ft vollstândige Reforma lions- Acta , 1. 1 , p. 438.

(2) So wahr mich mein Herr Christus erlôs'that, ^us'te icb nicht, vas derÂblass vâre. — Luth, op., t. vu, Alt. p. 462.

(3) ^ieronymo, Ecclesis Brandenburgensis episcopo, 22 maM 1518. BeWetle, 1. c, 1. 1, p. 112-116.

(4) Excitavi in me sexcentos Minotauros , imô et Rhadamanthotauros et Cacotauros. — Spalatino, 16 febr. 1518. De Wette, I. c, t. i, p. 92.

raison pour établir la miraculeuse vertu de F indulgence (1). Cherchez dans les écrits de Tetzel cette phrase scandaleuse, vous ne la trouverez nulle part. N'est il pas malheureux que des catholiques naïfs se soient eux-mêmes chaînés de répandre la calomnie de Luther?

Mélanchthon raconte que le dominicain fit allumer, sur la grande place de Jutterbock , un brasier oii il jeta le sermon de Taugustin : cela n'est pas non plus. Et la preuve que Mélanchthon nous trompe, c'est que Luther n'a parlé nulle part de cet exploit de son adversaire : or, les belles colères que cet incendie lui aurait fournies ! Ce que nous pouvons affirmer, c'est que Tetzel essaya de réfuter Luther dans un écrit (2) que Bossuet n'aurait pas avoué sous le rapport du style ^ mais qu'il eût signé comme enseignement dogmatique. Pour en finir, Tetzel proposait fièrement k Luther la double épreuve de l'eau et du feu ; Luther n'accepta ni l'une ni l'autre. II répondit au dominicain : c Je me moque de tes cris comme des braiements d'un âne ! Au lieu d'eau , je te conseille du jus de la vigne ; au lieu de feu , hume le fumet appétissant d'une oie rôtie (3) : viens k "Wîttemberg, si le cœur t'en dit. Moi, docteur Martin Luther, k tout inquisiteur de la foi, k tout mangeur de fer rouge, k tout pourfendeur de rochers, savoir faisons qu'on trouve ici bonne hospitalité , porte ouverte , table garnie , soins empressés , grâce k la bienveillance de notre duc et prince l'électeur de Saxe (4)! »

(1) Dom. Alberto... 31 oct. 1517. — De Wette,l. c, 1. 1, p. 68.

(2) Vorlegung , gemacht von.Brudcr Johann Tetzel , Predigerordens Kelzermeisler» wider einen vermessen Sermon von zwanzig irrigen Artikeln , Pâbsllichen Ablass und Gnade belangende.

(3) Ut pro aquâ liquorem vitis , et pro igné fumum culinse ex anseribus assis appelât.

(4) Lôscher's Rcformalions-Urkunden , 1. 1 , p. 537.

Cherchez donc , dans tous les couvents d'Allemagne , un moine qui osât répondre k un semblable défi.

A la lecture de ce cartel, les écoliers de Wittemberg se prirent d'un grand éclat de rire, et, ayant rencontré sur leur chemin un frère qui apportait dans sa besace huit cents Contre-Thèses de Jean Tetzel, ils se jetèrent sur le malheureux commissionnaire , lui arrachèrent les feuilles fraîchement imprimées (1), puis, au son d'une trompe, annoncèrent dans les rues qu'h deux heures après midi on brûlerait eo place publique les propositions de maître Tetzel , inqui* siteurile la foi» bachelier eu théologie, et prêtre de l'ordre de Saint-Dominique. A deux heures, la flamme brillait sur la place de l'Université , et un écolier , coiffé d'un bonnet doctoral, la figure couverte d'un masque, jetait les thèses au feu , en criant : Vivat Luther^ pereat Tetzel ! Pendant plus d'une semaine on n'entendit dans les rues de Wittemberg que les mêmes cris. Tout ce peuple d'écoliers imberbes et à cheveux blancs croyait avoir conquis la liberté , parce qu'il avait brûlé une feuille de papier noirde d'encre d'imprimerie. Le temps n'est pas éloigné où mettre en doute k "Wittemberg l'infaillibilité de Luther sera puni de l'exil : Garistadt , qui répète vivat Luther^ pereat Tetzel , le premier, éprouvera les colères de ce dieu nouveau que des enfants viennent de donner k l'Allemagne.

Les thèses du Saxon , et le bruit douloureux qu'elles excitaient , traversèrent bientôt les Alpes et allèrent émouvoir Rome. Ce fut un maître du sacré palais , un théologien k cheveux blancs , Priérias ou Mazzolini , né k Prierio dans le Moutferrat, qui jeta le premier cri d'alarme en Italie contre les doctrines nouvelles (S). On a dit, en invoquant quel-

(1) Ulenberg, Historia de Vilâ Luthcri, p. 20. — Selo., Vita Luther! , p. 5-6. — Epist. Luth. Joh. Lango, 21 mart. 1518.

(2) R. P. Fratris Sylvestri Piieratis ord. pnedlcatorum et sacrae Iheo

ques quolibets de Taugustin, que le rustique Priérias (il avait reçu le nom de Sylvestre au baptême) ifétait pas fait pour se mesurer avec un homme de la force de Luther , bien que des protestants aient reconnu les talents de Técrivain (1 ). Mais Priérias, eût-il possédé Téloquence de Démosthèiie , n'aurait pu triompher de son adversaire. Comment venir k bout d'un moine qui , pressé trop vivement , et pour éviter de répondre aux plaintes des catholiques, fait comme la taupe, rentre dans son trou, se cache sous son capuchon , et, d'une voix emmiellée, murmure h Spalatin : Comprenez-vous, père en Dieu, qu'ils. ont le courage de soutenir que, dans mes disputes, j'ai offensé l'autorité du pape, moi qui n'aime par goût que les petits réduits , moi qui sais par expérience qu'il ne faut pas lever la tête au soleil plus haut que le mouron ? Ah ! de grâce , mon père , servez-moi de colombe , et portez mes folies aux pieds de Léon X , ce pontife si bon; je le prends pour juge : que le saint-siége prononce (2) !

A <;ette lettre il avait joint une belle épître au pape qu'il terminait par ces ligues que Priérias aurait volontiers signées :

logis professorls in prffisumptuosas Martini Luther! conclasiones de potestate Papae, dialogus. — On a dit que Léon X avait été luiméine mécontent du zèle outré de Priérias ; c'est une sottise qu'on a débitée d*abord à Wittemberg : il est facile de la réfuter. En 1520, Léon X, par une bulle (21 juillet), défend de ri«n imprimer sine cedulâ ipsiuM Sylvestri, Priérias est auteur de divers traités, entre autres de celui qui a pour titre : De juridicà et irrefragabili veritate Homanœ Ecelesiœ , romanique Ponlifidi, lib, II f, Romœ^- 1520, etc.; où il établit ces deux propositions : Ecclesia Regnum est ; Ecclesiq regnutn monarchicum,

(1) Comparer le jugement de Luther sur l'intelligence de Priérias avec l'opinion du savant éditeur des œuvres de Hnlten ; M. Munch , et d'Iseiin dans son grand Lexique.

(2) Semper anguli fui amator... oportetet corchorum inter olera videri... hune enim expecto judicem à romanâ sede pronuntiantem. — Johanni Staupitio, 30 maii 1518. De Wette, 1. c, 1. 1 , p. 118.

LA REFOtlMÉ. 397

€ Tès-saiiJt-père , me voici prosterné aux pieds de Voire Béatitude , moi et tout ce que je suis , et tout ce que j*ai : vivifiez , tuez , appelez , rappelez , approuvez , réprouvez ; votre voix , c'est la voix du Christ qui repose en vous , qui parle par votre bouche. Si j'ai mérité la mort, je suis prêt k mourir (1). »

Eh bien, oui, nousl'avouons, Léon X se laissa prendre à ces douces paroles ; il crut k Tamour filial de Luther , k lobéis^ sauce de son enfant , au repentir du petit moine , et il s'endormit un moment. Qui donc oserait blâmer ce sommeil? Il est certain que Léon X n'avait pas le don de seconde vue. Si Dieu le lui avait accordé, le pape aurait surpris Luther interrompant sa lettre au père des fidèles, pour composer un petit livre ascétique sur la mort d'Adam et la résurrection du Christ dans l'homme (2) , oii il parle insolemment du pouvoir des clefs ; puis montant en chaire pour dénigrer l'excommunication. 11 faut l'entendre ce moine superbe, quand le bruit se répand, k Wittemberg, que le pape, dont les yeux se sont dessillés, va le citer k Rome! 11 joue le martyr, il rêve un bûcher , et écrit k ^enceslas Linck : c Je suis prêt , que la volonté de Dieu soit faite ! Que m'enlèverontils ? un corpuscule frêle et brisé ; c'est une ou deux heures au plus qu'ils me déroberont ; mais mou âme , elle est k moi , ils ne me l'ôteront pas !.. . La mort , c'est le lot du chrétien qui proclame la parole de Dieu : le Christ notre époux est un époux de sang (3). > Mais ce courage fastueux tombe bientôt, et, pour désobéir k la citation avec toutes les apparences d'une soumission filiale aux ordres du souverain pon-

(!) BeatissJmo Patri , 30 maii 1518. De Wetle , 1. c, 1. 1 , p. 122.

(2) Vom rechten Verstand, 'was Adam und Christus sei, und ^\e Adam in uns sterben , und Christug in uns erstehen soll ; imprimé à Wittemberg en 1518, par Joh. Grûnenberg.

(3) Wenceslao Linko, 16 juU 1518, — De Welle. I. c„ t. i, p. 130.

tife , il imag'me un subterfuge indigne d'un liomme de cœur. Spalatin son ami demandera un sauf-conduit k l'âecteiir Frédéric, que Sa Grâce refusera, et alors, disait Luther, mon excuse est toute trouvée (1) : et cela se fit comme il le demandait. Rassuré désormais sur ce voyage à Rome, Luther n'a plus peur du pape. En même temps qu'il proteste de son respect pour Tautorité hiérarchique dans les lettres qu'il écrit aux prélats allemands et k ses maîtres temporels, il met sous presse deux pamphlets en réponse k Priérias : dans Tun , il déclare que si la doctrine enseignée par le maître du sacré palais , et mise sous les yeux de Léon X , est avouée par Rome, Rome est la Babylone en écarlate , et la cour romaine la synagogue et l'école de satan; dans l'autre il s'écrie : Puisque nous avons des cordes , des glaives et du feu pour châtier les voleurs , les meurtriers etleshérétique$ , eh bien ! pourquoi ne les emploierions-nous pas pour châtier le pape , les cardinaux , les évêques et toute la racaille de la Sodome romaine , empoisonneurs de l'Ëglise de Dieu ? pourquoi ne baignerions-nous pas nos mains dans leur sang, afin de nous sauver nous et nos neveux (2) ?

N'avons-nous pas raison de regretter que Luther n'ait jamais eu près de lui sa mare : comment aurait-il osé lever les yeux sur Linderaann après avoir écrit d'aussi horribles paroles? .

L'électeur Frédéric , alors a la diète d'Augsbourg, et l'université de Witlemberg, demandèrent k Léon X que l'affaire fût jugée en Allemagne ; le pape y consentit par une bulle du 23 août 1518, et délégua pour examiner les opinions nouvelles le cardinal de Saint-Sixte, Thomas de

(1) Quod ubi mihi negaverit, sicut gcio mihi negatorum , justissima fuerii mihi exceptioetexcusatio non comparendi in Romà.— Spalalino 21 aug. De Welle, i. c, t. i, p. i33.

(2) Opéra Luiherl , JenïE , t. i , p. 60*

La REFORME. 399

Vio , si connu sous le nom de Cajetan , et alors lëgat du saint-siëge près de la diète germanique (1). c Si Luther se repe»t, disait le pape k son ambassadeur, pardonnez-lui; s'il s'opiniâtre, interdisez-le (2). >

Nous avons dit ce qu'était Cajetan : un des oracles de la science théologique en Italie , un exégète habile qui toute sa vie avait médité FÉcriture , un homme de cœur , par-dessus tout ennemi de la violence. Il devait échouer, car, deux jours avant de paraître devant le légat , Luther avait formellement déclaré — qu*il préférait la mort k la rétractation (3).

Luther s'était mis en route pour Àugsbourg , accompagné de Wenceslas Linck , docteur en théologie et prédicateur de l'église conventuelle des augustins h Nuremberg. Le 13 octobre 1517, il se présenta chez le légat, suivi du prieur de Sainte-Anne , de ^enceslas Linck et de trois religieux de son ordre. Le cardinal vint au-devant du moine» qu'il embrassa tendrement. Luther se jeta aux genoux du nonce en protestant qu'il était prêt k désavouer les paroles qu'on lui reprochait , si on pouvait lui montrer qu'elles étaient coupables.

Cajetan le releva : — Mon fils, lui dit-il, mon intention n'est pas de disputer ; je vous demande , par ordre de Sa Sainteté, que vous rétractiez vos erreurs (4).

— Montrez donc , répondit Luther, en quoi j'ai péché.— Encore une fois , reprit Cajetan , je ne suis pas votre juge ; vous avez promis de vous en rapporter , en enfant soumis , au jugement de Sa Sainteté : le pape vous condamne , rétractez-vous!

(1) L'Observateur du Rhin, l'^ oet. 1843. (3) Roscoô, Vie de Léon X , t. m , p. 168.

(3) Maioenim perlrequàm ut revocem benè dicta.— Ph. Melanthoni, n oct. 1518. DeWetteJ. c, t. i/p. 146:

(4) FriderlcoElectori, 19 novemb. 15I8.— De Welte, h c, 1. 1, p. 175-

Luther s'obstinait et demandait qu on lui signalât les propositions condamnables qu'il avait enseignées. Cajetan en cita deux que le moine voulut défendre. L'entretien dura plus d'une heure : malgré lui , le cardinal disputait. A la fin il se ressouvint de la promesse qu'il avait faite , et la rappelant en riant k Luther :

— Finissons , ajouta-t-il : voulez-vous vous rétracter, 01)1 ou non ?

Luther demanda trois jours pour répondre. Mais, le lendemain 14, il retourna chez le cardinal, accompagné de Staupitz , de quatre conseillers impériaux et d'un notaire , et remit au nonce une note oii il protestait, de son respect pour l'Église romaine , désavouait toute parole imprudente qu'il aurait pu prononcer, et se soumettait lui et ses écrits au jugement du saint-père et des universités de Baie , de Fribourg , de Louvain , et de Paris surtout , mère et patronne des bonnes études (1).

— Vous rétractez-vous ? répéta Cajetan.

Luther resta muet. Alors Staupitz s'approcha du cardinal , et demanda comme une grâce que Luther pût se défendre par écrit.

— Et devant témoins «ajouta le moine.

Le cardinal hocha la tête eu signe de refus; mais Staupitz insista.

-^ Eh bien ! soit, reprit le nonce, je vous entendrai (2). Luther apporta le lendemain une thèse qu'il avait passée

(1) Dans une assemblée générale tenue aux Mathurins, le t5 avrU 1521 , la Sorbonne condamna 1 13 propositions de Luther. — Bu Bouiay, Historia universltatis parisiensis, t. vi , p. 116. Luther publia contre les sorbonistes sa Sentence magistrale , où il les traite d'ânes et d'antechrist. — Do Boulay, t. vi, p. 127.

(2) Epistola Thomœ Cajetani ad D. Friderlcum.— Pallavicini, Slo ria del concilio di Trento , cap. ix , p. 79.

la nuit k rédiger, et oii, s'âppuyant de rautorité de Panormita ( Tudeschi ) , il soutenait qu'en matière de foi , le simple fidèle est supérieur au pape, s'il a pour lui l'autorité et la raison. Âmère dérision qui fit hausser les épaules au cardinal... — Voyez donc, disait Cajetan en montrant du doigt le passage de Panormita, cité par Luther : vous voudriez que je misse sous les yeux de Sa Sainteté de si odieuses paroles (1) !

— Mais, reprit Luther avec un dépit marqué, qu'on lise donc; après tout, je n'affirme pas, je dis que je m'en rapporte au jugement du pape.

— Frère , frère , comme vous vous emportez , reprit

Cajetan Puis se rapprochant du moine, dont il prit les

deux mains : Allons , ajouta-t-il , il en est temps encore , j'intercéderai pour vous auprès de Léon X.,., rétractezvous. Luther garda le silence. — Eh bien ! dit le nonce , tout est fini , ne revenez plus.

On se sépara : mais , après le souper , Cajetan eut un entretien avec Staupitz et Linck , qu'il décida , au nom de Léon X et du repos de la Saxe, h tenter de ramener Luther. En entendant ces voix amies, le moine fondu en larmes, et promit d'écrire au cardinal une belle lettre, bien affectueuse , toute filiale ; et il l'écrivit en effet , mais après avoir déclaré en termes formels , dans un billet k Spalatin , qu'il préparait un appel au futur concile , qu'il ne se rétracterait pas d'une syllabe , et qu'il allait publier sa réponse au cardinal pour le confondre aux yeux du monde chrétien , s'il continuait de procéder par la violence comme il l'avait fait jusqu'à cette heure (2).

(1) Nous avons vainemeot cherché ce passage dans les œuvres du eanoniste.

(2) Âppellationem auiem paro quotidlè , ne syliabam quidem revocaturus : edam autem responsionem meam ei oblatam, ut per orbem con-

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