‹ Histoire de Léon X et de son siècleChapitre 43 sur 61 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Léon X Charge Mltllitz d'une iniasion auprès de Luther.— Leur entrevue à Altrobourg. — Luther promet d'écrire au pap^. — lettre qu'il adresse à Sa Siilnlelé. — Co.mnent il trompe Léon X et MiUllz. — Belle conduite de ta papauté envers le moine révolté. — Dispute A Leiptig de Luther et d'£ck. — Les doctrines de l'augustin sont réfutées par an grand nombre d'Universités. — Emportements de Luther. — Sa lettre insolente au pape. — > Il est condamné à Rome. — Bnlle de Léon X. — Luther la fait brûler à Wittemberg. — La réTolte est consommée.

§ 2. Rupture de Luther avec Rome.

Nous Tavouons : an tribun qui remue l'Allemagne de sa parole enflammée, nous préférons le moine en robe de bure agenouillé, k la lueur des étoiles, sur la tombe des martyrs : c'est que la prière a des parfums qui du cœur remontent k Dieu , et que la révolte dessèche l'âme. Et puis ce nouvel Arminius, comme ou l'appelle k Wittemberg, malgré le trouble qu'il traîne après lui, n'est qu'un fils ingrat qui fait pleurer sa vieille mère , cette çainte Ëglise, qui fut pour lui si bonne, qui le nourrit de son lait le plus pur, qui lui apprit k parler, k lire, k penser , qui lui donna le pain des anges et l'onction divine.

Elle ne désespère pas de ramener son enfant égaré. Nous l'avons vue, dans son ingénieuse charité, épuiser pour l'attirer k elle tout ce qu'elle a de trésors maternels : les conseils , la prière, les supplications , les larmes même. La robe rouge du cardinal Cajetan a peut-être fait peur k Luther; Rome va faire choix d'un autre négociateur. Léon X a confié

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une missioA de réconciliation à Miltitz, justement parce que Miltitz a toujours été ennemi des disputes théologiques, et qu'il ne s'est jamais occupé de ce qui remue le monde catholique , Findulgence. C'est un de ces Allemands tels que les aime Luther , et dont on connaît bien le caractère k Rome ; un Misnien aux gais propos « un joyeux convive, une sorte d'habitant des montagnes, vif, âpre parfois, mais d'une franchise h toute épreuve.

Miltitz et Luther se rencontrèrent plusieurs fois, d'abord a Altenbourg, k la manière des vieux Germains, le verre en main. A t2d)le, on est bien plus sûr de venir k bout du moine que sur un banc d'écolier. Le vin du Rhin, qu'il aime de prédilection , ou la bière d'Eimbeck, dissipe ses humeurs noires , le met en verve et en gaité : dans cet état il est confiant et doux; impossible k lui de voir un ennemi dans un convive qui lui rend raison , et boit k la santé de cette belle Allemagne qu'H préfère k tous les pays : or Miltitz était un patriote exalté. On s'embrassa , on se fêta , et on sortit de table bons amis : Miltitz pleurait de joie. Luther venait de lui promettre de vivre en paix, de choisir pour juge l'archevêque de Salzbourg , de ne plus prêcher désormais sur les indulgences , et d'écrire au souverain pontife une lettre de soumission (1). Luther ne demandait qu'une chose k Miltitz, c'était qu'on imposât silence k Tetzel : Miltitz le promit.

Mais la table d' Altenbourg est desservie; le keller a emporté la bière mousseuse d'Eimbeck et le vin rosé du Uhin ; Miltitz a pris le chemin de Goblentz , et Luther celui de Wittemberg. Quelques jours se sont k peine écoulés depuis la rencoj)tre des deux Allemands. Voyons donc ce que le moine pense du négociateur dont il a serré la main si affectueusement et qu'il a embrassé sur les deux joues : — Miltitz, c'est

(i) Aa d«n Kurfûrsten Friedrich , Jan. — De Wette , 1. c, p. 209.

un menteur, un trompeur, qui m'a dit adieu en me donnant un baiser de Judas, en versant des larmes de crocodile, que j'avais l'air de ne pas comprendre (1). Il venait, armé de soixante-dix brefs apostoliques, pour me prendre et me conduire captif dans son homicide Jérusalem , la Babylone empourprée (2). » Et Miltitz, sur toute sa route, faisait réloge de son compagnon de table : pauvre Misnien, tu n'étais pas né diplomate !

Luther, aux yeux du monde , tenait h remplir la promesse qu'il avait faite h l'envoyé du pape : il écrivit donc à Sa Sainteté, le 5 mars (les dates sont des arrêts) :

« Que Votre Sainteté daipe prêter une oreille miséricordieuse k la pauvre petite brebis du troupeau du Christ, et comprendre mes bêlements.

> Charles de Miltitz , le conseiller de Votre Béatitude, cet homme de probité , m'a formellement accusé , en votre nom, auprès de l'illustre prince Frédéric, d'irrévérence envers l'Église romaine... Ah! très-saint-père, devant Dieu et devant la création, j'affirme queje n'ai jamais eu, ni autrefois ni maintenant, la pensée d'ébranler ou d'affaiblir l'autorité du saint-siége. Je confesse que la puissance de l'Ëglise est audessus de tout : au ciel, sur la terre, rien n'est au-dessus de l'Eglise, Jésus excepté. Que Votre Sainteté n'ajoute aucune foi k ceux qui parlent autrement de Luther (3). >

On pourrait croire, m lisant notre récit, que c'est uu roman contre la réforme, exhumé de la poussière de quelque

(1} Sic amico discessimus etiam cum osculo ( Juds scilicet]; oam et inter exhortandum lacrymabatur. Ego rursus dissimulabam has crocodili lacrymas à me Intelligi. 2 febr. 1519. —Sylvlo Egrano. De Wette, ].c., t. I, p. 216.

(2) Staupitzio, 20 febr.— De VSTette , p. 231 .

(3) Beatissimo Patrl Leoni X... 3 mart. 1519. — De Wette, I. c, 1. 1, p. 233-235.

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couvent catbofique, que nous reproduisons ; il n*en est rien, notre parole est sérieuse , autant que nos textes son vrais.

Nous venons de dire que Luther , sur la proposition de Miltitz, avait pris pour arbitre souverain Tarchevêque de Salzbourg ; mais il ne tarda pas h se repentir de la parole qu'il avait donnée. Voici ce qu'il pensait des évéques : c Us m'appellent superbe, audacieux, ces évéques; mais que sont-ils donc, ces hommes-lk, pour savoir ce qu'est Dieu, ou ce que nous sommes (1)? >

Prosterné jusqu'à terre, il a déclaré qu'il n'avait pas même voulu toucher du doigt k l'autorité du souverain pontife* et dix jours après, le soir, car la nuit lui porte malheur, il écrit a son confident habituel dont il a desséché le cœur : c Faut-il que je vous le dise k l'oreille? En vérité , je ne sais si le pape est l'Antéchrist en personne ou son apôtre, tant le Christ, c'est-k-dire la vérité , est corrompu et crucifié dans les bulles papales (2) ! >

Mais contemplons un moment cette grande image de la papauté, objet des sacrilèges insultes de Luther.

Il y a près de trois ans qu'un moine jette le désordre dans la société, trouble le sanctuaire, agite les consciences, désole les couvents, bouleverse l'Allemagne, arrête la marche de l'esprit humain. Et pourquoi? A-t-il découvert une seule vérité? Toutes les erreurs qu'il remue en chaire et dans ses livres sont vieilles de plusieurs siècles ; Érasme le lui dira bientôt, en prenant la défense de la liberté humaine , et plus tard Henri VIII , eu vengeant nos sacrements : seulement il a su parer l'erreur et lui donner un splendide

(1) Geor. Spalatino, 12 Feb. 1519. De Wette , t. c, 1. 1, p. 224.

(2) In aurem tibi loquor; nescio an papa sit anticbristus ipse vel apostolus ejusj adeô miserè corrumpitur et cruciûgitur Ghristus (id estyeritas) abeo in decretis. — Spalatino 13 Mart. 1519. De Wette, I. c, 1. 1 , p. 239.

vêtement. Averti à diverses reprises par Tépiscopat, le clergé , les ordres monastiques de TAUemagne , il a feint de ne pas comprendre ce concert de murmures et de plaintes , et il a continué de marcher dans la révolte. Rome est alors intervenue, et nous sommes témoins de tout ce qu'elle a fait pour ramener Luther. Elle a réclamé l'intervention de l'archevêque de Mayence : Albert a parlé et n'a point été écouté ; elle a prié l'évêque de Brandebourg d'intercéder en faveur de la vérité outragée : Scultet a fait partir pour Wiltemberg l'abbé de Lehnin, mais Luther s'est moqué de l'envoyé ; elle a donné k Cajetan pleins pouvoirs pour terminer la querelle, mais Luther a jeté de la boue sur la robe rouge du cardinal ; elle vient de faire partir pour l'Allemagne Miltitz , qui croit avoir triomphé du moine , mais Luther a livré k de poignants brocards le messager du pape ; elle est allée chercher, jusque dans le fond de leur cellule, des robes de la même couleur que celle que porte le grand agitateur , mais Staupitz et Spalatin ont échoué complètement : tiare , diadème , hermine ducale , soutane blanche et noire , il a tout souillé de son encre corrosive. Que restait-il k faire k la papauté? Au couvent de Jutterbock vivaient , dans la pratique de toutes les vertus , des moines franciscains qui , troublés dans leurs prières, et craignant pour le salut de l'âme de ce frère qui cherche le Seigneur dans le bruit , se rassemblent et , après avoir implojré les lumières du Saint- Esprit , extraient des écrits du Saxon quatorze propositions qu'ils défèrent , comme hétérodoxes , k l'évêque de Brandebourg. Rome espère que la voix de ces hommes simples touchera le cœur de Luther : elle se trompait encore. Parmi les propositions qui avaient scandalisé ces candides intelligences, était celle-ci : Que l'autorité du laïque, se fondant sur l'Ëcriture, est supérieure k celle du pape, du concile et de l'Église elle-même. Citons le passage tout entier delà

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lettre de Luther aux franciscains ; on ne nous croirait pas sur parole, et on aurait raison : c Oui, je le dis, au laïque armé de l'autorité il faut croire plus qu'au pape, plus qu'au concile, plus qu'à l'Église elle-même. C'est la doctrine des juristes, et de Panormita c. Significasti ; c'est la doctrine catholique défendue par Augustin ; et jamais personne au monde n'a dit le contraire , k l'exception de ces téméraires hérétiques du couvent de Jutterbock, qui, avec un front de prostituée, déclarent coupables , absurdes, hétérodoxes, les sacrés enseignements des Pères qu'ils n'ont jamais lus. N'estce pas Ik blasphémer contre l'Esprit Saint (1)? »

En proclamant la souveraineté du moi ou du sentiment intime, Luther a fait toute une révolution. La raison l'a pris au mot, et l'anarchie est entrée dans l'Église d'Allemagne. Carlstadt n'écoute déjh plus la voix de son disciple , il marche quand Luther lui dit de s'arrêter; Mélanchthon hésite, a peur de l'avenir et se couvre les yeux pour ne pas voir l'abîme que creuse son maître. Sur la montagne de l'Âlbis, un curé a répondu k l'appel de la révolte ; mais , pour renverser l'édifice catholique , Zwingli s'y prend d'une tout autre manière que le Saxon . Luther dit : Cette pierre doit être conservée , c'est le Seigneur qui l'a posée de ses mains ; Zi^ingli dit : Brisons-la, car elle a été apportée par Satan. La réforme n'a

(I) Quôd laico haberiti auctoritatem, plus sit credendum quàm papas, quàm conclHo, im6 quàm Ecclesiœ» hoc etiam juristsdocent ut Panormitanus c. Significasti : etadeôest cathoiicum ut Augustinusin multislocishoc pro régula habeat legendi au tores. Nec fuit allas tam fœdus hsreticus qui hoc negaret, nisi novi isti hsretici omnium temerariissimi Jutterboccenses Observantini , qui fronte suà meretriclA sacratissimas Patrum doctrinas, quas numquam legerunt, pronuntiant pestiferas, absurdas, aliénas à catholicà doctrinâ. Nonne hoc est in Spiritum sanctum blasphemia?— ^ Venerabilibus patribus conventûs Jatterboccensis , ordinis Minorum , 15 mail 1519. De Wette , I. c, 1. 1 ,

que trois ans de vie , et elle est déjk décrépite. N'est-<% pas un véritable esclavage que Luther a fondé sous le nom de cette raison individuelle, rayon de lumière qui prend sa source dans un misérable cerveau d'homme ! Voyez de quel poids il pèse sur la pensée ! Â ces moines de Jutterbock dont il n'a pu mesurer rintelligenee, et qui veulent interpréter, autrement qu'il ne l'a fait, un verset des Écritures , il dit : Vous êtes des hérétiques , des blasphémateurs , des fils de perdition. £t comment donc! s'ils procèdent dans leur interprétation en vertu du même principe, et surtout si ce qu'il vient de trouver dans le livre saint est vrai : que nous appartenons tous également au sacerdoce, et que l'Ecriture ne fait aucune différence entre le laïque et le prêtre , que le prêtre s'appelle évêque ou pape (1)? Les princes se laisseront prendre les premiers k ces nouveautés , non pas qu'ils croient le moins du monde que le pape soit l'Antéchrist, mais parce qu'ils sont las de payer k la chancellerie romaine des redevances annuelles ; non pas qu'ils regardent les moines rebelles k Luther comme des blasphémateurs du Christ, mais parce qu'ils savent bien que la première conséquence du libre examen sera la sécularisation des couvents , qu'ils dépouilleront de leurs richesses. Ërasme a trouvé l'une des causes des progrès de la réforme : « C'est que le peuple, dit-il , aime k prêter l'oreille k des prédicateurs qui lui enseignent que la confession est chose inutile (2) . > Calcagnini en indique une seconde : « Soyez tranquille , le sang du Christ suffit pour obtenir le salut étemel (3)» » Mélanchthon

(1) Scriptura sancta nihil disceroit inter eos, nisi qu6d ministros, servos , œconoinos appellat , qui nanc pap» episcopi dominique jactantur ; nam verum est hos sequaliter sacerdotes esse. — De Libertate Christianà , 1. 1. Op. Lutheri, p. 390.

(2) Epist. Erasmi , lib. ixvi , ep. 28.

(3) Epist. Erasmi , iib. ixi , ep. 54.

signale la troisième : c On ne s'est attaché k Luther que parce qu'il nous a délivrés des évêques (1). > £t Luther, en riant y a trouvé la meilleure de toutes : c G*est l'ostensoir qui a fait le plus de conversions parmi les grands. > L'ostensoir, avec ses beaux rayons d'or, était la prime offerte k l'apostasie. Il est malheureux que le sanctuaire , en Allemagne , eût k cette époque autant de diamants ; car chaque pierre précieuse causait la perte d'une âme.

Quand on contemple les portraits nombreux du docteur peints par Lucas Grauach , et répandus dans tous les musées protestants de l'Allemagne , il est aisé de deviner les penchants de Luther. Cette figure empourprée , sur le front de laquelle se croisent deux ou trois veines toujours gonflées , dénote un caractère enclin k la colère. Luther aimait avec passion la dispute , parce qu'il trouvait moyen d'y briller par des audaces heureuses d'expression : de la langue il se moquait comme de son adversaire ; et quand , pour faire rire un auditoire , l'idiome populaire lui faisait défaut , il forgeait un barbarisme. A la vue des pleurs que répandait l'Ëglise d'Allemagne , un docteur d'Ingolstadt , Eck se sentit ému jusqu'aux entrailles et résolut , après avoir consulté ses supérieurs , et Rome d'abord , d'entrer en lice avec le Saxon. Ce mouvement de compassion est d'un bon cœur et fait honneur k Eck. Le congrès théologique eut lieu k Leipzig : il dura plusieurs semaines. Mélanchthon lui-même a confessé que le moine catholique s'y montra splendide dans ses argumentations (2). La dispute finie , il avoue qu'il

(1) Qaein nuilâ de causa amant, nisi quia beneflcio ejus sentiant se episcopoB excussisse. — Melanth. Eplst., épis. Gamerario , Mb. iv, ep.

(3) Gaeterùm apud nos magns admiration i plerisque fuit Eccius ob varias ingenii dotes. — Opéra Luth., t. i , p. 303. Epist. Pfa. Melantbonisde Lipsicft disputatfone.

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ne savait k qui donner la victoire (1) Eck eut donc raison de se vanter de son triomphe ; car aujourd'hui le protestantisme est d'accord avec le docteur sur la plupart des points contestés par Luther. Dans quelle bourgade réformée trouverait-on , h cette heure , une àme assez malheureuse pour nier la liberté de l'homme? Nous ne cachons pas notre bonheur : nous sommes heureux d'avoir exhumé de la poussière , où le protestantisme avait intérêt k les tenir ensevelis, les titres d'Eck k l'admiration du monde catholique (2).

Les thèses déférées , commme il avait été convenu , aux quatre grandes universités européennes , furent solennellement condamnées. Luther avait déclaré qu'il 6'en rapporterait au jugement des maîtres en théologie; mais , l'arrêt prononcé, revinrent les colères du moine. Pendant plusieurs semaines , il n'est pas une de ses épitres oii l'on ne voie un de ces pauvres docteurs apparaître , tantôt aifublé du bonnet de théologastre , tantôt de la peau d'un âne, tantôt des deux ailes velues de la chauve-souris, tantôt des défenses du porc-épic ou des attributs d'un animal qu'on ne trouve pas même dans la fable, et dont il s'est fait le créateur (3).

(1) Quorsùm indinàrint res mihi sanè non est in proclivi JadieaFe... non pronuntio ater vicerit. — Defensio Melanthonis contra Eccium.

L'éloge que A. Menzei, historien prolestant, fait d'Eck. mérite d'être cité :

Zu Ende des Jahres 1518 batte Johann Eck, ais mehrfacher Siéger in Disputationen berûhmt, mit nicht gemeiner Beiesenheit in Kirchenvàtern und Kanonjsten , Fertigkeit ira lateinischen Ausdrack und Ge- 'wandtheit in den Kùnsten der Redekunst begabt, zu Wittenberg eine Disputation mit Aqd. Garistadt verabredet. — Neuere Geschichte der Deutschen , t. i , p. 43-51 .

(2) Voir le t. i de notre Histoire de Luther.

(3j Voir, pour les injures prodiguées par Luther aux Uoiversités : Lettres à 1. Lang, 16 oct., i Spalatin» 20 nov., à Eck., 1 n&T., à Spalatin, 18 déc. 1520.

Mais il a bien d'autres images k son service que ces mauvaises figures de rhéteur ivre : écoutons-le , c*est le rôle de prophète qu'il joue : c Je ne veux pas que d'un glaive on fasse une plume : la parole de Dieu, c'est la tempête... Le pape, c'est l'Antéchrist, le fils de perdition qu'attend le monde: tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, tout ce qu'il

prescrit sent l'Antéchrist... L'Esprit Saint me pousse

je ressemble au Christ , qu'on pendit sur un gibet parce qu'il avait dit : Je suis le roi des Juifs... Il faut ou renon* cer a la paix, ou renier la parole divine : le Seigneur est venu apporter la guerre et non la paix... Malheur k la terre (1)! »

Eck était p^rti pour Rome , après le duel de Leipzig. Miltitz l'y avait précédé , apportant aux pieds du trône pontifical les paroles de paix prononcées k Altenbourg et k Liebenwerda par Luther. Mais le pape avait appris de tous les points de l'Allemagne combien Miltitz avait été cruellement joué, et les fureurs de Luther contre l'autorité.

£t, quelques jours après, arrivait k Rome une lettre adressée par Luther au pape, et que ni Wiclef, ni Jean Huss, ni Jérôme de Prague , n'auraient osé tracer ; que deux hommes seuls alors pouvaient signer : Luther et Hutten. Citons-en quelques fragments. En les lisant , n'oublions pas que la main qui formait ces caractères , hier encore touchait celle de Miltitz en signe de bonne amitié, la pressait sur son cœur, et que les lèvres d'oii va tomber tant de fiel prononçaient des paroles de soumission et d'obéissance au saintsiége (2) :

c .... Vous ne sauriez le nier , mon cher Léon , le siège

(1) Voyez tous ces textes rapportés dans noti-e Histoire de Luther, t. II.

(2) Epistola Lutheriaoa ad Leonem summum pontiftcem ; Liber de LilMrtate Ghristianâ.

OÙ VOUS éles assis... surpasse en corruption etBâbylone et Sodome. C'est contre cette Borne impie que je me suis révolté. Je me suis ému d'indignation en voyant qu'on se jouait si indignement, sous votre nom , du peuple de Jésus-Christ ; c'est contre cette Rome que je combats et que je combattrai tant qu'un souffle de foi m'animera : non pas que je croie que mes efforts prévaudront contre la tourbe d'adulateurs qui régnent dans cette Babylone impure ; mais , chargé du soin de veiller sur mes frères, je voudrais qu'ils ne fussent pas la proie de toutes ces pestes romaines. Rome est une sentine de corruption et d'iniquité. 11 est plus clair que la lumière que l'Église romaine , de toutes les églises la plus chaste autrefois , est devatiue une cavenie fétide de voleurs, un lupanar de débauche, le ^ône du péebé» de la mort et de l'enfer, et que sa maiioe ne pourrait monter plus haut, quand l'Antéchrist y régnerait en personne.

> Vous , Léon , vous voilk comme un agneau au milieu des loups, comme Daniel au milieu des lions , comme Ézéchiel au milieu des scorpions... Les jours de Rome ont été comptés : la colère de Dieu a soufflé sur elle. Elle hait les sages , elle craint là réforme , elle ne veut pas qu'on mette un frein k sa fureur d'impiété. On dira d'elle ce qu'on a dit de sa mère : Nous avons prévenu Babylone , elle ne peut être guérie, laissons-la...

> Le siège de Rome n'est pas digne de vous : il devrait être occupé par Satan... N'esiril pas vrai que, sous ce vaste ciel , il n'y a rien de plus corrompu, de plus inique, de plus pestilentiel que Rome? Vraiment Rome surpasse en impiété le Turc lui-même ; elle , autrefois la porte du del , est aujourd'hui la. gueule de l'enfer...

> Comme je ne veux pas venir k vous les mains vides , je vous offre un petit traité , gage de mon anâour pour la paix : présepi de peu. de valeur, si vous considérez la forme

de Touvra^e ; bien précieux, si vous vous attachez a l'esprit du livre (1). >

Ce petit livre avait pour titre : De Libertate christianâ. C'est Ik que Luther résume les points principaux de son symbolisme : la justification sans l'œuvre, et l'impossibilité même de la foi avec l'oeuvre ; la sujétion de la créature au démon, même quand elle prie, pleure ou se repenl; l'es* davage du moi ; l'impeccabilité de l'âme qui n'a pas cessé de croire ; l'infusion du sacerdoce dans l'humanité, comme de l'esprit dans le corps , et d'autres doctrines aussi prodigieuses, et dont l'école protestante elle-même a depuis longtemps fait justice.

Maintenant que la révolte a son programme r nous conjurons , au nom de l'Esprit de vérité , toute âme chrétienne de nous dire si jamais sectaire se montra aussi violent que Luther? Mais Jérôme de Prague, sur son bûcher, ne s'est pas permis de semblables insolences ! et nous n'en ayons révélé qu'un petit nombre. 11 en est d'enfouies dans la correspondance et dans les pamphlets du Saxon, que nous n'oserions reproduire , et qui souilleraient toute intelligence créée k l'image de Dieu. Encore si le moine marchait au soleil ; mais il se cache , le plus souvent, pour murmurer k l'oreille de quelque complaisant des infamies qu'au grand Jour il affirme sur son honneur n'avoir jamais écrites. Comment se fait-il qu'un ministre de Berlin, M. de Wette, ait eu le courage de réunir de nombreuses lettres du réformateur, véritable manifeste de violence, de mauvaise foi, de

(1) La lettre de Luther à Léon X porte, dans l'édition des œuvres du docteur imprimées à Iéna,la date du 6 avril 1520. En tête d'une 2e édition en anglais de la Vie de Léon X , Roscoê établit que c'est la vraie date de cette lettre si outrageante envers la papauté , et que Seckendorf veut que Luther n'ait écrite qu'après la promulgation de la bulle.

déloyauté. On parle de réfuter Luther ; comment ? avec les armes ordinaires da la science théologique? Mais k quoi bon? Ses lettres sont Ik : rapprochez-les , et Luther , mieux qu'on ne le fera jamais , mieux que Bossuet , réfutera Luther. A l'aide de cette correspondance, un écolier ferait, au besoin, dans quelques heures , du moine saxon un Père de TËglise. La justice devait avoir son tour. Léon ouvrit l'Évangile : à chaque ligne , la condamnation du moine était écrite en caractères inspirés. Le vicaire de Jésus- Christ parla : son langage fut magnifique, même sous le point de vue Immain. C'est Accolti qui rédigea la bulle que le pape fulmina le iS juin 1520.

Ce fut pour la Saxe révolutionnaire un coup de foudre que la publication de la bulle de Léon X. Luther ne la redoutait pas : il pensait qu'il aurait le bonheur d'endormir encore quelque temps la vigilance du saint-père, et de tromper le monde catholique par ces beaux sembl«nts de soumission k Rome qu'il affectait au dehors du couvent, et surtout dans sa correspondance avec les princes saxons , qui ne se croyaient pas si près d une révolution. Au premier moment , Luther eut l'air de croir^ que la bulle colportée en Allemagne était apocryphe ; il s'était fait d'avance son thème : < Je m'arrangerai, disait-il k Spalatin, comme si la bulle n'était qu'un mensonge, bien que je sache pertinemment que ce n'est rien moins qu'une fable. » Et il ajoute ce vœu homicide : < Ah! si César était un homme, il se ruerait, au nom du Christ, contre tous ces Satans (i). » On comprend assez que la comédie jouée par Luther n'avait qu'une chance éphémère de vie et de succès : l'Àlle-

(1) Agam tamcn presso nomioe papae tanqaam in effictam et mentitam buUam , quanquam credo veram et propriam esse eorum. 0 utinam Carolus vir esset , et pro Christo Satanas aggrederetur ! — Georgio Spalalino, Il oct. 1520. De Wette, 1. c, 1. 1 , p. 494.

magne n'était pas frappée de cécité intellectuelle ; elle savait k quoi s'en tenir sur le rôle que le moine essayait de jouer. Ulrich de Hutten, qui parlait du moins franchement , venait de pousser un cri de fureur qui avait retenti dans tout le pays germanique. 11 s'était pris k Léon X lui-même , dans sa sauvage colère, et il avait attaqué le caractère de Sa Sainteté en style de lansquenet, t C'est toi, X, écrivait-il en s'adressant au pape , qui as volé la Germanie ; l'Ëvangile t'a toujours déplu , tyran que tu es : tu as avalé l'Allemagne ; tu la rendras , Dieu aidant. Tu as soufflé , extorqué notre argent... Qu'appelles-tu la liberté de l'Église? la faculté de nous voler. Il n'y a que toi d'hérétique. Léon X, n'oublie pas que mon pays nourrit contre toi des lions, si ses aigles ne sui&sent pas : Léon , tu es devenu lion , tu voudrais nous dévorer... > Le reste ne peut se traduire^ Nous le donnerions , si notre plume , comme nos doigts et notre intelligence, n'obéissait en toute soumission aux conseils d'une sagesse supérieure.

Hutten , du reste , il faut lui rendre cette justice , voulait qu'au lieu de paroles sonores , on aiguisât contre Rome une épée k large poignée , et qu'on en finit avec Léon X et Albert de Mayence par une croisade armée. Cet Albert , archevêque de Mayence, avait prêté k divei^es fois, au poète malheureux, 400 ducats, que Hutten n'avait jamais payés qu'en reraercfments (1).

Luther ne pouvait garder le silence : il le rompit , et avec éclat. Pendant plus de trois mois, la bulle de Léon X le

(I) Voir dans les œuvres de Hutten : In laudem reyerendissimi Âlberthi , archlepiscopi Moguntini , Ulrichi de Hutten equitis panegyricus» — BullaDecimi Leonfs contra errores. Martini Lutheri et sequacium.— Conquestiones ad Imperatorem. -- Diologi varii : BnUicidii, Honitores, etc. Pour comprendre l'histoire de la réforme saxonne , il faut absolu* ment connaître les œuvres de Hutten.

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