‹ Histoire de Léon X et de son siècleChapitre 44 sur 61 · II. a · texte numérisé non relu

II. a

tourmente , au couvent , k Wittemberg , la nuit et le jour. Il ne parle que de la bulle , il ne voit que la bulle : ce fantôme l'empêche de dormir.

c Enfin , dit-il , il m'a été donné de la voir, cette chauvesouris, et dans toute sa beauté Qui a écrit cette bulle,

je le tiens pour TÂntephrist. Je la maudis, cette buUe, comme un blasphème contre le Christ, fils de Dieu. Amen. Je reconnais , je proclame , en mon âme et conscience ^ comme autant de vérités les articles que la bulle condamne. Amen. Je voue aux flammes de l'enfer tout chrétien qui la recevra. Amen. Yoilk comme je me rétracte, bulle, fille d'une bulle de savon. Mais dis-moi donc , ignare Antéchrist, tu es donc bien bête pour croire que l'humanité va se laisser effrayer ! S'il suffisait , pour condamner , de dire : Ceci me déplaît ; non , je ne veux pas : mais il n'y a pas de mulet , d'àne, de taupe , de souche, qui ne pût faire fe métier de juge. Quoi! ton front impudique n'a pas rougi d*oser ainsi, avec des paroles de fumée , se prendre aux foudres de la parole divine (!)! »

. Le 10 décembre 1520 , s'élevait k Wittemberg, près de la porte orientale , un vaste bûcher ; tout autour étaient des échafauds de bois , disposés en gradins comme k l'amphithéâtre antique. Â dix heures du matin se mirent en marche , d'un rendez- vous convenu , une foule d'écoliers , de membres de l'université, de frères du couvent des augustins, de moines noirs et de marchands de la cité : multitude joyeuse qui venait, par ordre de Luther, assister au spectade que le docteur avait annoncé publiquement plusieurs jours

(1) Adversùs execrabilem Antichristi bullam; Opéra Lutheri , t. il, p. 80. On ne connaîtra qu'imparfaitement Luther, si, pour le Juger, on n'a recours qu'à ses œuvres latines : il faut le lire en allemand » et surtout avoir sons les yeux sa correspondance pubi iée par le^D. de Wette.

LA nÉFORMC. 419

d'avance. Bientôt on vit venir Luther revêtu des insignes universitaires , tenant sous le bras la bulle de Léon X , diverses décrétâtes de papes , et les constitutions nommées extravagantes. Quelques disciples suivaient le maître, tenant en main les écrits d'Emser , de Priérias , d'Eck et de tous ceux qui étaient entrés en lice avec le Saxon. A la vue de Luther , le peuple poussa de longs cris de joie. Le moine imposa silence de la main et de la voix k la multitude , et fit signe k un bedeau d'allumer le feu. Quand la flamme brilla , il prit la bulle , qu'il montra aux spectateurs , et la jeta sur le brasier, en criant : c Tu as troublé le sein de Dieu ; que le feu étemel te trouble. > — Amen, répondit en chœur la voix du peuple. Et le moine se retira, accompagné de maître et d'écoliers nombreux, qui criaient : Vive Luther t n était midi , l'heure du dîner en Allemagne. Le repas fini, un chariot parut, tiré par des bœufs, et portant des bacheliers en habit de théâtre. Le cocher tenait une pertuisane longue de quatre coudées , h laquelle était attachée , en guise de fouet , la bulle du pape , dont il se servait pour exciter l'attelage ; un héraut d'armes portait un bouctjer oii la cédule pontificale était traversée d^outi'e en outre par la lame d'une épée. Devant le char marchaient des trompettes qui faisaient retentir l'air de leurs fanfares. On apporta des fagots pour renouveler la flamme ; mais , comme le brasier n'était pas assez ardent , quelques enfants escaladèrent la toiture d'un marchand de tuiles, et en arrachèrent les bardeaux qu'ils jetèrent dans la fournaise ; la llamme eut bientôt plus de six pieds de hauteur. Ators les assistants se forment en rond , dansent autour du bâcher , et k un signal donné jettent la bulle dans le feu , pendant que le cercle des spectateurs criait d'une voix nasillarde : c Une messe pour la pauvre bulle (i)! >

(I) Cm détails sont tirés d'une relation ofieiélle imprimée à Wittem-

L'électeur de Saxe, le sénat, les bourgmestres, nul ne vint inquiéter cette farce sacrilège , que le docteur . eut le courage d'annoncer au monde comme une victoire glorieuse :

€ L'an de Notre-Seigneur Jésus-Christ 4520, le 10 décembre, h neuf heures du matin , ont été brûlés k la porte orientale de Wittemberg , en face de l'église de la Sainte- Croix , tous les livres papistes , les rescrits , les décrétâtes de Qément VI, les extravagantes et la nouvelle bulle de Léon X , afin que les papistes sachent qu'il ne faut pas un grand courage pour brûler des livres qu'on ne peut réfuter (1). >

Le lendemain , l'Erostrate monte en chaire et jette ces mots k ses nombreux auditeurs : c Hier je fis brûler en place publique les œuvres sataniques du pape : il vaudrait mieux que ce fût le pape qui eût rôti, je veux <Ure le siège de Rome. Abomination surBabylone (2)! >

Nous connaissons un cantique qu'on chantait , avant la venue de Luther , dans toute l'Allemagne catholique ; en voici quelques strophes :

c Dans la vallée de Saruen croissent çk et Ik de belles fleurs oii se jouent les couleurs les plus variées : Ik s'élève, au milieu de prairies verdoyantes , la cabane du pasteur : on l'aperçoit, riante et paisible, au milieu de taillis ombragés...

> Écoute le chant merveilleux de l'oiseau sur le tilleul ; vois-le voltiger gatment dans le feuillage : la flèche du chasseur va le percer; adieu ses chants , adieu ses plaisirs !

berg et que nous ayons trouvée à la bibliothèque AngeUca. CoU. Passionei,, 168e yol. Elle a pour titre : Exustio Ântichrist. decretalium.

(1) Géorgie Spalatino , 10 décemb. De Wette , 1. c, 1. 1 , p. 532.

(2) Parùm esse hoc deflagratîonis negotium : ex re fore ut papa quoqne , hoc est sedes papalis , concremaretur. — Luth, opéra , t. n , p. 320 , lens , 1600.— Exustionis Antichristianarum decretalium aeta.

> Dans les montagnes de Saraen règne un air pur; Talouelte y chante avecTaurore; maintes sources d'eaux vives y jaillissent : dans leur gaité , les bergers ornent de fleurs leurs chapeaux ; ils poussent des cris de joie : c Âh ! tout va bien pour nous (1)! »

Allemagne infortunée! tu ne rediras plus ce cantique. Un de tes enfants vient de percer au cœur de Tune de ses flèches tout ce qui chantait chez toi de si beaux hymnes au Seigneur : la cloche dans le campanile gothique , appelant k la prière du soir ; la croix placée comme un phare lumineux sur le sommet de Téglise ; la vierge de bois dans un cadre de feuillage sur le bord du chemin ; l'encens qui s'exhalait k la grand'messe avec la prière et montait jusqu'au trône de l'Éternel ; le portrait du saint patron que le paysan plaçait en sentinelle k l'entrée de ses champs ; le bénitier oii la jeune fille trempait son doigt avant de s'endormir ; la couronne d'immortelles que l'enfant posait sur la tombe de son père ; les statues de nos saints rangées en forme de bataillon céleste autour du chœur de nos temples ; la verrière coloriée , cachant sous ses demi-jours k tout œil profane l'âme qui voulait prier en silence , et jusqu'k l'image du Dieu fait homme qui tombera bientôt sous les coups des iconoclastes plems de l'esprit de Luther, leur apôtre.

Oui ! la parole nouvelle que le moine vient de faire entendre est une parole de mdrt, puisqu'elle a brisé l'unité, et desséché toutes les sources de la vie spirituelle !

(1) Le bienheureux Nicolas de Flae , par Goerres. Nous nous servons de la traduction de M. Nève.

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