I. A JEUNESSE
prouvé qu’on peut être grand comme Apelles et Phidias sans regarder les fresques ni les statues: au seul spectacle de la nature. Pour imiter les maîtres, il ne faut pas copier les maîtres.
Si jamais œuvre toute divine fut montrée sur la terre, c’est une figure peinte par Léonard de Vinci, l.e travail humain ne s’y révèle jamais. Tout y est parfait, il n’y a plus ni dessin, ni couleur, il y a une figure humaine divinisée par le rayonnement de Pâme. Beaucoup de peintres s’enorgueillissent de montrer leur crayon, leur pinceau, leur palette sur l’œuvre même, comme ces virtuoses qui seraient désespérés de jouer du violon sans qu’on les regardât. Léonard de Vinci disparaît dans son œuvre ; s’il peint la Vierge, ne dirait-on pas que saint Luc est venu pendant son sommeil parachever cette figure comme par miracle ; s’il peint une tète de femme, ne semble-t-il pas aussi que c'est l’amoureux lui-même qui l’a vue ainsi et l’a peinte, sous ce railleur et adorable sourire, par le miracle de l’amour.
Jamais la force et la grâce n’ont été mariées plus profondément, plus amoureusement, plus harmonieusement que dans ce fier et doux génie t|uc le nom de I,éonard de Vinci évoque si vivant et si beau.
Selon Vnsari cl tous les historiens du seizième siècle, a il ployait dans sa main comme une lame de plomb le fer d’un cheval et le battant d’une cloche, » cl de celte même main il prenait avec la douceur d’une jeune fille des oiseaux emprisonnés pour leur donner la liberté après avoir payé leur rançon. N’étail-ce pas le même homme qui modelait sous ses doigts de titan la statue équestre de Francesco Sforza, et qui caressait du pinceau le plus efféminé et le plus voluptueux des figures comme la Jocondc. On le rencontre tour à tour sur les fiers sommets de l’idéal et en pleine nature, luttant corps à corps avec la vérité, la violant presque, comme dans scs caricatures, |)our la mieux surprendre dans scs mystères. S’il peint une fresque, il peut défier le pinceau de Michel-Ange; s’il peint une Madone, il peut défier llaphacl. Qui donc a plus de rayons, qui donc a plus d’àme sur sa palette! Corrége lui-même a dit: «C’est mon Maître *. »
Devant une figure de Léonard de Vinci on marche sur l’abîme; on se demande si on est digne d’inter-
* Si Corrôfîe a plus (l’éclat aujourd'hui, n’esl-ce pas la faute des couleurs (le Léonard, qui a été trahi par sa science ni('me. Et, d'ailleurs, ce qu'il perd en éclat, ne le rctrouve-t-il pas en profondeur? N'a-t-il pas une action plus vive par sa mélodie plus pénétrante?