‹ Histoire de Léonard de VinciChapitre 46 sur 69 · I, E T 0 M 1! E A U DE I, E 0 N A II D · texte numérisé non relu

I, E T 0 M 1! E A U DE I, E 0 N A II D

mi?iils il’épilaphcs dtijii Irouvcs. Ma foi ne venait pas (le là.

l’our ceux qui ont assisté aux fouilles, comme pour moi, ce tombeau a parlé bien haut de Léonard de Vinci, par tous scs Icmoigriages , sans qu’on s’attardât beaucoup à la double inscription. Le squelette, qui mesure cinq pieds cinq pouces, rappelle la taille de Léonard de Vinci. Le crâne est la représentation fidèle du portrait qu’il a fait de luimême à la sanguine peu d’années avant sa mort. M. Hobert Fleury, directeur de l’Lcole de Rome, a touché ce crâne avec respect et y a reconnu le fier et pur dessin de cette tète humaine et divine qui a contenu un monde.

LG GENIE DE LEONAIID DE VINCI

LA NATURE ET l'itOMME LE PEINTRE ET LE SCELPTEIR LE riNI ET l'infini LA VICTOIRE DE l’aRT PAR La NATURE

I/’onard de Vinci a le premier déchiré d’une main viclorieuse les voiles nocturnes du moyen âge. 11 a été l’aube, il a clé la lumière, il a élé le soleil de la llenaissancc. Appuyé sur le génie et sur la science, il a conquis le monde nouveau . Il se souvient de l’anliqu ité comme d’une patrie; mais quelque lumière que ré|)ande la lanij>e sacrée, c’est la lampe des morts. Il aime mieux l'aurore (|ui réveille la Nature. Il est trop vivant pour se tourner vers le passé. Sa patrie, c’est l’Avenii-. Il viendra mourir en France,

•Siî

parce qu’Allièiies ii’esl |)lns à Allièncs, parce que Rome n’est plus à Rome, parce que la France suspend diqà l’esprit nouveau à scs maniellcs fécondes.

.Son chef-d’œuvre — la Cène — c’est l’Iiisloire de Jésus et des apôtres; mais pénétrez le symbole chrétien, et vous découvrirez les douze peuples du monde au festin de rintelligence.

Regaidez le visage de Léonard ; «fils de l’amour, il a été le plus beau des hommes », a dit un |)oële. Son œil jierçant, ses traits calmes et fiers, sa lèvre dédaigneuse, sa barbe et sa chevelure ■olympiennes, sont d’un héros et d’un dieu. Dieu et héros en efj'et, il vient pour délivrer un monde emprisonné depuis des' siècles, pour dégager un monde nouveau. Pendant la sombre nuit du moyen âge, l’art tout spiritualisé, dégagé de la chair, n’a plus été qu’un fantôme agenouillé et pleurant, nourri do sa douleur et avide du ciel. Il proscrivait la Vie et la Nature. I.a Nature, cette grande fée si longtemps e.xorcisée et honnie, est la fiancée que Léonard vient conquérir et unir de nouveau à l’e.sprit de l’homme; il vient ressaisir la vie en tous scs mystères les plus comiiliipiés et les plus effrayants, se mêler à elle, .s’en imprégner, montrer qu’elle nous est étroitement parente; vérité

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que ses Ix’ilas expriineiil audacieuseiiient ; les conclusions lie la science moderne qui aflirinent avec l’aulorilé du génie que toute la création est une chaîne non interrompue dont chaque anneau tient aux autres.

Léonard, lui aussi, est l’ange armé de la Renaissance, non pas l’auge hésitant et troublé, comme ce pauvre colosse d’Alherl Durer, qui, découragé au milieu de ses compas, de ses livres, de ses outils, près du cadavre qui lui a révélé les secrets de la vie, et près de la cloche qui devait sonner l’heure de la délivrance, n’ose pas se lever, ouvrir ses grandes ailes, s’enfuir vers la mer et vers le soleil, et secouer la torpeur que lui cause la chauvc-.souris Melandiolia jetant son' ombre sur l’astre rayonnant. Léonard est l’ange combattant qui va reprendre possession de Tunivers*.

* « si jamais on dut sup|>oser que l'étaQ de la nenaissancc «taitdêcidéin nt donné, c'est lorsqu'au milieu du siècle apparut le grand Italien, l'homme complot, équilibré, tout-puissant en toutes choses, qui résumait tout 1e passé, anticipait l'avenjr, qui, par delà l'universalité florentine, eut celle du Nord, unissant les arls chimiques, niécaniqües, à ceux du dessin. On entend bien que je parte de Léonard de Vinci.

< C'est le moment de la révélation du vrai dans une intelligence épanouie, le ravissement de Li découverte, avec une ironie légère sur le

su

LE GÉNIE

Que Léonard ail pu cire universellement doué, si bien que sa vie, racontée, semble un rêve; qu’archi- Iccte, constructeur militaire, bydraulieien, géomètre, ordonnateur de fêtes, poêle, crilique, slaluairc, peintre, il ail brillé à un si haut point dans l'escrime,

vieil ügc, enfant caduc. Ironiesi légiliine.qiic vou.<i reverrez victorieuse, décidément reine du inonde , dans les dialogues vollairicns de Galilée.

>11 n*5 a idire qu'une chose ; ceux-ci sont des dieux, mais malades. Nous n'en sommes pas à la victoire. Galilée est loin encore. Le Bacclius et le Saint Jean, ces épres prophètes de l’esprit nouveau en soulTrent, en sont consumés. Vous le vovez à leurs regards. Un désert les en sépare, aj/ec cent mirages incertains, l ne étrange ile d'Alcine est dan.s les yeux de la Jocondc, gracieux cl souriant fantôme. Vous la croyiez attentive aux récits légers de Boccacc. Prenez garde, Vinci lui-mème, le grand maître de l'illusion, fut pris i son piège ; longues années il resta là, sans pouvoir sortir jamais de ce lahyrinthc mobile, fluide et cliangcant, qu'il apcintaii fond du dangereux tableau.

> Personne ne fut plus admiré que Léonard de Vinci. Personne ne fut moins suivi. Ce surprenant magicien, le frère italien de Faust, étonna et effraya. Il ne fut encouragé ni de Florence ni de Rome. Milan imita scs peintures, faiblement, de loin. Ce fut tout. Il resta seul, comme prophète des sciences, comme le créateur hardi, qui, en face de la nature, enfante cl combine comme elle, lui rend vie pour vie, monde pour monde, la défie. Prenez-moi les agréable» arabesqncs du Vatican, faibles représentations de la nature animale, cl placez-lcs à côté du combat où Vinci a mis aux prises ces ardents courtiers qui se mordent, ces guerriers barbares vêtus d'armures monstres, d'é'cailles de serpents, de scorpions, vous verrez où est la science. Raphaël copie toujours le cheval de Marc Aurèle, lorsque, depuis tant d'années, Vinci avait peint le cheval avec la savante énergie de Rubens et la ' spécialité de Géricault.

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dans l’équilalion, dans les exercices de corps les plus variés el les plus difliciles; que sa force prodigieuse lui ail permis de « tordre un ballant de clociic el de briser avec un doigt un fer à cheval », tandis que si délicalenient il jouait du lulh cl de la viole à cbarmer

< Le moyen ügc s'élait tenu dans une timidité tremblante en présence de la nature. Il n'avait su que maudire, exorciser la grande fée. Ce Vinci, fils de l'amour et lui-même le plus beau des hommes, sent qu'il est aussi la nature ; il n'en a pas peur. Toute nature est comme sienne, aimée de lui. Son point de départ effraya. Des gens de la campagne lui apportant une csyiêcc d'écusson de bois pour y mettre des orncmeuls, il le leur rend parc d'un monde d'animaux repoussants, terribles, combine eu un monstre sublime qui attirait et faisait peur. Même audace dans scs Lédas, où l'hymen de deux natures est manpié intrépidement, tel que la science moderne l'a découvert de nos jours, et toute la création relrouvée parente de riioiumc.

■ Entrer au musée du Louvre, dans la grande galerie, à gauche vous avez l'ancien monde, le nouveau à droite. D'un côté les défaillantes figures du frère Angelico de Fiesole, restées aux pieds delà Vierge du moyeu âge; leurs regards malades et mourants semblent pourtant chercher, vouloir. Eu face de ce vieux mysticisme, brille dans les peintures do Vinci, le génie de la Renaissance, en sa plus âpre inquiétude, en son plus perçant aiguillon. Entre ces choses contem(ioraines, il y a plus d'un millier d'années.

« Bacclius, saint Jean el la Joconde dirigent leurs regards vers vous; vous êtes fascinés et Iroulilés, un infini agit sur vous par un étrange magnétisme. Art, nature, avenir, génie de mystère et de découverte, maître des profondeurs du monde, de l'abime inconnu des âges, parlez, que voulez-vous de moi'? Cette toile m'attire, m'appelle, m'cnvahil, m'absorbe ; je vais 5 elle malgré moi, comme l'oiseau va au serpent (MicueifT, La Henaisiatice.)

I, E GENIE

les lælles dames ; que caî prodigieux savant qui inventa

la bombe, la maehiiie à vajK'ur, précéda Cuvier dans

la reconstruction des fossiles et peignit dans sa force

le cheval moderne, comme plus tard devait le faire

Géricault; que ce maître dans les arts chimiques et

mécaniques ait su, comme un Orphée, improviser

sur une lyre charmeresse, cela nous paraît inouï et

presque impossible. Et cependant il était nécessaire

et fatal qu’il en fût ainsi. Dans les Ages où tout doit

Atre créé et renouvelé, l’homme suscité pour celte

œuvre extra-humaine est touché de la langue de feu,

il entend le grand secret auquel tous les autres se su- i

bordonnent, il reçoit la science infuse d’où toutes les

autres découlent, il devine le mot magique dont l'in-

(luence ouvre tout et éclaire tout.

Au lieu qu’il soit comme nous l’esclave d’un art unique, et qu’il se condamne tantôt à chercher une forme pour son idée, tantôt à recevoir son idée de la forme mémo, les arts, tous les arts, étudiés A fond comme des métiers, mais possédés et dominés par lui, ne sont pour lui que des moyens d’cx|iression dont il se sert avec certitude, et qu’il pourrait, s’il '

le voulait, remplacer par d'autres. Léonard de Vinci est-il un peintre? Oui, mais c’est un poëtc, qui, lorsqu’il le veut, exprime son idée par la pein-

(lire*. El cd;i, il le sent si l)icn, il en cslsi fermcmcnl convaincu, il sc voit si peu le serf des arls plasliques du dessin et de la couleur que, dans la lellre où il offre ses services à Ludovic le More, c’esl seulement après avoir énuméré ses talents d’ingénieur militaire, d’hydraulicien, d’architecte, qu’il ajoute en quelques mots : cillem, en peinture, je puis faire ce que l’on désirera tout aussi bien que qui que ce soit, mi Discourant dans son académie sur la question de savoir si la jveinlure est un art plus noMcque la sculpture, Léonard conclut en ces termes : Quanta più un arte porta sera fatica di corpo, tunlo più è vile.- Paroles profondes et qu’on no saurait trop méditer! Ne signifient-elles pas qu’en dehors de l'art unique — la poésie — tous les autres sont des moyens plus ou moins matériels, des outils divins au service du génie? Il a pu prendre la Nature pour modèle exclusif, s’astreindre à la connaître et à la copier dans les moindres miracles, donner comme premier précepte que sur la

■ * Atwlomislp, cliliiiislc , niusicicn, géologue, matliématicicn, iiii|)rovis;iteur, jioiHo, ingiùiieiir, |)lijsicion, quand il a découvert la niacliine à vapeur, le iiiorticrà bombe, le thermomélre, le baromèlre, préeWé Cuvier dans la science des fossiles, Geoffroy Sainf-llilaire dans la Ibéorie de l'iinilé, il sc .«ouvienl qu’il est peintre, et il veut appliquer h l'art humain le dessin du créateur dans l'iinilé des organisations. t (QuiniiT, Itevolulion d'IUtlie. )

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supcriicic plane du Inljlcaii paraisse un corps relevi^ et détaché du fond, et affirmer que celui qui en ce point surpasse les autres, inérilc d’être estimé le plus grand maître de la profession ; il a pu recommander qu’on oppose à l’ombre un fond clair, et au clair un fond sombre; s’amuser, comme dans la madone du pajHi Clément Vil, à imiter en trompe-l’œil les luisants d’une carafe, la limjiidité de l’eau et les gouttes de rosi'e sur les pétales des fleurs, ou, comme dans le modèle de tapisserie d’or peint on camaïeu pour une fabrique de Flandre, rendre au naturel tous les animaux de l’fiden et jusqu’aux moindres herbes du jardin ; ces préoccupations de la vérité matérielle, ces jeux d’imitation exacte ne peuvent abaisser son Ame tout enflammée à une pensée créatrice. Que de fois sa main travaillait au détail quand l’esprit embrassait l’infini!

Certes, en vovant de quels procédés se sert Léonard, lorsqu’il étudie le rire ou les pleurs d’après le visage d’une personne qui en ce moment-là a un sujet réel de rire ou de pleurer, ou lorsqu’il suit au supiilice les condamnés, pour connaître d’après le vif leurs angoisses mortelles; en voyant que le peintre de la Vène cherche sur la place publique les visages de ses apôtres, jusqu’à ce qu’il les ait trouvés comme

JiqiliZî

il les veut, cl qu’il inlcrrompl son Iravail faute d’un Judas conforme à l’idée qu'il s^eii est faite, nos modernes réalistes seraienl tentés de revendiquer Fyéonard pour un des leurs. Et quelle erreur serait plus grossière! Tandis qu’ils vont, eux, demander leur inspiration à la léalité, il fouille, lui, la réalité jusqu’à ce qu’elle lui ait donné ce que veut son inspiration, le portrait de son idée préconçue.

F>a parenté de la Nature avec l’Homme, de l’Homme avec tous les êtres unis entre eux comme par une échelle d’amour, tell(> est l'idée toute de flamme qui le possLxle, lui soumet la création et rcmpêclic d’être dominé par elle; idée exprimée si délicatement et d’une manière toute spiritualiste dans le tableau où la Vierge, assise sur les genoux de sainte .\nne, se penche pour soutenir rEiifanl .lésiis qui caresse un agneau. Brûlé par une pareille pensée, comment pouvait-il être opprimé et envahi par la matière?

Chose étrange et digne d’admiration, ses tableaux, où la nature est serrée de si près, où le contour est étudié avec tant de soin, où les ombres sont distribuées avec une si juste mesure, où chaque détail est pris sur le fait, où, comme l’observe Vasa ri à propos de la Jocoitdc, on voit les cils .sortir de l’épiderme^ plus épais ou plus rares selon les pores de la chair.

LE GÉNIE

ses lahleaiix si vrais sont (ont ospril, nnvrenl à la rêverie des espaces sans liornes, et, s’il est pinnnis de s’exprimer ainsi, n^stent aussi originaux qu’une idée non encore transcri te ! Dans les quelques laMeaux de Léonard qui sont au l.ouvre, regardez li;s tètes; non-seulement elles ont la gràa', la beauté des lignes, riiarmonie des proportions, mais aussi aucune d’elles ne manque de cette élrangetc puissante sans laquelle un conteur moderne ne veut pas qu’il puisse exister de véritables beauté. Elles sont pures et parfaites comme l’antique, mais non aussi simples, car aux Grecs, ipic Ijéonai'd connaissait si bien et admirait si ardemment, il n’a rien pris que leur génie. Tandis qu’après lui Uapliaél — et naj)baêl avait quitté la manière du Dérugiu pour celle de Léonard — sera encore si longtemps enfermé dans les liens de l’antiquité païenne, et reproduira l'iiommc ancien comme il copiera le cheval de Marc Aurèle, Léonard a trouvé du premier coup l’homme moderne avec ses aspirations, sa mélancolie, son amour de tout ce qui existe, sa raillerie même; dans le regard du Jeune liurcliux, n’apercevez-vous pas le premier éclair de l’ironie pour bupielle les poètes futurs ajouteront à la lyre une nouvelle corde?

Si Léonard sut n’être pas l'esclave de son art, il se

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défendit moins bien contre les séductions de celte maîtresse éternelle, la Nature. On be la conquiert pas sans avoir été conquis par elle ; elle se donne à ceux qui se sont donnés à elle. Voyez, le Bacchm adossé, ardent et rêveur, à une noire montagne près de laquelle s’ouvre, dans une lumière enflammée, un calme paysage de délices; extasié et avide, ce qu’il écoute ce n’est pas seulement, comme dans le conte de fées, l’herbe qui pousse, il écoute rharmonieux murmure qui .s’élève, celui de la science qui naît, de la beauté qui reprend son empire, de l’impénissablc Hélène qui se révtalle. De nouveau l’esprit de riiomme va s’emparer de la terre rajeunie, frissonner dans les fleuves, agiter les noirs feuillages, habiter dans les antres profonds ; et silencieu-sement les dieux reviennent prendre possession de la création paradisiaque. Ne troublez pas ce Bacclius dans sa rêverie fiévreuse , en apparence si calme ; il écoute sourdre l’avenir cl pousser la vie.

‘ « B;icclms ou saint Jean, n'imporle, c'est le même personnapc à lieux moments ililTérents. Itcgarclez le jeune Bacclius au milieu de ce paysage des prcmier.s jours. Quel silence ! quelle curiosilé! il épie dans la solitude le premier germe des clioses, le liniissemeut de la nature naissante . il écoule .sous l'antre des cycloiios le murmure enivrant des Dieux.

t Même curiosité du Bien et du mal dans son saint Jean précur-

I, E GÉNIE

Kn CO labloau, effrayant à force do séduction, sc caclio un profond mystère. Après que lo peintre a pris si fidèlement à la nature tous les détails qui semblent la réalité même, cette lèvre ipii va parler et dont pourtant le contour est insaisissable, cette narine délicate qui respire, ce creux de la gorge où l’on voit courir le sang, il a, je ne sais par quel mystérieux artifice, jeté sur toute sa ligure comme un voile de lointain dont la vague magic trouble le spectateur et tout de suite l’emporte dans une région idéale. Ce tableau, si exactement vrai, il est impossible de se borner à le regarder matériellement. Kn face de lui on se sent comme isolé sur une cime devant laquelle s’ouvrent de vertigineux abîmes où l’on va tomber, où l’on tombe, les abîmes inlinis du du rêve. Comme si un cercle eût été tracé là jiar un puissant enchanteur , le profanateur, le copiste qui regarde le [wrtrait de Lisa Giaconda cesse bientôt de le voir et se laisse tenter par toutes les ebimeres*.

seur. L’ii regard ébtouissarit qui porte tiii-nièine la lumière cl scril de rol)scurilé des temps et des ctioses; l’aviditc iiiliiiie de l'e-sprit nouveau qui cherche la science et sïtlrie : Je t'ai trouvée ! « Qasrr.

* De nomhreuses copies de la télé divine existent eu Angleterre, en Russie et en Esjiagnc. l’as une n'est resseinhlante, et ici je ne parle pas de l'expression si complexe et mystérieuse; matériellement meme, les traits, les contours, les proportions n'ont pu êlre copiés. Plus de

Ce paysage qui est derrière la Jocondc, cliiniérique comme elle, nous relient et nous attire; ces monlognes d’azur, ces slalacliles bizarres levées vers le ciel, CCS cimes c.dmes et Irompeuses sont un enchantement d’où l’esprit ne peut plus s’enfuir. Et elle, la jeune cliarmercssc aux elicvcux lombanls mais non épars sous ce voile, aux mains savoureuses, à la lèvre plus illuminée que souriante, celle divinité du clair-obscur dont le fixe regard brun lient captives à scs pieds loulcs les générations des bommes,

trace de l'iigc et de la grâce juvénile ; loules les copies do la Jocondc, la gravure de Faucliery, celle même de Calamalla, donnent une autre femme, un visage atix grosses mains et au sourire presque rvnlque. Cette planche de Calamatla a clé achevée pourtant avec une science profonde, avec un nierveillcui esprit, mais l’artiste a suhi, comme tout le monde, la fascination; évidennnent. Il a été troublé, i’ar une de ces illusions que la magic créa toujours, tant que la copie est IJ près du modèle, au robour.s île ce qui arrive toujours, il semble qu'elle le rappelle parfaitement; séparez -les, la reproduction n'a plus rien de l’original; c’est un autre âge, une antre femme, d’antres traits, d'autres vêtements.

Le même don secret est attaché 11 la Vénus de Milo, dont les facsiiuile, exécutés par les pratiincns les plus habiles, et dont tnêiuo les inoidages exécutés sur le marbre original, perdent toute jeunesse, toute grâce héroïque, toute ctnpreinle divine. F.n ces çhefs-d’œuvre des chefs-d'ocuvre, destinés b rester uniques, l'artiste a amalgamé matériellement dans la couleur et dans le marbre quelque chose de sa pensée; mélange impossible à recommencer, et qui délie à jamais toute prolanatiou.

elle, b Müimn Li.sa au tluux iioiii, baignée ilans la fauve limiière tl’ambre el à qui les Irausparenles ombres noires font aussi une parure, elle, la soumise, la cbasle, la victorieuse, la naïve, rinelfablenient voluptueuse, ne demandez pas qui elle est, demandez plutôt qui elle n’est pas, jeune fille si ignorante, toute grâce comme la Galatbée de l'églogue el femme pourtant, si traîtreusement et si délicieusement femme avec six mille années irexpérience, vierge au front angélique qui en sait plus que toutes les rouées savantes de Büccace! A quoi pensait-elle, tandis que bbnard peignant son portrait pour Francesco del Giocondo, l’entourait de clianteurs, de musiciens et de bouffons? ali ! sans doute son rêve était bien loin ; sans doute elle voyait droit devant elle jusque dans le profond avenir la femme dominatrice, éterncllemcnl adorée. Et depuis quand était-elle restée dans cette [)ose ingénue, provoquante à force de chasteté, qui à jamais nous damne et nous sauve, et fait éclore en nous le vol des poèmes ivres d’amour? A coup sûr, depuis le jour où elle est sortie du paradis terrestre emportant avec elle le parfum des (leurs, le mélodieux murmure des ruisseaux et la gloire hautaine des lis. Oui, depuis ce jour-là ; car les fées ont eu le temps de plisser un à un, jusqu’à les faire égaux, les plis de

UE 1, ÉOSAIiU UE VIJiCI

sa robe où vienl jouer la lumière. Mei veilleux jKiëme doiil la mélodie résonne à Iravers les siècles*.

Théophile Gautier a dit: la douceur, la sérénité, la grèce, une grâce lière cl tendre à la fois, telles furent les qualités dominantes de Léonard. Il inventa ou plutôt trouva dans la nature une beauté aussi parfaite que la beauté grecque, mais sans aucun rapport avec elle. G’esl le seul aitiste qui ail pu être beau sans être antique. En cela consiste son mérite su|)rème; car tous ceux qui ont ignoré ct!s types éternels, ces ca)tom de l’idéal, ou qui

• Tous les poéUsent tcnlc de traduire la poésie de cette figure.

Elle {>05011 rêveuse, inexprimable et telle Qu’on la peut voir encor. Léonard de Vinci,

I Sa ptdeUe à lo main, sc tenait devont die,

Kt pensif, par inslanis, il lui parloit ainsi :

« Que m’importent lclem{>s, les siècles, à Joconde:

« Nous ^erous dans la tombe ensevelis tous deux,

« Tu n’en seras |>as moins éternellement blonde a Et les yeux souriants n'en seront pas moins bleus;

a Tu t’c)iaiioiiiras, rayonnanlo de grâce ;

« Je te le dts encor, les siècles pu.<seront « Sans qirim trait du visage ou s’altère ou s’eflacc,

8 Sans que le temps ajoute une ride à ton front.

n Je l’ai prise en rèclat vermeil de ta jeunesse;

< Et dans titille ans d'ici, lu ii’aurasque vingt ans!

« Que l’hiver tour à tour et périsse cl renaisse,

< J'ai fixé sur ma toile un immortel prinlempsi

l E GENIE

s’on éloignoiil, resicnt cniacliés do barbarie ou marcbcnl à la décadence. l.éonard de Vinci a gardé la finesse golbiqiic on l’aniinanl d’un esprit tout moderne. Comme nous l’avons déjà dit ailleurs, car si Virgile est l’auleur de Dante, l.éonard est notre peintre; les figures de Vinci semblent venir des sphères supérieures se mirer dans une glace ou plutôt dans un miroir d’acier bruni, où leur olfet reste éternellement fixé par un secret pareil à celui du daguerréotype. On les a deqà vues, mais ce n’est pas sur cette terre: dans qucbpu! existence antérieure peut-être dont elles vous font souvenir vaguer ont. Comment expliquer d’une

• O Mort, lu peux venir ! Je l'attendrai sans crainlc,

<i Le meilleur de fnui>mdinc ca»t sauvé dttsormais !

« Je ne redoute plus rhicxoraldc altcintc, t Car j ai donné la vie à cHl': (jucj'aimais.

et Et comme iUchcvnit «on tahicnu, la Jocondc « Se jcUidnns ses bras et lui dit: Quelque beau « Que soit votre jjénie, et dûl-il, en ce monde,

R Vivre, quand nous serons couchés dans le tombeau;

® Je n'en serai pas moins poii>8lêre, cendre, argile,

0 Mon amour sera mort, l’aninur qui fut ma foi.

R Quoi que vous en disiez, i) sera plus facile < De peindre comme vous que d'aimer comme moi 1 »

Ces vers charmants peignent «ne des expressions de cette ligure imlicible. Le poélCj M. A. Dollfus, dit iHerueUement blonde. Mona Lisa fui peinte blonde, niais le temps a carbonisé ce*' ors adorables.

DK I, ft 0 N A n D DE VINCI

aulrc manière le charme singiilici’, presque magique, qu’exerce le portrait de Mnnna l<isa sur les natures les moins enihousiasles ! Est-ce sa hcaulé? bien des ligures de Raphaëcl et d’autres peintres sont plus correctes. Elle n’est même plus jeune, à travers les linessci caressantes du modèle on devine diqà quelque fatigue, cl le doigt de' la vie a laissé son empreinte sur cette joue de pèche mûre. Le, costume, par la carbonisation des couleurs, est devenu presque celui d’une veuve; un crêpe descend avec les cheveux le long du visage; mais' le regard sagace, profond, velouté, plein de promesse, vous attire irrésistiblement et vous enivre, Landis que la bouche sinueuse, serj)cntinc, retroussée aux coins, sous des pénombres violâtres, se raille de vous avec tant de douceur, de grâce et de supériorité, qu’on se sent tout timide comme un écolier devant une duchesse. Aussi cette tête aux omhrcs violettes, qu’on entrevoit comme à travers une gaze noire, arrête-t-elle pendant des heures lu rêverie accoudée aux garde-fous des musc'cs cl poursuit-elle le souvenir comme un motif de symphonie. Sous la forme exjirimée, on se sent une penséevague, infinie, inexprimable , comme une idée musicale ; on est ému, troiihlc; des images déjà- vuat vous passent

devant les yeux , des voix dont on croit reconnaître

LE GÉNIE

le timbre vous chucliolenl à l’oreille de lungoureuses eonfulences ; les désiis réprimés , les espérances qui désespéraient s’agitent douloureusement dans une ombre mêlée de rayons, et vous découvrez que vos mélancolies viennent de ce que la Joconde accueillit, il y a trois cents ans, l’aveu de votre amour avec ce sourire railleur qu’elle garde encore aujourd’hui. » Léonard connut toutes les variétés de la grâce, de même qu’il connut tous les aspects et tous les détails de la nature infinie et tous les secrets de l'art. Lui qui se moquait avec une si magistrale ironie des peintres qui dédaignent tel ou tel genre de peinture, et raillait un Bütlicelli de ne pas vouloir s’abaisser au paysage, que dirait-il en voyant tel de nos artistes en renom se vouer sans rejws à la reproduction continue d’un seul j>ersonnage, d’une seule esjièce d’arbres ou d’animaux, et même d’une série très-restreinte d’objes inanimés? Ces deux qualités essentielles de l’art, la fécondité et l’universalité, il les posséda à un |K)int qui déroulerait la pensée, si l’on ne se rappelait que celui qui ne peut jxis tout créer ne peut rien créer. Comme Homère monlranl dans sa Balracliomyomachic le revers de l’Iliade, comme llacine raillant les plaideurs de la même voix cLxalU'e qui raconte le martyre suave d’Iphigénie, comme tous les inventeurs

DE LÉÜ.NAIID DE VI S CI

(l’im monde, Léonard, le peinlrc des ajjothéoses de la beauté, est double d’un comique joyeux et boufl'on ; d’un Irait de plume il esquisse une tète de cardinal par laquelle sont devancées les justices de Michel- Ange, et des l'emmcs au front déprimé, aux lèvres lombuntes et lippues, aux joues sillonnées, qui vengent cruellement les victimes de Monna Lisa.

H a la joie, le rire, l’observation poignante, comme il a l’enthousiasme extasié et la grâce surnaturelle ; son génie est comme la nature, comme la vie même, insaisissable en scs transformations sans nombre. Voici Léonard épris de réalité, suivant dans la rue brûlés du soleil, les bossus, les grotesques, les marchands avides, les capitaines d’aventures, les bohémiennes à la pâleur fiévreuse ; à la bâte sur un carnet, d’un trait décisif, il copie leurs visages, note leurs caractères, amasse des trésors d’observation et de vérité. Puis il se voue tout entier à des études anatomiques, étudie le cheval comme il a étudié l’homme, muscle à muscle et fibre à fibi e, interroge la mort et veut savoir tous les secrets. Que va-t-il sortir de ces âpres expériences ? Sans doute un chef-d’œuvre de drame pris sur le fait et d'imitation patiente. Non ; une composition purement idéale, exécutée dans la fougue de l’inspiration, une page de la Théogonie devinée et

LE GÉNIE

retrouvée, Neptune triomphant sur son char parmi les montagnes de Ilots mouvanis, les cheveux éclicvelés, les Orques, les Tritons, les dieux marins, toute la cour du fleuve Océan en sa majesté violente et superbe.

Ainsi, ouvrant sans cesse des horizons imprévus, et tout à coup, venant combattre là où on l’attendait le moins, I^éonard se dépense avec une exubérance qui montre combien le génie est infini et inépuisable.

Ne SC sent-on pas comme saisi de vertige, en songeant qu’il s’est mesuré sur tous les terrains, avec l’invincible Michel-Ange et que nulle part il n’a été vaincu? En peinture, plus immatériel cent fois que ne le sera Rapbacl lui-môme, mieux que cet artiste divin il échap|vcau proc('dé,à l’imitation, à toutmoycn convenu, trace invisiblement de fermes contoui’s, pétrit de la lumière avec sa couleur, et, lumineux sous les transjiarcnccs de l’ombre, caresse d’un pinceau voluptueusement chaste les ineffables tendresses de la chair. Ses drajieries, scs groupes, scs attitudes sont à lui, ne reproduisant rien des maîtres qui l'ont précédé, et l’élève de Verroebio, si respectueux pourtant pour celui qui lui a donné le Iwptcme de l’art, ne tient rien que de lui-mème.

Elle est à lui surtout, ombre, silence, mystère, ro-

clicrs abruptes, soli tuiles |)euplées d'hôtes invisibles, et où la pensée, aifîuillonnéc de mille désirs, évoque les fantômes des choses futures, cette nature apaisée et pourtant foimidable qui au fond de ses tableaux attire le rêveur brisé d’amour, et, dans la Vierge aux rochers [lar exemple, nous enveloppe d’une si irrésistible séduction.

Quel grand peintre et quel grand sculpteur 1 « Aujourd’hui, écrit Léonard sur son manuscrit intitulé De la lumière el de l'ombre, aujourd’hui 25 avril 1490, j’ai commencé le présent livre et j’ai recommencé le cheval, » Ce cheval, c’est la statue équestre de Francisco Sforaa, la seule statue équestre qui, depuis si longtemps, n’a pas été copiée, qui de si longtemps ne sera pas copiée sur l’antique. En modelant ce fier groupe héroïque, comme presque à chacune de scs œuvres nouvelles, Léonard a créé un art. Ce n’est plus ici le cheval sculptural de Balbus à Pompéi, mais un cheval de guerre, agile et robuste, tournant la tête d’un côté tandis que le solide guerrier porte-lance qui le monte regarde de l’autre côté, et cet agencement si simple produit une harmonie grandiose et pleine de noblesse.

Combien de chefs-d’œuvres perdus ! Par miracle le musée de Lille possède une adorable tête en cire.

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qui esl en sculpture un chef-d’œuvre digne du chefd’œuvre en peinture qui s’ap|xdie la Jocande.

En parlant des trois statues de bronze dont on voit encore le modèle à la porte septentrionale d(i Saint- Jean à Florence, et dont Ijéonard avait fourni le modèle à Francesco Riistici, Vasari dit que ce sont « les plus beaux morceaux de sculpture et de bronze qu’on ait encore vus dans les temps modernes. » Mais ce n’est pas seulement par ces miracles de statuaire que le Vinci a été et restera le rival de Michel-Ange *.

Quelques historiens se sont étonnés de voir Léonard de Vinci s’attarder des années entières dans le commencement d’une œuvre, c’est que l’infini du fixe,

* Il y a dos peintres sculpteurs comme Léonard do Vinci, Miclic!- Angc et Jean Cousin, qui, dans leurs taldeaui, à force de vouloir étudier le letief et le contour, donnent :'i leur peinture des effets do sculpture.

Nous avons sous les yeux une Diane do Poitiers, peinte par Jean Cousin, qui seinijle sculptée plutôt que peinte, tant l’artiste s’est préoccupé de la ligne, et elle semble d'autant plus sculptée qu'elle est peinte nue et se détaclie en clair sur un fond sombre.

c’est que le jour où l’inspiration ne brûlait pas son ûme, il se croyait indigne de son oeuvre, c’est que le sentiment de l’idéal lui montrait le rameau d’or inaccessible. Il ébauchait ici un tableau, là une fresque, plus loin une statue. Et tout à coup, à l'heure môme OH il se croyait sûr de lui, le découragement glaçait son front et sa main ; il sentait alors qu’il n’était qu’un homme, lui qui voulait créer avec la force d’un dieu. Il a connu, comme tant d’autres plus humbles ou plus orgueilleux, les heures de défaillances qui condamnent les créateurs à n’etre que des dieux mortels, comme disait Platon. 11 avait la fierté du nom comme la fierté de l’œuvre, il ne voulait pas signer Léonard de Vinci sur un marbre ou sur une peinture qui ne fût pas digne de tous les siècles. Et ses admirateurs ont si bien compris sa pensée, ils ont si hautement le respect de ce grand nom, qu’ils n’oseraient lui attribuer une œuvre qui ne fût point parfaite.

Ijéonard de Vinci prit aux écoles gothiques le .sentiment profond, comme on prend au pays où on naît l’air du terroir. Mais le pays de ses élèves, c’était cette antiquité toujours belle et toujours jeune, qui alors sortait de sa couche après un sommeil de quinze siècles. Cette antiquité, tout embrumée encore des

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voiles nocturnes, mais qui se réveillait en pleine aurore et qui découvrait jwu à peu ses splendeurs oubliws, mais immortelles.

Le Vinci croyait bien plus au passé et à l’avenir, qu’au présent ; il croyait bien jdus à l’antiquité et à l’inconnu qu’à lui-mémc. Hier fut grand, demain sera grand, mais qu’est-ce qu’aujourd'hui? 11 disait ; «Je * suis le disciple reconnaissant, je suis l’admirateur passionné des anciens, j’ai fait ce que j’ai pu, que la postérité me pardonne. »

On voit que scs contemporains les poètes et les peintres, les sculpteuis» et les savants, le préoccujjent beaucoup moins que ses contemporains du siècle de Phidias, que ses contempomins d’aujourd’hui. On peut dire de lui comme de tous les hommes divins : il fut de son temps, il fut du nôtre, il fut de tous les grands siècles.

Mieux qu’aucun peintre et sculpteur du quinzième, du seizième siècle, il fut inondé de la vraie lumière de l’antiquité ; il comprit cette grandeur et cette grâce souveraine qui font la beauté visible; mais comme il était doué du sentiment j)iofond que le christianisme a répandu sur quelques grandes âmes, il comprit aussi la beauté intime et voilée, la beauté qui se cache et qu’on devine, la beauté intéricui e. Voilà pourquoi

on passe loulc une heure devant une de ses ligures dans Je ravissement et dans l’adoration. Ce sont des corps, mais ce sont des âmes; quelle terrible et profonde éloquence dans les yeux et sur les lèvres de son pinceau * !

Balzac, esprit encyclopédiste, qui avait tout étudié pour son immortelle comédie, a écrit une belle

* i C'est surtout l'expression cl le sourire qui sont étranges. Quand on s’arrête devant ses figures, il faut un certain temps pour arriver à se mettre en conversation avec elles; avec presque tous les autres peintres on y parvient vite; avec Léonard il en est autrement; nonpa.s que leur sentiment soit peu marqué; au contraire, il transpire à travers l'enveloppe ; mais il est trop délié, trop compliqué, trop en deliorset audelê du commun, insondable et inexplicable ; il est double et triple, par delà leur pensée visible ou démêle confuséo cnl un monde d'idées secrètes, comme une délicate végétation inconnue sous la profondeur d'une eau tran.s|iarente. Leur sourire mystérieux, celui de sainte Anne, de la Vanité, de saint Jean, de Monna Lisa, troublent et inquiètent vaguement; sceptiques, licencieux, épicuriens, délicieusement tendres, ardents, ou li istcs, que de curiqsités, d’aspinitions, de découragement on y découvre encore! Oui, quelques hommes de cette époque, et iiotaimnenl celui-ci, après tantdcrecberches dans toutes les sciences, dans tous les arts, dans tous les plaisirs, rapportent de leur course à travers les choses je ne sais quoi de souffr-ant, de tourmenté, d'étrange et de mélancolique. Ils vous apparaissent sous

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page sur l’expression de la nature, comme la voulait prendre Léonard de Vinci :

« La mission de l’art n’est pas de copier la nature, mais de l’exprimer ! Essaye de mouler la main de ta maîtresse et de la poser devant toi, tu trouveras un horrible cadavre sans aucune ressemblance, et tu

cesdifféronts aspects sans vouloir sc livrcrtouth fait; ils restent devant vous avec un demi-sourire ironique et bienveillant , derri^^c une espèce de voile. Si expressive que soit la pcintnre, elle ne laisse percer d'eux que la grilce complaisante et le génie supérieur; ce n'est que plus tard cl par rédexion qu'on reconnaît dans ces orbites enfoncées, dans ces paupières fatiguées, dans ces plis imperceptibles de la joue, l'alanguissement des voluptés infinies et la bssitude du désir inassouvi.

« t)e tous les peintres anciens, Léonard est le plus moderne; du premier coup il a été jusqu'au bout du naturalisme : nul n'a compris plus profondément la complexité et la délicatesse de la nature; nul ne l'a rendue avec une lecbnique plus .savante et des procédés plus complets, fie même que dans scs oeuvres scientitiques il a devancé son temps, possédé des méthodes, pressenti des vérités , entrevu un système que nous démêlons h peine aujourd'hui , de même dans la structure de ses corps et de scs tètes, dan« la finesse et la mobilité de scs physionomies, dans l'étrange et maladive beauté de .ses expressions, il adi'icouvert d'avance ces sentiments complexes, .sublimes, raffinés et délicieux que lœpoétescxquis de notre siècle' sont parvenus b exprimer; je veux dire la supériorité et les exigences de la créature trop fine, trop nerveuse, trop comblée, qui a tout et trouve que c'est peu de chose.

I O .sont ces intuitions qui remplissent les figures de Léonard de Vinci, ni Jlicbel-.\ lige, ni.Corrégc, ni napbaèl, n'iront au delb. » (II. Taise )

DE r. É 0 N A R D DE VINCI 3*7

seras forcé d’aller trouver le ciseau de l’iiommc qui, sans le la copier exactement, l’en figurera le mouvemenl el la vie. Nous avons à saisir l’espril, l'âme, la physionomie des choses cl des êlres. Les effels, les cffels ! mais ils sonl les accidents de la vie, et non la vie. Une main, puisque j’ai pris cet exemple, une main ne tient pas seulement au corps, elle exprime cl continue une pensée qu’il faut saisir et rendre. Ni le peintre, ni le poëte, ni le sculpteur, ne doivent séparer l’effet de la cause, qui sont invinciblement l’im dans l'autre ! La véritable lutte est là. Beaucoup de peintres triomphent instinctivement sans connaître ce thème de l’art. Vous dessinez une femme, mais vous ne la voyez pas ! Ce n’est pas ainsi que l’on parvient à forcer l’arcanc de la nature. Votre main reproduit, sans que vous y pensiez, le modèle que vous avez copié chez votre maître. Vous ne descendez pas assez dans l’intimité de la forme, vous ne la poursuivez pas assez d’amour el de jiersévérance dans ses détours et dans scs fuites. La heaulé est une chose sévère cl difficile qui ne se laisse point atteindre ainsi ; il faut attendre scs heures, l’épier, la presser "et l’enlacer étroitement pour la forcer à se rendre. La forme est un Proléebien plus insaisissable et plus fertile en replis que le Protee de la Fable. La grande supériorité de

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Ijüonanl vient <lii sens inlinic qui, chez lui, semble vouloir briser la forme. La forme est, dans scs figures, ce qu’elle est chez nous, un triicbcmcnl pour se communiquer des idées, des sensations, une vaste poésie. Toute ligure est un monde, un portrait dont le modèle est apparu dans une vision sublime, teint de lumière, désigné par une voix intérieure, dépouillé par nu doigt céleste qui a montré, dans le passé de toute une vie, les sources de l’expression. Vous faites à vos femmes de lælles robes de chair, de belles draperies de cheveux : mais où est le sang qui engendre le cidme ou la passion, et qui cause des effets [larticiiliers? Vos figures sont alors de pâles fantômes colorés que vous nous promenez devant les yeux, et vous appelez cela de la peinture et de l’art. Parce que vous avez fait quelque chose qui ressemble plus à une femme qu’à une maison, vous pensez avoir touché le but, et, tout fiers de n’ètre pas obligés d’écrire à côté de vos figures : carrus veiiuatus ou pulclier homo, comme les premiers peintres, vous vous imaginez être des artistes merveilleux? Il vous faudra user bien des crayons, couvrir bien des toiles, avant d’arriver. Assurément, une femme porte sa tète de telle manière, elle tient sa jupe ainsi, ses yeux s’alanguissent et se fondent avec cet air de douceur résignée; l’ombre

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jialpitanle des cils floKc ainsi sur les joues 1 CVsl cela et ce n’csl pas cela. Qu’y manquc-l-il ? Un rien, mais ce rien csl loul. Vous avez l’apparence de la vie, mais vous n’exprimez pas son lrop-|ilcin qui déborde, ce je ne sais quoi qui csl l’àmc peul-êlrc, et qui flolle nuageusemenl sur l'cnvelopix; ; enlin celle fleur de vie que Léonard el Raphaël ont surprise. »

Que si on questionnait les artistes et les historiens de l’art sur Léonard de Vinci, ils répondraient par tous les formulaires de l'éloj^e. Selon Vasari, « personne plus que lui n’avait honoré son art, dans scs mains la |)cinlure acquit rinteHi'^encc du clair-ohscur, la sculpture s’éleva par lui au galbe le plus pur.» Selon Lomazzo, il a devancé cl surjiassé tous les coloristes par la douceur et la morhuhzza, il a su marier, mieux que nul autre, dans rintimité voluptueuse les lumières et les ombres. Selon ^Yinkclmann, il a égalé les anciens dans l’art d’exprimer la licaulé. Selon Raphaël Mengs, c’est chez lui qu’il laut apprendre l’expression dans

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les fij,mres, le sublime d:ms la coiii|K)silion. 11 est de plus grands éloges que ceux-là : les peintures de Giorgioriie et de Corrége lémoignenl qu’ils ont été aux leçons de ce maître souverain. Que dis-je, Hapliaël lui-même se révéla de sa première manière devant ce style nouveau qui condamnait les gothiques sans pourtant copier les anciens. Micliel-.\nge avait beau cacher les sympathies de son âme jalouse : il ne dessina avec lierté, dans le mouvement de la vie, qu’après avoir vu des dessins de Léonard. Ou’cst-ce que l’opinion d’un homme devant de pareils génies qui acclament Léonard parce qu’il est leur maître, devant l’opinion de son siècle, devant l’opinion de tous les siècles*?

Winkelmann a dit que lui seul, parmi les modernes, était digne du cénacle des anciens, parce que lui seul avait compris le beau dans l’esprit d’Apellcs et de Phidias. Léonard de Vinci est passionné pour la beauté expressive. Pour lui le marbre ne traduit pas la figure. La peinture seule, tout en cberchanl le beau,

* l’anni les coiUcmporaiiis qui ont s.iluc Léonard d'une vive admiration, je noinincrai; Stendhal, lUsloirc delà peinture en Italie; — Delécluze, six articles de l' .irtiste ; — Théophile Gautier, Us Dieux de la Peinture; — Charles Blanc, Histoire des Peintres de toutes les Ecoles; — Rio, l’Art chrétien. — 11 faudrait nommer aussi Michelet, Beulé, 11. Taine, Burger.

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par la lifjnc poul rayonner sous la lumière de l’àuie. 11 adore les mailres de l’anticpiilé, mais il est tout moderne; il a les inquiétudes de son temps elles aspirations de l’avenir. Ce qu’il prend aux anciens, c’est la grâce souveraine*.

Pourquoi un critique moderne**, qui connaît pourtant Itien Léonard, a-t-il formulé une hérésie sur ce génie? «Clairvoyant pour tout ce qui était de la pensée, il ne pénétra pas aussi avant dans le monde moral. Les œuvres de Léonard, élevées et parfaites, étonnent, captivent cl troublent, mais sans remuer les profon-

* Ce qu'mi jeune historien de l'aiiliquité dit d'Aiielles, on loimurl ait dire de Léonard de Vinci. i Apelles avait la grâce; la grâce trouvée et non cherchée ; la vraie grâce; cettegràce si inexplicable et si inanalj'tique dont rantithèse visible est la grâce iiianiérée. Apelles avait lui-uièine peint son génie dans un de ses tableaux, l'Image de la Grâce. Dans celte ligure encbanleresso dont le nom résonne â l'oreille, la caressant de sa consonnance, douce comme les murniures de la Ivre orphique, il avait résumé toutes les splendeurs et tous les charmes qu'il pouvait créer. La Grâce s'était donnée à lui. C'est elle qui guidait mnclleiisement son crayon ; c'est elle i|ui trempait son pinceau dans les couleurs rayoïmanles du prisme. Sans cesse devant ses yeux, elle était son modèle. De la Grâce venaient ces poses adorablement naïves, ces ondulations humaines et divines, ces regards ineffableiuent calmes ; de la Grâce étaient nés ces formes iiTévables, CCS contours si purs, ces modelé.» exquis; de la Grâce émanaient ces teintes magiques, ces mirages de clair-obscur, ces tons fondus et éclatants » (HiixBi lloussAïE, Histoire di Apelles )

’* Mtchel-.inge, Léonard de Vinci) Rap/wi^t, par Charles Clément.

cicurs de l’Ainc ; elles n’ébranlent pas autant, ni de la niêinc manière que la Vision d’fizéchici, du Sanzio, ou que les Sibylles, (h Mieliel-Ange. Fuis les orages, ce mot qu’on lit en tête de l’un de ses manuscrits, donne la clef de son caractère et de sa vio, et il explique ce qui lui manque. Léonard ne connut jamais ces (empclcs du sentiment et du cœur dont les éclairs sont des lueurs divines, et les tonnerres des paroles sacrées, El tandis que j’étudiais ce vaste et singulier génie, les fortes paroles de Gœlhc me revenaient sans cesse à la mémoire : « Celui qui n’a jamais arrosé de ses larmes le pain qu’il mange, celui qui, le cœur plein d’angoisse, n'csl pas resté, pendant de longues nuits d’insomnie, tristement assis sur .son lit, celui-là ne vous connaît pas, puissances célestes !»

Mais Cœllio lui-même n’eùl pas répété ces belles paroles devant l’œuvre de Léonard de Vinci. La Cène et la Jocondc « remuent les profondeurs de l’àme. » Seulement Léonard de Vinci ne fronce pas le sourcil comme Micliel-Ange ; il ne pleure pas comme Raphaël; mais sous son regard serein, sous son sourire amer et doux, on reconnaît l’homme de toutes les idées et de toutes les émotions.

Stendhal a, dit un peu légèrement: «Il manqua seulement à Léonard, pour être aussi grand par ses

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