DE I, É 0 S A K D DE VINCI
ouvrages que par son lalenl, de connaître une observation, maisqui appartient à une société plus avancée que celle du quinzième siècle : c’est qu’un homme ne peut courir la chance d’être grand qu’en sacrifiant sa vie entière à un seul genre; ou plutôt, car connaître n’est rien, il lui manqua une passion profonde pour un art quelconque. Ce qu’il y a de singulier, c’est qu'il a été longtemps la seule objection contre cette maxime qui est aujourd’hui un lieu commun. De nos jours Voltaire a présenté le même phénomène. »
Tout cela est faux ; Léonard, homme universel, a été aussi grand peintre et aussi grand sculpteur que s’il eût sacrifié toute sa vie a à un .seul genre. » Voltaire ne présente nullement le même phénomène, puisepic Voltaire ne fut universel cl ne fut supérieur en « aucun genre, » si ce n’est dans l’art de conter et de railler.
A la magic du moyen âge, la Renaissance oppose la magic de l’art et de la poésie : c’est Léonard.
Mais pourquoi vouloir expliquer la lumière
Comme a dit Rubens avec le respect d’un maître pour
LE GÉNIE
un maître: «Léonard de Vinci s’csl élevé à un tel point de grandeur, qu’il paraît impossible d’en parler dignement. »
Donnons la parole <à Rubens ; le génie comprend le génie :
«Léonard de Vinci commençaitparexaminer toutes choses scion les règles d’une exacte théorie, et en faisait ensuite l’application sur la nature dont il voulait se servir. 11 observait les bienséances, et fuyait toute affectation. 11 savait donner à cba(jue objet le caractère le plus vif, le plus spécificatif, et poussait celui de la majesté jusqu’.à la rendre divine.
« L’ordre et la mesure qu’il gardait dans les expressions était de remuer l’imagination, et de l’élever par des parties essentielles, plutôt que de la remplir par les minuties, et tâchait de n’ètre en cela, ni prodigue, ni avare. Il commença par consulter plusieurs sortes de livres. 11 en avait tiré une infinité de maximes dont il avait fait un recueil, il ne laissait rien échapper de ce qui pouvait convenir à l’expression de son sujet, et par le feu de son imagination, aussi bien que par la solidité deson jugement, il élevait les chosesdivines par les humaines, et savait donner aux hommes lés degi'és différonts qui les jiortaient jusqu’au caractère de héros.
ÜE I. ÉONAHD DE VINCI 55S
«Iæ premier des exemples qu’il nous a laissés, est le tableau qu’il a peint à Milan de la Cène de Noire- Seigneur, dans lequel il a représenté les apôti’cs dans les places qui leur conviennent, et Notre-Seigneur dans la place la plus honorable au milieu de tous, n’ayant personne qui le presse ni qui soit trop près de ses côtés. Son attitude est grave, et ses bras sont dans une situation libre et dégagée, pour marquer plus de grandeur, pendant que les apôtres paraissent agités de côté et d’autre par la véhémence de leur inquiétude, dans laquelle néanmoins il ne paraît aucune bassesse, ni aucune action contre la bienséance. Enlin, par un effet de ses profondes spéculations, il est arrivé à un tel degré de perfection, qu’il me paraît comme impossible d’en parler assez dignement et encore plus de l’imiter. »
De Pile, qui a traduit Rubens sur l’original latin, donne l’analyse des autres opinions du maître d’Anvers, qui s’étonnait surtout do la science profonde de Léonard, de l’anatomie, du mouvement et de l’e.vpression. Rubens rapjielait toutes les études et tous les dessins de Léonard recueillis avec religion.
Perte à jamais regrettable que ce manuscrit de Rubens! C’était une analyse avec commentaires dcÆ préceptes de Léonard de Vinci. Nous croyons que Rubens
LE GÉNIE
acceplail les idées du chef d’école de Milan ; son admiration lui interdisait sans doute toute critique; il se contentait de passer sous silence le coloris de Leonard, puisque pour lui la palette vénitienne avait toute la magic de l’art. Toutefois il ne voulait pas qu’une critique tombât de ses lèvres sur ces tous « mystérieux » qui dominent dans les ciirnations du peintre de la Cène.
Léonard de Vinci eût-il critiqué les pages héroïques de Rubens? Non, car le génie éclate pour le génie.
Qu’eût dit Léonard de Vinci en voyant Rembrandt - à l’œuvre? Devant la Joconde et devant la Garde de nuit, on se demande où est la perfection. Klle est dans les deux chefs-d’œuvre, parce que chaque maître a sa perfection originale, ce qui |)iouve une fois de plus que les préceptes sur les arts, môme ceux de Léonard de Vinci, ne sont pas d’un véritable secours aux artistes, je veux dire aux artistes de race, qui SC moquent de toutes les grammaires, parce qu’ils s’en font une.
DU CAIiACTÈRE DU CURIST DU CARACTÈRE DES APOTRES fA TIIÊOLCGIE ET LA PHILOSOPHIE DE LÉONARD
Quand on passe une heure devant le Cénacle de Santa Maria delleCrazia *, on a parcouru tous les ho-
* Ce clief-d'œuTrc est moins ruiné qu'on l'a dit. On a retouché, mais on a retrouvé. En étudiant de près, la main du inaitrc réparait.
Dans sou voyage h Venise, M. Charles Blanc a parlé ainsi de cette fresque toute divine : « Nous sommes rentrés, Paul de Saint-Victor et moi, dans le grand l'éfcctoiro. Un serrement de cæur nous a saisis quand nous avons vu cette noble ruine. Défigurée par les restaurateurs qui l'ont repeinte, la Cène de Léonard n'eiisteplusqu'i l'état de fantôme, ce qui en reste seulement, c’est la composition, h jamais admirable, les groupes se répondent comme les chants d'un |Kieme...
rizonsdii monde moral, et on en conclut que Léonard de Vinci est le plus grand des peintres, parce qu’il est parmi les artistes le premier des penseurs. Chardin, un fin critique à scs heures de paresse, disait: « Quand je peins un tableau de chasse ou de pèche, quand je peins un violon ou une casserole, je ne suis
La grande lumière qui tombait sur le chef-d'œuvre en laml)oaux, faisait crier toutes les taches, toutes les écorchures de la muraille et afnigeail l'œil. J'ai eu l'idée de faire baisser les stores des fenêtres, et nous avons été frappés du bon effet produit par cette lueur tein- |H‘réc et mystérieuse qui laissait à l'imagination plus de marge pour recomposer la [yclnture. A travers le voile de ce tranquille et imposant demi-jour, nous avons pu voir transparaître sous les couches, dont l'a recouverte une main barbare, l'oeuvre sublime du plus grand des peintres, du plus profond des artistes, du |dus ému deS poètes Il y a une mélancolie divine dans cette peinture effacée dont les tons pâlis se fondent entre eux et forment comme une harmonie lointaine et tendre...; grâce à la lueur crépusculaire qui l'enveloiipait, nous n'avons plus guère aperçu les maculatures qu'ont multipliées sur b Cène, la main du temps et celle de riiomme plus cruelle encore, et un instant nous avons pu entrevoir, avec les yeux de l'imagination et du souvenir, le plus ancien dos cbers-d'œiivrc de la pointure moderne, le dernier banquet d'un maître avec ses disciples, ce suprême adieu de Jésus à ses amis. A distance, les figures nous sont apparues comme des ombres dans les limbes, le Christ, les yeux liaissés, ne regarde personne, il cniindrait de faire rougir le traître ou de troubler l'innnccnt. Sous les repeints qui rnnt arrondi'e et amollie, on croit retrouver encore sa tète divine de douceur et humaine de tristesse, » Très-bien senti et très-bien dit, mais trop d'indignation peut-être contre < la main barlurc. •
après tout qu’un peintre de métier; quand je peins une figure, je suis un artiste. » Aujourd’hui la critique a trop méconnu les droits de la pensée; elle a proclamé (jiie la représentation exacte des surfaces visibles était l’idénil du peintre. L’idéal du peintre, c’est de représenter la vie, la passion, l’Ame. Pour Léonard, quel admirable clavier humain que la peinture de Jésus et de ses douze disciples ! Toute la gamme résonne sous ses doigts inspirés cl savants! Comme il frappejuslc ! comme il fait retentir le comr ! comme le .sentiment tressaille sous sa main 1 L’harmonie naît des oppositions. Tous ces hommes qui .seront le monde nouveau expriment le même esprit, mais combien de nuances! Us .sont tous notre image après dix-huit siècles, depuis celui qui prêche l’amour jusqu’à celui qui prêche la trahison. Ce ne sont encore que des hommes, tout pétris des passions terrestres, mais ils sont déjà illuminés du divin rayon de Jésus. Ijéonard s’est pénétré de la grandeur du poëme. Là où un Vénitien n’eùt trouvé que matière à festin théâtral, il n’a voulu représenter que le festin de l’esprit. « Ceci est mon corps, ceci est mon Ame. » Aussi voyez comme la table disparaît devant les figures. J’ai passé des heures à contempler le chef-d’œuvre; je vois encore, après bien des années, toutes les phy-
LA CÈNE
sionomios (jui s’illuminent devant. lésus : je n’ai jamais vu ce qui était sur la l.able. Au contraire, chez Paul Véronèse, ne voit on pas du premier regard l’eau se changer en vin * ?
La Cène eut une grand retentissement .à une des meilleures époques de l’art. Elle excita l’admiration de tous. Léonard de Vinci n’cût-il fait que ce chefd’œuvre, qu’il serait le plus grand peintre moderne.
« Une seule fresque a fait autant pour [.ALonard de Vinci que cent portraits ou tableaux pour le nom de Titien ; les fresques de Polygnotc, malgré leur caractère encore primitif, n’excitaient pas en Grèce moins d'enthousiasme que le portrait d’.Alexandrc, dont le bras brandissait la foudre et semblait sortir du cadre par la force du modelé. Les peintres anciens, dans les œuvres détachées, montraient toute leur science des effets ; mais j)our la peinture décorative, ils savaient se dépouiller de ressources dangereuses et SC .sentaient comme les athlètes dans le stade, d’au-
* Souvent te suicès d'une cruvre d’tioininc est l'elTel du has.'ird, ou d'uii cerUiii concours de jicrsonnes et de choses; tels Ira faits de fîuerrc. ttans ce cas, it est difficite, prcs(]iie iniiiossibtc de juger du mérite de t'iionime par te succès de son eeuvre.
Dans les arts, surtout dans tes arts du dessin, il en est autrement. I.’œuvre, une seule oeuvre réussie, donne de l’artiste, de son talent et de l’étendue de son génie, une mesure exacte.
DE LËONAllD DE VINCI
lanl plus forts qu’ils étaient nus et désarmés. Plus leurs figures étaient espacées, importantes, plus il fallait qu’elles fussent belles, et cette nécessité suprême ne les effrayait pas. Ils renonçaient meme aux accessoires , qui sont d’un si grand secours pour couvrir des surfaces considérables, cl voulaient que rien n’altérât l’impression des types divins, héroïques ou charmants qui remplissaient la composition. » Cette jiage, de M. Beiilé, montre l’esprit de.s maîtres de l’antiquité et l’esprit de I^éonard de Vinci. L’amour du style et le dédain des accessoires.
La Cène, ou plutôt le Cénacle, a pn'sque disparu .sous la main jalouse du temps cl la main sacrilège des retoucheurs.
Ce chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre fut peint à l’huile de 1493 à 1498 sur le mur du réfectoire du couventdeSanlaMariadelleGrazic, de Milan '.Quoique
* Le couvetil delle Grazie de Mlbn, que Léonard a rendu célèbre, fut bâti Irés-paurrcinent en Hfi2. En 1481 on étendit le.s dimensions