Histoire de Lille
ujoijrd'hui v que les études historiques ont pris un grand développement, il n'est, cependant, pas rare d'entendre répéter, comme une vérité incontestable, que les annales de la Flandre wallonne n'offrent aucun intérêt. L'his- ^J^ toire de notre cité partage cette *J injuste prévention : il semble que ce soit une lande infertile vouée, de tout temps , à une éternelle stérilité.
C'est là une erreur que nous venons combattre : ce livre prouvera, nous l'espérons, qu'il est peu de villes dont le passé soit plus honorable et plus intéressant que celui de Lille.
i) LSTRODUCTtOM.
Mais, en admettant même que tout ait été dit sur ce sujet , n'y aurait-il pas à faire un travail important et digne d'attention? réunir et coordonner tous les matériaux publiés jusqu'ici? Toutefois , cette concession n'est pas nécessaire : chacun sait qu'il n'existe pas de tableau de notre ville sous les ducs de Bourgogne, époque où elle prenait déjà de l'importance ; ni sous la dominatiou espagnole, quand elle déploya tant d'énergie; ni sous les rois de France; ni pendant la Révolution française ; ni sous le Consulat et l'Empire; ni sous la Restauration, Nous affirmons qu'aux documents publiés jusqu'à ce jour on en peut joindre une quantité beaucoup plus considérable et d'un intérêt plus grand encore ; et c'est ce double travail que nous voudrions exécuter.
Dans le siècle dernier , en 1730 , Tiroux a publié V Histoire de Lille et de sa Châlellenie, ouvrage incorrect et iucomplet. Quinze ans plus tard Feutry publiait le prospectus d'une Histoire de Lille; mais ce projet n'a pas été mis à exécution. Montlinot a fait paraître, eu 1764, le premier volume de V Histoire de Lille, depuis son origine jusqu'en 1434; mais ce livre est inachevé; et, tout en rendant justice au mérite littéraire de son auteur, plusieurs hommes compétents ont considéré cette œuvre, moins comme une histoire que comme un pamphlet. Au commencement du XIX e siècle, Regnault-Warin intitulait: Lille ancienne et moderne, un livre qui ne justifie en rien son titre. M. Lucien de Rosny nous a donné une Histoire de Lille fort abrégée; mais il a déclaré que ce n'était que l'ébauche d'un grand travail dont il s'occupe en ce moment.
Un des curés de l'ancienne paroisse de Saint-Étienne avait préparé, pour l'impression , des notes qui sont perdues, et dont nojis n'avons pu retrouver de traces. Robert de Hesseln dans son troisième volume du Dictionnaire universel de la France, a inséré
INTRODUCTION. ùj sur Lille un mémoire fort bienfait. Le conventionnel Camus, membre de l'Institut, auteur d'un Voyage dans les Départements réunis , a écrit, sur notre ville, quelques pages impartiales et remarquables. Nous pourrions dire la même chose de l'abbé d'Expilly, dans le Dictionnaire des Gaules; de M. le docteur Le Glay, dans le 69 e volume du Dictionnaire de la Conversation.
Les petits in- 18 intitulés: Renouvellement de la Loi, que le Magistrat faisait imprimer, le siècle dernier, contiennent des notices pleines d'intérêt; mais dont l'exactitude n'est pas toujours suffisante. Nous avons un Guide des Etrangers à Lille, publié par l'imprimeur Jacqué. M. Dibos en a donné un autre postérieurement. M. Brun-Lavainne en écrivit un plus complet en 1 820. Le même auteur a recueilli des titres importants pour la ville, dans sa Revus du Nord, son Atlas de Lille, ses Sept Sièges et son édition du Livre de Roisin ; il a , en portefeuille , des manuscrits précieux sur les finances de la ville, l'état de nos provinces sous les ducs de Bourgogne , etc.
Plusieurs amateurs ont réuni des documents sur notre histoire locale; et il serait difficile de les citer tous : M.Victor Delerue écrit des esquisses intéressantes; M. Narcisse Guermonprez rassemble, très- judicieusement, des notes sur le commerce des huiles; M. Martin-Delahaye a huit ou neuf volumes d'extraits qu'il a collectés, avec persévérance, depuis plus de vingt ans ; le cabinet de M.Mahieu et surtout celui de M. Gentil-Descamps possèdent des milliers de pièces concernant la localité. Ces matériaux, mis presque tous à notre disposition, forment déjà un large fonds; ajoutons-y les chroniqueurs anciens: Jacques deGuyse, Denis Sauvage, Buzelin, Meyer, Sanderus.... Puis
encore Vanderhaer, d'Oudegherst, Panckoucke Puis les
archives, tant publiques que particulières, qui nous ont été
jv INTRODUCTION.
ouvertes avec le plus patriotique empressement (*); et Ton conviendra qu'il eût été inexcusable de ne pas profiter de cette bonne fortune.
Aussi avons -nous résolu par l'affirmative la première question que nous nous étions posée: Est-il convenable décrire une
Oui, cela est convenable: pour la cité entière, qui a sujet
de s'en glorifier. Oui, pour nos magistrats, qui trouveront, en
leurs prédécesseurs, de dignes modèles. Oui, pour chacun de
nous, car nous avons tous lieu de nous réjouir de l'héritage
d'honneur que nous ont légué nos ayeux. Oui, pour l'étranger,
lui-même, qui ne lira pas sans intérêt tant de choses grandes
et mémorables.
Cette première question résolue, il s'en présente une seconde, plus étendue et non moins importante : Comment faut-il écrire l'histoire de Lille?
Ici, la difficulté est double : Il faut ordonner le fond, harmoniser la forme. Il faut tracer à l'historien son devoir; à l'écrivain, sa tâche.
Ce devoir, nous en avons l'instinct : un historien doit être intègre; mais il n'est pas d'homme de bien qui n'accepte cette obligation! — Il doit être impartial; c'est le premier besoin de la justice! — Il doit reproduire, sans les défigurer, les hommes, les choses, les groupes qui ont posé devant lui; mais
(*) Parmi les personnes qui, sous ce rapport, ont acquis des droits à notre reconnaissance, nous citerons, en particulier : M. Julien Lefebvre, M. Poire) , M. de Montigny,'M. le Secrétaire de la Chambre de Commerce, M. Pb. de Rouvroy, Commissaire du roi près de la Monnaie de Lille) M. l'Archiviste des Canonniers , celui de la Garde nationale , etc. Nous ayons , d'ailleurs , mis a contribution la bibliothèque du roi, à Paris; celles des ducs de Bourgogne, à Bruxelles ; celles de MM. "Vandercruysse et Barrois ; les archives de la Chambre des Comptes , à Lille; celles de la Mairie, etc.
INTRODUCTION. v il y va de sa conscience et de sa probité ! Certes , si l'historien doit trouver, dans son cœur, de quoi obtenir, de quoi commander, au besoin, l'estime du lecteur, nous ne voyons dans cette obligation rien qui nous effraie et que nous ne pensions pouvoir garantir avec notre inébranlable résolution d'être vrai , dans ce que nous donnons comme certain; juste, dans ce que nous apprécions; sincère, dans ce que nous exprimons.
Mais, ce n'est point tout : l'historien peut se proposer d'instruire; osera-t-il prétendre à amuser? Gomment, dans un sujet dont quelques fragments ont déjà été traités, intéresser ceux qui ne recherchent que la nouveauté? et ne pas démériter auprès de ceux qui veulent l'érudition et le labeur ? Comment donner à la voix sévère de l'histoire les inflexions de cette poésie qu'on trouve dans les romans historiques? Comment, dans une mosaïque toute locale, tracer ces esquisses attachantes qu'on s'est habitué à trouver dans des productions plus légères où l'imagination rejette tout frein, conteste toutes les exigences de l'art et poursuit librement son vol? Nous le déclarons avec sincérité : nous sommes ici vivement effrayé de notre in su Aisance.
Sous notre plume inhabile une longue narration offrira, nécessairement, dans son cours, une sorte de monotonie que ne lui ôtera même pas l'intérêt des faits qu'elle expose. Forcée d'être grave, elle doit rejeter ces artifices de style, au moyen desquels on trompe parfois l'attention du lecteur. Comme les statues antiques , elle doit dessiner des lignes harmonieuses dont l'extrême simplicité constitue à la fois le mérite et l'excessive difficulté. Elle n'a pas la ressource des antithèses et des oppositions que l'orateur emploie ailleurs à son gré, et qui répandent, dans ses écrits, par des contrastes habilement ménagés, des points lumineux autour desquels tout le reste se groupe
vj INTRODUCTION.
avantageusement. Renfermée dans des limites étroites, dont if ne lui est pas permis de sortir, ne pouvant sacrifier à l'harmonie de la période la scrupuleuse justesse de ses assertions, elle est contrainte à marcher d'un pas toujours calme et grave, sans cesser d'être destinée à plaire.
Certes, nous aurions brisé notre plume si le souvenir de l'extrême bienveillance avec laquelle on a accueilli la publication d'un épisode de cette histoire (*) n'était venu relever notre confiance! Nous avons alors compris que le [zèle peut, parfois, suppléer au talent; et nous avons écrit.
Dans la route difficile que nous avions à suivre, deux écueils étaient à éviter: d'un coté, la sécheresse d'une simple nomenclature; de l'autre, la prolixité à laquelle l'abondance des matières semble naturellement entraîner. L'histoire d'une localité doit, en effet, emprunter à l'histoire générale l'explication et l'origine des faits qu'elle raconte; sinon, elle conduit le lecteur de ténèbres en ténèbres ; ou elle lui suppose des connaissances que chacun n'est pas tenu d'avoir. Dans ces excursions, il faut éviter de se fixer au dehors ; de même qu'il importe de se garder d'une rapidité désordonnée, qui fatiguerait, sans fruit r l'auditeur. Nous serions charmés si ce livre était, à la fois, pour vous, cher lecteur, une instruction et un délassement; nous voudrions que vous pussiez y circuler comme dans une large et facile galerie; que là, vous arrêtant à votre gré, tantôt à l'ombre, tantôt au soleil, vous eussiez toujours, devant vous, quelque vue habilement ménagée, quelque site intéressant ou
(*) La Siège de Lille, en 1792. Cette brochure, de format in-8% a eu, chez M. Danel, deux tirages successifs, en Septembre 1842; et à la même époque, M. Brouner-Bauwcns lui a fait l'honneur d'une éditvm populaire.
INTRODUCTION. ry pittoresque; que, sans demander d'explication à personne, vous fussiez libre de cheminer à votre fantaisie , sans cependant perdre de vue le but général où nous tendons : l'histoire de notre bonne ville.
A cet effet, nous avons établi des divisions calquées sur les grands changements qu'amenaient les affaires politiques; nous vous présenterons Lille sous les comtes et les marquis de Flandre ; Lille sous les ducs de Bourgogne ; Lille sous la maison d'Autriche; Lille sous la domination espagnole; Lille sous les rois de France; Lille pendant la Révolution française; sous l'Empire, sous la Restauration. Mais, pour tempérer ce que le récit général des événements a de trop sérieux, nous avons, à la suite de chaque époqae, composé une sorte de macédoine où nous représentons les hommes et les choses d'alors. Après avoir vu les Lillois et leurs voisins sur la place publique, ou sur le champ de bataille, nous les considérons rentrés au foyer, prenant leurs repas; nous esquissons leurs fêtes, leurs jeux; nous exposons les croyances, la législation, sans dédaigner même les modes qui ont aussi leur importance, comme peinture de mœurs. Après avoir médité sur leurs vertus ou leurs crimes, nous nous enquérons, parfois, des vices ou des ridicules des hommes. Partant de Lille et y revenant sans cesse, nous faisons des incursions sur le territoire de nos voisins, toutes les fois que cela est nécessaire pour compléter une figure, ou un trait marquant du tableau.
Aurons -nous réussi dans un semblable dessein? Aurons nous soulevé un fardeau si pesant pour notre faiblesse ?... Nous attendons la sentence de notre souverain juge: le public.
Malheureusement, ce n'est pas là tout le danger! il en existe un plus redoutable encore !