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On a demande de quelle couleur serait ce livre?
Qu'est-ce à dire? Il sera de la couleur de la vérité! de la couleur du jour ! de la couleur de la lumière! Tel est notre vœu, telle est notre espérance! De la couleur d'un miroir , qui est, tour à tour, brillant ou obscur, selon qu'on le tourne vers un ciel riant, ou vers une sombre caverne. De la couleur d'un rayon du soleil: à l'aide d'un prisme, vous y trouverez, peutêtre, toutes les nuances primitives !
Nous n'ignorons pas que la liberté des opinions , cette liberté que chacun invoque en sa faveur, est un point universellement admis, en même temps qu'il est généralement contesté. On veut la liberté, mais pour soi seulement; on n'admet pas qu'il soit possible d'être estimable avec d'autres opinions que celles qu'on a soi-même adoptées. On veut l'intégrité , et pourtant on circonscrit volontairement les choses : on n'en veut regarder qu'une face.
En astronomie , on dit que le soleil change de constellation : il est dans le Lion, dans la Balance; en réalité, il reste en son lieu; c'est nous qui l'observons dans les positions nouvelles que nous occupons successivement dans l'espace. En doctrine , il en est de même : l'homme impartial nous semble toujours du parti contraire au nôtre; et c'est là un des torts que nous pardonnons le moins.
Sous peine de périr à sa naissance, tout symbole, toute opinion , doit adopter quelque principe vrai. Dans une histoire fidèle , chacun doit trouver quelque chose qui justifie ses théories; mais il est également certain qu'en cheminant dans la vie, l'homme y traîne ses passions, ses faiblesses, son ignorance. Le parti contraire trouvera donc, dans la même histoire, des arguments en faveur de sa cause. Quoi donc? la religion serait
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ébranlée si certains hommes étaient compromis! la royauté serait perdue s'il était évident qu'il y a eu de mauvais rois! la liberté serait un fléau parce qu'il est vrai qu'on en abuse! Dans ces craintes excessives n'y a-t-il pas plus d'amour -propre que de sagesse? Que faire donc? exclure ce qui blesserait certaines susceptibilités? mais qui ne voit que c'est là précisément la véritable utilité de l'histoire? le déplaisir que nous y pouvons trouver est une leçon non moins efficace que la satisfaction qu'elle peut nous procurer. C'est précisément ainsi qu'elle nous apprend ce que nous devous faire et ce que nous devons éviter.
Un écrivain qui comprend la haute mission de l'histoire, doit donc placer sa légitime ambition au-delà du temps de sa vie. Si , dans son cœur, il a une pure et claire conviction que, dans quelques siècles, on pourra dire , de sou ouvrage : C'est un bon livre : la Vérité, la Justice et la Sincérité , ces trois vertus de l'historien, s'y donnent la main sans jamais se séparer; ces trois grâces de la pensée y restent toujours unies, sa conscience lui décerne une couronne qu'il a méritée et dont il jouit par anticipation. C'est dans cette pensée qu'il saura puiser un courage, trop rare peut-être : celui de dédaigner le coloris éphémère qui brille aujourd'hui et s'efface demain; celui de repousser ce vernis d'actualité qui ne donnerait de l'éclat à ses peintures qu'en compromettant leur durée; celui, enfin, de n'ambitionner, pour son œuvre, que des titres qui ne subissent pas l'influeuce des siècles!
Si vous trouvez que c'est là, pour nous, des prétentions peu modestes, pardonnez, lecteur indulgent : vous savez que chacun, hélas ! met souvent un trop haut prix à ses propres pensées !
Mais n'est-il pas vrai qu'il y a, dans la vie de chacun de nous, certains moments que nous aimons à rappeler à notre mémoire,
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pour nous y retremper dans de nobles inspirations? N'est-il pas vrai encore qu'il y en a d'autres que nous voudrions pouvoir effacer de notre souvenir, et qui y restent pourtant, sinon comme un remords, du moins comme un salutaire avertissement? Les nations, les communautés ont aussi leur vie à part, leur couscience d'une nature particulière; et, de même qu'il est avantageux à l'homme de jeter dans son passé un regard sévère, afin d'en déduire une règle pour l'avenir, n'est-il pas utile, à la chose publique, que nous rappelions les faits écoulés? N'est-il pas bon de les rapprocher pour en tirer les conséquences, afin de régler, là -dessus, les mœurs nationales?
Et ce n'est pas seulement au moraliste que l'histoire se recommande: tous les hommes intelligents vont y chercher des faits, des leçons, des exemples; ceux même qu'entraîne une simple curiosité, se plaisent à voir passer, sous leurs yeux, le panorama des nations; ils aiment ces tableaux animés, où les passions se débattent ; ces scènes où l'humanité laisse voir , dans toute leur naïveté, ses vertus et ses vices.
Combien ces motifs deviennent plus puissants encore quand tout cela est renfermé dans le pays qui nous a vus naître! quand ces drames ont eu lieu sur les pierres mêmes que nos pieds foulent chaque jour ! quand ces noms qui se croisent dans l'air et dont l'écho nous apporte le bruit, sont ceux de nos amis, de nos propres familles !
Parmi toutes les chroniques locales, celles de la Flandre sont, peut-être, les plus fécondes en grands événements. Le sol de la province a été témoin de tant de luttes sanglantes ! tant de monumeuts se sont élevés autour de nous ! tant de forteresses ont défendu l'abord du pays! tant et de si importantes transactions s'y sont conclues ! tant de révolutions y ont roulé leur
INTRODUCTION. xj torrent, qu'à part toute prédilection personnelle, nous avons le droit de dire qu'il est bien peu de contrées qui puissent contester à la notre la supériorité d'intérêt !
Que sera-ce, si, aux titres que possède notre Flandre au respect général, uous en ajoutons un qu'elle a spécialement pour nous : celui d'être notre mère commune ? Lille, détruite par l'empereur Henri III, assiégée par Louis-le-Gros , saccagée et réduite en cendres par Philippe-le-Bel ; prise, reprise, cédée enfin à Louis de Maie; passant, plus tard, sous le gouvernement de l'Autriche; annexée, ensuite, à l'Espagne; conquise par Louis XIV, reprise par les Alliés ses ennemis; menacée de siège, en 1742; à demi abîmée sous les bombes autrichiennes, en 1792 ; exempte de la souillure des Cosaques en 1815, Lille a- 1- elle besoin de nous inviter à lire son histoire? Ne chercherions-nous pas, de nous-mêmes, à considérer, sous toutes ses faces, ce joyau précieux que l'Autriche, l'Espagne, la France convoitèrent toujours, se disputèrent souvent, dont elles ornèrent à l'envi leur diadème? Il n'est pas séant d'ignorer que nos comtes et nos ducs, vassaux fidèles, perpétuellement redoutes, devinrent tantôt tuteurs des rois de la France, tantôt régents de ce royaume, dont ils firent, plus d'une fois, trembler le mouarque dans sa capitale épouvantée.
Il ne faut pas ignorer que l'empire d'Orient les plaça sur le siège de Constantinople; il faut s'arrêtera voir comment la liberté, que tant d'états poursuivent sans pouvoir l'atteindre, comment la liberté fixa son séjour dans nos contrées populeuses, sous l'égide de nos énergiques et paisibles magistrats. A ceux qu'intéressent les choses du commerce et de l'industrie, voici un haut et puissant enseignement: dans les vicissitudes que le négoce éprouve, suivant les diverses circonstances où il
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se trouve placé; dans l'exemple de nos industrieux et infatigable* ayeux; dans les améliorations que, sans bruit et sans éclat, ils ont apportés aux procédés du travail; dans ce Dannœulin que la libéralité de nos magistrats avait si généreusement récompensé et qui, plus de soixante ans avant le célèbre Jacquart, enseignait à mettre en œuvre un métier à tisser, produisant tous les effets de celui auquel le lyonnais a donné son nom ; dans cet autre lillois qui inventa l'épuration des huiles et améliora , le premier f l'éclairage des villes et des phares ; dans l'établissement des salles d'asile instituées spontanément, chez quelques uns de nos fabricants, à la fin du XVIII- siècle; daus la connaissance de la filature et du tissage de la soie, usités autrefois à Lille et qu'on s'efforce aujourd'hui d'y faire reparaître; dans l'institution des assurances contre l'incendie qui, chez nous, datent de plus d'un siècle, etc. Et, pour les agriculteurs eux-mêmes, combien devraient -ils se plaire à voir que c'est dans notre bel arrondissement que l'art si important qu'ils pratiquent est arrivé au summum de sa perfection , par les progrès intelligents que lui ont imprimés, sans relâche, nos ancêtres, auxquels personne ne conteste la première place dans cette honorable série! Oui : fertilité, richesse, industrie, commerce, fêtes chevaleresques, cérémonies éclatantes, institutions originales, champs de bataille fameux, rien ne manque à ces récits; et les amis de la variété, trouveraient difficilement un échiquier, dont les cases fussent, à la fois, plus nombreuses, plus brillantes et plus variées.
Eh ! bien, c'est à vous les présenter successivement que vont tendre tous nos efforts. Ne craignez donc pas de nous voir descendre au rôle d'homme de parti : nous savons que V esprit de parti f quelque couleur qu'il adopte, ne veut pas qu'on discute
INTRODUCTION. xitj les choses qu'il aime; aussi, nous ne discutons jamais, et nous les lui laissons envisager à sa façon. Sans doute il adviendra que, recevant une lumière ainsi polarisée et décomposée, il sera exposé à juger mal; mais une histoire impartiale l'aidera à rectifier plusieurs de ses opinions. D'ailleurs notre siècle a fait, sous ce rapport, un immense progrès : la discussion devient large, calme et sérieuse : on s'habitue à regarder les faits sans les proscrire. On n'est plus taxé de fanatisme parce qu'on rappelle des faits qui amèneraient le progrès des idées religieuses; comme on a cessé d'être impie lorsque l'on expose des faits où certains hommes ont montré leur part de la faiblesse humaine. On n'est plus accusé de renier la gloire , quoiqu'on doive trop souvent, hélas ! remarquer que le malheur et la misère lui servent de compagnie. Le savant historien des ducs de Bourgogne (*) l'a bien dit : On est las de voir l'histoire comme un sophiste docile, se prêter à toutes les preuves que chacun veut en tirer : on demande des faits, et Von se réserve d'en tirer, soi-même, les conséquences.
Un mot encore et nous finissons : chacun de nos grands écrivains a son style et sa manière. Chercher à les imiter c'eût été folie : la nature a donné à chacun des facultés , a imposé des limites dont la sagesse l'invite à ne pas sortir : à l'aigle, de planer dans les nues; au passereau, de voltiger de place en place. Ainsi avons-nous fait : nous n'avons pas tenté de prendre un ton qui nous irait mal , et dont nous perdrions à chaque instant le diapason. Parler au lecteur, c'est, pour nous, un entretien affectueux, un colloque amical, où nous avons souvent
(•)M. deBwrant*.
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laissé la conversation prendre l'allure que nous donnions,
parfois, à nos conférences avec nos chers élèves Notre
lecteur est donc, pour nous, un jeune homme bien né, intelligent, qui a la notion générale des choses. Si des personnes plus graves ne dédaignaient pas de jeter les yeux sur ce travail, nous leur demanderions d'être là, pour nous, comme elles sont, sans doute, parfois, lorsqu'elles assistent à la leçon qu'on donne à leurs enfants: encourageant d'un geste, d'un sourire, les efforts qui tendent à former , à la fois , leur cœur et leur esprit.
ÉTUDE DU SOL DE LA FLANDRE