CHAPITRE XIV
Ludovic Sforza, duc de Bari, surnommé le More, gouvernait Milan sous le nom de son neveu Jean Galéas. II nous faut revenir en arrière pour expliquer comme il exerçait ce pouvoir, et sa situation toute spéciale.
A la mort de Galéas-Maria,la tutelle avait passé d'abord à la duchesse douairière Bonne de Savoie, belle-sœur de Louis XI; cette princesse se laissa circonvenir en 1479, autorisa la rentrée de Ludovic pour le moment exilé, lui abandonna son fidèle ministre Cicco Simonetta, qui paya de sa tête sa fidélité, et, bientôt après, elle dut abandonner elle-même la tutelle de son fils, que Ludovic fit déclarer majeur à l'âge de douze ans. Ludovic, arrivé au pouvoir par le meurtre et la violence, ne semblait pouvoir s'y maintenir que parles mêmes voies, et on lui prêta dès lors le projet défaire disparaître son neveu. Une levée de boucliers s'opéra moralement dans son pays et au dehors, en faveur de Bonne de Savoie. Le pape Sixte IV, dont Louis XI éprouva le besoin de se rapprocher dans ces circonstances*, pressait le roi d'agir à Milan et à Venise pour défendre sa bellesœur et « empêcher Ludovic d'assassiner son neveu*.» Louis XI adressa une invitation à Ludovic dans ce sens ; Ludovic ne s'en montra pas froissé; il répondit avecdouceur, en insinuant que, si on voulait lui laisser le pouvoir, il donnerait volontiers des gages, tels qu'une rupture avec le roi de Naples ou l'envoi
1) Cf. Instructions du pape à Raymond Péraud, son nonce, pour offrir au roi et au dauphin le royaume de Sicile (Ms. Dupuy, 760, p. 80).
2) Hist. de Charles VIII, 312.
en France du socond fils de Bonne de Savoie *. L'éveil était donné ; les négociations continuèrent. Le marquis de Montferrat dénon(;ait en termes pressants à Louis XI les intrigues do Ludovic ; déjà, dans le trouble des esprits, le doge de Gènes avait essayé, vainement d'ailleurs, de restituer à FEmpire la suzeraineté de Gênes ; Ludovic lui-même faisait des oiïres à TAUemagne etTon prêtait à TEmpereur le projet d'une descente en Italie pour rendre la Lombardie au sceptre des Ilahsbourgs. Une parole un peu ferme de Louis XI devait suflire, selon le marquis de Montferrat, pour faire rentrer dans l'ombre toutes ces menées, rendre Gènes à la France et le pouvoir à la belle-sœur du roi* . Cette parole, Louis XI ne pouvait guère la dire, car il se mourait. Le marquis de Montferrat lui envoya la recette d*un élixir de longue vie, dû à un certain'frère « de Roxate, » célèbre par sa sainteté. Mais cet élixir ne sauva pas Louis XI, et c'est ainsi que Ludovic vit son]pouvoirun peu affermi.
Ludovic pourtant n'était pas au bout de ses inquiétudes. L'ambassadeur qu'il envoya complimenter Charles VIII reçut un accueil aussi froid do la cour que du duc d'Orléans *; il se demanda même, un instant, s'il obtiendrait une audience *. Loredan, l'envoyé vénitien, travaillait à réveiller les prétentions du roi de Naples et du duc d'Orléans sur Milan ; malgré les déclarations officielles du pape *, Balue faisait publiquement cause commune avec lui. Naturellement Loredan et même Balue se souciaient fort peu de ce qu'ils réclamaient avec
1) Buser, Beziehunyen der Medice.erin Frankreich, 226, 227: Delaborde, Hisi. de l'expédition de Charles VIII, p. 146 : Portef. Fonlanieu 142-3.
2) Portef. Fonlanieu, 149-150; fr. 2922, ^ 23. Louis XI conféra, au contraire, à Ludovic le privilège de porteries armes de France (fr. 6983, f»185).
3) Le 14 juin 1484, le duc d'Orléans reçoit un écuyer milanais, Louis de « Bequelis », envoyé près de iui par le capitaine Robert (de San Severino): vers le môme moment, il écrit au duc de Savoie [Tit. Orléans, XII, 835, 836).
4) Delaborde, p. i65.
5) Buser, 240, 241.
PRÉLTMINAlItEd DE LA CAMPAG!^ DE NAPLES 383
tant d*arcleur; comme nous Tavons dit ailleurs, ils désiraient seulement embrouiller une situation, qui, sans doute, ne leur paraissait pas encore assez compliquée. Balue^ tenant le fi] des rapports du duc d'Orléans avec la Bretagne*, entendait agiter fortement ses personnages; il entra à Paris et se mit àTœuvre, par un premier pacte avec les ducs d'Orléans et de Bourbon*. M"' de Beaujeu tomba d'abord dans le piège, si savamment préparé ; elle aussi, elle aurait volontiers poussé les ambitions du duc d'Orléans du côté de Milan. Elle accrédita, le 20 juillet 1484,au nom du roi, un envoyé du duc d'Orléans, Antoine de la Tour, dit Truquet, chargé de se rendre près des cours de Savoie et de Monferrat pour « les affaires du duc » à Milan '. Au lieu des vagues discours de paix tenus à la première heure *, Anne fit parvenir à Milan même une demande directe d'explications. Ludovic répondit peu de chose*. Le pape avait beau chercher à exciter les Florentins par le fantôme du rétablissement des rapports entre le duc d'Orléans et Gênes*, Ludovic savait le duc d'Orléans tout à ses projets sur la Bretagne, et il est étonnant de voir encore Innocent VIII, à son avènement, recommander gravement aux divers ambassadeurs italiens de surveiller les rapports des Génois avec Louis d'Orléans. On sait le reste... Il ne fut plus question du duc d'Orléans en Lombardie, et Ludovic put considérer les prétentions de la Maison d'Orléans comme passées à l'état légendaire.
1) Jeanne de France,
2) Buser, 241 : Dépêche du 5 août 1484.
3] Tit, Orléans, XII, 844. Le duc envoie aussi en Lombardie (c pour ses affaires » lauditeur des comptes Guill. le Bourrelier, même compte : Tit. De la Tour, 8. Paiement à Paris, de 250 liv., 23 août 1484, td., 9, 10. Cf. Catal. Joursanvault, 442, 443 (mention de négociations du duc en Lombardie); Collection d'autographes.,. d*un amateur anglais {Venie du 13 déc. 1884, Etienne Charavay), n^ 6.
4) Delaborde, p. 172.
5] t)elaborde.
6) Buser, p. 242.
On remarquera cependant que, malgré la guerre de gne, les rapports de la cour de France avec \^s Etats i ne cessèrent jamais. Il semblerait, si Thistoire ne tém< pas sans cesse de la grande logique supérieure qui më événements humains, qu'une sorte de fatalité entrai France vers le midi, au delà des Alpes. Ainsi Charles ^ put se dispenser de se rendre aux décisions du parlem Dauphiné' et de recevoir Thommage du marquis de Sal Anne de Beaujeu trouvait la pente glissante et voulaiti ment se cantonner sur le terrain diplomatique : de Tail Saluées, il en naquit pourtant une autre. Les Génois ol de se rendre à la France : des négociations se poursu avec eux pendant les années 1487 et 1488 ; le gouven français, trop occupé ailleurs, ne pouvait attacher be? d'imporlance à leurs démarches ; il voulait bien écoute vœux, à condition qu'il ne lui en coulât aucun sacrifie question présentait, au contraire, pour Ludovic et poui de Naples, une importance majeure. Ludovic finit par porter, Gènes arbora le drapeau milanais. Pour ne brouiller avec la France, Ludovic offrit Thommage du Milan pour reconnaître la suzeraineté française sur < comme au temps de Louis XL Mais Charles VIII s'étai les offres des Génois avaient déposé dans son esprit des ^ que nous allons voir prendre des développements sing^ on répondit froidement à Ludovic et Ton entama av(
1) B. de Mandrot, Imhert de Batamay, p. 238. Charles VIII don d'arborer partout les enseignes delphinales (J. 609, no 3, mémoire à < X*« 9320, 6 : lat. 60l5 : lat. 1 4367, f. 559 : fr. 17137, f 409 et su Cf. fr. 3/i53, fo» 45 et suiv.).
2) Ms. Dupuy 761, f» 69, lettre de L. de Saluées demandant < hommage. 11 recevait une pension (fr. 26101, 451).
3) Lettres de Charles VIII, acceptant la dédition de Gênes (j 17 juillet), envoyant Guy de Lozières pour prendre possession d (La Flèche, 30 sept.) : Archives de Milan ; Archives de Gênes, .
pour la forme, des négociations, que l'ambassadeur Faucon fut censé poursuivre en 1490 et qu'on laissa tomber. Quant aux droits héréditaires de la Maison d'Anjou sur le royaume de Naples, Anne de Beaujeu ne regrettait point de les avoir fait endosser au duc de Lorraine, et, en 1490, elle faisait encore à Rome des démarches formelles en faveur de René *. Voilà le point par lequel, au moment de la libération de Louis d'Orléans, l'influence d'Anne sur le roi commençait à s'ébranler. Toute une colonie d'émigrés napolitains, attachée à la cour de France depuis quatre ou cinq ans, vivait de projets, de rancunes et de haines contre le roi Ferdinand. Elle trouvait bien des auxiliaires, plus ou moins conscients. En France, les jurisconsultes provençaux, sous rinspiration d'Etienne de Vesc, avaient fait parvenir au roi, dès 1484^ un mémoire établissant ses droits à tout l'héritage de la Maison d'Anjou : après la victoire de Saint-Aubin, la question se posa avec plus de force, et, le 3 juillet 1489, la Chambre des comptes avait enregistré les testaments sur lesquels s'appuyait le droit de la France ^. En Italie, le pape Innocent VIII pressait aussi le roi, dès 1488, de conquérir Naples ; il prêchait la nécessité d'une croisade et le réttibiissement de l'Empire d'Orient '. Le bruit, dès lors, s'accrédita on Italie qu'un jour ou l'autre le roi de France pourrait bien commander en personne une expédition *. Les idées de croisades, les rêves d'empire, les visions d'exploits extraordinaires, sous le soleil éclatant d'Orient, fermentaient dans le cerveau d'un jeune paladin, tout plein des romans de chevalerie, des souvenirs de Charlemagne et de saint Louis, tout glorieux du succès de ses premières armes. Son imagination se repais-
1) Delaborde, p. 210.
2) Portef. Fonlanieu.
3) Dupuy 594, 91. Instructions à Tévêque de Tréguier et à Flores.
4) Malipiero, cité par Delaborde : ms. Dupuy 594, f* 103.
286 HISTOIRE Dl LOUIS XII
sait de grands spectacles. A laYoixdupape,ridéede Rome ^ de cette Rome impériale et pontificale, dont le nom magique semble l'obsession du Moyen-Age, Tobsédait. N'est-ce pas TEmpereur de Rome que les chansons de geste célébraient dans le cycle de Charlemagne ? Charles YIII cédait au courant que poètes, romanciers, tous en un mol, concouraient à entretenir sous le nom du grand Empereur. Balue lui écrivait' : « Sire, vous m'aves escript par M. de Faucon que je vous fasse peindre Rome. Je le vous enverrai le plus brief que se poura ; je le fais faire de manière que vous le puissiés entendre comme si vous etiés sur le lieu. » Un des médecins du roi, maître Théodore Gaynîer, de Pavie (plus souvent appelé Théodore de Pavie), aidait à cet enthousiasme, et prit une part notable aux décisions du jeune prince*.
Le 20 avril 1490, Charles YIII ordonna à un maître des comptes \ Léonard Baronnat, ancien serviteur intime de
1 ) On a conservé un chant des pèlerins du moyen-Age, arrivant à Roaiî :
« Roma nobilis, orbis et domina,
K Cunclaruoi urbium excellentissima,
« Hoseo martyrum sanguine rubea,
» Albis et virginum liliis candida!
« Salutem dicimus tibi per omnia,
« Te henedicimus, salve per sœcula! »
(Daniel, Thrsaurns hymnologicus, IV, 96, cité par A. Graf, Roma neila mcmoria... dcl Mcdio Evo).
2) Portef. Fontanieu, 145 (sous la date inexacte de 1 483).
3) Il fut ambassadeur à Milan avec Cb. de la Vernade et Jean Roux des Visques (Arch. de Milan); il accompagna Charles dans toute l'expédition de Naples, avec le titre de conseiller et premier médecin (fr. 20593, 49, 52) ; il habitait entre les deux murailles du château, à Rlois (R* IIII, 27 v» : Moreau 405, 58 v^) et n'était pas moins en faveur sous Louis Xïl, dont il resta le médecin (V^ 1042, 24 déc. 1504). Il obtint des bénéfices dans son pays (Arch. de Mil.in). Son frère Nii^olas, simple homme d*armes dans la compagnie des Querdes, fut ambassadeur à Venise (id.) et reçut en Milanais des terres importantes en 1499 (JJ. 233, 40 vo).
4) Clair.. 782.
Louis XI *, de réunir lous les lilrcs cl documents relatifs à ses droits*. Léonard en tira un Mémoire sur les droits à Ja couronne de Sicile 3. Sans attendre davantage, Charles VIII se mit à planter des jalons jusqu'à Constanlinople. Il fit venir, « pour grans affaires », Théritier théorique de TEmpire d'Orient André Paléologue, « prince deConstantinople, seigneur de la
Morée, » qui arriva à Laval au mois d'octobre 1491 *. On peut supposer que Paléologue désirait battre monnaie avec ses droits : mais Charles VIII, alors en pleine guerre de Bretagne, ne se montra pas généreux; il lui fit remettre tout d'abord 163 livres comme à-compte d'indemnité pour un voyage si prolongé. Au moment de son mariage, en décembre 1491, il envoya Paléologue continuer les pourparlers à Rome, et lui versa alors 300 livres \
Dans tous ces projets, comme on voit, il n'était plus question de Milan. Ludovic en profitait pour enraciner son autorité si contestée, c'est-à-dire pour peupler l'administration de ses créatures, car il ne réussit jamais à gagner le cœur du pays. Ludovic représentait assez bien le type du prince tel que Ta compris Machiavel : dans son exil en France jusqu'en 1476, il avait pu se pénétrer des enseignements de Louis XI, et il aurait bouleversé le monde entier pour saisir le pouvoir. Il rêvait, au moins, de régir toute l'Italie, et, comme le chantera un peu plus tard son poète Bellincione, d'avoir le pape pour chapelain, l'Allemagne pour condottiere,
1) Louis XI Tavait marié, lui avait donné 12,000 l.,et des gages exceplionnels de7001iv. (fr. 20495, f" 25, pétition de L. Baronnat). Baronnat resta pensionnaire de Charles VIII pour 300 liv. (Comptes de 1485-86 et autres).
2) A. de Boislisle, Etienne de Vesc, p. 228.
3) Cf. Dupuy 760, p. 84. H existe de nombreux textes de ce mémoire (Ms.de la Bibliothèque de Genève, 87, etc.).
4) TU, Paléologue, 2 : Histoire manuscrite de Charles Vllf, par Fon- *anieu (fr. 13760.)
5) Id, II nomma Georg^^s Paléologue de Bissipart, dit Le Grec, au modeste office de mesureur des grains, à Gisors, avec 31 1. d»î gages par an Clairamb», 782).
la France pour courrier. Son côté faible était la vanité, qui dépassait toutes les bornes connues. Bellincione eut beau comparer le More au faucon, au renard, au lion, il fallut aller plus loin et le proclamer un Messie : c El Moro^ oggi^ è dltalia el ver Mfssia^, » Ludovic n'eut garde de provoquer le duc d'Orléans; il affectait, au contraire, d'entretenir avec Asti les meilleurs rapports. Des gens d'armes milanais ayant, en 1490, causé quelques dégâts sur la frontière, il s'empressa de donner pleine satisfaction à« ses amis » d'Asti, et même de leur écrire qu'il les aimait « comme des fils », qu'il écarterait toujours toute difficulté*. Dans le marquisat de Ceva, toutefois, il se montra moins réservé; c'était l'éternelle pierre d'achoppement. Jean-François de Ceva, dont les biens, comme nous Tavons dit, avaient été confisqués et donnés à H. de Montenard à la suite d'une condamnation criminelle ^ obtint, à la faveur de la guerre de Bretagne, ToccupatioB par les Milanais des principaux villages contestés: Mombasiglio, Battifollo. Hector do Montenard n'avait pu se défendre, et, lors de la libération d^. son maître, nous le voyons faire en Dauphiné un long séjour. La question demeurait en suspens . Le More ne pensait qu 'à tenir son neveu dans l'oubli. Furieux et jaloux du mariage contracté par Jean Galéas, en 1489, avec Isabelle d'Aragon, il chercha d'abord à dérober à Galéas sa fiancée ; n'y ayant point réussi, il devint le mortel ennemi de la famille qui régnaità Naples, el il prit sa revanche, en épousant, le 21 janvier 1491 , une délicieuse jeune fille de seize ans, Béalrix, fille du duc Hercule d'Este^ Ludovic
1) Dina, Lud, Sforza^ dtilo il Moro, e Giov, Galeazzo Sforza^ nel canzoniere di Bcrn, Bellincione y Archivio S^ LombardOy 1884, p. 716.
2) 28 juillet 1490, TU. Sforce (2701), fo» 2, 3.
3) KK. 897, 260 v^
4) Décembre 1490 : Giraud et Chevalier, Le Mystère des trois doms, p. 885.
5) Litta, Famiglie illustri .'Compcndium de Fr. Castelli, lat. 6172, f» 38. etc.
éprouva une certaine mauvaise humeur des dispositions marquées par Charles VIII. Il s'excusa d'occuper Gênes, en rappelant qu'au début du règne, le gouvernement français n'avait pas répondu négativement à sa demande d'investiture pour cette ville\ Il devint hautain ; il se trouva blessé de recevoir une invitation du roi, de se désintéresser des affaires de Savoie et de Saluées. Il protestait de son dévouement envers la France, mais en rappelant, avec Taigreur d'un homme mal à Taise, que « ses aïeux » semblaient dignes de Tamitié des prédécesseurs du roi : quant à la duchesse Bonne, « c'est ma mère et votre tante », disait-il. Suivant lui, le drapeau français semblait le palladium de tous les adversaires du Milanais. Il déclarait positivement qu'avant d'être fixé sur les intentions du roi, il ne demanderait pas l'investiture de Gênes*. Il faut dire que c'était le moment où Maximilien venait d'épouser Anne de Bretagne et où Charles VIII semblait engagé pour longtemps dans la guerre. Les adversaires de la France comptaient sur l'Angleterre. Ludovic se tourna de ce côté. Les relations de Milan avec l'Angleterre dataient de loin : toujours cordiales, elles se bornaient d'ailleurs à des assurances platoniques de sympathie et à des règlements commerciaux'. En 1489, Henri VU avait proposé de les sanctionner par une alliance plus précise. Ludovic se laissa prier ; le 9 juiu 1490, il accrédita enfin près de l'adversaire de la France un envoyé officiel, Benedetto Spinola, citoyen et marchand de Gênes*. Spinola accomplit aisément sa mission, qui consistait à négocier un mariage du frère cadet du duc de Milan avec une princesse anglaise, et une alliance intime entre les Etats. Les Milanais réclamaient un traitement
1) Lettre du 11 avril 1491, Rec. de Simonetta (lat. 10133), f*» 457 v<
2) Delaborde, 219 (15 août 1490).
3) Rec, de SimonelU, p. 428, 428 V.
4) Id., 481 V.
Il 19
favorisé pourle trafic de leurs laineset lainages, car l'Anglelerre venait d'entrer résolument dans la voie protectionniste* et d'interdire l'importation des laines. L'ambassadeur milanais soutenait, on principe, la théorie du libre échange; en fait, il se déclarait satisfait si TAngleterre consentait à inscrire seulement cette liberté à titre contractuel dans son traité spécial avec Milan. Le roi d'Angleterre faisait alors des préparatifs contre la France, on le voyait à cheval înspecterdcs troupes; l'opinion s'attendait à une guerre imminente si les Français n'évacuaient pas la Bretagne. Henri VII accepta les conditions de Ludovic et' signa, séance tenante, le 27 juillet, des patentes de paix et de liberté commerciale entre l'Angleterre et Milan, sauf les ligues de chacun ; il confia l'instrument à deux ambassadeurs qu'il envoyait à Rome avec Tordre de s'arrêter à Milan. Les ambassadeurs devaient en même temps souscrire une ligue politique et conclure le mariage. Sur ce dernier point, Henri VII rappelaitavec insistance Thabitude anglaise de ne point doter les femmes : il insinuait qu'un Sforza pouvait bien épouser sans dot une fille d*Angleterre; a la main do sa (ille Anne lui él.iit d'ailleurs demandée par un roi, le roi de l*orlugal, et, peut-être, ne pouvait-il plus disposer déjà que de la main de Catherine*». Un des deux ambassadeurs anglais arriva seul à Milan, son collègue étant tombé malade en route. Ludovic se hâta de prendre acte de Tarrangement commercial et de libeller la contre-lettre. Pour le reste, il demeura sur la réserve, car il ne tenait aucunement à marier si bien le second de ses neveux. Il n'admit pas la théorie du
1) Efi revanche, elle proleslail énergiquement contre un droit inoposé sur ses draps de laine dans les Pays-Bas (J. Gairdner, Lettei*s and Papers illu^strdtirr of thc rrigtis of Richarfi III and Henri VII, t. II, p. 69 et s.).
2) Lettre de Henri Vl[,du 24 juin 1400 : projet de li^rue, s. d. : rapport de Spinola, du 'JO juillet ; patentes de Henri VII, du 27 juillet, contre- patentes du duc (le Milan, du i octobre : échange de ces patentes à Milan, le 5 octobre. Créance d'Henri VII à ses ambassadeurs, du 26 juillet {Rec. de SimonetlaK
mariage sans dot : par égard pour Taniour-propre anglais, il conscDlait, disait-il, à ne pas soulever officiellement la question, mais il insistait pour des stipulations secrètes à ce sujet *. Après le départ du premier ambassadeur^ il déclara n'avoir pu prendre d'engagement valable vis-à-vis d'une ambassade incomplète et, quand arriva le second, il s'arrangea pour ne pas se trouver à Milan; la négociation prit ainsi fin*. Ludovic, du reste, entendait parler de la prochaine mise en liberté de Louis d'Orléans : il avait aussi à se plaindre de l'Allemagne qui, sous prétexte de représailles, faisait arrêter sur le Rhin les marchands milanais'.
Le jour même, 23 octobre 1490, où il répondait à Henri VII, il prenait en France une attitude plus conciliante. 11 envoyait un secrétaire, Erasme Brascha, solliciter l'investiture de Gênes et le renouvellement de la ligue conclue jadis avec Louis XI. Brascha s'adjoignit un autre italien, Ameo de Valperga : cette ambassade^ d'une composition un peu singulière , réussit pourtant, grâce à 8,000 ducats habilement distribués. Charles VIII la reçut à merveille, admit Thommage du duc, que Brascha rendit aussitôt, et décida même l'envoi d'une ambassade solennelle à Milan. Ces décisions furent prises à Moulins, sous Tœil de M"* de Bourbon. Le 21 janvier 1491, Charles VIII, tout entier à ses projets de Naples, renvoya, avec Érasme Brascha, une grande ambassade solennelle, formée de deux ambassadeurs, Beraud Stuart d'Aubigny, et Charles de la Vernade, maître des requêtes, de deux adjoints, tous deux italiens, le chambellan Jean Roux de Visques, des comtes de San Martino et le médecin Théodore dePavie, et d'un secrétaire. Cette mission avait pour but de recevoir Thommage de Gênes et de
\) Rec. de Simonetta, 486 vo.
2) Instructions à Spinola, id., 487, 487 vo.
3) Dépêche du 26 octobre (flec. de Siaionetta).
Savone. Ludovic refusa absolument de se prèlcr au cérémonial, un peu théâtral, réclamé par les instructions du roi, c'est-à-dire de se faire rendre par les ambassadeurs de France, à Gênes même, les clefs de la ville, qu'il leur aurait
d'abord remises en grande pompe : il accepta toutes les autres conditions: amnistie, restitution des biens de Batista Campofregoso, respect de Tindépendance du seigneur de Monaco, « adhérent et serviteur de la France », obligation du duc de Milan d'observer les conditions de l'investiture sous peine de forfaiture, obligation personnelle de Ludovic *.
Les ambassadeurs de France passèrent outre et, le 11 avril 1491, reçurent simplement, non pasThommage habituel, mais un long diplôme, par lequel le duc de Milan, après avoir rappelé les précédents, déclarait prêter serment de fidélité au
roi et tenir de lui en fief Gênes et Savone. Ils Tacceptèrent ad référendum.
Le roi ne se montra pas satisfait'; il fit longtemps attendre le renouvellement de ligue sollicité par le duc de Bari, et ratifia l'investiture, le 25 mai 1491, par un simple ordre de Conseil, auquel ne s'associa pas le duc d'Orléans'. En vain, Stuarl d'Aubigny, gagné à la cause des Milanais, se faisait l'apôtre de la ligue; en vain, Ludovic offrait un prêt annuel de 60 ou 80,000 ducats*; le roi craignait de mé-
1) Créance du roi, Moulins, 21 janvier (1491) : lettre de Charles Vlll (même date); inçtruclions du roi; réponse du duc (Milan, 11 avril 1491); réponse de Ludovic (même date); patente ducale, restituant les biens de Gampo-Fregoso (même date) ; diplôme ducal, rappelant les précédents, prêtant serment au roi et reconnaissant sa suzeraineté pour Gênes et Savone; engii^^ement de Jean Galéas de ne pas user du fief tant que le roi n'aura pas ralifié l'hommage (12 avril 1491); reçu de cette lettre par les ambassadeurs (même date). Rec, de Simonetla.
2) Le 21 mars 1491, Charles VIII accepta, néanmoins, de devenir le parrain du fils de Jean Galéas, François Sforza, que nous retrouverons plus tard {Manuel de V amateur d'autographes, n© 80).
3)f/lec. de Simonetta.
4) Delaborde.
contenter le pape dont il avait besoin, et, comme il le disait sans se gêner^ de changer son bon cheval pour un bidet. Au même moment, Ludovic, réconcilié avec Maximilien par les soins du roi d'Angleterre, sollicitait, pour les Sforza, l'investiture impériale et démentait catégoriquement les bruits d'accord avec la France. Ainsi préludait-il au rôle à double face que nous allons lui voir jouer jusqu'au bout et qui consistait à engager la France contre le roi de Naples, et, une fois tranquille du côté de Naples, à faire lui-même le nécessaire pour se rendre maître de la Lombardie avec la sanction impériale.
Charles VIII, le 16 septembre 1491, envoya donc à Rome une ambassade composée de douze ambassadeurs et d'un secrétaire. Le nom des ambassadeurs ajoutait encore au poids de la démarche ; c'était Villiers de la Groslaye, évêque de Lombez, le seigneur de Faucon, Jean Briçonnet^ des ecclésiastiques, des membres du parlement. Cette mission, entrée à Rome le 11 novembre^, devait calmer les susceptibilités du pape, insinuer la possibilité d'une transaction sur les grosses questions pendantes, principalement celle de la Pragmatique, protester des vœux du roi en faveur de la paix parmi les chrétiens et de la guerre contre les infidèles*. Le pape ne se laissa prendre qu'en apparence à ces protestations; il se rapprocha du roi de Naples, et, le 28 janvier suivant, conclut officiellement la'paix avec lui'.
Charles YIII exigeait aussi de Ludovic l'inclusion du marquis de Montferrat dansla ligue ; Ludovic venait de se brouiller
1) Diarium de Burchard, publié par M. Thuasne, I, 430.
2) Fr. 15870, n» 1 ; Ordonnances^ t. XX, elc.
3) Il est vrai que, le 17 février, le pape répondait à l'ambassade française que !e roi de Naples ne tiendrait pas ses engagements, que d'ailleurs luimême ne se considérait pas comme lié à l'égard des tiers par les engagements pris avec Naples. C'est dans cette même audience que le pape promit d'antidater les dispenses pour le mariage du roi, à Tinsu des cardinaux. Il tenait donc bien à l'alliance de la France (fr. 15541, f*^ 201, orig.).
avec le marquis, à propos d'une queslion insigniGante de juridiclion et, sous ce prétexte, il avait occupé Felizzano avec les terres voisines, qu'il prétendait appartenir au Milanais^ Charles VIII exigeait la restitution de ces terres, fort importantes au point de vue stratégique. Ludovic refusait aussi d*évacuer les bourgades du marquisat de Ceva: sur ce point, le roi lui adressa, le 17 septembre, un véritable ultimatum. « Vous avez refusé de rendre justice au duc d'Orléans, lui disait-il ; vous avez reçu en foi et hommage les marquis de Ceva, qui sont ses vassaux de temps immémorial, comme on Ta toujours reconnu. Vous les soutenez. On m'engage à ne plus vous écrire. Cependant je vous envoie le sire de Chalançon pour faire appel à votre conscience et à votre honneur'», Ludovic promit de se soumettre, et le roi lui adressa encore, le {•' décembre, Jean Roux de Visques et Pierre de Coulhardy. Pendant ces pourparlers, les excitations ne manquaient pas au roi et au duc d'Orléans. Robert de San Severino, qui, dès 1484, avait cherché à se rapprocher du duc d'Orléans, le pressait fort de reprendre les prétonlions de ses aïeux*. Les principaux personnages de Milan et de la Lombardie accablaient (réinissaires la cour de France; ils y dépeignaient la mauvaise situation du gouvernement, la détestable réputation du duc de Bari; ils insistaient pour une expédition française; ils offraient leurs services. Le roi et le duc, un peu froids d'abord, finirent par s'émouvoir et envoyèrent à Milan des émissaires discrets sonder Télat réel du pays*. Le bruit courut bientôt avec persistance que Louis d'Orléans suivait des négociations avec Venise et qu'il préparait une expédition pour son compte*. L'hostilité des uns, l'envie des
1) Rec. de Siinonetta, f© 468.
2) Arch. de Milan.
3) Er. Brasoha, cité par Delaborde, p. 225.
4) Buser, p. 529.
5) Delaborde, p. 225.
autres renchérirent encore sur ces rumeurs. « L'ambition des Français est insensée, écrivait Henri VII à Ludovic, le 10 janvier 1492; ils veulent tout prendre. Ils ne respecteront pas plus le duché de Milan que toute autre principauté de la chrétienté: ils le veulent pour le duc d'Orléans* ». Or, il faut remarquer que les excitations contre Ludovic partaient du Milanais... Le duc d'Orléans contresigna la créance du 1*' décembre 1491, pour les ambassadeurs envoyés à Milan*. Par une nouvelle lettre, datée de Blois, le 4 janvier suivant, Charles VIII réclama de nouveau, et très vivement, la restitution, au duc d'Orléans, de BatifoUo et de Mombasiglia, et réitérait rinvitation d'abandonner le marquis de Ceva*. Louis d'Orléans écrivit lui-même, le 12 du même mois, à « son cousin » Ludovic, en termes plus mesurés que le roi. « Le roi et lui », disait-il, avaient reçu la promesse de rendre les deux places; cette promesse n'étant pas exécutée, il accréditait son chambellan Alex, de Malabaila*; il signa de sa main : <( Vostre bon cousin, Loy.ç^ »
Les ambassadeurs du roi ne s'occupèrent que du Montferrat et de Saluces, Ludovic souscrività tout, il espérait voir éclater la guerre entre Charles VIII et Maximilien. Il fit restituer Felizzano, avant même que le duc de Milan n'eût signé l'ordre de restitution. Il consentit à recevoir dans la ligue le marquis de Montferrat, en réservant la question des fiefs; aux termes des actes souscrits le 16 janvier, le roi de France fut constitué pour quatre ans arbitre de tous les différends existants ou &
1) Rawilon Brown, Calendar of Staie papers andms., reL toEnglishaffairs, preserved in the archives of Venice, I, p. 211... « one, in short, who threalens the duchyof Milan, no less thàn the other principalities of Christendom and lays claim to that identical ducby for the Duke of Orléans. »
2) Recueil de Simonella.
3} Arch. de Milan.
4) Alessandro Malabaila, seigneur de La Monta. Cf. Moreau40ô, ^" 173,
5) Arch. de Milan.
29ti niSTOIRB DE LOUIS Xfl
exister entre le duc de Milan et le marquis de Honlferrat, entre le marquis de Saluées et le comte de Caîazzo. Ludovic reconnut à la marquise de Montferrat le droit éventuel de tutelle sur ses enfants. Bref, la ligue, comprenant le Montferrat, fut signée le 21 janvier 1492, devant les ambassadeurs de Florence et de Ferrare. En revanche, Ludovic voulut y être nommément compris et prélendit même y faire stipuler la consécration de son pouvoir; mais il n obtint qu'une déclaration à* inclusion, comme « oncle et gouverneur du duc ». Il envoya en France le comte de Caîazzo pour la recevoir, au mois de février 1492*.
Le récit de ces négociations présente nécessairement la même obscurité que les négociations mêmes. Il en ressort que le roi ne songeait pas à attaquer Ludovic, mais qu*il le méprisait profondément; il cherchait seulement à s'assurer, pour une expédition contreNaples, le passage par les paysde Saluces et de Montferrat, et une base d'opérations à Gênes. Comme corollaire de celte politique, la djplomatie française subit, plutôt qu'elle n'accepta, Tenlrée personnelle de Ludovic dans la ligue. Ludovic, dans son infatuation de parvenu, ne tint pas compte de coite nuance essentielle : il se répandit en propos ridicules de vanité. Il semblait que le gouvernement français, sitôt les airaires de Bretagne réglées, n'eût rien eu de plus pressé que d'envoyer à Milan une ambassade solennelle : il se posait ouvertement en duc de Milan'; il étala devant les envoyés français les richesses du trésor des Sforza et ne leur fit à eux-mêmes qu'un maigre cadeau. Les ambassadeurs répondirent à ces allures par des propos assez hautains'.
On ne s'y trompa pas en Italie : Ludovic laissait la France affirmer son protectorat sur les principautés du Piémont,
1) Recueil de Simonetta, f»" 467 k 487 vo.
2) Desjardins, l, 425 et s.
3) Delaborde, p. 229.
moyennant un accord fragile et peu sincère, où quelqu'un devait être dupe. Un étrange concert de mensonges s'éleva. Ferdinand de Naples venait de se réconcilier avec le pape ; Innocent Vill annonçait sa prochaine investiture. Aux explications réclamées par l'ambassade de France, le pape répondit tranquillement que Ferdinand lui fournirait, sans doute, à bref délai, l'occasion de rompre ses engagements. Ferdinand, lui-même, tout en félicitant chaudement Ludovic, envoyait en France unémissaire secretproposer à Charles VIII de délivrer le duc de Milan d'un odieux tuteur. Ferdinand échoua, et n'eut pas plus de succès en faisant proposer au duc deBari (février 1492) de rompre avec la France*.
Les Vénitiens décidèrent, de leur côté, l'envoi officiel d'une ambassade; mais, avant de l'expédier, ils crurent utile de sonder Louis d'Orléans, à qui aussi le duc de Savoie adressa un envoyé spécial.
L'Europe entière commençait à s'émouvoir : personne ne pouvait croire à la sincérité de l'accord de la France avec Ludovic, et l'on y soupçonnait la main du duc d'Orléans. Les menaces de l'Angleterre et de l'Allemagne ne laissaient pas que d'effrayer les timides : elles causaient les hésitations du sénat vénitien, le duc de Savoie s'en montrait préoccupé *. Le roi de Naples espérait entraîner le roi à soutenir les droits du duc d'Orléans sur le Milanais, le pape exhortait la France à reprendre Gênes '. Ludovic n'envisageait pas sa situation sans effroi, et souhaitait en sortir le plus tôt possible. Il avait beau tenirenfermé, sous prétexte d'infirmité d'esprit, son neveu Jean Galéas, celui-ci arrivait à la virilité : &gé de vingt-cinq
2) Blanchi, Materie polUiche relative alVEsterOy p. 90 : Istruzione del duca Filiberlo di Savoia ad un suo inviato presso il duca d'Orléans» onde impegnario a terminare le vertenze tra il Re di Francia e il Re dei Romani.
3) Desjardins, Négociations^ 1, 535 et s., 541 et s.
298 HISTOim DR LOUIS XII
ans, il était père d'un fils, et le mari d'une femme distin^ée,
intelligente, qu'appuyait une famille puissante. Cet état ne pouvait durer. Ludovic ne se faisait pas d'illusion sur leçon* cours de rAUemagne ou de rAngleterro : il ne s'agissait pas pour lui de négociations diplomatiques, il lui fallait la guerre, la perturbation de Tltalie : or, Charles VIII se trouvait le seul prince en humeur et en état de marcher contre Naples. Sous la pression violente de ses préoccupations intérieures, Ludovic résolut de risquer la partie. En chargeant Caïazzo de ses remerciements pour la conclusion de la ligue, de ses congratulations pour le mariage du roi, il lui donna la mission expresse de gagner à tout prix la bienveillance de Charles VIII. D'après les papiers cités par M. Fr. Delaborde, qui a écrit rhistoire de cette ambassade, il semble que Ludovic hésita sur le langage à tenir. Il rédigea plusieurs instructions secrètes, abordant ouvertement dans Tune les projets contre Naples, se bornant, dansTautre, à l'expression générale d'un dévouement absolu. Finalement, il donna la préférence au second thème; il était certes assez fin pour préférer une politique purement passive, qui put laisser, à Milan ou au dehors, toute la responsabilité de l'expédition à Charles VIII. Mais il pouvait craindre aussi que Charles VIII, émudelasituationeuropéenne, hésitât à rompre avec le pape et avec Florence, qui paraissaient les alliés de Naples. Enfin, il ne comptait guère sur la bienveil' lance personnelle de la cour de France. Caïazzo devait donc se comporter avec prudence, suivant les circonstances, et, avant tout, Ludovic lui donna les moyens d'acquérir quelques concours. Ell'ectivement, à Saint-Jean de Maurienne, Caïazzo reçut (les avisd'ErasmeBrascha, qui le menaçaient de toutes les humiliations possibles s'il n'apportait pas d'argent : d'après Brascha, la cour de France était mal disposée : elle recevrait plus que froidement l'ambassade, et demanderait de suite le secours de quatre cents hommes stipulé dans la ligue, elle
insisterait pour la remise du gouveruenrient au duc Galéas. Stuart d'Aubigny, notamment, prenait une attitude hostile. Gaïazzo apporta à M™*^ d'Aubigny une lettre de Ludovic et un riche collier ; il se fit précéder d'assurances décisives, et trouva la réception la plus magnifique. A Villeneuve-Sainl-Georges, l'attendait Stuart d'Aubigny avec plusieurs grands seigneurs et quelque deux cents cavaliers. Plus de cinq cents personnes, ayant à leur tête les plus grands seigneurs, des prélats, des magistrats, le reçurent à Charenton et Tescortèrent à travers tout Paris jusqu'à son hôtcL L'audience solennelle du roi et de la reine fut accordée à l'ambassadeur le 29 mars et eut lieu dans le plus grand apparat. L'ambassadeur^ émerveillé^ s'étend longuement, dans sa correspondance, sur les toilettes de la reine et du roi : Ludovic se fit même envoyer le dessin de la coilTure de la reine. Le duc et la duchesse de Bourbon assistèrent à Tentrevue, et la reine, placée près de la duchesse, affectait de ne jamais parler sans se retourner vers elle avec déférence, comme pour lui demander son avis : on remarqua, au contraire, labsence du duc d'Orléans. Gaïazzo continua à se gagner des amis. Il apportait des lettres de créance pour divers personnages, et de l'argent pour M. de Miolans, dont l'influence sur le roi s'exerçait d'une manière assez variable, sans qu'on pénétrât bien le motif de ses variations.
Nous avons dit plus haut que Louis d'Orléans se trouvait en Normandie*; il revint à Paris au mois d'avril etreçutla visite de l'ambassade milanaise. L'ambassadeur lui exprima avec beaucoup de courtoisie les remerciements de son gouvernement pour sa participation au règlement des affaires de Montf errât, et lui annonça l'évacuation des deux villages du marquisat de Ceva ; Gaïazzo fit ressortir l'empressement de Ludovic à lui donner satisfaction, et l'amitié du duc de Milan, du duc
de Bari, pour leur « ami et parent ». Il est probable que Louis ne répondit pas grand'chose, car, dans son rapport à son maître \ Caïazzo ne mentionne pas sa réponse. L'ambassadeur connaissait ses relations avec le roi de Naples.
Dès son arrivée en France, Caïazzo comprit la nécessité d'accentuer fortement la politique de Ludovic, et de prendre la tète des événements. En passant les Alpes, il demandait un supplément d'argent; de Lyon, il réclama des instructions précises. A Paris, il tint un langage énergique, et, tout en accomplissant le but officiel de sa mission, il exposa carrément, paraît-il, le plan d'allaque contre Naples*. Le second ambassadeur, Charles de Balbiano, comte Belgiojoso, insistait encore plus : il représentait une expédition sur Naples comme très facile et comme nécessaire à la gloire de Charles VIII. Légitime héritier de cette couronne, à la tète d'une armée invaincue, le roi n'irait à Naples que pour recevoir les clefs des villes et assister à la fuite d'un prince exécré. Soixante-dix milles de mer seulement séparent les côtes d'Italie des côtes de Grèce ; Charles Vlll pourrait facilement les traverser, au grand profit de la Foi. Les Albanais n'attendaient qu'un signal pour se soulever, et l'empereur de Conslantinople ne cachait pas des craintes jusqu'alors inconnues.
Caïazzo essayait même de compromettre Charles VIII : il obtint de lui, le i4 avril, une lettre qui annonçait au pape le renouvellement de la ligue. Le 29 avril, le roi approuva l'inclusion personnelle de Ludovic, par des patentes que contresigna le duc d'Orléans. Caïazzo passa à Paris, le 4 mai, l'instrument définitif, que' Ludovic s'empressa de ratifier, le 8 juin *. Le
1) Arch. de Milan.
2) Commines ditquil n'en fut question que dans des conversations privées; Guichardin, Gohori (fr.] 17519, f<> 77 v*) rapportent, au contraire, la harangue, de Beigiojoso el son langage.
2) Rec. de SimonetU, 478, 478 \\
PRÉLIMINÂIUBS DE L4 C4MPÀGNE DE NAPLES 301
5 mai, Caïazzo quitta Paris, où il laissa Belgiojoso comme ambassadeur permanent.
Le roi de Naples avait à la cour de France des amis, qui tentaient pourtant, avec son ambassadeur Coppola, un retour offensif. Le sire de Clérieux, ancien ambassadeur de France à Naples, recevait une pension pour jouer ce rôle. La petite-fille du roi de Naples, de cet usurpateur qu'on voulait détrôner, Charlotte d'Aragon^ élevée à la cour même de France, dès sa plus tendre enfance *, par Anne de France, puis par Anne de Bretagne qui laconsidérërent toujours comme une fille, comme une princesse française, s*était attachée à sa nouvelle patrie, au point d'y rester sous les deux rois qui successivement chassèrent ses parents. Il appartenait à la France de la marier. En 1491, il avait été question de l'unir à un ami de la France, le roi d'Ecosse : le projet, devenu public, échoua, sous prétexte de raisons de santé, et Ferdinand de Naples s'en était montré fort irrité : il lui semblait que sa fille, par ses affinités avec la cour de France et son éducation, devait faire un grand mariage. Au printemps de 1492, Clérieux essaya de reprendre ce projet qui intéressait si fort Ferdinand : dans une dépèche du 3 mai, le roi deNaples lui exprima ses remerciements chaleureux, et pria Coppola de pousser activement les choses, sous les auspices de Charles VIII*. On comprend assez que, celte fois encore, le projet, placé sous un tel patronage, n'aboutit pas.
Le 25 juillet 1492, mourut Innocent VIII, l'adversaire de Ludovic, et dansle conclave lefrère deLudovic, AscanioSforza, cardinal depuis 1484 ', exerça une influence prépondérante. D'abord candidat à la tiare, il concentra ensuite ses efforts sur l'élection du vice-chancelier de l'Église romaine, Rodrigue
l)Son (ils, prince de Tarante, comte de Villefranche de Roiiergue, avait longtemps reçu de Louis XI une pension de 12.000 1. (Glairamb. 222, fo 203).
2) Trinchera, Codice Aragonese, II, p. 28, 32, 33, 91.
3) Spelta, Uistoria délie vite di tutti i Vescovi di Pavia.
Horgia, qui de vin l pape loi! août, sous le uom d'Alexandre VI; Ascanio Sforza reçut aussitôt la charge de vice-chancelier de l'Église, le chîUeau de Nopi et , dil-on, une valeur de 100,000 ducats. Malgré les haines et les rancunes suscitées par celte sorte de marché, Ascanio se trouva ainsi, après Alexandre VI, le principal personnage de Rome *.
Ce grand événement changea un inslant les vues de Ludovic, qui se llatta d'obtenir par la cour de Rome le désarmement pacifique du roi de Naples. La proposition de réunir tous les Étals italiens pour faire en commun la déclaration à*obédienct au nouveau pontife, acceptée par Naples, échoua toutefois sur le refus de Florence. C*est alors qu'arriva enfin à Paris Tambassade vénitienne, dirigée par Zach. Contarini. Venise s'attachait à conserver une attitude prudente et expectante. Se rappelant les ouvertures de 1484, elle prescrivait à son ambassadeur, si le duc d'Orléans parlait do trailé pour ses vues personnelles en Italie, de ne pas répondre explicitement, d'éviter avec courtoisie tout engagement, de ménager extrêmement le prince, en raison de son influence à la cour'. Les ambassadeurs se conformèrent à leur mandat ; dans leur Relation^ qui nous a été conservée, ils se louent de la bienveillance du duc d'Orléans, de l'accueil (lu roi; à les en croire, presque tous les capitaines de l'armée française n'auraient demandé qu'à servir dans Tarmée vénitienne, assertion biendiflicile à admettre', surtout à la veille d'une expédition française. C'est alors que, pour déblayer plus nettement la situation, Charles VIII fit .sa paix avec l'Espagne, au prix du Roussillon et de la Cerdagne. La défection du roi
1) Relations (1«î Pli. Valori et de Bernnrdino Corio, publiées par M. ïhuasne, Diarium, II, p. 010, 012, 615.
2) Inslruclioii?, citées j>ar M. de CherritT.
'A) Comme l'a observé M. Delaborde. Il paraît pourtant que Boflile de Juge, personnajjTC fort décrié, d'origine napolitaine, et des Querdes hii-mème (d'origine bourguignone), entrèrent dans ces pourparlers (Commuuication de M. IVrrel, d'après les Archives de Venise}.
de Caslille isolait le roi de Naples, et rendait toute coalition impossible en Europe ; néanmoins, on s'accorda, dès la première heure, à trouver que Charles VIII achetait trop cher une neutralité si précaire. Louis XI tenait ces provinces en gage d'une avance de 300,000 écus d'or; Charles VIII devait, ou les conserver, ou réclamer l'argent dont il avait bien besoin. Sacrifier le Roussillon à Naples, c'était prendre exactement le contrepied de la politique de M"" de Beaujeuet du sens pratique : mais c'était afficher les préparatifs d'une expédition militaire. Le duc et la duchesse de Bourbon résistèrent vainement S La perte du Roussillon causa dans toute la France une surprise douloureuse ; comme le dit Guichardin, le Roussillon, situé aux pieds des Pyrénées, faisait partie des Gaules, et donnait au royaume une bonne frontière. Charles VIII ouvrait de ce côté une trouée que l'Espagne allait utiliser pendant de longues années.
Ludovic, donc, touchait au but. Sans se compromettre, sans rien écrire de précis ( car c'était une de ses maximes de n'écrire que des généralités et d'y suppléer par les explications verbales • ), il voyait Charles VIII s'engager irrémissiblement contre Naples et se jeter, par suite, dans les bras du gouvernement milanais. Il ne lui restait plus qu'à mettre à profit les circonstances, à bien tendre ses filets. S'il avait des dévoue-
i) N. Les consuls de Perpignan prolestèrent près d'Anne de France (La Mure, II p. 436 : ci-dessus, p. 258 : Godefroy, Histoire de Charles VUI : Bibl. de l'Institut, nis. Godelroy 254, f*» 47 : J. 915 B., n°» 20 bis, ter et quater). Nicole Gilles allribue celle restitulion à des motifs d'équité el aux conseils du docteur L. Slandouc» de Louis d*Amboise et du célèbre prédicateur Olivier Maillard. Nous ne savons sur quoi repose celle accusation, répétée depuis lors par tous les historiens (BalthazarJ, Usurpation des rois (VEspagne, Paris, 1626, p. 44 : Amelot de la Houssaye, Discours historique sur les traitez, etc.). Amelot reproche surtout au roi de ne pas s'être fait restituer Targenl.
2) « Liltere crcdenliales. . que, licet générales sint ul res secrelior sit, tamen mens est iilustrissimi d. Ludovici ut..., etc.» (lat. 10133, f* 48Q).
30i HISTOIRE DB LOUIS XII
ments acquis à la cour de France, il y avait des ennemis : oq suggéra au roi une démarche désagréable ; le roi fit demander au duc Jean Galéas d'envoyer sa mère, Bonne de Savoie, en France, pour assister aux couches de la reine *. Ludovic s en excusa comme il put, et chargea MM. de Beaucaire et de Miolans de protester près du roi contre la réputation qu'on lui faisait, non sans motifs, de maltraiter M"® Bonne *. Par contre, on suggéra aussi au roi Tidée de reprendre Tancienoe pratique de Louis XI, de négocier avec le duc d'Orléans la vente du comté d'Asti au duc de Milan, ce qui eût garanti pour jamais la sécurité du Milanais.
Au mois de septembre, le président des Comptes de Grenoble se rendit en ambassade à Milan. Les rôles semblaient intervertis. Tout en présentant à Ludovic une note officielle sur divers points restés à traiter, notamment sur le règlement avec le marquis de Montfcrrat, il lui fit diverses communications secrètes : il lui proposait, au nom du roi, un traité en règle, le mariage de Bianca Sforza avec le comte de Lîgny ; il touchait à la question de Naples ; il offraitauducde Bari d'effacer en France to\ite malveillance contre lui et lui insinuait, à ce sujet, de proposer l'achat du comté d'Asti, proposition dont le roi probablement n'osait pas prendre Tinitiativo. Ajoutons que la note confidentielle de l'ambassadeur s'adressait à Ludovic personnellement. Ludovic y répondit avec froideur : sans repousser absolument ridée d'un nouveau traité, il affectait de no pas en comprendre l'utilité ; quant à sa nièce, il déclarait qu'il avait été question pour elle du roi d'Ecosse et donnait à comprendre qu'un roi seul pouiTait plaire. Sur le point délicat de Naples, il fit comprendre « que l'illustrissime seigneur Ludovic n'avait rien de particulier à proposer. » II déclara s'étonner des malveillances qu'on lui signalait^ car il no pensait pas y
i) Sainl-Germain-en-Laie, 15 mai (Arch. de Milan; en double exemplaire).
2) Delaborde.
avoir donné prise, et cependant il était prêt à tout pour les désarmer. Quanta Asli, il ne repoussait assurément pas une offre sérieuse d^achat, mais il tenait, avant tout, à ne point laisser croire qu'il la recherchât: jamais, il n'en avait parlé, et il entendait ne se prêter à rien qui pût déplaire au duc d'Orléans, il acceptait d'ouvrir à cet égard des négociations confidentielles avec M. de Beaucaire(E. de Vesc), pourvu que l'ambassadeur lui donnât pour Beaucaire une créance en termes généraux, qu'il s'engageait du reste à ne point utiliser autrement '.
Bianca-Maria Sforza, dont on vient de prononcer le nom^ fille de Bonne de Savoie, et sœur de Jean Galéas, était une charmante jeune fille de vingt ans, le joyau des Sforza, à laquelle ses 400,000 ducats de dot valaient nombre de royaux admirateurs. Fiancée d'abord à Philibert P' de Savoie, elle avait été ensuite sur le point d'épouser Jean, fils de Mathias Corvin, roi de Hongrie. Ladislas II, l'heureux rival de Jean Corvin en 1490, lui offrit, dit-on, à son tour, la couronne de Bohême et Hongrie *. Il est probable que vers la fin de Tannée 1492 l'ambition vint à Ludovic de marier sa nièce au roi des Romains lui-même : Maximilien venait de se voir enlever Anne de Bretagne ; il se trouvait, selon son habitude, dans une extrême pénurie. Malgré la disparité des situations, l'idée de ce mariage pouvait donc venir à un homme aussi éperdûment ambitieux que Ludovic. En reprenant les démarches pour l'investiture impériale jusqu'alors refusée aux Sforza, Ludovic les appuya de l'envoi de 25,000 ducats ^
Le duc d'Orléans revint à la cour, où nous le trouvons aux mois d'octobre, do novembre et de décembre 1492 *, sauf quel-
1) Rec. de Simonetla, 1° 480.
2) F. Calvi, Bianca-Mana Sforza Visconti, p. 16 : Tr. 25641, f° 160 Rapport de Philibert de Groslée.
3) Delaborde.
4) Fr. 26103 : TU. Orléans, XUl, 90Ô.
Il 20
306 HISTOIRE DE LOUIS Xll
ques rapides excursions dans ses domaines ^ II Irouva le roi en pleine fièvre d^armements, malgré la gène, la détresse des finances. Comme gouverneur de Normandie, il transmit de Blois, le 30 octobre 1492, Tordre aux hommes d'armes normands de se concentrer, de s'équiper et de rejoindre Tarmée, pour mettre les compagnies sur le pied de guerre. Cet ordre fut exécuté dès les premiers jours de novembre *. Ludovic, ému do ces démonstrations belliqueuses, interrompit, sur Tinvi talion de Charles VIII, toute démarche près de Maximilien, alors en rupture ouverte avec la France, mais il demanda au roi de ne pas faire la paix avec TEmpire sans stipuler expressément pour lui rinvestiture impériale ; Charles VIII refusa de s'engager dans cette voie.
A Rome, Alexandre VI, en digne émule du duc de Bari, entreprenait de nuire au roi de Naples, et appelait en Italie Charles VIII, non pas certes qu'il désir&t son arrivée, mais parce que cette menace entretenait un état d'agitation et de trouble favorable aux intérêts pontificaux. Tourmenté aussi par les préoccupations tes plus diverses, le duc de Bari, au commencement de H93, redoutait les côtés secrets de tant d'intrigues diplomatiques qui se multipliaient partout. Malgré ses efforts et ceux de Belgiojoso, Charles YIII, prenant au mot Alexandre VI, fit demander Tinvestiture de Naples : et il envoya au roi d'Espagne M. de Clérieux, connu comme l'agent du roi de Naples à la cour de France et près du duc d'Orléans. Ludovic avait beau multiplier les conseils de prudence^ il sentait les événements lui échapper et se précipiter trop rapidement à son gré. Au lieu de se jouer dans les intrigues et d'entretenir un trouble savant, il se trouvait à la remorque d'un jeune prince, passionné, léger, dédaigneux des pour-
1) Fr. 26103, 862, 864.
2) KK. 897, 225 : fr. 26t03, 862.
parlers les plus simples, résolu à marcher droit au but. Tout ce qu'il put obtenir, fut la conclusion d'une alliance avec Rome et Venise, le 22 avril 1493 (alliance plus utile pour lui que pour la France, comme la suite des événements le démontra surabondamment^) et son accession personnelle nominative au traité de paix avec TAngleterre \
Avec les événements, s*accentuait, à la cour de France, la divergence des opinions. Quand il s*agit de traiter avec Maximilieu^ les ducs d'Orléans et de Bourbon, le prince d*Orange et la plus notable partie de la cour soutinrent la nécessité do conclure la paix, de rendre à Maximilien la dot de sa fille : outre les considérations d^équité, ils faisaient valoir la pénurie du trésor, la lassitude du royaume, et ils prêchaient la paix. Le parti militaire et le vieux parti classique de Louis XI, composé d'hommes comme Graville, Gié ou André d'Espinay, fort peu sympathiques aux projets sur Naples, conseillait la guerre, mais laguerre contre l'Allemagne etverslenord : c'estde ce côté, à leursyeux, que la vaillance impatiente do Charles YIII devait s'utiliser. Les partisans de l'entreprise sur Naples, courtisans du jeune roi, ou amis de Ludovic, voulaient, de même que Ludovic, s'assurer la neutralité de Maximilien, fùt*ce au prix d'un sacrifice, comme pour l'Espagne. Ce dernier avis prévalut et donna lieu au traité de Sentis, qui satisfit Maximilien.
Louis d'Orléans, malgré la diminution de son crédit, reçut, avec le duc de Bourbon, le titre de conservateur de la paix. Le roi des Romains donna carte blanche à Charles VIII en ltalie% et il parait même qu'un instant il proposa une action commune contre Venise et contre Naples. Dès le 10 mai, Ludovic annonçait, comme chose faite, cette alliance, qu'il
1) Nous résumons ces faits d'après l'important ouvrage de M. F. Deiaborde.
2) Pouvoirs pour Belgiojoso, des 27 et 29 avril 1493, lai. 10133, 489.
3) Delaborde.
308 HISTOIBE DK LOUIS XII
avait bien des motifs de désirer, car il se méfiait toujours du duc d'Orléans et il craignait, par dessus tout, de se mettre aux mains des Français. Il envoyait, en même temps, à Venise sa propre femme, Béatrice d*Este, en ambassade, pour dénoncer les projets qu*il faisait éclore lui-même et proposer à la Seigneurie une alliance contre ses amis, Maximilien et Charles VIII. Déçu de ce côté, il ne chercha plus qu'à tirer parti des circonstances, et spécialement de la gêne de Maximilien : il obtint de Maximilien une promesse d*investiture sitôt son arrivée à TEmpire ; et comme la question se trouvait entière, puisque Tinvestiture n'avait jamais été accordée aux Sforza, il réclama nettement Tinvestiture pour lui et non pas pour son neveu. C'était traiter d'usurpateurs son père, son frère et son neveu*. Il régla cette trahison majeure, en donnant à Maximilien la main de Bianca Maria*. A vrai dire, la nouvelle d'un tel mariage fit peu de plaisir en Allemagne, où Ton rougit devoir un Habsbourg, successeur de l'Empire, épouser uneSforza, la fille d'un condottiere jusqu'alors traité avec tant de mépris par la cour impériale. Mais Maximilien avait trop besoin de la dot pour faire des difficultés. Il se maria tout do suite, le 21 juin 1493. Deux mois après, le 19 août, la mort du vieux Frédéric III le faisait Empereur. Ludovic venait ainsi de poser, pour sa fortune, un jalon de premier ordre ; maintenant il pouvait librement presser les événements.
L'ambassade de Béatrice à Venise devait bien établir aux yeux des Vénitiens la toute-puissance de Ludovic en Milanais et les préparer à Téclat qui se préparait avec une habileté si raffinée. Elle fut traversée par une off're soudaine que fit Charles Vlll, de donner à Ludovic lui-même la direction de l'entreprise de Naples, moyennant une part de la future conquête. Cette offre, difficile d'ailleurs à décliner, présentait pour
1) Guichardin.
2) Calvi, ouvrage cité.
Ludovic bien des avantages^ mais elle avait l'iaconvénient d'arrêter son double jeu. Apportée par Belgiojoso, formulée à Milan par l'envoyé de France Perron de Baschi, Ludovic l'accepta officiellement et pria le roi de hâter ses préparatifs; néanmoins, il continuait à tenir à l'agent napolitain un langage tout opposé, à se représenter comme l'ennemi des Français ou, tout au moins, comme un ami forcé, à parler d'une alliance où entrerait Florence pour s'opposer à leurs projets. Puis, il dénonçait à Charles VIII le même projet d'alliance entre Naples et Florence^
Dès lors Charles VIII se prépara ouvertement à la guerre, et en réponse aux sollicitations éplorées de ses peuples qui réclamaient la diminution des tailles, il ordonna une nouvelle recherche des feux k imposer*. jVIalgré les protestations du duc de Lorraine, il arbora, dans les actes de chancellerie relatifs à la Provence ou à l'Italie, le titre de roi de Naples ei de Jérusalem '.
De Milan, l'envoyé français Perron de Baschi se rendit à Venise et se présenta, le 8 juillet 1493, devant le sénat; dans son discours public, il annonça la conclusion de la paix entre son maître et toutes les puissances voisines ; après la sortie du cortège officiel, il ajouta que le roi voulait ainsi se rendre libre pour marcher contre le royaume de Naples et de là contre les Turcs ; il demanda l'avis de la Seigneurie et, accentuant énergiquement le sens de ses paroles, il demanda cet avis par écrit, afin de le transmettre au roi. Le doge formula quelques réserves ; Perron se retira visiblement peu satisfait. Le sénat ne se réunit que le 12 et le 13 : les débats se prolongèrent; le projet de réponse ne provoqua pas moins de quatre amendements. Après les congratulations officielles sur lesquelles
1] Delaborde.
2) Lettre aux élus de Mantes, Orléans, 23 août 1493 (Port. Fontanieu).
3) Boislisle, Etienne de Vesc^ p. 76.
tout le monde était d'accord, trois amendements proposdent de décliner les ouvertures au sujet de Naples par des refus plus ou moins catégoriques, le quatrième exprimait un désir vague de maintenir avec Charles YIII Talliance et les bonnes relations. C'est cette rédaction, d'allure trompeuse, qui triompha, et elle fut seule connue de l'ambassadeur, lequel put d'autant plus s'y méprendre que le sénat décida de la lui envoyer par un secrétaire, chargé d'en commenter verbalement la portée dans un sens amical'. Baschi triompha plus facilement à Ferrare, chez Hercule d*Este, beau«père de Ludovic et allié traditionnel de la France", puis à Bologne ; à Florence, il n'obtint pas de réponse bien positive. A Rome, il eut beau parler un peu haut « elatamente i>, le pape lui répondit a avec prudence ». Tout le monde, en Italie, flairait quelque piège : on ne pouvait pas croire que Charles YIII entrât si nettement en accord avec Ludovic, qu'il eût si facilement pris son parti de délaisser les intérêts du duc d'Orléans, en faveur d'un personnage tel que le duc de Bari : l'ambassadeur florentin écrivait à son gouvernement, le 28 juin 1493, lorsque Charles YIII approuvait les arrangements de Ludovic avec Maximilien : « Il paraît étrange que le roi veuille une chose si contraire à l'intérêt du duc d'Orléans ; mais voilà comment on le fait parler. Jugez par là de la manière dont les choses sont conduites '. »
Le roi Ferdinand de Naples affecta longtemps de se faire des illusions, et, au mois de février 1492, il se congratulait encore de l'accord du gouvernement milanais avec le pape et la France*. Les événements lui avaient pourtant ouvert les yeux
1) Archives de Venise, Sccreto, 3i, p. 179.
2) Qui d'ailleurs, selon Guichardin, visait lui-même à un agrandisssemeDt. Hercule d*Este mit son second ûls au service et à la solde de la France.
3) Desjardins, I, 231 . A la cour, tout le monde était furieux de roir le roi approuver ce mariage (id,, p. 260 et s.).
4) Trinchera, Codice Aragonese, II, p. F, p. 38, 39.
sur une partie de la vérité. Dans une dépèche du 7 juin 1493 à son ambassadeur en Espagne, sa colère éclate avec violence contre Alexandre YI, qu'il rend responsable de tout ce qui se passe. Il dénonce sa duplicité, sa simonie, son avidité pour ses fils, il incrimine sa vie privée^; il accuse Alexandre YI d'avoir, avec le duc de Bari, préparé la réconciliation de TEspagile et de la France, et rengagement du roi d'Espagne de ne se lier avec Naples par aucun mariage. En désespoir de cause, Ferdinand finit par menacer, par parler de ses armements, de son alliance avec Florence'. Cependant, il se laissait encore jouer par Ludovic. Avisé de Toffre faite à Ludovic de diriger les opérations et de demander au pape Tinvestiture de Naples pour le roi, il prescrivit à son ambas* sadeur à Milan de réclamer des explications ' ; peu après, il remerciait le duc de Bari de sa réponse aux offres françaises M Il s'en prenait toujours au pape qu'il déclarait l'inspirateur de la coalition, et quoique, dans son langage officiel à ses ambassadeurs en France, il parlftt des échecs de Baschi à Rome et ailleurs % sa colère contre Alexandre YI témoignait de la conviction contraire ^
Le duc d'Orléans se faisait moins d^illusions sur Ludovic ; la marche des négociations ne pouvait naturellement pas lui convenir et il se tenait à l'écart, se bornant à entretenir avec leK ambassadeurs florentins de courtoises relations\ Il ne fit point partie^ de la commission instituée par le roi, au mois de mai, pour les affaires d'Italie. Adversaire de toute expédition, à
1) « El papa fa taie vita che ô da tutti abbominata aenta respecio de la Sedia dove sta. »
2) Tnnchera, If, p. II, p. 41 et s.
3) 25 juin; îd.,p. 75.
4) 15 juillet; id., p. 150.
5)26juillet;i(i., p. 205.
6) Lettre du 16 août au prince d'Altamura.
7) Desjardins, p. 324, 330, 339.
plus forte raison ne pouvait-il appuyer une aventure d simplement à consacrer le pouvoir des Sforza ou de Li malgré sa grande réserve, il passait, dès lors, avec le Bourbon, avec Graville et à peu près avec toute la cou blâmer les projets de Charles VIII*. Il savait, d'à combien en Milanais les intrigues de Ludovic excita mépris et 'd'aversion, combien l'opinion s*indignait conduite envers Jean Galéas et combien les baiits pati étrangers dont se targuait le duc de Bari lui étaient néc( pour contenir l'explosion des mécontentements. L'in Jean Galéas essaya de se soustraire au joug de son oi se rendant à Plaisance le 3 août 1493 ; il se montra au et fut accueilli avec transports. Loin de le juger inc comme le dépeignait Ludovic, le peuple se montra cbs sa parfaite bonté, de sa bonhomie, de sa simplicité* d'Orléans ne pouvait ignorer ces détails et la tentatic grande. Au nombre des adversaires et des victimes du Bari, se trouvait un capitaine réputé pour sa brav membre d'une des premières familles de Milan, Jean-J Trivulce. Forcé de s'expatrier, Tri vulce exerçait un co dément à Naples. Il fit demander au roi d'entrer à son s par Ameo de Valperga. Charles VIII ne voyait plus ( les yeux de Ludovic ; il ne voulut entendre parler d Valperga alla trouver le duc d'Orléans, pour lui offrir cours de Trivulce : Trivulce, fortlnfluent à Milan par sa et par ses amis, et parfaitement au courant de la sil proposait de faire proclamer Louis à Milan ; rien semblait plus aisé, si le roi voulait seulement s'y prê duc d'Orléans ne se montrait pas éloigné d'acceptei le roi refusa toute nouvelle audience à Valperga et an
1) Dépêche florentine, du 24 août 1493, publiée par Buser.
2) Boselli, Storie Piacentine, II, 270.
le projet*. Un nouvel envoyé de Ludovic, Maffeo Pirovano, venait d'arriver à la cour. Charles VIII, en déplacement de chasse à Saint-Mathurin-de-Larchant, montait à cheval, le 3 août 1493, lorsqu'on lui annonça Pirovano. Il voulut le recevoir à l'instant même, en ami qu'on attend, sans aucune étiquette, et se mit à causer familièrement avec lui ; le prince de Salerne servait d'interprète. Le duc d'Orléans, qui faisait partie de la chasse, s'avança pour annoncer au roi des envolées d'oiseaux, Charles VIII ne lui répondit même pas, et s'éloigna en causant, d'un air riant, avec l'envoyé milanais, à qui il confiait ses plaintes sur Tatlitude du roi d'Espagne. Le duc d'Orléans se montra froissé de ces mystères et de ces procédés*. Ce jour-là mème^ le prince de Salerne raconta l'incident de Trivulce à Pirovano, qui se hâta d*en informer le duc de Barî. Ludovic écrivit aussitôt à Naples pour déclarer à Trivulce qu'il savait tout, et le mit en demeure de s'expliquer. Trivulce dut, à deux reprises, le 21 septembre et le 23 décembre, écrire à l'impérieux maître de Milan des lettres de quasi-soumission que Ludovic daigna enfin agréer le 31 janvier de Tannée suivante *. Le sort était jeté ; Charles VIII appartenait à Ludovic, il comptait sur le concours de TEmpire *, il approuvait hautement le mariage de Bianca Sforza. De concert avec une influence nouvellement éclose à la cour, celle de l'évèque de Saint-Malo, Guillaume Briçonnet, qui attendait de la guerre bien des profits matériels, surtout le chapeau de cardinal, et qui poussait aux préparatifs avec un zèle fébrile etindiscret', l'envoyé milanais, de venu l'inspirateur
1) Rosmini, ViedeJ.-J. Trivulce, II, 196.
2) Delaborde: Romanin, Storia documentata di Venezia, V, 29 et s.
3) Rosmini, p. 198-200.
4) Delaborde. Le prince d'Orange était alors en ambassade près de Tempereur, avec Tristan de Salazar (quiUances, fr. 20977, f»» 187, 189).
5] Bpisliste, Etienne de Vesc: Cf. une lettre de lui, où il déclare avoir vu les ambassadeurs du roi des Romains et de Venise, et où il donne des
314 mSTOIRE DE LOUIS Xll
de la diplomatie fraoçaise, dirigeait les intrigues compliquées qui se poursuivaient à Rome. Belgiojoso, à son retour à Amboise, en septembre i493, demanda au roi, dès l'abord, si sa résolution était bien prise. Charles VIII, ordinairement si taciturne, comme le remarque M. Delaborde auquel nous empruntons ce récit, s'emporta: il s'étonnait que Ludovic posât encore cette question ; il parla longtemps et avec véhémence. Si Ludovic venait à lui manquer^ disait-il, il pouvait Ten faire repentir par le moyen du duc d^Orléans, et le roi de Naples offrait son concours : il énumérait ensuite toutes les démarches diplomatiques déjà faites ; il avait un trésor de guerre de cinq à six cent mille ducats, pour les premiers frais ; il allait mettre sur pied à Noèl toutes ses forces, s'établir lui-même à Lyon et en Provence Belgiojoso eut
quelque peine à le calmer.
Les ducs d'Orléans, de Bourbon et leurs partisans renoncèrent h discuter avec le roi, Louis d'Orléans ne songea plus qu'à se préparer au commandement en chef, qui semblait devoir naturellement lui incomber^ ; du reste, ses jeunes amis, d'avant la guerre de Bretagne, rentraient avec joie dans un couranl irraisonné de chevalerie et de batailles : le sire de Sandricourt, Louis de Hédouville, prit la tôto du mouvement romanesque et des démonstrations. Au mois de juillet 1493, il achète trois grandes cornettes, mi-parties soie et or, de diverses couleurs^ qui vont être distribuées par le duc*. Au mois d*aoùt, il organise une fête chevaleresque, à jamais célèbre, dont Orléans, le hérault d'armes, nous a laissé le mémorable récit '. Le château de Sandricourt, près de Pontoise, devenait
nouvelles du roi d'Aragon (analysée dans le Catalogué de,,, lettres autographes, vente du 13 déc. 1884, Et. Charavay, n»36).
1) Delaborde.
2) TU, Hédouville, 45.
3) Le Pas d* Armes de Sandricourt, impr. gotb. contemporaine : la Bibliotbèque nationale de Paria en possède un exemplaire magnifique, imprimé
PKÉLIMINÂIRES DE LA CAMPAGNE DK NAPLES 315
le conservatoire et l'école de la chevalerie. On nV entrait pas sans payer son tribut de quelque passe d'armes, comme au temps des chevaliers errants, sous Tœil des dames, nourrisses de chevalerie, dont un sourire servait de prix.
Dis gentilshommes vinrent trouver le roi à Malesherbes, comme aux temps antiques, et lui soumirent un programme ainsi conçu: c< Les dix chevaliers, le 15 septembre, attendront, la lance au poings près de Sandricourt, pour défendre la barrière périlleuse contre les dix chevaliers qui se présenteront lespremiers. Le lendemain, dès Taube, ils sortiront du château au son du cor, et iront se combattre les unsles autres enun carrefour ; les dames désigneront les vainqueurs. Les deux jours suivants, les dix héros combattront individuellement quiconque se présentera, à courte lance et jusqu'à treize coups d'épée, sans qu'il soit permis de tuer le cheval de son adversaire. Les écus des chevaliers resteront, pendant ce temps, suspendus à la porte du château. Enfin, après ces quatre jours de combat, les chevaliers iront dans la forêt voisine errer et chercher des aventures, tout le monde pourra venir en demander. »
Charles YIII autorisa la publication de ce programme dans tout le royaume ; le 24 août 1493, le cartel fut publié à son de trompe dans Paris. Les fêtes de Sandricourt réussirent au delà de toute attente. Le bérault Orléans pendit au ch&teau^ le 12 septembre, les écus des concurrents. Le lieutenant du duc d'Orléans, Robinet de Framezelles, son maréchal des logis Guillaume de Méry, y brillèrent particulièrement, ainsi que Jacques de Dinteville, son grand veneur son ami Guillaume de Montmorencys et même Claude de Rabodanges, devenu capitaine de Meulan.
sur vélia avec dix miniatures. Une nouvelle édition en a été donnée récemment par M. Vayssiôre (Paris, Wiilem, 1874). Cf. Wulson de la Coiombière, Théâtre d'honneur , t. I, p. 147 et suiv. : fr, i436, f, 104 (copie ancienne), 1) Du Chesne, Histoire de la maison de Montmorency ^ p. 355.
316 HISTOIRE DE LOUIS Xn
Tout se passa conformément au programme, mais avec un luxe inattendu. Du 16 au 20 septembre^ pendant cinq jours, ce fut une vérilable ivresse de combats, conformes aux règles de Tart les plus pures. Après trois combats, à la barrière périlleuse, en présence d'un grand nombre de dames et de demoiselles, au milieu de tambours et de trompettes, on aborda, le second jour, vers cinq heures du soir, le combat à la foulle, dans le quareffour ténébreux^ qui continua toule la journée du lendemain. Le 19, à neuf heures du matin, on inaugura les combats seul à seul, contre tous venants. Trente combats se succédèrent ainsi. Que de noms, alors obscurs, et prononcés, à cette occasion, pour la première fois, qui, bientôt, allaient devenir illustres! Mais aussi, on peut le croire, que de lances brisées, que de chevaux abattus, que de chevaliers désarmés ! Enfin, le 20^ les chevaliers sortirent tous vers sept heures du matin, et se répandirent dans la forêt, pour y chercher des aventures. Nous devons dire qu*ils trouvèrent partout des valets portant des vins fins, de Thypocras, des sirops ou juleps, des confitures, etc. Les dames offraient ces douceurs de leurs blanches mains. Après les combats, tout le monde, hommes et femmes, se réunit en une seule cavalcade que reçut au château M"* de Sandricourt mère*. Le château offrait un spectacle incroyable. Une table de cent ouze couverts, dressée dans la cour, avec force torches et falots, attendait les gentilshommes^ et Dieu sait si Ton y épargna les viandes, le vin et Tamour ! En même temps résonnaient une foule de tambours et d'instruments. Six dames ou demoiselles normandes et huit françaises, en beaux atours,
procédèrent ensuite à la distribution des prix. Pendant huit jours, on vécut ainsi dans l'enivrement des combats errants,
1) La dernière miniature de l'édition gothique représente M"** de Sandrirourl sortant du chiUeau au-devanl de ses hôtes. Au premier plan, un chevalier arrive, perlant en croupe une dame sur un cheval blanc.
PRÉLIMINÂlRiiS DE LA CAMPAGNE DE NAPLES 317
des barrières périlleuses^ des amours plus périlleux encore. Depuis Taube jusqu'à minuit, les tables, constamment servies, portaient les mets les plus exquis. Une population de près de deux mille personnes : chirurgiens» médecins et apothicaires, selliers, armuriers, jp/wmactVrs, couturiers, etc., remplissait le château, buvant sec et mangeant bien. Cette fête dépassait toutes les autres ; depuis les temps du roi Artus et de ses héros de la Table Ronde, depuis les Lancelot du Lac, les Gauvain et les Palamëde, on ne connaissait rien de pareil. C'était une résurrection ! C'était le roman réalisé ! Roman, il est vrai, qui coûta quatre à cinq cents livres par jour à son auteur. M. de Sandricourt s'y ruina ; mais un pareil détail n'altëré point la bonne humeur d'un jeune chevalier'. Au moment de passer les Alpes, Sandricourt se trouva posséder encore la plus belle paire de chevaux de l'armée, des chevaux si merveilleux que Louis d'Orléans se les fit amener expressément pour les voir*...
Cependant le duc de Bari, agité, inquiet, fébrile, pressait très vivement le roi. Le moindre incident le tourmentait. Il trouva mauvais que le roi allât faire, en Bretagne, un voyage de prise de possession, pourtant bien nécessaire. Il apprenait avec souci la rentrée en scène du personnel turbulent de la maison d'Orléans et les indiscrétions commises pour le mystérieux projet de cession d'Asti.
Le 1*' novembre, il chargeait Un agent de protester chaleureusement contre de « prétendus griefs » du duc d'Orléans : « maintes fois, disait-il, nous avons offert de prouver que nous ne voulions rien de contraire à la justice et à la raison».
1) Vayssière, ouvr, cité, p. XIV. Sandricourt devint un des amis du roi (Le loyal serviteur)^ au service duquel il venait de passer (Vayssière, p. XI).
2) TU. Guibé, 5 : Comptes de trésorerie du duc d'Orléans. En revanchoy Louis d'Orléans accorde à Sandricourt, en novembre 1 493, une graliGcation de 100 écus d'or (Vayssière, p. XXX).
318 HISTOIBK DB LOtJlS XU
Il certifiait, une fois de plus, que Charles VIII ne trouverail personne plus dévoué que loi ^. Pour rassurer son ami, Charles VIII crut devoir faire une démarche formelle près da duc dOrléans et lui proposer nettement de céder tout ensemble le comté d'Asti et ses droits sur le Milanais, en échange d*uDe pension annuelle. Louis répondit, avec beaucoup de dignité, que, pour servir les intérêts du roi, il n'hésiterait pas à verser tout son sang, mais qu'abdiquer ses droits lui semblait un sacrifice fort inutile, nuisible même; c'était se priver bénévolement du meilleur moyen de tenir Ludovic en respect pendant Texpédition qu*on préparait*. L^avenir ne montra que trop la justesse de cette prédiction.
Le roi possédait une artillerie superbe qu'il avait pris soin, en 1492, de faire admirer à Tambassade vénitienne', mais il lui fallait de Targent. Les 2,400,000 livres de tailles ne suffisant plus, il avait dû, en avril 1492, demander un supplément de 800,000 livres\ Outre une somme de 600,000 liv. réunie par des expédients de Briçonnet, Charles VIII, fort éloigné de se faire une idée exacte des dépenses nécessaires, comptait, cette année encore, sur un supplément de 800,000 livres et sur un concours de 200,000 promis par Ludovic \ Qu'importait d'ailleurs? il n'écoutait plus aucun conseil ; il suivait sa passion, surexcitée par des conseils intéressés. Belgiojoso faisait merveille. Le roi était enivré, « enragé », selon l'expression des envoyés florentins, c< ardent et constant comme personne », écrivait
1) Cherrier, I, 373.
2) Desjardins, 343, 265.
3) Rapport fie Contarini, dans Albéri : Baschel, Diplomatie vénitienne, 2Si : Boularic, Institutions militaires de la France, 362.
4) K. 74, il : Tit. Amboise, 145. Dans une lettre datée de Tours, le 8 octobre, les trésoriers de France exposent au roi qu'ils ont trouvé avec beaucoup de peine à emprunter 60,000 lif . Ils le pressent de mettre ordre aux finances, la situation ne pouvant se soutenir (rr. 2554, 1, f* 103).
5) Aless. Benedetti.
PRÉLIMliNAlRBS DE LA CAMPAGNB DE NAPLES 319
Belgiojoso lui-même. Il ordonna d'exécuter de grands travaux dans les Alpes ^ pour assurer à Tartillerie et à Tannée un passage direct par le pays de Saluces*. Il envoya à Gènes, qu'il considérait comme française, un émissaire préparer la nolisationou la construction de bâtiments*.
Malgré tout, le roi de Naples se flattait encore de rompre raccord de Milan avec la France. Connaissant les dispositions naturelles du duc d^Orléans, il ne pouvait pas croire, ou plutôt il feignait de ne pas pouvoir croire que le premier danger d*une descente française ne fût pas pour Milan ; quant à lui, il disait se fier à la valeur de ses troupes, à la mer, à Téloignement ; il faisait fonds sur les dispositions connues de TEspagne. En réalité, selon l'observation de Guichardin, il voyait l'avenir très sombre : il ne pouvait comparer son armée et son budget aux ressources de la France, « pépinière de soldats prêts à tout braver pour la gloire de leur roi » ; il constatait tous les jours son impopularité. Les prophéties même entraient en lice contre lui ; tandis qu'un livre de prédictions, récemment découvert à Gênes, annonçait sa prochaine disparition', des prédictions analogues couraient la France. Un poète de Bordeaux avait déjà écrit : « Charles fera si grand batailles, qu'il conquerra les Itailles, en Jeru~ salem entrera, et Mont Olivet montera \ » Du moins, Ferdinand se défendait avec énergie. Il s'adressait à toutes les cours d'Europe : le 12 novembre il chargeait, en termes, pressants, son ambassadeur à Milan de nier très vivement les sentiments d'hostilité qu'on lui attribuait, à lui et aux Florentins, contre le duc de Bari; il niait particulièrement
1) Rozier Historial.
2) Delaborde.
3) Guichardin: Commines: Flori, De hello italico.
4) M. de la Pilorgerie , Campagne et bulUlins de la granle armée^ u'» 3 : Delaborde, p. 313.
320 HISTOIRE DK LOUIS Xll
avoir fait aucune offre au duc d*Orléans. Il protestait d'uu extrême dévouement au duc de Bari, d'une grande amitié pour le cardinal Ascagne, malgré les torts de celui-ci ^ Le 5 décembre, il écrivait à son ambassadeur à Rome de remercier le pape de son ardeur à lacroisade : « L'expédition dont les Français nous menacent, disait-il, serait la mort de ritalie et la porte ouverte à l'invasion turque ; il appartenait au pape de Tempécber. Le duc de Bari, ajoutai t-il, en boa italien y tutta via bon italiano, se dit sans cesse notre bon fils, optimo figlio^ et juge à leur aune les Français. L'Espagne, TAngleterre, TEmpire prennent parti pourNaples. » Ferdinand déclarait avoir toujours entretenu avec la France, du temps de Louis XI, les rapports les plus cordiaux, et ignorer les griefs du roi actuel. Il rappelait le refus dlnnocent VIII d*accorder à la France Tinvestiture de Naples et priait le pape de conserver cette vieille tradition '. Alexandre VI n'en avait garde, il était de ceux qui croient habile d'obéir aux courants, quels qu'ils soient, pour les commander ; au fond, il ne se sentait pas plus rassuré que Ludovic sur l'issue d'une entreprise dont le programme officiel comportait en première ligne la réforme de l'Église, et il craignait bien d'y recevoir quelques coups ; mais il partageait sur Charles VIII l'opinion généralement répandue» à la tète d'hommes d'armes de la plus superbe bravoure, prêts à verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang, Charles VIII, fougueux lui-même et brave, serait irrésistible. Seulement, on pouvait compter sur son esprit volontaire et borné, sur son incapacité à diriger sérieusement une vaste entreprise ou à soutenir un long effort. Charles arriverait comme une trombe, il passerait de même. L^habilcté consistait à se garer et à se tenir prêt pour lever le
1) Trinchera, Codice^ lï, p. II, p. 305.
'2) Trinchera, Codice, 11, 11, 322, 32ô, 328.
PBÉLIMINAIRES DE LA CAMPAGNE DE NÀPLES 321
premier la lèle après la bourrasque, Mais ce calcul, bon pour le pape, n'était pas très pratique pour Ferdinand.
Charles VIII, d accord avec Ludovic, prit Gênes pour base de son expédition; virtuose do la chevalerie, il désirait, du reste, raccourcir les voies de mer et comptait bien aller à Constantinople, en traversant l'Adriatique dans sa partie la plus étroite.
Gênes, fidèle à son esprit ombrageux d'indépendance, et surtout à ses divisions, aimait médiocrement le gouvernement milanais, et se plaignait des marchands milanais, des difficultés qu'on éprouvait pour les paiements à Milan*. Elle se plaignait aussi d'une protection insuffisante contre les Vénitiens* et les Niçois ^ Elle entretenait avec Naples de bons rapports. Au mois de novembre 1493, le roi de Naples amnistia les prisonniers génois, embarqués sur ses galères * ; il écrivit, le 6 janvier 1494, aux Génois, comme à des amis et alliés, pour les prier de ne pas laisser leur ville devenir une place d'armes contre Naples. Il apprit, pourtant, quelques jours après, que Ton hâtait en France les armements et que le délégué français venait de traiter à Gènes pour l'armement de vingt-quatre galères à raison de cinq cent cinquante ducats Tune ^
L'ambassade napolitaine n'avait^ pas quitté Tours. Ferdinand essaya encore d'envoyer en France un ambassadeur spécial, Pandone, pour offrir à Charles VIII un cens annuel, et acheter, à n'importe quel prix, ses conseillers. Il était trop tard. Son envoyé trouva la rupture accomplie, l'ambassade
1) Lett. des Anciens et du conseil à Ludovic, 13 novembre 1493 : Arch.
de Gênes, Liitcrarum r^
2) Arch. de Géiies, id., 22 oct. 1493.
3) Arch. de Gônes, id.^ 14 nov. 1493.
4) [d.f 22 nov. 1493, lettre des Génois lui demandant, nen contid^raUuH de nous et du s«' Ludovic, » d'étendre cette faveur à deux galères restées en dehors de la mesure.
5) 16 janvier 1494 ; Triuchera, p. 418.
napolilaiac' cougcdiéc, et oq le reconduisit à la frontière. L'anibassadour napolitain à Milan subit le même sort*.
Lv vieux prince déployait, d'ailleurs, une grande activité. Il mit loulos s«\s forces sur pied, el, comme il se méfiait de la fidélité de ses sujets, il arrêta un plan de campagne extrêmement habile et extrêmement hardi : il voulait marcher, le long de l'Adriatique, sur la Romagne, forcer le pape à la neutralité, s'avancer h travers les domaines du duc de Ferrareen donnant la main h Florence et à Venise, de là entrer en Milanais, chasser Ludovic, libérer Jean Galéas. Il savait que ce plan, probablement inspiré par Trivulce, trouverait en Lombardie de chaleureux concours ; or, la disparition de Ludovic assurait la paix de l'Italie *.
Une attaque d'apoplexie* emporta en trois jours Ferdinand, le 25 janvier 1494, à l'âge de soixante-onze ans.
1) Arch. (le Milan, Poterne estere, Fnincta; lettre de Belgiojoso, 8 févriar 1494. — L*; bruil coiirail môme qu'il voulait faire empoisonner Ludovic {Relations dcô ainhussadeiirs florentins),
2) Delaborde.
3) Guichardin.