‹ Histoire de Loius XII (volume 2)Chapitre 3 sur 24 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

MARIAGE DE LOUIS d'oRLÉANS

Dans sa vie active et errante, Louis XI eut rarement une année plus agitée et plus remplie que Tannée 1473; ce fut aussi Tune de ses années sombres. La rumeur publique accusait le roi de la mort de son frère * ; on l'accusait de la mort de Nicolas de Calabre, qui venait de disparaître subitement, peu après la rupture définitive de son projet d'union avec la fille aînée du roi '... Louis XI se réjouit des horreurs du sac de Lectoure et des massacres ; il fait arrêter le duc d'Alençon C'est alors qu'il demande pour sa fille la main de Ferdinand de Naples, le rival de la maison d'Anjou, et qu'il se voit repousser par ce prince bâtard*. Un cercle de haine semblait aussi, à l'intérieur, se former autour de lui, comme autour d'un homme capable de tous les crimes. Louis XI s'en aperçoit et commence à s'effrayer. Il fait enclore Amboise de remparts menaçants ^ Il est assailli de craintes supersti-

1) Louis XI dut envoyer au duc de Bretagne une ambassade solennelle, composée de Jean Popincourt, Bernard Lauret, Pierre Gruel, de Tarchevéque de Tours et de Tévôque de Lombez, pour s'en disculper (fr. 10237, 115), et le 3 mai 1472, Yves du Fou écrit à Louis XI qu*il a pris Cognac et que l'abbé de Saint-Jean, complice de la mort du duc, va être exécuté à Bordeaux (Fonds Bourré, 0. 36).

2) Nicolas touchait, en 1469, 12,000 liv. de pension (Fonds Bourré, 0.3). Il mourut le 13 août 1473.

3) Desjardins, Négociations, T. I, p. 162, 163.

4) Fr. 25714, 183-187. Patentes du 18 juin 1473, constatant que le roi habile avec la reine le château d'Amboise, où leur ûis Charles <( et autres

2 IIISTOIUE DE LOUIS X\l

lieuses ; les mauvais augures semblent se multiplier. Son sanctuaire de Ciéry devient la proie des flammes ^ Il se rend à Alençon, et voilà qu'à son passage 30US une tour des remparts, une pierre tombe, le frôle et déchire sa robe. Epouvanté, Louis XI se jette aussitôt à terre, trace une croix sur le sol à cet endroit, la baise dévotement, et emporte la pierre coupable, pour l'envoyer en ex-voto à l'église Saint- Michel '. Sa colère fit, un moment, trembler toute la ville ; heureusement, Tristan l'Hermite réussit à découvrir et à arrêter les imprudents qui avaient laissé tomber la pierre ; quelque temps après, on les relâcha, en constatant leur innocence'. Mais le roi prit la résolution de hâter la conclusion de tout ce qui lui tenait à cœur.

La duchesse d'Orléans, ruinée et prévoyant peut-être des complications entre la France et la Bretagne, cherchait à réaliser quelque argent. Le roi exigea d'elle son scellé pour les négociations qu'il voulait ouvrir avec la Bretagne; il continuait, par-dessus tout, à se préoccuper de l'alliance traditionnelle, de l'amitié des ducs d'Orléans et de Bretagne; il délégua, en juillet, aux conférences de Senlis, le chancelier Doriole et le comte de Dammartin, son favori du moment, pour traiter définitivement avec la cour de Nantes ; Dammartin s'y rendit dès la fin de juin *.

Rassuré de ce côté, au moins pour le moment, Louis XI

noz eofTans » sont nés. On a enclos le ch&teau pour la sûreté du roi et... contre la peste...

1) Lemaire, Anliquitet,.,^ p. 125.

2) Jean de Troyes.

3) Chronique des ducs d^Alencon (fr. 19866).

4) Antoine de Chabannes, comle de Dammartin, né en 1411, mort le 25 déc. 1488, ancien compagnon de Louis XI dans la Praguerie, puis rallié à Charles VII, enfermé à la Bastille à Tavènement de Louis XI, puis rentré eu grâce. Il traversa Orléans le 25 juin (Arch. municip. d'Orléans, ce. 667).

MARIAGE DE LOUIS d'oRLÉANS 3

voulut en finir du mariage de ses filles et de la famille d'Orléans.

Après un long séjour dans la forêt d'Orléans, où il força quantité de cerfs, de sangliers et autres fauves*, il se rapprocha de Blois, et c'est des environs de cette ville qu'il eut le cynisme d'écrire, le 27 septembre, à son compère Dammartin, la lettre suivante :

M Monsieur le grant maistre, j'ay veu voz lettres et, en tant que touche voz affaires, je ne les oubliray point, et aussi n'oubliés point les miennes. Je vous envoyé vostre despesche que Pierre Cleret vous porte. Monsieur le grant maislre, je me suis délibéré de faire le mariage de ma petite fille Jehanne et du petit duc d*Orleans> pour ce qu'il me semble que les eniïans qu'ilz auront ensemble ne leur coûteront gueres a nourrir, vous advertissant que j*espere faire ledit mariage, ou autrement ceulx qui yront au contraire ne seront jamais asseurez de leur vie a mon Royaume; par quoy, il me semble que j'en feré le tout en mon inlencion. Et, touchant le logis do voz gendarmes, de quoy vous m'escripvés, je les mectré en si bonne garnison que serez content de moy. Et a Dieu, Monsieur le grant maistre. Escript a Selommes, le vingt septiesme jour de septembre. Loys. Tillart*. »

\) Gaguin. a Aussi flst il les defTences des chasses, dont il se delecloit grandement, si exprès et si rigoureuses qu*il estoit plus remissible de tuer un homme qu'un serf ou un sanglier. » (Seyssei), et il y avait tant de fauves qu*une année, les loups, dans un rayon de six lieues de Meiun, étranglèrent et mangèrent 19 personnes et en blessèrent d*autres {CcUal, Bourré, par Vaesen, n^ 1210 : lettre des gens des comptes). Le 16 octobre, Louis XI était à Cléry, en pèlerinage (Ordonnances^ XVII, 592, 593), le 30 octobre, à Jargeau (td., 594, note).

2) Procédures politiques du règne de Louis A'//, p. 915. Cette lettre, écrite sur un morceau de simple papier, selon l'usage du roi, est si étrange qu'on douta de son authenticité; l'authenticité fut certifiée dnns une enquête, en 1498 (Procédures, p. 917), par Du Bouchage, les secrétaires Etienne Petit et Jean Âmi, Pierre de Sacierges, le maréchal de Gié, tous

4 HISTOIRIf: DE LOUIS XII

Élevée loin de son père, au fond du Berry, dans la sombre forteresse deLinières, la malheureuse enfant, sur laquelle son père s'expliquait si étrangement, croissait en bonté, en perfectionmorale,en piété; mais, comme beauté, comme perfection physique, on ne pouvait plus se faire d'illusions. Louis XI ne s*en faisait pas; il tenait seulement à en conserver officiellement. Il n'avait pas voulu encore voir sa fille et il ne désirait pas qu'on la vît; il allait jusqu'à affecter de Toublier. Dans des lettres patentes du 18 juin 1473, il déclare, en parlant du château d'Amboise, que son fils Charles « et autres nos enffans » y sont élevés; or, Jeanne n'y paraissait pas. Louis XI affectait parfois, en public, d'interroger sur son compte le sire de Linières; celui-ci, bon courtisan, ne manquait pas de répondre qu'on exagérait; si le roi, disait-il, voulait voir sa fille, il ne s'apercevrait seulement pas de ses infirmités. Le roi se le tenait pour dit et ne poussait pas plus loin les investigations *. Mais d'autres avaient vu Jeanne, et ceux-là s'indignaient qu'on formât le projet de la marier. Un homme de rien, un certain Jean Drouyn, fauconnier du roi, fort en faveur près de son maître, osa môme lui dire que, s'il voulait voir sa fille comme, lui, Drouyn, Tavait vue, cer-

fort compétents. Sur Du Bouchage, on peut voir la naonographie de M. de Mandrot, et notre notice sur le maréchal de Gié. Jean Ami, secrétaire de Louis XI, de Charles VIII et de Louis XII, homme de confiance d'Anne de Beaujeu, méritait aussi toute créance (Procéd.t p. 1050). Etienne Petit a joué un rôle très considérable. Quant à Pierre de Sacierges.il est fort connu comme chancelier. Pierre Cléret, homme d'armes, chargé en cette qualité d'escorter en 1475 le sire de Roussy (Arch. municip. d'Orléans, CC. 668), était rhomme de Dammartin et de Louis XI; il allait de l'un à l'autre porter leurs communications : c'était un dauphinois, multum sagnx; d'abord serviteur de Dammartin, il entra au service de Louis XI, qui lui donna une charge en Dauphiné et l'envoya en mission pour les affaires du comte de Bresse (Proc, p. 918). Le roi lui donna la terre de Torcy en Brie, qu'il conféra, après la mort de Cléret, à Etienne Petit (X»» 9318, 186). i) Procédures polit. y p. 1059.

MARIAGE DE LOUIS d'oRLÉANS 5

tainement il ne songerait pas à la marier'... C'est à Dammartin que répondit Louis XI.

Marie de Clèves reçut à Blois la visite du roi, qui lui fit des ouverlures décisives ; elle s'excusa d'y répondre sur la nécessité de consulter son conseil. Louis XI lui demanda qui étaient ces gens-là, et Tinvita à ne pas se préoccuper de leur avis. Bientôt, Marie de Clèves reçut les plénipotentiaires de Senlis, Doriole ' et Dammartin, chargés de lui confirmer la volonté du roi. Dammartin et Doriole ajoutèrent que rien n'ébranlerait le roi et qu'il fallait obéir.

La douleur, le désespoir de la duchesse débordèrent. Abandonnée par la Bretagne, vaincue, isolée, elle ne pouvait se résoudre à pousser si loin Tobéissance. Son cœur maternel bondissait de honte et d'angoisse. Tout le personnel de la maison remarqua son expression de douleur muette, après la visite des agents du roi ; on en devina le motif aussitôt.

La duchesse quitta Blois pour se réfugier au château, plus solitaire, de Saint-Laurent-des-Eaux. Doriole et Dammartin vinrent Vy revoir, et lui parlèrent sur le ton le plus violent et le plus dur. Louis XI se tenait dans les environs, sous prétexte d'un pèlerinage à Cléry. Ses envoyés n'admirent pas de discussion; ils répétèrent impérieusement Tordre royal, menaçant la duchesse, en cas de refus, de jeter son fils dans un monastère, de ruiner la famille d'Orléans. La pauvre mère protestait avec énergie ; elle avait compris, jusqu'alors, disait-elle, que le roi

i) Jeanne de France j p. 76, 77 : Procédures politiques^ p. 1003, 1059. Elle n'était pas sortable, dit Saint-Gelais.

2) Pierre Doriole, ancien maire de La Rochelle, avait, d'abord, compté, comme Dammartin, parmi les adversaires du roi et les amis de la Maison d'Orléans. Pendant la guerre du Bien Public, il était attaché au duc de Guyenne. Dammartin le fit connaître au roi, qui l'apprécia et l'employa. Mais Doriole, devenu chancelier, trahit son peu d'enthousiasme pour les violences du roi et tomba en disgrâce.

b HISTOIRE DE LOUIS XII

ne parlerait que de M"^ Anne ; quel souci, son fils, arrivé à hge d'homme, aurait-il d'une femme comme celle qu'on lui proposait? C'en était fait de la Maison d'Orléans!... Elle se désespérait, a Ne vous chaille, Madame, repartit le fin Doriole ; tant que le roy vivra, — il lui fera bien vouloir*. » Guyot Pot, le sire Jean de Blanchefort', envoyés aussi par le roi, vinrent successivement joindre leurs instances, leurs menaces à celles des deux précédents délégués. Marie de Clëves, au désespoir, privée depuis un an de son conseiller Mornac, racontait ces scènes à son favori Rabodanges. Elle connaissait la lettre du roi à Dammartin; du moins, elle disait connaître le machiavélisme du roi, qui voulait, par ce mariage, détruire, faire défaillir [destruere et sopiré) la Maison d'Orléans, sachant bfen que le jeune Louis n'y consentirait jamais, et qu'en tout cas, Jeanne n'aurait jamais d'enfants. Elle résistait ; Blanchcfort revint une seconde fois, avec l'ordre formel du roi d'emporter coûte que coûte l'engagement de la duchesse. Il eut avec Marie une scène do la dernière violence. Il lui dit, de la part du roi, que son conseil tout entier, et nommément Guyot Pot, le sire de Vatan, Pierre du Refuge,

1) Tous les détails que nous donnons ici sans références sont extraits de notre livre Jeanne de France, duchesse d'Orléans, auquel nous renvoyons une fois pour toutes, avec l'observation que les témoignages invoqués dans Jeanne de France ont été imprimés dans notre ouvrage postérieur : Procédures politiques du règne de Louis XI L

2) Blanchefort, maire et capitaine de Bordeaux, devenu chambellan et maréchal des logis de Louis XI; il épousa Andrée de Noroy, morte en i50i. (Tit, Mauvoisin, n<* 2 : Clair. 224, 415). Lui-même dut mourir avant 1495, car il n'assiste pas au mariage de Françoise de Blancbefort, le 13 déc. 1495 (Cluir. 223, «^45). Une de ses ûlles épousa François de la Roche, seigneur de Chftteauneuf, une autre Jean Brachet, fils de Jean Brachet, baron de Maignat (Clair. 224, 421, 4tl),et une autre le sire de Gaucourt (Clair. 224, 400. Cf. id., 391). Louis XII ne lui conserva point rancune, car, en 1513, il fit chambellan ordinaire François de Blancbefort, seigneur de Saint-Janvrin, qui avait épousé Renée de Prie (Clair. 225, 455).

MARIAGE DE LOUIS d'oRLÉAXS 7

Michel Gaillard, Louis Ruzé, l'engageaient à céder. Blanchefort en vint mémo nu langage le plus insultant et le plus effroyable : si la duchesse refusait, le roi ferait « trancher les testes )) de ses serviteurs ; elle-même, on la chasserait du royaume, on la renverrait sans sa dot, sans son douaire, sans un sou vaillant, dans son pays, à ses bords du Rhin; on lui retirerait son fils. Marie de Clèves répliqua, avec emportement, qu'elle ne se souciait point des tètes de ses gens; le roi pouvait les couper toutes, « il ne m'en chault pas d'une maille ». Quant à son fils, elle ne le quitterait pas; partout où on le mènerait, elle s'attacherait à lui comme son ombre; si on la renvoyait, elle coucherait sur le seuil de la porte. On parlait de la chasser du royaume... Eh bien, elle trouverait, au dehors, des parents, des amis !

Au fond, la duchesse ne pouvait se figurer que Louis XI voulût pousser la violence à ses dernières extrémités. Jusqu'à présent, devant ses cris, le roi avait paru ne pas insister : « Je me suis toujours trouvée bien avec cet homme de roi, disait-elle à Rabodanges en lui racontant la scène , de parler haut, de crier; aujourd'hui, dans cette question, réussirai-je?... »

Elle ne réussit pas. Suivant la prédiction du roi, elle vit arriver le jeune Dunois, Guyot Pot, tous ces courtisans intéressés, dont le roi avait eu soin de Tentourer; tous épouvantés de ridée de perdre leurs pensions, leurs biens, tous la suppliant, la conjurant de consentir au mariage. Ils lui représentèrent que, réellement, elle se perdait et qu*elle les perdait avec elle; les deux futurs étaient si jeunes qu*avant la consommation de leur mariage bien des événements pouvaient se produire; pour le moment, si la duchesse refusait son consentement, le roi allait passer outre, entrer dans les voies de la force, et la duchesse, alors, arriverait au même but malgré

elle. Rabodanges, présent à ces supplications^ s'y joignit ^ La duchesse céda enfin; séance tenante, les envoyés du roi firent rédiger un engagement, dans une forme sommaire et extralégale. La duchesse y apposa son nom. Afin de donner à l'acte comme une apparence de validité, on y mentionna, à la hâte, la présence des envoyés du roi.

Cet engagement, en matière aussi solennelle, ne présentait aucune des garanties requises par la coutume, pour assurer la validité des contrats. Point de témoins réguliers ; c'était une simple cédule, sans caractère authentique, sans intervention des notaires présents, de sorte que Marie de Clèves put croire que l'apposition de sa signature ne la liait pas définitivement. Les envoyés du roi, satisfaits du résultat de leur mission, n'en demandèrent pas davantage. Ils firent, séance tenante, dresser par leurs deux notaires expédition authentique de la pièce, et partirent '.

1) Jeanne de France, p. 74.

2) K. 554, XV, 6. u Madame la duchesse d'Orléans, tant pour elle que pour et ou nom de mons. le duc d'Orléans, son filz, et soy faisant fort pour lui, a conclud, juré, promis et accordé le mariage de madame Jehanne de France, seconde fille du Roy, avecques mondit s*" le duc d'Orléans, et a promis, oudit nom, de fere sollempnizer et acomplir ledit mariage en face de saincte église touteffoiz qu'il plaira au Roy. Item^ et en faveur duquel mariage, le Roy a promis et accordé de donner a madite dame, sa fille, par manière de dot, la somme de cent mil escuz d'or, du coing dudit s' a présent ayans cours, laquelle somme il fera paier bien et loiaument a trois termes, a chascun la tierce partie, dont le premier terme et paiement se fera a Tanuel et au

our de la sollempnizacion des nopces et les autres deux tierces parties es deux années proucbaines après ensuivans. Item, et de laquelle somme de cent mil escuz, ou de ce qui en aura esté paie, mondit s' le duc d'Orléans pourra disposer de la tierce partie a son plaisir, sans que icelle tierce partie chée ne viengne an restitucion après la dissolucion dudit mariage. Item, et les deux pars d'iceulx cent mil escuz, ou de ce qui en aura esté paie, comme dit est, seront amployez et convertiz en acquisicion de terres, qui sera le propre héritage paternel de madite dame. Et ou cas que madite dame yroit la première de vie a trespassement, mondit s' d'Orléans joira, durant le cours de sa vie, desdits acquestz qui auroient esté faiz ou des deux pars de ce qui auroit esté paie de ladite somme de cent mil escuz. Et, après son

MARIAGE DE LOUIS d'oRLÉANS 9

Deux jours après, le 22 octobre 1478, le chancelier Doriole arrivait à Orléans ; il resta dans la ville une huitaine de jours. Les bourgeois firent tout pour lui plaire ; chaque jour, on lui offrit du vin, qu'il accepta *.

Quant à la Maison d'Orléans, on juge de la rumeur qui s'y produisit à la nouvelle de Tévénement. Les serviteurs inférieurs, originaires de Blois et attachés à leurs princes

trespaSy lesdits acquestz, se faiz estoient, ou lesdites deux pars de ce qui auroit esté paie, retournera aux enfuns et autres héritiers de madite dame Jehanne. Item^ et au cas qu*apr<fs le mariage consumé et acomply, moud, s' d'Orléans yroit le premier de vie a trespas, madite dame Jehanne, lille du Roy, aura et prandra, durant le cours de sa vie, par forme de douaire, la somme de six mil livres tournois de rente, qui lui seront assises en bons lieux et sceurs, avecques logeis sceur, honneslete {sic) et convenable selon son estât, lequel devant se pourra prandre, c'est assavoir trois mille livres tournois sur les terres de l'appanage et les autres trois mil livres sur les autres terres et s'^'^ de mond. s' d'Orléans qui ne sont point deTappanage. Item, et donnera le Roy a madite dame Jehanne, sa Qlle, robes, habillemens et joiaulx de nopces, ainsi qu'il appartient a fille du Roy. Item, et entend mad. dame d'Orléans que, par cedit traicté, soit expressément dit que en riens ne sera préjudice au dot, douaire et autres droiz qu'elle a par le traictié de son mariage et autrement sur les terres de feu mons' d'Orléans et qui lui appartenoient au temps de ses espousailles ; aincoys dUceulx droiz elle joira paisiblement, selon les contraictz sur ce faiz, et non obstant ce présent traicté. Desquelz articles madite dame a esté contente et les a acceptez, en remerciant très humblement le Roy, et lui suppliant que, ainsi qu'elle a voulu et désiré obtempérer a son bon plaisir, il lui plaise avoir elle, son filz et toute la maison en sa bonne grâce et singulière recommandacion, et tenir la main a l'augmentacion et entretenncment d'icelle, en ayant consideracion que, sans son bon aide, ladite maison ne pourroit bien faire et qu'ils vouldroient et qu'il appartient pour l'enlretennement d'une telle dame comme madite dame sa ôlle. Fait a Saint Laurens des eaues, le xx® jour d'octobre, Tan mil CCCC soixante et treze, es présences de mess'* les chancellier, grant maistre d'ostel, gouverneur de la Rochelle, Blanchefort, mareschai des logeis, tous conseillers du Roy et autres. Ainsi signé : Marie de Cleves. Collation faicte a l'original, ledit xx® jour d'octobre, audit an, mil CCCC soixante treize, par nous, Raguier, Corckere, (Orig., pap. in-f°; au dos du deuxième feuillet, de la même écriture, note ainsi conçue, avec des ratures : « Et ad ce tenir nous, ledit Loys, duc d'Orléans, o ladite auctorité que dessus, et par ladite deliberacion que dessus, avons obligé, etc. ». 1) Arch. municip. d'Orléans, CC. 667.

depuis deux ou trois générations, élaicnl exaspérés; ils no parlaient de rien moins que d'enlever le jeune duc cl de le transporter en Bretagne \ Mais on n*osait plus même compter sur le duc de Bretagne! Le 23 octobre, Louis XI, pour remuer le fer dans la plaie, écrivait à la duchesse ce billet aussi brutal qu'ironique :

<c A nostre cbcro et très amée tante, la duchesse d*Orleans.

« Ma bonne commère, ma mye, je vous renvoyé par ce porteur vostre seellé que m'aviez envoyé pour Bretaigne, pour ce qu'il n'est pas bien a Tapetit des bretons et veullent que les nostres et les leurs soient tout ung et que Tappoinctemcnt, qui derrenierement fut fait a Senliz entre moy et eulx, y soit compris. Je vous en envoyé ung tout fait ainsi qu'il fault qu^il soit. Je vous prie que le vueillez signer et faire sceller et le m'envoyer, afin que je puisse fournir lesdits scellez ainsi que j'ay promis: et adieu, ma bonne commère. Escript a S. Martin de Candé, lexxni^jour d'octobre. Lots. Bastart. »

Écrasée, Marie de Glèves dut faire publier dans ses domaines, et avec son adhésion, Tacte fatal qui réconciliait la Bretagne avec le roi. Contrairement à tout usage, les patentes du bailli de Blois, qui portent cette promulgation, relatèrent le texte même du billet du roi, afin de témoigner, aux yeux des peuples, de la violence que subissait la duchesse '.

Marie de Clèves, de Saint-Laurent-des-Eaux, se rendit à Chftteauncuf. Immédiatement tout fut prêt pour une conclusion définitive. Entourée' de son conseil, de son trésorier et d'une partie de sa maison, il lui fallut recevoir à Châteauneuf la demande officielle de Louis XI. Avec un cynisme triomphant, Louis XI déclara publiquement que les filles de

1) Jeanne de France, p. 75.

3) Jeanne de France, p. 82 à 88,

MARIAGB DE LOUIS d'oRLÉANS It

France avaient d'ordinaire une dot de 100,000 livres (chiffre, en effet, de la dot promise par lui en 1464)*, mais que, comme sa fille Jeanne n'était pas aussi belle qu'eussent pu le souhaiter le duc d'Orléans et sa mère, il lui donnerait cent mille écus d'or. Du reste, il fit à sa fille Anne la mémo faveur*,

L'flge des deux futurs, la nécessité d'obtenir des dispenses à cause de leur parenté ne permettaient pas de songer à un mariage immédiat. Louis XI voulut néanmoins tout conclure à rinstanl, et, le 28 octobre, il fit dresser à Jargeau par deux notaires un acte authentique, constatant que « Madame d'Orléans accordait le mariage de M""® Jeanne de France avec Monseigneur Louis d'Orléans ». Il se munit d'une expédition de cet acte', et le lendemain^ 29 octobre, il envoya les notaires, accompagnés de Tévèque d'Aire, à Chàteauneuf. Ils y trouvèrent le chancelier Doriole, venu d'Orléans au rendez-vous. L'un des notaires, nommé Dixomme, donna lecture à la duchesse et à son fils, en présence des principaux serviteurs de la Maison \ de l'acte de la veille, puis Tévèque d'Aire, maître Tristan d'Aure% demanda à l'enfant s'il voulait prendre pour femme Madame Jeanne; on s'empressa de

i) Commines, édition Lenglet Dufresnoy, II, 411. Les fîlles de France, même, n'avaient souvent que 50 ou 60,000 francs (Ms. Dupuy, 196, 81 v«, conclusions du procureur du roi). Cependant la duchesse de Bourbon, sœur du roi, avait reçu 100,000 écus (i</.,99).

2) Diiclos, Histoire de Louis XI, II, 121.

3) Bibl. de TArsenal, ras. 38», P»« 151-157; Dupuy, 751, P» 28; Recueil de Léonard, p. 467; Lenglet Dufresnoy, III, 270, etc.

4) Sont inscrits comme présents, au procès verbal : Charles d'Aubeville (lire d'Arbouvilie), le sire de Vatan, Pierre de Cissé, archidiacre de Dunois, et Michel Gaillard, Guillaume de Villebresme, Jean Vigneron, conseillers et secrétaires de la duchesse.

5) V. Gallia Christianay I, c. 1163, Le roi l'envoya, Tannée suivante, en ambassade en Bretagne (Dupuy» Histoire de la réunion de la Bretagne, I, 432).

constater, dans le procès-verbal, que le duc et sa mère déclaraient « vouloir s'en tenir à ce qui était conclu ». Le même procès-verbal constata, selon le formulaire d'usage, que le duc agissait spontanément, en pleine et entière liberté; on ajouta même que le jeune duc, quoique enfant, possédait une raison et un esprit au-dessus de son âge, qui lui permettaient d'apprécier la gravité de l'engagement accepté par lui. Puis les deux notaires signèrent et se retirèrent *.

Le contrat consistait essentiellement dans la déclaration de l'article 1", à savoir que le mariage est dès aujourd'hui conclu, juré et accordé. Il ne reste qu'à le faire solennîser, et les deux parties réciproquement s'engagent à réclamer son accomplissement à toute réquisition, moyennant les autorisations ecclésiastiques.

Quant aux stipulations financières, le roi se montrait très large. Il donnait 100,000 écus d'or de dot, payables comptant, à charge de remploi en immeubles dotaux pour deux tiers, l'autre tiers devenant la propriété personnelle du duc d'Orléans ; en cas de prédécès, le duc avait droit à l'usufruit de toute la fortune, Jeanne, au contraire, ne recevait qu'un douaire de 6,000 livres de pension assise « en bons lieux et surs... », avec un logis également sûr et en rapport avec sa situation. Naturellement, le roi se chargeait, en outre, de pourvoir sa fille d'un trousseau, de « robes, habillemens et joyaulx de noces, ainsi qu'il appartient à fille de roy »*. Cette grosse affaire à peine réglée, Louis XI procéda, sans façon, dans le village de Jargeau, au mariage de sa fille Anne. Singulier lieu que ce village pour célébrer les noces d'une fille

1) Louis ratifia ainsi son contrat, le 29 octobre 1473 {Commines, édition Lengiet Dufresnoy, III, 275 et s. : reg. du chancelier Doriole, fr. 10187, 86 et s. : Arsenal, ms. 3843, 1°" 157-158 v«). Les deux notaires furent les mêmes pour tous les actes, Jean de AtieuaiSy prêtre du diocèse de Comminges, curé de Soupresse au diocèse d*Âire, et Ânt. Disomme.

MARIAGE DE LOUIS d'oRLÉANS 13

de France ! Mais on se trouvait là sous les yeux de la duchesse d'Orléans, et quelle honte pour elle, quel abaissement, après avoir dû accepter Jeanne pour belle-fille, de voir immédiatement marier Anne, qu'elle convoitait, avec un simple cadet de Bourbon, l'ancien fiancé de sa fille !

Ce second mariage se fit fort simplement ^ Louis XI prit les choses de plus haut. Par lettres patentes datées de Jargeau, le 3 novembre, il annonça qu'à la sollicitation de Pierre de Beaujeu, il lui faisait l'honneur de lui accorder la main de sa fille Anne. Pour justifier son choix, il rappelait Textraclion de la Maison de Bourbon, le dévouement de plusieurs de ses membres à la cause du pays, Talliance du duc actuel de Bourbon avec une fille de France, les services de Pierre, fait prisonnier à Lectouro quelques années auparavant par Jean d*Armagnac *. Le même jour, le sire de Beaujeu remercia le roi 'par un acte également public, où il reproduisait le texle même des lettres royales *.

Dans son genre, ce second mariage ne semblait pas moins surprenant que le premier. Agé de trente-quatre ans, Beaujeu, sans seigneurie, épousait la fille aînée du roi, de vingt-trois ans plus jeune que lui, et opulemment dotée. Quant à lui, il comptait sur la possession du Beaujolais, jadis promis par son frère pour le mariage avec Marie d'Orléans; mais, maintenant, le duc de Bourbon se prétendait délié par un changement de mariage, et refusait de rien délivrer.

La petite ville de Jargeau se mit en frais de fêtes rustiques, afin de célébrer un si grand événement. Pour se livrer enliè-

1) V. notre notice sur Anne de Finance, duchesse de Bourbonnais, Le trailé de mariage d'Anne de France a été publié, dans les {'ditions de Commines, par Godefroy et Lenglet Durresnoy.

2) On possède encore rengagement autographe que Pierre dut, à ce propos, souscrire au comte d'Armagnac (fr. 10237, 189).

3) Exp. orig., Dupuy, 581, 134.

14 UISTOIHK DK LOUIS Xll

remenl à la joie, le chapilre de Téglise ajourna les offices de la Toussaint ^ Mais Louis XI ne resta que peu de jours et reprit le cours de ses voyages*.

Ce qui venait de s*accomplir laissa dans la Maison d'Orléans un trouble profond. Le premier résultat fut de la brouiller peu à peu avec la Maison de Bourbon. Le duc Jean de Bourbon, de fort mauvaise humeur, dut s'exécuter, malgré tout, et délivrer le Beaujolais à son frère en avril 1476'. D'autre part, Marie de Clèves lui réclama vivement le montant d'une dette de 12,000 écus d*or, contractée jadis envers Charles d'Orléans, et elle finit par lui envoyer une assignation *.

Quant à Louis d'Orléans, malgré son âge, il ne tarda pas à écouter les conseils de ses serviteurs et à s'éloigner de sa mère, bien qu'il n'eût pas d'autre appui. Il protestait de toute sa force contre le mariage qu'on lui avait imposé % et, à plus

1) Boutet de Monvel, Études historiques sur la viHe de Jargeau : f abl>é Duchâteau, Souvenirs historiques de la ville de Jargeau, Orléans, 1874 p. 32.

2) Le 9 et le 10 novembre 1473, il était à Dampîerre (Ordonnances^ XVII, 594, 595), château de Jean de Cugnac, panetier et valet de chambre du jeune duc. Jean de Cugnac épousa en 1475, Jeanne Bataille, demoiselle d*Anne d'Orléans, et reçut, à ce propos, de la duchesse un don de 300 livres (lat. 17059, 183, 184).

3) Le roi intervint, et le duc, après de longues résistances, céda le Beaujolais par patentes du 3 avril 1475, que Pierre publia le 19 avril 1476. Le 11 mars 1475-76, le duc de Bourbon signa une protestation formelle contre

la violence qui lui extorquait son consentement {Preuves de La Mure, III, 207, 208-210).

4) Tit. Orléans XII, 795, 796.

5) Saint-Gelais et Bouchet {Annales d'Aquitaine) prétendent que Louis protesta régulièrement devant des notaires et des gens de bien « au desceu du roi » que jamais il n'accomplirait ce mariage. Mais Sainl-Gelais, très partial, et qui n'était point lémoin oculaire, raconte tous ces faits par ouïdire, et s'est visiblement inspiré des dépositions du procès de divorce pour tout son récit des événements antérieurs à 1498. Tout le monde savait que Louis d'Orléans ne voulait pas du mariage. Toutefois, sa protestation verbale selon Sainl-Gelais, notariée selon Bouchet, n'a jamais été retrouvée n produite.

Page 1