CHAPITRE XXII
DeRMÈHËS ANNÉES I)E CuARLES VIII
Charles VIII revenait à Lyon * avec la pensée bien arrêtée de ne s'y arrclor que pour fourbir contre Naplcs de nouvelles armes. Malheureusement, le traité de Verceil n*avait pas déblayé le terrain en Lombardie ; Gommines, qui s'en élail fait Tentrepreneur, se multiplia vainement pour en tirer parti : après une ambassade personnelle à Milan, avec Rigrand d'Oreille, pour « seurté du traictié... et solliciter d'acconiplir les articles' », où il n'obtint que la restitution de quelques tapisseries et de quelques-uns des livres perdus à Fornoue ', il sollicita et accepta d'être envoyé seul à Venise, pour achever le règlement. Son entrée fut fort modeste; il trouva les prévenances et la courtoisie habituelles, rien de plus. Le Sénat, exaspéré contre Ludovic, et, par conséquent, mécontent de Commines, laissa les propositions de paix quinze jours sans réponse : à la fin, le 17 novembre, il répondit que (( la République ne se trouvait pas en guerre ni en rupliin» ouverte avec le roi », et refusa toute autre explication que cette» déclaration laconique ^ Commines partit'; au retour, il voulut prendre sa revanche par une visite à Vigevano; il n'y fut pas plus heureux. Avec beaucoup de politesse, Lu-
1) « Sain, gaillard, joyoux et triomphant », dit Brantôme (II, 319).
2) QuiUanco d»» liigauld, seigneur d'Oreille, en Auvergne (Collection Bastanl, 973;.
3} Porlof. Fonlani(ni, {»;iiomont du 24 d«»cembre.
V) Arch. (Ip Vi'Fiiso, Snirto^ô, 198 v». Cf . Kervyn de Lettenhove, 111,98.
5) Le L'C) (lécemltro, le doge proclama la mesure qui annonçait, ordinaire- FiiLMit, de nouveaux armements : il défendit toute vente de chevaux dans la cavalerie lat. 101-42, f" X^),
DERNIÈRES ANNÉES DE CHARI.BS VIII (1495-1498) 335
dovic 3e moqua de lui, aussi nettement que possible ; il lui refusa toute audience particulière, mais II lui offrit de belles promenades. Sur ies bords du Tésin, on fil voir à Commines des remparts, improvisés au moment où tout le monde croyait le duc d'Orléans en marche sur Milan; on ne lui dissimula aucunement qu'il aurait suffi au duc d'Orléans de paraître sousles murs de Milan pour que les portes s'ouvrissent d'elles-mêmes : des officiers de l'nrmée milanaise s'empressèrent de lui indiquer, d'une manière fort intéressante, les points stratégiques du pays, les positions dont le duc d'Orléans, disaient-ils, n'avait pas su tirer parti : l'un de ces officiers alla jusqu'à so moquer tout haut de ce que l'armée française n'eût pas profité de sa victoire, à Fornoue, pour anéantir l'armée italienne' . C'est Commines, lui-même, qui nous rapporte ces détails, avec amertume. Jusie châtiment de ses intrigues pour sacrifier Louis d'Orléans nu duc de Milan, pour paralyser l'action militaire, et engtiger le roi, dans un but de pur intérêt personnell A son retour à Lyon, l'infortuné diplomate trouva ses adversaires triomphants, tous ceux qui médisaient de la politique de Verceil, au pinacle : » On me lava bien la tête », dit-il. D'autres que lui avaient commis d'aussi fortesbévues, mais son excès de zèle et de finesse permit k tout le monde de se décharger sur lui ; il devint le bouc émissaire des ressentiments contre Ludovic, et il ne put, malgré son talent, se relever du discrédit, de la déconsidération, qui le frappèrent depuis lors. II fit comme Talleyrand : il écrivit ses Mémoires, Mémoires spirituels,éloquen(s, importants, toujours nécessaires à consulter, mais qu'il n'est pas indispensable de croire aveuglément...
A Lyon, le roi se trouva fort empêché de prendre les mesures nécessaires pour sauver Naples; partout, à l'intérieur comme au dehors, il ne rencontrait qu'obstacles.
IjCnmmines, 11,352,451, 482.
*V)6 niSTOIRB DK LOUIS XII
Alexandre VI travaillait avec ardeur à une ligue contre lui, non pas de toute l'Italie *, niais de toute TEurope. Dès le mois d<' décembre, il fut entendu que, dans la prochaine campagne, le roi de Naples opposerait à Charles VIII une résistance héroïque, que le pape quitterait Rome, que la ligue lèverait des troupes formidables. L'empereur y adhérait; Alexandre VI pressait l'Angleterre et TEcosse*. En même temps, Maximilieu protestait contre le traité de Verceil, par un manifeste aux Génois, où il réclamait leur « ancienne et indubitable dépendance de TEmpire » : il leur reprochait de déserter, à la fois, la cause italienne et la cause impériale, d*aider la France contre TEglise, il leur ordonnait de rentrer dans la ligue et déclarait les absoudre du serment prêté pai* eux à la France ^
Charles VIII n'avait pourtant pas beaucoup à se louer des Génois; au contraire. Malgré sa promesse, Ludovic n'avait pas arrêté les deux vaisseaux nolisés par le roi de Naples : et, le 2 novembre, il envoya expliquer au roi que cette question soulevait de grands principes de liberté commerciale; on no pouvait pas empêcher deux vaisseaux de trafiquer, « on verrait s'il était possible de veiller à ce qu'ils ne s'engageassent pas au service de Ferdinand », — sans violer les principes*. Le même jour, précisément, Charles Vlll, impatienté, écrivait pour réitérer sa réclamation*.
En réalité, on se gênait fort peu. Les deux vaisseaux avaient été nolisés par ordre du gouvernement génois et par
1) (jozzadiFii, Memorie pcr la vita di Giov. Il de' Bentivogli, doc. n»63. -J) Bref (lu 17 décembre (ital. 1441).
'A) Ij'ttre (lu <i(''(^(Mnbre {id,).
4; InstrucLiûiJs du 2 novembre 14U5 (Arch. de Milan, Militare^ Guerre, 1495).
.'); <'uvnol»I(>, 2 i)uv(.'mbre (Arch. dp Milan, Pot. Est., Francia^ Cinris-
les soins de Brice GiustiDiani, au mois d'août '. On se préparait ouvertement à la guerre, au su et avec Taide de Ludovic, qui concourait largement aux dépenses d'armement*, et, le 4 novembre, le conseil publia une défense officielle aux patrons de barques d'accepter des engagements du roi de France ou de Ludovic Sforza, pour une expédition contre Naples, conformément au traité de Verceil. En revanche, il autorisait le nolis de neuf vaisseaux pour le compte de l'Espagne', et fermait les yeux sur les nolis de Naples*. Cela ne facilitait pas la mission de Pérou de Basche et d'Élienne de Vesc, chargés d'organiser à Gênes une nouvelle expédition *. Cependant, à peine la paix signée, le duc de Ferrare avait pris ses mesures pour occuper le Chatelet; le 22 octobre, il mit sur pied une compagnie, au milieu de l'enthousiasme de ses sujets, exaltés de la marque de confiance de Charles VIII, et aux yeux desquels il passa, dès lors, pour un maître « sage, fin, adroit et bon », pour le « premier homme d'Etat d'Italie ;> ". Le 26 octobre, le conseil de Gênes décida d' « honorer son arrivée » et d'assurer un logis aux envoyés de Charles VIII \ Le duc partit, en personne, le 2 novembre, pour installer sa garnison « au nom du duc de Milan et de la France » ', et aux frais de la France '.
1) 31 juillet (Arch. du Ministère des affaires étrangères de France, (jénes^ 2, fo 226 yo).
2) Instruction du 23 octobre à Paul de Costa et Et. de Bernci, envoyés à Milan (id., fo 225).
3) U, , fo 230 vo.
4) Commines prétendit avoir enCn obtenu à Milan l'arrêt des deux navires de Ferdinand (ileui/d des autographes, fasc. 89, n» 19).
5) Sanudo, p. 655.
6) Diario Perrarese, c. 313.
7) xMinistère des affaires étrangères, Gênes 2, f« 230 v*.
8) Diario Perrarese,
9) K. 76, 12 : paiement, à Tanabassadeur de Ferrare, de 3501., selon le traité de Verceil (16 octobre 1496).
poison italien *. Nous n'insisterons pas sur un sujet, qui a suscité, du reste, bien des études, et que nous n'avons pas ici la mission d'approfondir. Bornons-nous à constater que la maison du duc d'Orléans paya largement son tribut*. La cour ne se montra pas plus indemne...
Avec un goût très vif pour Tarchitecture, la musique, la peinture •, Charles VIII, en dépit de Tétat de plus en plus précaire de sa santé, n'avait point trouvé, dans sa croisade, le chemin de Damas. Au milieu des Lyonnaises, il oublia un peu trop Naples..., il s'oublia lui-même*. La cour entraîna à sa suite, dans ses déplacements, une escorte de pauvres filles, plutôt dignes de suivre les armées, selon leur habitude..., et qui, pourtant, tenaient un rang en quelque sorte reconnu'.
1) Liber de Podio^ d*Et. Médicis, publié par Chassaiog, 1, 265 : « morbum neapolitanum ». En Italie, on l'appelait « mal français » {Cronica di Cremona, dans la Bibliotheca historica italianaf II, 191 : Burcbardi Diarium, II, 581, 518 ; Gohori, fo 29 v« : Alvisi, Cesare Borgia duca...^ p. 41 : le D' Renault, La Syphilis au xve siècle),
2) Même le maître de chapelle, René Menart, conseiller ducal; un Luquois, un servant de la chapelle; un chevaucheur, un huissier, un gentilhomme du roi... (TiL Orléans, XIV et XV, 973 à 995 : Joursanv., 868).
3) Fr. 26105, p. 1235 : Clair. 307, fo 111 : cf. K. 73, 6 : Vente d^autogr. 21 janvier 1884, Etienne Charavay, n» 77 : Tiraboschi, Sloria délia litleratura iialiana^ VI, 129. Pérugin devint célèbre en France. Le poète Jean Robertet écrit '< soubz une meschantepaincture,faicte de mauvaises couleurs et du plus mcschant peindre du monde, par manière d'yronnie :
Pus n'approchent les faiclz maistre Rogier Du Perusin qui est si grant ouvrier, Ny des painctres du feu Roy de Cecille...
En perspective est ung peu inutille...
Rogier, ajoute-t-il, peint comme on le fait à Saint-Lô pour les hôtelleries ffr. 1717, fo95).
4) Dans le Yeryicr d'Honneur j un poète, chantant le retour de Naples de Charles VllI, engage, en termes cyniques, les dames u à se remettre en état. » Charles VIII se fait traduire par son lecteur Guillaume Tardif les Facéties du Pogge (Voir l'édition Montaiglon, Paris, 1878, 8o).
5) Louis d'Orléans leur donne des gratifications, notamment à Jeannela-Follp (fr. 2Gl()5, no- 121 i, 12^1 : Tit. Orléans, 995; celte dernière, pour
DERNIÈRES ANNÉES DE CHARLES VIlï (1495-1408) 341
C'était bien le cas de dire, une fois de plus, de ces pèlerins de Rome : Qui multum neregrmantury raro sanctificantiir.
Aux témoignages d'une grande licence, se mêlaient ceux d'une piété très vive, et des préoccupations philosophiques, littéraires, très élevées. La présence de saint François de Paule, sa sainteté si simple et si profonde, son prestige, ses conseils, exerçaient sur les princesses une influence extraordinaire* : la reine, Anne de France, Jeanne de France, Louise de Savoie*, professaient pour le saint ermite un véritable culte. La dévotion se trouvait à la mode.
Louis d'Orléans, la santé déjà fort atteinte par ses épreuves de jeunesse, revenait d'Italie très éprouvé, lui aussi : les fièvres de Lombardie, si longtemps prolongées, les rudesses du siège de Novare lui avaient laissé un affaiblissement, dont il ne se remit jamais, et dont nous constaterons plus d'une fois, dans la suite, les tristes effets. Se montra-t-il plus sage que le roi? Nous n'oserions l'affirmer. Brantôme, le chroniqueur attitré, et sans doute bien informé, de ces côtés particuliers de l'histoire, nous dépeint Louis comme « bon compagnon, aimant fort les dames. » Son retour près de Jeanne de France lui servait d'excuse. Du moins, comme le dit Brantôme', il était discret : il n'avait pas la vantardise de son aïeul Louis P', il ne parlait pas... Les difficultés de sa situation vinrent en aide, sans doute, à sa vertu.
En arrivant à Lyon, il achète deux livres d'heures « en parchemin et en moulle* ; » il en achètera encore deux autres, en
s'en retourner à Paris, et sur la recommandation de M. de Nevers et du maréchal de Bourgogne).
1) Lat. 10860, i0856, 18320, passim,
2) C'est en son honneur que Louise de Savoie appela François son fils, e futur François I®' [Procédure de canonisation).
3) Femmes galantes ^ Discours VII.
4) Laborde, Les ducs de Bourgogne, III, 7223.
juillet 1496, qu'il fait couvrir de velours rouge et orner de fermoirs d'argent. Il achète cinq patenostres d* or ^. Dans les
deux années qui vont suivre, il multiplie officiellement les œuvres pies, et nous n'appelons pas seulement œuvres pies les dons habituels, courants, à des monastères" ou à des églises^, ni les hautes ou basses messes, avec mille cierges, dans les couvents de Lyon*, mais des œuvres vraiment particulières : aumône à un pauvre religieux, pour faciliter ses études de doctorat, don de trente-cinq sous au sire de la Marck «pour jeûner avecqnesluy le joursaint Sébastien, etaussypour luypromettre qu'ilne mangeroit ledit jour que avecqnesluy *. » Il fait payer à un de ses clercs de chapelle une amende de 40 sous pour être entré éperonné dans le chœur de Saînt- Dizier, et il la lui rembourse^ Son chancelier, Denis Le Mercier, se livre sans doute aussi à de fortes éludes, car il se fait prêter, par la bibliothèque de Blois, le livre appelé « Abas Joachin ))\
Il est certain que Louis d'Orléans ne rapportait point de Lombardie les mémos impressions que son aïeul Louis I*^, dont il venait d'imiter, de si loin, la conduite. Louis P% en contractant ce que Ton appelle aujourd'hui « un mariage d'argent, » s'était donné un beau-père ambitieux^ intrigant, arlisan de sa fortune et prêt à la poursuivre indéfiniment. Etourdi par un milieu, tout nouveau, de banque, d'argent, d'affaires et de jouissance, Louis T' s'y était jeté à corps perdu,
i) Labonie, 7224, 7230-7232, 7242 : TU. Du Refuge, 64.
2) (Carmes do Lyon et (l'()rléans, Clarisses de Bourg.
3) GiinWl'Averdoij, curé de Saint-Dizier de Lyon (Comptes de 1496: Joursanvault^ 330'.)).
4) TU. Du Refuge, 63. Le duc tient à Lyon un en Tant sur les fonts du baptême, le 8 janvier (i'I., G2).
5) Tit. Orléans, 995.
0) Tit. Orléans, 991.
7) KK 902, f» XXVI.
en y apportant le prestige de son nom. Son petit-fils ne connut que le revers de la niédaille: à voir de près dans Ludovic Sforza, objet de sa haine et de son niépris, beaucoup des procédés qui avaient subjugé et déchaîné, si j'ose ainsi dire, son aïeul, il les prit en aversion profonde. Il avait pu, en Lombardie, raffiner ses goûts intellectuels et artistiques, mais il en revint converti pour jamais à la simplicité, à Téconomie, à la frugalité, au goût des choses intellectuelles, à la bonhomie et à la loyauté. Il en revint aussi, peu partisan d'un pouvoir trop absolu des rois; il voyait assez à quelles futiles circonstances tiennent les destinées d'un pays, quand elles dépendent d'un seul homme...
L'excès des caprices de Charles VIII devait, du reste, déterminer un mouvement général de réaction. Louis d'Orléans, qui s'y était toujours attendu, tenait à ne pas s'éloigner du roi*.
1) Des actes, signés de lui, constatent sa présence à Lyon, le 12 janvier {Tit. Orléans, XIV, 948), et le 3 février (fr. 20379, p. 59); mais les actes ducaux portent rarement l'indication du jour. Le secrétaire Cotereau, à cette époque, contresigne tous les actes du prince. Des patentes ducales, datées de Blois, février 1495 (ancien style), figurent au registre KK 897, f» 237; mais ces patentes ne sont que la grosse d'une décision du grand conseil ducal, resté à Blois, et portent la mention : « G. Dernier, à la relation du conseil ». Cotereau dressa le 10 janvier 1495 (1496) Tétat des étrennes payées par le duc à sa maison et à celle du roi le l**" janvier (Tit, Orléans, 953) : nous y remarquons les mentions suivantes : «< Les tabourins suyces du roy... Ung joueur de cor estant au roy... Ung autre tabourin... : » plusieurs ménestrels et tabourins de la ville de Lyon : les « filles de la court » (6 écus couronne).
Dans le compte de trésorerie d'octobre-décembre 1496 {TU, Orléans, 991), nous relevons les dépenses suivantes : Pour menus plaisirs à Lyon, 87 livres, 107 livres, 23 livres. Parmi les Dons et Récompenses : Jeannot Didani, dit le More, homme d'armes de la compagnie Ligny, arrive de Naples à Lyon ; le duc l'envoie au roi pour lui porter les nouvelles. Le Poullalier envoie au duc une tirasse, pour chasser aux grives. Claude de Louvain (ou Louan), aumônier, donne, au nom du duc d'Orléans, 7 livres 5 sous « a un prestre, qui a baptisé l'enfant de Jehan de Paris, paintre du Roy, et a la fenme qui porta ledit enffant que mondit seigneur taint sus font ; a chascun deux escuz au soleil, valiant ladite somme de vu 1.
La morale du traité de Vcrceil fut de rendre à M. et M™* de Bourbon et au duc d'Orléans une influence très considérable. Le duc de Bourbon semblait plus régent qu'au temps de sa régence *. Le roi se montrait froissé de voir Ludovic éluder cavalièrement les principales clauses du traité et agir en adversaire plutôt qu'en allié. Le roi de Naples conservait à sa solde trois carraques de Ludovic; Charles VIII n'obtenait pas les deux galères promises et, avec de Fargent, ne pouvait rien se faire donner à Gênes. Ludovic continuait, pourtant, à prolester de son dévouement, et se plaignait à son tour. En vain, Commines et le médecin Théodore de Pavie" insistaient près de lui : le comte François Sforza, donné en otage conformément au traité de Verceil, avec un autre Milanais, s'en mêlait aussi ". . . François Sforza était conduit, comme un prisonnier de guerre, à la suite de la cour, sous bonne garde ; Ludovic trouva cela mauvais, et répliqua en priant qu'on laissât à son cousin une certaine liberté, « avec les moyens de rester à Lyon sans trop d'ennui et d'incommodité » *. De son côté, Charles VIII réclamait vainement les otages spéciaux garantis par le traité de Verceil, pour assurer la fidélité de Gênes elles paiements dus à Louis d'Orléans. Le 24 janvier i 4i)G, Ludovic écrit que, selon les prévisions, Adorno a refusé de donner son fils et que Luc Spinola s'est dérobé aussi; Ludovic
V s. t. » : un don de 36 s. à un pauvre archer blessé; une dépense secrèto de 72 sous, dont le duc n'a pas à rendre compte.
1) Le [)oète italien Nagonius chanta cette influence en termes très lyriques (lat. 8133) : « El duca de Borbon governava quasi la Fransa », dit une noie italienne de 149ù (ital. 14H). Seul, Louis d'Orléans ne semblait pas hostile à Suinl-Malo : MM. de Bourbon, de Cié, de Graville voulaient proGter de son impopularité pour le faire disparaître. La reine appuyait Graville (Perret, Soti'^'j... sur L. Mdlct dt* Graville y pit'ces n«« 16, 17).
2) Appelé « messire Théodore » dans la lettre du 17 décembre 1495, publiée par M. Kervyii de Letlenhove, Lettres et Négociation$...jUj 240.
3) /'/.,p. 2il.
4) /rf., p. 242.
DERNIÈRES ANNÉES DE CHARLES VIlï (1495-1498) 345
promet de continuer ses bons offices près des Génois*, mais il ne manifeste aucun souci d'envoyer les otages ou de donner les sûretés promises au duc d'Orléans.
Charles VIII n'accepte ni les réclamations ni les faux-fuyants de Ludovic; il lui écrit qu'il va remettre François Sforaa au duc, comme garantie des 50,000 ducats. Ludovic répond en protestant et en distinguant : selon lui, son cousin François est un otage « général », qui ne peut point garantir des obligations spéciales, il parait blessant que « ce comte )> devienne le gage d'un versement d'écus". Ludovic se plaint aussi que le duc d'Orléans retarde la restitution des biens confisqués à des Milanais, en Astesan. Le roi écrit qu'il ordonne à Louis de traiter « gracieusement les otages » et de rendre les biens', mais Louis ne veut se dessaisir des otages que contre le versement des 50,000 ducats.
Tout ce qui concerne Asti présente un caractère irritant : le roi avait laissé là, avec ses instructions particulières*, le grand adversaire du ducde Mi lan, Trivulce, institué lieutenant général du duc d'Orléans. Trivulce était redoutable à tous les titres : il possédait notamment, de l'autre côté du Milanais, sur la frontière suisse, le fief de Musocco, et on lui prêtait le projet de s^ rendre pour négocier avec les Suisses contre le Milanais. Il est certain qu'il entretinttoujoursdes rapports amicaux avec les cantons suisses, et qu'avec les Suisses à Musocco, à Asti avec des troupes françaises, il tenait le duc de Milan dans une sorte
1) Il invoque les souvenirs de Gié« de M. d'Argenton et du président de Paris (Ganay), comme témoins des difdcultés soulevées à ce sujet (Kervyn de Leltenhove, t. III, p. 105).
2) !•' février (id., 106).
3) Lyon, 17 janvier (Arch. de Milan). Il semble que Louis avait fait vendre au moins quelques-uns de ces biens, en partant d'Asti.
4) Fr. 25717, 174. Lyon, 28 janvier 1495-96; paiement d'un messager envoyé à Asti pour mander Trivulce près du roi, avant le retour de Charles VIII en France, et d'un autre envoyé à Venise.
3i6 HISTOIRE DE LOUIS XII
d'étau. Ludovic chercha à s'entendre avec lui, à se réconcilier, à lo conquérir, mais bien inutilement*. Asti, par le fait, tendait, de plus en plus, à devenir le véritable quartier général de la France en Italie, tellement que le roi pressentit le duc d'Orléans sur un nouveau projet de cession, non plus à Ludovic Sforza cette fois, mais à la couronne de France. Il lui offrait, en échange, des domaines situés en France '.
Les doux premiers mois de Tannée 1496 se passèrent à Lyon, en négociations diverses, sans grand résultat. Pendant ce temps, Ferdinand de Naples signait avec les Vénitiens le traité du 21 janvier 1496, qui mettait à sa disposition leur flotte, le marquis de Mantoue et des forces importantes. La nouvelle armée de la Ligue, soutenue par le pape, acclamée par toute rilalie, s'ébranla vers la fin de février.
Du côté de Pise, se produisaient bien d'autres incidents. Malgré Tordre formel et réitéré du roi de rendre Pise, Sarzana, Sarzanolla, Piolra-Santa, aux Florentins, restés ses seuls alliés, et dont il tirait beaucoup d'argent, les capitaines refusaient (Tobéir. Robert de Balsac, seigneur d'Entragues, qui occupait le poste le plus important, le commandement de Pise, donna le signal de la désobéissance^. Entragues, attaché en dernier lieu à la fortune du duc d'Orléans, était un de ses chambellans*; naturellement, on trouva de suite à la cour
1) Rosmini, t. II, p. 222.
2) Note sur la situation en 1406 (ital. 1441 : Diarii di SanulOf 1, c. 19).
3) V. Ch»*rri<T, lUataire de Charles VJÏI. Le 10 janvier, le duc de Bourbon écrit formellement aux Florentins qu'on tiendra rengagement de leur restituer les forteresses (Arch. de Florence, Atti publici, Cartapenze, t. VI : communication de MM. Gorrini et P° Santini).
A) iiolMTt do Halsac, scig.^.eur des baronnies d'Entragues et de Jays, avait (H»'î envoyé en ambassade par Louis d'Orléans {Catal. JoursanvauU^ 4i-i), (jui l'appréoi-iit fort. Les ms. fr. 26106 et 26107 contiennent de nom- [)rpuses pHMives de» son ém^rprie administrative. Son plus grand titre de faveur était de tenir à M. de Graville, qui avait épousé Marie de Balsac d'Kiitra^'ues (i^eroux de Lincy, V/V (V Anne de Bretagne, t. II. p. 115).
DERNIÈRES ANNÉES DE CHARLES VIÎl (1495-1498) 347
des personnes pour répandre le bruit d'une intrigue du duc d'Orléans. Il n'en était rien, pourtant; jamais le duc d'Orléans n'avait cessé de préconiser l'alliance florentine, à laquelle il se montrait fidèle. La nouvelle attitude du roi, hostile, ou, du moins, très ferme à l'égard de Ludovic, très pacifique pour le reste, attestait l'influence de MM. de Bourbon et d'Orléans, et l'évacuation de Pise marquait le point le plus essentiel de cette politique. Nous ne voyons donc pas par quels motifs Louis d'Orléans aurait encouragé D'Entragues dans une voie de désobéissance, oti, lui-même, en de plus graves circonstances, avait si énergiquement refusé d'entrer . Sans doute , Entragues se conformait à des suggestions plus personnelles, et, en tout cas, il ne pouvait compromettre, par sa conduite, que son chef immédiat, Louis de Luxembourg, comte de Ligny, capitaine général des lieux occupés, qui ne le désavouait pas. Au reste, le caractère d'Entragues n'était point de nature à inspirer une grande confiance. Sorte d'aventurier, plein d'une ambition ardente, il avait jusque-là vécu d'intrigues et de variations; sous le règne de Louis XII, il montra, dans le poste de sénéchal d'Agenais, une activité inquiète. La fortune de sa famille continua à croître par les procédés les plus douteux : son fils s'enrichit en enlevant une fille de l'amiral de Graville et devint, grâce à ce bruyant scandale, seigneur de Malesherbes et autres lieux ; son petit-fils épousa Marie Touchel, la maîtresse de Charles IX, et de ce mariage naquit la fameuse Henriette d'Entragues, qui couronna les exploits de
sa maison par son rôle près du roi Henri IV
Revenons à Amboise, avec Charles VIII, au commencement de mars 1496. Louis d'Orléans profita du retour de la cour pour aller à Blois* et à Orléans. Il y emmena sa femme Jeanne, vis-à-vis de laquelle il conservait l'attitude la plus correcte. Il
1) De Blois, il écrit deux fois au roi {Tit. Orléans, XIV, 977, 978).
348 HISTOIKE DE LOUIS Xll
se montra plusieurs fois avec elle, notamment à un grand dîner que donna le roi, au château d'Amboise; à cette occasion, le duc et la duchesse d'Orléans passèrent même, côte à côte, plusieurs jours chez le roi*. Louis profita de ce répit pour mettre ordre à ses affaires, qui en avaient un peu besoin *, et liquider les frais de l'expédition. Plus exact que le roi qui mourut sans régler ses comptes de 1495', il arrêta, dès le 10 mars, les comptes de Tannée précédente *. Il avait louché, au mois de décembre seulement, la seconde partie de sa pension, c'està-dire 22,000 livres *. Les derniers événements avaient accru les charges ordinaires de sa maison : il trouvait de grosses dettes à rembourser, des intérêts d*emprunt assez lourds à servir; pendant le trimestre de juillet-septembre 149S, ses dépenses de trésorerie, réduites à 1,000 livres pendant le trimestre suivant, s'étaient élevées à 4,000. Le chiffre des pensions annuelles se montait maintenant à 14,761 livres par an*.
Pour le reste, Louis ne pouvait que reprendre ses habitudes\
1) Jeanne de France, p. 240.
2) V. les minutes de la Chambre des comptes, KK 902.
3) Fr. 2926,f°«71 et suiv.
4) Blois, 10 mars (Tit, Orléans. XIV, 958, 962, 965).
5) Fr. 20379, p. 59. Il poursuit le paiement de la rançon de Fregosino [Catal. Joursanvault, 445).
6) Tit, Orléans, 955-965.
7) D'après le rùle des gages d'avril-juin 1496 (Tit. Orléans, XIV, 970), la maison ducale se composait alors de dix-huit chambellans, sept payés à raison de 90 I., les autres 60, Georges de Sully 45; les sept premiers étaient Montfort, Monlmorency, Jean de Louan, du Coudray, Thevray, Cbampdeniers, Pirrre Du Puy; les autres Gilbert Bertrand, Louis Picart, Noël Dehan, Joacliim Brachel, M. du Mesny, Nicolas de Louvain (ou de Louan), Jean Hébert, Jacques de Pra, Jean de Brilhac, Charles le Vanneur, Sully; quatre maîtres d'IiOtel, à 60 liv., et deux à 90 (G. des Ormes et Alexandre Malabaila) ; huit écuyers d'écurie, dont Jean Guibé, Louis de Hédouville, Jean de la Lande, François fie Guierlay, à 45 liv.; dix panetiers à 45 liv., dont Henri fie Holian, Jacques de Dinteville, François du Refuge, Lancelot du Lac; trois échansons au même prix, dont Raoulel du Refuge; trois écuyers tranchants au môme prix, dont Giresme de Malebayle (Jérôme Malabaila);
DERNIÈRES ANNÉES DE CHARLES Vfll (1495-1498) 349
A Orléans comme à Blois, il ne trouva rien de bien changé. On avait paisiblement célébré, le 8 janvier, l'anniversaire de Charles d'Orléans ^ Les Orléanais avaient érigé une statue à saint Michel, sur la tour de leur « Gros-Horloge » '. Le chancelier et le conseil du duc venaient d'opérer dans la forêt d'Orléans une grande tournée d'inspection •. On accensa quelques arpents de bois à deux individus qui se chargèrent de nettoyer un étang. Le duc fit vendre, pour 60 sous chaque, soixante-sept tonneaux de vin restés en compte *. C'est probablement vers cette époque qu'il signa une ordonnance, délibérée et enregistrée en la Chambre des comptes de Blois, pourréprimer les négligences et les malversations des officiers d'Asti.
Cette ordonnance prescrit* que, chaque mardi et vendredi, le lieutenant général d'Asti tiendra, à heure fixe, dans la citadelle, une réunion pléniëre des officiers ducaux, où tout citoyen pourra déposer ses plaintes.
En matière criminelle, il arrivait souvent que les officiers
quatre gens de finance; les gens d'église et médecins, savoir le protonotaire de Prie, payé 45 I., le protonotaire de Louvain (Louan), 30 liv., mess. Guy Saalles, 15 1. ; Jean Ghalocin* 11 1. 5 s.; Jean Burgensis et Salomon de Bombellcs, 75 1. chacun ; Jean Thomas, 37 ]., Jacques le sirurgierif 15 1.; cinq secrétaires, Jean Cotereau, Jean de Vaulx, à 45 et 30 I., Jean Hervouel (Hervoët), 30 1.; Jean le Houdoyer, Ch. Seran, à 15 liv. ; trois écuyers de cuisine et un apothicaire, à 30 1 . ; douze valets de chambre, à 22 1. (Jean MonldoulceL seul à 30); cinq sommeliers de paneterie, sept d'échansonnerie, treize queux {dont Courcoul), trois saulciers, deux fruitiers, six maréchaux des logis; les fauconniers, Ruscîgny, à 45 1., Jacques Antoine, à 36, et sept autres à 30 liv.; quatre huissiers, huit hérauts et chevaucheurs» quatre valets d*étable, sept charretiers, six fourriers : onze chantres, dont un à 45 l., et dix à 30 liv. ; soit, pour les gages d'officiers delà maison, une dépense totale de 5,720 liv. Le compte est établi et signé par Jacques de Chambray (le seigneur de Thevray).
1) Bibl. de Blois.
2) Lemaire, Anliquitez.,,, p. b09,
3) TU. Du Refuge, 61.
4) KK 902, f«» 28 vo, 30.
5)KK897,fo'»262v, 255.
350 histoire: de louis xii
ducaux remissent leur peine à des condamnés, pour motif d*iQdigence, ou simplement pour corriger le jugement. Le coddamné s'en tirait par une pétitionadresséeaujuge d*appel; ou même, sans pétition, rinsolvabilité, l'absence suffisaient pour une remise d'office par le trésorier. La Chambre des Comptes de Blois, chargée de vérifier les non-valeurs, se trouvait en présence de simples notes, impossibles à contrôler, ce qui lui paraissait un abus surprenant. En matière criminelle, d'ailleurs, rindigence n'empêche pas l'application des peines corporelles, pour lesquelles « tout le monde est riche ». Le duc rappelait donc que la justice devait, avant tout, suivre son cours, et qu'on ne pouvait admettre une soi-disant réformation des jugements par un service de trésorerie, qui avait trouvé là un moyen bien simple de colorer ses négligences. Il défend, à l'avenir, toute transaction pour un crime ou délit frappé, par la loi ou les statuts, d'une pure peine pécuniaire de cinquante ducats, et pour tout crime ou délit entraînant une pénalité corporelle, quel que fût le chiffre de l'amende : dans cesnjatières, le duc se réservait personnellement l'exercice du droit de grûce ou de composition, et déclarait tout acte contraire radicalement nul.
Pour les délits ne rentrant pas dans les catégories précédentes, le conseil ducal statuerait tous les mardis et vendredis, en séance publique, à la citadelle.
Le conseil ducal se composait du juge des impôts [judexrenarimi)^ des avocats ducaux, du référendaire, du trésorier, et des procureurs ducaux; il statuait, en dernier ressort, sur les compositions, à la majorité des voix, le juge compétent entendu, avant ou après jugement. Procès-verbal de la décision seiiiil régulièrement dressé, mentionnant le chiffre arrêté et le vote nominatif de chacun des membres du conseil.
Le iluc supprimait, en matière pénale, l'emploi des circons'
DERNIÈRES ANNÉES DE CHARLES VllI (1495-1498) 351
tances aggravantes ou atténuantes. Il recommandait d'appliquer nettement la loi aux crimes avérés, et, en Tabsence de preuves suffisantes, une ordonnance de non-lieu, plutôt qu'une demi-poursuite mitigée à tout hasard par des circonstances atténuantes.
Quant à la perception des amendes, le trésorier devra tenir, comme pour toute autre recette, des registres réguliers et clairs, et délivrer des quittances nettes, sans aucune retenue sous aucun prétexte.
Un jour par semaine sera consacré aux recettes par le trésorier, assisté tout ce jour du référendaire (ou son délégué), qui devra viser le registre.
Tout ordonnancement de dépenses devra faire Tobjet d'une décision spéciale du conseil , motivée ; il sera motivé luimême et signé, à la fois, du trésorier et du référendaire.
Le trésorier est responsable du montant des quittances délivrées, dont il doit produire le compte. Chaque fois qu'une condamnation n'aura pas encore été exécutée , il inscrira expressément, à la date de l'enregistrement, le motif du retard.
L'ordonnance enfin prescrit l'ouverture d'un registre à part, sous la responsabilité du trésorier et le contrôle du référendaire, pour l'enregistrement des contrats sous forme résolutoire. Il parait que, pour se soustraire aux droits d'enregistrement, les contribuables avaient pris l'habitude d'insérer dans les actes une clause résolutoire, qui suspendait la perception de l'impôt. Quelque temps s'écoulait, le contrat devenait ferme; mais le receveur de l'enregistrement l'avait perdu de vue, ou bien il ignorait même que, pour un motif ou pour un autre, la clause de résolution eût cessé d'exister, et rimpôt échappait. La tenue d'un registre spécial devait tarir cette source de fraudes.
L'ordonnance élait rédigée en latin, suivant l'usage de la chancellerie d*Asti *.
Tel est cet intéressant texte de loi, tout empreint des idées personnelles du duc d'Orléans, idées que nous lui verrons développer et appliquer sans cesse dans le cours de son règne : ordre absolu et rigoureux dans la comptabilité et les finances ; vigueur dans Tadministration de la justice. Louis estimait que la justice devait frapper rarement s'il le fallait, mais frapper fort et sans rémission.
Il est aussi un point important qu'il faut dégager de cette ordonnance ; c'est l'institution de séances publiques du conseil, régulièrement tenues, où n'importe qui pouvait se présenter et faire entendre ses doléances, justifiées ou non. Sur le trône, Louis XII continua à considérer cette pratique, comme l'antidote indispensable de l'exercice du pouvoir hors de France. Jean d'Auton rapporte qu'en 1502, son premier soin, en arrivant à Gênes, fut d'établir un tribunal temporaire de ce genre pour recevoir les réclamations des citoyens.
Quant aux difficultés dans le marquisat de Ceva, elles semblaient en voie d'apaisement, grâce à l'abandon officiellement consenti par Ludovic dans le traité de Verceil, gr&ce surtout à l'énergie rude qu'on connaissait à Trivulce. Le pape, pourtant, trouva le moyen d'être désagréable au duc d'Orléans, en conférant à Raphaël de Ceva, l'un des marquis, Tévéché d'Asti, vacant par la mort de Scipion Damiani.
Hector de Montenart profita du traité de "Verceil pour arrondir les domaines de Montbasiglia, qu'il s'était fait donner en 1475, après confiscation sur Jean-François de Ceva-Montbasiglia; il acquit les droits litigieux de prétendus copropriétaires et les droits des coseigneurs de Saint-Michel, Rolandin,
1) KK 897, f"- 252 vo et suiv.
DERNIÈRES ÂXNÉES DE CHARLES VDI (1495-1498) 353
Jean et Galéas de Ceva *. Nous avons dît, précédemment, avec quelle énergie il avait servi les intérêts de Rolandin contre son cousin André, pour les affaires de Saint-Michel. Nous devons déclarer que la spéculation nouvelle de Montenart, pour grossir un bien dont l'origine n'était déjà pas très pure, parut fort suspecte et encourut un blâme général *. André de Ceva n'était pourtant pas intéressant : sa brutalité confinait à la folie furieuse. Un jour, en octobre 1497, il s'emporta si rudement contre un bouvier du domaine de Castellain, qu'après l'avoir frappé il tira sur lui uu coup de pertuisane et le blessa grièvement au bras. Antoine de Ceva, son neveu, accourut à l'instant, à la tête d'une troupe de serviteurs, et demanda violemment à son oncle comment il pouvait traiter ainsi un homme, surtout dans une propriété qu'il ne possédait que par indivision (avec son frère Georges de Ceva et lui^ Antoine). L'oncle, écumant de rage, défie Antoine d'approcher, et le menace de le traiter comme le bouvier. La dispute s'échauffe : peiMant qu'André brandit furieusement sa pertuisane, Antoine fond sur lui. Toute la troupe de serviteurs en fait autant. On terrasse André comme une bête fauve, on le frappe avec une telle rage, qu'on le laisse pour mort et qu'il expire une heure après. Ainsi périt l'ancien allié de Ludovic, par les mains de ses gens et de sa famille...
Si l'administration d'Asti avait été aussi mal intentionnée à l'égard des Ceva qu'on le prétendait, elle trouvait là une bonne occasion de leur nuire. Une instruction judiciaire s'ouvrît en effet : Antoine de Ceva et deux de ses serviteurs eurent à comparaître devant les magistrats d'Asti, sous l'inculpation de meurtre. Mais les circonstances excusaient suffisamment le crime : Antoine et ses deux complices jouissaient d'une répula-
1) KK 897, 260 v .
2) Jean d'Àuton, t. H.
354 HiSToiHË w wm^ ^ii
lion intacte. Avaul la fin do Tinstruclion, ils obUnreol des letlres de gr&ce, motivées par leur bonne conduite antérieure ^
Cependant. Charles VIII, après un assez long séjour àTours, rep^rlit pour Lyon, sans vouloir passer par Paris, dont il ne pouvait pardonner les critiques et le refus de subsides *. J^ai mauvaises nouvelles de Naplos lui causaient une émotion dour loureuse, humiliante, et peu à peu» la nécessité d'une nouvelle campi^gne se faisait jour.
Quant h Ludovic, depuis que les Vénitiens s'éUient brouillés avec lui el avaient dirigé tout droit leurs forp^s sur Naples, depuis qu'il sentait Trivulce attaché à ses flanos elladuc d'Orléans influent en France^ il avait perdu tout repos: sa vie s'écoulait dans une perpétuelle alarme. Il se retournait onoore vers Venise : dès le 8 avril 1496, il appelait l'attention du Sénat sur le relour (non encore effeotué) de Charles VIll h Lyon, sur ses préparatifs, ses projets : au nom désintérêts communs do Tilalie, il réclamait des contingents vénitiens, pour occuper fortement sa frontière de l'ouest^ Nov^re spécialement et Alexandrie. Le Sénat se montra plus calme, 9t même hésitant. Il répondit, à la fm^ par quelques paroles riopafoF* tantes el par la promesse d*envoyer, le cas échéant» plua de troupes que l'année précédente'. Une promessa ne suKsAil pas à calmer Ludovic, qui passa le mois entier dans une aorte d'aflblement.
Le 18 avrils il affirmait encore à Venise, avec ceptitudOi U présence de Charles VIII à Lyon depuis le 88 mars, pour y faire u d'innombrables recrues ^ u. Les renseignemeala particuliers, recueillis par le 6én^t de différents oAtéif apatFev
1) JJ231, îio25J.
2) Nie. Gilles.
3) Sanuflo, c. 98.
DKICVIÉR b:S AN<<ËK^ |iK C{1AIILI|:S V1H (Ii95-I498) 3oO
tjjrent ^ienlôt les g^agér^tioQS que l'eFTroi dictait- à {ludovic. liB roi 8P Irouv^U à Tours, elrien n'étftil ernsoro motus certaiii qui) Bon départ; quant à 603 «rmemenU, ils pe s^ntblaieQt pfts fûrl actifs, Il venait do disgracier Ugny comme responeable dâ la canduile coupable d'Ëi^tr^gue^ : le 4uc il'Urlâana se trouvait» la cPHr'-
Malfrrà tout, Ludovic coniioua ses préparatifs avec mie activité fébrile; il fit augmenter lea fûrtificalîens d'Alexandrie et da Novara". ïl insista encore pour l'envoi immédiat par les Yânitiens de quatre cents lances et de JOQ.ÛOQ duoats '.
Charles VIH. effcolivemeni, manifestait contre lui les plus mauvais sentiments; le roi semblait outré, J^udovic était vivement entré, comme Venise, dans la ligne générale qui a'û|> ganisaitcontrelaFrance, avec |o pape, l'empereur', ri^spagne. rAngIelerrc% et quisuspendait sur l'Europe entière la-incnaee d'une conflagration immineni^, Charles VHI reconnaissait fes erreurs passées, et majntepanl, s'il entamait une eam pagne» il voulait commencer par emporter Gênes et Milan. Commp, c'était l'avis du roi, loui bon courtisan abondait dans cps vues, Commiucs par dessya les autre»; suivant- lui, Ludovic n'était qu'un misérable ; amp^iter Milan, c'était prendra la o|qf de Napies; . -La rumeur, parvenue awt oreilles de Ludovic, loitait encore ù l'état du rumeur; cependant, ou s'accordait, d^a le 14 avril, à reconnaître le duc d'Orléans comme le chef
3) 30 avril (Sanudo, c. 13S).
4) iNou3 donnons, pour plus de nliirté, le l\ln d'Empereur à U&)îinilieni bien que, n'étant pas encore aaifronné, il porl&l squUii:)»|it oelitj A» Rai des Romains.
5) Bergenrotl», Calendar of Letters,,. ifl tht Archivei ut SimancM and Ehcwhere, Henri/ VU, 1, 83, 88,^4, 97, 117, laSj Hymer, V, p. iv.p. 107; iTLS, MorsdU W, 185 : Luuig, elc : fr. 25717, 178; ChaiHpoiliûB^FigefH!, Lettres de rois..., II, 505 i Sanu'lo, r. 152 el s.
33G IIISTOIIŒ DE LOUIS Xll
futur de Texpédilion. Trivulcc, revenu en France, recevait Tordre de Saint-Michel, et repartait pour Asti, où il arriva au commencement de mai. En dépit des traités, Ludovic n*avait pas hésité à hii déclarer implicitement la guerre; par une proclamation du mois de mars, il interdisait même Tentrée du territoire milanais à toute personne au service ou de la suite de Trivulce. . . Dès qu'il vit revenir « Jean-Jacques », il eut peur et se hâta d'envoyer d'humbles excuses.
Trivulce y riposta brièvement. Sa vraie réponse fut de mettre Asti el Ceva * en état de défense, d'élever des redoutes, de réparer bastions et barrières "...Cette fois, le gouvernement français ne dédaigna plus de s'entendre avec le marquis de Mantouc, et Ton eut ce curieux spectacle de voir le Sénat de Venise obligé d'interdire à son généralissime un voyage en France \
Ainsi acculé à la nécessité d'une nouvelle guerre par des menaces évidentes, Charles VIII revint à Lyon, reprendre décidément ses préparatifs \ Etienne de Vesc et Saint-Malo se retrouvèrent au rendez-vous... On n'y retrouva pas l'enthousiasme exubérant de 149i... Saint-Malo, si hésitant jadis, hésitait encore davantage. Naturellement, on le traitait de <i vendu ». Il possédait le chapeau rouge, il connaissait maintenant rilalie, ses risques, Teffet produit par Texpédition; il voyait la France atteinte dans sa prospérité", le roi obligé de braver une impopularité écrasante, pour décider un nouvel emprunt près des villes*. N'était-ce pas assez?
1) biarii di Snnulo, I, c. 184.
2) Rosminî, Vie de J.-J. Trivulce, II, 235 et suîv, 'A) Arch. de Venise, SecretOy 35, p. 182.
'i) Roislisie, Etienne de Vesc, p. 159.
5) Lettre citée de Georges d'Amboise, du 2 mars i495>96. 0) Portef. Fontanicu : lettre aux habitants de Troyes, pubL par M. Slein, OMIT. cité.
Louis d'Orléans accompagnait le roi ', et nous le trouvons à Lyon, en parfaite communion d'idées avec les visées belliqueuses contre Ludovic. Toute sa conduite en témoigne,
I] ' pensionne Antoine de Bessay, le bailli de Dijon, chargé des rapports avec les Suisses ; il reçoit et agrée les visites de deux gentilshommes milanais qui viennent offrir leurs services, d'un trompette italien. Il lui arrive de Lombardie des lettres, auxquelles il répond en diligence. Pour aider Charles YIII dans ses difficultés financières, << pour faire plaisir au roi», il avait négocié, dès le commencement de Tannée, avec des banques lyonnaises, un emprunt considérable, moyennant des frais de courtage et de gros intérêts; il en avança au roi le montant, pour partie duquel il reçut assignation de 44,100 livres tournois sur la trésorerie der Bretagne, et un bon de premier à compte au l^^' novembre 1496. Personnellement, il se tint prêt à partir; il va, avec Saint- Malo, inspecter la fonderie de canons de Lyon, et donne un bon pourboire aux ouvriers ; il se commande un harnais de guerre tout blanc et en donne un autre à Tun de ses hommes, il fait venir à Lyon les hocquetons des archers de sa garde : il écrit à MM. de Thevray, de la Rocheguyon, d'Aubijoux, de Miolans ; il réclame par exprès la présence du sire de Yatan. il envoie à Rouen prier Georges d'Ambolse et les gentilshommes de sa maison d'arriver en diligence» « pour ce qu'il entendoit aller de là les mons ». Il s'astreint à une telle économie que, trouvant les prix de Lyon trop élevés, il décide la mise en adjudication au rabais de la fourniture de boucherie de sa maison, et mande ^ à ses frais, deux marchands de
1) Nous le trouvons à Lyon, avec Cutereau, le 20 mai (7t^ Orléans, 969 : KK 897, 245), les 16 et 21 juin (KK 897, f»« 238 Vo, 240, 242 v), et en juillet (ûi., 265 V*), et le 6 septembre (TiU Orléans, 971).
2) Comptes de c^tle époque (TU. Orléans, XIV et XV, n«» 973, 997).
388 msToihk ^È Lom« xir
Blois potir y prendre part. Pat »es ôrdrcè, son trésorier vient à Lvon, avec Un cheval portant tout l'argeiit disponible, ôtinférerct du voyage qtVil vouloit él avoit entencîoti dé faire étl Asl. » Toute son allenlion se porte sur Aslî. A uri moment, où le bruil court que Ludovic va venir assiéger Asti, on met à la disposiiion dlleclor de Montenart rartillerie laissée parle roi à Exilles. Louis envoie trois oti quatre fols à Asti, « pour ses grans affaires », son secrétaire Hérvoet» Il écrit à Robinet do Pramezelles, déjà rendu â Villanuova d'Asti; H mande au chevalier de Louan de partir pour Asti en diligence, avec toute sa compagnie. Bref, il agissait comme s'il devait prendre nhc grande part à la guerre; mais déjà les inflneticcs changeaient près du roi, h la faveur des événements. El les événements marchaient....
Venise luttait en vain contre son généralissime : le Sénat eut beau pousser la précaution, rimpertînence, jusqu'à faire arrêter à la frontière un gentilhomme qui reconduisait en France Claire dn Gonzague, comtesse de Montpensler *, il apprit un jour que le marquis de Mantoue avait formelle*^ ment traité avec la France, et ne put que le destituer tardive-
mont*.
Ludovic, depuis le mois de février, s'agitait, de sOn côté, pour arracher à la France le concours des Suisses, auxquels il oiïril, avec mille protestations d'amitié, une augmentation (In pension de 200 ducats d'or^ « Messeigneurs de âeme m et do Lucorne accepteront aussitôt ces ducats sonnants, sanb prendre aucun engagement. L'envoyé milanais ftlteridall les ?;6nnces de la diète avec perplexité ^ Bientôt, en gulsê de ré-
1) A. de Venise, Secreto, 36, 125 (il arril 1497).
2) /fi., 137 V (23 juin 1497).
3) Chmel, Notizenblatt, 1866, ri» 78. -,
4) ChmpI, n" 79 (10 mars).
DERNIÈRES ANPrÉBS OIS CHARLES VlK (149o-i498) 8B9
potise, Id fougueux évêque de Sion envoya ses hommes tttvûger la vallée d'Ossola. Maximilieu^ aussitôt, de protester par une lettre au papei Ludovic prit sou parti plus pratiquement; il provoqua une sorte d'arbitrage, qui le condamna à payer 3100 florins du Rhin \ Pendant ce temps, Charles VIII» le 16 mai, le somma de restituer lës galères stipulées au traité (le Veroeil et qu'il retenait encore *.
Ludovic» dans sou eiïroi, prit aussi une précaution singulière. Personne n^était infatué comme lui de ses aïeu&; il ne lui suffisait pas de descendre de Vénus, il lui fallait pou* voir Se dire le maître légitime de Milan. Or^ il ei^istait^ soigneusement renfermé dans les arcanes les plus secrètes des Archivés de Pavie, un testament de Jean Oaléas Visconti, le beau-père de Louis P' d'Orléans, qui confirmait les prétentions du duc d'Orléans, conformément au contrat de mariage de Valentine Visconti. Ce testament disparut subitement des Archivesiet, en revanche, on découvrit une donation de Philippe«Marie VisôontI, le dernier des Visoonti, à François Sforia •.
Dès l'arrivée de Charles AlII à Lyon, tout se prépara pour la guerre immédiate. Le conseil se réunissait sans cesse : Antoine-Marie de San Severino, qui représentait Ludovic, reçut son congé. Le cardinal de la Rovère jurait sur sa tête qu'avec deut mille Suisses et des approvisionnements a Asti, il se
1) Chmel, n<>' 80, 81 (11 mai et 28 mai).
2) Àrch de Milan.
9) V. Daniele Giarapîelro, dans VArch. Bt, Umb., 1876, p; 640*691 ! le très oUrleux travail de Mi Pieiro Ohinzoni, trii| 1882, pi 386 : Faucorii Le Mariage de Louis d'Orléans et de Valentine Visconti. — Ludovic, le 6 juin 1498, recommande aux magistrats de Pavie Tristan Calcho et Bernardin Corio, a domesticos nostros », qui vont travailler à la bibliothèque pour écrire une histoire de Milan. Ludovic ordonne de leuf ouvrir la bibliothèque et de leur laisser emporter, dans la bibliothèque ou dans les archivée, tout ce dont ils auront besoin (C. Morbio, Prancia ed Italia, p. 49).
m\{) HISTOIRE DE LOUIS^XII
chargeait do conquérir toute la rivière de Gênes*. Après être retourné^ le 27 avril, à Amboisc, où il laissa la reine qui commençai l une nouvelle grossesse, le roi revint le iO mai *. Sans l'attendre, on annonçait déjà le prochain départ du duc d'Orléans pour Asti, avec de Targent, pendant que le roi marcherait sur Gênes par la Corniche.
Le duc d'Orléans, pourtant, sentant les évéuements lui échapper encore, commençait à se tenir à l'écart : le plan de campagne sur Gênes, suggéré par le cardinal de la Rovère, déroutait ses vues sur Milan : d'ailleurs, il ne se portait pas bien. Le 12 mai, il rentra à Lyon, mieux disposé. Le 14, en recevant les ambassadeurs florentins, chauds partisans de l'expédition, il ne marqua pas de mauvais vouloir ; il objecta seulement qu'on allait un peu vite, qu'on manquait de vivres, de fourrages '.
Le 16 mai, une réunion solennelle du conseil du roi décida définitivement une nouvelle expédition immédiate, par mer et par terre, qui débuterait, non pas par Milan, mais par Gènes, et que le roi commanderait en personne. Vainement, Tamirai de (îraville et ses amis recommencèrent leurs protestations de jadis; Charles VIII ordonna. On forma donc une nouvelle commission spéciale des affaires d'Italie, comprenant, cette fois, MM. de Bourbon et d'Orléans, Saint-Malo, le chancelier, Louis et Georges d'Amboise, d'Urfé, et Etienne de Vesc. Décidément ce dernier paraissait prendre la succession de Saint-Malo dans la faveur royale *, et l'astre du duc d'Orléans pâlissait; il n était plus question dedonnerau duc le commandemont de Tarmée française, on le ramenait au rang de simple
1) Desjanlins, I, 6r)2': S;inulo, o. 184.
2) Diarii di Smiuln, I, 138, 184.
'A) Desjardins, 659, 602, 663.
•V; Dopj.ir.lins, 60i-6()9 : Guiclianlin. XÎX, 20.
DERNIÈRES ANNÉES DE CHARLES Vlll (1495-1498) 361
capitaine t Trivulce joignait le titre de lieutenant général du roi à celui de lieutenant du duc d'Orléans*. Cette nouvelle expédition avait lieu d'accord avec Florence, àj laquelle on commença par demander de Targent, pour lasold&des Suisses à la fin du mois.
Louis d'Orléans ne se mêla pas de discuter avec le roi, redevenu, comme deux ans auparavant, tout à fait personnel et intraitable'. Il déclara, au conseil, qu'il refusait d'aller en Italie soutenir sa propre querelle, et qu^il ne s'y rendrait que sur les ordres formels du roi. Tout allait bien, les ambassadeurs florentins s'applaudissaient de voir les Français prendre feu. Charles VIII, le 23 mai, déclara l'heure venue de marcher, et le duc d'Orléans chargé d'ouvrir la marche. Le 25 mai, on annonce officiellement le départ de Louis dans une dizaine de jours; comme nous l'avons dit, ses préparatifs étaient faits'. Tout d'un coup, quarante-huit heures après, on dit que le roi Charles manifeste l'intention de retourner à Tours et à Paris, voir la reine, faire un pèlerinage... Les ambassadeurs florentins refusent d'en croire leurs oreilles : ils en réfèrent à Saint-Malo, qui dément énergiquement la rumeur; peu après, Georges d'Amboise, puis le roi lui-même la leur confirment. Charles VIII s'était épris d'une des demoiselles d'honneur de la reine*... Les ambassadeurs conjurèrent Louis d'Orléans de retenir le roi. Louis ne voulut pas s'en mêler : il répondit, vaguement, que le roi, sans doute, rapporterait de là-bas l'argent qui lui manquait : c'est le roi lui-
1) Guichardin.
2) Desjardins, 664,665.
3) La compagnie d*OrléaBS, d*un effectif de quatre-vingt seize hommes d'armes et cent quatre-vingt-dix-sept archers, fut passée en revue à Sainl- Chamont le 23 juin (Clair. 239, 459).
jk) DesjardinSy I, 669 et s. Au jour de Tan précédent» le roi avait donné douze bracelets d'or à ces demoiselles (fr. 26104, 1121).
3B2 HtstoinK uK Lotis Xii
mAmc qui voulait rexpédllion, ol 11 sufftBttit de l'en tendre pourvoir (j ne rien ne Teû détournerait... Au fond, tout le conseil voyait avco consternation les caprices de Charles et la situation étrange qui en résultait : une campagne annoncée, ordonnée, voulue absolument par lui, et primée par MM fantaisie damoureux, sans qu'aucun avis pût, en quoi que ce snit, trouver place... Le roi ordonna à M. d*Orléans, à Sainl-Malo, Graville et Vesc de répondre à tout le mondé qu*avant son départ il ferait expédier la solde des Suisses et des compagnies^ qu'il assurerait au due d'Orléans une bonne bande de Suisses, que Mi de Bresse se chargerait de Icnir les ennemis en respect, qu'enfin lui-même reviendrait à jour fixe, aprbs son pèlerinage ft saint Martin. « Tout cela, disait (Iharlcs, s'exécutera avec une célérité de chevalier plutôt que de roi. » Il tint le même langage aux ambassadeurs florentins, et leur parla, avec une grande confiance, de ses armements. Orléans allait emmener, à lui seul, près de dix mille lances, et le comte de Bresse, douze mille hommes de pied.
Le 4 juin, à la suite d'une nouvelle démarche des Floren-» tins, Charles Yllt eut avec Saint-Malo une véritable aUeroa<« tion : il lui reprocha violemment les retards de l'expédition^ Sainl-Malo ne s'en embarrassa pas beaucoup. Le roi ne partit que le 28 juin pour Tours, sans avoir rien fait, que de nombreuses parties do chasse. En dépit de ses déclarations, il y resta, et n*alla pas à Paris; son Conseil, demeuré à Lyon sans nouvelles, sans ordres, sans aucun pouvoir, ne pouvait qu'attendre *. Charles se borna à écrire, d'une manière générale^ à Saint-Main « d\v entendre, suivant son advis et oppinion • » :
\) D«'sjar(lins, 671, 673, 677, 678, 680.
2 Les fî6p/^ch.^s rlo Foscari, l'ambassadeur vérliliôfl, que nous fcVôtiS citt'o?, ot la concspotnlanf.o fliplomatiqiiP dn Ludovic, publiée par Chmel, à
DERNIÈRES ANNfeti:S t)È CItAftLES Vm (1495-1498) 365
maU Sainl-Malo ne voalaît rien entreprendre de son chef el envoya seulement au roi une noie de ce qu'il fallait faire. En passant eu Befry, le roi dépêcha quatre âecrétalres, avec une
laquelle nous aVons Bi Bouvetil reôoul^u auBsl, foumisfiôtit, pour celte péHodej d*abondanls renspi^^nements. Nous nous bornons à en extraire les quelques notes suivantes qui peignent bien la situation ; on peut en compléter les traits par les Becé* fédéraux, par Die MaitâAdiÉchen fetdzûge der Schtoêizer, dii pasteur Ildeph. Fuchs, etc. :
{Archivio storico italiano, t. VII, p. 727-728), 16 juin 1496. Les Suisses^ sauf Berne, Schwilz et Underwald, se sont entendus avec la France. Ces trois cantons demandent à la ligue 12,000 florins (dont Befnc^ 7)000)i
(P. 730). 18 juin 1496. Le légat fait des représentations aux cantons qui ont adhéré à la France ;il les menace d'excommunication, notamment Saint- Oall, s'ils ne se relirenL
(P. 731). 22 juin. Le duc de Milan accepte de participer ttUJt 12,000 floHtlâ demandés. Mais le légat dit que le papd a donné sies bulles, et insinue qu'il croit avoir ainsi payé sa contribution. •
(P. 734). Le roi d'Espagne n'entrera en campagne contre la France, que Bi les autres membres de la ligue y entrent.
(P. 735). Charles VIII fuit de grands apprêts poUf venlf en IlâHe : son espoir est dans les Suisses ; ceux-ci Sont très dtvlséS.
(P. 740). Inspruck,le 28 juin I496(lettredu 3julllel). Le roi des Romains montre aux ambassadeurs vénitiens un parc d*artillerie de Soixante pièces, qu'il veut, dit*il, mener en Italie contre les Français.
(P. 742). D'après 5^s espfonè, «abbiamo dagli esploratorl nostrl», dilMaximilien, Charles VIII aura 300,000 écus. L'argent manque, mais les sujets emprunteront sur leurs blés pour payer ces tailles. Jusqu'à présent, le roi Charles n'a pas d'argent, ce qui l'empêche de rien entreprendre.
(P. 744-745). On annonce l'arrivée d'ambassadeurs Trançais, le prince d'Orange, l'archevêque {sic) d'AIbi, M. de Castelnovo (Casteinau). On prétend qu'ils protesteront que le roi ne veut rien faire en Italie que d'accord avec le roi des Romains. Nous avons prémuni l'Empereur contre eux. II a répondu î u Bominioralores, vere prudenterdicitis : ci è notdlaloro pesnma naturdé ûondizione, e sempre le parole loto sono diverse dal core, Semprechê il Bc di fraticia ha mandato messi, abbiamo loro ddto buone parole ^ et poi dbbiamo fdtto quello che ci ê pdtso il meglio\ tHoê, che a Monsignor di Ëuzaia (Du Bdilchage) non dessimû udieniaf anzi lo licencidssimo. ** Nous lui dîmes que nous espérions qu'il ferait la même chose cette fois. Il dit : « Je ne peuî, la politesse m'oblige a les entendre ; » s'il avait refusé l'audleoce de Du Bouchage, c'était par crainte de porter ombrage aux Vénitiens : mais maintenant que ceux-ei connaissent ses intentions, c'est différent L'Empereur Veut assurer rilali^ contre les Français, et, dans ce but, « era ira lealtre eose necessario
somme d'argent, pour nolisor une flotte à Toulon (à défaut de Ciênes), secourir Naples, ravitailler Gaëte; il voulait quon fortifiât en hâte la rade de Toulon, et qu'on y employât au moins 10.000 « florins »; il ordonnait de requérir tous les navires marchands, d'interdire l'exportation du bois, et de demander une interdiction semblable à Nice et en Piémont, pour les besoins des constructions navales. On réparait à Gènes la Jiau Negrojme et d'autres vaisseaux : Gié et Graville allèrent en Bretagne chercher la grande nau Loyse^. Le 22 juillet, le roi ordonna, de Tours, une levée de trois cents mari-
che alla venula in Italia di Sua Maestà, si togliesse Asti. » Il entrelieDt des rapports fréquents avec Milan.
(P. 750). 10 juillet. Erasme Brasca, ambassadeur de Milan, a communiqué à S. M. la réquisition de Dorizoles, ambassadeur français, et la réponse qu'il y a faite.
(P. 756). 19 juillet 1496. L'Empereur dit que Jean Cunisech est revenu de Suisse avec la conclusion de Berne, Schwitz et Underwald; tout va très bien, quoique Charles VIII ait donné pour la guerre 30,000 fr.
(P. 761). Il santissimo proposito di S. M. di venire in Italia ad resistendum advcntui Régis Gallorum, L'Empereur a des rapports suivis avec rEs« paj^me, pour la libi^ration de Tltalie et l'expulsion des Français.
(P. 768). 21 juillet. Le légat demande avant tout que l'Empereur entre en Italie.
(P. 770). Formule de la ligue : Pro belloetpace.
(P. 778). 26 juillet. Nouvelles de Turin, du 16 : les ambassadeurs français sont arrivés et cherchent à accaparer le duc de Savoie pour les projets français.
(P. 782). 26 juillet. L'Empereur envoie une ambassade aux Florentins (suit la teneur des instructions).
(Climel, no 83). 10 juillet 1496. Le pape, TEmpereur, Ferdinand et Isabelle, la République Sérènissime de Venise, le duo de Milan, se réunissent pour reiiitrcier les Bernois d'avoir dans la dernière guerre opposé d*b6roîques refus aux sollicitations pressantes de secours adressées par les Français, et pour envoyer aux consuls de Berne 3,000 francs par an à répartir entre divers notahles.
(/((., n^' H'k). il juillet. Les mêmes ont l'honneur d'offrir aux Bernois une rente de 4,000 fr., payable à des termes bien spécifiés.
1) Chàtillon-siir-lmitv, 9 juillet (ms. Moreau 774, î^ i; Commines, éd. Du* pont, III, 44 i).
ni ers de combat dans le diocèse de Saînt-Malo, sous les ordres du capitaine Porcon*. On levait les vagabonds pour les envoyer sur les galères *. Le 27 juillet, Saint-Malo donne au roi quelques détails sur les préparatifs maritimes, sur Téquipement de loinau Pallevoysine^ sur l'arrivée de lawaw Charente.. Mais il n'y avait encore à Asti que quatre cents Suisses et cinq cents gens de pied, et Ton recevait de Trivulce des nouvelles détestables. Ludovic était allé à Linz voir Maximilien, avec les ambassadeurs du Pape et de Venise^ et lui avait oiïert, pendant trois mois, 40,000 ducats par mois, pour entrer en Italie à la tête d'une forte armée allemande. Maximilien avait accepté. Ludovic voulait maintenant se faire roi dltalie ou, du moins, roi des Lombards. L'Espagne menaçait la frontière. En Bourgogne, on n'était pas sans inquiétudes, même sur l'état moral du pays (où Maximilien essayait de fomenter une insurrection) '. On ajoutait que vraiment la présence du roi à Lyon dans de pareilles circonstances s'imposait. A cette lettre était annexé un billet, très réservé, du duc d'Orléans, qui insistait aussi sur le retour du roi et la nécessité de faire partir les compagnies : « Vous en ferez vostre plesîr, et, de ma part, toujours me trouvères près à vous obéyr an tout et par tout*. » Le roi répondit à Louis que ces nouvelles lui plaisaient, parce qu'elles justifiaient la vengeance éclatante qu'il se proposait de tirer de Ludovic \ Néanmoins, il ne reparut pas.
Dès le début de juin, voyant tout en désarroi, le duc d'Orléans essaya de reprendre l'entreprise pour son compte et
1) Preuves de VHistoire de Bretagne^ ïlî, 784; La Pilorgerie.
2) Ghr. de Benoist Maillard.
3) Lettre de rémission, publiée pir nous dans les Chroniques de Louis Xlly par Jean d' Au ton, t. II, Pièces annexes,
4) ComjQines, éd. Dupont, III, 454; Cf. Sanulo.
5) Desjardins, 683.
30f) FIISTOIUC DB LOUIS :|||
de né{;^ocier, au moins, une ligue pers^onnelle.avec Florcnco ; il le fil sans mystère, car il chargea de ce soin Tarchevèquc d'Aix, ambassadeur royal*. Mais, au milieu de juin, on connaissait à Venise le départ du roi, la lenteur et Tincohcrence des préparatifs ; on pensait que le roi emmènerait le duc d'Orléans à Tours; on savait la reine extrêmement hostile atout projetcl'expédition'... Aussi, en dépit des assurances
1,1 Une longue dépêche des Dix de liberté, de Florence, ay^ amb^nadeury en France (publiée par Desjardins, I, 691 et suiv.), donne le jiétail de cette déinarohe, «< L'archevêque présente, le 8 juin 14^6, les lettres de créance du duc d*Or!éans, qui proposait une ligue personnelle avec Flonnce et demandait un prêt de 40,000 ducats sous caution, ainsi que Tenvoi d'ambassadeurs spéciaux près de lui-môme. L'archevêque (Philippe d'Aussonvilliers) ajouta qu'Iintragues proposait de remettre à Florence RipiJratta, la vieille (Ntade.le de Pise et les deux galères disponibles 4 Pise, à condilion «iiio Florence obtînt du roi son pardon: les Lucquois offraient de remettre à l'ambassadeur de France en dépôt Pielrasanta et Mutrone, de s*allier avec Florence et d'arrùler ses ennemis. — Deux jours plus tard, les Dix opposèrent une fin de non recevoir; la ligue avec le roi leur semblait suffire, ils manquaient d'argenl; Enlrai,'ues ne leur inspirait aucune confiance, ccp«Mi- 4aiil ils voulaient bien parler en s^ fayeuri Ils consentaient de grand oceur à accréditer leurs ambassadeurs près du duc d'Orléans, dont ils se rappelaient ramiiiê à Asti. — L'archevêque d'Aix parut fort dépité çie celte réponse, surtout en ce (jui concernait la question d'argent, et son mécontecteinent assez a()parenl laissa les Dix dans un certain malaise. Ils craignaient aussi, «t rum sans apparence de raison, que, sur ce refus, le duc d'Orléans ne tiiiïéiAl fort son voyage apiioncé à Asti. — Précisément, ce jour-là, on apprit la «iécision dq Sénut de Venise, d'expédier à Pise st Faenia dds troupes considérables : nouvelle qui causa dans Florence une fiv^ rumeur, Les Dix se réunirent, et, après une longue discussion, décidèrent d'envoyer à Venise des représentants, sans en aviser l'ambassadeur de France. Celte circonstance, î^nssitôt connue, fit déborder le dépit de TarohevAque, qui s'eniporla en paroles w étranges »; il voulait, disait-il, partir de suite et écrire à ce sujet. L>?s Dix redoutent un scandale, un éclat, et cbargeot leurs ambassadeurs en France d'y aviser immédiatement. » On disais à riorifice que Ludovic lo More se rapprochait de la France et voulait, de nouveau, négocier un ra|:)prochement entre elle et Maximilien. CettcT rumeur aurait dû éclairer les Kiorenlins sur la portée réelle des propositions transmises, au nom du duc d'Orléans, par l'ambassadeur du roi.
2) .^anu.Io, e. 208, 2'M.
DERNIÈRES ANIt^pS DP CHARLES VllI (1495-1498) 367
prodiguées par Elieape de Y^sc*, on jugea bientôt dans toute rilalie que « le^ choses s'en allaient en fumée» » et qu'il n'y ^vait rien à craiadre, rien à espérer. Les armements, en effet, traînèrent.
Le 13 août, Georges d'Amboise et le maréchal de BaudricQurl quittèrent Lyon pqur aller trouver le roi, I^puig 4'0rlé«^ns aurait voulu s'en aller aussi ; le roi lui prescrivit de rester. Le désarroi ^tajt tel que le dup d'Orléans dut, à ce n^omenti démentir le brnit qu'on faisait courir d'un traité secret de Charles YIU avec Ludovic '.
Malheureusement, depuis trois ans, le gouvernement franç^^is semblait avoir pris à tâche de troubler l'Europe : la conduite de Charles VIII tenait tout en suspens, sans rassprer personne. L'agitation était extrême à la cour de Maxin^ilien, QÙ les {ambassadeurs de Venise, de Naples, de Milan, multipliaient leurs efforts. « M^^intenant que le royaume de Nanles n'a plus rien à craindre, disait Ma^imilien à l'ambassadeur de Venise, le 8 août 1496, je n'ai plus de motifs d'aller en llalje. Si pQurls^nt le roi de France tentait un coup de main contre Milan, comme il y semble encore disposé, le duché courrait un grand péril, ^ cause du mécontentement universel de la populatioUt ï^e roi de France*, on le sait ici de source certaine, a un parti à Milan. Peut-ôtr^ la seigneurie de Venise ne yeut-elle pas voir le pérjl de son voisin. Il serait imprudent à elle, toutefois, de se fler au^^ Français, Profitez de la tranquillité actuelle pour faire la paix avec eui^, ils ne l'observeront
1) V. sa lettre au cardinal de la Rovère, publiée par Boislisle, Etienne de VesCj p. 161.
2) Sanudo.
3) Desjardins, 686-695. Le 29 ^oût, Charles VIII adressa une lettre à FabricioCglonn* (Arch. de Florence, Çartc^p. VI, n° lviiji).
4) On remarquera ces expressions diplomatiqqqs, qui tendaient à ÇQlida. riser et à confondre le roi avec le duc d*0rléan8|
:i68 HISTOIKE DE LOUIS XII
pas : dans un an, deux ans..., à la première occasion^ ils marcheront sur Milan, s'en empareront aisément et feront de môme pour toute lltalie. Le grand danger est de voir le roi de France s'entendre avec ces bêtes d'Allemands \ » Quant à lui, ajoutait-il, il perdrait plutôt la Bourgogne que do laisser la France s'étendre en Italie. «Pour la libération de l'Italie, dans des conditions moins essentielles, il avait déjà, dépensé près de 200,000 florins, au point de se priver quelquefois du nécessaire »...En parlant ainsi, Maximilien avait, pour ainsi dire, les larmes aux yeux. Il s'étendait encore sur les difficultés de la situation: les gouvernements italiens, eux, pouvaient s'aider de l'argent de leurs sujets; mais, en Allemagne^ tout retombait sur la cassette impériale. Pourtant, il lui paraissait impossible de faire avec la France une paix solide et durable. Il parlait encore quand se présenta l'ambassadeur milanais, les mains pleines de nouvelles, pleines de preuves, suivant lui, que la France tentait un grand effort pour attaquer ritalieV
Le roi d'Espagne ne parlait pas moins haut. « Prêt à envahir la France en personne », il invitait Maximilien à entrer de suite en Italie et à lui communiquer un plan d'action combinée, auquel il sonscrivail d'avance '. Les pourparlers continuèrent ainsi, au milieu d'une extrême agitation *.
Enfin, Maximilien se décide à paraître en Italie, mais pi atoniquement, sans troupes... Le 15 août, il adresse à l'ambassadeur vénitien un billet aigre-doux, en latin, pour exprimer son vif mécontentement ; les Suisses, levés par ses soins pour le compte de la Ligue, auraient déjà passé les Alpes^ s'ils
1) H Oiiesle bestie di Alemanni » (les Suisses).
'2) D<'pécl)cs de Foscari, dans VArchivio storico t^a/tano, VII, 707, 708.
3) Foscari, H août, p. 800.
4) Foscari, 12 août, p. 802.
DERNIÈRES ANNÉES DE CHARLES VIll (1495-1498) 369
n'attendaient la paye qu'ils devaient trouver à Bellinzona et qu'on a si souvent réclamée à Venise...*. Le 18 août, l'empereur a pénétré en Milanais; il se trouve à Tirano. Sa devise, dit-il, est : « Résistance à une invasion du roi de France! » Plus il va, plus il s'étonne, plus il s'irrite. A Tirano déjà, il trouve lout mal, il s'aperçoit qu'il joue un rôle ridicule, il déclare qu'il aurait bien pu s'arranger avec la France qui lui avait fait des offres, surtout étant données les dispositions de ces « bêtes d'Allemands'... Je suis venu en Italie comme un ange; si vous ne m'aidez pas et que vous me laissiez honteusement retourner en Allemagne, je reviendrai comme un diable ». Puis, spécifiant très nettement sa menace : « Si j'en croyais les Suisses, le duc de Milan ne serait plus à Milan... Croyez bien qu'on les déterminerait plus facilement à marcher contre l'Italie sans solde^ que pour elle avec de l'argent, surtout pour l'état de Milan, qu'ils ont en haine. » Maximilien prononçait ces mots avec beaucoup de feu, comme un homme surexcité \
Sa démarche parut déchaîner l'orage. Le légat du pape affirmait que Maximilien allait tirer Asti des mains des Français*. Le 21 août, le roi d'Espagne annonce que ses forces sont massées à Perpignan. Le 22 et le 25, à « Morbenga » (Morbegno), l'ambassadeur espagnol et Maximilien échangent des serments de haine contre la France *. Enfin Maximilien traverse le lac de Côme, et il se trouve le 29 août à Côme, dans le cœur du Milanais. Il s'arrête un instant, et examine froidement la situation. La France, pour fêter sa venue (disait-il),
1) Ibid., p. 804, note.
2) « Di questi besliaii Alemanui, »
3) Foscari, p. 809.
4) 19 août. Foscari, p. 811.
5) Foscari, p. 814, 815.
avait envoyé à Asli cinq conts lances et deux mille hommes de pied; elle avait garni de troupes et d'artillerie toutes ses frontières, renvoyé de Bourgogne à la frontière d'Espagne quatre cents lances qu'on avait remplacées à la frontière de Bourgogne par trois cents autres lances et huit cents hommes de pied. Elle se tenait donc sur la défensive : en revanche, on ne parlait plus de Naples, elle renonçait à toute expédition. Charles VIII devenait-il sage? ou bien le gouvernement français voulait-il tout simplement laisser les Allemands accomplir leur voyage en Italie ? Maximilien admettait, sans hésiter, cette seconde hypothèse : « Milan et l'Italie entière sont toujours en péril, et peut-être, quand le péril se manifestera, ne serons-nous plus là* »... « Le roi de France ne cherche qu'à gagner du temps et à accroître ses forces, » disait-il au légat le 1" septembre Ml déplorait la situation de l'Italie, les rivalités, plus aiguës que jamais, entre les divers États », l'absence des forces suisses, par défaut d'argent, tandis que cinq cents Suisses venaient d'entrer au service de la France ^ ; il persistait à pronostiquer la descente prochaine d'une forte armée française en Italie'. Il trouvait Ludovic dans des transes, à cause de Tanimosité populaire qui se déclarait, de plus en plus, dans le duché. Le fils du malheureux Jean Galéas, un petit garçon de huit ans, ne pouvait paraître dans les rues de Milan, sans qu'une sourde rumeur s'élevât autour de lui, sans que le peuple murmurât, criât même : « Le duc ! le duc ! » La présence de Maximilien ajouta aux peurs de Ludovic; elle pouvait déterminer une explosion, ou, eu tout
1) Foscari, p. 819.
2) Foscari, p. 825.
4) Id., p. 822.
DERNIÈRES ANNÉES DE CHARLES VllI (1495-1498) 371
cas, provoquer des démonstrations près du suzerain du Milanais... Ludovic entraîna le roi des Romains à Vigevano, en lui faisant éviter Milan*.
Quant aux Vénitiens, un peu las des perpétuelles demandes d'argent de Maximilien et fort rassurés du côté de la France, ils se monlraient beaucoup plus calmes. Dès le 13 août, leur ambassadeur commença à insinuer que Maximilien tiendrait une conduite peu convenable à sa grandeur, s'il ne venait en Italie que pour trouver en face de lui de simples lieutenants du roi de France : sa présence ressemblerait presque à une provocation contre la France, maintenant tranquille*.
liesl certain que les agissements combinés de TÂUemagne et de TEspagne mettaient à néant les projets de Charles VIII. Le roi tenait bon pourtant; il adressa, le 11 août 1496, un long manifeste à la Diète Germanique, pour maintenir hautement son droit à l'intégralité du royaume de Naples et revendiquer nettement la possession directe de Gênes, le duc de Milan ayant violé les conditions d'investiture '.
Les villes de France étaient restées sourdes à ses demandes d'emprunt* : et les ressources du trésor, gaspillées en préparatifs inutiles, répondaient à peine aux nécessités de la défense des frontières. Il insista. Il imposa le Languedoc pour 150,000 livres. Un mot de la reine, à ce sujet, fit le tour de l'Europe : elle aurait dit au roi qu'elle se chargeait de trouver facilement un million : « Où donc? dit le roi. — Chez Saint- Malo, qui a gagné bien davantage à votre service »... L'archevêque d'Aix, ambassadeur français à Florence, était dans une situation très pénible. Laissé sans argent, il avait dû faire
1) Sanuto, c. 291.
2) Foscari, p. 807.
3) Sanuto, c. 285,286.
4) Foscari, p. 866.
des emprunts à la banque Capponi : sachant ses correspondances avec la France interceptées sur le territoire milanais, il ne pouvait écrire ni recevoir d^instructions : les Florentins se plaignaient vivement de n'être pas secourus, et de n'obtenir même pas en France des envois de froment. L'ambassadeur aurait voulu partir; il était retenu par l'impossibilité de rembourser ses emprunts et par la crainte de porter un coup funeste à la considération de son pays, s'il disparaissait sans payer.., d'autant plus que l'Empereur faisait la cour aux Florentins*. Cependant Charles VIII, an mois de septembre, leva encore en Danphiné trois cents lances, à destination d'Asti, et annonça l'envoi de douze cents autres. Quoique Ferdinand et Isabelle, venus en personne à Perpignan, eussent commencé les hostilités par la prise d'un château, il rappela quelques troupes de cette frontière; il levait en Suisse quatre mille hommes. Deux mille lansquenets devaient s'embarquer à Marseille. II faisait percevoir les nouveaux impôts.
Le roi se trouvait à Orléans avec ses trésoriers. Rassuré du côté de l'Empereur, il reprit la pensée de secourir Naples sans délai*. S'il y avait à enregistrer en Italie quelques défections, par exemple, celle du seigneur de Monaco, qui se déclarait « bon italien' », tout le Piémont en revanche, c'est-à-dire la Savoie, Montferrat, Saluées restaient fidèles à l'alliance française ^ Le marquis de Saluées avait même demandé et obtenu une occupation française.
Contrairement à Venise, Ludovic pressait l'Empereur d'agir, de ne pas hésiter^ On s'en étonnait : on lui objectait le traité
1) Foscari, p. 865, 866, 867.
2)Id.
3) Sanuto, c.320.
4) Foscari, p. 841.
5) Foscari, p. 845. Ludovic lit un grand nombre de résumés de leltres, interceptées, de France, notamment une lettre du 24 août, de Lyon» dont il
DERNIÈRES ANNÉES DE CHARLES VlIT (1495-1498) 373
de Verceil et son alliance avec la France. Le duc de Milan ne s'en embarrassait pas. « S'il avait obéi jadis à la nécessité, depuis lors, disait-il, les Vénitiens n'ont-ils pas vu tous mes sacrifices pour la libération de Tltalie? J'ai souscrit la paix de Novare; si je refusais, c'en était fait de Tllalie; car nous étions dans la pire situation*... ^) Il protestait avec force de son désintéressement, de sa pureté absolue d'intentions. Il ne voulait ni de Pise ni d'Asti; il tenait seulement à garantir sa propre sécurité et celle de l'Italie'. Il ne cherchait que le bien général ; mais il ne pouvait plus vivre dans la position actuelle. Pour en sortir, il ferait n'importe quoi; il traiterait même avec le roi de France, et il faudrait bien alors que les autres confédérés suivissent son exemple... Comment ne pas profiler de la situation? On ne trouvera jamais occasion plus favorable, l'Espagne plus prêle, l'Empereur mieux disposé, un plus admirable pape qu'Alexandre VI. C'est le cas d'agir' . Maximilien y semblait disposé ; on parlait de marcher sur
résulte que le roidevait arriver dans huit jours, pour marcher vers lltalie, avec une nombreuse armée, que des gens d'armes et Tartillerie arrivaient aussi. — M., p. 846. De lettres de Gênes, il résulte que Charles VIII fait armer à Marseille douze galères, trois galions, trois barques, pour attaquer deux galères vénitiennes à Pise et six autres envoyées au secours de Gênes; qu'il veut expédier deux mille fantassins et six cents chevaux, secourir les Florentins contre Pise, via Livourne. Ces nouvelles causent une vive émotion, — W., p. 849 et s. Le 9 septembre 1496, à Vigevano, sous l'œil de Ludovic, l'Empereur et Venise concertent des armements contre la France. — Jrf., p. 865. Le 10 septembre, on annonce Tarrivée de quatre mille Suisses au service de Milan, dont quatre cents déjà sont à Côme.
2) 7 septembre, à Vigevano. W., p. 844.
3) Foscari (p. 841, 843), 6 et 7 septembre. « Di Asti ancora non mi euro, perche, come ho detto, purchè sia assicurato lo stato mio, cbe è aile frontière, e parimente tuUa italia, non cerco altro : ma altramente, siate cerlo che non voglio vivere a questo modo; perché, più presto cheperder lo stato, voglio accondiscendere ad ogni accordo col Re di Francia; e dietro di me converranno di nécessita venire gli altri principi confederali... lo non voglio un merlodi piùdi quello cbe ho... »
374 HISTOIRE DE LOUIS Xll
Pise, d'arrêter un bateau sorti de Gaëte, de bloquer la flotte de Marseille : « J'ai bien envie, exclamait Maximilien, de donner à l'armée française un sauf-conduit pour Naples, en sous-eniendant, à la française, la clause de ne pas observer ma parole : ce serait un bon coup de filet, et qui vaudrait bien une dépense d'un million ». Maximilien se rend à Tortone, puis sur la Rivière de Gênes, toujours le verbe très haut; « il voulait, pour toujours, affranchir Tltalie des machinations françaises ». Le 24 septembre, un héraut français vient notifier la naissance d'un nouveau dauphin. Après l'audience : « Je devrais répondre au roi, dit Maximilien en riant, par le vœu que Dieu fasse son fils meilleur que lui : toutefois, je lui enverrai des congratulations et des remerciements * ». — « Nous ne nous occupons pas de questions d'argent comme le roi de France, disait-il encore superbement en arrivant à Pîse, le 23 octobre, mais seulement de l'honneur. Nous et le roi, nous ne nous ressemblons en rien et nous ne serons Jamais d'accord. Allons faire la guerre à Florence'! »
Quel que fut Textrême intérêt du duc d'Orléans dans toutes ces affaires, son nom s'efface. A peine si, le 4 octobre 1496, à propos de nouveaux mouvements de troupes à Asti, le bruit court, encore, de son arrivée dans cette ville '. Charles VIII, qui avait parlé de dépenser un million d'écus pour sauver Naples, apprend bientôt qu'une escadre italienne croise devant Marseille ; puis, que l'armée du comte de Montpensier n'existait plus, que ses vaillants capitaines avaient succombé misérablement. Le comte de Montpensier mourut lui-même, le 9 novembre, au milieu de ses soldats : la garnison de Gaëte, après une vaillante défense sous les ordres de Sluart d'Aubigny^
1) Foscari, p. 882, 890, 898.
2) Ll.y p. 920.
3) Foscari, p. 908.
se rendît, le 29 novembre, avec les honneurs de la guerre*.
Charles VIII n'en pouvait croire ces nouvelles : il éclatait en reproches violents contre ses conseillers, qui se renvoyaient Tun à l'autre la responsabilité des événements. Néanmoins, il passait sa vie en plaisirs, en joutes et en tournois, « ne pensant pas à autre chose », selon Commines, et toujours attaché à son idée de Naples : il voulait une revanche, « dûtil y perdre sa couronne ou sa vie ». Saint-Malo, édifié sur l'état d'esprit de son maître, laissait s'écouler avec beaucoup de flegme ces emportements et ces jactances, et se contentait d'agir le moins possible , soutenu, du reste, dans sa réserve par la reine, par la presque unanimité du conseil et du royaume. Quant au duc d'Orléans, que le conseil pressa encore de suppléer le roi et de prendre le commandement des affaires militaires, il s'y refusa énergiquement *.
Le 15 décembre 1496, on célébra en grande pompe, à Saint- Jean de Lyon, le service funèbre du comte de Montpensier. La chapelle ardente, formée, autour du grand autel, sous la direction du peintre Jean de Paris, brillait de deux cent vingtcinq cierges et de cent torches portées par des pauvres; sept princes conduisaient le deuil ; on disait la messe à dix-huit autels : trois cent trente-sept écussons, grands ou petits, à Técu de Montpensier, ornaient l'église... Saint-Malo donna l'absoute : Georges d'Amboise et l'évêque de Périgueux chantèrent deux grand'messes solennelles s... On devait bien donner à ce deuil une grande solennité : c'était le deuil de l'expédition.
Trivulce, avec ses faibles forces, aurait pu encore d*Asti révolutionner le duché de Milan, où il entretenait de nom-
1) Boislisle, Et, de. Fesc, p. 169-i71 : Sanudo, c. 274.
2) Commines.
3) Fr. 11196, fo 27.
376 HISTOIKE DE LOUIS Xll
breuses relations : mais , sur Tordre du roi , il divisa ses forces en trois corps et attaqua à la fois divers points de la Rivière de Gônes, suivant les indications de Baptistin Campofregoso et du cardinal de La Rovère. Rien ne réussit dans cette entreprise : la discorde se mit parmi les chefs, la révolte parmi les soldats, qui se plaignaient de retards de solde. Trivulce, peu fait aux discussions, revint à Asti de si mauvaise humeur et si découragé, que Ludovic, fort satisfait des événements, chercha de nouveau aie gagner*.
Le 10 mars 1497, le conseil du roi tint à Lyon une réunion plénièrc. Les ambassadeurs de Florence et le fils du duc de Ferrare, qui y furent admis, réclamèrent un énergique effort. Les ducs de Bourbon et d'Orléans, le prince d'Orange, au contraire, soutinrent l'abstention. Leur avis l'emporta. Le roi partit pour la chasse ; on donna un ordre général de désarme* ment'. On conclut une trêve avec TEspagne'.
Naturellement, Ludovic Sforza triompha bruyamment. Il se vit désormais incontesté," libre et tranquille, il ne songea plus qu'à se rapprocher de Charles VIII, il éprouva pleinement cette sorte de vertige du pouvoir auquel il était enclin.
Son goût pour l'ostentation ne connut plus de bornes. Son chiiïre, soit on pointure, soit en marbre, apparut sur tous les coins du château de Milan*, sur les portes de la ville; il y ajoutait son portrait et des médaillons de bronze. :
Les lettres, les sciences, les arts brillaient, à Pavie, à Milan, d'un incomparable éclat. On ne saurait décrire l'essor magnifique de toutes choses. Léonard de Vinci, Christ. Solaro, mille autres artistes, donnaient à la cour une splendeur
1) Ro.sniini. Cliarlcs VIII noiTiina cliambnllan son fils Jean-Nicolas Trivulce, avec une [)onsion de 3.000 livres (fr. 25717, 193).
2) SaniKlo, 561.
\) Mongeri, Il ca>itcll(> di MUano (Arch. st. Lomb**, 1884, p. 451).
extraordinaire, admirable. Chaque jour, Ludovic s'en allait à Sainte-Marie-des-Grâces, voir Timmorlel Léonard peindre sa Cène. Selon le comte Malazzani, la Monnaie de Milan battit pour SOO millions de lire^ à un coin dessiné par le même Léonard'. Passionné, artiste dans Tâme, Ludovic témoignait à sa femme, la sympathique et chevaleresque Béatrix d'Esté, un amour sans pareil, une sorte de dévotion. L*ivresse dura peu.. . Quand Béatrix mourut en couches, avec son enfant, en 1497*, le More s'abandonna à de teld transports de douleur qu'on craignit pour sa raison : car il s'enfermait des heures entières près du tombeau de sa femme, sans permettre que personne vînt l'y troubler. 11 semblait pleurer son bon génie sur cette terre. Au reste, ni son âge, déjà mûr', ni l'excès de sa douleur ne modifièrent le désordre de sa vie privée, notamment ses relations avec la belle Lucia, créée par lui comtesse de Melzo, du vivant de Béatrix; mais il commanda à André Solaro un ►^plendide mausolée pour Béatrix*.
Son immense fortune suffisait à peine à sa magnificence; il répara et orna le château de Milan, bâti par François Sforza sur le plan d'une vaste forteresse, mais déjà embelli, sous Galéas Marie, par Philarète*, le spirituel et gracieux architecte de l'Hôpital-Majeur, Léonard et Bramante continuèrent l'œuvre de transformation intérieure. Nous ne connaissons plus malheureusement que par les descriptions de Corio les fresques exécutées dans les grandes salles, dont on a fait, plus
1) hxcordo délia zecca di Milano {Arch. st. Lomb°, 1878, p. 456-57 : cf. p 506-516).
2) Son épilaphe, recueillie par Caslelli, iat. 6172, f» 36 v». Cf. Manuel de l'amateur d'autographes, n® 288, p. 152. En celte môme année, Ludovic obtint, pour le jeune Hippolyle d'Esté, Tarchevêché de Milan.
3) Quarante-cinq ans.
4) C. Cantu, Arch^ stor^ Lomb^, 1874, p. 483-484, et 1879, p. 230, noie.
5) Antonio Averulino, dit // Filarete.
378 HTSTOTRE DE LOUTS XII
lard, des écuries. Paul Jove nous apprend qu'une de ces fresques représentait rilalie sous les traits d'une reine vêtue d'or, entourée des représentations de ses villes; derrière elle, un écuyer maure (A/oro) s'avançait-, une brosse à la main, pour soigner sa parure*.
Quant au duc d'Orléans, que devenait-il? Nous avons presque perdu sa trace... Détail découragé, mécontent comme tout le monde, de mauvaise humeur. U se fait jouer des mariâtes par un Allemand; il assiste à des représentations « de personnages* », à des « farces et esbalemens' », à un spectacle d'animaux savants. Quelque jolie fille lui joue un air de manicordlon^; il ajoute à sa chapelle un chantre de plus, « servant de dessus ».
Il fait écrire et noter par l'auteur lui-même trois exemplaires des chansons composées par Jean de Crespines, ditCrespinet, l'un des chantres de sa chapelle; il offre un de ces exemplaires à la reine, un autre aux ambassadeurs florentins, et garde le troisième. Il achète, pour cinq sous, « à ung marchant, porteur do livres, ung petit livret, » pour son plaisir. Il écoute, avec bonhomie, les labourins et ménestrels de la ville de Lyon, ceux du grand Prieur d'Auvergne, les bateleurs de Chauny, les joueurs d'instruments de Lyon *.
Quelques sommes sont consacrées au jeu, ou à des menus plaisirs, sans indication de destination précise, surtout à Lyon . Eloigné de sa femme, il montre une extrême galanterie près des femmes d'aulrui. Des tabourins viennent lui donner une
1) G° Casali, Viccnde edilizie dcl Castello di Milano, in-P», 1876.
2) Joursajw.y 854.
3) La borde, n<» 7220.
4) Laborde, n» 7246,
5) U s'amuse, au passage, du fou de la marquise de Rothelin, nommé Gurnm le. Le. jour de carème-prenanl, les enfants de sa cuisine, de celles du roi et du duc de Bourbon, dansent devant lui.
aubade « chez la Sebille, » chez la femme de « Dodîeu, » que Je duc vient voir à Tissue de ses couches. Il paie l'enjeu d'une dame au glic, chez Alexandre Capponî. Il offre, très courtoisement, un cheval à madame de la Salle, une nouvelle mariée, dont la maîn^ grâce au roi, avait récompensé M. de la Salle pour ses services dans la campagne de Naples. Il joue au flutz avec le capitaine Imbault, et d'autres. Il joue à la paume avec MM. de Champdeniers et de Brilhac. Il chasse. Il remonte sa maison et son équipage; il fait broder à neuf les costumes de ses archers ; il habille ses piqueurs à ses couleurs* jaune et rouge*, il achète, pour ses oiseaux, des vervelles* et des sonnettes; il fait dresser en Bresse, par deux de ses fauconniers, des gerfauts pour la chasse au héron.
1) Joursanv.y 647.
2) Emblème de jouissance (jaune) et puissance (rouge). Dans une ballaHe insérée au Vergier (Vamours^ nous voyons un chevalier arborer les couleurs jaune et bleue :
« Pour bleu je sers ma dame souverayne, Et pour le jaulne j'espère joyssance. »
D'autres rondeaux représentent le vert comme joyeux, le gris comme espérance, le jaune et violet
« Pour demonslrer que je vis a plaisance...
Et le jaulne, de quelque sens qu'il est, A ungchascun desmonlre joyssance. »
Le blanc et le bleu sont les couleurs des amoureux. Dans le Chant royal de l'amoureux cordial, la dame célèbre le rouge et le pers ; le pers est la couleur du vrai amant :
« Le rouge dont fut sur moy estandu, Qui devoit pour sa signiGance Puis que j avoye en si hault lieu tendu Pour y avoir quelque peu d'aliance Que me debvoie sans aucune doubtance Tenir bien fier et moult fort orgueilleux. »
3) Laborde, nos 724O, 7246 : Comptes ducaux.
Ses deux maîtres veneurs, Jean et Aymé de Gand, arrivent à Lyon avec sa meule etqualre servants. Il court en Dauphinéle cerf et le sanglier. Il y égare un do ses oiseaux; le cheval d'un de ses veneurs y est tué; il mande le veneur du cardinal de Lyon; obligé de revenir à Lyon, il laisse Jacques de Diiileville à la chasse pour plusieurs jours, et lui envoie des provisions*.
YoiHi, en apparence ses seuls soucis : cependant, partout à la chasse, à la Héronnière, à Colombiers, à Trévoux, ses courriers le suivent, des lettres partent ou arrivent. Il s'occupe de ses affaires ; il règle ses comptes, notamment encore un vieux compte de la guerre de Bretagne depuis longtemps vérifié et oublié. II correspond activement avec ses officiers de Blois. Il prend un grand parli : il entreprend la reconstruction du château de Blois*. Il va visiter ses domaines de Chauny et de Coucy » . Après s'être assuré par ses yeux du bon état de la place
1) Le buiili de Dijon lui envoie ua faucon, le vidame de Chartres un chien : un valet du roi et Claude de Vaudray lui donnent un sanglier, un fauconnier roval un liimicr et un faucon.
2) La partie orientale du château de Blois, qui a vue dans la grande cour Sainl-Sauveur, et dont le donjon fut élevé en 1498 (Bernier, Histoire de Bliiis, p. 1 i-IT)). Jean d'Auton dit en 1502 que le roi faisait encore bâtir : cependant les vers de Fauste Andrelin, placés au-dessous de la statue du roi sur le portail, portent la date de 1408, et nous verrons qu*on y travaillait dès oelto épo(}ue.
3) Georges d'Anxy, nommé gouverneur de Coucy, en remplacement de Georges de Sully, décédé, avait été prendre possession, des mains de Jean de Sully, frère du mort, au mois de juin 1496. Son arrivée fut signalée par un déplorable événement. Un laboureur lui remit une plainte contre Jean de Sully, qu'il accusait de Tavoir battu. D'Auxy reçoit cette plainte et la communique aux officiers. Puis il descend dans la rue, suivi de Jean de Sully, furieux, et de ses serviteurs. On paraissait assez surexcité. Un homme, qui tenait um^ arbalète bandée, laisse partir un trait. D'Auxy, ému, saisit une ballebarde dans les mains d'un de ses serviteurs. En un clin d'œil, ses serviteurs, croyant à un ordre, se jettent sur le coupable, le renversent, le rouent de coups ; l'èciiyer Jehannetton lui donne un coup, qui se troufa mortel JJ 231, fol. 1!> v"). Jehannetton obtint sa grâce lors de l'avènement
DERNIÊKES ANNÉES DE CHARLES VllI (1495-1498) 381
de Coucy, il y laisse enfermé François Sforza, son otage. Il commence le remboursement de l'emprunt à Tévêque de Coulances. Bref, il agit en administrateur ordonné. Son extrême économie ne le rend pas moins généreux; il aime à répandre autour de lui de menus présents '.
Une assez grosse affaire de famille était venue le préoccuper : son cousin et ami, le comte d'Angoulême, était mort prématurément le 1*' janvier 1496, laissant une jeune veuve, Louise de Savoie, avec deux petits enfants, François d'Angoulême, le futur François P% âgé de seize mois, et Marguerite, âgée de trois ans. La vieille comtesse douairière d'Angoulême, Marguerite de Rohan^ existait encore^ mais dans un état de complète décrépitude, qui ne lui permettait pas d'exercer une tutelle. Par son testament, le comte instituait sa veuve « tuteresseet curateresse » de ses enfants, et nommait exécuteurs testamentaires plusieurs membres de son conseil, en première ligne Jean de Saint-Gelais, seigneur de Montlîeu *.
Comme chef de la maison d'Orléans, Louis d'Orléans recourut contre ce testamcntet réclama, à titre de plus proche parent, la tutelle des enfants, leur mère n'ayant pas encore atteint l'âge
de Louis XII : mais le roi tint rigueur à D'Âuxy, qui resta simple capitaine
de Coucy, qui s'y Gxa même et s'y fit construire une maison. Par patentes
du 27 décembre 1501, Louis XII lui donna la permission de se procurer des
matériaux en démolissant une vieille muraille de la basse-cour du châleau
(Tit. Auxy, n« 37). D'Auxy était encore capitaine en 1502, en 1506 (irf., nos 39, 40, 41).
1) Don à Montdoulcet (Odia de Mondoulcet, barbier et valet de chambre du duc), ambassadeur en Espagne avec Etienne Petit et Du Bouchage, pour se bâtir une maison ; fr. 10237, 110, don de douze pipes de vin d'Orléans au marquis de Cotron, gouverneur de Paris : KK 897, 247, dons à des officiers, mis hors de page; à Hans Huberquier, l'un des capitaines suisses qui avaient servi à Novare ; à une pauvre Bretonne, qui lui avait jadis rendu service et qui retournait dans sa Bretagne ; à divers officiers de l'administration ; à un gentilhomme du roi, resté malade à Lyon, pour ses services eu vers le roi.
2) P)-océ(i. polit., p. 233, 266, 267, 293.
lé£:al viogl-cinq ans . Louise de Savoie résista : elle alléguait la volonté Jq testateur, la coutume légale d*Angoumois qui Fixait à quatorze ans la majorité des femmes nobles, la nécessité de confondre ses intérêts avec ceux de ses enfants, l'impossibilité de trouver deux douaires sans disloquer tout Tapanasre. Sur le rapport du chancelier, le grand conseil s'en tira, comme le porte smu arrêt du 26 février 1496, « par un expédient >>. 11 renvoya les parties à se pourvoir sur le fond lors de la majorité de la comtesse : en attendant, il altribuala garde des enfants à leur mère et la « tutelle honoraire » au duc d'Orléans. La comtesse conservait la gestion des biens^ à condition de la soumettre une fois par an au duc. Les officiers prêteraient un double serment, à la comtesse et au duc. La comtesse, enfin, ne pourrait pas, sans l'autorisation du duc, consentir d'aliénation, ni ohanirer ou nommer un officier *.
Dès lors, le duc d'Orléans prit la maison d'Angoulême sous sa direction et la gouverna comme la sienne propre *. Ce compromis ne satisfit personne; cependant chacun fit bonne mine. La difficullé resta si secrète, que le chroniqueur attitré de la maison d'Angoulême, Saint-Gelais, ose affirmer que, dans son testament, le comte d'Angoulême avait supplié le duc d'Orléans d'accepter la tutelle de ses enfants. Exécuteur testamentaire de par ce même testament, Saint-Gelais savait pertinemment le contraire : il se borne discrètement à dire qu'il était un des serviteurs « recommandés »> par le testament. Le duc d'Orléans s'adjoignit le maréchal de Gié, autre cousin du défunt^ comme exécuteur testamentaire : tous deux agirent à ce titre,
1) P;v»tV'/. polU., p. 723 et suiv.
2) Louis d'Orléans regretta fort son cousin, dit Saint-Oelais (p. 194 de Vlïhtoirciif' Charles Vlll). « Dés celte heure la, il preint ceste maison en sa main, comme la sienne propre, en portant tous les affaires comme les siens. Et a tant depuis faict de bien et d'honneur, et a la mère et aux en&ns, que père, mary, fils ne frere n'en sçauroient faire plus largement. »
et, chose bizarre, ils finirent très sérieusement par se croire tels. Le duc d'Orléans, prescrivit, d'accord avec la comtesse, un inventaire exact des biens du feu comte*.
Louise de Savoie, qu'on nejconsidérait encore à la cour que comme une enfant, ou comme une personne de peu d'importance, et à qui même Ton ne témoignait pas grande confiance, parut prendre volontiers son parti de Farratfgement. Fine, mais dépourvue de toute franchise, silencieuse et rancunière, toute pleine de ses petites passions personnelles, de ses petites faiblesses, de son égoïsme, qu'elle dissimulait de son mieux, elle savait plier, sans se plaindre et sans oublier. Quant au duc d'Orléans, élevé à l'école des vieux principes de hiérarchie familiale et de garde-noble, il se jugeait, tout franchement, en droit de les appliquer. Vers le mois d'août 1496, il envoya son fidèle serviteur, le sire de Champdeniers, « pour donner ordre au régime et au gouvernement des enfants et de la maison* ». Champdeniers, escorté d'un valet de chambre et d'un, chevaucheur, se rendit à Cognac près de la comtesse, fit venir de Saint-Jean-d'Angély à Angoulème le conseil comtal, régla avec la comtesse et le conseil la marche de la maison et en informa le duc d'Orléans. Il revint ensuite à Lyon, après une absence d'un mois. A ce moment, le duc écrit à Madame d'Angoulème et au sire de Saligny, le principal conseiller; il faut croire que cette correspondance conserva le caractère le plus cordial, car, au même moment, Madame d'Angoulême envoie à Lyon un de ses servants offrir au duc d'Orléans un souvenir affectueux, trois grands lévriers '.
Ainsi, à la fin de l'année 1496, le duc d'Orléans se consacrait exclusivement à ses affaires personnelles, et se tenait,
1) Fr. 22335, f. 267, 293.
2) Procéd. polit, du règne de Louis XII, 720, 721.
3) Tit. Orléans, XIV, 996, 976, 974.
depuis six mois, résolument en dehors de toute action politique ou même militaire. Certes, celte abstention, qu'il n'était pas seul à pratiquer, lui était dictée par des motifs bien faciles à comprendre. Comme toujours, on ne Tattribua pas à ces motifs, et l'on réédita rélernelle explication de tous ses actes : Louis était premier prince du sang, héritier de la couronne. S'il se tint à Fécart, s'il refusa de partir pour Tltalie, c'est qu'il pensait à la couronne, à la mauvaise santé du roi *.
Nous nous bornerons à constater que l'état du roi ne présentait rien d'alarmant ni d'anormal, que la reine était grosse et eut un fils, que Louis d'Orléans, tout en blâmant la politique d'Etienne de Vesc, se maintenait soigneusement avec la cour dans des termes de la plus parfaite correction.
Rapproché de la reine par son opposition à la guerre, il échange avec Anne de Bretagne de menus présents. A deux reprises, la reine, de Tours où elle restait, lui envoie à Lyon un lévrier, par des huissiers de sa chambre. Au jour de l'an, le duc répand, avec une ampleur inaccoutumée, ses gralificalions dans tout le personnel inférieur delà maison du roi, huissiers, hérauts, trompeltes, fourriers, tabourins, chevaucheurs, huissiers de la reine, joueur de cor, saquebutes, huissiers du grand conseil, filles suivant la cour, à « l'ommc sainct » (huissier du roi), aux postes, comme aussi aux^alans sans soucy et tabourins de Lyon, à un Suisse, à un lierpeux du feu cardinal de Lyon*.
Lorsque le roi quitta Lyon dans les conditions que nous avons indiquées, le duc lui écrivit sur sa route, à TArbresIe, à Châlillon-sur-Indre, puis à Tours : bien plus, il accrédita près de lui, comme jadis, le sire de Champdeniers.
1) Guichanlin : J. Boucliel, Annales d'Aquilame. 'J Cf. TU. Doulcel, 18.
DEKNlfCRKS ANNÉES DE CHARLES Vlll (1495-1498) 385
Le duc d'Orléans devait être parrain du nouvel enfant du roi. Lorsque la reine accoucha d'un fils*, c^est par le courrier de Tambassade florentine qu'il en reçut la première nouvelle. A cette occasion, il offrit à la reine un dragouer d'or^ œuvre de Targentier Denis Mariette*.
Enfin, le duc d'Orléans était si éloigné de toute opposition personnelle, que, quoique créancier du roi pour de grosses sommes^ il versa encore à Lyon, le 5 janvier, 1,000 écus d'or pour les « secretz et principaulx affaires du roi »*.
Louis ne s'éloigna même pas de Lyon en novembre et décembre 1496 et en janvier 1497*. Là se trouvaient aussi Saint-Malo, le duc de Bourbon, venus, sur Tordre du roi, conférer des affaires d'Italie avec Baplistin Campofregoso et le cardinal de la Rovère *. Il ne pouvait donc suivre Charles VIII. Le roi recommençait à s'agiter et à préparer, avec Fregoso et La Rovère, une nouvelle expédition.
C'est alors que germa dans la tête de Ludovic une idée singulière; celle de sceller son rapprochement avec la France, par un mariage de son fils et de la plus riche héritière de France, Suzanne de Bourbon, fille du duc et de la duchesse. On commençait, en Italie, à se lasser de Maximilien et à l'abandonner. On ne trouvait pas ses prétentions appuyées de forces suffisantes ; il se compromettait aussi, en se mêlant des affaires italiennes. Louis d'Orléans, on le comprend, se montra fort hostile à la proposition de Ludovic, qui n'eut aucune suite \
1) Qui ne vécut pas et mourut le 2 octobre 1496.
2) Arch. du Collège héraldique y n» 528.
3) 50,000 1. d'acompte lui furent remboursées en l'année 1496 (fr. 20379, p. 59, reçu du 16 octobre).
4) Fr. 25717, 188.
5) TU, Orléans, XIV, 971, 979 : KK 897, 246, 248.
6) Sanuto, I, c. 418.
7) Sanulo, c. 432.
38G HISTOIRE DE LOUIS Xlf
Mais Venise, pour déplaire à Gênes, envoya, à la fin de 1496, des galères soutenir Pise, et une lettre de Trivulce vint proposer une alliance avec les Vénitiens ^ Elle ne réussit pas mieux : Charles VIII déclara qu'il en voulait à Venise pardessus tout -.
Nous n'entrerons pas dans le détail des intrigues si nombreuses qui s'entrecroiseront et s'emmêlèrent en cette année 4497. Un trouble profond agitait les petites puissances de la péninsule ; les projets les plus bizarres se heurtaient : chaque jour an)enait quelque conception nouvelle. On passait sa vie à trahir ses amis, à courtiser ses ennemis, à jurer la perle de ceux qu'on embrassait, à embrasser ceux qu'on voulait détruire. Le gouvernement actuel de Gênes, par exemple, ennemi acharné de la France et en gaerre ouverte avec elle*, sollicitait la permission de négocier en France et de venir aux marchés de Lyon*.
Ludovic jouait, dans ces intrigues, un rôle de premier ordre, soit avec la France, soit contre elle. Un jour, il attribue à Charles VIII le projet d'une expédition en Allemagne*, pendant que son ambassadeur revient amicalement de Rome avec
1) 21 décembre (fr. 15538, n« 25i).
2) S:iiiuto,c, 432.
3) V. Arch. (lu iMinisLèie des Alîaires étrangères, Génes^ 2, fo^25, 16 novembre 1496; envoi à l'Empereur d'Alex. Sauli et de Nicolas Spinola, pour les affaires de Pietrasanta. W., fol. 226; 4 juillet 1497. Et. Spinola est envoyé à Milan se plaindre de certains faits de guerre, delà prise d'un navin^ marcliand, et entretenir le duc du blocus de la floUe française à Toulon; 11 juillet, réponse du duc de Milan et des ambassadeurs d'Espagne, (le Nîiples, (le Venise; *JG juillet 1497, ordre à la flotte génoise de ne point (luittcr It^ blocus de Toulon, où se trouvent six vaisseaux génois, nolamnuMil celui de Hapbael Grimaldi; 5 août 1497, ordre à Paul de Negrono, ca- [•itiiiiH- <1»' la tl'jtte de guerre, de poursuivre ceux qui ont pris le navire marcliaini.
4) l'jivoi de l). Costa, (5 novembre 1497 : Arch. du Ministère des affaires
étranLvr(»s, (irnts 2, 1° 226 v».
5) SanuU», c. 4.-{5.
Stuart d'Aubigny^ Ou bien il s'aperçoit que Trivulce veut Tattaquer^ et profiler de son impopularité '. Au mois de janvier 1497, los forces considérables qui arrivent à Asti, sollicitent l'attention de toute ritalie*. Ludovic arme et envoie des troupes dans la Rivière. Le bruit se répand, encore une fois, au mois de janvier 1497, de Tarrivée imminente du duc d'Orléans à Asti^ Cette nouvelle se confirme; on annonce que Louis passe par la Savoie ^ Trivulce emporte Novi ; à Rome, les Orsini se mettent à la solde de la France et crient Franza. De jour en jour, on attend le duc d'Orléans, dont la présence est annoncée à Exilles en Dauphiné\ On se voyait déjà à la veille d'une nouvelle crise, comme celle de Novare®. A peine se rassure-t-on en apprenant que le duc d'Orléans n'a pas quitté Lyon^ qu'il n a jamais eu l'intention de le quitter, et que le roi est retourné à Tours**.
Au mois de mars, un fils naquit à Ludovic, de sa favorite Lucrèce Crivelli ; on constata, en même temps, que le duc tombait dans les excès de la dévotion la plus outrée *M1 passait sa vie à Sainte-Marie-des-Grâces. On ne le voyait plus vêtu que de grossiers vêtements noirs, enveloppé dans un long manteau... *V
Nous n'entrerons pas ici dans le détail des opérations mili-
i) Sanuto, c. 436.
2) Id,, c. 438.
3) Id., c. 461.
4) Id., c. 474.
5) ld,y c. 476.
6) Id., c. 479.
7) Id., c. 487, 488.
8) Ici., c. 493.
ll)/d.,556.
12) Id., c. 746.
.*{S8 HISTOIRE DK LOUIS Xll
taires de Trivalce contre Gènes ni des négociations incessantes de Cliarlos VIII, non plus que du renouvellement perpétuel de ses projets d«î campagne, plus intenses que jamais dans les années Iiîj7etl498.
Louis d'Orléans se tenait très à l'écart, mécontent et isolé *.
Nous avons mentionné déjà un procès depuis longtemps pendant entre Engilbertde Clèves et le sire d'Orval, ce procès
1) Nous voyons Louis d'Orléans visiter l'Hôtel-Dieu de Paris, où Louis !•' son îiïeiil, avait fondt» une chapelle (Archives de THôtel-Dieu de Paris, lay. lo2, I. 18S6, no 10). Le ducd'Oriéans s'honore, vers le même moment, par un Irait <1«» véritable bonté. Un malheureux noagislrat, le conseiller au Parlement de Paris Claude Chauvreux, s'était laissé aller à des prévarinalions très graves, à des subornations de notaires et de témoins dans une allaire de testament, en faveur de Pierre de Rochechouart, qui avait produit une fausse procuration de son feu oncle Louis de Rochechouart, évôt^uc de Saintes, dalée du 10 avril 1492, pour obtenir de son vivant Tévêché en cour deHonje, par voie de résignation (ins. Dupuy, 770). Chauvreux appartenait, senible-t-il, à une famille de notaires. Un Pierre Chauvreux était notaire du Cbàtelet (l'Orléans en 1 i()() (Arch. municipales d'Orléans, CC. 666). Un Jac- (|UHs Chauvreux fut maire d'Or.éans en 1502, 1593, 1594 (Lemaire, Histoire d'Orh^'inSy p. 456). Quant à lui, licencié in utroque jure, reçu conseiller au p.irleineiit, le 24 aortt 1475, il était l'auteur d'une glose De justifia restée in-dit»* (Areli. nationales \*a i78r); ms. lat. 8513, f» 26 ro) . Il avait été amhassjuleurà Home en 1484. Ses collègues le chassèrent ignominieusement, «'t. par arrêt du 24 décembre i41H5, le condamnèrent à la dégradation, à l'exposition [)ub ifjue, à !a H'-ur de lis infamante, au bannissement perpétuel, à la ccnliscatiorï (ms. iHijuiy, 770 : fr. 23286, f» 328). Il ne survécut pas à ofs rigu»'ijrs. Louis d'OrN-ans obtint du roi le don de ses biens conlisqués, <'t, riiiu -eiii.'rnent dans sa (liiié pour un t»d désastre, il les restitua à la veuve v[ îinx enfaiits du malheureux, mais vSans doute à la requête de M. de Uo.'lieelioiiart, co:ii[)r()inis dafis l'alfaire) il prit sous sa protection cette infortiiM'''efarnd e, etailressa au parh'ment une lettre émue pour solliciter la compassion (!.' collèirues lustem^iiL indignés, froissés au plus sensible de leur •'tre : « Pour ce (pie j'ay 1res a cueur les affaires desdits femmes et euffans. <lil-il, et (|uejede>ire (ju'ilz soient favorablement traictés, a caste cause, Messieurs, je vous prie, tant comme je puis, que, pour l'amour de moy, Vous l.'s av'z pour rei'ornnianiez en leurs affaires, et que, en bonne et brii'ive expe licion dt» ju>tce, ilz puissent avoir délivrance desdicts biens. Et vo is nie fen-z uuii; très sif)guli«'r plaisir. Priant Dieu... {etc») Escr?pt a L;on, 1.' vir jour de feuvrier. Le ducd'Oriéans, de Millau et de Valloys, etc., bien vuslre, Loys. — Cotkukait. » (Orig., Parlement 474, f* 69).
auquel le roi Charles VIII prenait tant d'intérêt pendant la cannpagne de Naples et pour lequel il avait adressé au parlennent des injonclious réitérées. Jean d'Albret, baron d*OrvaP seigneur de Chateauvillain, était un grand seigneur peu sympathique et enclin aux procédures : pendant nombre d'années, il soutint contre Alain d'Albret, son cousin-germain, un procès, illustre dans les fastes de la justice, pour la possession de la seigneurie d'Avesnes. C'est à propos des comtés de Nevers et de Rethel qu'il se trouvait aux prises avec Engilbert de Clèves. Jean d'Albret avait épousé, par contrat de mariage passé à Sancoins le 15 avril 1480 (ancien style), Charlotte de Bourgogne, fille de Jean de Bourgogne, duc de Brabant, comte de Nevers, Eu et Rethel, baron de Donzy, seigneur d'Anvers, des terres d'Outre-Meuse et de Saint-Valcry-sur- Mer, La fiancée n'avait, selon l'usage du temps, qu'une modeste dot; mais son père lui assurait, au cas où il mourrait sans fils, son opulent héritage, comprenant nommément les comtés de Nevers et de Rethel *. Engilbert de Clèves prétendait à ces comtés; Jean d'Orval hérita ainsi des difficultés de son beau-père. En 1488, intervint, au dire du sire d'Orval, une renonciation d'Engilbert ». Toujours est-il que la querelle ne tarda pas à se ranimer avec violence, que le procès en saisine se poursuivait en 1489 et qu'on en vint même à des voies de fait passablement scandaleuses *. L'année suivante, 1490, le duc de Brabant confirma à sa fille la cession de tous ses biens, y compris les comtés de Nevers et de Rethel, ne réservant
1) Mort en 1524, fils d'Armand-Amanieu d'Albret, sire d'Orval. Il rendit sur la frontière française de grands services en 1494; le roi l'obligea alors à prendre le gouvernement de l'Ile-de-France (fr. 3924, p. 4, 6 : fr. 15538, no 229 : V. plus haut).
2) Fr. 11877, p. 35, 80 : fr. 4791.
3) Fr. 11877, p. 35, 80.
4) X** 9323, fo 107 : K 539, dossier 1.
pour lui que Tusufruil *. Depuis lors, celle importanle affaire suivait la filière habituelle; les aacs s'accumulaient; elle remplissait les procès-verbaux du parlement. Le sire d*Orval,au grand mécontentement du roi, chercha à en presser la solution pendant que son adversaire so trouvait à Naples. Engilbert voulait quitter Tarmée, pour s'en occuper; il n'y resta que sur les instances du roi. Au retour, il prit sa revanche; il s'attacha à ce gros procès avec une passion que partagea son cousin d'Orléans. A Tétonnement général, on vit Louis d'Orléans se livrer aux démarches habituelles des plaideurs, aller, de maison en maison, avec Engilbert, solliciter les présidents, les conseillers... Néanmoins, Taffaire durait encore en id04\ Le duc d'Orléans revint ûvec le roi de Lyon à Amboise, où le temps se passa en bonnes chères et en banquets'. Une singulière évolution se faisait alors dans l'esprit de Charles VIII : affligé de la perte de tous ses enfants, le roi devenait pieux^ et chaste*. Le mal qu il avait fait au royaume lui apparut; il prit la résolution de se consacrer au bonheur du peuple et d'oxorcer en conscience sa profession royale. Il ordonna de rechercher dans les anciennes écritures en quoi consistait son devoir ^ Il se mit donc à toucher plus fréquemment les écrouellos''; il voulut rendre lajusticeen personne, et indiqua deux fois par semaine des jours d'audience où tout le monde
l)Fr. 4788, f°«98, 103.
2) Fr. 2910, 1° 80 (communiqué par M. de BoisUsle) : cf. ms. Dapuy 570.
3) Sainl-Gelais.
4) Il s'attacha aussi très personnellement à entreprendre îa réforme reiigieus»^ (A. Le Ferrori), dont le besoin devenait urgent. Il reste de lui des letlros fort pressantes à ce sujet. Citons aussi une curieuse lettre de lui sur les pir.itorips maritimes (X** 3921,155).
5) N. <îil:ps.
(3) Lt'Un^ «lu !^0 fl.'i'embre 1-497, ordonnant de rechercher la forme que tenaient l»'s r.»is pour donner nu'liance au pauvre peuple, et mesme comme M'itKicnr ^ninf Lo//n- y pro^cloit (Godefroy, p. 745).
7) Cl. dp SpvsspI.
pouvait se présenter, comme aux temps où il n*exislait pas encore de parlement*. Il étudia les problèmes sociaux. A ce point de vue, toutes les questions se résumaient alora en une seule : on se plaignait du poids excessif des at^es. Charles VIII pensait à supprimer les aides, impôt de répartition, et aies rem* placer par un impôt de quotité, égal sur tous les feux, « tellement qu*ilz ne puissent dire que Tun soit plus riche (c'est-à-dire moins imposé) que l'autre de la value de deux blans ». Depuis longtemps, en Normandie, on réclamait cette réforme, et une nouvelle assiette des feux. Aussi, Charles pensait commencer le travail par la Normandie, dont, pour le rappeler en passant, Louis d'Orléans était gouverneur. Il trouvait bon aussi de faire vendre le sel au rabais : d'établir dans chaque ville deux ou trois échevins électifs, annuels et gratuits*. Rêves généreux, rêves libéraux, en tout conformes aux vœux de Louis d'Orléans et de Georges d'Amboise, mais qui auraient exigé pour s'accomplir, une période de paix intérieure et beaucoup d'esprit de suite.
Au commencement de juin, le roi était revenu à Lyon reprendre ses éternels projets dltalie et avait mandé Trivulce. M. et M"' de Bourbon, fort résolus à empêcher à tout prix de nouveaux armements, insistèrent pour obtenir sa visite à Moulins'. Le roi s'y rendit vers la fin de juin*; mais on ne
1) Commines. Le ms. fr. 10237, f°64, contient une réclamation présentée ainsi au roi « tenant, dit-il, nostre audience publique », le fonds X*» 3921 (194) une lettre de Charles VIII (Amboise, 27 janvier) sur une plainte produite par un pauvre gentilhomme à son audience publique. Signalons, dans le môme fonds (161) son ordre au parlement de faire justice exemplaire du ravissement de la fille du seigneur de Soupplainville, par le seigneur de Chameroles (Lyon, 18 janvier). Nous avons souvent parlé du seigneur de Soupplainville, bailli de Montargis. La seigneurie de Chameroles, en Orléanais, appartint à Lancelot du Lac, le héros de Novare.
2) Vadvis du Roy, note manuscrite contemporaine (fr. 20431, f® 46).
3) Sanuto, c. 673.
4) Probablement il quitta Lyon le 16 juin, jour où le duc partit. On
put pas lui faire entendre raison. Vers le 15 juillet, il décida de retourner à Lyon, où Trivulce lui réclamait, d'urgence, 60,000 ducats pour la solde de ses troupes. Il chargea aussi d'une ambassade en Savoie et en Montferrat le comte de Ligny, qui allait retrouver sa femme restée à Casai *. Ni M. et ^"'^ de Bourbon, ni la reine, qui se trouvait grosse encore une fois, ni tous les plaisirs qu'on inventa, ne retinrent le roiî heureusement, il apprit en route que la peste sévissait à Lyon, et Pou obtint, par ce motif, de lui faire rebrousser chemin. Il retourna donc à Moulins , maudissant l'épidémie , et il exigea que son médecin de Lyon vînt lui certifier Texistence d'un danger*. Cependant, il n'abandonnait pas le projet de descente en Italie; Trivulce écrivit à Ludovic le More, qui lui confiait son désir d'un arrangement, que le roi refusait '. L'été s'écoula ainsi, et le duc d'Orléans ne quitta pas non plus Moulins, où il passa fort joyeusement* et avec un grand train de maison^ tout ce temps*. Quinze archers de sa garde l'y
s'altendail si bien iï y revenir que Louis y laissa ses gratis chevaux, avec qualre pages {TU. Orléans, 987).
1) Sanuto, c. 689.
2) Sanuto, c. 095.
3) Sanuto, c. 737.
5) Nous le trouvons à Moulins, avec Cotereau, à la fin du mois d'août {Tit. Orléans XV, 987), le 12 (id., 989), le 27 (id., 994) et le 28 septembre (Cr. 20379, p. 59).
0) Lt3 rô e (le ja dépense de la cuisine du duc à Moulins, le jeudi 31 août 1407 (avec crue pour M. de Nevers et divers gentilbommes de Thôtel du roi) nous est resté et présente un véritable intérêt économique. Il comprend quaniFii»'-(l(»ux douzaines de pain à 2 sous 1 den. la douzaine; Tachât de truis pi>in<;ons de vin, entamés ce jour-là, à 45 s., 45 s. et 4 liv. t. ; trois pi.'C's <!»' bœuf, 9 s. 4 den. ; un veau, 3.") s. ; huit moutons et demi, 6 liv. 7 s. Odeii. ; tirntt'-liuit livres et demie de lard, 1^5 s.; douze poussins, 13 s. 6 den.; vinirl-ntMif [)i;^nM)ii?, 27 s. 7 den.; quatre perdreaux, 12 s. 6 den,; quatre levr«'aux, 15 s. ; deux lap-Tcaux, 5 s.; un lièvre, 5 s. 7 den.; cinq livres de praiss»*, s. !^rl«»n.; It's pieds et fraises de deux veaux, 3 s. 1 den.; deux fKiKllnna d(» luiMil", () s. 'A d.Ti.; quatre livres de beurre, 5 s, ; deux collets ei
accompagnaient, ainsi que ses officiers, et il s'y trouvait encore le 19 novembre, lorsque le duc de Bourbon présida aux obsèques solennelles de Philippe de Savoie, père de la comtesse d'Angoulême, dans Téglise des Carmes de Moulins*. Il ne revint à Blois que pour le mois de décembre ".
Dans ce séjour, il se lia très intimement avec le duc de Bourbon; leur union croissante excita la jalousie, les soupçons, les
quatre gigots de veau, 3 s. 4den. ; trente-neuf poulies, « baillées pour les oiseaulx de Monseigneur, ce mois », 60 s. 1 den.; six pigeons, 5 s. 7 den. ob.; vingt cœurs de mouton, 3 s. 4 den.
Puis, « saulcier : verdures, verjus, vinaigre, pois, oignons, navels; » vingt-trois pillés; une livre de poudre blanche^ un quarteron de menues épices, un quarteron de poivre (3 s. 1 den. ob.), cinq livres de riz (9 s.) ; une livre d'amandes (20 den.); deux livres de câpres (5 s.); 5 sous de fruits; vingt livres de chandelle, « baillées ce mois, pour ce que Monseigneur a souppé à la chandelle, » 25 s. ; une livre et demie de cire, 7 s. 6 den. ; un cent et demi de basions de torche^ 15 s. t.; dix-huit livres de « lumignon », 23 s. 4 den. ; trois livres de bougie, 15 s. Pour Técurie : treize chevaux logés aux Trois-Rois, cinq chevaux, huit mulets et quatre autres chevaux : « A Tosle des Trois Roys de Lyon, pour ladite despence desix chevauix, qui demourerent a Lion quant mondit s' partit, durant huit jours, argent viii liv. t. » : les chevaux portant les tasses et coupes de l'échansonnerie et les broches de la cuisine; un cheval pour l'armurier, un pour Valentin, enfant d'honneur : vingt-huit fers, de 15 den. chacun, mis aux mulets durant ce mois : la dépense d*un cheval portant partie de la vaisselle de cuisine; soixante-dix-huit fers aux chevaux de l'écurie du duc pendant le mois, 12 den. chacun, et drogues, onguents, etc., pour les chevaux; six chevaux du duc, restés à Blois en février, mars, avril, mai 1494, « pendant que Mg"" alla outre les mons... » Les dépenses de fourrière comprennent: 10 sous d'aumône aux pauvres, des dépenses de papier et de parchemin, le feu et la chandelle des pages, la nourriture d'une partie des oiseaux, confiés à Ruscigny (10 1.), les dépenses de balais, de blanchissage, la dépense des pages restés à Lyon, 13 l. 4 s. de dépenses d'apothicaire et d'épices pour le mois, une fourniture de fleur de farine pour la cuisine, six charretées de bois, un demi-cent de fagots, le logement des laquais, la location des écuries du prieur de Saint-Galais; la dépense de quinze archers de la garde, deux charretiers, trois muletiers, quatre palefreniers, un maréchal et un sellier, La dépense s'élève à 282 1. 5 s. 10 den. (TU, Orléans, 987).
1) Fr. 11196.
2) KK. 897, 263; lettre datée de Montils-les-Blois, décembre 1497.
critiques d'une partie de la cour*, de toute Ja faction qui avait gouvornéjusqiralors\Dos intrigues se nouèrent, Charles VUl semblait retomber sous le joug de sa sœur; îl n'avait plus de raisons de quitter Moulins, où il s^amusait beaucoup, disaient les gens de la cour; s'il revenait à Lyon, ce serait sans doute pour quelque amourette, non pour faire la guerre *. La guerre, Charles Vlll la voulait toujours : mais, grâce à Tépidémie de Lyon, on le tenait, pour ainsi dire, en charte privée; MM. de Bourbon et d'Orléans travaillaient à remplacer Saint- Malo par Tamiral de Graville à la direction des finances*. En revanche, il se formait un parti ou une coterie, pour ruiner l'influence du duc d'Orléans. Entre le roi et lui, il y avait tant de causes de heurt qu'il suffisait pour les envenimer gravement de quelques « mauvais rapports ». On reprochait au duc son grand train de maison, son faste, sa garde du corps, sa générosité ^ Le point vulnérable do Louis d'Orléans, c'était Tétat
1) Saint-Gelais.
2) Sanudo, c. 758. Une ordonnance du 9 juillet 1497 nomma le premier président du parlement de Bourgogne, Guy de Rochefort, chancelier, en romplacemont de Guillaume Briçonnel (Godefroy, p, 743).
3) Sanulo, c. 757.
4) Id.y 788,790. — Le comte de Foix devînt gouverneur du Dauphiné. Le conseil communal de Vienne délibéra, le 11 février 1497-1498, sur la réception à lui faire (Giraud et Chevalier, Le mystère des trois doms^ p. 887).
5) Les dépenses de gages et pensions, s'élevant toujours, montent pour l'année financière, du 1"' octobre 1496-30 septembre 1497, à 15,523 liv. Parmi les bénéficiaires, notons M. deFoix (2.500 liv.); M. de Bussy, l'archevêque de Rouen, Opicin Caccia, « ManFray » (le comte Manfred Tornielli, pour 800 liv.), Georges d'Auxy, Robert d'Estaing (100 liv. de pension). Champdoniors (~V0), Ant. de Bessay, Guierlay, le bâtard Fricon, Raoulet du Refugp, le m/^def^n Gabriel Bugne (100 liv.), Théligny (120), l'orfèvre Henri Donzen (ôO liv.), le jardinier GeofTroy Cotereau (10 liv.), le fils de Jean Thomas (pour ses études, 42 liv.), Gilbert Bertrand (220 liv.), etc. {Tit. Orléans, 988). Le duc faisait, en outre, pour ses affaires, un certain nombre de nionucs pensions à des avocats et à des conseillers du parlement (rol(* d'émargement, du 3 juillet ii97, se montant à un total de 180 liv., avec les signatures autographes, id.^ 996).
DERNIÈRES ANNÉES DK CHARTES VIII (I49'i-1498) 395
de ses rapports avec sa femme. Après s'ôtre rapproché d'elle convenablement, au retour de la campagne de Naples, Louis manquait encore de courage. Dans sa volumineuse correspon- . dance de Lyon, nous ne trouvons la mention que d'une seule lettre adressée à Jeanne de France*. Il vivait absolument séparé d'elle*. Le roi, jusqu'à présent n'avait pas paru s'en préoccuper beaucoup. Sous l'empire de sa dévotion nouvelle et de suggestions intéressées, il entreprit de réconcilier Louis avec Jeanne. Entreprise difficile , qui devait fatalement amener quelque aigreur ! Le roi disait parfois à son beau-frère : « Mon frère, allez veoir ma sœur. » Parfois le duc s'exécutait^ comme du temps de Louis XL Hors do là, il s'en dispensait.
Aux approches des grandes fêtes, Charles tentait un effort spécial ; il déléguait près du duc quelque ami de bon conseil, Georges d'Amboise, le vieux Jean Burgensis. Le lundi de Pâques, la veille de Noël, en 1497, il lui fit parler ainsi par Burgensis. « Que ferais-je? répondait Louis aux objurgations du bon médecin, vous le savez bien! » Georges d'Amboise eut encore moins de succès; Louis l'interrompit sans se gêner, en jurant, et l'invita à laisser là une question dont il ne voulait plus entendre parler'.
Fatigué de ses déboires politiques et personnels, des difficultés incessantes qu'il trouvait en toutes choses, le duc d'Orléans se relira dans son gouvernement de Normandie, où il n'avait pas paru depuis son retour dltalie, et où Georges
1) TU. Orléans, 976.
2) .1 -anne de France vivait, de son côté, réduite à sa modeste pension. Le roi l'avait gratifiée, comme supplément, de rémolumenl de la gabelle de Pontoise (Reçu de Jeanne, de 892 liv. 12 s. 6 den., provenant de cette gabelle, le 8 décembre 1497, scellé du sceau mi-parti France-Orléans, ms. Clairambault 224, n* 360).
3) Jeanne de France^ p. 241 et suiv.
3% HISTOIRE DE LOriS XÏI
d'Amboise le reçut affectueusement à Tarchevêché*. Il y passa le commencement de 1498'.
Comme délégué royal à la présidence des Etats locaux de Normandie, Georges d'Amboise avait eu à faire voter, par ordre du roi, des impôts bien impopulaires; mais il déployait, dans CCS difliciles occasions, une telle science de persuasion, tant de bonhomie, d'onction, il parlait avec tant d'attendrissement de son amour du peuple, des charges de la province, des besoins de la frontière, des dettes du roi, qu'on partageait sapeim^ et qu'il gagnait, môme dans ces votes, un redoublement de popularité. Il était personnellement très aimé ; son gouvernement, soigneux, libéral et plein de tact, s'inspirait de tous les principes chers aux Normands. C'était comme la vivante antithèse du gouvernement royal. Ordonné et méthodique, il faisait valoir avec soin les biens personnels du duc dans la province' ; il dissimulait Tautorité sous des dehors gracieux, il acceptait volontiers et étudiait les réclamations sérieuses. Il avait pris pour vicaire général de son archevêché et pour représentant officiel Jean Masselin, Yaigle de la province, le député qui représentait, avec tant d'ardeur et si peu de succès, aux Etats généraux de 1484, les idées libérales. Personnellement fort riche, Georges d'Amboise se montrait aussi très généreux et tout dévoué au bien public. Dès son arrivée à Rouen, il divisa les grands revenus de Tarchoveché et les siens jjropres en trois parts, Tune pour les pauvres, l'autre pour l'entretien ou la reconstruction des biens
1) Gratification aux serviteurs de M. de Rouen, « en faveur du desroy d'oslel durant que monsei^nieur a esté à Hoiien » {TU. Orléans, 863). Le duo prenait st*s repas à l'hôtel de l'I mage-Notre-Dame (i»/.).
2) A Blois, son conseil se compose de Denis Le Mercier, ^gneron, Etienne de Morvillicrs, Hobert BalTart, Louis de Villebn snie, auditeur de» comptes, et Denis Musset (séance du 22 mai 1497, KK 902, f^SO).
3) Hil)i. de Klnis, n" \\)(\ry.
archiépiscopaux, la troisième, seulement, consacrée à la tenue de sa maison. C'(st ainsi que, sur le second chapitre de ses dépenses, il donna une si vive impulsion aux arts par la splendide reconstruction du château de Gaillon. Honoré de tous pour la dignité parfaite de sa vie privée, estimé du bas clergé à cause de son refus de cumuler aucun bénéfice, son influence avait promptement effacé Tancienne popularité de Tamiral de Graville dans la province. Il devint, en quelque sorte^ le roi du pays; sa ferme résistance contre les vexations des gens d'armes mit le sceau à la reconnaissance publique, et d'une commune voix on le proclama « Père de la Patrie * », c'est-à-dire, dans le langage normand, Père de la Normandie. Cette situation, cette conduite elle-même excitèrent à la cour de vives susceptibilités*. Rien n'y donnait prise. Georges d'Amboise, au contraire, ne se servait de son influence que pour peser sur les électeurs et obtenir des États des votes favorables aux désirs du roi '. Aux élections du 17 janvier 1498,
1) Jean Masselin, Chronicon Archiepiscoporum Rothomagensium (iat. 508:)).
2) Charles VIII perdant, successivement, tous ses enfants en bas âge, Louis d'Orléans devenait, d'ailleurs, son héritier naturel.
3) En 1495, malgré l'opposition du parlementa l'ordonnance de Plaisance, Georges d'Amboise fit exécuter cette ordonnance à Rouen. La ville de Rouen devait au roi une rente de 840 liv. 10 s. pour ses halles. Elle profita de l'ordre du roi pour la racheter moyennant 10.200 liv. Par patentes du 27 février i494-95, Georges d'Amboise, archevêque de Rouen, lieutenant général dii roi au pays ei duché de Normandie en Tabsence du duc d'Orléans, gouverneur, autorisa la ville à émettre un emprunt, pour le montant de ce capital. La ville avait nommé des procureurs près de lui dans ce but, par procuration du 28 janvier 1494-95 (Archives municipales de Rouen, 21, no 10). Aux États du 2 mars 1495-96, l'archevêque prononça, en -faveur des exigences du roi, un discours en deux points, qui est un modèle d'éloquence persuasive, d'après le résumé qui nous en est resté. H fit valoir la paix avec l'Angleterre, paix si im()ortante pour la Normandie, la gloire du roi à Naples, la nécessité de son retour, le prix des Suisses, les intentions hostiles de l'I^lspagne et de Maximilien, les pertes du roi à Fornoue. 11 convint qu'on pouvait protester contre de nouvelles demandes d'argent,
398 uisroiRE de louis xii
pour les Klâts locaux, il ne parut même pas, et laissa agir Jeaa Masselin.
Nécessairement au fait des difficultés de la situation, Masselin liai un langage irréprochable : « Il faut, dit-il en substance, obéir au bon vouloir du roi, à qui il appartient de connaître et de faire le bien de la république : le roi a envoyé dans ce but M. d'Orléans, qui sait mieux que personne ses intentions. Veuillez donc élire des gens sages, non séducteurs, dévoués au bien public. Il ne faut point de sédition : choisissez des hommes expérimentés. » Puis Masselin fournit ime liste de candidats, qui furent élus suivant ^usage^
Louis d'Orléans présida les Etats... La Normandie souffrait, se plaignait. Le cardinal d'Amboise n'avait pas craint de constater franchement la crise économique. Les Etats décidèrent (renvoyer au roi une délégation pour réclamer la diminution des tailles*. Par suite du mécontentement, le vieil esprit autonomiste de la Normandie se réveillait. Comme dit Conimiiu's '\ « a lousjours bien .semblé aux Normands, et fait encores, que si grand*duché comme la leur, requiert bien un duc ». La cour sénml : elle voulut rendre le duc d'Orléans responsable*. Le roi reçut des avis confidentiels, de « mau-
quo la biluation économique était très mauvaise : « On sait, disait-il, qu'il est pour le [leuple », mais, dans cotte circonstance, il déclarait recoQDaitre rurgcnte nôcessitô d'un elTort (Archives municipales de Rouen, 228, I).
1) Arcli. munie, de Uouen, 228, I. »
2) Fr. 26100, 121. (Jiiittance de Charles de Cheppry, seigneur dud il lieu et de lioinmilly, chambellan du roi, de 120 I. t , sur le bailliage d*Évreuz, à lui a^^i,«:[lées, u par Messieurs qui tindrent les Ëstatz du pays et duché de Noriiieiidyc \\\\\ quatre c(mis dix-huit, pour avoir fait ung voyage avecques aulH'z dclof^uez dudil pays devers le feu roy Charles dernier deceddé, que Di<.'u absoille, ))oiir lui su})plier et requérir dyminucion de la taille qu'il prei^'iioit audit [«ays, aiiissy «pTii avoit esté coiiclud aux Elslatz dudit pays tenus a Iiout-n ou nioys de janvier quatre vingts dix sept. »