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CHAPITRE XV

PRÉPARATIFS DE LA CAMPAGNE DE NAPLES (jANVlER-AOUT 1494).

Charles VIII et Ludovic Sforza semblaient pressés d e jouir et d'escompter leurs triomphes. Charles VIII passa tout le mois de janvier 1494 au Plessis-les-Tours, en fêles et en banquels; il émerveilla l'ambassade d'Espagne par lasomptuosilé d'un festin * ; il faisait faire à la reine des entrées solennelles dans les villes environnantes'. A Milan, Ludovic préparait sa grandeur future par le déploiement d'un luxe bien aulrement magnifique. Le beau diplôme de donation à Béatrix d'Esté, du 28 janvier 1494, cette page exquise de miniature dont la possession enorgueillit si justement le Musée Britannique, demeure comme un des témoignages de son faste et de son goût Cependant on prenait des mesures pour le printemps. La garde royale et les pensionnaires devaient se trouver à Lyon à la mi-carême ', et Charles VIII n'attendait pour s'y rendre lui-même que la fin des négociations avec les ambassadeurs florentins, négociations qui continuaient laborieusement à Tours; Ludovic interdisait officiellement tout embauchage d'hommes ou de vaisseaux pour le compte de Naples *.

1) Compte, dans le Portef. Fontanieu 147-148.

2) Délibération du conseil de Bourges,' 8 janvier (Arch. munie, de Bourges, A A. 34).

3) Desjardins, p. 270 el s., 36i.

4) Cherrier, p. 382.

A Naples aussi, après les obsèques extrêmement solcnoclles du feu roi, le couronnement du nouveau monarque Alphonse donna lieu à des fêles sans fin. L*ambassadeur milanais ne manqua pas d'y figurer et en rendit compte à son gouvernement dans le plus minutieux détail*. Alphonse passait pour un homme emporté et fier: on s'aperçut bientôt d'un changement complet dans sa personne, la couronne le rendait modeste et souple.

La nouvelle de la mort de Ferdinand ne parvint à Tours qu'au bout de sept jours. Charles VIII jeta un cri de joie; il considérait cet événement comme providentiel. A l'instant, le 8 février, il écrivit à Ludovic son intention de régler toutes ses affaires en quaranle-huit heures, et de partir pour Lyon*, où il ne comptait même rester que cinq ou six jours*. A ses yeux, le concours des Florentins ne faisait plus de doute ; il l'affirmait du moins à l'ambassadeur de Milan. Une sorte d'illuminîsme troublait sa vision nette des choses ; il déclara à M. de Bourbon^ stupéfait, qu'il se sentait appelé par Dieu lui-môme en Italie *.

En effet, il se rendit sur-le-champ à Amboise *, d'où il annonça au royaume, par une brève proclamation, la mort de Ferdinand : il ajoutait qu'héritier légitime de Naples, appelé sur ce trône par la voix des princes et des seigneurs napolitains, il allait à Lyon réunir d'urgence « de bons et grans personnaiges », princes du sang, « prélatz, cappitaines, chefz de guerre, gens de nostre conseil, de nos parlemens et

1) Mémoire de M. P. Magistretti, dans ÏArchivio st. lomhardo, 1879, p. 685 et s.

2) Arch. de Milan, Fot, Est. Francia, 1494-95.

3) Id. Rapport, sans date, de l'ambassadeur milanais.

4) Desjardins, 361.

5) Le Dauphin qui s'y trouvait venait d'être malade (Desjardins, 270).

autres », afin de « prendre une bonne conclusion... pour le bien de nous et de noslre royaume. » C'était une simple noti-^ fication de volonté; il n'en résultait aucune pensée de consulter la nation même sur l'opportunité d'une guerre*. En même lemps que celte déclaration belliqueuse, partirent des ordres aux gens d'armes de se tenir prêts à marcher*. Il en résulta un ébranlement général; on vit lous les vagabonds du royaume prendre la route de l'Italie, si bien qu'il fallut, peu après, donner Tordre de les arrêter à la frontière des Alpes '. Dans son enthousiasme, Charles VIII s'étonna de ne recevoir de Milan aucune réponse : de Rome^ il lui parvint d'assez mauvaises nouvelles. Le bouillant jeune homme ne comprenait rien à la circonspection, aux détours, à l'adresse de la diplomatie italienne : les atermoiements du pape l'irritèrent : il traita de haut le Saint-Siège. Dans les instructions qu il remit à Amboîse le 10 février aux ambassadeurs (l'évf^que de Fréjus et M. de Saint-Moris) envoyés à Rome, il prescrit de bien faire comprendre son absolue volonté d'aller attaquer les Turcs, et, si le pape résiste, de reprendre la suggestion d'une réforme de TÉglise, la menace d'un concile général ; il recommande aussi de se rapprocher, sous Tégide de Ludovic, du cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens, Jules de la Rovère, alors retranché à Ostie et en état de rupture ouverte avec le pape. Charles VIII communiqua même ces instructions à Ludovic*. De ces maladresses, il résulta qu'Alexandre VI accueillit les ouvertures du nouveau roi de Naples et lui promit l'investiture. Le 8 mars, le roi de Naples se fit couronner en grand

1) Lettre à la ville de Troyes, publiée par M. Stein, Annuaire-Bull, de la Soc. de l'Hist. de France, 1888, p. 206.

2) Fr. 25717, 152.

3) Ordre du 6 mars (Arch, de Milan).

4) K. 1710 : Arch. de Milan.

apparat. En rovanchc, le pape envoya à Charles VIII la rose d'or, qu'il bénit le 9 mars \

Dans ces graves circonstances, Louis d'Orléans ne s*éloigna point du toi. Il passa à la cour le jour de Tan, s'ingéniant à plaire : il distribue des gratifications à toute la maison de la reine et du roi, môme aux enfants de cuisine du Dauphin; et à carême prenant, il renouvelle ses générosités dans la cuisine royale. Il fait un cadeau à Ilacquelcbant, le « capitaine des galeries » d'Amboise ; il offre au favori du jour, le jeune Miolans, six poinçons de vin clairet de Blois. Il faut croire qu'il acquérait ainsi quelque influence, car l'ambassade d'Espagne lui offre, h lui-même, une mule. Louis ne quitta le roi qu'au moment du départ; il court alors régler sommairement ses affaires à Blois^ où, le 9 février, on le reçoit avec des démonstrations de tambourins et de ménestrels, à Orléans, où des aumônes de 20 livres aux Carmes, aux Jacobins, aux Augustins trahissent son souci de popularité. Pendant celte rapide absence, Louis se maintint encore en contact constant avec le roi, au point d'échanger des messages même la nuit*.

A ce moment, nous remarquons aussi dans ses comptes un présent à une femme nommée Philippe du Four ^

Cependant Ludovic Sforza, au lieu de répondre à l'enthousiasme du roi, en semblait déconcerté : il se méfiait de

i) Rapport de St. Taberna à Ludovic. Rome, 9 mars 1494 (Arch. de Milan). Le 11 mars 1494, Alexandre VI, par un bref spécial, annonça à Ludovic Sforza qu'il envoyait un ambassadeur à Charles VIII pour le supplier de renoncer à son expédition, qui troublerait toute l'Italie et arrêterait l'expédition projetée contre les Turcs, avec tous les princes chrétiens. « Nous savons, ajoute ie pape, que vous avez sur lui beaucoup d'influence. Nous vous prions instamment d'insister dans le même sens» (Chmel,iVo(izew6/a<^, 1856, p. 423). Cf. Trinchera, Codice Aragonese, t. H, p. ii, p. 421.

2) TU. Orléans, Xlll, 929, 930.

3) A Orléans, il donna à Henri de Rohan, dit Guéménée, 30 livres pour se faire soigner d'une maladie : il donna 50 1. à Alof de Clèves pour motif semblable.

tant de légèreté et songeait avec souci qu*en attendant il allait se voir exposé aux coups de Naples, de Rome, peutêtre de Florence. Il redoutait extrêmement le nouveau roi de Naples, avec lequel il se trouvait dans les plus mauvais rapports personnels, depuis le mariage de son neveu et dlsabelle de Naples; car un moment Ludovic avait tenté de s'approprier la fiancée : le vieux Ferdinand avait esquivé la difficulté avec une sage diplomatie; mais Alphonse ne s*élait pas cru obligé de taire ses appréciations: de là, un grand malaise dans les rapports, suivi d'une extrême froideur. Alphonse, en montant sur le trône, sentit, de son côté, la nécessité d'un rapprochement. Il fit proposer à Ludovic son amitié. Le duc de Bari répondit avec empressement, et il poussa l'astuce jusqu'à offrir, séance tenante, au roi de Naples la formation d'une ligue avec Ferrare et Florence, contre les Français*; quant à lui, Ludovic, ses négociations avec la France n'avaient d'autre but, disait-il, que à! amuser Charles YIII et de détourner l'orage du Milanais. Il est bien possible, en effet, que, si le roi deNapleseût consenti à l'élévation personnelle de Ludovic au trône de Milan, Ludovic eût changé d'allures; deux ans plus tard, le 7 septembre 1496, devenu enfin duc de Milan, il disait avec un cynisme incroyable : « Je confesse avoir fait grand mal à l'Italie, mais je l'ai fait pour me maintenir là où je suis. J'en ai été fâché ; c'a été la faute du roi Ferdinand et des Vénitiens *. » Mais pas plus que Ferdinand, Alphonse ne pouvait satisfaire l'ambition de Ludovic. Ce vague rapprochement amena néanmoins une certaine hésitation chez le duc de Bari. Le pape, de son côté, s'efforçait de créer des obstacles, ou tout au moins des relards, dans les projets de Charles VIII. Maximilieu témoignait une mauvaise humeur non dissimulée ; là

1) Cherrier, p. 382. Ludovic, écrit Ferdinand, est tutlavia bonitaliano (Trinchera, p. 325).

2) Dépèches de Foscari, dans VArchivio stonco italiano (p. 843).

encore, Ludovic devait prendre des précautions ; Ascagne le pressait de rassurer Maximilien, de lui laisser comprendre qu'on préparait un piège en Italie aux Français ^ Bref, la situation devenait de plus en plus obscure.

Ne recevant aucune nouvelle, Charles VIII devint perplexe ; il cessa de presser les ambassadeurs florentins; il en vint même à se demander si la nouvelle de la mort du roi de Naples était vraie *. A la cour, on soupçonnait, sans oser le dire, quelque nouvelle intrigue de Ludovic, et l'attitude décontenancée, désolée, de l'envoyé milanais ne pouvait que fortifier les soupçons. Pendant que l'ambassadeur écrivait à Milan pour supplier le duc de Bari de prendre une situation plus correcte, de donner de ses nouvelles % le roi, revenu de sa précipitation première, s'arrêtait à Moulins, d*où il adressa aux villes de France, le 27 février, très probablement sur les conseils de M. et M'"* de Bourbon, une proclamation bien différente de la première : il demandait, cette fois, à chaque ville, d'envoyer à Lyon « ung bon personnaige » pour recevoir ses communications et les rapporter *.

Louis d'Orléans escortait le roi et la reine. A Bourges, les ménestrels de la ville lui donnèrent une aubade ; à Moulins, il prit part à toutes les réceptions et reçut le plus honorable accueil. Le duc de Bourbon commanda aux halles de Moulins un concert de trompettes et de ménestrels en son honneur. Louis portait une magnifique robe de velours cramoisi, confectionnée à Blois pour son voyage. Il donna audience à un de ses sujets d'Asti, Denis de Baudrie, de Cherasco, qui lui offrit divers produits italiens, vin, oranges, olives... \

1) Delaborde.

2) Il posa cette étrange question aux ambassadeurs florentins le 24 février (Desjardins, 277).

4) Leilre à Troyes, publiée par M. Stein*

5) TU. Orléans, XIII, 920, 030.

Il suivît à Lyon le roi et la reine, qui y firent leur entrée avec un extrême apparat. Dans un moment où l'argent était si rare et si précieux, cette cérémonie coûta 3,500 livres, que le roi dut payer par acomptes*. Mais quel brillant cortège, que de robes d'or et de diamants étincelants* ! Le roi, qui savait ses projets fort impopulaires et qui ne voulait consulter personne, cherchait à en imposer' par le spectacle de sa grandeur. Il affectait aussi d'avoir à la bouche le mot de croisade pour soulever les restes du vieil esprit chevaleresque et chrétien ; le 14 mars, il demanda officiellement au pape de faire venir le grand maître de Rhodes pour le consulter*. Il espérait trouver un appui au moins dans la noblesse; il alla jusqu'à donner à la comtesse de Dunois, veuve, comme on sait, 5^000 livres pour qu'elle vînt à Lyon% et le duc d'Orléans lui avança aussi 2,000 livres sur la gabelle de Châteaudun pour l'aider à faire figure*. Le 17 mars, le chancelier réunit la noblesse, et fit entendre quelques grandes phrases; il parla d'honneur, de patrie, de l'opprobre qui couvrirait le roi s'il renonçait à l'héritage de Naples. Les députés des villes ne se réunirent que le 7 avril, et de suite manifestèrent des sentiments fort peu sympathiques. A Taudience royale, les députés de Paris risquèrent quelques observations; le roi refusa de rien entendre et les congédia en déclarant qu'il voulait un appui et non des con-

1) Portef. Fontanieu, 147-148.

2) D'après Fontanieu, qui dit avoir vu une quittance originale, la parure de la reine aurait coûté 8,000 écus (fr. 13769). Cependant, Charles VIII avait donné à Anne de fort beaux bijoux. Il existe un ordre de lui, en 1491, d'avoir à trouver n'importe où 7,000 1. pour payer un diamant qui plaît à la reine (fr. 15538, n» 208).

3) Rapport de Belgiojoso, du 6 marr-, cité par Delaborde.

5) Fr. 20370, p. iU.

6) TU. Oilénns^ XIII, 930»

seîls *. Piqués de cet accueil, les Parisiens déclarèrent se refuser à aucun concours pécuniaire, et, dans une réunion plénière, tous les délégués des villes résolurent, puisqu'on ne demandait point leur avis, de se borner à entendre les déclarations du gouvernement. Ainsi fut fait. Le 7, en présence du roi, le 8, en séance privée, Adam Fumée exposa les plans du roi, insista sur leur nécessité, et ne souleva aucune question d'argent : ensuite, les députés s'en allèrent'.

Le roi crut devoir répandre dans le royaume des lettres où il se disait appelé par le pape contre les infidèles, où il parlait de son accord avec le roi des Romains*. Néanmoins, on signalait les démarches pressantes des envoyés napolitains en Allemagne et en Angleterre pour une coalition et, quelques jours plus tard, le pape lut en consistoire un bref, où, tout en louant convenablement les projets de croisade, il déconseillait avec fermeté toute entreprise sur Naples*.

Aussi, malgré l'obéissance du royaume, le mécontentement, si vif à la cour, éclata jusque dans le peuple sous forme de chants populaires. Un de ces chants, dialogué, exhorte ironiquement les Français à se couvrir de gloire : « On sçait assez, à Paris et à Sens, — Vostre valleur; quérez autre adventurel » Mais le chanteur répond, en préférant w paix certaine que victoire espérée» '.Une figure de rhétorique bien commune à cette

1) Arn. Ferron.

2) Champollion, Documents inédits, II, 477.

3) Lettre du 11 avril, au parlement de Bordeaux ; fr. 25717, 15'-.

4) Hosmini, Vie de J.-J, Trivulce, II, 200, 201.

5) Fr. 1721, ff. 1,1 v°. Voici encore un de ces chants :

Rondeau dudit voyaye (id., f. 2.)] « Sainct'Malo, d'Urphé et Beaucaire, Ne vous fera Ton jamais taire, De Naples guyder le voyage, Que le grant dyable ou malle rage Vous puisse les bouches relraire I

époque, évocation discrète des États généraux, c'est la mise en scène d'Église^ Noblesse et Labeur ; dans une chanson intitulée Complainte de France^ toutes trois déplorent le départ de Charles Ylir.

En Italie et en Allemagne, le roi n'obtint pas plus de succès. Ses envoyés extraordinaires, l'archevêque de Sens Tristan de Salazart, et Louis de la Trémoïlle, reçurent de Maximilien à Munich un accueil assez froid ; Maximilien déclara qu'il partait pour Spire et qu'il préférerait négocier avec le prince d'Orange*. Des envoyés français se rendirent aussi dans toutes les cours italiennes, pour exposer les droits de leur maître sur Naples, et à Rome, pour protester contre l'investiture d'Alphonse. Le 7 février, Charles VIII avait adressé à Milan son valet de chambre Thiercelin, pour mander le commandant en chef des troupes milanaises, Galéas de San Severino, mari d'une bâtarde de Ludovic', avec lequel il voulait combiner ses plans et son action*. Galéas n'arrivait pas et Ludovic se bor-

Assez Eçavez qu'il est contraire Au Royaume; mais, pour actraire Le chappeau, vous guydez TafTaire, Sainct Malo I

« Bourgeois, marchans, vueiilez retraire Le fol conseil, quant chascun braire Voyez de vous a forcenage.

On vous mettra, pardieu, en cage.

En la Barbarye ou au Caire, Sainct Malo I »

1) Montaiglon et Rothschild, Anciennes poésies,,. y VIII, 74.

2) Rapport sans date (Arch. de Milan).

3) Galéas de San Severino, originaire de Naples, de la famille des princes de Bisignano, qui se rattachait à une antique famille française venue en Ito lie avec la maison d'Anjou, entra au service de Ludovic et se fit bien venir de lui en Taidant dans ses entreprises contre le duc Galéas. Depuis son mariage, il était devenu le principal personnage du gouvernement milanais, comme Pavait été aussi son père Robert de San Severino.

4) Arch. de Milan.

nait, pour la forme^ à enrôler quelques mercenaires lombards *. A Lyon même, rien n'avançait; on manquait d'argent; les ambassades avaient de la peine à partir *. Le roi, fort inexpérimenté en matière d'administration, croyait tout organiser en donnant quelques ordres brefs ; il annonçait toujours son entrée en Italie vers la fin de mai, fût-ce, disait-il, seulement avec trois cotirtaïUs^, On le laissait s'agiter, sans s'empresser à le servir. Mais on déplorait de le voir rompre avec les Florentins, les seuls alliés fidèles et traditionnels de la France en Italie; Louis d'Orléans., M. de Bourbon, le sage Louis d'Amboise, Georges d'Amboise exprimaient ouvertement leurs regrets à cet égard*. C'était là pour eux le côté le plus grave Je la situation ; car le roi, tout en présidant sans cesse des joutes, des tournois, des combats à la barrière ^ semblait réellement plus en voie de se divertir que de préparer sérieusement une expédition dangereuse. Louis d'Orléans devait naturellement prendre sa part des plaisirs; il fit venir de Blois son orchestre de onze chantres et « sa tapisserie » •; il organisa un grand tournoi avec des tentes spéciales pour les combattants\ Le ducdeFerrare lui envoie deux lasniers* ; le

1) 13 mars ("Arch. de Milan).

2] L'ambassadeur milanais écrit, le 29 mars, que Stuart d'Aubigny et Perron de Baschi viennent de partir, avec la mission de se rendre près de Ludovic» puis à Rome. Le général des finances doit les suivre « avec grand argent » pour solder des troupes italiennes. — Le 30, il écrit que le général demande deux jours de répit, pour partir le lundi de Pâques ; mais, sur la nouvelle de l'accord du pape avec Ferdinand, on lui ordonne de partir de suite... (Arch. de Milan).

3) Delaborde ; Desjardins, 293.

4) Desjardins, 279, 281.

5) Chronique de Benoist Mailliard, publ. par M. G. Guigue (1883).

6) Tit. Orléans, XIH, 930. Leur voyage coûta 110 écus d'or (192 liv. 10 sous).

7) TU. Orléans, XIV, 932.

8) Tit. Pons, 32 (24 mars).

prince d'Orange lui fait donner une sérénade de luths. Mais quand on lui parle de Texpédilion de Naples, il répond, en souriant, que c*est une idée chevaleresque*.

Comment la prendre au sérieux, cette idée, quand on voyait le roi passer ses journées à table, ses nuits en débauches, nouer des intrigues galantes, se livrer sans frein^ malgré la présence delà reine, aux amours les plus vulgaires? Commines accuse Louis d'Orléans, « homme jeune et beau personnage, mais homme de plaisir », d'avoir participé aux folies amoureuses du roi; aucun indice ne corrobore celte accusation. Arnold le Ferron assure, avec plus de vraisemblance, que le roi trouva pour architectes de ses plaisirs, pour émissaires, des courtisans de haut parage; parmi eux, Sanudo cite nommément M. de Clérieux, auquel il attribue une plaisante ambassade près d'une fille du peuple dont s'éprit le roi. Clérieux était à la fois fin courtisan et bon calculateur; tout compte fait, il préférait pour la France et pour le roi les aventures galantes aux aventures tragiques : c'était sa manière de servir le roi de Naples. Lyon s'enorgueillissait d'un tel spectacle; dans une sorte de ballade, qui courut alors, La Réfomiation des dames de Pains, faicte par les Lyonnaises^ on voit les dames lyonnaises déborder de fierté, vanter leurs joutes et leurs tournois, se moquer de Paris délaissé; les dames de Paris répliquent par une moquerie des plaisirs des Lyonnaises, en termes fort cyniques*.

Pendant ce temps, on suspendait les pensions pour six mois, on imposait aux provinces des prêts, on établissait, au nom du roi, de nouvelles aides : le roi et les hommes d'État

1) D'après Fontanieu (Histoire manuscrite), Charles VIII, dès le mois de décembre, avait invité à des tournois à Lyon, pour le printemps, l'archiduc et d'autres princes. Le 16 avril, il en renouvela l'avis au roi d'Angleterre.

2) Montaiglon et Rothschild, VIII, 244, 253»

OU de guerre encore au nid, comme dit Amelot de la Houssaye, dont il pouvait prendre conseil, s'imaginaienl Irouverdes trésors en Italie ; encore fallait-il de l'argent pour partir. L'armement s'opérait avec une lenteur extrême; au milieu d'avril, on attendait toujours les gens d'armes de Normandie et de Picardie : le bailli de Dijon s'occupa d'enrôler des Suisses. Outre les cinq cents hommes italiens que Ludovic devait fournir, on le chargea d*en enrôler autant pour le compte de la France. L'apparition de la peste en Provence empêchait de ce côté tout effort maritime : à Gênes, on avait donné ordre de construire vingt-cinq galères.

Impatienté de tant de désordres et de retards, le roi s'en prit au vieux maréchal des Querdes, et lui fit une scène tellement violente, que le brave vieillard, depuis longtemps dégoûté de tout ce qu'il voyait, mourut peu de jours après, le 22 avril, d^une attaque d'apoplexie.

Louis d'Orléans tenait à honneur d'être absolument prêt. Il profitait de sa prospérité financière (car les Etats de Normandie lui avaient voté, l'année précédente, 14,000 livres en sus des 44,000 livres de ses pensions*) pour liquider définitivement toutes les vieilles dettes, bien établir sa situation et préparer l'avenir. Pendant son séjour à Lyon, ilremboursa 16,000 livres au prince d'Orange, et dégagea le domaine de la Ferté-Milon* : il régla à Nantes et à Rennes des restes de comptes de laguerre de Bretagne avec le trésorier Becdelièvre, et fit revenir ses coffres de chambre, d'office, et de chapelle, qui étaient de-, meures à Nantes ; il achève de rembourser une dette de 400 écus au couvent de Bourg-Moyen; il verse 2,000 livres à la veuve du conseiller Louis Ruzé, 100 à la veuve de Jean Hu-

1) Comptes de trésorerie, janvier-mars 1494 n, st., avril-juin 1494 (TO. Ork^ans, XHI et XIV, 929-933). Nous en extrayons les détails qui suivent.

2) Ti7. Orléans, 932, 9J4.

rault, 120 à son secrélaire Jean de Vaux, 52 à un marchand de vin de Nantes. En même temps, il se mettait activement en mesure de partir. Un chariot spécial lui apporta son harnais de guerre, œuvre de Tarmurier Louis Merveille de Tours, mais accoutré et habillé h Paris*. Son train personnel Tavait suivi ; les archers de sa garde, depuis le mois de janvier, n'attendaient à Blois que le signal du départ; de Moulins, le duc avait envoyé un exprès porter Tordre de les équiper à neuf. Dans les premiers jours de mars, il fait acheter à Beaune, à Dijon, à Ghalon, une provision de vin; il expédie ses armures à Asti, sous la conduite d'un certain Georget de Calicaris. A la fin de mars, ses trésoriers, Malhurin Gaillart et Vigneron, arrivèrent en bateau, avec 5,000 livres d'argenterie ou de numéraire tiré de la recette d'Orléans. Le duc fit aussi écrire au trésorier de Blois et même à sa femme de lui envoyer tout l'argent disponible. Son conseiller, Georges d'Amboisc, d'abord resté à Rouen, son capitaine Robinet de Framezelles, vinrent le rejoindre sur son ordre. Il envoya chercher jusque dans sa maison Jean de Louan^ l'ancien compagnon de la guerre de Bretagne.

Enfin, le 15 avril, sur la mise en demeure de Du Bouchage, qui allait à Milan négocier un bizarre projet d'entrevue entre Charles VIII et TEmpereur', Galéas de San Severino arriva. Il rencontra aux environs de Lyon l'évêque de Saint-Malo el Etienne de Vesc; ,sa première préoccupation fut de régler avec eux les détails du cérémonial de son entrée. Charles VIII ne

1) Georges d'Auxy lui fournit un cheval coureur, de 30 écus d'or, le 28 avril {TU. Auxy, 26).

2) Du Bouchage, envoyé à Ludovic avec des lettres de créance du 10 avril (Arch. de Milan), devait représenter Charles VIII à Milan pendant la période des préparatifs. Il avait aussi l'ordre de traiter les affaires de Ceva dont nous parlerons plus loin. On le tenait au courant de tous les incidents des préparatifs.

i4 HISTOIRE DE LOUIS XII

lui garda pas rancune d'une si longue attente ; au contraire, le i6 avril, San Severino fut reçu avec un apparat sans exemple et des honneurs extraordinaires. Il trouva, à la porte de la ville, les comtes de Foix, de Ligny, de Nevers, le prince de Saleriie, le maréchal de Bourgogne, et les autres grands seigneurs, les cent gentilshommes de la garde du roi, et un large déploiement d'archers. Au milieu de cette pompe militaire, il se rendit directement au logis du roi, conformément à Tétiquetlo réservée jusque-là aux deux premiers princes du sang. Lo roi, placé entre les ducs d'Orléans et de Bourbon, lui fit raccneil le plus solennel, le plus cordial, et voulut lui-même lo mener chez la reine*. Dès le premier jour, une intimité vérilahle s'établit entre lo souverain et l'ambassadeur. San H(<vorino devint le vrai premier ministre delà France; le connpil (lu roi se tenait chez lui. Charles VIII, qui se voyait déjà par la p(»n8ée sur le trône du Grand Turc, s'était constitué un véritable harem; pour mieux montrer son amitié à Galéas, il l'y introduisît, et là, prenant par la main avec une grâce toute orionlalo Tune des jeunes filles, il l'offrit à l'ambassadeur, puiH i)\\ n'accorda, de part et d'autre, deux heures à'ébattement, (lah^UM ne put offrir au roi que des chevaux, des armures, des parl'mn.H, cadeaux fort agréables au prince, qui, du reste, raffidail do parfums et aimait à couvrir son lit de roses*. Chaque Jour» daléa» adressait à son beau-père Ludovic un rapport diMailli^ Kur Ii^h amitiés du roi, sur les travaux avec Saint- MtUo ot VoMO. Il accompagna le roi dans une excursion en mm»hiut^, et revint avec lui à Lyon^

NiiUuvIloiuent lo duc d'Orléans se trouva tout à fait mis à IVv^uvI. Shm Sovorino, dans ses rapports, semble ignorer même

\\ ll4i^H»^l ilo H, Severino, 16 avril (Arch. de Milan). W) Aivh. ilo MiUn, ^ot, K$t,, Francia, 1494-95.

son exislence. Officiellement, il se comporta envers le prince avec la courtoisie d'un diplomate italien de bonne école. Il lui offrit de magnifiques présents, robes, senteurs^ fromages de Lombardie, un cheval, divers accoutrements kld^moàQ dllalie, pavois, lances, brigandines, salades, grand couteau turqîiin, etc. Il envoya les neuf trompettes de l'ambassade, son trompette personnel, son joueur de souplesses, sonner, jouer devant le

duc \ Louis continua sa vie joyeuse de promenades, de

chasses, de tournois

Ludovic, pourtant, ne prenait pas la peine de dissimuler son hostilité envers le duc d'Orléans. Au milieu des désordres chroniques qui se produisaient dans le marquisat de Ceva, Tun des marquis, Rolandin de Ceva, co-seigneur de Saint-Michel, violemment expulsé, recourut à l'administration d'Asti. Ludovic se hâta de prendre parti pour Texpulseur, André de Ceva de Castellain, et ses gens « troublèrent » l'affaire « hors de toute raison ». Cet ennuyeux incident préoccupait Louis d'Orléans depuis le mois de mars ; Louis avait dû, à ce propos, échanger force messages avec ses gens d'Asti, mander même Hector de Montenart à Lyon'; il avait pressé aussi l'envoi do Du Bouchage à Milan. Dès qu'il apprit l'arrivée de San Sèverino, il voulut tenter le premier un essai d'entente. Avant même Feutrée de l'ambassadeur, il se porta à sa rencontre hors de Lyon, et lui exposa longuement l'affaire, en le priant d'intervenir pour arrêter les intrigues des gens de Ludovic. San Severino répondit d'un ton rogue et vague : « Il n'y avait pas d'intrigues, on connaissait la prudence de son maître ; tout cela n'était qu imaginations de Montenart, qu'effet de sa haine ou de ses intérêts; plus lard, lors de son retour en Lom-

1) Tit. Orléans, XIV, 932.

2) Tit, Orléans, 930, 932.

bardie, il verrait à s'en occuper. » Louis d*Orléans demeura calme et répliqua doucement que, prêt à bien faire son devoir pour servir le roi et répondre aux menaces de Naples, honoré du commandement de l'armée de mer dans une entreprise à laquelle Ludovic attachait tant do prix, il comptait, en revanche, trouver dans Ludovic « un bon frère et parent ». Il développa cette pensée longuement, d'un ton cordial. SanSeverino se borna à répondre que Sa Seigneurie savait reconnaître les procédés de ses amis. Puis la conversation continua sur des banalités d'occasion. Louis raconta à l'ambassadeur que le roi Charles voulait combattre Alphonse corps à corps et venait de commander dans ce but un équipement de combattant à pied*.

Louis d'Orléans se tint donc sur la réserve. Selon la rumeur publique, il devait commander la cavalerie*,

II aurait, quant à lui, préféré simplement rester à Asti, avec sa compagnie de cent lances; il croyait peu au succès de l'expédition, il croyait encore moins à la bonne foi de Ludovic, et toute son ambition était de demeurer en arrière, pour agir ensuite selon les événements. Malheureusement, ce plan ne plaisait pas à Ludovic, et dès la fin de mars, il avait été définitivement écarté : le roi décida, au contraire, d'éloigner son cousin du Milanais, en lui donnant le commandement de la flotte, avec le titre de lieutenant-général. Nous nous

i) Dépêche du 18 avril (Arch. de Milan).

2) Desmplio apparalus bcllici, publié par doras Martène et Durand (Voyage littéraire). Il courait d'ailleurs les bruits les plus invraisemblables. Un moine lyonnais de celte époque, B. Mailliard, a laissé un journal (publié par M, J, Guigue), plein d'erreurs, qui évalue l'armée française à cent mille hommes, et porte, pour la flotte, vingt-quatre grands navires, huit cents grandes galéasses, onze cents caraques, deux mille vingt-six galères de course, quatre cent soixante-neuf galéasses ou brigandins, et d'innombrables barques! etc.

bornerons donc à rendre compte ici de Torganisation de l'expédition maritime, et nous ne pouvons que renvoyer à l'ouvrage de M. Dclaborde le lecteur qui serait curieux de savoir comment l'énergique impulsion de San Severino put arriver enfin à organiser une expédition, à laquelle personne n'ajoutait foi.

D'après le plan de campagne, l'expédition maritime devait être la partie capitale, et Ton prenait Gênes pour quartier général*. Gênes, rivale de Venise, pouvait seule fourni rie point d'appui nécessaire' : place de banque de premier ordre, grand entrepôt d'approvisionnements, ses quais, son môle, son phare assuraient à son port une commodité, une sûreté uniques ; ni le port commercial de Marseille, ni le port militaire de la Ciolat n'entraient en comparaison. Autour même de Gênes, on trouvait, comme autant de satellites, une suite de petits ports où des navires pouvaient sinon entrer, du moins s'abriter, et où Ton avait à enrôler toute une population maritime et beaucoup de barques : Savone même possédait un port fort bon et fort beau'. Ajoutons que Charles VIII ne pouvait hésiter à choisir Gênes, puisqu'il comptait sur Milan et sur Asli comme base d'opérations; d'ailleurs, il se faisait bien des illusions sur les sympathies des Génois pour la France.

Gênes se remettait à peine de deux rudes épreuves, — un hiver tel qde, dit-on, les bords de la mer gelaient; une peste épouvantable qui amena une désertion complète de la ville, où il ne resta que trois cents hommes de garde, — lorsqu'à la

1) Commines, édition Dupont, III, 463 (Lettre de Saint-Malo).

2) a Les Genevois se disent portiers des Itales; aussi sont ils, car quiconque, soit seigneur de Gènes, malgré tout le monde aura son entrée dedans le pays » (Jean d'Aulon).

3) Le Livre du compas (1499), fr. 25376 : Description des]côtes ctjiles de la Méditerranée, fr. 2794 : Traité de Germain Sonn, fr. 2132.

&n do Tannée 1493, elle reçut la visite (Tun Marseillais nommé Rinaldo, chargé par Charles VIII d'étudier ses ressources ^

On estimait la Hotte nécessaire à cinquante galères, vingtquatre gros navires et douze galions. Ludovic en fournissant douze et le roi ne comptant en metlre en ligne que huit, deux do Normandie et six de Marseille, il fallait en construire ou en noliser trente. Ludovic fournissait quatre navires; on pouvait en armer sept en Normandie ou en Bretagne, six à Marseille et six caraques à Gènes : il restait à trouver sept navires et six galiotes*. L'agent du roi parcourut consciencieusement les côtes et les ports en Provence, comme sur la Rivière.

Au commencement de 1494,1a flotte milanaise, forte de douze galères et de quatre navires, rallia Gênes; aucune mesure financière n'étant prise, Ludovic dut ouvrir le crédit nécessaire à sa subsistance*, et le conseil de Gênes élut une commission municipale de quatre membres pour veiller à Tordre public et aux vivres*. Un navire, la Negronne^ arriva à Gênes tout désemparé : cet incident, si élémentaire^ fit comprendre lanécessité d'ouvrir un chantier spécial de radoubage. Le roi expédia aussi au marquis de Rothelin, gouverneur de Provence, les instructions les plus formelles pour aider aux préparatifs militaires : une ordonnance interdit en Provence Texportation des bois propres à la construction navale, et le roi demanda même au duc de Savoie de prendre une mesure analogue pour le comté de Nice ^ Ainsi, depuis trois mois passés, on s'agitait à Gênes et sur la côte, et pourtant rien n'avançait, faute d'ar-

1) Ag. Giusliniano.

2) Delaborde, p. 327.

3) Giusliniano : Senarega.

4) Arch. de Gônes, Diversorum, X, 1081: 150, 645.

5) Commines, édition Dupont, II, 446,

gent. C*est le 28 mars seulement que Belgiojoso put annoncer à Ludovic l'envoi de Godefroy Travers, porteur de 25,000 écus pour les constructions et nolis, et Tenvoi d*une somme pareille en Provence, ainsi que Toxpédition des ordres nécessaires pour faire prendre la mer aux galères disponibles de Marseille et de Normandie ^

On ne se mit à l'œuvre qu*au commencement d'avril :il fallait bien du temps pour faire doubler Gibraltar par l'escadre de Rouen, composée de la Loyse^ vaisseau amiral de Louis de Graville*, la Nef de Rouen et autres vaisseaux de haut bord. Â Gènes même, on ne pouvait pas improviser une flotte; il ne suffisait pas de la construire, encore fallait-il Téquiper. Les équipages normands étaient assez difficiles pour la subsistance ; on leur devait du cidre ou de la bière, du beurre, du lard, des harengs» du bois, du suif; pour les Provençaux, les provisions du pays suffisaient, mais on calculait qu'il fallait, par galère et par mois, 420 quintaux de biscuit, 6 do viande salée cl autant de riz, 10 de fromage, 7 bottes do vin, 20 émines de fèves, 12 barils de sardines ou d'anchois, de l'huile, du vinaigre, des oignons, des épices^ des chandelles, etc. II y avait aussi à onrôlerle personnel des galères et à fournir rartillerie.Unc galère « de bonne voille », en Provence, comportait cent quatre-vingtcinq personnes d'équipage, c'est-à-dire le capitaine, huit officiers, un barbier-médecin et son aide, un cuisinier, seize marins pour la manœuvre, au moins huit hommes do guerre, un maître arbalétrier, quatre canonniers et cent quarante-quatre (jaliots pour tirer la rame /comme artillerie, un canon, six coulevrînes de divers calibres, cinquante hacquebutes, cinquante

1) Vienne, 28 mars (Arch. de Milan).

2) Perret, MU biog, sur L. MaUt de GravilU, p. 138. Cf. Jein d*Aulon, tome II.

arbalètes, cent halecrets oubrigandinesgarnies, avec des provisions de poudre, de boulets, etc.*. En se mettant à Tœuvre au commencement d'avril, on ne pouvait pas songer évidemment à marcher vers la fin de mai, comme le voulait le roi.

Galéas de San Sevcrino, dès son arrivée à Lyon, s'attacha surtout aux affaires de Gênes. Le 18 avril, il reçut Baptistin Campofregoso, qui venait apporter les protestations de dévouement des Génois*, et, le 23 avril, il écrivait à Ludovic que, pour le passage deTarmée par le Piémont, Saluées, Asti et le Montferrat, toutes les mesures (d'ailleurs très faciles) étaient prises, mais qu'il hâtait Texpédition à Gênes, par le Rhône, des provisions de poudre qui se trouvaient à Lyon. Conformément à la politique de Ludovic, il poussait le roi à prendre la voie de mer, sous prétexte que la présence de la cour à Tarmée de terre compliquerait Tapprovisionnement, et le roi semblait goûter Tavis^

Il devenait urgent de se hâter pour dégager à tout prix le cardinal de la Rovère, que le pape serrait de près à Ostie, et se garder ainsi la porte ouverte sur Rome. Le roi, se croyant toujours prêt pour la fin de mai, se fit dès lors ouvrir, à la banque Sauli de Gênes, un compte de 200,000 ducats, en traites sur Milan et Rome. Mais à Lyon on savait bien, en tout cas, que, sur les cinquante galères prévues, douze qu'on venait de donner à construire à Toulon ne seraient pas prêtes, non plus que la galère spécialement préparée pour le roi. Chose bizarre : on tenait le ducd'Orléans strictement à Técart des préparatifs faits pour son armée. Le 24 avril, le conseil, « per dare reputacione alaimpresa», décida d'envoyer à Gênes deux cousins du roi, les

1) Les faits de la marine, par Anl. de Conflans (Jr. 742).

2) 18 avril (Arch. de Milan).

3) Arch. de Milan. Toutes les pièces citées ci-après sont lirôcs, sauf indication contraire, des Archives de Milan, Potenze estere, Francia, 1494-95.

comtes de Foix et de Guise (d'Armagnac), qui devaient emmener avec eux le grand écuyerd'Urfé, chargé de commander tous les préparatifs' ; le sire de Beaumont, capitaine, pour le commandement militaire *, et un trésorier pour les paiements

1) Pierre d'Urfé était un ancien chambellan de Bretagne, chargé en 1465 du paiement des gens de guerre. Nous avons vu (tome H, p. 89) dans quelles conditions, après avoir servi les ducs de Bourgogne et de Bretagne, il devint chambellan, grand écuyer, maître de la grande écurie durci, sénéchal de Beaucaire et Nîmes, châtelain de Gallargues (TU. Urfé, n»» 2, G, 7, 8 et s.). Il reçut, en 1486, une gratiGcation de 1,2001. convertie en une pension égale, que le roi éleva à 2,000 1. en 1492, et, en 1494, une compagnie de quarante lances (td.i n«" 16 à 23. Cf. Commines, édition Dupont).

D'Urfé avait déjà été envoyé en Piémont au mois de février (Desjardins, 276).

2) Jean de Polignac, écuyer, seigneur de Beaumont, près Clermont-Ferrand, et de Randan ; il avait épousé Jeanne de Cbambes,dont Commines avait épousé la sœur. Hélène de Chambes (Commines, édition Dupont, H, 446). Son frère cadet, Élie de Polignac, était entré au service du comte d'Angoulême et devint seigneur de Fléac, en Angoumois (Cabinet des titres, Polignac) : l'une des filles d'Élie était la maîtresse officielle du comte d'Angoulème et la directrice de sa maison ; nous aurons à en reparler. Élie de Polignac fut un des deux témoins de l'inventaire des meubles du château de Cognac en 1496, dont il sera question au chapitre xxii. — Quant à Jean, nous le trouvons, dès les premiers temps du règne de Charles VIII, en 1483, gratifié du privilège de deux foires pour sa terre de Randan (J J 213, 74 ; 214, 39). Les patentes déclarent que Jean de Polignac, écuyer, seigneur de Randan, au pays d'Auvergne, « entre ses autres terres et seigneuries, est seigneur hault justicier, bas et moien, du lieu, terre et seigneurie dudit Randans, ouquel lieu a ung beau bourg et villaige, assis en beau pais, bon et fertil, qui d'ancienneté^ souloitestre bien peuplé et habité, mais, a l'occasion des guerres et divisions et mortalitez qui ont esté oudit pais, ilz ont esté fort apouvriz et inhabitez, tellement que, de présent il y a peu d'abilans demourans... » Elles sont contresignées : « Parleroy en son conseil, ouquel estoient Monseigneur le duc d'Orléans, les contes de Clermont, d'Alebret et de Dunois, les evesques d'Alby et de Constances, le mareschal de Marie (le maréchal de Gié, alors comte de Marie), les sires de Torcy, de Richebourt, de Comminge,de Vaten,et autres presens. » On remarque parmi ces signatures, celles du parti d'Orléans. En 1487, au coup de main de Gié et de des Querdes devant Béth une, la bouillante ardeur de Polignac le mit au premier rang: il fut le premier à donner sur l'ennemi. D'Urfé se distingua aussi à cette affaire (Jaligny).

32 niSTOIRE DE LOUIS XII

Le roi demandait, en même temps, à Ludovic, un pcrsonnag^c expérimenté, qui pût guider cet état-major.

Le 28 avril, San Severino déclarait à Ludovic connaître enfin la situation des armements maritimes. Tout compte fait, il croyait pouvoir annoncer qu'aux douze galères milanaises se joindraient vingt-cinq françaises, c'est-à-dire quatre qu'on avait en construction à Beaucaire,.douze qu'on venait de metire sur le chantier à Gênes. Il devait y en avoir six disponibles à Marseille et deux à Rouen, et Tordre de se rendre à Gênes, ordre annoncé depuis un mois et resté dans les bureaux, allait enfin partir. San Severino, du reste, se récriait. Que faire avec des forces si insuffisantes? Saint-Malo, de qui il tenait ces détails, partageait son avis, et ajoutait même que les galères de Gênes ne pourraient certainement pas prendre la mer avant la mi-juin. Saint-Malo disait avoir sollicité et obtenu la mise en chantier des douze galères de Toulon, mais il trouvait des contradictions et ne pouvait indiquer une date, même approximative, pour leur achèvement. En tout cas, on allait faire partir, dès le lendemain 29 avril, la commission de Gênes, avec de Targent. Par un autre message du même jour, San Severino confirme encore cette dernière nouvelle et Tordre formel du roi.

Le 29 avril se passa sans aucun départ : vainement San Severino tempêtait et s'en prenait à tout le monde. Pour cette affaire comme pour les autres, rien n'avançait, les instructions se contredisaient, tout était désordre et tiraillements. Le roi n'écoutait aucun conseil^ mettait à Técart les gens expérimentés, ne s'occupait de rien et commandait tout, ne trouvait pas d'argent et le jetait (si j'ose ainsi parler de l'argent de ses

plaisirs) parles fenêtres; Saint-Malo, préposé avec deux ou trois favoris, fort novices, à un travail écrasant, où sa compétence se trouvait en défaut, commençait à s'effrayer de sares-

ponsabilité : dans ce bouleversement du monde, il ne voyait et ne visait qu'un unique objet, le chapeau de cardinal; entre un maître inconséquent, fantasque, obstiné, une cour fort peu sympathique et un allié tel que Ludovic, il évitait de se compromettre. Tout le monde en faisait autant. Les personnages désignés pour la mission de Gènes s'en souciaient fort peu. D'Urfé, dont le bon sens redoutait les surprises si souvent éprouvées là-bas, réclamait, lui aussi, l'adjonction d'un grand personnage milanais qui pût le soutenir et, au besoin, couvrir sa responsabilité. Le 2 mai, San Severino, pour lui donner satisfaction, pria Ludovic de désigner le commissaire d'Alexandrie. Le capitaine de Beaumont et Jean de la Primauldaie, contrôleur général de Bretagne, dont le rôle était très restreint, acceptèrent de partir avec lui ; et, le 4 mai, d'Urfé reçut enfin du conseil ses instructions. Quoique chargé simplement d^opérer l'armement de la flotte, on lui traçait un programme compliqué : agir en tout a par le conseil et avis » de Ludovic, éclairer les côtes avec des brigandins, se tenir sur la défensive et n'attaquer la flotte napolitaine que s'il le fallait; en cas d'urgence, il pouvait lever, par les soins de Ludovic, des gens garantis sûrs et de provenance non contaminée par la peste, ou requérir la compagnie de Stuart d'Aubigny, déjà descendue en Montferrat pour assurer les routes : avant tout, il devait armer les douze galères et six transports ou caraques en construction, dont le roi se réservait seulement de nommer les capitaines ; presser l'armement de la flotte de Ludovic; rassembler des navires (galions, sagistres ou fustes) pour le transport de trois mille chevaux, les pontons nécessaires à Tartillerie; acheter en Sardaigne, dans les meilleures conditions, les approvisionnements nécessaires de salaisons, fromageries et légumes secs; inspecter les ports supplémentaires d*armement, et veiller à la concentration définitive pour le 30 juin,

dernier délai accepté par le roi ; surveiller rarmenient à Marseille des quatre galères en construction à Beaucaire, et, s'il y avait lieu, préparer une galère pour le roi. SiTépidémie cessait à Nice ot en Provence, il pouvait désigner en Provence des ports d'embarquement. Sitôt sa mission accomplie, il remettrait le commandement au duc d'Orléans, et reviendrait sans délai*.

Les nouvelles d'Ostie devaient faire hâter les préparatifs. San Scverino pressait vivement le roi. Suivant Ludovic, il fallait de suite expédier à Ostie cinq ou six mille hommes, et vingtquatre galères, dix navires, douze galions, avec de l'artillerie. Charles VIII promit, une fois de plus, d'expédier sur Theure les galères de Marseille. En attendant, les délégués de Gênes ne partaient pas. Le 5 mai, Galéas annonce à Milan le départ de d'Urfé avec le sire de Beaumont et une provision de 50,000 fr. Le6,il affirme que desordresviennentd'ètreeuvoyés,àce qu'on lui dit. Le 7 mai, d'Urfé enfin a quitté Lyon, mais avec Beaumont seulement : on insinue que M. de Foix le rejoindra plus tard, lorsqu'il y aura des troupes réunies. Mais d'Urfé et Beaumont s'arrêtaient à Chambéry, pour attendre le trésorier La Primauldaie, qui ne devait les rejoindre que le lendemain 8. C'était encore une semaine perdue; de plus, La Primauldaie n'emportait que la moitié de la somme (6,000 ducats) réclamée par Ludovic pour ses avances à Gênes : le roi promettait seulement de ne plus demander de nouvelles avances et d'achever le règlement plus tard. Il autorisait Ludovic à employer directement à la solde de quatre cent cinquante lances levées en Milanais, la contribution do 50,000 livres promise par lui pour l'expédition. Saint-Malo jurait d'expédier, dès le lendemain, la nomination des capitaines de galères.

1) Orig. ms. Moreau, 774; publ. par M>*« Dupont, Commines, HI, 444.

San Severino crut tout en bonne voie ; il offrit des chevaux au roi, qui les reçut très cordialement, et quelques gentillezze à la reine. Dans sa dépêche officielle du 9 mai, il raconte même avec complaisance les flatteries extraordinaires dont il est l'objet de la part d'Etienne de Vesc*.

Les difficultés, pourtant, semblaient croître d'heure en heure. La peste faisait d'affreux progrès». Les demandes de prêts ou de contributions se heurtaient dans tout le royaume à une résistance passive, mais absolue. Il régnait un mécontentement général. A la cour une vive inquiétude se mêlait à l'indignation. Devant tant d'incohérence, de retards, de contradictions, chacun se demandait où Ton allait. Les Florentins savaient et disaient le fond des choses, les trahisons de Ludovic: il devenait fort clair pour tout le monde, sauf pour le roi, que Ludovic ne désirait nullement le succès de l'expédition, qu'il voulait seulement déchaîner un trouble intense, pour satisfaire ses vues propres et annihiler l'opposition du roi de Naples. On jugeait insupportable de voir le roi écarter les princes de sa famille, ses vieux conseillers, ses serviteurs dévoués, pour livrer la direction du royaume à l'ambassadeur d'un aventurier. M. et M°*® de Bourbon quittèrent brusquement Lyon infuria^ le 7 mai au matin ^ Le lendemain de cet

1) Toutefois, il envoie un cavalier spécial à Milan, porteur de nouvelles qu'il ne se soucie pas de confier aux postes royales ( « aux cavaliers du roi »). Arch. de Milan, Pot, est, y Francia, 9 mai 149>i.

2) D'octobre 1494 à 1495, à Bordeaux, le commerce fut complètement suspendu : il péril seize à dix-huit mille habitants. Le reste prit la fuite (K. 77, no 17).

3) Desjardins, 297, 387. Le bâtard Mathieu de Bourbon saisit Saint-Malo à la gorge, devant le roi. — Madame de Bourbon n'était pourtant pas antipathique aux négociations avec l'Allemagne, car déjà, à ce moment, on l'accusait, à ce que disent les ambassadeurs florentins (Desjardins, t. I, p. 387), de convoiter pour sa fille la main du fils de Maximilien, avec la Bourgogne pour dot.

éclat, San Sevcrino se présenta hardiment devant le roi, en présence de la cour entière. Invité par le roi lui-même, disaitil, à s'expliquer librement, il venait là protester contre les « mauvaises paroles » qu'on se permettait à la cour. Il parla : il célébra, sans rire, le dévouement illimité de Ludovic, même à rencontre do TAllemagno et de TAnglelerre, ses douze galères, ses quatre gros vaisseaux, ses cinq cents hommes, l'importance de Gênes pour les préparatifs. Bref, en sortant de là, il put se vanter près de son maître d'avoir parlé haut et rude.

On se tut, Louis d'Orléans surtout, lui si suspect et qu'on disait obligé de suivre Texpédition, parce que le roi ne voulait pas laisser derrière lui l'héritier éventuel de la couronne*. Louis acheta, quelques jours après, à un homme d'armes, Pierre de Tardes, dit le Basque, un grand cheval de bataille*.

Les nouvelles de Gênes suscitaient encore des difficultés. Galéas, acquérant la certitude que décidément l'envoi à Geoffroy Travers comprenait 3,000 ducats au lieu des 13,000 jugés indispensables, court chez Saint-Malo demander des explications. Saint-Malo se borne à exciper d'un ordre royal, dont il ignore, dit-il, le but et les motifs. Galéas s'émeut de plus en plus; il montre à son interlocuteur les travaux de Gênes déjà suspendus une fois faute d'argent, la belle saison perdue, Alphonse prêt à marcher. Saint-Malo ne trouve à répondre que par de vagues défaites; il sait que le roi assigne en Provence le reste de l'argent, il ne doute pas que le roi n'en presse le recouvrement... Hors de lui, Galéas l'interrompt et lui montre une lettre de Ludovic, qui l'accusait, en toutes lettres, de lenteurs calculées. Ce fut au tour de Saint-Malo de se récrier; il protesta vivement de tout son zèle. Mais San Severino le quitta violemment sans rien entendre, et s'en alla colporter Taccusation.

1) Brantôme : Dosjapdins, 301.

2) Au prix très 6levé de 350 écus d'or (TU. Tardes, H).

Tout le reste du mois de mai se passa ainsi en récriminalions, en hésitations chaquejour grandissantes. Le 18^ Galéas obtient pourtant la décision définitive que le roi prendra la voie de mer*. Le 21, les envoyés florentins reçurent une audience du duc d'Orléans, qui les entretint avec beaucoup d'amitié et de franchise; Texpédition lui semblait difficile et surtout mal préparée; elle ne pouvait pas commencer avant plusieurs semaines. Quant à lui, il n'y prenait part que sur Tordre formel du roi, mais cet ordre lui suffisait. Il servirait le roi jusqu'à la mort. Il ajouta confidentiellement que tout ce qu'on avait fait jusqu'à présent, envois de troupes, armements de Gênes, ne lui semblait avoir pour objet que de satisfaire Ludovic ou de s'assurer un peu mieux de la fidélité des Génois. Les renseignements particuliers des ambassadeurs confirmaient, du reste, cette appréciation*.

Pendant cette entrevue, Galéas allait voir le roi, qu'il trouvait tout plein de sérénité. Il lui parla avec amertume. Selon lui, toutes les difficultés venaient de ce qu'on n'avait vu encore en Italie ni un denier^ ni un soldat de France, ni un bateau : elles s'évanouiront en fumée, dès qu'on sentira le roi résolu à marcher. Malheureusement, en France, l'expédition n'a guère d'autres partisans que MM. de Saint-Malo, de Vesc et de Lille : aujourd'hui que M. de Saint-Malo parait abandonner la partie, MM. de Vesc et de Lille deviennent euxmêmes très froids, tout est très difficile. Il y a une urgence extrême à faire partir pour Gênes des convois d'approvisionnements, afin de remonter le moral de tout le monde.

Le roi ne parut ni surpris, ni froissé, ni même ému d'entendre constater une situation si caractéristique.

Une circonstance très grave venait pourtant achever la

1) On annonçait déjà cette décision le 9 (Desjardins, 299).

2) Desjardins, 304, 395.

28 HISTOIRE DE LOUIS Xll

déroule des partisans de Texpédition. Le cardinal de la Rovère, non secouru, pressé par le pape, menacé du blocus par les Napolitains, ne pouvait plus tenir à Ostie; il s'enfuit avec deux serviteurs, et vint débarquer à Savone, où des députés de Gênes le reçurent fort honorablement*. De là, il voulut gagner Avignon, siège de sa légation : il trouva les portes fermées sur Tordre du pape. Il se réfugia alors à Lyon, où il arriva vers la fin de mai, et où, le 1" juin, il fit, par ordre du roi, une entrée d'apparat.

En réalité, Saint-Malo, déconcerté par la confusion et la mauvaise tournure de toutes choses, de plus en plus ému des trahisons attribuées à Ludovic, du défaut d'argent, du mécontentement unanime de la France, de l'entêtement du roi auquel on ne pouvait rien faire entendre, n'apportait aucun zèle dans les préparatifs. Galéas seul soutenait Charles VIII et le dirigeait à sa guise. Les princes et tout le conseil s'étaient formellement opposés à ce que le roi choisît pour lui-même la voie de mer, qu'ils jugeaient dangereuse et inopportune. Galéas, d'après les instructions de Ludovic qui tenait essentiellement à éloigner Charles VIII du Milanais, Pavait emporté sur ce point aussi, et le roi maintenait sa décision : en sorte que le vide le plus complet se faisait autour du jeune prince. Charles VIII en prit son parti sans hésiter. Il donna à Galéas une grosse pension, et une compagnie : il annonça sa prochaine promotion dans Tordre de Saint-Michel; pour ne pas assister à la cérémonie de collation, le duc d'Orléans fit une absence de quelques jours, mais on attendit son retour.

A Gênes même, la situation tendait à empirer. Le dévouement des Génois inspirait de légitimes appréhensions. Ludovic avait beaucoup d'ennemis, Jean Galéas et le roi de Naples

1) Senarega : Giustiniano.

un parti nombreux. D'Urfé ne cacha pas la situation, bien connue d'ailleurs à Milan^. D*Urfé se plaignait aussi de ne pouvoir agir, faute d*argent, la banque Sauli lui faisant des difficultés, tandis qu'on laissait Tennemi, le roi de Naples, s'approvisionner directement jusque sur le marché de Gènes. Ludovic finit par écrire à d'Urfé qu'il avancerait encore la moitié des dépenses. Pouc gagner une popularité indispensable à ses projets, et qui lui manquait,il promulgua aussi, quelques jours après, une ordonnance portant réduction des impôts, concession du droit de chasse à tous les citoyens, large amnistie pour les contrebandiers*.

On cherchait à enrôler des stratiotes albanais et grecs. Malgré tout, Tarmée se formait peu à peu. Les ambassadeurs florentins estiment à cent soixante lances, deux mille Suisses et deux mille arbalétriers gascons les troupes passées de l'autre côté des Alpes, à la date du 27 mai*. San Severino agissait de toutes ses forces. Le 30, dans une entrevue avec le roi, à laquelle assistait Saint-Malo un peu remis de son découragement, Galéas s'aperçut avec une extrême surprise que Charles VIII ignorait la promesse de Ludovic de faire de nouvelles avances. Cette fois, il dissimula son mécontentement et proposa, de la part de Ludovic, de payer cinq galères sur dix; il n'insista

1) Dépêche de San Severino, 30 mai.

2) D'après M. Formentini, Il ducato di Milano^ 104.

3) Dépêche de Galéas, du 31 mai :

« Benche la Chr"*^ M^^ sia tanto disposita a la impresa quanlo più possa essere, et non manchi de ordinare tutte quelle provisione che siano necessarie, seconde li ricordi che H fa fare la Ex. V., nondimeno per questi signori deputati, quali non li vano de bon pede, anchora sono pur usate de le dilatione et longheze ad fare le expedicione. )> Le roi se plaint de ses ministres qui le contrecarrent en dessous. Il intervient sans cesse personnellement pour presser les décisions. Il désire s'aboucher avec Ludovic, à Gênes ou ailleurs : il entend qu'à la mi-juin, il y ait à Gênes, douze galions, vingtquatre galères, etc. (soit les chiffres indiqués par Galéas).

plus sur le rôle négatif du caissier Travers, passé à Tétat de légende : il présenta les excuses des Génois, avec leurs réclamations contre d'Urfé, toutefois, qui retenait au port et requérait quinze ou seize gros vaisseaux. Il annonça les négociations de Ludovic et de Stuart d'Aubigny avec les Colonna pour un ravitaillement d'Oslie'.

Il venait à peine de remettre au courrier le récit de cette pénible entrevue, lorsqu'une nouvelle rencontre avec Saint- Malo le mit hors de lui. Saint-Malo, maintenant^ marchandait l'organisation de l'armée de terre. Ludovic était d'avis que la France prît à sa solde le marquis de Mantoue> capitaine général des Vénitiens : Saint-Malo trouvait les prétentions du marquis trop hautes et préférait se passer de lui. La colère de Galéas déborda. Dès le lendemain matin, Galéas était chez le roi et lui tenait un langage d'une violence extraordinaire : « Le roi, disait-il, se laisse tromper par ses ministres. Il va, dans l'expédition, perdre son honneur et ruiner ses intérêts. » Charles VIII semblait stupéfié, car, le 23 mai encore, il annonçait la fin de tous les préparatifs dans un délai d'un mois. Il essaya de calmer Galéas et, contrairement à ses habitudes, parla longuement, pour développer ses projets. « Après la victoire de Naples, dont il ne faisait pas de doute, il marchait sur les Turcs et délivrait toute la chrétienté. D'où pouvait venir l'émotion de Galéas? il se le demandait. Il faisait son compte : il aurait en mer,*aans le courant de Juin (puisqu'il en avait donné Tordre), douze galions, vingt-quatre galères, six caraches génoises et les quatre navires de Marseille, le tout portant dix mille hommes, sans parler des équipages. Il voyait, en outre, à sa disposition, cinq cent lances, deux mille cinq cents Suisses, trois cents artilleurs, huit cents Italiens

1) Desjardins, 305, 306, 397 .

du prince de Salerne, six mille arbalétriers. Le 20 juin, à telle heure, jour et heure fixés par lui, la flotte mettait à la voile, et le prince de Salerne (car, avec Galéas, il valait mieux ne pas prononcer le nom du duc d'Orléans) prenait le commandement du corps d'armée auxiliaire. Bien plus, le roi entendait renforcer la flotte de vingt^uatre autres galères, de douze navires, et des galions nécessaires pour le transport d'une valeur de mille cinq cents lances françaises, c'est-à-dire de trois mille archers, deux cents Espagnols et quatre cents gens de pied. Voilà pour la mer. Pour les opérations terrestres, il ne voyait pas plus de difficultés. M. d'Aubigny trouverait à Rome mille hommes d'armes, dont il recevrait la solde. En opérant sa jonction avec le corps de Salerne et l'appoint fourni par les Colonna, il disposerait de cinq cents Lombards, cinq cents lances milanaises, six cent quarante lances françaises, mille ci nq cents arbalétriers à che val , deux cents gène taires espagnols , deux mille Suisses, mille cinq cents arbalétriers à pied. Vraiment, que voulait-onde plus? Galéas semblait un peu pressé. Il fallait bien le temps de préparer une expédition en Orient!...» Galéas, malgré tant de chifi'res, no se calma pas. Dans sa dépèche du 2 juin à Ludovic, il revient encore sur le langage qu'il a tenu au roi et accable Saint-Malo de toutes les responsabilités. Certes, les nouvelles d'Italie expliquaient ses emportements. Le plan de campagne s'écroulait : Ostie venait de se rendre, la flotte napolitaine prenait la mer : le roi de Naplcs et le pape, étroitement unis, semblaient en mesure non pas seulement de se défendre, mais d'attaquer; ils méditaient et prépcuraient une révolution à Gênes, pour s'ouvrir par là les portes de la Lombardie'. De toute façon, la voie de mer sem-

1) Ce dont il se croyait certain (Desjardins, p. 487-88, 449). V. la correspondance de Ferdinand dans Trinchera, Codice Aragonese, t. II, p. ii, p. 325-328, 389, 418, 421.

32 IllSTOlUE DE LOUIS XII

blait fermée : contrairement au vœu de Ludovic, il faudrait prendre la route de terre, passer par la Lombardie, puis par Bologne, descendre, à travers mille hasards, par tout le centre de ritalie. Dans ces conditions, l'on se demandait s'il ne convenait pas d'interrompre les préparatifs de Gènes. Pierre d'Urfé, ayant obtenu des Sauli une avance de 60,000 ducats en espèces et une lettre de change de 25,000 sur Naples, travaillait maintenant avec énergie, ai trois transports allaient en Provence charger l'artillerie*. Les Génois eux-mêmes paraissaient assez satisfaits du mouvement d'affaires créé par l'armement'. Mais pouvait-on se fier à eux? Le cardinal-archevêque tenait la tête du parti napolitain et l'on craignait que les troubles n'éclatassent à la vue de la flotte de Naples'. D'un autre côté, l'Espagne observerait-elle ses promesses de neutralité, ne céderait-elle pas à la tentation d'intervenir? Le roi déclarait avoir foi dans la loyauté espagnole : mais il pria le cardinal de la Rovère d'adresser une lettre au cardinal de Gênes. La Rovère jugea la démarche inutile et intempestive. Galéas revit, le 5 juin, le roi, qui se borna à le remercier de la défense, faite enfin aux Génois, de fournir à l'ennemi des approvisionnements. Il revint à la charge le lendemain; il voulait absolument savoir à quoi s'en tenir sur les dispositions du roi et ses moyens financiers : Charles eut beau se retrancher dans de bonnes paroles, Galéas insista avec force; il représenta la nécessité, l'urgence de ne pas interrompre les armements de Gênes, de les presser au contraire, pour empêcher, du moins, les Napolitains de s^établir à Ostie, si bien que le roi, fort ému, manda de suite les membres de la commission

1) Giustiniano, Senarega: Desjardins, 401.

2) Giustiniano.

3) Le 5 juin, les Anciens décidèrent de lever mille hommes de pied, pour leur compte (Memoiie Genovesi, Arch. du Ministère des Affaires Étrangères de France; Gènes 2, fo 230 vo).

spéciale des affaires dltalie. L'envoyé du roi à Milan, Du Bouchage, qui prenait une grande part à la direction des affaires en Milanais, tenait un langage analogue et réclamait renvoi de troupes*. Le 9 juin, on promit à Galéas do donner satisfaction à Du Bouchage; et, en effet, le 10, Charles VIII informa lui-même Du Bouchage que, selon sa demande, le duc d'Orléans recevait Tordre de prendre la mer : le duc se rendrait à Asti, de là à Gênes, avec de bons capitaines et un corps d'armée, et sans séjourner à portée du Milanais, car la flotte lèverait Tancre avant la fin du mois ^

Le roi croyait assurément plaire à Ludovic, par ces nouvelles. Ludovic insistait sur l'expédition maritime, pour éloigner Louis d'Orléans: il continuait à préparer son œuvre personnelle avec une invincible ténacité et une duplicité vraiment audacieuse. Pendant que San Severino tenait à Lyon la conduite et les propos que nous venons d'indiquer, Ludovic recevait, le ï juin, à Vigevano, les ambassadeurs florenlins, et, là, il protestait d'une vive amitié pour Florence, il déplorait la jeunesse et l'entêtement de Charles VIII, qui s'obstinait à prendre le titre de roi de Naples, sans écouter aucun avisM

Le conseil royal sentait bien le peu de fonds qu'il fallait faire sur Ludovic, et il aurait voulu, tout au moins, se ménager les moyens de le tenir en bride. Aussi la nomination du duc d'Orléans n'avait pas passé sans difficulté : le conseil avait même décidé, tout d'abord, que le duc prendrait la voie de terre, et la décision semblait tellement officielle que les am-

i) Du Bouchage, accrédité, comme nous l'avons dit, par lettres du 10 avril (Arch. de Milan, Carlo VIII), joua, après le départ de San Severino, un rôle extrêmement actif. Son nom figure sans cesse dans les dépêches, transformé en Bossallia.

2) Copie italienne de la lettre de Charles VIII, communiquée par Du Bouchage à Ludovic (Arch. de Milan, P. E., Francia).

3) Desjardins, 556.

34 HISTOIRE DE LOUIS Xll

bassadeurs vénitiens promirent, sur leur territoire, un bon accueil*. Il fallut pourtant se contenter que le roi renonçât à la voie de mer pour lui-même, et revenir sur la détermination prise pour le duc d'Orléans. L'amiral de Graville paraissait plus naturellement indiqué pour diriger la flotte... Graville appartenait au groupe des anciens conseillers mis à l'écart. Dans ses moments d'extrême embarras, le roi l'appela, ainsi que le maréchal de Gié, au conseil spécial des afi*aires dltalio : mais là s'arrêta la faveur royale. Graville y siéga quelques jours, et, comme on ne lui demanda rien de plus, lorsque la cour quitta Lyon, il s'en alla dans ses terres à Marcoussis, puis en Picardie % sans dissimuler son angoisse.

Le duc d'Orléans perdit, un instant, patience, quand il sévit décidément séparé du roi et relégué en mer, pour plaire à Ludovic; il s'emporta, il s'exprima sur le compte de Saint-Malo^ en termes virulents, il dit tout haut ce qui se disait tout bas*.

C'est dans ces conditions qu'il demeura chargé du service maritime ; le roi, se figurant réussir dans son projet d'entrevue avec Maximilien% partit pour la Bourgogne, où il consentit à emmener Galéas*. Louis d'Orléans reçut pour instruction de marcher droit sur Naples, sans toucher à aucune puissance neutre'. Il accompagna le roi quelques jours, et le quitta le

1) Id., 316.

2) Fr. 20483, 14.

3) Qui avait refusé d'abord, mais Galéas lui fit parler par Et. de Vesc, l'homme de Ludovic (Lettre du 4 mai, Arch. de Milan).

4) Desjardins, 309.

5) Charles VIII avait une telle réputation que Muxlmilien se flattait de lui faire rendre la Bourgogne comme le Roussillon. Ludovic y travaillait, mais Charles VIII se montra, cette fois, fort réfractaire (Arch. de Milan, Pot. Est, Francia, 1494-95).

6) Arch. de Milan.

7) Desjardins, 407. Le roi lui donna un coursier k poil noir (TU, Orléans, 933).

i 9 juin, pour venir à Lyon préparer son départ; mais il laissa près du roi son ami François de Luxembourg. Galéas partit, à son tour, d'Auxonne, le 23 juin*. Charles VIII comptait rentrer à Lyon le 24; la peste le décida à retarder son retour*.

Les circonstances devenaient très pressantes. Le 25 juin, la flotte napolitaine prit hardiment la mer pour aller à Gênes tendre la main aux Adorno et à leur parti. Chose étrange : la ville de Gênes affectait des airs de neutralité, et Tageut consulaire napolitain continuait à y résider, au milieu des préparatifs de Tarmée française. Le doge et les Anciens écrivirent seulement, le 18 juin, une belle lettre au roi, pour offrir la coopération de tout leur dévouement , de tous leurs efforts, à Toeuvre du grand écuyer d'Urfé : à en croire cette lettre, ils ambitionnaient un titre qui comblerait leurs vœux, celui de « serviteurs du roi » \ Singulier spectacle que celui d'une ville convoitant avec une si vive ardeur un titre qu'elle pouvait si facilement se donner... En réponse, le conseil de Gênes reçut, le 25 juin, avis de l'arrivée prochaine du duc d'Orléans, représentant du roi.; le bruit courut même de Tarrivée de Charles VIIL Aussitôt on adjoignit aux quatre commissaires déjà désignés huit citoyens, des plus considérables*, pour déterminer les honneurs dus au rang et à la mission du prince, organiser sa réception, préparer quai re maisons à son usage, louer ou acheter le matériel nécessaire \ Le duc d'Orléans se trouvait encore à Lyon, le 24 juin, jour de-

1) Lettre de Charles VIII, 23 juin (Arch. de Milan).

2) Desjardins, 404, 407.

3) Arch. de Gènes, Litterarum, 36, 1812.

4) Notamment Thomas Giustiniani, Antonio Spinola, Pierre Sauli, Jean Adorno, Paul de Flisco, Lazare Grimaldi, Augustin Doria.

5) Arch. de Gênes, Diversomm, X, 1081: 150, 645; Memorie genovcsi, Min. des Affaires étrangères de France, Gènes 2, f^ 231.

la fête patronale, où les tabourins et ménestrels de la ville lui offrirent une aubade*.

Illaissala direction de ses affaires en son absence au nouvel archevêque de Rouen, Georges d'Amboise, qui avait obtenu du roi, le 29 mai, un sursis pour la prestation du serment réglementaire. Notons à ce sujet un détail caractéristi(jue : le même jour, 29 mai, le frère de Georges, Jean d'Amboisc, seigneur de Bussy, prit un arrêté, comme lieutenant général du lieutenant du roi en Normandie, pour ordonner le versement à l'archevêque élu des revenus de la vacance. Une récente ordonnance, de 1493, attribuait bien à la Sainte-Chapelle de Paris les régales du royaume ; mais M. de Bussy déclarait purement et simplement s'y soustraire, en vertu des « libertés et privilèges de la Normandie ^)). Voilà un bien grand respect des doctrines gallicanes et dos libertés locales! Georges d'Amboise arriva à Lyon vers le moment du départ du duc d'Orléans : ajoutons qu'il prit rang à la cour parmi les chefs du parti représenté par M. et M°°de Bourbon, Graville, les maréchaux de Gié et de Baudricourt'. Malgré les bulles pontificales qui consacraient son élection dont nous avons indiqué plus haut* les circonstances, il réclama encore, avant de prendre possession, des patentes expresses du roi, « pour doubte d'encourir contre les ordonnances faictes touchant les bénéfices de nostre royaume ».

Ces patentes, accordées le 17 juillet, visent l'investiture du pape, sans mentionner même Téleclion capitulaire. Aussitôt, Georges, par lettres datées du 19 juillet 1494 à Lyon, délégua l'évêque de Coutances pour la mise en possession du siège :

1) TU. Orléans, 933.

2) Arch. de la Seine-Inférieure, G. 113S.

3) Desjardins, 315.

4) Tome II, p. 279.

il prêta serment au roi le 22 août, à Vienne, dans la maison d'un nommé Antoine Combe, devant Tévêque de Saint-Malo, délégué du pape, en présence de diverses personnes de la cour, le maréchal de Baudricourt, le capitaine Jean Blossetde Saint- Pierre, le conseiller au parlement Charles de Haultbois, et autres* ; puis il retourna à Rouen*, où il prit la direction du duché et des affaires personnelles de son maître; c'est à lui que s'adressera Louis d'Orléans pour recevoir de Targent, des soldats ou même des conseils. M. de Bussy conservait son titre de lieutenant général et une pension ducale de 1,200 livres. Georges recevait la même pension' et s'intitulait « archevêque de Rouen, lieutenant général de Normandie en l'absence du duc d'Orléans »; c'est-à-dire qu'il remplissait la très haute fonction, la vice-royauté du duc lui-même, par délégation du roi et du duc d'Orléans*.

Le 28 juin, à l'aube du jour, une escadre napolitaine, composée de neuf galères et de quatre brigantines, portant à bord le cardinal de Gênes, Jérôme Adorno et bon nombre d'autres émigrés, recueillis sur la route, parut en vue de Gênes. Les Adorno se flattaient de voir une partie de la population acclamer le pavillon napolitain et s'insurger : personne ne remua. L'escadre dut se replier en toute hâte sur Recco, petit port éloigné environ de dix milles dans la direction de la Spezia; là, plusieurs des émigrés se trouvaient dans leurs domaincfS; on débarqua pour essayer de soulever le pays. Les équipages se répandirent en bon ordre à terre, et acquittèrent exac-

1) Arcb. de la Seine-Inférieure, G. 1138.

2) Le duc lui écrit à Rouen, peu après (TU, Orléans, 9"9).

3) TU. Orléans, 942; TU, Aniboise, 154, 167, 172, 173, 168-171.

4) Commission de Georges pour la monstre et revue des troupes prévolales, Rouen, 27 février 1494-95 (fr. 26104, 1054). C'est par erreur que M. Perret affirme, dans sa biographie du sire de Graville, que l'amiral reçut en 1494 le gouvernement de Normandie.

lement leurs achats, en monnaie du pape ou de NapJes *.

L'inridcnt avait causé à Gênes une émotion profonde, mais une émotion tout opposée à celle qu'espérait le parti napolitain. En dehors des deux partis politiques, personnifiés par quelques familles, spécialement parles Adornoet lesFregoso, la grande masse des Génois se souciait aussi peu des Napolitains que des Milanais ; elle ne pensait qu'aux affaires, elle en voulait à quiconque donnerait le signal des hostilités, surtout si rapprochées. Baptiste Fregoso sehâla d'écrire au roirémotion de la ville V C'était un très grave motif de presser rarrivée du duc d'Orléans.

Charles VIII, fort désappointé de ne pas rencontrer l'empereur ', venait de prendre avec Galéas de San Severino ses dernières dispositions, et de congédier les ambassadeurs florentins. Il fit même expulser de Lyon les agents de la banque Médicis. La situation se dégageait nettement. Il fallait traverser ritulie ; et la France, appuyée et dirigée par Ludovic, se brouillait avec Rome et Florence. Elle rencontrait à Venise une neutralité peu sympathique; l'envoyé français, Gilbert des Serpeus, sieur de Citain, ne put même pas, malgré ses instances, obleuir une certitude de libre passage et de ravitaillement *. Stuart d'Aubigny % envoyé d'abord en ambassade, revenait à Casai, sur la demande expresse de Ludovic, prendre le commandement de Tavant-garde, qui couvrait le

1) Senarega; Giustiriiani.

2) Fr. 2961, f" 12.

3) Charles Vlli comptait sur la diplomatie de Ludovic et de Du Bouchage pour lui ménager cette entrevue. Par ses libéralités, Ludovic avait alors une grande action sur Maximilien. Il lui versa 100,000 écus d'or le 8 juillet 1493, sur la (lot de Blanche Sforza, 100,000 écus d'or le 15 mai U94 pour le deuxième terme de la dot, une valeur de 60,000 ducats en bijoux le 20 mars 1494 (fr. 16074, n° 27).

4) Arch. de Venise, Sccrelo 35, p. 5 v^.

5) Ludovic lavait demandé dès le 15 avril, du vivant môme du maréchal (Arch. de Milan).

passage des Alpes et que le. vieux Des Querdes devait primitivement commander.

On prétend qu'il ouvrit assez mal la campagne, en se laissant aller aux charmes de la cour de Montferrat,en s'éprenant de la jeune marquise, à laquelle il aurait même fait des confidences plus ou moins exactes, sur un prétendu amour du duc d'Orléans pour la reine *.

La force exacte de Tarmée française, au commencement de juillet, n*est pas très exactement connue. D'après diverses indications contemporaines , M. Delaborde croit pouvoir évaluer à trente et un mille cinq cents hommes Tarmée de terre, et à dix mille quatre cents (soit quatre cents lances à la mode de France et huit mille gens de pied) Tarmée confiée au duc d'Orléans*. L'artillerie, supérieurement pourvue, depuis la guerre de Bretagne, avait excité l'admiration do SanSeverino, lorsqu'il assista avec le roi aux exercices de tir à Lyon ^ L'heure de l'action sonnait.

Louis d'Orléans prit tout son argent disponible, renvoya, au commencement de juillet, ses enfants d'honneur, ses oiseaux^ écrivit en Normandie qu'on expédiât sa compagnie, et partit, sans attendre le retour du roi. S'il ne se pressait pas davantage, c'est qu'il savait les armements de Gênes encore incomplets.

1) Marg. de Lussan, Anecdotes secrètes des règnes de Charles VIII et de Louis XII, p. 40.

2) Flori porte les forces à un chiffre un peu plus haut : il parle de dix mille fantassins et mille archers. Un autre auteur estime à vingt-huit mille hommes seulement les forces de Charles VIII au moment du départ (Pétri Cyrnei, Histona, De Carolo VIII : ms. lat. 17556, fo501).

3) Rapport du 22 avril (Arch. de Milan). M. Boutaric (p. 361) fait remonter jusqu'à Louis XI la constitution de cette artillerie fonnidable, fort accrue, en tous cas, sous la régence d'Anne de Beaujeu. Elle présentait à ce moment un aspect magnifique et comportait d'innombrables machines, dont plusieurs traînées par soixante chevaux.

La maison de Savoie se montrant alors toute dévouée à la France, dont ses principaux membres recevaient de bonnes pensions ', Louis d'Orléans prit la route du mont Cenis. Son passage à Chambéry nous est signalé par une gratification de six écus d'or à itng facteur de farces et ballades^ qui improvisa pour lui plusieurs ballades ^ Nous le retrouvons ensuite l'hôte du château de Moncalieri, où il présente ses hommages à la duchesse régnante, où les trompettes, les labourins de M""® de Savoie, un tabourin local, trois ménestrels Taccablent d'aubades '. Il reçoit partout l'accueil dû à un commandant en chef, lieutenant général du roi *.

Ludovic Sforza, avisé le 5 juillet de l'approche du duc d'Orléans, avait envoyé à Asti Nicolas de Corigia et Galéas Visconti, porter des compliments de bienvenue. Il pensait que le duc entrerait à Asti le 6 juillet, ou le 7 au plus tard, et se rendrait sur l'heure à Gênes. Les envoyés milanais devaient assurer à Louis, sur toute sa route, les plus grands honneurs et le presser vivement de lever des troupes à Gênes ou d'en faire lever à Bologne, à Florence, à la Spezia, n'importe où '\

Louis arriva à Asti le 9 seulement, et d'assez mauvaise humeur. Le 7, il avait tenu à adresser, de Moncalieri même, une première lettre à Ludovic. Il lui mandait, en termes courtois, qu'à Gênes et à Savone, où il avait envoyé le prince de Salerne, les fourrages, foin et paille, faisaient défaut; il priait Ludovic

1) Philippe de Savoie, d'abord comle de Bresse, puis duc sous le nom de Philippe II, 10,000 livres ; son fils Philibert, qui allait faire campagne dans l'armée française, 15,000 livres; son bâtard, René, le bâtard de Bre.çse, plus tard comle de Teiitle, pur son mariage avec Anne Lascaris, 600 (fr. 26103 792, 793, 802; FrézoL, Histoire de la maison de Savoie, t. II).

2) Tit. Orléans, O'-JS.

3) Biiser, Bezichungni dei' Mediceer.,., p. 548. — Un bonhomme du pays lui offre deux lapins blancs {Tit. Orléans, 933).

4) Desjardins, 283, 287.

5) Arch. de Milan ; 5 juillet.

d'en expédier. Il réclamait aussi un envoi de harnais de guerre, lances, bardes^ etc. « Le temps, disait-il, nous a manqué pour en apporter suffisamment, et d'ailleurs nous pensons en trouver ici meilleur marché qu'ailleurs. Ce sera le proiiffîz des marchands. » On voit que la politesse parfaite de ces premiers rapports ne laissait pas que de trahir une certaine ironie ; d'aucun côté, on ne parlait d'une entrevue, pourtant bien naturelle et bien facile. Ludovic désirait expédier de suite Louis sur Gênes, et Louis datait sa première lettre de Moncalieri, qui ne semblait pas un foyer d*amiliés pour Ludovic. Dans le fond même des choses, apparaissait un sentiment semblable, puisque les deux parties avaient Tair, sous prétexte d'un appui mutuel, de se renvoyer Tune à Tautre le soin des mesures à prendre.

Ludovic, quis'étailrapprochéà Alexandrie, répondità Louis, le 8, par une lettre sur le même ton : A Gênes et à Savone, disait-il, on manquait de provisions ; il priait le duc de s'en pourvoir près de la duchesse de Savoie, à la cour de Montferrat ou dans le comté d'Asti C'était assez mal débuter.

Le 9 juillet, Louis annonce à Ludovic son arrivée à Asli,et le remercie des bonnes paroles apportées par les deux délégués. Pour le reste, il se tient sur une extrême réserve, le roi, dit-il, ayant donné à MM. d'Aubigny et du Bouchage ses instructions détaillées.

Le même jour, Ludovic voyait arriver à Asti trois mille quatre cents Suisses enrôlés par le bailli de Dijon. Réconforté par cet événement, il se hâte d*en informer Louis et le prie de ne pas oublier le paiement des gens d'armes de Gênes, car, de ce côté il n'éprouvait pas une tranquillité absolue *.

Conformément au programme, Louis d'Orléans ne fit que

1) Arch. de Milan.

traverser Asti, OÙ les labourins et trompettes du pays, avec deux trompettes, courtoisement envoyés par le marquis de Saluces *, célébrèrent son entrée. Il fil, selon rinvitalion de Ludovic, demander à Turin de Tavoine pour Gênes et Savone ; il en demanda aussi à la marquise de Mon! ferrai, qu'il pria d'adresser à Gènes sa réponse.

Il entretenait avec Ludovic des rapports incessants, par Du Bouchage, par Raoul du Refuge qui se rendit à Alexandrie trois fois de suite, par M. du Couldray (Jean du Puy) qu'il y envoya aussi *. Quant à Ludovic, il confiait ses messages h de simples courriers, ou à son 7nore ' ; il envoya aussi son orchestre de hautbois jouer à Asti, et fit offrir au duc un beau coursier, avec deux paires de riches bardes (selles).

Dès le lendemain de son arrivée, le 10 juillet, Louis d'Orléans courut à Gênes passer une rapide inspection avec le prince de Salerne et le comte Chiaramonte *. Le 12, il écrivit à la hâte un billet à Ludovic, pour le rassurer sur les difficultés soulevées à propos du campement de plusieurs compagnies; le 13, il revint à Alexandrie % où vingt-deux trompettes et labourins le reçurent en grand tapage *, et où il vit pour la première fois le chef réel de la dynastie usurpatrice des Sforza.

Elevé sous le ciel brumeux du nord, à l'école de l'économie, du travail, de la pauvreté même, Louis entrait brusquement

1) ra. Orléans, 933.

2) Uobert de Balsac, seigneur d'Entragues, fut aussi député à Vigevano (TH. Orléans, 945).

3) TU. Orléans, 944 et s. (compte de 1494); lettre de Ludovic, Alexandrie, 6 juillet (Arcli. de Milan).

4) Sanudo.

5) Sanudo donne à ce sujet des détails inexacts : selon lui, le duc d'Orléans serait allé le 14 à Vigevano et le 15 seulement à Alexandrie.

G) Compte de 1494.

dans un monde nouveau, dans un monde de richesse et de jouissance, où les raffinements de Tari le plus merveilleux se joignaient aux raffinements du confort. A la modeste et économe cour de Savoie, rien ne Tavait préparé à cet élat de choses, ni les minces trésors de Chambéry, garnis de reliquaires ou de souvenirs pieux de Félix V ou d'Anne de Chypre*, ni Taustère habitation de Moncalieri. En Lombardie,il se sentait pour la première fois hors de France. Pour la première fois, il éprouvait la responsabilité du commandement et la nécessité de faire honneur à la gloire de son pays.

De son côté, Ludovic, qui paraissait compter sur le duc d'Orléans, ressentait une certaine déconvenue de voir le duc compter au contraire sur lui et lui demander notamment un emprunt de 60,000 ducats. Au même moment, une dépêche de Belgiojoso confirmait ce dernier point. Le roi, certes, tenait ses promesses, en créant des impôts : Temprunt forcé florissait, un peu violemment même; mais on se demandait où pouvait passer Targent... Le roi, rendu à lui-même, s'amusait beaucoup : de temps à autre, il donnait quelque ordre cassant, vague, sans portée pratique, ets'imaginait, parce qu'il effrayait les gens de bon sens ou tranchait dans le vide, gouverner. Préoccupé de ce côté, Ludovic n'avait pas moins de motifs de redouter l'avenir à Gènes. Louis d'Orléans et lui se rencontraient donc sous des auspices peu favorables : mais la nécessité pressait l'un, et l'autre le souci de faire loyalement son devoir. Tous deux se trouvèrent immédiatement d'accord sur l'urgence de devancer une attaque napolitaine. Comment y arriver? Si l'argent et les troupes de Ludovic mettaient à l'abri d'un coup de main, D'Urfé ne s'entendait pas avec le commissaire milanais : le manque de rames avait retardé

\) V. Fabre, Trésor de la Sainte-Chapelle des ducs de Savoie au château de Chambéry (Invent, du 6 juin 1483).

l'armement des galères, les levées de troupes ne s'opéraient point, les galères attendues de France n'arrivaient pas, non plus que rarlilleiie '. Et, pendant ce temps, la flotte napolitaine menaçait : le cardinal Fregoso et Hiblet de Fiesque, embarqués à son bord, faisaient des recrues. Un incident sans importance venait de trahir Taffolement des Génois : la simple nouvelle du rappel du consul napolitain avait déterminé, le 7 juillet, une véritable panique. Les bourgeois, perdant toute contenance, avaient adressé à Ludovic une supplique, au moins bizarre, pour lui demander d'intervenir, d'obtenir le maintien de Tagent ennemi, étranger, d'après eux, à toute action politique, uniquement consacré au règlement desaiïaires privées de ses nationaux, et dont le départ équivalait à un désastre*. Le conseil des Anciens, pour raffermir un peu les courages, publia, le même jour, Tavis qu'on garantissait le loyer des maisons occupées par des Français et le paiement de tous les dégâts. Le 10, François de Luxembourg arriva fort opportunément, avec une créance du duc d'Orléans qu'il devançait de quelques heures. Les Anciens, réconfortés, firent vider l'arsenal et répartir l'artillerie entre les commissaires, sous leur responsabilité ; à l'un cinq bombardes et dix canons, à un autre douze bombardes et vingt- cinq canons, à deux autres seize bombardes, quarante-huit canons, deux ;?âf5set;o/fl!fi/5, des munitions et des chevaux, à tel autre vingt-quatre bombardes, ou six canons, et ainsi de suite jusqu'à épuisemont, de manière que les citoyens notables se chargeassent d'assurer en même temps leur défense personnelle et celle du territoire \ Les Anciens votèrent aussi deux adresses de dévouement, presque identiques, au roi et au duc d'Orléans. Ils

1) Delahorde; Arch. fie Milan.

2) Arch. de Gènes, Litterarum.

3) Arch. de Gènes, Diversovum .

PRÉPARATIFS DE LA CAMPAGPïE DE NAPLES 45

représentaient la ville comme ayant déjà fait tout son possible, davantage même, par l'embargo mis sur les vaisseaux en chargement ou en partance et par la réunion d'une foule de navires de second ordre, comme prête encore à hâter l'armement, sans rien négliger, malgré le dommage de son commerce : ils ajoutaient la nouvelle, un peu prématurée, que, sur les côtes, tout était prêt pour empêcher un débarquement *.

Il faut croire que ces belles assurances ne satisfaisaient qu'à demi Ludovic et Louis d'Orléans, puisqu'ils voulaient sortir à tout prix de la situation actuelle. Ludovic débordait d'anxiété et d'activité fébrile : dans la journée du 14 juillet, il n'expédia pas à Lyon moins de sept messages successifs. Entraîné à un chiffre d'avances auquel il ne s'attendait pas et ému des besoins que lui révélait le duc d'Orléans, il pressait le roi, attendu la gravité des circonstances, d'expédier au moins tout de suite à son frère Ascagne la solde de 30,000 ducats promise aux Colonna, et d'envoyer sur Gènes tout le reste des troupes disponibles; il offrait de procurer de nouvelles avances, sous la caution de grands seigneurs tels que le duc de Bourbon *.

Le prince de Salerne partit aussi pour Gêues, avec Baltazar Postecula, et, dans une assemblée solennelle du conseil et des magistrats, il fit de grandes promesses, au nom du roi et du duc d'Orléans; il jura que le roi, tout dévoué aux Génois, ne laisserait pas porter atteinte à leurs intérêts, que chacun trouverait son compte à le servir. Celte harangue produisit bon effet «.

Ainsi d'accord sur les mesures urgentes, Louis et Ludovic se séparèrent sans aborder aucun sujet personnel : Ludovic

1) Arch. de Gènes, Litterarum,

2) Delaborde.

3) Arch. de Gênes, Litterarum (lettre des Génois, 20 juillet).

46 HISTOIRE DE LOCIS Xll

n'osa pas parler des affaires de Ova. Louis semblait si pressé de partir que, dans la journée du 14, il expédia son chambellan, Robert de Balsac, seigneur d'Entragues * , à !a marquise de Montferrat, pour annoncer son arrivée.

Son « cheval gris » lui fut expédié d'Asti pendant la nuit, el, le 15 juillet, dès Faube, il quitta Alexandrie, avec François da Casale (ou da Casato), accrédité près de lui comme agent de Ludovic. Il joignit en route son maître d'hôtel, Dampierre, qui arrivait d'Asti, et le soir même il enlrait à Casai, au son des harpes et des trompettes de la cour, des trompettes de M. d'Aubigny, avec les deux fous de la marquise. Les conférences de Casai se prolongèrent plus que celles d'Alexandrie, car Louis ne revint à Asti que le 18 *.

Ludovic sentait bien le besoin de régler ses difGcultés avec le duc d'Orléans, mais il ne savait comment s'y prendre. Mécontent de ne pas voir Fr. da Casale saisir sa pensée secrète, il lui expédia, le 16, une nomination de commissaire à Gènes, et accrédita son chancelier Bernardin Valérii, comme nouvel envoyé près du duc d'Orléans. Nous avons pu constater aux Archives de Milan que Ludovic refit trois fois les inslruclions destinées à Valérii; malgré beaucoup de ratures, il ne put arriver à un texte satisfaisant. Valérii reçut l'ordre de motiver simplement son arrivée, en disant qu'on venait de recevoir de soi-disant nouvelles de France, d'après lesquelles le duc d'Orléans se déclarait satisfait pour les questions de Ceva, questions que Ludovic n'avait pas eu le temps d'aborder dans leur entrevue. Défaite vraiment bien faible, bien difficile à admettre!

Malheureusement, à Gènes, Taccord ne régnait pas davan-

1) Robert de BaIsac,seigneurcrEntragues,plus tard sénéchal d'.\genais,avait pris une part (ictive à la guerre de Bretagne et avait même figuré au service du parti du vicomte de Rolian (V. t. II, p. 197).

2) Réception par trois ménestrels (TU, Orléans, 9i'*).

tage. Ludovic ne craignait pas du lout, de ce côté, l'effort matériel de la flotte napolitaine, bien que cette floUe s'élevât îiu chiffre respectable de trente-cinq galères, dix-huit vaisseaux et d'une foule de navires, portant trois mille hommes de guerre, sans compter les émigrés *. Ce qu'il redoutait, c'était l'effet moral de son voisinage, et l'explosion du complot tramé à Gènes même (un de ses auteurs l'avait révélé au roi) pour le renverser du pouvoir, lui, Ludovic*. Or, les deux commissaires français, Luxembourg et D'Urfé, entraient en rivalité. D'Urfé prétendait garder le commandement, en vertu de sa commission première, jusqu'au départ de la flotte. Luxembourg, représentant du duc d'Orléans, qui représentait lui-même le roi, se séparait fort nettement de D'Urfé dans sa correspondance avec Louis et Ludovic.

Louis d'Orléans, excédé de tant de tiraillements, brûlait d'y couper court, par une marche en avant'. Le 16 juillet, de Casai, il rend compte au roi de son accord avec Ludovic, en termes enflammés : « Tout est prêt à Gênes, disait-il, pour rebutter l'attaque; mais, mon cousin de Bari et moi, nous considérons cette situation passive comme un déshonneur et une faute; c'est perdre sa réputation et toutes les amitiés possibles en Italie. Il faut, à tout prix, des hommes, de l'argent, et une victoire : il faut aller chercher l'ennemi *. » Le même jour, Charles VIII, en réponse aux précédentes instances de Ludovic,

1) Guichardin. Ludovic avait pourtant interné à Milan les principaux habitants de GAnes et du pays, dont il suspectait la fidélité {id),

2) Machiavel, Fragments historiques^ I.

3) D*Asti, il envoie au roi en toute haie à la cour Jacques de Chambray, sieurde Thevray, un de ses hommes de confiance intime. Thevray devailrester près du roi pour y représenter le duc : il y resta deux mois (Tit, Orléans, 946). Il remplit une mission analogue pendant Texpérlition.

4) Traduction italienne, communiquée à Ludovic (Arch. de Milan) : le même jour, Louis recommandait à Ludovic le marquis de Cotron et le frère du comte de Clermont.

48 HISTOIRE DK LOUIS Xll

se bornait à annoncer Tenvoi du sire de Piennes au duc d'Orléans. Ce 16 juillet, Ludovic était àLomellina, d'où il écrivait au duc d'Orléans pour lui proposer de laisser au capitaine Joan et au gouverneur de Gènes le soin d'accorder MM. d'Urfé et de Luxembourg; tout en s'inclinant devant la décision que prendrait Louis, il l'engageait aussi à ne passe rendre à Gênes, avant d'être bien sur d'y trouver les forces nécessaires pour garantir le succès *.

Or, pendant ces dialogues épistolaires, précisément le 16 juillet, la flotte napolitaine, sortant brusquement de son inaction, marcha sur Porto-Venere, à l'extrémité ouest de la rade de la Spezia, et le cardinal Fregoso fit adresser une sommation à quatre cents Génois qui venaient d'y occuper un petit fortin : ces gens, ayant demandé la nuit pour réfléchir, répondirent le lendemain matin à coups de canon. Il n'en fallut pas plus pour exciter à Gènes une violente rumeur. Les Français voulurent marcher. D'Urfé sortit du port, à la tète de douze galères, onze navires, vingt galions, flotte faible et improvisée, où s'embarquèrent nombre de Génois..., Jean Adorno, Jean-Louis de Fiesque, malade, mais acharné à combattre son frère Hiblet, bref les partisans, les soudoyés de Ludovic, si l'on veut parler comme Guichardin. On arriva trop tard en vue de la Spezia ; il avait suffi des montagnards accourus à la défense du fortin pour efl^rayer la flotte napolitaine, qui faisait voile sur Livourne. Le rôle de l'expédition se borna à élever un nouveau bastion à Porto-Venere *.

Cette simple promenade produisit TelTet moral réclamé par

1) Arch. (le Milan. — Louis, qui avait da mander lui-même de Vernon (en Normandie) sa compap,^nie [TU. Orléans, 939, 945), envoie à celte compagnie, restée en Dauphiné sous les ordres de Framezelles, l'invitalion de le rejoindre sans délai (/rf., 946).

2) Senarega ; Giusliniani; Sanudo ; Cronica di Monfen-atOy etc.

Ludovic et Louis. Elle fut surtout ulile à Lyon. Charles VIII, tombé sous le joug d'une jeune ouvrière, prenait ses repas chez elle et y tenait même le conseil : chaque matin, en sortant de la mansai'de de cette demoiselle, on se demandait, d'après les conversations du roi, si Texpédition aurait lieu. L'ambassadeur milanais Belgiojoso se servit adroitement de la nouvelle pour rendre au roi quelque sentiment d'honneur : Charles décida de quitter Lyon le 28, et Ton s'occupa aussitôt des détails financiers, jusqu'alors trop négligés.

Le conseil se réunit le 25 chez Georges d'Amboise et arrêta un ensemble de mesures * ; il fit notamment signer au roi la nomination d'un comptable spécial (JeanPerresson, contrôleur du grenier à sel de Tonnerre), pour régler les comptes de la nef royale*. Dans le moment où il pensait prendre la mer, Charles VIII s'était surtout préoccupé, et occupé lui-même, d'orner le vaisseau royal. Pour cette grosse affaire, il avait, le !«' juin, envoyé « hastivement et a grant dilligence », en mission spéciale à Gênes, le clerc d'office Colinet du Myn : Colinet demanda à D'Urfé et autres « chefs de guerre » des indications de dessin, démesure, de nombre, pour la confection des drapeaux; il rapporta plusieurs patrons peints, que le roi voulut examiner lui-même à Dijon, et qu'il envoya confectionner à Lyon « a grant dilligence ». Le décor coûta fort cher; ou ne put pas régler à moins de 2,438 livres la simple exécution des drapeaux, mais on devait obtenir un résultat pompeux. Le changement do décision du roi interrompit les préparatifs; on les reprit et on les acheva pour le service du duc d'Orléans. La nef royale- ducale-amirale devait porter huit bannières bleues en haut de la hune, à l'avant de la pompe ^ deux autres au milieu et quatre dans les coins de la proue, soit quatorze

1) Delaborde.

2) Arch. nat., KK. 333,

ni h

80 HISTOIRE DE LOUIS 3tlt

bannières, arlisliquemeul décorées, par les peintres lyonnais Jean Prévost et Pierre du Past dit d'Ambenas,de trois grandes fleurs de lis sur chaque face : chaque fleur de lis d'une aune et un tiers de haut, exécutée en or fin à Thuile et au vernis. Les mêmes artistes peignirent trois grandes fleurs de lis d'or, de deux aunes, sur chaque face d'une grande bannière bleue dite endryvet^ longue de cinq aunes et demie, à deux pointes, « en façon de voile », destinée à flotter au haut du grand mât. Etienne des Salles, ditLyévain, peintre et vitrier du roi, sema de Heurs de lis un grand drap de tafl'elas bleu, pour le tour do la hune : il peignit aussi les deux cottes d'armes, en taffetas bleu, des héraults du roi, soit douze fleurs de lis sur chacune : dix bannières bleues d'une aune de long pour les trompettes de Tarmée de mer, qu'il orna, sur chaque face, de trois grandes fleurs de lis de deux pieds chaque. Ces dernières bannières, traitées avec un soin extrême, furent ornées encore d'un boulon de filigrane d'or de Florence, de deux houppes de soie enveloppées dans un semblable filigrane et de deux longs cordons en torsade de soie et d'or de Florence.

Ainsi quatorze bannières bleues fleurdelisées, un grand pavillon, deux casaques de héraults, dix bannières de trompettes et une grande tente formaient le principe de la décoration pour le roi. Le changement de destination induisit à arborer les couleurs du duc d'Orléans. Jean Bourdichon, le célèbre peintre du roi *, peiguit une Notre-Dame^ de huit pieds de haut, surchaqueface d'un grand étendard, ou /îamô^, jaune et rouge, à franges de soie, long de cinquante aunes, soit un plein de vingt aunes et deux pointes de trente. Il exécuta deux autres Notre-Damcs de cinq pieds, sur un pareil étendard de

1) Le peintre Jean de Paris ne reçut aucune commande en cette affaire : mais c'est lui qui avait organisé l'entrée du roi et de la reine en 1494 (J. Renouvier, Jehan de Paris^ p. 12. M. Renouvier dit, par erreur, 1493).

quinze aunes de haut destiné aux signaux : et deux Notre- Dames de trois pieds et demi, entourées d'une nuée d'argent et d'un rayonnement d'étoiles d'or (avec un porc-épic passant sur une motte de terre, le tout sur semis de « plumes » de porc-épic), sur un grand étendard de cinq aunes de haut, nommé lepanon^ pour l'avant de la pompe. Enfin Bourdichon décora huit bannières bleues, longues de trois aunes, de grands écussons d'Orléans-Milan qui en couvraient chaque face jusqu'à quatre doigts du bord. Qu'on nous pardonne d'entrer dans ces détails, puisqu'on les jugeait fort importants, et dignes d'occuper le roi en personne, parmi les plus grandes affaires de l'État.

Quand Perresson reçut, comme nous l'avons dit, la mission de régler la dépense, cette dépense était faite. Pierre Sauvage, contrôleur d'écurie du roi, lui en remit le compte *.

Louis d'Orléans, du reste, n'éprouva pas moins le besoin de se mettre à Tunisson du luxe et de l'art des Italiens. Il commanda, pour sa compagnie, de belles enseignes frangées de soie et d'or, et pour sa suite de somptueux caparaçons, des hoquetons couverts d'orfèvrerie, seize couvertures brodées à l'écusson d'Orléans-Milan par un brodeur de Blois, des armes soigneusement ciselées par divers orfèvres *. De Gênes, il envoya en France un page chercher ses grands chevaux, avec leurs harnais : d'Asti, il se fit acheter à Milan du drap d'or et à Gênes des courtines de damas jaune et rouge pour son lit de camp. Son contrôleur, François Doulcet, alla à Marseille chercher des conserves et du vin, pour sa table de bord. ' On le voit : Louis d'Orléans ne pensait plus guère aux rudes souve-

1) KK. 333. Perresson reçut, le 1" août, un acompte de 861 liv. pour la solder (Porlef. Fontanieu, 149-150)*

2) JoursanvauUf 677, 678.

3) m. Orléans, 938, 939.

HISTOIRE DE LOUIS Xlt

nirs de la guerre de Bretagne. Devant la prospérité inouïe, le bien-être, Tintensité de vie, qui éclataient en Lombardie, les Français ne pouvaient manquer d'éprouver l'impression de leur aïeul Brennus à Rome *. Ils trouvaient, comme Ta bien dit M. Mérimée % toutes les séductions que la nature, les arts, une civilisation raffinée pouvaient offrir à des hommes ardents à tous les plaisirs et qui croyaient les rencontrer pour la première fois. D'ailleurs on se plaisait à les enivrer de merveilles. Nous n'aurons que trop souvent occasion de le constater dans la suite de nos récits : c'était à qui, en Italie, entourerait ces fiers conquérants des caresses de la volupté, des séductions de toute nature. Les femmes semblaient résolues aies ensorceler de leurs sourires : dans l'air tiède de la péninsule, sous un brillant soleil, devant les flots bleus et les horizons diaphanes et les paysages aux chaudes harmonies, parmi toute la magie des arts, de Tespritjde Télégancc, de la somptuosité, la femme italienne, formée aune école plus raffinée que morale, apparaissait avec le sourire de Mona Lisa. Si ce sphinx exquis se laissa trop souvent deviner, si les courages les plus virils s'enchaînèrent aux séductions offertes, à qui s'en prendre ? L'Italie accusa et accuse nos pères : la France accuse les Italiennes. Qu'on permette à l'impartiale histoire de déclarer, en principe, qu'il paraît plus équitable de n'accuser personne, et de laisser la question en suspens. Ou, si Ton veut, qu'on accuse la nature humaine, toujours si fragile, les mœurs du temps, l'éducation surtout. Il ne semble pas plus juste d'acquitter au tribunal de l'histoire la grande dame napolitaine, qui, pour obtenir une faveur de Charles VIII, lui amène et lui livre sa propre fille, que le jeune roi lui-même, oublieux des responsabilités du commandement.

1) Sismondi, Hffpuhliqves UaliennGSy édition de 1826, XII, 38 et s,

2) Mérimée, Povlrails historiques cl littéraires (BranLhome^.

Sans même recourir à des arguments si tangibles, un rapport d'un agent de Ludovic nous montre bien Timpression produite sur les Français dès leurs premiers pas. Il s'agit de deux envoyés de Louis d'Orléans, qui traversent Pavie où se trouvait le malheureux duc de Milan, Galéas, pour se rendre à Milan ; passage délicat autour duquel veillait Ludovic ! On entoure les deux chevaliers français, on leur montre toutes les curiosités et les splendeurs de Pavie, château, bibliothèque, deux des plus belles choses du monde *, cathédrale, université, reliques, chartreuse. .. La journée entière s'écoule ; ils poussent des cris d'admiration. Us repartent fort tard pour Milan : peine ont-ils pu serrer la main de l'infortuné duc, et surtout ils n'ont pas vu la duchesse ! Le duc et la duchesse restent isolés, réduits aux communications de Ludovic*.

1) Archivio st. italiano^ XXIIT, Compte rendu de P. Rotondi; C. Magenta, Visconti e gli Sforza nel castello di Pavia^ 2 v. f°.

2) L'agent de Ludovic écrit :

« Per exequire quanto l'Ex* V* mi ha commisso, hieri malina acompagnay li duy cavalieri dellil™° S. Duca de Orliens al Dorao, dovi olditeno missa, et vidino il Regiesole, stata nova, la Darsina, il caslello, la libraria et lu Reliquie, ne si partirooo de Castello che volsino tochare la mane al Duca et al conte de Pavia. La Duchessa non viseno altramente. Nel tornare ad Ihostaria, li fece vedere le scole. Aile 20 bore, li ho acompagiiati alla Certosa per la via del parcho, et visto la Chiesia el tulto il reslo che li parve una cosa stupenda, dicendo che, per uno palazo[com]e è il castello et una chiesa corne èla Certosa, nonhanoparo al mondo. El havondoli fado apparechiare da li frati una colalione, non si sono partiti fin aile 24 hore, in modo che, si corne dovevano andare ad Mllano, non hano passato Binascho, et questa matina doviano andare ad Milano. Li sono scapate due parole de bocha, che poy fare intendere alla E* V'. Nel tornare ad casa, trovay lo 111"° S° Ducha che veneva in castello, et il conte Guido era con la l> Sua, et lié tornato questa malina con légère al p*° S. el Duchessa luy proprio una lellera de l'Ex» V*, de la conliiientia vedera per linclusa copia, et luy proprio in loro presenlia mi ha comisso quellache similmenle vedera per linclusa, imponendomi el p*<» S^e che cosi li fucesse. lo, vedendo quella de l'Ex* V*, non mi e parso far resistentia, et nel parlire el p^ S., li donoeuno mellone. il tutto me è parso significare alla Exa V», adcio venendo alcuno ad dolersi che li ussero occupate le sue tese, sapia donde procédera. Havendo inleso el p^'.

S4 HISTOIRE DE LOUIS Xn

Vraiment, on peut dire qu'au moment où une vive émotion étreignait TEurope, surtout l'Italie et Constantinople, les cours donnaient un bien étrange speclacle ! Venise, tout en proclamant sa neutralité, armait. Le pape prêchait la croisade et secrètement s'entendait avec le Turc * . Charles VIII ne parlait plus de quitter Lyon. La décision prise en conseil, dès le 19 juillet, de confier le gouvernement au duc de Bourbon, à cause de son absence, ne lui semblait sans doute pas urgente, car il ne se hâtait ni de la sanctionner ni delà publier. On eût dit qu'il ne pouvait se décider à sacrifier une parcelle de son pouvoir. Quant à Ludovic, il ne rappelait ses ambassadeurs ni de Florence ni même de Naples; bien plus, il ne cessait de promettre au roi de Naples de ne pas le laisser détrôner, il faisait dire à Venise, à Florence, qu'on ne s'inquiétât pas, qu'il saurait bien « renvoyer le roi ))2 .Il se moquait de Charles VIII, assez aveugle pour ne pas comprendre son projet d'engager la France dans un mauvais pas, où il l'abandonnerait s'il ne faisait pis. Croirait-on que Pierre de Médicis mit, en toutes lettres, sous les yeux du roi, la preuve matérielle de la trahison de Ludovic?... Il n en résulta rien, sinon un redoublement d'activité de Ludovic, anxieux de sortir au plus vite de cette passe difficile. Les billets du duc de Bari au duc d'Orléans se muUîr plient avec une hâte fébrile ^ Le 19 juillet, Ludovic remercie Louis d'avoir obtenu la paye de juillet, pour les troupes levées

S. che li duy cani dati ad Guidone erano crepati per uno canatero, ne ha mandato un altro paro al S. Marchese di Mantua. Ricoramandomi de continuo humiliter alla Ex» V'^. Papie, die 8 augusti 1494. Ex» V« Servitor fîdelis-: si nus, JHonysius. »

Illrao et Ex™° Dnomeo, singularmo dno, Ludovico Mariœ Sfortiœ Vicecomiti. — Per D. Jo. Jacobum Gilinura, in manibus propriis. Cito. — (Arch. de Milan.)

1) Cherrier, I, 416.

2) Commines.

3) Guichardin; Arch. de Milan.

en Milanais. Le 23, il accrédite comme délégué près de lui un frère de Galéas et d'Antoine-Marie de SanSeverino, Gaspard, plus connu sous le sobriquet de Capùan Fracassa \ qui avait Tordre de se rendre immédiatement à Asti, de gagner à tout prix la confiance du duc d'Orléans, de presser les embarquements, de réclamer surtout la paye; car le roi parlait maintenant de la renvoyer au 8 août, ce dont Fracassa devait témoigner un étonnement profond. — Ludovic se déclarait prêt à aller luimême à Alexandrie, hâter le départ des troupes; mais pour les expédier, il fallait les payer.

Le 24 juillet; il insiste, dans une nouvelle lettre, sur l'urgence de prendre un parti... Certes, c'était une insistance bien inutile, car Louis d'Orléans ne se préoccupait pas moins de la situation; il lui arrivait des réclamations sur la tenue des troupes, notamment sur celle de la compagnie Foix *, sur le logement des compagnies Montfaucon et Caumont \ Il avait fort à faire de maintenir Tordre parmi tous ces Suisses et ces Français dispersés : il redoutait les suites de l'échéance financière de fin de mois. Enfin, Saint-Malo etBeaucaire annoncent

TenvoideTargent. Ludovic, satisfait, mais sceptique, demande, le 30 juillet, qu'on le prévienne, dès qu^on aura vu le numéraire. En effet, l'argent arrive, mais en quanti lé insuffisante : de plus, les résultats d'une si longue attente se manifestaient

1) Comte de Caïazzo. Il s'était engagé au service de Charles VIII, avec un certiBcat de Ludovic Sforza garantissant sa loyauté et sa sincérité (fr. 2922, fb 14). Ludovic garantit aussi les autres capitaines (Portef. Fontanieu, 147-48).

2) Le duc envoya Raoul du Refuge faire une enquête à Canale, où elle était cantonnée {TU, du Refuge, 59). Il envoie en Montferrat faire desloger la compagnie de domp Joan {Tit, Orléans, 946). Cette compagnie va se cantonner près d'Alexandrie, où le duc est encore obligé de lui écrire deux fois (td.,939).

3) Lettre du 12 juillet, à Ludovic, lui promettant satisfaction (Arch. de Milan).

chaque jour plus vivement : discussions et rivalités dans Tarmée, maladies causées par Tapparition de chaleurs torrides, indiscipline des Suisses, qui semaientles routes de maraudeurs. Après la paye, un certain nombre de ces Suisses du bailli de Dijon désertèrent, selon une pratique trop fréquente. Louis d'Orléans, exaspéré, écrit, le 31 juillet, à Ludovic, pour demander qu'on les arrête et qu'on garde la frontière : « Et, de ma part, je y envoiray ung prevost des mareschaulx, pour en faire pendre et estrangler autant qu'il en pourra trouver. » Il transmet le même avis au bailli de Dijon. Il prit aussi diverses mesures à Gênes, d'accord avec San Severino, et arrêta ses logements. Ludovic le félicite chaleureusement, le 31 juillet, do son activité et de sa vigueur*.

L'heure avait bien sonné d'agir. On attendait le signal. Rien ne venait. Charles VIII, jadis si pressé, semblait paralysé à Lyon, où il fallait multiplier les démarches pour obtenir de lui le nécessaire.... Il ne parlait plus de départ : à l'instant décisif , « Vénus » faisait tort à « ]^|irs » * . Pourtant, que de soldats sans pareils, à la tête ou dans les rangs des compagnies qui s'ébranlaient, et quelle soif de gloire! Autour de ce roi, qu'on se figurait de loin comme un jeune conquérant, le pied à Tétrier '\ voici le vainqueur de Saint-Aubin, Louis de la Trémoïlle, devenu premier chambellan, chevalier de Tordre, pensionnaire de 10,000 livres * ; le fils du connétable de Saint- Pol, Louis de Luxembourg, comte de Ligny, héritier des cent lances du maréchal des Querdes ^ ; François de Luxembourg,

1) Arch. de Milan.

2) Le Vcrtjier d honneur .

3) V. son portrait sous celte forme dans Tadrairable exemplaire du Lancelot lit Lac, imprimé sur vélin pour le roi par Antoine Vérard, en 1494, (Bibliotlî. nationale de Paris). Hennin attribue à tort ce portrait à Louis d'Orléans.

4) TU. La Trémoïlle, 70.

5) TU. Luxembourg, 89 (29 avril 1494).

vicomte de Marligues, vieil ami et chambellan de Louis d'Orléans, et demeuré son compagnon*; Engilbert de Clèves, cousin germain de Louis par son père, et du roi par sa mère, étroitement rattaché au service de la France par son mariage avec Charlotte de Vendôme *, et Tun des plus vaillants capitaines'; Berault Stuart, seigneur d'Aubigny, chambellan, commandant de Vincennes, puis d'Harfleur et de Monlivilliers, chevalier de Tordre, gouverneur de Berry, pensionnaire du roi pour 3,000 livres, capitaine de cent lances sous Louis XI, actuellement commandant de la garde du corps du roi : — Stuart, d'origine écossaise *, enrichi au service de la France, aimait trop Targent *, comme un bon favori de Louis XI qu'il avait été •, mais on pouvait compter sur son énergie ^ ; — Yves d' Alègre; Claude de la Châtre, capitaine de la garde, dont les soixante- treize ans ne refroidissaient point l'ardeur belliqueuse ■ ; Philippe du Moulin ; Jean de Polignac , sire de Beaumont, le commissaire de Gênes; le prince d'Orange, si vaillant à Saint- Aubin ; Robert de Framezelles, lieutenant com-

1) Ht, Luxembourg, 84 et s.

2) V. tome II, p. 246.

3) K 553, XIX : ms. Dupuy 570, p. xlii ; Engilbert soutenait contre le sire d'Orval un procès indéfini : Charles VIII, malgré les protestations du Parlement, donna et maintint Tordre d*y surseoir pendant l'expédition (X*a 9323, f»» 151, 156, et ci-après).

4) Charles VII avait octroyé à Jean Stuart, comte d'Évreux, seigneur d'Aubigny, Vécartelure de France, par patentes de Blois, février 1428-29 (fr. 3910, fo 185).

5) Il avait été soudoyé par Ludovic pour pousser Charles VIII à l'expédilion : il se fit, en outre, donner par le roi une gratification de 12,000 1. pour ses peines {TiL Stuart d'Aubigny, n*» 9).

6) V. not. Patentes de Louis XI, du Plessis-les-Tours, 12 nov. 1482, continuant à Bérault Stuart les gabelles de La Flèche et Chateau-Gonthier à lui données le 25 février précédent (ras. Clairamb. 222, f« 207).

7) Louis XI l'avait chargé, comme capitaine de Vincennes, de garder René d'Alençon {Tit, Stuart d'Aubigny, 2 à 9 ; d'Aubigny, passim),

8) La Thaumassière, Hist. du Berry, p. 353.

mandant de la compagnie d'Orléans, Tancien condamné de 4488, tout plein d'une noble ardeur*; le maréchal de Rieux^ pourvu, le 6 mai, d'une compagnie de soixante lances seulement', et d'assez mauvaise humeur; le maréchal de Gié, plein d'expérience, d'autorité et de faste ^ ; MM. de Vendôme, de Montpensier, de Foix ; Guinot de Lanzières, chargé de Tartillerie *, et tant d'autres capitaines. Et parmi les simples gentilshommes, le breton François de Saint-Amadour, qui reçoit de Louis d'Orléans un cheval en reconnaissance de ses exploits ^ ; Jacques de Silly, baron de Longray, bailli de Caen, rude homme, élève de Louis XI ®; le jeune Jacques Galiot, écuyer d'écurie du roi, sénéchal d'Armagnac, un type de vaillance"; Jean d'Aslarac, seigneur de Barbazan, chambellan, Capitaine de cinquante lances, héritier d'un nom illustre •; ou même les favoris du roi, un peu fous, mais encore plus braves : Artus Gouffier, seigneur de Boisy; Guillaume de Poitiers, seigneur de Clérieux, marquis de Colron, tout animé d'une ambition ardente ; Antoine et Germain de Bonne val... Jacques, baron de Miolans et d'Anjou, chevalier de Tordre, lieutenant général du Dauphiné, commandait les cent gentilshommes de la maison du roi, cette troupe d'élite, où chaque gentilhomme était retenu par une lettre constatant sa loyauté et sa vaillance. Il mourut à rissue delà campagne, et eut pour successeur Yves d'Alègre'... Sans doute, la plupart de ces brillants soldats pouvaient encore passer pour des inconnus : mais on ne s'y trompait pas. On

1) Le roi lui donna une pension de 2,400 liv. {TU, Framezelles, 8).

2) Ms. Clair. 223, 327.

3) Il prêta au roi 40,000 liv. V. notre biographie, Pierre de Rohmij p. 39.

4) Pierre Desrey.

5) Coramines, édition Dupont, III, 420; TU, Saint-Amadour, 2,

6) TU. Silly.

7) Brantôme: TU. Galiot, 3.

8) TU. Astarac, 16, 17.

9) 5 mars 1495 ; KK, 78.

sentait quau premier signal, quand ces épées sortiraient du fourreau, rien ne saurait leur résister.

Seulement, le signal ne venait pas.

A Gênes, tout paraissait prêt * . La ville continuait à faire quelques dépenses d'artillerie, nécessaires pour sa sauvegarde ' : le 2i juillet, elle acheta un chargement de farines siciliennes, de la nef Pallavicini^ seule laissée au commerce, au dire de Senarega....

Le 29 juillet, D'Urfé fit une démarche agréable à la ville : il vint notifier aux Anciens que le roi, voyant la flotte napolitaine accueillie dans le port de Livourne, malgré les protestations d'amitié des Florentins, déclarait Florence son ennemie et autorisait Gênes à compter sur la France pour ses revendications. Presque aussitôt, pendant que le conseil, ému, heureux, en referait à Ludovic, François de Luxembourg vint annoncer l'arrivée du duc d'Orléans et présenter ses compliments. Cette nuance de dualisme persistant ne parut pas produire bon effet, car le conseil vota une adresse de dévouement au roi et à Ludovic, adresse où il ne mentionna pas plus

1) D'après la Descrip^ioapj^ara^MS 6e//ici..., texte peu digne de foi, publié au t. II du Voyage Httéi^aire, le service des rames était fait par des criminels ou vagabonds envoyés de France. L*auteur affirme qu'il en vit passer quatorze cents pour cette destination. Le savant Rosmini {Delf Istoria di Milano, t. III, p. 169) assure, nous ne savons sur quel fondement, que la plupart des soldats français de l'armée de Charles VIII étaient des « repris de justice, qui portaient de longs cheveux et de longues barbes, pour dissimuler les stigmates du bagne ». Si l'on peut croire que, selon la coutume, Charles VIII avait expédié des galériens pour ramer sur les galères,nous avons dit aussi qu'il avait interdit le passage des Alpes à tout aventurier ou vagabond. Les monstres et revues nous donnent le tableau des compagnies de l'armée française, qui paraissent fort régulièrement mises sur le pied de guerre. Brantôme (Discours sur les Colonels) parle seulement de la tenue débraillée de cinq cents arbalétriers gascons, qu'il dépeint à demi-nus, d'un aspect repoussant, la plupart marqués du fer rouge. Mais Rosmini a un peu trop généralisé celte peinture, tracée, d'ailleurs, par un auteur fort sujet à caution.

2) Afph, de Gènes, JHversorum,

le duc d'Orléans que le duc de Milan. Courtoisement, on fit seulement passer l'adresse au roi par les mains du duc d'Or* léans * : mais on sentît, ce jour-là, je ne sais quel reflet des vieux préjugés enracinés à Gênes, depuis un siècle, contre la maison d'Orléans, à cause des rapports avec Savone et les marquis de Ceva.

Le même jour, entrèrent dans le port, douze galères construites en Provence, avec de l'arlillerie '. Elles se joignirent aux soixante voiles (vingt-cinq galères, treize galions, douze navires, dix bateaux), toutes prêtes, qu'on avait essayées, la veille, par une première reconnaissance en mer. Ce n*était pas l'effectif prévu ' : mais il n'y avait plus rien à attendre pour le moment. Aussi le duc d'Orléans arriva-t-il le même jour, et il s'installa au palais Saint-Thomas, propriété du cardinal de la Rovère *. Tout aussitôt, il constata qu'on manquait de pontons pour les chevaux, de fourrages, de provisions : la ville elle-même commençait à souffrir de la disette, à cause de l'arrêt du commerce, et une plainte générale s'élevait.

Louis d'Orléans n'y pouvait rien : il revint, à Alexandrie, le 4 août, tenir un grand conseil de guerre avec Ludovic, MM. de Piennes, d'Urfé, de Luxembourg, Stuart d'Aubigny, de Chastillon ^ Cette fois, il comptait couper court aux em-

1) Arch. de Gènes, Littcrarum,

2) Le 30 juillet, Ludovic, déjà informé, écrit de Vigevano au duc d'Orléans pour lui demander si une partie de cette artillerie n'est pas destinée à Gênes (Arch. de Milan).

3) On ne voit pas que les galères de Normandie et de Bretagne, auxquelles il avait été si souvent question d'envoyer des ordres de départ, aient rallié Gènes. Au reste, on ne pouvait dj^'garnir les cotes voisines de l'Angleterre.

4) Sanudo; Giustiniani.

5) L'auteur de la Chronka di Mvnferrato {Moîiumentj. Hisloriœ Patrix^ Scriptores, t. HI, c. 1243), assez mal renseij,^né, signale bien à tort la présence à Alexandrie du jeune duc de Milan, Jean Galéas. Il s'agit, plus probablement, du prince de Salerne, à qui Louis avait écrit Tit, Orléans, 945).

barras par un embarquement immédiat. Mais Ludovic se retrancha encore dans son objection première : selon lui, il fallait d'abord payer les troupes et compléter les approvisionnements; il insistait vivement sur ces points essentiels. Le lendemain 5, arriva enfin Tavis formel que le roi allait y pourvoir : alors le conseil de guerre décida que le duc d'Orléans irait à Asti présider la paye, le 6 août, et qu'il ferait partir les troupes le 8. Pendant que le corps d'armée de terre s'avancerait en Lombardie pour se concentrer aux environs de Parme, les troupes de mer, divisées en deux colonnes, sous la haute directiondu duc, s'embarqueraient, les unes à Savone par les soins de Fr. de Luxembourg, les autres à Gènes sous les yeux de D'Urfé. Le duc d'Orléans irait ensuite s'embarquer lui-même, ce qu'il pourrait probablement faire le H. En effet, au jour dit, des troupes considérables marchèrent en Parmesan, pour se masser sur la frontière milanaise, et Louis d'Orléans, après avoir expédié ses colonnes, attendit à Asti rheure du départ. Il renvoya en France son aumônier Pierre de Beauvau, avec un cordelier. Nous le voyons donner de menues gratifications aux trompettes de l'armée navale, des secours à un homme blessé par les gens d'armes, à un capitaine suisse réduit à la misère par le retard de la paye *

La crise économique grossissait à Gênes, et l'arrivée des troupes ne fit que l'aggraver : le 13 août, le doge dut promulguer une ordonnance accordant la libre entrée à tous les comestibles et une complète sauvegarde à qui en apporterait '. Le 14, le conseil des Anciens, défaillant devant le cri public, formula, dans une délibération, les sentiments pacifiques de la

1) TU. Orléans, 944 et suiv. : Sanudo. Pendant ce temps, il correspond avec Ludovic et Du Bouchage par Raoul Du Refuge (TU* Du Refuge, 59 : Joursanv,),

2) Arch. de Gênes, Lilterarum,

6â HIStOlRE DE LOtfIS Xll

population et des vœux contre la guerre où Von s'engageait \

Louis d'Orléans ne quitta Asti que le 16, et s'approcha lentement de Gênes. A Serravalle, un joueur de souplesses yu charmer ses soucis*. Le 18, les douze commissaires de Gênes se réunirent pour lui préparer une réception officielle convenable; mais, en même temps, ils firent rédiger par quatre d'entre eux une requête pour la levée des représailles exercées à Lyon contre des Génois. Ajoutons de suite que Charles VIII fit droit à cette demande.

Le 19 août, Louis d'Orléans entra solennellement à Gènes i il se rendit droit au port, où il prit possession de la galère désignée pour son service, la Negrona, le plus gros vaisseau de la flotte '. Il y arriva l'argent à la main, et ne distribua pas moins de 107 livres (53 écus d'or) de menues gratifications à des musiciens; en revanche, il lui fallut entendre quatre trompettes de la galère du capitaine Perrot Joan, vingtcinq des navires, cinq du gouverneur, quatre d*une nau génoise, six de l'amiral, trois ménestrels et trois tabourins de Gênes, trois tabourins du duc de Milan, trois d'Antoine-Marie (de San Severino), cinq de François de Luxem* bourg, trois de la galère Spinola, quatre de la galère Nicolas Regnault, trois d'une galère nouvelle, cinq trompettes et quatre hautbois de la galère Turbin, quatre de lB,nau Naigron. Il assista à une course de matelots en rade : puis un canot de la 7iau Naigron le ramena à terre *.

Il attendit encore à Gênes les ordres du roi.

Charles VIII était toujours à Lyon. Heureusement, la peste l'obligea à en sortir. Il se réfugia à Vienne, d'où il écrivit,

1) Arch. de Gônes, Diversorum,

2) TU. Orléans, 944.

3) Sanudo.

4) TU. Orléans, 944, 920.

t»RÉPARÂTirS DE LA CAMPAGNE DE NAPLES 63

le 20j une lettre assez vague, pour réclamer de Targent dans le royaume. Il annonçait son intention de se rendre à Gênes « pour voir partir le duc d'Orléans » * ; mais son entourage, de plus en j)lus incertain, se demandait ce qu'il comptait faire et s'il irait seulement jusque là". Anne de France, quoique bien hostile à l'expédition, employa toute son influence pour rendre au roi un peu de raison; elle secoua sa torpeur....

On prit de rigoureuses mesures financières : les villes, malgré leurs résistances, durent consentir des prêts ^ : l'ordonnance de régence, arrêtée le 19 juillet, et signée par le roi le 9 août *, parut enfin le 28 *.

Le 27 août, Louis d'Orléans reçoit une aubade de deux tabourins; le 29, arrive un courrier de la marquise de Montverrat, et plusieurs matelots mènent le duc jouer en mer : le 31, un « joueur de basleaulx » joue devant lui ®. Le conseil de Gênes continuait quelques armements défensifs. On ignorait si le roi viendrait à Gênes : le conseil chargça François de Fiesque de préparatifs par sa réception éventuelle.

Malheureusement, pendant que les jours succédaient ainsi aux jours, la flotte napolitaine, sortant brusquement de Livourne, occupa en un coup de main Porto Venere et par conséquent la rade de la Spezia. A cette nouvelle, tout Gênes tremble ; le conseil perd la tête : le 21 août, ce conseil s'avise tout à coup de trouver trop mesquins les présents destinés au duc d'Orléans, et décrète une contribution nouvelle pour les rendre convenables; le 22, le lendemain, il s'adresse àl'en-

1) Fr. 20432,113.

2) Desjardins, 499, 503.

3} Orléans, 11 août: Lemaire, Antiquitez,.,., p. 513.

4) La Mure, II, 438.

5) Lettre aux habitants de Troyes, publiée par Steîn : Gherrier, I, 43d. ô) Ti^ Orléans.

64 HISTOIRE DE LOUIS Xlî

nemi, à Frédéric d'Aragon, prince d'Altamura, « très digne commandant de la flotte royale, » par une supplique où il le prie instamment de rendre Porto Venere. Dans cet écrit, le conseil allait jusqu'à nier toute participation aux actes de Ludovic et de Louis : « nihil egimus », et quoiqu'il fût bien évident que le prince d'Altamura ne se rendrait pas à ses vœux, à peine pouvait-on deviner une menace sous cet étalage de soumission*.

Le 29 août, enfin, Charles VIII se résolut à passer les Alpes : avant de partir, il crut devoir prendre des précautions minutieuses, qui témoignaient de sa défiance envers M. et M™* de Bourbon, et même envers la reine. Il ordonna à la reine de se tenir à Moulins, et il prescrivit qu'on gardât le dauphin à Amboisc, sans communication avec le dehors, sous les yeux de quelques affidés désignés par lui : Guyot Pot, M. de Boisy et autres Ml se réserva de donner les moindres ordres ^ et la consigne était tellement précise que nous voyons, le 17 octobre, le capitaine des archers d'Amboise écrire en Italie au roi, pour lui demander si les archers de la garde du dauphin peuvent aller à la messe *. Il voulut satisfaire Alain d'Albret, qui ne cessait de gémir, malgré le parti qu'il avait tiré des événements de Bretagne, et qui parlait toujours de ses droits sur le duché •; alléché par la restitution du Roussillon à l'Espagne, Alain obtint du roi l'abandon du comté de Gaure et de la ville de Florence ^

1) Arch. de Gênes, Liversorum] id., Liiterarum*

2) Portef. Fonlanieu (27 août).

3) La reine fut désespérée d'être ainsi séparée de son fils, alors malade. Il reste, d'elle, une suite de lettres adressées à Aml)oise, aux chambellans et maîtres d'ijôtel de son « filz le Daulphin » (fr. 2922).

4) Fr. 25541,190.

5) A cause de sa femme, Françoise de Bretagne.

6) Compilation de Guillaume Blanchard, p. 382. On se rappelle qu^Alaiû avait obtenu une compagnie de cent lances, et 110,000 écus d'or pour ^ trahison de Nantes (Tit. Albret, 20i,212).

A ces actes de politique étroite et d'amour-propre un peu puéril, continuaient à se mêler des inconséquences déjeune homme. Le roi, par exemple, tint beaucoup à faire escalader une montagne du Dauphiné, réputée inaccessible à cause de ses parois à pic ; on parvint à hisser par des échelles des hommes, qui racontèrent n'avoir vu sur le plateau qu'une « garenne de chamois » *. Dans la vallée d'Aulx, il fit pendre, sans jugement, de malheureux Vaudois ^..

Bref, le roi expédia des messages dans toutes les directions'^ et dit adieu à la reine. Anne de Bretagne, timide, éperdument attachée à son mari, le vit partir avec effroi. On ne parlait que des crimes, des poisons de Tltalie : elle entoura elle-même Charles VIII de femmes sûres, pour lui faire la cuisine, laver son linge *... Au dernier moment, Charles renonça à passer par le mont Viso, où il venait de faire percer un tunnel, objet de l'admiration générale, et il préféra la route du mont Genèvre, qui demeurait la plus commode pour l'artillerie \ En Piémont, dans le Montferrat, il s'avança partout au milieu des plus grands honneurs, parmi des enchantements sans fin : on le reçut comme un suzerain, on multipliait les attentions les plus délicates, les plus ingénieux plaisirs. C'était à qui briguerait l'honneur de le servir ; des gens de Chieri obtinrent de s'attacher à lui ®.

1) Histoire manuscrite de Fontanieu.

2) A. de la Vigne. — Détail curieux, et qui montre le sérieux des décisions royales : en entrant à Briangon, Charles VIII, suivant la coutume immémoriale des premières entrées des rois, déclara délivrer les prisonniers. Mais on oublia d'exécuter sa décision, et les prisonniers restèrent dans leur cachot. Louis XII leur donna la liberté en 1500 (six ans plus tard), en exécution (fe la promesse de Charles VIII (JJ 232, 3 vo). Quant aux Vaudois, ils furent pendus sous les yeux du roi.

3) Rozier historial.

4) Sanudo, p. 70.

5) Jacq. Signot (Meskinges historiques, de Camuzat).

6) Oct. de Saint-Gelais et A. de la Vigne, Le Veryier cV honneur y édition

ui 5

Pendant que le cardinal de la Rovère et le maréchal de Gié le précédaient à Asti, Belgiojoso et Etienne de Veac, envoyés près do Ludovic, revinrent à Chieri, annoncer que les ducs de Bari et de Ferrare attendaient à Annone, sur Textrème frontière milanaise. Le roi y envoya immédiatement La TrémoïUe, avec Tavis que le lendemain il irait dîner à Yillanuova et coucher à Asti *. Le soir du 9 septembre, les deux ducs italiens, accompagnés de Louis de la TrémoïUe, vinrent se joindre au cortège royal, à un mille environ d'Asti. Le roi leur tendit la main, sans façon, à la française^ et se plaça au milieu d'eux*. C'est ainsi que, par un hasard trop étrange pour ne pas sembler naturel, Théritier de Charles YIl et de Louis XI entra dans la ville du duc d'Orléans, escorté de tous les adversaires passés, présents et futurs du maître des lieux, Ludovic Sforza, le duc de Ferrare, Louis de la TrémoïUe \

in-fo, Paris, s. d. Cet ouvrage, que nous consulterons souvent, a eu plusieurs éditions. Il a été publié aussi dans la collection Cimber et Danjou.

1) Lettre de Chieri (Quiers), 8 septembre (Arch. de Milan). Dans cette lettre, le roi dit que Beaucaire l'a assuré du dévouement de Ludovic.

2) Delaborde : Rosmini, Vie de J.-J. Trivulce^ II, 204.

3) Nous trouvons encore à ce moment, dans les comptes de Louis d'Orléans, une réminiscence de la guerre de Bretagne. Il donne à un de ses anciens amis, Louis Picart, seigneur d'Esteiant, 700 livres pour relever sa maison, démolie par ordre du Parlement pendant la guerre de Bretagne (Tit Orléans, 945).

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