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CHAPITRE XVI

Louis d'Orléans avait fait à Asti une apparition le !•'' septembre, jour où il devait présider à la paye mensuelle *, et il était retourné de suite à Gênes, dont il n'osait pas s'éloigner. Ce n'est pas qu'il craignît de se retrouver avec Ludovic, même en présence du roi : tout entier à son devoir, il affectait de se tenir avec le gouvernement lombard en termes excellents, cordiaux même, au point d'échanger de menues gracieusetés. La charmante duchesse de Bari lui envoie, avec un billet de àa main, un certain nombre de ces fromages de Lombardie, célèbres alors dans le monde entier par leur facture unique et leur grosseur; une autre fois, elle lui adresse des cailles «. Louis ne demeure pas en reste de galanteries : le 4 septembre, un chevaucheur porte à la duchesse, av^c un billet affectueux, une bourriche de poisson de mer « pour vendredi et samedi ^). Mais Louis d'Orléans ne voulait pas perdre de vue la flotte Napolitaine : des espions, soigneusement distribués, l'informaient des mouvements de l'ennemi. Sur toute la côte veillaient des sentinelles, prêtes à donner Talarme à la première alerte par les signaux convenus, un grand feu la nuit, de jour une grande colonne de fumée. Il faisait fortifier, munir, garder toutes les positions de la côte *.

Ses forces s'élevaient à environ dix mille hommes, dont

1) Reçu de ses gages de capitaine {k 26104, 101).

2) Elle lui avait envoyé aussi ses joueurs de lutz el labourins (Orléans, 944).

3) Arch. de Milan ; TU. Orléans, 944, 939.

4) Fr. 2794, fo 11 v»; fr. 25376; fr. 2\S^.

Marino Sanudo établit ainsi le compte, d'après les renseignements du gouvernement vénitien : Comme cavalerie : trois cents chevaux sous son commandement personnel, cinquante chevaux (compagnie Foix), cinquante chevau-légers (compagnie italienne capitaji Fracassa) ^ vingt hommes d'armes divers, trente de sa garde particulière, plus quatre chevaux alloués à chacun des vingt capitaines de galères,soit quatre-vingts; huit cenls lances à cheval (représentant mil six cents cavaliers), mille archers à cheval, trois cents artilleurs à cheval, en tout deux mille neuf cents chevaux ; comme infanterie, six mille hommes de pied. Le ravitaillement de cette troupe devenait difficile. Le 4 septembre, une décision du conseil dut proclamer un sauf-conduit général en faveur de quiconque apporterait du vin *.

Personne ne connaissait exactement les projets du roi : mais on croyait volontiers, selon le vœu du duc de Bari, qu'il allait se rendre à Gênes, avec Ludovic. Le conseil de Gènes, tout ému^ se réunit le 1" septembre pour en délibérer : selon l'usage courtois de l'Italie, il proclama la visite du roi un honneur insigne, sans exemple; considérant que Charles VIII avait suspendu les représailles de Lyon et levé les gabelles pour le ravitaillement de Gênes, et qu'on poursuivait encore des négociations près de lui, il décida, à Tunanimité, de célébrer par des fêtes son arrivée '.

La (lotte napolitaine se trouvait à vingt milles de Gênes, au fond du golfe de Ilapallo,dans un mouillage excellent, abri té des vents du nord et de l'ouest, commandé seulement au sud par la pointe de Portofino ^ Le village de Rapallo, situé au fond

1) Arch. de Gênes, Littcrarum.

2) Arch. fie Gênes, Diversorum) Arch. du Min. des Aff. étr. de France, Génc:> 2, fo 23 i v».

3) Flori.

du golfe qui tirait de lui son nom, appartenait à un des chefs du parti anti-napolitain, Jean-Louis de Fiesque ; c'était un gros village, d'aucun intérêt stratégique, ouvert, sans murailles, sans autre défense qu'un petit poste de troupes placé par Jean-Louis de Fiesque.

Malgré la neutralité officielle des Florentins, don Frédéric, attribuant son premier insuccès à l'insuffisance de ses forces, avait employé son temps de relâche à embaucher des soldats sur le territoire de Florence; maintenant en force, il comptait bien tendre fermement la main à ses amis de Gênes, les Doria, les Grimaldi, les Montaldi, les Fregoso, adversaires du parti gouvernemental que représentaient les Spinola, les Lomellini, les Pallavicini, les Adomo *... Il jugea bon de ne pas tarder plus, et débarqua, le soir du 6 septembre, quatre mille hommes, lesquels prirent possession de Rapallo sans aucune difficulté. Au même instant, les feux, allumés de proche en proche sur lacôte^avec la rapidité de Féclair, annonçaient une descente de l'ennemi. Aussitôt, Gênes est en rumeur, en tumulte, en efl'ervescence : on eût dit que le combat allait se livrer dans la ville même. Les Français, ne sachant ce qui va se produire au dedans ou au dehors, attendent l'aurore, debout, l'armure au corps, selon leur usage en pareil cas". Dès que le jour paraît, le clairon sonne : le duc d'Orléans, à la tète de tous ses navires disponibles (dix-huit galères, six galéasses et neuf vaisseaux) ', embarque mille Suisses,

1) Sanudo.

2) Senarega.

3) Flori donne à cet égard des renseignements fort exagérés. Suivant lui, on avait noiisé douze bateaux marchands, de premier rang, où on avait établi des écuries pour transporter mille cinq cent quatre-vingl seize chevaux, vingt-trois moindres navires, dit barques, où pouvaient tenir aisément cinq cent soixante-dix chevaux, dix-sept galions pour six cent vingt chevaux, des vaisseaux moindres pour cinq cent quatre-vingts chevaux, une galère de

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lève Tancre et fait voile hardiment vers Rapallo, à la faveur d'une brise légère qui lui permet de sortir facilement du port. Par ses ordres, un petit corps de troupes, comprenant, sous la direction générale du capitan Fracassa, des Italiens, quelques Français et une partie des Suisses, Jean Adorno, frère du gouverneur de Gênes, avec deux cents Italiens, Antoine de Bessay^ bailli de Dijon, avec les Suisses, Jean- Louis de Fiesque, M. de Piennes, suivait» par la côte, le mouvement de la flotte. Le reste des troupes demeurait à Gênes, pour garder la ville.

De leur côté, les Napolitains poussaient une reconnaissance sur le revers ouest de la pointe de Portofino, et établissaient leurs grand*gardes à Recco, d'où ils dominaient la mer de Gênes. Hiblct de Fiesque, frère de Jean-Louis, commandait ces opérations, dans un pays possédé par sa famille et qu'il connaissait à merveille. Il disposait de forces bien supérieures à celles du duc d'Orléans : contrairement à son espoir, il ne trouva dans le pays même aucun écho ; au contraire, il constata une hostilité manifeste, en sorte que les Napolitains jugèrent prudent de se renfermer à Rapallo» où ils travaillèrent avec grande activité à se mettre à Tabri d'un coup de main ; en quelques heures, un rempart de terre et de fascines, ceint d'un fossé, entoura le village. L'attaque par mer semblait peu à craindre, car la flotte napolitaine, d'après le dénombrement très précis de Sanudo, comptait vingt-sept galères,deux/*U5/c«, quatre galions, quatre navires, et un grand nombre de barques, c'est-à-dire près du double de la flotte française : toutefois

commerce pour cent chevaux, trente galères légères (de course), dont une un peu plus grande, la galère royale, construite avec un art merveilleux et toute disposée avec Vornatus royal ; il y avait, en outre, dix mille hommes de pied prôts à s'embarquer sur une flotte de cent vingt-six vaisseaux. Si ce projet s'était accompli, c'eût été formidable. — Malheureusement, il restil à l'état de projet.

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elle manquait d'artillerie, tandis que les Français possédaient une artillerie admirable.

A peine en rade, Louis d'Orléans constata que ses bâtiments, trop lourds, trop massifs, tenaient mal la mer, ne marchaient pas et n'obéissaient pas à la manœuvre. Malgré l'avantage de la brise, toujours favorable, et qui, par conséquent, paralysait, chez ses adversaires, toute velléité de marche en avant, il lui fallut une journée entière pour s'avancer avec ses grosses forteresses de bois jusqu'à la hauteur de Recco, par une mer admirable. La troupe de terre campa le soir en face de lui. En arrivant, Louis aperçut au loin la flotte napolitaine, qui, voiles déployées, brise en arrière, filait rapidement (et pour toujours) dans la direction de Livournc. Son impatience alors déborda. Nerveux, ému, il s'en prenait aux éléments, « au calme de la mer et des vents , à la faiblesse de l'air » ; il les accusait de lui ravir le combat, la gloire, et cette belle escadre qu'il considérait comme une proie assurée, é.

La nuit força de jeter l'ancre; le lendemain matin, 8 septembre, jour de la Nativité Notre-Dame, les lourds vaisseaux français, s'ébranlant de nouveau, réussirent, avec beaucoup de peine, à pénétrer dans le golfe de Rapallo. La belle profondeur leur permit de stopper près du rivage et d'opérer le débarquement sous la protection de leurs batteries, chose d^autant plus facile que les troupes d'Hiblet de Fiesque, laissées à terre par l'escadre napolitaine, ne possédaient pas un canon. La journée entière se passa en manœuvres, et c'est seulement vers la tombée de la nuit, qu'une colonne de la troupe de terre, sous les ordres de Jean Adorno, arrivant de Recco par le chemin direct de la montagne, descendit parles vergers et les châtaigneraies de l'entour de Rapallo, pour rejoindre sur la plage les troupes de la flotte. Tout à coup,

s'élève une grande clameur, formée de mille cris sauvages : ce sont les troupes d'Hiblet de Fiesque, qui se lèvent tout à coup du retranchement et fondent sur la colonne d'Adorno. A ces cris, la compagnie suisse de débarquement monte la côte au pas de charge et attaque en désordre : elle estrepoussée. Les Suisses reculent ; mais, un peu en arrière de là, ils se reforment en ligne serrée et, quoique les obstacles du terrain ne leur permettent pas de se déployer, ils remontent vigoureusement à Tassant. L'ennemi soutient le choc avec une véritable énergie, et le combat devient une mêlée. A quelques pas, coulait un ruisseau, en bas de Rapallo, au bord de la bande plate de terrain terminée par la plage. Un pont, défendu par une tour, commandait cette petite rivière : les Suisses, bien commandés, dirigent tous leurs efforts sur ce pont et cette tour, dont on a compris l'importance ; c'est la ligne de retraite de l'ennemi. La flotte, embossée à portée, appuie le mouvement par l'envoi de quelques boulets de gros calibre. Les Suisses forcent l'entrée de la tour : un moment encore, et ils seront maîtres du pont. Soudain, voici des cris formidables dans la troupe napolitaine : elle aperçoit des paysans, qui accourent en armes sur les flancs de la montagne pour l'attaquer. Le bruit se répand que Jean-Louis de Fiesque, avec six cents hommes, vient d'occuper les passes de l'Apennin, que, nulle part, aucune retraite ne se trouve possible, Hiblet de Fiesque, en qualité de chef de parti, n'a pas de quartier à attendre : il le sait, il perd la tête, il se sauve. Sa disparition donne le signal du sauve-qui-peut général. Ses hommes fuient, ils fuient dans le plus complet désordre ; les uns gravissant la montagne en toute hâte comme des chèvres, les autres se jetant tête baissée dans des taillis voisins, sans se demander s'ils y trouveront une issue. La nuit, fort heureusement pour eux, vient s'étendre sur cette scène de vertige, de folie humaine.

Ils laissaient pourtant sur le champ de bataille une centaine de morts ou de mourants, chiffre assez considérable, comme l'observe Guichardin, eu égard à la manière tout artistique dont on faisait alors la guerre en Italie *, et un bien plus grand nombre de blessés : ils laissaient aussi des prisonniers, notamment plusieurs de leurs chefs : Jules Orsini, etRolandin Fregoso, l'un des fils du cardinal de Gênes, plus habituellement connu sous le sobriquet de Fregosino. Jules Orsini était un Romain, fourvoyé dans cette bagarre comme ennemi des Colonna. Fregosino, au contraire, en sa qualité d'émigré génois, pouvait tout craindre de Ludovic : pour sauver sa tête, il obtint de se rendre à Louis d'Orléans personnellement. Les Franco-Génois ne perdaient guère que vingt-cinq hommes. Etienne de Vesc, venu à Gênes, soi-disant pour hâter Vavitaillement de la fameuse galère royale dont on a parlé précédemment, qui coûta si cher et ne servit jamais, avait voulu accompagner au feu son ancien ami d'autrefois, le duc d'Orléans; il fut fait prisonnier. A la faveur de la déroute finale, il recouvra la liberté, mais point ses bagues et joyaux^ dont la perte lui parut bien amère *. Quant à Hiblet de Fiesque, grâce à son habitude du pays, il parvint à s'évader, avec ses fils, par les bois et les montagnes, et il gagna la Toscane, mais ce ne fut pas sans de cruelles alertes. Trois fois arrêté et retardé par des brigands improvisés, bien qu'il n'eût rien à prendre, il finit, dit-on, par ôter tous ses vêtements et par fuir ainsi, afin de ne plus exciter de cupidités '.

1) Guichardin a raconté tous ces faits de main de maître. Nous nous sommes conformé à son récit et à ceux de Senarega et de Flori, qui sont d'accord, sauf pour le chiffre des morts aragonnais, porté par Senarega à deux cents, par Flori à cinquante seulement. Le récit de Sanudo contient quelques inexactitudes, ainsi que la plupart des récits modernes, notamment celui de Varese.

2) Fr. 20616, n» 45. Charles VIII Findemnisa.

3) Giustiniani.

Dans cette affaire, Louis d'Orléans avait mis au service de son pays toute Téuergique bravoure de la guerre de Bretagne, chargeant lui-môme en tête de ses troupes qu'il excitait, à qui il « donnait du cœur » *. Dans son rapport au roi, il signala la vaillance de MM. de la Grange, Guy de Lauzières, Antoine de Bessay, du « preux sire » de Piennes, du maître d'hôtel Guy do Brilhac, qu'il voulut même, do sa propre main, armer chevalier sur le champ de bataille, comme « vaillant entre ung millier » *.

Il traita les captifs avec une courtoisie chevaleresque, en hôte plutôt qu'en vainqueur. Suivant l'usage ilalien, on se partagea les dépouilles. Ludovic conserva Orsini, avec lequel il s'arrangea bientôt pour la rançon ; Louis d'Orléans, Fregosino % proie aussi importante, mais moins opime, qu'il taxa cependant à une rançon de 8,000 ducats. Les soldats se ruèrent sur le butin, avec une rage sourde à toute discipline. Le lendemain matin, pendant que les paysans dépouillaient les fugitifs dans la montagne, les Suisses se mirent dès Taube abattre tous les bois et à en tirer leurs ennemis, auxquels ils ne laissèrent que la chemise. Puis, en proie à une sorte d'ivresse atroce, ces hommes de fer, habitués à vivre de violences, se jetèrent sur le village, sans que rien pût les arrêter, et le traitèrent en place prise d'assaut : ils ne connaissaient nî amis, ni ennemis, ni chefs; on eût dit des taureaux, la barrière brisée, voyant rouge. Jean Adorno se mit en travers : il faillit être égorgé, MM. d'Urfé et de Piennes le tirèrent à grand'-

1) Sainl-Gelais.

2) Saint-Gelais : A. de Ja Vigne : P. Desrey : Le Vergier d'honnetir,

3) Sanudo, par deux fois, arfirme que Louis d'Orléans fit un autre prisonnier, Rolando Fregoso; mais il doit commettre une confusion, car nous ne trouvons mention dans tous les documents que du seul « comte Fourgousin », c'est-à-dire Fregosiiiu.

peine des mains de ces furieux *. Les Suisses se précipitèrent jusque dans Thôpital, où se trouvaient une cinquantaine de malades, qu'ils décapitèrent tous.

Quand il ne resta enfin rien à piller, les Suisses, couverts du fruit de leurs rapines dont ils se faisaient gloire, reprirent sans ordre la route de Gênes. Le bruit de leurs excès arriva avant eux dans une ville déjà fort surexcitée, et en pleine fermentation. Une indignation immense, furieuse, souleva Gênes et les villages de la côte. Vainement, les Adorno, sentant Tinsurrection prête à éclater, firent tout pour apaiser les esprits : lorsqu'on vit paraître des Suisses, la fureur ne connut plus de bornes, surtout dans la basse population des quaid et du port : on voulait se jeter sur eux, pour leur arracher leurs indignes dépouilles. Un homme de Rapallo reconnut comme son bien une petite barque que des Suisses cherchaient à vendre : il la réclama; les Suisses le repoussèrent : de là ime dispute violente. Un rassemblement se forme et, en un instant, devient immense. Dans cette foule haletante, éperdue, la rumeur court que les Suisses massacrent des Génois. Le cri : Aux armes, sort de mille poitrines, Les magasins se ferment; Témeute éclate. Une populace en délire arrête et massacre les Suisses isolés qu'elle rencontre dans les rues, presque tous circulant dans la ville de la manière la plus inoffensive, ou rentrant chez eux sans rien savoir. Une vingtaine de Suisses périrent ainsi : les autres trouvèrent un refuge dans des maisons particulières, où des citoyens courageux leur ouvrirent la porte. Partout les Français prennent les armes. Heureusement, Jean Adorno parvint à dominer un peu l'effervescence : la vérité se fit jour, et surtout la nouvelle des meurtres qui venaient de s'accomplir donna à réfléchir. Le gros des Suisses se trouvait encore

1) Cronica di Monferrato {Monumenta hist, patriœy Scriptores^ III).

sur la route de Rapallo : au bruîl de la mort de leurs camarades, ils se mettent en bataille et profèrent contre Gênes de sanglantes menaces. Mais dans ce moment arriva un ordre de Louis d'Orléans, qui, dans la crainte de troubles, leur interdisait l'entrée de la ville. Les Suisses campèrent donc hors de la porte à environ deux milles de distance, et par là le danger d'une collision immédiate se trouva écarté.

Lorsque Louis, ramenant péniblement ses galères, rentra le lendemain au port, il trouva dans la ville un silence absolu. Pour prendre le temps de connaître la vérité et empêcher, en attendant, toute possibilité de conflit, il prescrivit à la flotte de se retirer en rade et d'attendre ses ordres. Il descendit à terre, avec ses capitaines, au milieu d' une grande affluence de citoyens et de notables génois, qui l'escortèrent solennellement jusqu'à son palais.

Louis n'était pas homme à passer facilement condamnation sur tant d'excès, de part ni d'autre : il envoya aux Suisses Tordre de rester, honteusement, hors de la ville. Le surlendemain de son arrivée, on remit en liberté les gens arrêtés sous l'inculpation de trouble, sauf deux qui subirent le dernier supplice *.

Le roi venait d'arriver à Asti, lorsque, le 10 septembre, survint dans cette ville un courrier éperdu, annonçant un désastre à Rapallo et la captivité de Louis d'Orléans. Aussitôt le roi d'assembler le conseil, toute affaire cessante . Vingt membres accourent à son appel, bouleversés et ne sachant que résoudre... Un autre courrier, vrai celui-là, arriva quelques heures plus tard, avec des nouvelles exactes. On voulut alors retrouver le premier ; naturellement, il avait disparu *.

Quel homme heureux que Charles VIII ! Tout lui réussissait,

4) Giustiniani : Flori : Uberti Folietae, Genuens, HistorisB.

2) Annales (V Aquitaine : Nie, Gilles : P. Desrey : Le Vergier dPhonneur.

même ses fautes. Et quel enchantement que sa vie! Accueilli, fêté, choyé partout, il lui suffisait de se montrer pour trouver réceptions triomphales, compliments des plus jolies filles du pays, « chère joyeuse, passetemps curieux, esbatemens de herpès ettabours, pour resjoyrlecœur des amoureux». Sa suite partageait toutes ces délices : les dames se disputaient ses gentilhommes, toutes ces dames « à faces angéliques », couvertes d'or, de velours, de satin, de gros diamants, de saphirs magnifiques.

Pour enrichir la gorge et le tetin,

La robe longue, le gorgias patin,

Le corps troussé frisquement de velours. . .

Somme, c'estoit ung paradis terrestre.

Une certaine représentation de scène à^accouchée^ donnée à Chieri par les soins de la duchesse de Savoie, demeurait particulièrement gravée dans le souvenir de l'armée française, comme « la plus gorgiase chose que jamais homme vit » *.

La cour qu'il allait rencontrer à Asti présentait plus de séductions encore, plus de charmes s'il se peut, surtout des dehors plus brillants et plus somptueux*. Béatrix d'Esté', qui ranimait de sa grâce exquise et distinguée, avait accompagné Ludovic à Annone, avec vingt demoiselles d'honneur et vingt

1) Le Vergier (Thonneur, par Oct. de Saint-Gelais et A. de la Vigne.

2) Da PauUo.

3) Un poète du temps la dépeint ainsi {Les dictz des femmes de diverses nations, fr. 1717, f<»» 82 et 82 v<>) :

La Lombarde,

Si femme au monde a le cueur franc et gay, Je mylannoise en ce cas le bruyt ay.

Plus que nulle autre a mon amy privée, Mais le jaloux me tient tant en abay, Que des François Tactenle en est grevée.

78 HISTOIRE DE LOUI$ Xll

dames de raristocratie milaiMâse, et elle déployait le luxe le plus magnifique.

Le 10 septembre, Charles VIII reçut done^ pour saluer son arrivée, la nouvelle d'une victoire. Dans la même journée, Béatrix, sans attendre la visite du roi, vint d'Annone lui faire la révérence, avec toute son escorte qui obtint le plus grand succès. Charles embrassa la jeune duchesse, puis toutes les dames et les demoiselles; cette journée ravissante se termina par des danses, et par des marques de la plus grande intimité. Ludovic connaissait les hommes et s'entendait aies conquérir*.

Les lettres qui partirent d'Asti le 10 septembre, parles soins de Ludovic, pour annoncer à toutes les villes de France la victoire de Rapallo, portent les traces de quelque lyrisme. A les en croire, Tarmée napolitaine avait perdu cinq ou six cents hommes; le reste, au nombre de cinq ou six mille, s'était dispersé : les « grands » capitaines se trouvaient prisonniers. Puis, comme saisi du scrupule de n'en pas dire assez, le roi ajoutait, en post-scriptum, que « le surplus desdits sept mille hommes » (avec un post-scriptum de plus, ils seraient devenus neuf mille) avait été défait et « Nicolle Ursin » pris ■. La nouvelle produisit un effet immense : il n'en fallut pas plus pour confirmer le renom Ruiiqned' invincibilité de Tarmée française. Toute la péninsule tressaillit, « perdit le cœur » '. Don Fré-

La duchesse de Bar (de Bari).

Pour haultain port, pour gaye contenance, Riche acoustreure en nouvelle ordonnance, Pour bel accueil, et beaulté prinsc au choix. Nulle n'en est dont on ait souvenance Qui pleust oncq tant a Charles Roy François.

1) 11 n.itliiit Charles VIII d'une manière prodigieuse; il l'appelait Charlemagne, il le traitait couramment de héros {Histoire manuscrite y ôe Fontanieu).

2) Cherrier : Slein : Delaborde, p. 400 : Arch. municipales de Lyon, BB. 22.

3) Cl. de Seyssel, Hist, de Louis Xlî.

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déric lui-même, qui altendail à Sestri Calende le résultat, crut bon de se retirer sur Livourne, pour y faire de nouvelles recrues et tenter encore quelques coups de main sur la côte ; mais , à la guerre comme dans la vie , les succès s'enchaînent, bons ou mauvais; les maladies se mirent à bord, les matelots lui manquèrent; bref, il ne fit plus rien. En France, avec un enthousiasme peut-être un peu officiel, on célébra cette victoire comme remportée sur « la fleur de toutes les Ytalles »; il semblait que a la mer tremblât jusqu'à Naples » *. Que dis-je? Le roi n'avait pas encore pris le commandement de ses troupes, et déjà on chantait en complainte les infortunes de Naples •.

Ce fut là le côté vraiment fâcheux de la modeste victoire de Rapallo. Elle créa un mirage; elle surexcita certains esprits, déjà trop optimistes. Je ne veux d'autre preuve de cette surexcitation qu'un fait véritablement étrange, inouï. Un Paléologue, héritier de droits à l'empire d'Orient, se trouvait à Rome : le 6 septembre 1494, un homme pourtant bien habile et d'un esprit bien rassis, Raymond Péraud, évêque de Gurck, crut assurer à jamais sa fortune, en obtenant de ce Paléologue cession de ses droits en faveur de Charles VIII; cette cession fut passée, fort à l'insu du roi^ par un simple acte notarié, et portée au registre des minutes d'un tabellion, entre les locations de ferme et les ventes de terre. Tant la chose semblait naturelle, tant Gurck tenait à consacrer sa priorité ! On croit rêver en rencontrant un tel acte, unique en son genre ^, même parmi les papiers d'une expédition où

\) Le Vergier d'honneur,

2) Les regretz et complaintes du roy Alphonce d'An'ayon, publ. par M. de la Pilorgerie.

3) Les deux feuillets qui portaient cette minute furent arrachés du registre notarial, conservé à VArchivio collégiale du Capitole le 9 octobre 1740, sur un ordre spécial de Benoît XIV, à la demande du duc de Saint-Agnan, ambas-

tout est extraordinaire. On ne s'étonne plus alors des discours enûammés de l'admirable Savonarole, et, comme Philippe de Commines, on appelle volontiers toute cette entreprise le « mystère de Dieu ».

Un seul homme conservait, dans le tourhillon, son implacable sang-froid^ Thomme qui présidait à tout, qui entendait tenir les fils des événements, celui qui déchaînait l'expédition française sur l'Italie, et qui en réalité s'en souciait le moins, Ludovic. Tandis qu'il était censé faire auprès de l'Empereur les afl'aires de Charles VIII et qu'il semblait y échouer, Ludovic, sentant venir l'heure de l'action décisive, entrait en campagne pour son compte et se forgeait un levier puissant. Le 5 septembre 1494, à l'heure même où Charles VIII mettait le pied en Italie sur son invitation, Ludovic obtenait de l'Empereur, en grand secret, et moyennant écus comptants, un diplôme impérial qui le proclamait duc héréditaire de Milan, lui et ses descendants : un autre diplôme du même jour, reconnaissait même aux enfants naturels légitimés de sa descendance le droit de succéder à défaut d'enfants légitimes *. Ainsi, tout était prêt. Il ne restait plus qu'à hâter l'exécution, qu'à faire remporter par les Français quelques victoires, qui, en affranchissant Ludovic de Jean Galéas et d'Isabelle d'Aragon, lui permissent de prendre leur trône, et de s'allier ensuite avec l'Allemagne pour bien prouver à la France l'indépendance de son pouvoir et de ses sentiments.

Seul, Louis d'Orléans ne bénéficia point de sa victoire. Il se trouvait à Gênes dans une situation très difficile, dans un

sadeur de France. On les remplaça au registre par une copie authentique {llist. manuscr, de Charles VIII, fr. 10450, in fine). Ces feuillets, revêtus, dans la marge, d'un certificat authentique de provenance se trouvent aujourd'hui dans le ms. lat. 10408, f» 87, de la Bibliothèque nationale de Paris. ' 1) Copies contemporaines, fr. 16074, n® 27.

milieu hostile \ Fort éprouvé par une température sèche et brûlante, il souffrait d'accès de fièvre intermittents, auxquels on reconnut de suite le caractère de la fièvre épidémique de Lombardie, la « fièvre quarte * ». Cependant, il luttait; à Tinstigalion de Ludovic, on persistait à annoncer l'arrivée du roi à Gênes et c'était à qui briguerait Thonneur de le recevoir*. Tout à coup, Louis apprit que Charles VIII venait d'être atteint à Asti, le 13 septembre, d'une maladie, encore non définie, mais sûrement très grave; de la maison de Jean Roero, où il habitait, on avait dû le transporter dans une chambre • du couvent des Jacobins, dont les fenêtres donnaient sur des jardins, et sur la campagne\ Le 13,1a duchesse de Bari avait fait organiser une grande fête en son honneur, sous la direction de Léonard de Vinci ; il fallut contremander trombones, piffariy et toutes les dames, déjà munies de superbes toilettes *.

Dès qu'il put se rendre compte de son état, le roi envoya au duc d'Orléans Tordre de venir à Asti. Louis quitta aussitôt Gênes, le 15 septembre, épuisé lui-même par la fièvre qui l'avait dévoré toute la nuit, jusqu'à huit heures du matin, très énergique pourtant, plein d'ardeur, et prêt, disait-il, à servir le roi jusqu'à la mort. Louis emmenait avec lui son prisonnier Fregosino ^ Il semblait ne se préoccuper que de la ma-

1) Saint-Gelais dit qu'il fut mal reçu. D'un autre côté, le Conseil de Gônes écrivait encore, le 12 septembre 1494, à Frédéric d'Aragon, prince d'Altamura, pour réclamer contre l'emprisonnement de son envoyé, contraire au droit des gens « probata consuetudo in bello »; on ne pouvait, disait-il, arrêter un envoyé, « sine dedecore » (Arch.- de Gènes).

2) Chronica di Monferrato : Sanudo : Saint Gelais.

3) Flori ; Senarega. Charles VIII comptait môme entrer à Gênes avec une robe couverte de croix de Jérusalem.

4) Vergier d'honneur : A de la Vigne.

5) Sanudo.

6) Sanudo. Inutile de relever l'erreur de la Chronica di Monferrato^ suivant laquelle Louis emmenait aussi Hiblet de Fiesque .

ladio du roi et oublier complètement la sienne. Il alla jusqu'à Felizzano, afin d'y coucher et de se trouver le lendemain à Asti pour le lever du roi *.

Il arriva au milieu d'une véritable crise politique : la maladie do Charles VIII remettait tout en question, et, le 14, dès qu'on avait su le roi en proie à une fièvre ardente, un murmure général avait éclaté parmi les Français : beaucoup parlaient de reprendre sans délai le chemin de leur pays. Malgré la victoire de Rapallo dont ils connaissaient les détails, les gens du conseil du roi, on le sait, goûtaient fort peu l'expédition, et rien de ce qui se passait ne modifiait leur manière de voir. La maladie du roi rendait subitement la vie à toutes les objections. Depuis Tarrivée à Asti, l'armée se plaignait; elle trouvait la chaleur torride, le vin aigre, les habitants peu empressés. Des pluies diluviennes, succédant brusquement à une période de sécheresse ardente^ couvraient le pays d'inondations et de vapeurs pestilentielles *. Le nombre des maladies grandissait. Entre Français et Italiens, là aussi bien qu à Gènes, se produisaient des jalousies, des défiances, des rixes même '\

Les façons de Ludovic déplaisaient de plus en plus à Fenlourage du roi. Malgré le profond secret gardé sur la concession du diplôme impérial, le bruit vague d'une trahison de Ludovic s'était répandu jusque dans l'armée, avant même l'arrivée à Asti\ On se sentait, avec un certain malaise, compromis dans rintérêt de la faction du duc de Bari, et Ton ne pouvait s'y tromper. Les cours Je Savoie, 'de Montferrat, de Saluées,

i) Lettre de Fr. de Casai à Ludovic, Alexandrie, 15 septembre (Àrcb. de Milan).

2) Schiaviria, Annales Alcxandrini {Monumenia di htoria palria t. IV,

3) Cornmines ; Sanudo.

4) Cornmines.

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fort clairvoyantes, n'ignoraient rien, surtout la cour de Savoie, si opposée à Ludovic depuis son indigne attitude envers Bonne de Savoie. Et les Florentins, ces vieux alliés de la France, et les nombreux mécontents du Milanais^ avec lesquels Louis d'Orléans se trouvait en rapports depuis longtemps, et le plus illustre de ces mécontents, le maréchal Jean- Jacques Trivulce, entraîné par la haine de Ludovic à servir dans l'armée napolitaine, et le parti napolitain à Gênes luimême, ne jugeaient-ils pas sans fard le rôle assumé par la France? Le personnage de Ludovic ajoutait encore aux défiances. On sentait trop Fhomme âprement attaché à la poursuite de ses intérêts, sous toutes les formes et par tous les moyens, même les plus mesquins. Par exemple, la banque Sauli, recommandée au roi par Ludovic, avait déjà touché 14,000 francs d'intérêts depuis trois mois pour son avance de 100,000 francs ; dès le mois d'août, ces prétentions inscusées avaient éveillé les soupçons et Ton accusait, en toutes lettres, certains personnages importants d'avoir « part à cet argent, et au profit. * » Le conseil put éprouver un sentiment singulier, lorsque, le soupçon se chargeant en certitude, on sut que le prêteur usuraire, recommandé par Ludovic, n'était autre que Ludovic lui-même, sous le prête-nom d'une banque de ses Etats. Ludovic, d'ailleurs, faisait si hautement sonner ses services, se montrait si exigeant, que Charles VIII, blessé de sa prétention à obtenir des pensions ou de l'argent pour ses protégés, avait dû y couper court, dès le 6 août, par une lettre polie, mais très ferme, datée de Vienne *•

D'autre part, s'il faut en croire certains historiens, Ludovic, malgré tout son empressement et son peu de scrupules personnels, se serait froissé des assiduités d'un chevalier français

1] Commines.

2) Arch. de Milan.

84 HISTOIRE DE LOUIS Xll

connu pour ses bonnes fortunes, Tirrésistible sire de Beauvau, près de sa femme ; toujours est-il qu'il profita de la maladie du roi pour renvoyer de suite Béatrix à Vigevano *.

Très embarrassés de la situation, Etienne de Vesc et M. de Saint-Malo s'étaient rendus à Annone, dès le 14, avec quatre capitaines, parmi lesquels le maréchal de Gié et de M. de Champéroux, pour arrêter de suite un plan de campagne avec le duc de Bari et ne pas laisser prise à des hésitations qui pouvaient avoir de graves conséquences. On se demanda encore s'il fallait marcher par la Toscane (mais alors on se heurtait aux Florentins), ou par Gênes et les côtes. Ce dernier plan avait les faveurs du roi : mais le roi exigeait, en ce cas, Toccupation du château de Gênes^ et les Génois ne semblaient pas disposés à y consentir. Bien plus, on s'apercevait que les partisans les plus connus de Ludovic à Gênes figuraient parmi les adversaires résolus de la remise du château aux Français; nouveau motif de soupçons... Saint-Malo et Vesc, émus de la tournure des événements, accédèrent à tout ce que voulut Ludovic. Ils allèrent jusqu'à ne pas repousser la demande du duc de Ferrare de prendre le commandement général de toute Tarmée, et ils lui promirent personnellement une compagnie de cent lances *....

L'arrivée du duc d'Orléans modifia un peu les choses : il ne fut plus question du pacte d'Annone. Tout en conservant une extrême réserve, Louis prêcha runion,laconfiance,le courage*. Comme Commines, il jugeait inutile de récriminer contre Ludovic, dont on ne pouvait plus se passer. Le 17 septembre, deux tabourins du duc de Ferrare vinrent lui donner une au-

1) Marg. de Lussan, Anecdotes secréles des règnes rfc Charles VIII et de Louis Xll (Paris, 1741), p. 50. Inutile de dire que cel auteur est très suspect.

2) Saiiudo.

3) Arn. Le Ferron.

bade '. Ce même jour, une très forte éruption trahit enfin la maladie du roi, la variole, et elle fit disparaître toute inquiétude sérieuse ; le médecin de Ludovic vint voir le roi et constata que l'éruption se faisait de la manière la plus normale *• Les médecins attribuèrent cette maladie, d'ailleurs fort simple, au changement d'air'. Naturellement, la foule hostile et maligne ne voulut pas admettre cette interprétation et répandit, à cet égard, les plus malveillantes insinuations *. Dans ces conditions, Ludovic se dispensa d'aller voir le roi ; le 18 septembre, il écrit au comte de Caïazzo que tout est réglé, sauf Tapprobation du roi : la maladie du prince suspend seule les négociations, et quant à lui, il ne veut pas aller voir le roi, par discrétion, sachant combien il serait désagréable au prince de se montrer le visage couvert d'éruptions; mais, dans deux jours au plus, cette intempestive indisposition n'existera plus*.

Nous remarquerons cependant que, le 18 septembre, une lettre, signée du roi, invite Ludovic à remettre le podestariat et la garde d'Annone, cette ville frontière où il se tenait, à un homme d'armes de la compagnie du duc d'Orléans. Cette mesure trahissait assez Taction du duc d'Orléans, qui, du reste, insista lui-même par une lettre du 20 ^ En même temps, le

1) Tiï. Orléans, 947.

2) Sanudo.

3) Benedetti, adversaire de Charles VIII, mais médecin, l'appelle variole, ou epictydas {De rehus Caroli VIII : Il fatto d'arme del Tarro, édit. 1549, fo 7 v°). Ludovic en parle de même dans une lettre au comte de Caiazzo, du 18 septembre (Ârch. de Milan).

4) Ghilini, Annali di Alessandria, la qualifie de « mal français », Schiavina {Annales Alexandrini) de mal « ex mulierum amoribus ibidem contraclo » {Manumenta hist, patrisBy IV, c. 483).

5) Arch. de Milan.

6) Arch. de Milan, Pot. Est,, Francia, Carolo VIII : Luigi XIL On verra plus loin, page 89, note 2, que ce fut sans succès.

Conseil de Gônes, renonçant aux projets de réception du roi, décidait, le 18, d'envoyer à Asti quatre ambassadeurs, parmi lesquels Luc Spinola et Nicolas de Brignoles, porter à Charles VIII des hommages de bienvenue *.

La direction de Texpédition allait peut-être subir une modificalion sensible, et Ludovic se voir obligé d'admettre quelques mesures de précautions : mais le roi se remit très rapidement. Le 21, il put se lever et recommença à donner des ordres. Le même jour, Louis d'Orléans, payant ses imprudences, dut s'aliter sérieusement d'une « double quârtaine ».

Pendant trois semaines, Louis ne put pas quitter le lit, et il vit se succéder à son chevet les principales personnalités médicales du pays. On le considérait, et il se considérait lui-même comme en danger. Son médecin ordinaire, Salomon de Bombelles, l'avait suivi, naturellement : mais Salomon était pour son maître un ami, un conseiller intime, tout autant qu'un médecin. Louis l'employa deux fois en missions de confiance, à Bra, à Cherasco ; il Tenvoya aussi h Ce va, pour les difficultés toujours pendantes de ce côlé. Au point de vue de sa santé, il se remit aux soins d'un spécialiste indigène, le médecin piémontaifi Antonio Flori, de Chieri', qu'un chevaucheur alla chercher en toute hâte. On fit aussi venir un médecin du pays d'Albe, Jean d'Albe, qui resta près du duc pendant vingt et un jours, probablement à la suggestion de Bombelles. Un médecin nommé IMerre Le Moyno vint aussi visiter le pritice. Enfin Louis fit demander le vieux Jean Burgensis, Thomme de confiance et de science par excellence. Un chevauchour toyal

1) Arch. de Gônes, Diversorum. Luc Spinola, armateur^ ancien aget)t§ en Angleterre, de la politique anti-française, avait été un des bénéficiaires des mesures prises par le roi, pour la suspension des représailles et la conduite des victuailles.

2) 11 lui donna 10 éciis d'or {TU, Orléans, 937).

porta en hâte d':Vmboise k Blois Texpression de ce désir : Burgensis se trouvait à Châteviudun. Alarmée, pleine d'émotion, la bonne Jeanne de France fait en pleine nuit seller un cheval et partir un sergent, pour aller (sans aucun délai) expédier Butgensis*. Le vieux médecin n'hésita pas; il partit sur l'heure et, quelques jours après, il rejoignit son malade ^

Louis, décidément assagi, fit aussi parvenir à Jeanne de Fmnce une lettre fort convenable où il l'appelait « Madame m'amye »et signait Vostre omy, comme un mari ordinaire ; il parlait de ses affaires, de ses besoins, lui demandait de l'argent et se recommandait à ses prières >. Il adressa aussi à Georges d'Amboise,une lettre, qu'un piéton ordinaire porta de Paris à Rouen*. On fit, en son nom, des aumônes, à divers couvents de Blois ; il écrivit même, par exprès spécial aux chanoines de Saint-Sauveur. Pendant ces longues journées de fièvre et d'épuisement, son seul délassement était d'entendre un labourin d'Asti, Jean Albert, jouer quelques airs de guitare ^ Un citoyen génois, Jean Grimaldi, lui envoya, par deux fois, des charges de fruits: grenades, prunes, poires, oranges ou autres^: il reçut, aussi, de la part d'un certain M. de « Saint-Reval » ' des oranges et une targette à ses armes, et, de la part d'un simple paysan, un couple de faisans.

L'entourage du duc ne payait pas un moins large tribut à

{) m. Orléans, 946.

2)Ilreçutl00liv. (irf.,939).

3) Jeanne de France, p. 238.

4) Legendre, l'historien du cardinal d'Amboise» prétend que Georges d'Amboise, visant à la pourpre, était venu retrouver à Asli Louis d'Orléans, mais que la maladie de Louis fît échouer ses projets. C'est une erreur.

5) TU. Orléans, 937, 938, 939. Cf. un don d'écarlate à trois médecins {Joursanvaullj 645).

7) Serravalle? {Id., 937).

la maladie ; le médecin Gabriel Bugue dirigea les soins* Deux Suisses, un des pages ducaux, originaire de Normandie*, et plusieurs autres ofticiers durent partir pour Ja France*. Un des archers de la garde reçut, en partant, un secours de 20 livres «pour Taiderà vivre » jusqu'à ce qu'il fût pourvu d*un bénéfice (car c'est ainsi qu'on distribuait alors les bénéfices ecclésiastiques)'. Deux Suisses malades, qui rentrent de Gênes dans leurs montagnes, reçoivent également une aumône *.

On ne pouvait donc plus songer au duc d'Orléans pour le commandement de la flotte. Le cardinal de la Rovère, plein de feu et d'ardeur belliqueuse, déclara s'en charger: il quitta Asti le 26 octobre, pour aller prendre possession du vaisseau amiral et marcher *. Quant à Louis, dès qu'il atteignit la période de convalescence, il ne se préoccupa que de la passer de son mieux. Il fit reprendre à Gênes sa vaisselle, ses fromages, quelques meubles qu'il y avait laissés. Il reçut de Blois un peu d'argent : son grand veneur Dinteville, avec les deux pages attachés à la vénerie depuis 1493, vint le rejoindre. Georges d'Amboise ne crut pouvoir mieux faire que de lui envoyer une haquenée et un lévrier. Un archer qui arrivait de France lui amena un autre lévrier. Louis fit demander en France, à la Bellonnière, les oiseaux de Guyonde Sully, et à Yèvrc-le-Châtel ses propres oiseaux. Pour fêter l'amélioration de son état, le roi mit à sa disposition un fauconnier que Louis gratifia d'un cheval; un gentilhomme italien offrit au duc un petit chevreuil, le comte de Ligny un lion *.

Bref, Louis se résigna assez aisément aux ordres du roî et aux

3) Id., 945.

4) Id,

5) SanuHo.

0) TU. Orléans, 945, 938, 939, 933: Sanudo.

nécessités de la situation, c'est-à-dire au séjour d*Asti; d'autant plus que Tenthousiasme du premier jour avait bien vite fait place à des tiraillements dont on ne pouvait augurer rien de bon. L'hostilité, le mépris des cours voisines pour Ludovic, les préoccupations nées de lamaladie du roi laissaient des traces assez profondes. Pendant que Ludovic boudait à Vigevano, son beau-père, le duc deFerrare, se retirait à Ferrare, furieux de voir maintenir au comte de Montpensier le commandement en chef de Tarmée. Fort de son entente avec le roi et de la maladie du duc d'Orléans, Ludovic maintenait ses intrigues dans le marquisat de Ceva. Grâce à Bombelles, comme nous l'avons dit, et aux ordres transmis par le fourrier Pierre de Montalembert, dit Gransay *, Louis, de son lit, y répondit si énergiquement que Rolandin de Ceva, assuré d'un appui, rentra quelques jours après, les armes à la main, dans sa seigneurie de Saint- Michel. Le duc d'Orléans paya les frais de ce coup de main*. Le cardinal de la Rovère' se trouvait presque seul à lutter contre le désarroi de l'expédition. Briçonnet retombait dans ses hésitations de Lyon, dans ses craintes et ses dégoûts. Etienne de Vesc, lui-même , tout en faisant secrètement les affaires de Ludovic à la cour *, se défendait officiellement de prendre aucune part aux événements *. La reine, le duc de Bourbon, informés de la maladie du roi, envoyaient des lettres suppliantes, pour presser Charles VIII de renoncer à tous ses

OW., 939,

2)100 liv. (Ti^ Orléans, 936, 937; TiU Ceva, 9). Le 27 septembre, André de Ceva, de Castelin, arrivait à Aonone, pour poursuivre ses réclamations à Asti, sous l'œil de Ludovic (Lettre du podestat d'Annone au duc de Milan publiée par Saige, Documents historiques sur la principauté de Monaco, ï, p, 515).

3) Guichardin.

4) LeUre de Ludovic, du 29 septembre, citée par Delaborde, p. 411,

5) Sanudo.

projets *. Le conseil opinait pour que le rol passât rhiret^ en France. Mais le roi, sur sonoreillef, n'avait cessé de serepattre de prophéties. Dès qu*il put se lever, ce fut pour désirer de revoir Ludovic et remettre en branle tout le mouvement arrêté net par sa maladie. Le comte de Montpensier reçut Tordre de marcher; Commines, envoyé à Venise, dut partir dès le 25. On obéit, avec moins d'enthousiasme que jamais. La saison semblait passée, on touchait le mois d'octobre. Personne ne croyait à la continuation de Tentreprisé, et Tetitêtetnent extraordinaire du roi semblait confiner à une sorte de folie •. Commines, pourtant peu ingénu, raconte qu'en se rendant à Venise « avec mulets et train », par le chemin le plus beau du monde, il fil la route à petites journées et arriva tranquillement six jours après, le 2 octobre. Il Tavoue : « il croyait fermement que le roi ne passerait pas outfe », et il craignait, ndn sans raison, d'aller jouer à Venise un sot rôle. A Venise d'ailleurs, il trouva toutle monde parfaitement convaincu de la prochaine retraite du roi. On ne parlait que d'un succès remporté en Romagne par l'armée napolitaine le 18 septembre, de l'arrivée d'une ambassade d'Espagne qui allait s'entremettre en faveur de Naples, du désarroi complet de l'expédition: mécontentement du duc do Fernire, éloignement de Ludovic, défaut complet d'argent chez Charles VIII '. Ludovic, pourtant, n'entendait pas lâcher sa proie. Un ambassadeur florentin obtint de lui Une audience, le 23 septembre, à Alexandrie; la Seigneurie jugeait le moment propice pour reprendreles anciennes ouvertures : l'en- .voyé reçut un accueil très froid : Ludovic vanta la puissance

1) Sanudo.

2) Dans son Épitaphe de Charles VIII (fr. 1721, f<> 34-35), Octo?ien de Saint-Gelais excuse le roi, comme agissant en vue d'une revendication légitime, « non par folye ».

3) Desjarrlins, p. 511, 516.

irrésistible de la France, la modération de son gouvernement qui demandait seulement aux Florentins le passage et des vivres, et il les engagea fort à y consentir, sous peine d'un vif repentir *. En même temps, on annonçait à Alexandrie l'embarquement imminent de La Rovère et le retour du grandécuyer d'Urfé à Gênes, pour reprendre la direction administrative des opérations. Et, dès le lendemain de cette démarche, le conseil de Gênes, qui ne pouvait entendre parler sans émotion d*un arrangement avec les Florentins, répliqua par une violente démonstration ».

Il fallait absolument de l'argent. Ludovic traita l'affaire en banquier éprouvé : il consentit enfin à cautionner, le 27 septembre, un emprunt de 57,300 écus d'or, consenti au roi par un syndicat milanais^ et remboursable à Lyon> dès le mois de novembre; mais son cautionnement était plus apparent que réel^ car on exigeait, comme couverture, rengagement personnel des deux trésoriers des guerres, et des billets à ordre souscrits pour une valeur totale de 30,000 écus par divers personnages. Parmi les soucripteurs qui donnèrent au roi cette marque de dévouement, nous trouvons des amisduduo d'Orléans, George d'Amboise pour 2,000 écus, l'évêque Geoflroy de PompadoUr pour mèmesomme^ le maréchal de Gié pour 6^000; Gommines souscrivit un billet de 4,000 ^ Il fut, en outre, stipulé que :Ludovic ne contribuerait dans aucun cas pour plus de 50,000 livres aux dépenses de l'expédition. Le roi voulut, du moins, exiger la justification de celte contribution : Ludovic n'y consentit qu'à condition de faire entrer en ligne de compte, à leur prorata, Tintérèt des sommes avancées : or, cet intérêt était de

1) Desjardins, p. 567,

2) Arch. de Gènes, Diversorum.

3) Delaborde, p. 407; Kervyn de Lettenhove, Lettres et I^égociations, p. lli et suiv.

18 pour cenl par trimestre, même incomplet, soit de 10,350 écus pour le service du dernier emprunt, sans compter les avances faites à Gênes; Ludovic ne risquait donc pas grand'chose *, et à ce moment Ton eut la certitude que le syndicat milanais, dont il prenait si bien les intérêts, se résumait réellement en luimême. Cet argent, si chèrement acheté, ne suffisant pas pour les plus pressants besoins, Charles VIII dut conclure encore avec des maisons de Gênes et de Milan un emprunt, non moins onéreux, de 100,000 ducats. Il put ainsi faire face à la paye de ses troupes, le 1" octobre '.

Dans une telle pénurie de ressources, après tant de mois consumés en préparatifs souvent vains et en gaspillages de toute nature, on comprend certes le terrible souci des serviteurs du roi, en présence du mauvais état de Tarmée, devant Tabîme financier où Ton se jetait. Charles VIII ne paraissait pas préoccupé, lui : au contraire, il affectait de diriger encore d'Asti le gouvernement intérieur de la France. Le 28 septembre, par exemple, il prit parti entre deux abbayes de France, qui se disputaient les reliques de saint Florent, et il envoya la défense formelle de transporter ces reliques '. Il expédia aux Florentins un ultimatum, pour le passage de l'armée. Il fit accueil à un ambassadeur du marquis de Mantoue. Le marquis, dont la France avait refusé les services, était à la fois beaufrère du comte de Montpensier et généralissime des Vénitiens; c'est à ce double titre probablement, que, d'un côté, il envoyait offrir au roi de disposer de ses États, tandis que, de Taulrc, il pressait vivement Venise de se déclarer contre la France \ Charles VIII ne voyait rien ; sa santé était mauvaise,

1) Rec. de Simonettaj fo 490.

2) Sanudo.

3) Autogr. de la Biblioth, de Saint-Pétersbourg, (I), I, n'35.

4) Sanudo : Desjardins, I, 514.

ses ordres incohérents. Une violente crise de douleurs d'estomac l'empêcha, le l"et le 2 octobre, de recevoir un ambassadeur vénitien *. Le S, il annonce, pour le lendemain ou le surlendemain, son départ pour Parme au duc de Bourbon, par un billet sec et arrogant, où il ordonne au duc de « supprimer la pillerie » dans le royaume, « chose qui me déplaît, » et de lui écrire souvent *. Le courrier à peine parti, il changea sans doute d'avis, car il s*en alla en Montferrat.

La confiance de Ludovic commençait à s'ébranler fortement : revenu à Annone, il voulut le 29 septembre, dans un accès de colère, partir brusquement, sans prendre congé, et sous le prétexte, à peine spécieux, de préparer la visite annoncée du roi à Vigevano. Les représentations d'Etienne de Vesc empêchèrent seules ce coup de tête '. Ludovic ne croyait plus ni au roi ni au succès. Autour de Charles VIII lui-même, parmi ses conseillers, ses serviteurs, ses fonctionnaires, se formait une sorte de ligue pour mettre un frein à ce que l'on considérait comme un aveuglement. Ludovic ne se fiait guère à Commines et le faisait espionner à Venise \ L'ambassadeur de France, néanmoins, au lieu de travailler à la guerre selon sa mission, travaillait évidemment à la paix : bien plus, il restait en relations avec les Florentins, qu'il engageait à tenir bon! L'échec de l'expédition, considéré comme fatal un jour ou l'autre, devait d'ailleurs, dans les prévisions des habiles, entraîner ux\e réaction contre les ministres compromis et nommément la chute de Saint-Malo : on pouvait donc prévoir, dans un délai donné, le retour effectif aux affaires des ducs d'Orléans et de Bourbon. Les gens avisés devaient ainsi se

1) Sanudo.

2) Autogr. de Sainl-Pétersbourg, (I), I, u- 38.

3) Delaborde.

4) Kervyn de Lettenbove, ouvr. cité^ p. 123.

94 inSTOlRK DE LOUIS XII

rapprocher du duc d'Orléans elle rendre en quelque sorte Tarbitre de la paix contre Ludovic. C'est ce qae fit Commines, car Louis envoya à Venise le sire de Ghampdamors, pour assister Commines pendant toute la durée de son ambassayde\ A Asli, Briçonnet lui-même, par Tinfluence de calculs semblables, n'aifectait pas moins d'obséquiosité envers Louis, et approuvait le coup de main de Geva, le retour du roi en Montferrat, toutes choses bien faites pour déplaire à Ludovic.

Jean Bentivoglio, de Bologne, avec une finesse tout ilçilienne, saisit à merveille le fond de la sitviation. U suggéra aux Florentins, et même au roi de Naples, de s'entendre avec la marquise de Montferrat et la duchesse de Savoie, de s'entendre même à la cour avec Philippe de Savoie, comte de Bresse, et le duc d'Orléans, afin de s'emparer « de l'oreille du roi ». Conseil habile, hardi , mais d'une exécution difficile. .. Pierre de Médicis essaya sur-lechamp. L'envoyé florentin n'osa pas aller voir le duc d'Orléans, mais le duc, préalablement sondé, parut dans des dispositions favorables. Il lui semblait qu'on pourrait trouver un arrangement honorable et pratique, moyennant que le roi de Naples prêtât hommage à la France, lui garantît un tribut annuel, et lui versât de suite une indemnité à déterminer. En revanche, Louis suggérait qu'une transaction pourrait intervenir, par la même occasion, pour ses propres prétentions sur le Milanais, moyennant l'abandon d'une partie du duché; il pensait que le roi de Naples verrait là une bonne vengeance à tirer de Ludovic, cet ennemi commun, usurpateur des droits de Galéas, élu de l'Empereur. Toutefois, il sentait bien la grosse difficulté : pour que la su-

1) TU. Orléans, 938. Commines, d'après Sanutio, était accompagné aussi d'un Français, nommé Bernard. Ne serait-ce pas l'ami des Florentios, dont nous allons parler?

SICPTEMBRË 1494 95

zeraineté de Naples passât h la France, il fallait Tôter à la cour de Rome, qui Texerçait depuis des siècles...

Louis d'Orléans, au su et avec l'approbation de Sainl-Malo et de divers autres personnages, entretint en grand secret un ami officieux des Florentins, nommé Bernard *. Dès le 3 octobre, l'ambassadeur Ridolfi envoyait à Floi;^nce le compterendu chiffré de cette importante conversation. Louis déclara, paraît-il, que, encore malade, il se sentait pourtant en état de reprendre sa place dans Tarmée royale, mais qu'il éviterait, autant que possible, d'agir contre les intérêts florentins*. C'est Ludovic, disait-il, qui a tout fait pour détruire la Seigneurie de Florence, qui ne cesse de la représenter comme la mortelle ennemie de la France, qui a inspiré au roi la résolution d'en finir avec elle par la force, s'il n'obtient pas pleine satisfaction de ses volontés : Ludovic pousse à l'entrée en campagne immédiate, avant l'hiver : mais on ne s'effraie pas de la perspective d'une campagne d'hiver. Les Français comptent sur le concours de Lucques, et plus encore sur les Golonna et la position d*Ostie. Ils ont présentement sous les armes en Italie quatorze cent soixante lances, y compris deux cents lances de l'armée de Gênes : on va envoyer à Ostie quatre-

1) Desjardins, 574.

2) Commines disait, en môme temps, aux Florentins, que, « si Ton avait Tintention défaire la paix, on pouvait l'envoyer à Florence! parce qu'il espérait bien obtenird'eux des conditions plus honorables que qui que ce soit, mais que, s'il fallait continuer à user de rigueur et de dureté, il ne se sentait pas propre à ce métier, et ne voulait pas le faire» (Kervyn de Leltenhove, Lettres et Négociations j (I, 133). Louis d'Orléans, partisan, comme tousjes hommes sérieux, de l'antique alliance avec Florence, tenait un langage semblable. Il en avait le droit; car Ludovic lui-même avait contribué à l'écarter de l*armée dp terre, où figurait pourtant sa compagnie : remplacé dans son commandement de mer, ayant gagné une victoire, encore malade, il lui aurait fallu, pouif prendre rang dans l'armée du comte de Montpensier, un zèle qu'on n0 lui demandait pas. Au contraire, il voyait beaucoup d'avantages de toute sorte à rester à Asti, pour ainsi dire en retraite, pendant une expédition dont le succès lui senûblait impossible.

vingts lances et quatre mille hommes de pied. Mais Louis paraissait douter qu'on confiât au cardinal de la Rovère le commandement de l'expédition. 11 trouvait un peu extraordinaire la fierté extrême qu'affectait Ludovic à propos de la victoire de Rapallo ; c'est Ludovic qui avait fait envoyer des lettres à toutes les villes de France, pour en porter la nouvelle. Quant au roi, tout entier à sa passion, à son enthousiasme, il ne rêve que de marcher personnellement à une bataille.

\Sami demanda si Ludovic et le roi se trouvaient toujours bien d'accord : Ludovic, lors du départ de France, — répondit

Louis, — promettait monts et merveilles, notamment de laisser les Français occuper les châteaux de Milan et de Pavie ; mais quand le roi, ému de l'état de Gênes, a simplement réclamé l'occupation du castelleto qui commande cette ville, Ludovic s'est dérobé sous prétexte de désordres possibles, de scandales... A propos de Gênes, le duc ajouta que, quant à lui, il comptait bien ne pas y retourner. A son dernier séjour, harcelé par des capitaines suisses qui se plaignaient tout haut de ne pas recevoir leur paye, et qui, en réalité, ne pouvaient pas vivre sans argent, lui-même ne recevant pas un sou^ il avait dû se résoudre à avancer de ses deniers personnels 4,000 ducats, dont il n'arrivait pas à obtenir le remboursement, bien qu'il en parlât tous les jours à Saint-Malo... Il est vrai que, pour inspirer confiance au roi, Ludovic lui offre d'aller partout de traiter le pays comme sien ; Louis insinua que quelques personnes désiraient qu'on prît Ludovic au mot et qu'on occupât le château de Milan...

L'«mi fit remarquer que les Florentins pourraient beaucoup nuire à rexpédition, car le moindre échec bouleverserait l'armée fran(^aise, obsédée d'idées de trahison. Louis riposta que les Génois offraient leur appui effectif contre Florence, que le roi allait recevoir de l'argent, qu'une fois venu en Lom-

bardie, on ne pouvait pas s'en aller sans rien faire, sous peine de se perdre de réputation. Uami allégua alors Tintervention possible, probable, de Maximilien, dans le moment où Ton s'y attendrait le moins : cette objection parut toucher davantage le duc d'Orléans qui, sans y répondre directement, s'ouvrit de la manière dont, suivant lui, pouvait se régler l'expédition.

h'ami interrogea ensuite le duc sur la situation de Briçonnet. Fallait-il réellement le croire sincère dans ses affirmations pacifiques, lui, qui passait pour Tardent promoteur de la campagne? Louis avoua conserver vis-à-vis de Briçonnet une certaine réserve; Briçonnet lui en voulait d'avoir éventé près du roi ses trames avec Ludovic et avec le pape : et surtout, maintenant qu'on se trouvait engagé, il craignait, en cas de malheur, une explosion formidable de mécontentement. Le sage duc de Bourbon, si calme, si mesuré d'ordinaire, n'a- Vait-il pas dit, lui-même, au roi et à ses conseillers, en les quittant : « Vous allez en Italie, ce qui ne m'a jamais plu. Dieu VOUS donne le succès I Je fais des vœux pour l'honneur de la couronne de Frane ! Mais si tout va mal, le premier qui vous montrera le poing, c'est moi. » Le duc d'Orléans, certes, déclarait faire les mêmes vœux ardents : il n'épargnerait rien au monde pour bien servir le roi et lui être agréable, car on le sait assez notoirement hostile à l'expédition, et il entend garder en France toute sa réputation d'honneur. Mais, enfin, en cas d'échec, Saint-Malo et consorts n'auraient plus qu'à disparaître. Saint Malo le sait comme lui. Or l'avènement au pouvoir du duc d'Orléans, fidèle à la vieille politique d'amitié pour Florence, serait « la fortune de Florence ». , Voyant le. duc en veine de confidences, Va?ni prononça de nouveau le nom de Maximilien ; aussitôt le duc d'Orléans mit fin à la conversation.

98 HISTOIRE DE LOUIS XIl

Celait la première fois que Louis, enhardi par led circonstances, sortait de sa réserve pour tenir un langage si net. Le secret des tergiversations, des hésitations, des tiraillements inavoués dont nous avons jusqu'à présent constaté la trace» éclatait au grand jour. La politique personnelle de Louis d*Orléans paraissait. Dans tout ce qu'il venait de dire, il n'y avait en définitive qu'un vœu précis et pratique, celui de voir la France occuper le château de Milan. L'avenir» un avenir prochain, devait faire comprendre sa prévoyance sur ce point. Quant au reste^ Louis d'Orléans, d'accord avec Saint-Malo»par un singulier effet du sort, estimait qu'on ne pouvait opérer une retraite pure et simple^ mais qu'il convenait aussi de ne pas pousser l'expédition à outrance, et de chercher un terrain honorable de transaction. A cet égard, son patriotisme l'emportait, évidemment, sur son intérêt privé» car son intérêt ne pouvait que lui faire souhaiter un échec. U faut ajouter pour*» tant que ce patriotisme n'était méritoire à aucun point de vue : car on ne peut pas d'avance jauger^ si j'ose ainsi dire, une défaite. Le moindre échec pouvait se convertir en désastre*. •

Après cette importante conversation, Vomi osa s'en aller à Annonc sonder Ludovic. Là, il trouva un mauvais accueil, des menaces, des propos fort aigres. Ludovic dit sèchement que Charles YIII considérait Gènes comme son bien et voulait lui rendre Sarzana et Pietrasanta, occupés par Florence. A quoi Vmni riposta fort ironiquement qu'il lui plaisait de voir le roi de France appeler Géiies « son bien ». Ludovic se reprit î « Gênes est au roi, comme Florence ou Milan à Maximilien. » L'ami répliqua qu'il n'était pas question de Florence : que, quant à Gènes et à Milan, Son Excellence (Ludovic) semblait bien les vouloir pour lui-même. On se sépara sur cette impertinence ^,

1) Desjardins, 579-583.

Ajoutons de suite que le vague projet d'un accord, parallëlemeat soutenu par Saint-Malo, par le comte de Bresse, par Miolans, par Cornalines, prit corps, au point quebientôtle pape et le roi Alphonse s'en mêlèrent, et que le comte de Bresse demanda personnellement à un agent de Naples, secrètement accrédité près de lui, une gratification de 6 ou 8,000 florins pour aider à l'exécution. On se hâta de lui en envoyer 6,000. D'autre part, Louis d'Orléans, évidemment d'accord avec la femme de Galéas, la duchesse Isabelle d'Aragon^ entra en relations directes avec le roi de Naples, par un nommé Pellegrino Lorini, et formula ses propositions. Ainsi, le comte de Bresse et lui entamèrent chacun pour leur compte, à l'insu l'un de l'autre, deux négociations différentes. Une troisième, avec Ludovic, avait échoué : mais de Venise Gommines en poursuivait une quatrième près des Florentins, qui en avisèrent le roi de Naples. Le roi de Naples ne désirait qu'en finir; il accepta toutes les offres, et, comme toutes semblaient fort autorisées, il se crut hors d'angoisse.

Le pape allait envoyer au roi un légat; il fut convenu que ce légat proposerait la solution convenue entre le duc d'Orléans et le roi de Naples ^ Mais l'ambassadeur florentin Spinelli, qui marchait avec le comte de Bresse, voulut prendre les devants ; il offrit brusquement au roi, de la part du roi de Naples, un tribut annuel de 300,000 ducats. Charles VIII, qui n'était point préparé à Touverture, refusa non moins brusquement de Tentendre et déclara sa démarche absurde ^ C'était fini.

Il faut dire qu'à ce moment décisif Ludovic, oubliant tout d'un coup ses rancunes^ était venu se loger à Asti même, tout près du roi^ à la porte des Jacobins; qu'il entourait le roi,

1) Cotnmines : Desjarditis, 458-462.

2} La Pilorgerie, Campagne et bulletins de la grande armée, p. 85.

100 HlStOIRE DE LOUIS XII

l'amusait, le distrayait, le cajolait. Le roî passait volontiers raprës-midi chez lui. Ludovic fit taire Saint-Malo, qui l'accusait de trahison et cherchait à lutter contre Tinfluence absolue prise par lui et par son aide de camp, Etienne de Vesc, sur le roi *. Il ne « chantoit pas, au doux son du rebec^ la trahyson qu'il avoit mys tremper » '. Il n'apprit que le 5 octobre, lors de son retour à Vigevano, pendant que le roi partait en Montferrat, la rentrée violente de Rolandin de Ceva à Saint-Michel. Sur le champ, il écrivit au roi et au duc d'Orléans des lettres impératives, presque insultantes. Le roi, disait-il, avait parlé d'un arbitrage pour régler toutes ces affaires de Ceva; les marquis de Ceva en acceptaient le principe et allaient y souscrire, quand le lieutenant d'Asti est venu « voler » un de leurs meilleurs châteaux. Il prenait cet acte comme une injure pour lui et pour eux, il s'indignait de la voir se produire sous les yeux et malgré les ordres du roi : il réclamait la restitution immédiate du château. Il invitait aussi son agent, le comte Ch. Balbiano, à traiter « chaudement » l'affaire". Le lendemain de cette lettre, le 6, une insurrection contre les Français éclatait, comme à point nommée à Annone*.

Ludovic s'irritait aussi de voir le roi résolu à s'en aller en Montferrat, à Pavie, même sans le duc d'Orléans*. Pour lui forcer la main, il avait, le 2 octobre, écrit partout, à Plaisance,

1) Commines : Saint-Malo ne pensait toujours qu'au chapeau de cardinal; riiostilité du pape le refroidissait; il craignait les suites de rexpédition et aurait bien donné 30,000 ducats pour la clore, en négociant sur la base du chapeau.

2) Le Vcrgicr (.VHonneur.

3) Arch. de Milan.

4) San u do.

5) Le duc d'Orléans resta à Asti ; mais, pendant le séjour de la cour à Casai, il écrivit à MM. de Saint-Malo et de Piennes qui accompagnaient le roi [TU. Orléans, 939).

à Parme^ pour annoncer l'arrivée de Charles VIII*, Le 5, il envoya à Parme an de ses hommes de confiance, Bernardin da Corte (que nous retrouverons un jour), porter au comte de Montpensier Tordre formel de marcher en avant. Montpensier répondit qu'il n'avait pas d'argent'. Rien ne fit : rémeute d'Annone s'apaisa; l'affaire de Ccva finit comme ces sortes d'affaires , elle entra dans une phase diplomatique.

Charles VIII accepta sans façon l'offre de la marquise de Montferrat de lui prêter ses bijoux, sur lesquels il contracta un emprunt, aussi bien que sur ceux de la duchesse de Savoie. En revanche, il assuma le patronage du marquisat. Puis il alla faire à Vigevano une visite d'apparat, pendant laquelle il ne se départit pas d'une bien rigoureuse étiquette, car sa garde personnelle fit seule les services d'honneur, de rondes, de portes, et prit les clefs. Le 10 octobre, le jour de l'entrée du roi en Milanais, Louis d'Orléans écrivait d'Asti à Ludovic; il annonçait sa guérison, et son désir de « monter à cheval, pour aller devers le Roy et luy faire service » '. Ludovic répondit à cette politesse en envoyant au duc une paire de sacres^ envoi ironique, qui sentait plus la chasse que laguerrc. Louis, extrêmement courtois, adressa à Vigevano le grand veneur Dinteville, pour offrir à la duchesse de Bari des lévriers et des chiens courants*.

Ludovic avait atteint son but. Pendant le séjour du roi, il reçut de Florence et de Naples de violentes menaces, mais les capitaines de l'armée française lui écrivaient les lettres les plus affectueuses, et prenaient ses ordres; Montpensier

1) Boselli, Storie Fiaccniine^ II, 270.

2) Arch. de Milan.

3) Collection Fillon, n» 115.

4) TU. Orléans, comptes, n«» 938 et s.

102 HISTOIRE DE LOUfS XII

signait : « Votre bon filz, Gilbert *. » On lui en péférait des affaires de service.

Ne manquant jamais une occasion d'étaler sa vanité, Ludovic voulut éblouir le roi par un accueil extraordinai rement somptueux * : on avait apporté de Milan les tapisseries ducales, les splendides bijoux, les plus riches costumes '. Il montra au roi, avec ostentation, sonvaste domaine, son parc, d'une beauté fameuse, peuplé d'innombrables animaux sauvages; il ne lui fit grâce ni de ses quatorze mille moutons, ni de ses dix-huit cents betes à cornes *. Il lui proposa aussi une visite à Milan; mais Charles VIII ne s'en soucia point, et partit au contraire pour Pavie voir le malheureux duc Galéas. Ludovic poussa la prévenance jusqu'à offrir au duc d'Orléans de venir à Milan, pour changer d'air et achever sa convalescence s « Derechef Vous en mercye, lui écrivit le 19 octobre Louis d'Orléans, et, ce besoing on avoyo, je yroye aussi privément que en lieu ne place que j'aye en ma conté d'Ast; mais, grâces a Dieu, ma fièvre ne m'a, ce derrenier accès, pas fort tenu, et disent mes médecins qu'elle ne me reprendra plus. Par quoy, j'aspère, incontinant que pourray monter à cheval, aller devers le Roy pour luy faire service en cest affaire, et à vous tout le plaisir que possible me sera, de ce qui vous pourra toucher*. »

1) Arch. fie Milan.

2) Dicrum utilium libers Phillppi de Lischate^ notarii (ms. de la bibliothèque de M. le prince Trivulce, à Milan), samedi, 11 octobre 1494,

3) Rosmini, Vie de J.-J. Trivulce ^ II, 205.

/i) Rozier hislorial.

5) Pièce comprise dans la vente des i5-16 avril 1885, par Et. Charavay [CataloguCy n° 5). Dans cette lettre, que M. Charavay a eu rohiigeanoe ^p nous communiquer, Louis remercie Ludovic de ses protestations de dévouement et l'assure, on échan^re, qu'il continuera k prendre à cœur les affaires de Ludovic « comme siennes. » — « Vous priant, Monsieur mon cousin, que ce pendant me vueillez escripre et faire savoir les nouvelles qui surviendront, o[ me f«?re7. ung singulier plaisir. En me recommandant... » etc. Signé (( Voslre bon cousin, Loys », contresigné par Cotereau.

Charles VIII arriva à Pavie, le U octabre. Aux acclamations du clergé, des magistrats, de la ville entière, à travers des rues toutes tendues de tapisseries, il se rendit au château, qu'il voulut habiter, malgré les efforts de Ludovic; le soir même, il alla voir sa tante, Bonne de Savoie. Quant à son entrevue avec son cousin Jean Galéas, elle fut déchirante et laissa dans le cœur généreux du jeune prince une impression ineffaçable : Tétatdu duc de Milan semblait empirer chaque jour, depuis l'arrivée du roi en Italie. A vingt-six ans, Galéas se mourait, il se voyait mourir : il ne quittait plus son lit, et, séquestré du reste du monde par les ordres du duc de Bari, ne recevait personne. Charles VIII, malgré ses soupçons, se contint*, parce que Ludovic assistait à Ventre vue : il donna à l'infortuné malade de bonnes paroles et lui promit de ne pas Tabandonner. Galéas n'osait pas, pon plus, parler : cependant, il présenta son jeune fils François, au roi, qu'il supplia de le protéger, de l'adopter. Charles VIII, les larmes aux yeux, prit Tenfant dans ses l^ras, en promettant de veiller sur son avenir. Isabelle d'Aragon tomba îilors aux pieds du roi, et le conjura d'épargner son père, le roi de Naples. Charles répondit « qu'il ne se povoit faire, piais elle avoit meilleur besoing de prier pour son mary pt poqr elle, qui estoit encore belle dame et jeune ». La scène, dit un chroniqueur, eût <c arraché des larmes à des pierres » *. Aussi Ludovic évita avec soin qu'elle put se renouveler : le lendemain, il emmena le roi à la Chartreuse, et, le surlendemain 17, partit avec lui pour Plaisance. Charles VIII ne put mônie pas prendre congé du malheureux Galéas, ni d'Isabelle qui espérait pourtant l'avoir ému. Il alla simplement, le 15 au soir, dire adieu à Bonne de Savoie. Ce soir-là, les deux amis du duc d'Orléans, M. de Champdeniers et François de Luxem-

1) Cornalines.

2) Cronaca di Ant. Grumello : Comirines : Da Paullo.

bourg, restèrent auprès de Bonne après le départ du roi. Soit commisération, soit espoir de voir réussir encore les projets d'arrangement, tous trois convinrent de se rendre de suite auprès de la duchesse Isabelle pour lui donner à comprendre qu'elle ne reverrait plus le roi ; mais ils ajoutèrent qu'avant deux mois le roi de Naples serait Tami du roi de France '.

Charles YIII ne quitta pourtant pas Pavie sans adresser au pape une sorte d'ultimatum. Il se plaignait que le pape ne donnât pas au grand maître de Rhodes Tordre de venir le rejoindre à Rome « pour le service de Dieu, Téglise et la chrétienté » et apporter des conseils pour Tattaque de la Turquie. Il affirmait de nouveau, en termes mystiques, son intention de marcher sur les traces des anciens croisés : et il commen*cerait par se rendre à Rome , où il arriverait pour Noël , ayant « ung veu pour visiter les sainctz et dévotz lieux qui y sont ». Il se plaignait fort aussi que le pape voulût attaquer les Colonna, entrés au service de la France, non pas contre Téglise, mais contre l'usurpateur de Naples. Il repoussait d'avance le légat annoncé, le cardinal de Sienne, « lequel est tout arragonnoys, et qui a tousjours tenu et tient le party dudit Alphonce, par quoy en luy ne pourroye avoir affection, ne adjoustcr foy a ce qu'il me diroit ». Le roi protestait contre la partialité que montrait un pareil choix, se répétant le fils obéissant et dévoué de TEglise, plein d'un « giant vouloir au bien de la chrétienté, comme on le verra par effet » *. Du reste, pour joindre l'effet à la parole, le roi arborait de grands étendards de soie blanche, avec ces mots latins: Voluntas Dei^ ou encore Missus a Deo^ évidemmentempruntés au Précurseur saint Jean- Baptiste. Le pape Alexandre VI, beaucoup moins sujet que Charles VIII à des entraînements d'aussi haut vol, n'en conti^

1) Desjardins, p. 586.

2) Fr. 2962,1: fo 112.

nuait pas moins ses bons rapports avec le Grand Turc. Quant au grand maître de Rhodes, Jacques d'Aubusson, s'il ne se dérangea pas, il envoya du moins ses conseils par une lettre ; cette leltre se résumait à trouver le roi trop jeune pour entre* prendre une croisade et à lui donner en méditation les paroles du Christ qui, en remontant au ciel, dit à ses disciples : « Je vous donne la paix, je vous lègue la paix *. »

Arrivé le 18 octobre à Plaisance, où on Tentoura de grands^ honneurs, le roi y était encore le 21, avec Ludovic, son inspirateur. Tout d'un coup , le matin du 21 , on apprit que Jean Galéas Sforza se trouvait au plus mal ; presque aussitôt ensuite, on apprit sa mort, arrivée dans la nuit du 20 au 21 *. Sur la première nouvelle', Ludovic avait disparu dès Taube *. Un cri général, unanime, d'indignation, d'imprécation, s'éleva contre lui dans l'armée française et au dehors : Galéas succombait à une fièvre toodquée^^ le médecin royal Théodore de Pavie, qui avait assisté à la visite du roi, savait, disait-on, à quoi s'en tenir à cet égard*. Pressé d'en finir, Ludovic venait, sans doute, de faire administrer à son neveu quelque « mauvais breuvage » \ Aucune voix ne s'élevant pour disculper Ludovic, le dégoût, le mépris qu'il inspirait à la chevalerie

\) Portef. Fontanieu, 146.

2) Diaire manuscrit de Ph, de Lischate (bibl. de M. le prince Trivulce].

3) Sentendo la morte, dit Da PauIIo.

4) PoggiaWy Memoriedi Piacenza,Wlllt 127, 128 : A. de la Vigne : Boselli, Storie Piacentine : Sanudo. Le 9 septembre, Ludovic avait tiré de Plaisance une subvention de 8,000 ducats d*or.

5) Tossichata, dit Ant. Grumello : una altra medecma,qui fut la dernière, dit Da PauUo. Cf. les rapports fort médicaux sur la maladie de Jean Galéas, publiés par G® Magenta, I Yisconti e gli Sforza nel castello di Pavia, II, 461. Le bruit était tellement universel que Ludovic le More adressa à révoque de Brescia une lettre pour protester contre Taccusation d'avoir tué son neveu {ibid,, p. 469).

6) Guichardin : Ghilini, Annah'..., p. 114.

7) A. de la Vigne : Flori.

française, furont au comble. Il ne passa plus dès Iofs, parmi les Français, comme dans les cours de Savoie, de Montfer-p ^•at et de Saluces, que pour le dernier des misérables. Nous constatons, nous ne jugeons point. Charles VIII, consterné, fit, dès le lendemain, célébrer à la cathédrale de Plaisance un service extrêmement solennel, avec une foule de ciergeq, quarante torches portées par des enfants de chœur en noir et l'assistance do tout le clergé séculier ou régulier. Le roi y vint et se retira à Toiïertoire, laissant à la cathédrale le comte de Bresse et d'autres amis de Galéas ; à la sortie de la messe, on distribua en son nom 200 livres impériales d'aumônes.

Quant à Ludovic, après avoir reçu, en route, la nouvelle de la mort de son neveu, il courut à Milan, et là, le ^ octobre, il réunit au château environ deux cents persopnps, notables de choix, auxquelles il proposa, avec une fausse bonhomie, d'élire duc le fils de Galéas. Naturellement, la réunion protesta : bref, Ludovic déclara se laisser faire violence et accepter pour lui-même le titre ducal, trop lourd à porter pour un enfant dans des circonstances si compliquées. Sans l^^tre for-? malité, il revêtit, séance tenante, une robe de drap d'or et se rendit à Téglise Saint-Ambroise, au milieu d'acclapdf^tions toutes prêtes et d'une foule stupéfaite *.

Ludovic envoya immédiatement demander à Maximilien la publication de son investiture, et même, pour ménager TEmporeur tout en lui forçant la main, il fit aussi enregistrer par-devant notaire la déclaration secrète qu'il acceptait les

1) Cronaca di Genova, da AIpss. Sulvago, publ. par Desimoni, p. 68 : Da Paiillo : Corio : rapport au marquis de Mantoue, publié par C* Magent^f t. II, p. AC)'.]. Su'vant ce dernier texte, le plus authentique de tous, Ludqvip se déclara duc sans rien demander à personne; personne ne dit rien. Il revêtit une robe de brocart, fit une promenade de deux heures dan9 la vitlp, et envoya annoncer à la veuve de Galéas qu'il était élu duo par le VOU général.

fonctions ducales en vertu, non pas d'une élection, mais du diplôme impérial *.

Le corps de Galéas arriva à Milan avec une pompe médiocre, au milieu des larmes de la population * : égaré par une incurable vanité, plus forte encore que son habileté, Ludovic ne comprit pas le caractère choquant d'une opposition qui frappait tout le monde. Il se rendit, en apparat, près du corps, puis dans une assemblée solennelle, où il procéda à sa proclamation. Si ses amis et le monde officiel des fonctionnaires affectaient beaucoup de joie, la population n'y prit pas grande part : elle éprouvait un sentiment étrange de deuil, de scandale, de désprienlation, si Ton peut ainsi dire. Ludovic, dès la première heure, ne négligea rien, menaces, caresses, promesses de toute sorte, pour en imposer. S'il voulait bien accepter le pouvoir, disaient ses affidés, ce n'est pas qu'il l'ambitionnât ; on Fy forçait. En pleine tempête, lorsque l'Italie entière se sentait menacée, les grands de l'État voulaient pour pilote un homme prudent, habile, expérimenté. Vraiment était-ce bien l'heure de remettre sa destinée à des princes en tutelle, à des enfants ou à des idiots? Ne voyait-on pas à Asti le duc d'Orléans, resté en arrière du roi avec des forces considérables, et aspirant ouvertement au trône de Milan? Chaque joiir accroissait les forces du duc d'Orléans : très proba- J)lement, la victoire de Charles VIII à Naples donnerait le signal de l'invasion du Milanais.

1) Il venait d'obtenir de Maximilien un nouveau diplôme, daté d'Anvers, 3 novembre 1494, destiné à être publié pour préparer les événements. Dans ce diplôme, Maximilien consentait à afOrmer que Ludovic avait plusieurs fois sollicité pour son neveu l'investiture impériale du duché, mais que luimême, Maximilien, s'y refusait, l'Empire ne pouvant accorder d'investiture à un usurpateur déjà en possession du pouvoir (fr. 16074, n© 27).

2) <i Nonparva cum lacriil[^(iJ^m effusione » {Piaire manuscrit de Ph^ de Lischate) : Da Paiiljo,

Même dans le peuple, ces raisonnements spécieux ne désarmaient pas la haine ni les reproches méprisants. Il courait de sourdes menaces, des prophéties de malheurs... La tempête! on savait qui la déchaînait. « Ludovic avait empoi* sonné son neveu, pour usurper criminellement le pouvoir sur son petit-neveu; il attirait en Italie un roi bon et crédule, non pas pour l'aider sérieusement à conquérir un royaume, mais pour l'enlacer, le tromper, et le détruire après s*en être servi. Charles VIII n'avait rien de mieux à faire que de revenir en arrière et do détrôner Tusurpateur. On parlait du duc d'Orléans, malade à Asti, et sans commandement! Certes, bien des gens le préféraient, quoique étranger, à Ludovic! »

Cependant, l'arrivée des félicitations officielle des villes, la puissance du fait accompli calmèrent, peu à peu, en apparence, celte population ondoyante, plus habituée à plier qu'à rompre ^ Le conseil génois, soigneusement formé, comme on sait, d'amis de Ludovic, envoya seize délégués ". La ville de Pavio, seule, se montra très froide, et déclara attendre la visite du nouveau duc*.

Ludovic, ivre de joie, excellait, du reste, à manier les imaginations mobiles de Tllalie. Le 21 octobre, dans la proclamalion relative à la mort de son neveu, il déplorait cette crise fatale, survenue au moment où le duc paraissait mieux, et il protestait d'une « douleur incroyable ». Le 22, une nouvelle proclamation annonçait, avec emphase, sa propre élévation acclamée par les magistrats de l'Élat, par les notables de la capitale et des villes: « J'ai accepté, disait-il, le sceptre de cet empire. » Et pour célébrer la joie des peuples, leur recon-

1) Da Paullo.

2) GiustiDÎani.

3) Fiori : Commines : Gorio. Cependant, on y fît, le 23 octobre, de grandes démonstrations en l'honneur du More (C° Magenta, ouvr. cité, II, 468),

naissance envers Dieu, il les invitait à trois jours d'enthousiasme, de chômage, de processions et de feux de joie*, qu'il complétait par une amnistie générale, promulguée, en son nom, par Baptiste Visconti et Jean-François Marliano *. Cette proclamation, en latin, dans un style impérial, sentait une grandeur, que Ludovic ne démentait pas. Dans son langage, dans ses façons, il se posait comme un roi de Lombardie', comme Tarbitre, sinon comme le maître futur de Tltalie entière. Il n'avait à la bouche que des mots de paix. Il adressa à Tambasbassadeur florentin les paroles les plus sympathiques*.

Cependant le scandale était grand partout", notamment à la cour impériale, sur laquelle comptait tant Ludovic. La propre nièce de Ludovic, cette Blanche-Marie Sforza, qu'il avait mariée à Maximilien, fit tous ses efforts pour éloigner son mari d'une cause si compromettante : Maximilien, qui d'ailleurs goûtait peu sa femme, hésitait à se séparer d'une bonne source de revenus, d'un homme très riche, prêt à solder à tout prix des faveurs indispensables. Ludovic ne craignait rien de ce côté : mais il pouvait tout craindre du côté de Charles YIII, qu'il s'agissait de lancer définitivement en avant.

Charles VIII se trouvait dans le plus complet désarroi : en l'absence de Ludovic, il ne savait plus que faire. D'Urfé luimême, jadis soutien si actif de Texpédition, malade à Gênes, sans argent et découragé, écrivait pour arrêter le roi dans sa marche et lui révéler les intrigues du duc de Bari à Gênes '^. A Venise, probablement sur les suggestions de Commines, on

1) Boselli, Storie : Corio.

2) Sanudo : Da PauUo.

3) Ou annonçait, le 1®' novembre, son intention de prendre le titre de Rex Insubrium (G^ Magenta, ouvr. dté, II, 464).

4) Desjardins, 584, 585.

V. Tépigramme sanglante du célèbre J. Pontanus contre le crime de Ludovic, en tète de son UdÂlé De prudentid. Il lui prédit une ruine tragique. Commines.

110 UlSTOltlE DE LOUIS Xll

tenait pour certain que Charles VIII se croirait oblig-é, par ses promesses, de prendre parti pour le fils de Galéas. A Plaisance» on ne savait que résoudre. Le roi hésitait extrêmement, et l'on se demandait par où il allait passer. La pensée d'hiverner en Provence, les insistances de M. et M"' de Bourbon pour une entente avec Florence, reprenaient faveur*.

L'idée de Constantinople l'emporta ! Charles VIII fit féliciter Ludovic de son avènement. Vers le même moment, Louiâ d*Orléans, fort correct, envoya le gouverneur d'Asti, Hector de Montenart, en ambassade solennelle à Milan, avec deux gentilshommes et leur suite, et un courrier en avant de l'ambassade*.

Tous ces événements se précipitèrent avec la rapidité de réclair. Ludovic, après avoir arrêté toutes choses dans les moindres détails et pris ses précautions contre sa famille, après avoir notamment enfermé au château de Milan sous bonne garde le frère de Galéas, Hermès Sforza, qu'il proclama viceduc, partit avec Antoine -Marie de San Severino, trois jours après son avènement, rejoindre Charlw VUI.

Il pressa le roi de marcher, sans perdre un instant. De toutes les alliances jadis promises et garanties par Ludovic, aucune ne se produisait. N'importe I Le roi manquait toujours d'argent: il signa une ordonnance prescrivant la vente du domaine de la Couronne jusqu'à concurrence de 120,000 écus. Et il marcha.

M. de Champdcniers, après avoir quitté Venise pour assister à l'entrevue de Pavic, était revenu à Asti. Louis d'Orléans le renvoya près du roi, avec ordre de le suivre partout et de solliciter près de lui « et autres » les besognes et affaires ducales.

On se doute de la situation d'esprit du duc d*Orléans...

1) Desjardins, p. 453, 519, 525, 529.

2) Orléans, XIV, 938.

SEPTEMBRE 1494 ill

Champdeniers rejoignit le roi à Florence, et il ne le quitta j)lus*. Il était secondé par Jacques de Chambr^y, seigneur de Thevray, qui lui servait en quelque sorte d'aide de camp et qui avait plus spécialement la mission d'envoyer fréquemment des nouvelles au duc d'Orléans *.

Louis d'Orléans resta seul à Asti, sans autres troupes que sa garde personnelle de vingt-quatre archers', et quelques hommes du service de forteresse. Sa compagnie suivit le roi, sous lô Coiûitiandement de Robinet de Frameselles^ honoré dans ce bût du titlrô dô capitaine* Le duc envoya même à sed frais avec le roi cinq de ses pages^ et quatre capitaines, qu'il aurait pii garder près de lui, comme Framezelles : le capitaine Lalande^ un fiitiir héros des guerres dltalie, Gabriel de la Ghàtfe, M&t. d'Ëstanson et Jacques d'Ësguille \

1) Il reçut comme honoraires 200 écus d'or (fr. 26104, 1074).

2) tu, Orléans, 958. D'après le Catalogue Joutsanmult, n*> 445, Louis envoya àuBsi près du roi à Florence le sire de Ghalançon (Pierre de Polignac. V. Procédures politiques du règne de Louis UI, p. 1009).

3) 11 leur donna une sur-paye mensuelle de 4 livres 10 sous par homme, soil 1,296 livres (Tit, Orléans, 940).

4) rie. Orléans, XIV, 939,959.

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