‹ Histoire de Lorraine (volume 2)Chapitre 16 sur 20 · UO · texte numérisé non relu

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Dans quelques villes, comme Nancy, Bar (1), Saint-Nicolas, la corporation la plus importante était celle des merciers ou marchands. La plupart n'étaient que des débitants établis à poste fixe, mais plusieurs entretenaient des relations étendues et entreprenaient de longs voyages pour se trouver aux foires de la France, de l'Allemagne et des Pays-Bas. En 1484, le sire de Vergy fit saisir et « destrousser, entre Chaaton et » Beaulne, certains marchans.... de Lorraine, au retour de > la foire de Lion , sous umbre du différend qui estoit entre • Monsieur de Lorraine et lui , pour raison de la seigneurie » de Baflremont » (2). René prit sur-le-champ les mesures nécessaires pour faire rendre à ces négociants non seulement la liberté, mais encore leurs marchandises ; et le duc Antoine, non content de veiller à la sécurité des Lorrains que leurs affaires conduisaient à l'Etranger, protégea les commerçants contre une espèce de corsaires plus dangereuse que les voleurs de grand chemin , en fixant l'intérêt à cinq pour cent et en prohibant les prêts usuraires (5).

Une partie des marchandises que les Lorrains allaient porter dans les foires étaient des produits de notre pays. Sans revenir sur ce que nous avons dit , dans un chapitre précédent, relativement aux nombreuses verreries des environs de Darney, nous devons faire observer que ces manufactures se multiplièrent d'une manière étonnante pendant la première moitié du XVIe siècle. Les layettes Darney et les registres des lettres-patentes ne renferment pas moins de vingt pièces au-

(1) On lit dans une ordonnance du 1er octobre 1320 que la ville de Bar renfermait des m gens mécbaniques et marchands publics très-riches w et puissans n. Y. Rogévillc, ibid , t. I, p. 596.

(2) V. Procès-verbaux des séances du conseil de régence du roi Charles VIII, pendant les mois d'août iiSi à janvier 1485, publiés par H. A. Bcrnicr, p. U, 188 et 189.

(3) V. sur celte matière une ordonnance du avril 1556, dans le Recueil de C.-F. Reboucher, ms. de la bibl. de M. Beaupré.

torisant rétablissement de verreries nouvelles ou contenant ascensement de verreries déjà existantes , le tout dans la période comprise entre les années 4501 et 4563. D'autres usines de même nature furent créées sur la lisière de la forêt d'Argonne , et les verriers , animés par la concurrence , perfectionnèrent leurs ouvrages et ne se bornèrent plus à fabriquer des objets de peu de valeur. Volcyr a consacré un chapitre entier (te quatrième) de son Traité des singularitez du Parc d'honneur (4) à la description de cette industrie, qui était arrivée à son plus haut point de prospérité. « Les voir- » rières, dit-il, sont par tous les quantons dudict parc » d'honneur, à grosse abondance et diverses espèces de be- * songnes , comme premièrement appert ès boys d'Argonne,

> au balliage de Cléremont , prés des limites de Champagne » en Gaulle, là où Ton faict de plusieurs sortes de voirres » fins en la semblance de christallins, et d'autres voirres » communs, autant que l'on sçauroit soubhaicter; et pour » chose nouvelle veue de noslre temps , au lieu du Pont-à- » Mousson , quinziesme jour de juing ou environ , le maistre » voirrier fit présent au prince modérateur dudict parc (2) » d'un crucifix mis sur une grande croix de voirre , en gros-

> seur de la cuisse d'ung homme, accouslré si richement de » couleur, que l'on estoit aveuglé de la beauté et lueur. Joinct » semblablement que , à Raon, au pays de Vosge, et à Saint- » Quirin l'on faict des mirouers qui se transportent par toute » la chrestienté. Ce que Ton racomple (sic) avoir esté faict au » lieu de Bainville surnommé aux mirouers, assis sur la rive » de Mezelle, entre Charmes et Bayon (5). •

La Lorraine exportait aussi une assez notable quantité de

(t) C'est ainsi que Volcyr désigne souvent la Lorraine.

(2) Le duc Antoine.

(3) V. Oonicque abrégée Par petite vers huytains des Empereurs , Roys et duo Dauslrasie : Auecques le Quinternivr , et singularitez du Parc dhonneur, i° xlv.

papier. Le moulin à papier de Ville-sur-Saulx en Barrois existait dès la seconde moitié du XIV* siècle, mais ce fut seulement vers 1450 que Ton en vit fonctionner en Lorraine. Les ducs entretenaient à Frouard une papeterie domaniale, qui fournissait à la consommation du palais , de la chambre des comptes, etc. En 1500 ou 1501 , des particuliers établirent à Mangonville, près de Bayon , une manufacture pareille , dans laquelle s'approvisionnèrent la chambre des comptes, les secrétaires du prince, etc., lorsque la papeterie de Frouard eut été détruite par un débordement de la Moselle. Deux autres papeteries existaient à la même époque, Tune à Baccarat, l'autre à Uxegney, à peu de distance d'Epinal (1).

Les habitants des Vosges continuaient à exploiter les immenses forêts de sapins qui couvrent une partie de cette contrée, et les trains de bois, flottés sur la Meurlhe et la Moselle, parvenaient, au rapport de Volcyr, « jusqu'à l'Océan septen- > trional », grâce à une convention qui, à partir de Tannée 1507, leur permit de traverser la ville de Metz, pour descendre ensuite à Trêves et à Coblentz (2). La Moselle et la Meuse servaient de voies de transport pour le commerce des vins renommés que la Lorraine et le Barrois produisaient dans les XV* et XVI* siècles. Les environs de Bar, de Pagny et plusieurs autres cantons jouissaient, sous ce rapport, d'une réputation méritée; cependant, les vins de Champagne et de Bourgogne faisaient, en Lorraine même, une concurrence redoutable aux vins du cru, et lorsque la récolte était chez nous remarquable au point de vue de la qualité et de la quantité, on prohibait l'entrée des vins étrangers, sous peine

(1) V. Recherches sur l'industrie en Lorraine, par M. H. Lepagc , chap. II, des papeteries, dans les Mémoires de l'académie de Stanislas pour 1850, p. 4-10.

(2) V. la chron. de Jean le Châtelain, dans Calmet, Hist., t. II, prea?., col. clv.

« de payer vingt sous tournois pour chascunc queue • introduite en fraude (!).

Notre pays faisait un grand commerce de céréales; car, selon l'expression de Volcyr, le sol était assez fertile pour fournir à « l'entretènement et nourriture des habilans et de » leurs voisins ». II en résultait que dans les années fertiles, et même ordinaires, on vivait à très-bon marché. Les ri* vières et les ruisseaux dont la Lorraine et le Barrois étaient sillonnés en tous sens, et les innombrables étangs qui couvraient une partie des terrains bas et humides contribuaient à accroître l'abondance, à cause de la quantité de poissons que Ton y péchait. Ce qui faisait dire à Volcyr * que le qua-

• resme sans foison de marée on passe facilement >. Quelques ruisseaux contenaient des moules pcrlières, qui étaient devenues l'objet d'un trafic lucratif ; « nous adjouterons, dit » le naïf historiographe, que en la rivière de Vouilogne » décourant entre Arche et Bruyères, venant du costé de » l'ancienne tour de Perle, se trouvent margarites et unions » que l'on nomme perles de bonne apparence et fines. Sem- » blablement, par le rapport de gens dignes de créance » et foy, en la rivière de Saille, laquelle passe au travers du » lac et estang de Lyndre ; sans ce que aux fossez de Nancey » en auroieot esté prinses et persées subtilement, moyennant > l'art et invention du feu bon pèlerin Viateur, plus ancien 9 secrétaire des roys et duez dudict parc (2) ; et en y avoit

• de la grosseur d'uog pois, lesquelles selon l'advis des orfê- » vres lapidaires et maistres ouvriers approchent les orien-

• taies (3). » Ces artistes se servaient aussi, mais seulement

(1) V. dans Calme t, ibid., t. III, preuv., col. ccclwxv-cccUiivij, des Ici Ire* de Reoé Ier contenant une interdiction de celte tiHlure.

(2) Jean Pclegriu, chanoine de Tout, mort tu 1523. On peut voir aussi, relativement ai» période b Yolognr. tlulmet, Notice, t. Il, col.

3; V. ihid.T f1 xlvij v°.

t. it s

pour les ouvrages communs, d'une espèce de calcédoine que Ton rencontrait dans différents lieux (1), et particulièrement auprès de Vaudrevange. C'était également dans les environs de cette petite ville que l'on exploitait une mine d'azur, dont le rapport fut d'abord considérable, malgré la difficulté que présentait l'extraction. Cet azur, recherché par les peintres, s'exportait dans des pays éloignés. Le duc Antoine, « à son re- » tour de Genne et Venise, rencontra, dit Volcyr, plusieurs ». marchands panny les Alpes et plains (plaines) d'Italie, par- » lans le langage de son territoire et dommaine; leur deman- » dant ce qu'ils mesnoient à gros fardeaux et paquets et de » quel pays ils estoient, lesquelz répondirent qu'ils transpor- » toient de l'azur venant des mynnes de Valderfange, où les » babitans parloient communément alternant, rommant ou > besin, qui est ung langage entremeslé des deux précédens ; » dont se donna merveille, à cause qu'il n'en avoit encores » eu la congnoissancc, estant pour lors constitué en jeune » aage de adolescence , avec ce qu'il avoit longtemps fait ré- » sidence en la court du trèschrestien roi de France, » Louis XII (2). » C'est, sans doute, l'azur de Vaudrevange que l'on employa pour peindre l'intérieur de quelques églises allemandes, notamment Sainl-Géréon de Cologne, et que ion voit mentionné sous le nom d'azur (fAUemaigne sur des comptes du XIVe siècle extraits des archives de Bourgogne (3).

Les autres mines que l'on exploitait en Lorraine pendant les siècles précédents , et dont nous avons parlé plus d'une fois, continuaient à fournir des produits assez riches. Sous le règne de René II , on ouvrit des galeries nouvelles et Ton re-

(1) V. ibid., f* xlvij r«.

(2) V. ibid., P> xlix r°.

(3) Nousavous dit que Vaudrevange était te chef-lieu du bailliage d'Allemagne. Les extraits dont nous parlons sont imprimés dans le compte* rendu du congrès archéologique de Dijon, p. 112.

prit des travaux abandonnés depuis longtemps (1). Le géographe Sébastien Munster, qui écrivait pendant le XVI* siècle, dit que les mines du val de Liepvre offraient de la galène, du plomb et du métal argentin , desquels on retirait, par la fonte, de l'argent, du plomb noir et du cuivre. De 1528 à 4558, ajoute-t-il, on a tiré de ces lieux sauvages six mille cinq cents marcs d argent. Il y avait alors dans cette vallée et dans les vallons qui l'avoisinent douze usines pour écraser, laver, fondre, départir et affiner les métaux ; plus de douze cents maisons avaient été construites pour loger les mineurs, et la ville de Sainte-Marie s'était augmentée rapidement (2). Pendant la période de dix années comprise entre 1535 et 1544, le droit que le duc de Lorraine prélevait sur le produit des mines du val de Liepvre monta, tous frais déduits, i la somme de vingt-un mille deux cent cinquante francs un gros et quinze deniers barrois (3). La richesse de cette exploitation devint la cause de plus d'une querelle entre Antoine et divers seigneurs alsaciens. L'archiduc Ferdinand , qui fui empereur après Charles V, manifesta même quelques prétentions sur les raines du val de Liepvre, et le duc de Lorraine fut obligé de lui céder une partie des profils par une transaction conclue le 10 mars 1526 (4).

Les exploitations de la Croix , dans le val de Saint-Dié, n'étaient pas moins abondantes et continuaient à fournir une grande quantité de minerai d'argent. Dans l'espace de sept années, de 1538 à 1545, on apporta à la monnaie de Nancy neuf mille six cent quatre-vingts marcs d'argent pro-

(1) V. Herquel, Hutoria SancU-DeodaU, cap. 13, dam Calmet, Hbt., t. III, preuv., col. eiliij.

(2) V. Sébastien Munster, Cosmographie univers* lu, p. 432 et auiv.

(3) V. Très, des ch., layette Val de Liepvre, n<" 10 et 18. Le droit du prince étant égal au disième, le produit total fut d'environ deux cent douze mille cinq cents francs barrois.

(4) V. Kogéville, ibid., t. Il, p. 90.

venant de ces mines» et le droit levé par le prince produisit de 4533 à 4559 la somme de quarante-trois mille neuf cent huit francs six deniers barrois (4).

Volcyr, qui visita les mines des Vosges, fut frappé de la hardiesse des travaux qu'il avait fallu exécuter pour les mettre en rapport, et il a consigné dans son livre l'expression de son étonnement. * Or est, dit-il, que les mynnes d'argent, » vers orient assises, es haultz monts de Vosge , après avoir » reposé par abondance, peultêtre, d'eaues incloses illecques, » ou par nonchallancc des modérateurs et habitans , l'espace » de mille ans ou plus, ainsi qu'il nous auroit esté dict et ra-

> compté audict lieu , auroient depuis nagueres songneuse- » ment esté remises en estât et recouvertes par la sollicitude

• du feu bon roy de Sicille, René second de ce nom « comme

• vray monarque souverain , faisant multiplier et accroislre

• les biens de son dommaine, non sans peine, fraiz, missions»

> travails et despens ; lesquelles, depuis certains temps en eà , » avons esté veoir avec le bon prince d'amour et paix (2),....

> et entré dedans par assez longue distance, où l'en veoit de » merveilleux ouvrages, avecques inventions soubz terre et » fabricques estranges, par les lieux creux, en forme d'arches ; » décourant l'eaue et ruisselant de toutes parts, laquelle dis- » tille goutte à goutte des haultz rochiers jusques à estre » amassée dedans les porches mynnières , cannales, puys de » profondeur espoventable, dont il convient la tirer el espuy- » ser sans cesse , ou tout l'artifice et structure de si grosse

> préparation et appareil périrait incontinent. Mais au re* » gard de tirer ladicte mynne , et la mener hors des creux

> desdicles montaignes, édiftiées en labeur de mynnes, sur pe-

• tis tumbreaux roullans, les mynneurs, ouvriers el tireurs,

(1) Le produit total fut par conséquent de quatre cent Ireute-neuf mille quatre -vingts francs barrois.

(2) Le duc Antoine.

• cstans vcsluz de peaux et envelopez assez légiéremenl de

• certes habite cl couvertes, la transportent es forges pro- » chaînes, où par grant artifice et moyen subtil est la trans- » mutation de métaulx feicte avec séparation et mixtion tfi-

• cculx (1). * Plusieurs miniatures qui ornent un feuillet d'un graduel ayant appartenu au chapitre de Saint- Dié (3) représentent les travaux dont Volcyr vient de noos donner un aperçu, et Ton voit, parmi d'autres particularités curieuses, des chariots remplis de minerai et glissant sur des espèces de rails en bois, première ébauche de nos chemins de fer.

Les exploitations du val de Liepvre et de la Croix n'étaient pas les seules que la Lorraine possédât pendant le XVP siècle; 'A existait près de Lusse des mines de plomb, zinc, cuivre et argent; à Remémont, des mines de plomb et de cuivre ; des gisements des mêmes métaux près d'Ànozel, et enfin une mine de cuivre a proximité de Fraise (5).

On tirait aussi des Vosges diverses espèces de marbres communs, et Volcyr, que nous citerons encore, a consacré à ces minéraux ainsi qu'à différentes pierres que Ton employait dans les arts un chapitre intitulé : « Jaspe, marbre, albâtre, co. » rail, amétiste et autres pierres ». Ony lit que • présente- » ment on tasche de polir ces pierres et les mettre en œuvre ■ plus que oneques, comme il appert par maints ouvrages » somptueux et magnificques qui multiplient de jour en jour, » pendant le temps de paix et repos , dont certaines tables

• d'autelz, images ou sépultures et jubez, frietz, érigez et » construietz depuis naguères à Metz , Toul , Verdun , à » Bar, Seinct-Mihiel et au Ponl-à -Mousson , avecques cer-

(I) V. ibid., P> xliv.

(S) Ce graduel, manteoant déposé à 1* bibliothèque publique de Seuit- Dié, est du XVI* siècle.

(3) V. Statistique des Vosges, t. I, p. SOI; Recherches sur Hndu»tne en Lorraine, par M. Lepaço, chip. IV, do l'exploitation des tnhtes: daii>> les Mémoires de l'scvlétnic de Slatmla* poor I8SI, p. 230 et suiv.

» laines couronnes de la fontaine du cbasteau de Nancey ».

L'importance des exploitations métallurgiques avait, depuis longtemps, commandé à nos princes de promulguer des ordonnances destinées à établir une police sévère parmi les ouvriers occupés de l'extraction et du traitement des métaux, et de régler tout ce qui concernait l'ouverture des nouveaux puits et les droits réciproques des mineurs. René II, imitant l'exemple de ses prédécesseurs, publia, le â juin 4508, un édit fort étendu, qui résumait, en les complétant, les prescriptions antérieurement en vigueur. Il permettait à toute personne de bonnes vie et mœurs de fouiller et faire travailler, quelle que fût d'ailleurs la nation à laquelle cette personne appartint, mais à condition de professer la religion catholique. La juridiction, « tant sur perçoniers et admodiateurs, que • sur les ouvriers, manans et babitans », fut attribuée à un justicier, qui devait se faire assister, lorsqu'il siégeait, par un échevin et par quelques conseillers choisis parmi les mineurs. La surveillance des exploitations fut confiée à un général. Ceux qui désiraient fouiller devaient préalablement faire reprise des montagnes, lieux et places qu'ils se proposaient d'ouvrir, et l'on accordait à chacun des repreneurs vingt-huit toises, mesure des mines, tant en profondeur qu'en largeur à l'enlour du lieu qu'il avait désigné pour l'entrée du puits. Si deux fouilleurs se rencontraient dans leurs excavations, le dernier venu était contraint de se retirer, à moins qu'il ne fût à la suite d'une veine par lui découverte. Les étrangers qui voulaient travailler dans les mines étaient affranchis des tailles et autres impositions ; on leur donnait un sauf-conduit pour s'y rendre, y séjourner et s'en retourner, mais ils ne pouvaient user de cette pièce pour se soustraire a l'accomplissement des obligations qu'ils avaient contractées envers les habitants du pays. Les marchands qui venaient acheter le plomb et le cuivre extraits des mines ou apporter des denrées quelconques étaient francs de gabelles,

passages, etc. Les maisons, loges el huiles des mineurs étaient déclarées exemptes de servitudes et sujétions, et ils prenaient dans les forêts domaniales les bois dont ils avaient besoin pour leurs constructions. Ceux qui interrompaient leurs travaux pendant un mois perdaient le bénéfice de leurs concessions, et le justicier pouvait abandonner ces dernières à d'autres exploitants. Les premiers essais de tout nouveau puits devaient être fondus publiquement, afin que chacun fut à même d'apprécier la richesse de la mine. Le dixième du minerai était remis au justicier pour le droit du prince, et on portait l'argent à la monnaie de Nancy, où le marc était payé huit florins d'or ou seize francs barrois.

Telles sont les principales dispositions de l'édit promulgué par René II; il fut trouvé tellement sage que le duc Antoine le confirma, en 4548, et le rendit obligatoire, sauf quelques modifications, dans les mines d'azur de Vaudrevange (4).

Nous ne terminerons pas les paragraphes concernant l'industrie sans dire on mot de l'introduction de l'imprimerie en Lorraine. Rémond Messein, cité par Chevrier (2), raconte qu'en 1480 un nommé Didier Virion amena de Paris à Nancy un garçon, qui imprima des vers à la louange de René II, mais qui, n'ayant pas été encouragé par le duc, prit le parti de retourner en France. Il est difficile de démêler ce qu'il y a de vrai dans ce récit, et nous ferons observer que le registre du trésorier général pour l'année 4485-4486 (3) présente une mention qui doit avoir servi de base à l'assertion de Rémond Messein. Le trésorier transcrit Tordre

qu'il a reçu de René de payer une gratification « aux com- » paignons qui font les livres en impression près nostre • hostel de Ha recourt à Paris , en don que leur avons

(1) V. Rogéville, ibid., p. 85-89.

(2) V. ibid., t. tll, p. 317 cl 318.

3) O registre est au Tréjw de» charte*.

» faici pour les veoir besongner ». On peut admettre sans invraisemblance que les compagnons composèrent, sous les yeux du prince, une pièce de vers contenant sou éloge, et cette version s'éloigne peu de la narration du chroniqueur ; seulement les vers auraient été tirés à Paris au lieu de l'être dans la capitale de la Lorraine.

Les annales de la typographie ne s'ouvrent dans notre pays qu'avec la première année du XVI* siècle. Le receveurgénéral Georges des Moynes remit, dans le courant de juin ou de juillet 1501, « à mtssire Pierre Jacobi, imprimeur de- » meuranl à Sainct-Nicolas, la somme de xx francs, pour » avoir faici et imprimé les ordonnances des or et monnoye • nouvellement faicles, et ce par ordonnance de Messieurs du » conseil » (1). On ne connaît plus aucun de ces placards, mais la bibliothèque publique de Nancy conserve un exemplaire des Hort Virginis Marie ad vsum tullensis eceieiie* petit volume in 4' qui sortit, en 1503, de l'atelier de Pierre Jacobi. En 1518, le même typographe mettait au jour le poème latin dans lequel Pierre de Blarru, chanoine de Saint- Oié, chante la guerre que René 11 avait soutenue contre le puissant duc de Bourgogne (2). Antoine avait voulu, dès Tannée 1510, c'est-à-dire presque aussitôt après son avènement, laire imprimer ce poëme remarquable (3) , et des motifs qui nous sont inconnus en avaient fait ajourner la publication. Vers Tannée 1520, l'atelier de Pierre Jacobi passa entre les mains de Jérôme Jacob, qui donna, en 1525, un - volume intitulé : Le sermon de charité, avec la probation des erreurs de Luther, fait et composé par frère Illyriqoe,

i ^2^jfc re8'5lrC dfl Peccv«",-«ènéril pour 1K00-I801. Il est, le précédent, dépose1 au Trésor des chartes.

(2) Pétri de Blarrorivo Parhisiani insigne Nanceidos opvs de bello Nau-

S IçéTSSZS!^ c,ima,i*irac nvpcrriœc in ,vcem cmissum ;

(3) V.lc compte du trcsorior-géuéral pour l'aiioée 15I0-1BH.

translaté de latin en françois par le polygraphe (Volcyr) humble conseiller, secrétaire et bystorien du noble prince d'amour régnant au parc d'honneur; et, en 1528, Le livre de Jésus, petit ouvrage de piété, dont la mauvaise exécution annonce une décadence prématurée de fart typographique dans notre patrie.

Il est inutile de mentionner d'autres pièces sans importance provenant du même atelier ; mais on doit rappeler que Pierre Jacobi avait, à trois reprises différentes, transporté ses presses dans la ville de Tout, où il publia autant d'éditions de l'ouvrage sur la perspective (1) rédigé par le chanoine Jean Pèlegrin. Nous avons omis de dire que Pierre Jacobi était engagé dans les ordres sacrés; un autre prêtre nommé Martin Mourot avait, dés Tannée 4505, établi dans le village de Longeville-devanl-Bar-le-Duc une imprimerie (2), de laquelle sortit, en 1527, une édition du Viat de Salut par Guillaume Petit. La capitale de la Lorraine ne possédait, à cette * époque, aucun atelier typographique; les ducs étaient forcés de faire imprimer leurs ordonnances à Saint-Nicolas, à Longeville, à Metz, à Strasbourg, et c'est par inadvertance que Ton a regardé comme exécutés à Nancy deux ouvrages de Symphorien Champier, médecin du duc Antoine.

C'est également par erreur que l'on a considéré Saint-Dié comme le berceau de la typographie lorraine. Les plus anciens produits de l'imprimerie dans cette ville sont deux éditions d'une introduction à la cosmographie , suivie de la f relation des quatre voyages d'Améric Vespucc (3), toutes

(1) De artiBciali perspectiva.

(2) V. le compte du trésorier-général pour 1505-1506.

(5) Cosmographiae introdvetio , evra qvibusdam geomelriae ac aslrouoinisc principiis ad cam rem necessariis. Insuper quattuor Americi Vcspuàj nauigattoues. Vniucrsalis Cosmograpliiœ descriptio tam in solido quam in piano, ets cliam insertis quai Ptholomeo ignola a luiperis reporta «rat; petit in **.

deux de Tannée 4507, el une grammaire en figures, composée par Philesius Vosgesigena et publiée en 4509 (1). L'auteur de la nouvelle histoire de Saint-Dié a signalé comme antérieur de plusieurs années , et même comme remontant à la fin du XV* siècle, un petit volume contenant des extraits de Plutarque, de Sénéque et de Pétrarque, et un livret renfermant 4° la bulle pontificale qui introduisit dans l'église de Saint-Dié la féte de la Présentation au temple, et 2° l'office de cette solennité ; mais de fortes présomptions portent à croire que ces publications sont postérieures en date aux premiers produits de Pierre Jacobi, et peut-être même à l'édition des Hore Virginis Marie (2).

La création de l'imprimerie de Saint-Dié était due au chanoine Gauthier Lud , homme pieux et savant , qui tâcha d'inspirer à ses confrères l'amour des lettres et de rendre au culte divin son antique splendeur. Un des moyens qu'il employa, pour atteindre ce but, fut de faire représenter des espèces de mystères dans l'église même de Saint-Dié.

Le goût des Lorrains pour ces spectacles était toujours très-vif; nous mentionnerons plus loin les représentations dramatiques données à Nancy el à Bar-le-Duc, et nous pourrions en citer d'autres qui eurent lieu à Metz en 1486, 4488, 1491, 4498, 4513, 4514 et 4530. Un peu plus tard, l'affaiblissement des croyances religieuses et l'introduction du protestantisme dans celte ville ne permettant plus de songer aux mystères, et d'un autre côté le théâtre moderne étant dans l'enfance, on joua à Metz les comédies de Térence dans leur langue originale, de même que les Allemands remettent main- Ci) Philcsii Voagesigen» Grammalica figurata : octo partes orationis etc.; in 4e, grav. sur bois.

(2) V. Recherches historiques et bibliographiques sur les commencements de l'imprimerie en Lorraine , et sur ses progrès jusqu'à la fia du XVII» siècle, psr M. Beaupré, p. 20-94 ; Nouvelles recherches de bibliographie lorraine, t ôUO-VMO, par le même, p. 12-28.

tenant sur la scène les tragédies de Sophocle. Il en résultait nécessairement que la plus grande partie des assistants se contentait d'admirer les décorations et les costumes ; toutefois, et quoiqu'il y eût au commencement du XVIe siècle une décadence fâcheuse dans les études, beaucoup de personnes et même bien des nobles continuaient à apprendre la langue latine. Lorsque le cordelier Jean Glapion vint à Nancy, en 1 521 , prêcher la station du carême à la cour du duc Antoine, ce fut en latin qu'il composa et prononça ses discours ; preuve incontestable que le prince et les courtisans entendaient cette langue (4).

On fit en Lorraine, comme ailleurs, des efforts généreux pour raviver les études. Dans les dernières années du XV° siècle, la ville de Saint-Dié vit exécuter des travaux scientifiques assez importants; le chanoine Gauthier Lud et l'alsacien Matthias Ringmann, plus connu sous le nom de Philesius Vosgesigena , y établirent une espèce de société littéraire ou d'académie , qui fut certainement la plus ancienne de notre pays (2). Dès l'année U73, Jean de Bade archevêque de Trêves et les magistrats de cette ville avaient fondé une université ; mais sa création fut d'un faible secours pour la Lorraine, à cause de la différence des mœurs et du langage. Les jeunes gens qui se destinaient aux professions que nous appelons libérales étaient forcés d'aller chercher des maîtres au loin, ou de puiser toute leur instruction à l'école de praticiens souvent fort ignares. L'exercice de la médecine était, par suite de cet état de choses, tombé, en plusieurs lieux, entre les mains de charlatans non moins redoutables que les mala* dies dont ils voulaient arrêter les ravages, et pour remédier à

(1) V. notre notice sur Volcyr, dans les Mémoires de l'académie de Stanislas pour 1848, p. 89 et suiv.

(2) V. Hist. de Saint-Dié, par M. Gravier, p. 202-204, 208 et 200; v. aussi dans la traduction latino de Ptolémée imprimée à Strasbourg en 1815 une lettre de Jean-François Pic de In Mirandolc.

cet abus , l'évéque de Toul Hugues des Hazards inséra dans les statuts synodaux qu'il publia en 1515 la disposition suivante : « Nous deflendons que doresenauant telles gens, soient » hommes ou femmes, ne soient sy hardies d'entreprendre

• charge de médiciner ou faire acte de cirurgie en noz Cité » et éoesché, sur peinne d'excommuniment et d'aultre amende

• arbitraire, jusques à temps que ilz seront examinez ou » approuuez et admis par nous ou par noslre Officiai estre » idoynes et stiffisans pour faire leur entreprise > (1).

Mais si les duchés de Lorraine et de Bar ne comptaient alors qu'un bien petit nombre de savants dignes de ce nom, on y voyait, heureusement, quantité d'artistes en tout genre : architectes (2), peintres, sculpteurs, etc. Ce fut sous les règnes de René II et d'Antoine que l'on termina les grands édifices religieux entrepris au moyen-âge, et les portions de ces édifices construites les dernières ne sont pas inférieures à celles qui furent élevées dans les siècles précédents. De 4478 à 4483, l'architecte Jean de Ranconval (3) travaillait à la cathédrale de Metz et dressait la flèche pyramidale qui couronne la tour de la Mutte. Quelques années plus tard, Jacques dinsming, grand-vicaire de Févèque Henri de Lor» raine, faisait bâtir, à ses frais, la branche du transept du côté de l'évangile; en 4498, on commençait, par les soins du chapitre, l'autre branche du transept et l'abside qui ne furent

(4) V. P> liij/

(2) Il ne faut pas oublier de mentionner ici un architecte lorrain nomme Jamin, qui alla s'établir à Fontainebleau, sous le règne de François l«r, et travailla dans celle résidence royale. Il eut des descendants, qui exercèrent la même profession, et dont les plus connus sont Gracieux Jamin, lequel a hati, à Fontainebleau, la cour des cuisines terminée en 1609, et François Jamin, dont la vie se prolongea jusque dans la seconde moitié du XVII* siècle. V. Bulletin du comité de la langue, de l'histoire, et des arts de la France , t. Il, p. 275 et 270.

(3) Il devait être fils de Henri de Etanconvat, maître-maçon de la ville de Metz, dont nous avons parlé précédemment.

achevées qu'en 1«>19; le chanoine Martin Pinguet supporta les dépenses qu'eotraina l'établissement du jubé, et un artiste strasbourgeois, appelé Valenlin Boucha, peignit les vitraux de l'abside et d'autres encore (1). On exhaussait, comme nous l'avons dit, le portail et les tours de la cathédrale de Tout sur les plans de Jacquemin Kogier de Commercy; toute* fois , les ressources du chapitre étaient si faibles que ce bel ouvrage risquait de demeurer incomplet , lorsque René II fit présent aux chanoines d'une somme considérable, qui permit d'activer les travaux. Grâce à la générosité de ce prince, de Louis XI, du clergé lorrain et de quelques particuliers, on réussit, en 1496, à poser le couronnement des deux tours. Au commencement du XVI' siècle, l'évéque Hector d'Ailly construisit prés de la cathédrale une chapelle destinée a la sépulture des prélats; mais cette chapelle, qui est dans le style de la Renaissance, contraste avec l'édifice auquel elle se trouve maladroitement accolée (2).

Quoique la piété ne bit plus aussi vive qu'au moyen-ége , on ne se bornait pas à terminer les édifices entrepris depuis longtemps, et on vit élever plusieurs églises nouvelles. C'est ainsi qu'en 1516, Claude Baudoche, patricien de Metz, jetait les fondements de l'église Sainte-Barbe, qui était le but d'un pèlerinage très-fréquenté (3) ; l'évéque de Toul Hugues des Hazards bâtissait l'église de Blénod, sa patrie (4); on achevait celle de Vézelise , remarquable par sa belle flèche en charpente et par ses magnifiques vitraux , maintenant mutilés et réunis , un peu au hasard, dans les baies de l'abside et du transept; et les bénédictins de Varangéville fai-

(1) V. Les chroniq. de MeU, p. 428 el «m. ; Notice sur la cathédrale de Mwi, par M. le comte du Coëllosquet, p. 10-15.

(2) V. Notice historique et descriptive sur b cathédrale de Tool , par M. l'abbé UjIiIiusju-, p. 14 et 15.

(3) V. Mcurissc, llist. des évesques de Met», p. Util, li) V. Calraet, Bihl. lorr., col. 516.

saienl construire l'église de ce prieuré, que l'on peut proposer encore aujourd'hui comme un modèle à suivre pour les églises rurales. Mais aucun de ces édifices ne peut soutenir la comparaison avec la basilique de Saint-Nicolas-de-Port. Le concours croissant des pèlerins et l'augmentation extraordinaire de la population de la ville firent sentir l'insuffisance de l'église dans laquelle était déposée la relique de i'évèque de Myre, et l'urgence d'élever un édifice plus vaste et plus en harmonie avec la célébrité du pèlerinage. Vers la fin du XV- siècle, Simon Moycet, prêtre séculier qui était chargé des fonctions de curé à Saint-Nicolas (4), conçut le dessein de rebâtir l'église sur un plan gigantesque. Son œuvre commencée, en 4481 (2), avec des ressources bornées, fut encouragée par le souverain et par tous les habitants de la Lorraine. René II voulut poser la première pierre de la nouvelle église, et, pour faciliter le transport des matériaux que Ton tirait des carrières de Viternc, il fit empierrer sur une longueur de trois ou quatre lieues la route qui y conduit. On quêta partout; l'Allemagne, la Bourgogne, la Franche-Comté, les cantons suisses envoyèrent des sommes énormes , et la ville de Metz fournit les dalles nécessaires pour le pavé.

Simon Moycet n'eut pas le bonheur de mettre la dernière main à l'édifice dont il est cependant le véritable créateur ; il mourut en 4530 et fut enterré au pied de l'autel de saint Nicolas. L'église ne fut complètement terminée qu'en 4544 (5);

(1) Il était admodiateur de la cure, qui appartenait aux bénédictins du prieuré.

(2) Selon la chronique de Lorraine (dans Calmet, Hist., t. III, preov., col. civ), et en 1495 seulement d'après l'épilaphe de Simon Moycet, qui est gravée sur un des piliers de l'église. Nous préférons le témoignage de la chronique, parce que l'on voit dans la basilique des vitraux datés de 4808 et des années suivantes, et qu'il était bien difficile qu'une église aussi vaste fut en état d'être garnie de vitraux treize ans après sa fondation.

(3) Nous parlons de la bâtisse, car le couronnement des tours ne fut pincé que postérieurement, et on faisait eucore des quêtes en 1 549 , aiusi

maison doit faire observer que l'abside el les nefs furent achevées longtemps auparavant. Ce qui le prouve c'est qu'on voit dans l'église des vitraux datés de 1508 et des années suivantes; d'où il faut conclure que dés Tan 1520 la construction de l'édiûce était déjà fort avancée.

Le plan est à peu prés celui de la basilique latine : une nef principale, accompagnée de deux nefs latérales, et trois absides. Le plan par terre ne permet pas de supposer l'existence d'un transept; néanmoins le transept existe , mais il n'est indiqué que par l'élévation des voûtes ; en ce sens que les nefs latérales s'interrompent brusquement, et que la voûte atteint la même hauteur que la nef centrale. L'église n'est pas parfaitement orientée suivant les traditions de l'art catholique, et présente vers le milieu de sa longueur totale un coude tellement prononcé, que l'on ne peut guère admettre que l'architecte ait voulu se conformer à une règle assez souvent observée pendant le moyen-âge. La longueur de l'éd.iGce est de quatre-vingt-seize mètres , et sa largeur de trente-six dans toute l'étendue de l'église, puisque le transept n'est marqué que par l'élévation de la voûte dans deux travées seulement. La hauteur sous clé est de trente-deux mètres. La basilique de Saint-Nicolas, qui a été construite dans l'espace de soixante-trois ans (de 1481 à 1544), est homogène el appartient en entier au style ogival flamboyant. 11 est caractérisé ici, comme ailleurs, par la forme des nervures, qui sont en général prismatiques cl très- anguleuses ; par l'absence des chapiteaux ; par l'enlacement et la multiplicité des nervures sillonnant les voûtes, el des meneaux divisant les fenêtres. Toutefois, il faut faire remarquer que les défauts du style flamboyant sont moins choquants à Saint-Nicolas que dans la plupart des églises de la même époque. Le style ogi-

que cela résulte d'un diplôme de l'empereur Charles V conservé dans les archives du département de la Meurlhe, fonds de la Primatiale.

val tertiaire a conservé ici une sobriété d'ornements et une sagesse que Ton rencontre dans un bien petit nombre d edifices religieux. Le vaisseau a neuf travées, y compris les deux travées du transept. Dans ces dernières, les piliers supportant la retombée des nervures de la voûte sont d une hauteur prodigieuse, qui les fait paraître extrêmement grêles. Ils sont nus et entièrement cylindriques jusqu'aux deux tiers de leur élévation ; mais la partie supérieure de celui du nord est ornée de filets droits, simulant des cannelures; tandis que celui du sud présente des filets en spirale , qui donnent à celte portion du pilier l'apparence d une colonne torse. Chacune des extrémités du transept est éclairée par deux fenêtres immense^, dans lesquelles le style ogival tertiaire a déployé sa richesse d'ornementation. Elles encadrent des rosaces à meneaux variés et du plus bel effet. L'abside principale , de forme eptagone , est percée de cinq fenêtres ou lancettes, qui ont toute la hauteur de l'édifice. Elles sont divisées en deux compartiments par un meneau, qui les rend encore plus sveltes et plus légères. Le portail , quoique d'un goût moins pur et moins correct que les constructions du même genre achevées dans les siècles précédents , ne laisse pas d'être remarquable ; il est accosté de deux tours placées sur la première travée des nefs latérales. La tour méridionale a quatre-vingt-cinq mètres de hauteur ; celle du nord est un peu moins élevée , et leur structure diffère à partir du point où elles se dégagent du massif du portail. Elles sont percées dans leur partie supérieure de plusieurs baies ogivales de grande dimension, séparées par des bandeaux couverts de sculptures , et couronnées d'archivoltes variées. Une corniche assez saillante termine les tours , et de nombreux contreforts , ornés de pinacles el de clochetons, les entourent de toutes parts. Derrière la petite abside septentrionale se trouve un bâtiment carré, qui servait autrefois de baptistère , et dans lequel on voit un autel décoré

d'un rétable et de statuettes placées dans des niches d'une délicatesse surprenante. Au dessus, régne une galerie à jour, surmontée de trois clochetons également découpés à jour et d'un travail exquis. On exposait anciennement, dans le clocheton central, qui, à vrai dire, est plutôt un tabernacle, le bras renfermant la relique de saint Nicolas. Ce bras, présent de René Ier et d'Isabelle sa femme, mériterait lui-même une description détaillée ; il était en or et reposait sur une base de vermeil aux armes du donateur, et la manche était couverte de camées antiques (1), de perles et de saphirs (2). La plupart des fenêtres de l'église étaient garnies de vitraux peints ; tous ceux qui subsistent encore sont de la première moitié du XVI' siècle ; ils ont par conséquent les défauts et les qualités des compositions de celte époque ; plus corrects sous le rapport du dessin que les œuvres des siècles précédents, ils ont moins d'éclat et moins d'harmonie. On distingue les armoiries des villes, princes, nobles et marchands qui ont donné quelques-unes des verrières, notamment l'écusson de Bâle qui figure trois fois sur une des fenêtres du bascôté septentrional.

On nous adressera, sans doute, le reproche d'avoir parlé trop longuement de l'église de Saint-Nicolas ; mais celte basilique méritait l'exception dont elle vient d'être l'objet, parce qu'elle était réellement le sanctuaire national de la Lorraine , et jîarce qu'elle peut être considérée comme le véritable type des édifices religieux construits dans notre pays sur la Gn du XV" siècle, et pendant la première moitié du XVIe. Nous nous dispenserons par conséquent de rappeler quels furent

(1) Le plus beau de ces camées est aujourd'hui dépose à la bibliothèque publique de Nancy. Il représente l'apolhéose d'Adrien cl il a été gravé dans riconographie de Visconli.

(2) On peut voir, à ce sujet, un ancien inventaire du trésor de Saint- Nicolas , inventaire par nous publié dans les Mémoires de l'académie de Stanislas pour 1849, p. i et suiv.

T. iv. 9

cher nous les caractères principaux du slyle ogival tertiaire, et nous ajouterons seulement que Ton remarque à Saini- Nicolas, comme dans la plupart des églises lorraines, l'absence du triforium et du deambulatorium, absence qui constitue un des caractères propres de notre style architectural.

On voit sur les vitraux de Saint-Nicolas des cartouches contenant les monogrammes des artistes qui ont exécuté ces verrières; mais leurs marques sont indéchiffrables; nous pensons toutefois pouvoir attribuer une partie de ces beaux ouvrages à des artistes lorrains , car les registres des comptables mentionnent plusieurs peintres-verriers qui habitaient alors notre patrie ; tels sont Simonin de Bar ; Jean de Saint- Nicolas ; Thouvenin de Nancy, et son fils ; François ; Georges Millereau, et Nicolas Grasset, qui paraissent avoir résidé dans la même ville ; Jean Paget , et Jean Christophe , lesquels vécurent sous les règnes de René II et d'Antoine (1) ; Pierre de Francheville, dont l'atelier se trouvait dans le faubourg Saint- Dizier, et qui travailla pour la collégiale Saint-Georges d l'église des cordeliers de Nancy (2) ; Petit Jehan de Seûon, peintre-verrier de Toul , que ces religieux employèrent (5) ; Jean, chanoine-régulier de l'abbaye de Lunéville et curé de Mont ; un nommé Martin , et Panlhaléon d'Ochier (Ochey), qui exécutèrent ou réparèrent certaines verrières de la même église (4).

Les peintres proprement dits sont bien plus nombreux que les verriers; malheureusement les mentions qui les concernent dans les anciens comptes sont tellement abrégées, qu'il est ordinairement fort difficile de connaître la nature des ouvrages indiqués dans ces comptes , et même parfois de

(1) V. Quelques notes sur des peintres lorrains des XV«, XVI« elJCVII* siècles, ptr M. Henri Lepage, p. 80-89.

(2) V. le registre du trésorier-général pour l'année I5« IStt.

(3) V. le compte du cellérier de Nancy pour l'année 1364-1S6K. (*) V. le compte du cellérier pour l'année 1569-4370.

savoir s'il est question d'artistes ou de décorateurs ; de même que dans les passages relatifs aux verriers on ne peut pas toujours distinguer les peintres des simples vitriers. Les registres dont il s'agit rappellent Bertrand Maillet , qui était mort avant Tannée 4481 ; Pierre Garnier, qualifié de peintre de René II ; Bernard de Lunéville ; les enlumineurs Georges et François Bourcier ; Barthélémy, qui fit, en 1505, un portrait du pape saint Grégoire-le-Grand pour l'oratoire du prince ; Pierrequin Fautercl, qui coloria le tombeau de René dans l'église des Cordeliers , mais qu'il faut placer dans une classe plus élevée que celle des décorateurs; et Hugues de la Faye, qui dés l'année 1511 est désigné comme peintre du duc Antoine, et que l'on regarde comme le chef de l'école formée sous le règne de ce prince. En 1522, Hugues recevait un gage de deux cents francs barrois et dirigeait les travaux que le duc faisait exécuter dans le palais et dans la collégiale Saint-Georges. Il fournissait aussi des carions aux verriers que nous avons mentionnés plus haut. Il mourut en 1539, au moment où il peignait dans le réfectoire des cordeliers de Nancy une céne, imitée du fameux tableau de Léonard de Vinci, et qui lui avait été commandée par Antoine. Le duc, ne voulant pas que cet ouvrage demeurât imparfait, confia le soin de le terminer à M é dard Chuppin, qui avait hérité du litre de Hugues de la Faye. Cet artiste, doué d'un talent remarquable^ était jeune encore en 1539, et le duc François 1", qui monta sur le trône quelque temps après, donna cent francs barrois à Médard et pareille somme à un autre peintre appelé Claudin Crock, afin de les mettre à même de se rendre en Italie pour se perfectionner (I) ; il parait qu'ils y restèrent cinq ans , et nous ne les retrouvons en Lorraine qu'en 1550. Claudin Croci appartenait a une famille d'artistes qui travailla pour nos ducs pendant plus de

(I) V. le regrtre du trâoher général pour l'année ISU-iSU.

deux siècles. Jean Crock , le plus ancien que Ton connaisse, était c tailleur et maistre de pourtrailures et ymatges ». Il habitait la ville de Bar et obtint de René II, en 1488, des lettres- patentes qui l'exemptaient de toutes tailles, aides et subsides (1). Il sculpta, en 1505, les statues de saint Maurice et de saint Georges pour la collégiale dédiée sous le vocable de ce dernier saint, et, Tannée suivante, le tombeau de Charles-le-Téraéraire pour la même église.

Claude et Martin Crock , ses enfants , se ûrent un nom par des talents divers ; Claude ou Claudin, dont nous venons de parler, cultiva la peinture et fut chargé de nombreuses commandes par Antoine ; Martin fut sculpteur, comme son père, et employé aux ouvrages du palais ducal, jusqu'à sa mon arrivée vers 4 542. On doit encore enregistrer ici les noms de Gabriel Sa linon de Lunévilie et de Georges Gresset, qui fut attaché à la maison du prince. Le premier peignit pour Philippe de Gueldres, et le second pour le duc Antoine, qui lai flt exécuter, enlrautres tableaux, un crucifiement pour l'église des clarisses de Pont-à-Mousson (2).

Les productions de ces artistes ont péri presque toutes, et il ne reste guère aujourd'hui que la cène du réfectoire des Cordeliers, laquelle a subi des restaurations qui lui ôtent une grande partie de sa valeur, et une peinture murale que l'on admire dans l'église Saint-Epvre de Nancy, mais dont on ignore l'auteur. Elle représente différents miracles attribués a l'intercession de la Sainte Vierge, et rapportés dans le livre de Jacques de Voragine. Elle couvre une des murailles de l'ancienne chapelle de l'Immaculée Conception appartenant à la corporation des marchands , et ce fut à leurs frais qae cette peinture fut faite, ainsi que d'autres qui ornaient les murailles voisines et qui ont été détruites ou défigurées.

(1) V. le registre des Lettres-Pstentes pour les années li861489. (2j V. M. Henri Lepage, ibid., p. 9-51.

Bien que les peintres dont nous venous de rappeler les œuvres fussent des hommes de mérite , aucun ne réussit à acquérir une réputation durable. Le seul artiste de cette époque dont le nom ait conservé une véritable popularité est le sculpteur Ligier Richier, qui florissail pendant la première moitié du XVI* siècle. 11 était né à Dagouville, prés de Saint-Mihiel, vers la fin du siècle précédent , et c'est presque tout ce que l'on connaît de sa biographie, mais quelques-uns de ses ouvrages lui ont heureusement survécu. Le plus remarquable est le sépulcre que l'on voit dans l'église paroissiale de Saint-Mihiel et que l'on regarde comme un chef-d'œuvre. Richier sculpta ou modela pour l'église abbatiale de la même ville un crucifix, une Notre-Dame-de-Pilié, une autre image de la Sainte Vierge portant l'enfant Jésus, un saint Michel, des médaillons et un jubé, qui ne subsista pas longtemps. La paroisse Notre-Dame de Bar-le-Duc, la collégiale Saint-Maxe, l'église d'Hattoncbétel et quelques autres possédaient aussi des productions de cet artiste célèbre ; il travailla également pour le duc Antoine et pour des simples particuliers, qui lui firent tailler dans leurs maisons des cheminées en pierre d'un goût et d'une délicatesse admirables (1). Richier eut un émule, souvent heureux , dans Mansuy Gauvain, qui sculptait à la fois le bois et la pierre, et qui est même qualifié de menuisier dans le compte du receveur-général pour l'anpée 1505-4506. Son premier ouvrage fut la statue de Notre-Dame de Bo n secours , qui orne encore le sanctuaire de l'église de ce nom (2). En 4511, Antoine lui commanda sa représentation pour en décorer l'entrée du palais ducal ; en 1527, Gauvain exécuta la magnifique fontaine qui se trouvait dans le jardin du même palais ; en 1 529, il embellit l'appartement de la duchesse ; en 4534 et en 1542,

il fut occupé dans la collégiale Saint-Georges, dans le palais, s

(1) V. Calmet, Bibl. lorr., col. 823-826; Notice, t. I, cot. 78 et 79.

(2) V. le compte du receveur-général pour Tannée 1 803- 1506.

et dans l'église des clarisses de Ponl-à-Mousson ; et à celle dernière date, il se faisait aider par son fils, qui parcourut la même carrière que Mansuy, mais avec moins de succès et de réputation (1).

Les ducs René II et Antoine, qui encouragèrent tous ces artistes, peintres et sculpteurs, ne furent pas moins généreux pour les gens de lettres. Ce fut le second de ces princes qui fit publier le Liber Nanceidot de Pierre de Blarru, dont l'impression fut dirigée par Jean Basin de Sandaucourl, chanoine de Saint-Dié. Pierre de Blarru, sur la vie duquel on ne possède que peu de renseignements, était chanoine de la môme collégiale , et, malgré l'obscurité qui enveloppe ses actions , son nom jouira toujours d'un éclat mérité. Chevricr, ordinairement si prompt à rabaisser la gloire de ses compatriotes, n'a pu s'empêcher de s'exprimer comme nous :# Quelque faible que » soit le poëme de la Nancéide, j'ose dire, écrit-il, qu'il passera * à l'immortalité; deux cent cinquante années semblent garantir » ce témoignage ; mais Blaru devra cet honneur bien moins i » son génie, qu'aux noms des héros fameux qu'il a chantés, » et qu'à l'événement mémorable qui forme le sujet de soa > poëme (2). » A coté de la Nancéide, qui célèbre la victoire de René II sur les Bourguignons, vient naturellememenl se placer la Rusticiade, consacrée au récit de la guerre heureuse du duc Antoine contre les paysans de Y Alsace. Ce livre eui pour auteur un autre chanoine de Saint-Dié, Laurent Pillart, plus connu sous le nom latinisé de Pilladius. Quoique le uob chanoine n'en fût pas à son coup d'essai (il avait précédemment composé diverses pièces latines qui n'ont pas vu le jour) , il

(1) V. Mansuy Gauvain (biographie artistique) , par M. Henri Lepagc dans le Bulletin de la société d'archéologie lorraine, t. Il, p. 51-60.

(2) V. ibid., t. VIII, p. 58. En 1727, Dom Calmet conseillait à l'imprimeur Cosson de donner une nouvelle édition de la Nancéide. Ce poème a été réimprimé en 1840, avec une traduction française par M. Schuts, deux volumes in 8e.

fit corriger son œuvre par un de ses amis, qu'il appelle Christmann, el par un de ses confrères, Jean Herquel ou Herculanus dont nous avons déjà parlé. Les six livres de la Rusliciadc, revus el amendés de la sorte, furent publiés à Metz, en 4548, par Jean Palier; car il n'existait plus en Lorraine aucun atelier typographique ; et comme cette édition était devenue d'une extrême rareté, Dom Calmet a fait réimprimer le poème à la fin de sa Bibliothèque lorraine, dans laquelle il porte sur récrit de Pillart un jugement presque semblable à celui que Chevrier prononçait, quelques années plus tard, à l'égard de Pierre de Blarru (1).

Ce dernier et Laurent Pillart n'étaient pas les seuls poètes que le chapitre de Saint-Dié comptât parmi ses membres ; on y voyait encore les chanoines Hugues Carbanus et Jean Basin, dont les noms ont échappé à l'oubli, mais dont les ouvrages n'ont pas eu la même destinée (2).

A côté de ces littérateurs on doit placer Pierre Gringore , dont la réputation franchit les limites de la Lorraine , ou même, pour parler plus exactement, se forma loin de notre pays. On ignore le lieu et l'époque de la naissance du poète ; on sait seulement qu'il vit le jour vers l'année 14GO, et il insinue, dans un de ses écrits, qu'il était fils naturel du comte de Vaudémont, Ferry IL

« Grand suis fortuit par naissance ;

» Car Vaudémont..... Muse, de réticence

» Vous faut user. Et si y a bastard,

> Pour moy est-il gloire ou hazard? »

Il alla de bonne heure s'établir à Paris , et se fit connaître dès Tannée 1490, selon quelques biographes, par la publication d'un livret intitulé : Les ditz et auloritez des sages philosophes. En 1499, il donne Le chasteau de labour,

(1) V. col. 748 el 749.

(2) V. Calmet, Dibl. lorr.t col. 84 cl W.

poème allégorique sur les tribulations de la vie , et principalement sur les malheurs des gens mariés. Bientôt après, il fait imprimer Le cbasteau d'amour et les Lettres nouvelles de Milan, Avec les regretz du seigneur Ludovic. En même temps, nous le voyons diriger un théâtre qu'il alimente de ses productions, et sur lequel il ne refuse pas de paraître loimême quelquefois, comme l'avaient fait et comme devaient le faire plus tard d'autres poètes dramatiques. Dans les comptes de l'hôlel-de-ville de Paris, Gringore est qualifié « composi- » teur, hystorien et facteur de mystères », et les mentions qui le concernent vont de l'année 1502 à 4517. Pendant cette période de sa vie , il publia successivement Les abus du monde (t 504) ; Les folles entreprises» qui traictent de plusieurs choses morales (1 505) ; L'entreprise de Venise (1 509?) ; L'espoir de paix ; La coqueluche, et La chasse du cerf des cerfz (1510), diatribe des plus violentes contre le pape Jules II, auquel le roi de France faisait alors la guerre. En 1511 et les années suivantes, il fit jouer le Jeu du prince des sotz et mérc sotte ; la moralité de L'homme obstiné, nouvelle satire cotitre le souverain-pontife, et une farce intitulée : „ Faire vaut mieux que dire. En 1519, il revint en Lorraine, et le duc Antoine, qui, selon Chevrier, se plaisait à la lecture des vers de Gringore (1), lui conféra la charge d'huissier d'armes, avec un gage de soixante-douze francs barrois. Peu après, il fut nommé héraut d'armes, avec le titre de Vaudémont, et devint l'ordonnateur des fêles de la cour. Bien qu'il n'eût jamais manié l'épée, il montra du courage dans la guerre contre les Rustauds, et il faillit périr devant Saverne. Le danger qu'il avait couru dans celle circonstance augmenta, sans nul doule, son éloignement pour les Luthériens et leurs doctrines, contre lesquels il venait de publier un factum qu'il intitula Le blazon des Héréticques, et qui renferme une réfuît) V. ibid.,p. 89.

talion des hérésies nées pendant les premiers siècles du christianisme. Ce fut durant son séjour & Nancy qu'il composa les Menus propos, Le testament de Lucifer et une traduction en vers des Heures de Noslre-Dame, travail dont l'avait chargé la duchesse Renée de Bourbon. Comblé des faveurs du prince, le poète ne quitta plus la Lorraine que pour faire certains voyages dont le but précis n'est pas connu, mais qui, selon toutes les apparences, se rattachaient aux rapports diplomatiques d'Antoine avec ses voisins, et, malgré sa qualité de héraut d'armes, il continuait à diriger les représentations dramatiques de la cour. Il mourut au commencement de l'année 4539, après avoir mis la dernière main à quelques ouvrages de genres bien différents, parmi lesquels nous citerons seulement Les visions de mère sotte et une paraphrase des psaumes de David (1).

Il ne parait pas que depuis son retour en Lorraine Gringore ait rempli le rôle d'acteur dans les représentations dont nous avons parlé ; il se bornait à fournir aux comédiens les pièces qu'ils devaient étudier et à surveiller la mise en» scène. Les principales villes lorraines, qui semblent avoir joui rarement de pareils spectacles pendant les règnes des princes angevins, furent dédommagées par René II et par son fils. En 4474, « le jour de karesme prenant », René fit jouer devant lui une moralité, dont nous ne connaissons pas le sujet (2) ; trois ans plus tard, on représenta c le jeu et feste du glorieux sainct Nicolas », devant le duc qui se trouvait alors dans la ville de ce nom, et il semble que ce mystère fut composé par Jacquemin Berthremin, tabellion à Nancy (3) ; l'année suivante (1478), René fut diverti par une farce due à des artistes nomades que les lettres-patentes (4) appellent

(1) V. Pierre Gringore, par M. Henri Le page.

(2) V. le registre des Lettres- Patentes pour les années 1473 à 1478.

(3) V. le registre du receveur-général pour Tannée H77.

(4) V. le registre cité plus haut.

« les gallans sans sossy » (souci). En 1485, un mystère fut exécuté à Bar-le-Duç; un autre le fui à Saint-Nicolas-de- Port, le 9 mai i487 (i). La même année, on donna aux habitants de Nancy un spectacle, qui, sans doute, les intéressa vivement. René, qui avait acheté des lions, les mit aux prises avec un sanglier et un taureau dans une arène disposée à cet effet (2).

Les comptes du cellérier de Nancy pour les années 1495, 1496 et 1497 mentionnent, mais avec brièveté, des représentations de mystères qui eurent lieu en ce temps. Le registre du receveur-général pour 1505-1506 rappelle « la » vie de saincte Barbe », qui fut jouée à Nancy, en présence de René II ; et le « registre des rentes et revenus appartenans » à l'église collégiale de Saint-Georges » parle du mystère de la résurrection que Ton mit sur la scène à Nancy, pendant les fêtes de Pâques de Tannée 1512 (3). Trois années après, en 1515, nous voyons établie en Lorraine une troope dirigée par c maislre Jehan, dict Songe-Creux » ; et ce comédien et * ses complices » suivent la cour dans les différentes villes où elle réside, et donnent successivement des représentations à Neufchateau, à Lunéville, à Bar-lc-Duc et è Nancy. Ce ne sont plus seulement des mystères que Ton joue pour récréer le duc et ses courtisans, mais des moralités, telles que la pièce intitulée Mundus, Caro, Dœmonia, et « des farces » vieilles et nouvelles, reboblinées et joyeuses à merveille ». Parmi les mystères qui avaient échappé à l'espèce de proscription prononcée contre la plupart de ces compositions, on peut citer c le jeu de sainct Job », < la vie de saincte Barbe », « la vendition de Joseph », « l'immolation d'Isaac , fils d'A-

(1) V. le registre du receveur-général pour 1486-1487.

(2) V. le même registre.

(3) Ce registre esl déposé aux archives du département de 1» Mcurthc, fonds de Saint-Georges et de la Primatialc.

braham » (1), el « les trois joornéez du jeu et mystère de Monsieur sainet Etienne , pape et martyr, patron de l'église parochiale de Sainct-Mihiel ». Cette dernière pièce avait pour auteur Nicolas Louvanl (2), prieur claustral de l'abbaye de Saint-Mihiel , écrivain de quelque mérite, qui fît les pèlerinages de Jérusalem et de Rome, et raconta le premier de ces voyages dans un livre plein d'intérêt, mais dont le manuscrit est malheureusement mutilé.

Le duc Antoine, qui avait attaché à son service le poète Griogore, en lui donnant un titre et des appointements convenables , usa du même moyen pour retenir prés de lui un écrivain dont le nom s'est déjà plus d'une fois présenté sous notre plume. Nicolas Wolquier, plus connu sous la dénomination de Nicole. Volcyr, était né à Sérouville, prés de Briey, vers l'année 1480. Après avoir commencé ses études dans son pays, il se rendit à Cologne, où il prit le grade de docteur en théologie, puis à Paris, où il devint maiire-és-arls, « régent et leclcur public en l'université •. Le duc, ayant entendu parler de la réputation de Volcyr, le choisit pour secrétaire, le 1er janvier 4513, et lui conféra, peu de temps après, les fonctions d'historiographe. Ce prince, qui aimait les lettres, goûtait la facilité et l'esprit de son nouveau secrétaire. Comme il était d'ailleurs < deument informé des sens,

> prudommie, discrétion, bonne diligence et autres louables

> vertus estans en la personne de Maislre Nicole Volcyr (3) », il l'admit aux réunions littéraires qu'il avait coutume de tenir dans un appartement retiré ; et l'historiographe , à qui la fa-

(1) V. Etudes sur le théâtre en Lorraine, par M. Henri Lepage, dans les Mémoires de l'académie de Stanislas pour 1848, p. 204 et suiv.

(2) Le manuscrit, probablement autographe, de ce mystère appartenait à M. de Ilaldat, qui Ta cédé à une personne inconnue. On trouve une analyse de l'ouvrage de Nicolas Louvant dans le Précis des travaux de l'académie de Stanislas pour les années 1829 à 1832, p. 238-247.

(3) V. les lettres de noblesse accordées à Volcyr, dans le registre des Lettres Patentes pour les années 1510 à 15U.

miliarké du bon duc permettait certaines libertés de langage , appelle cet appartement « nostre chambre secrette, propice à » littérature, tant en latin comme en françois* » (t). Les premiers ouvrages de Volcyr ont peu d'importance , et nous ne les citerons pas même. Nous ne dirons rien non plus de sa rédaction des discours que le cordelier Jean Glapion prononça devant le duc et la cour de Lorraine , pendant le carême* de Tannée 452t. Cette rédaction forme un volume in folio, qui est intitulé La cité du cueur divin , et dont Volcyr fit hommage au prince (2). Une fois lancé dans la carrière , l'historiographe ne s'arrêta plus. Il donna, en 4523, un volume, qui est devenu extrêmement rare et qui pôrte le titre suivant : Le petit recueil du Poligraphe , Instructif : et moral : faict en latin et françoys : sur les élément z des lettres : commandemens de la loy : oraison dominicale : et sermon des cendres; Pour deux ieunes princes de renom : lequel à cause des iranslatz d'ung langaige en l'auttre : pourra estre vtille et profltable à tous ieunes enfans d'honneur. A ce volume succédèrent rapidement la relation du Balcsme nouueau de Nicolas Monsieur, fils de Anthoine, duc de Ca labre, de Lorraine et de Bar ; le Traicté nouueau de la désécration et exécution actuelle de Jehan Castellan hérétique ; Le Sermon de Charité, auec les probations des erreurs de Luther, fait et composé par frère Illyrique, translaté de latin en françois par le poligraphe ; puis Lhistoire et Recueil de la triumphante et glorieuse victoire obtenue contre les séduyetz et abusez Luteriens mescréans du pays Daulsays, ouvrage auquel nous avons fait de si nombreux emprunts dans un des chapitres précédents. Volcyr publia encore, en 4531 , la Chronicque abrégée Par petits vers huytains des Empereurs , Roys , et ducs Daustrasie :

(1) V. Lhistoire el recueil de la triumphante et glorieuse victoire etc.. 6e feuillet liminaire r°.

(2) Ce précieux volume, qui a conservé s» reliure primitive, te trouve maintenant ii la bibliothèque publique de Nancy, cabinet des mas.. n° 20.

Auecques le Quinternier, el singularités du Parc d'honneur ; en 1533, un trailé de dévotion, cité par quelques auteurs, mais dont on ne possède plus un seul exemplaire ; en 1555, une traduction française des Scriptores de re militari, savoir : Flave Végèce René, homme noble et illustre, du Fait de guerre et fleur de cheualerie ; Sexle Jule Frontin, des Stratagèmes; Aelian, de l'Ordre et instruction des batailles ; Modeste, des Vocables du fait de guerre ; pareillement cxx histoires concernans le fait des guerres; en 1540, une version du Commentaire de Paul Jovius, des Gestes des Turcs, origine de leur empire , les Vies de tous leurs empereurs , ordre el discipline de la milice et cheualerie turcique ; enûn, la même année, une traduction du livre de maître Michel Lescot intitulé La Physionomie. Ces productions, et quelques autres qui n'onl pas vu le jour, prouvent que Volcyr méritait le titre de pol y graphe qu'il s'était décerné lui-même ; mais leur extrême rareté a porté un coup mortel à la réputation d'un auteur digne d'être mieux connu. Plusieurs de ses écrits sont fort utiles pour l'étude de notre histoire ; la relation de la guerre des Rustauds est ce que l'on a de plus exact el de plus complet sur cet épisode de nos annales ; le trailé des singularitez du Parc d'honneur renferme des renseignements nombreux sur les produits et l'industrie de la Lorraine pendant la première moitié du XVI€ siècle ; en décrivant le baptême d'un Ois du duc Antoine, Volcyr nous a conservé le souvenir des cérémonies et des fêtes qui accompagnaient le baptême des enfants de nos ducs, et ces détails sont d'autant plus précieux que nos chroniqueurs les avaient complètement passés sous silence. Le style du polygraphe a été l'objet de plus d'une critique ; on a dit qu'il manque de précision, de clarté, el qu'il n'est pas toujours exempt de recherche. Il faut aussi ajouter que Volcyr cherche trop ù faire parade de son érudition ; il l'emploie à temps et à contre lemps, il en use et il en abuse ; ses ouvrages fourmillent île citations cl de di-

gressions, qui ralentissent le récit d'une manière fâcheuse et rendent fatigante la lecture de livres d'ailleurs estimables.

Cependant , et malgré les défauts du naïf t hystorien » d'Antoine, nous regrettons qu'il n'ait pas donné suite au projet qu'il avait conçu de rédiger les annales de la Lorraine. Le temps seul parait lui avoir manqué pour réaliser ce dessein ; car Volcyr se croyait capable de l'exécuter à la satisfaction de ses compatriotes ; et en effet , nonobstant les méprises et les bizarreries que ce livre n'aurait pas manqué de présenter sou* vent, il aurait offert des secours aux historiens modernes, et il aurait surtout rendu grand service aux contemporains de l'auteur, qui ne possédaient d'autre essai sur l'histoire générale de leur pays que le roman publié par Sympborien Champier, premier-médecin du duc Antoine, sous lé titre de Recueil ou crooiques des hystoires des royaulmes daustrasie, ou france orientale dite a présent lorrayne, De hierusalcm, de Cicile; El de la duché de Bar; Ensemble des sainclz contes et éuesques de toulx; contenant sept liures tant en latin que en françoys (1). Champier, né dans un bourg peu éloigné de Lyon, ne connaissait pas l'histoire de notre pays, lorsqu'il vint s'y établir, et on ne voit pas qu'il ait fait des recherches bien étendues pour éclaircir les difficultés qu'il rencontra ; mais son imagination, qui était très-riche, lui tint lieu de science. Il n'entre pas dans le plan de notre travail de faire connaître, même en abrégé, les rêveries du médecin lyonnais; toutefois, nous devons rappeler qu'il adopta le système qui fait descendre nos ducs de Guillaume de Boulogne, de Cbarlemagne , et même d'Adalbéron , prétendu fils de Clodion-le-Chevelu.

Ce système, quoiqu'absurde, était trop simple pour plaire à Richard de Wassebourg, archidiacre de l'église de Verdun, qui donna, en 1546, un gros volume in folio intitulé : Les

(1) Lyon, I5IO, petit in K

anliqvitez de la Gaule Belgicque, Royaolme de France, Austrasie et Lorraine ; etc. ; Avec plusieurs Epithomes, et sommaires, es vies des Papes, Empereurs, Roys et princes, etc., depuis Jules Caesar iusques à présent. Plus hardi que Champier, Wassebourgne craignit pas d'assigner à la famille ducale une origine plus antique. D'après l'archidiacre , le dictateur Jules César eut une sœur nommée Germania, qui épousa Charles Inach , fils de Godefroy roi des Cimbres. Elle fut mère i* d'une fille, qui , après divers événements tragiques, épousa un officier romain, Salvius Brabo, auquel César abandonna le district des Gaules connu plus tard sous le nom de Brabbnt ; et 2° d'un fils, appelé Lolher, qui fut la tige de nos princes, et dont les états devinrent le Lotharii regnum ou la Lorraine.

On ne trouve guère plus d'érudition et de bon sens dans Les généalogies des très-illustres et très-puissans princes les duez de Lorraine , Marchis , auec le discours des alliances et traiclez de mariage en icelle maison de Lorraine iusques au ducFrançoys, dernier décédé, ouvrage du roi d'armes Emond du Boulay (i); mais les autres livres de ce fécond écrivain sont bien supérieurs à celui-là ; car ils décrivent, pour la plu* part, des événements ou des cérémonies dont l'auteur avait pu être témoin, et l'on y rencontre des renseignements aussi curieux que multipliés sur les règnes d'An loi ne et de François. Tel est le mérite qui recommande La vie et trespas des deux Princes de Paix, le bon duc Anthoine et saige Duc Françoys, premiers de leurs noms , Ducs de Lorraine ; Ensemble les Royal les et très-excellentes cérémonies observées et accomplies à leurs funérailles et enterrement (2) ; Le très-excellent enterrement du trés-hault et très-illustre Prince, Claude de Lor-

(1) Metz, Jean Palier, 1547, in 4°.

(2) Melz, Jean Palier, 1347, petit in 4°.

raine , duc de Guyse et d'Aumalle , pair de France (1) ; el Le catholicque enterrement de feu Monsieur le Reoerendissime et Illustrissime Cardinal de Lorraine (2).

Les mêmes qualités distinguent quelques autres productions moins étendues que les précédentes ; savoir : Le dialogue de Joannes Lud, secrétaire de René II, sur l'histoire de notre pays pendant la seconde moitié du XV" siècle (3); la vie du duc Antoine par Jean Herquel ou Herculanus, chanoine de Saint-Dié, et les annales de cette église par le même dignitaire (4).

Le clergé lorrain, des rangs duquel étaient sortis quelquesuns des écrivains qui viennent d'être passés en revue, fournit aussi, à la même époque, deux théologiens estimés : le Père André, franciscain, natif de Neufchâteau, surnommé le Docteur très-ingénieux, et auteur de commentaires sur Boèce et sur le Livre des sentences de Pîferre le Lombard (5) ; et Jean Raulin deToul, docteur en Sorbonne, principal du collège de Navarre, puis religieux de l'abbaye de Cluny. Raulin travailla beaucoup à la réforme de Tordre de saint Benoit et laissa quantité d'ouvrages de théologie, que Ton a réunis en six volumes in 8° vers le milieu du XVII» siècle, mais dont la plupart avaient vu le jour précédemment (6).

(1) Par», 1330, petit in 8°.

(2) Par», 1350, petit in 8«. Plusieurs opuscules d'Emond du BouUy sont restés manuscrit», el nous en avons vu dans les bibliothèques de MM. Beaupré, Marchai, curé de Saint-Pierre, et de Mctz-Noblat.

(3) Dom Calmet s'était proposé de faire imprimer cet opuscule dans la seconde édition de son histoire de Lorraine, mais l'écrit de Joannes Lud n'a paru que depuis un petit nombre d'années.

(4) L'histoire d'Antoine est imprimée dans l'ouvrage de Dom Calmet, et celle de Saint-Dié dans les Sacra: antiquitalis monument* de Hugo, t. I, p. 17! et suiv.

(3) Ce dernier commentaire a été imprimé à Paris, par Jean Gratien, in f*. V. Oudin, De scriptoribus Ecclcsi» antiquis, t. III, p. 099 ; Cabnet, Bibl. lorraine., col. 4f».

(6) V. Fabricius, Biblioth. média; et intima lalinilatis, t. III, p. Stf

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