‹ Histoire de Lorraine (volume 2)Chapitre 20 sur 20 · SUITE DD RÉGNE DE CHARLES III · texte numérisé non relu

SUITE DD RÉGNE DE CHARLES III

L'intérêt et la dignité s'unissaient pour commander au duc de Lorraine de ne pas entretenir avec Henri IV des 'rapports trop fréquents et trop intimes; malheureusement, Charles III, cédant aux conseils d'une ambition condamnable, forma le projet de faire épouser à son fils aîné Catherine de Bourbon, sœur du roi de France. Les historiens disent qu'elle avait été recherchée par différents monarques , notamment par Henri IU et par Jacques VI roi d'Ecosse; ainsi que par plusieurs seigneurs, entr'autres par le prince de Condé et le comte de Soissons. Ce fut là probablement ce qui tenta le duc de Lorraine ; car le mariage dont il s'agit n'était convenable sous aucun autre rapport : la princesse , née en 1558, avait presque six ans de plus que le marquis de Pontà-Mousson ; elle faisait profession du calvinisme et montrait pour celte doctrine un atiachement tellement opiniâtre que l'on ne devait guère espérer de le vaincre ; enfin, le marquis et Catherine étaient parents à un degré prohibé et avaient besoin d'une dispense. Charles III communiqua ses intentions à l'évêque de Tout, Christophe de la Vallée, et le prélat, quoique tout dévoué à la maison de Lorraine, supplia le duc d'abandonner un dessein aussi funeste à la religion. Les représentations de l'évêque parurent ébranler

un moment Charles III ; il avoua qu'il ne se dissimulait pas les nombreux inconvénients de l'union projetée, et il fiait par dire que l'intérêt de sa famille l'avait seul guidé , et que l'on ne pouvait plus songer à rompre la négociation. Christophe de la Vallée écrivît alors au pape Clément VHJ, qui transmit une réponse dont le duc ne fut pas satisfait. L'évèque conseilla à Charles de prier Catherine de demander elle-même la dispense ; mais la princesse refusa de la manière la plus péremptoire , et le duc chargea le colonel OHeo Galeani de se rendre en Italie et d'engager le cardinal <f Ossat, qui jouissait d'un grand crédit, à entamer une négociation directement avec ie souverain-pontife. Celui-ci refusa de nouveau, en faisant observer qu'il ne devait pas accorder b dispense'à une personne qui, loin de la solliciter, la regardait comme inutile et ne reconnaissait pas même au pape le droit de dispenser (1).

Henri IV, irrité de la courageuse liberté de Clément VIO, persuada au duc de Lorraine de passer outre, et on chercha un prélat disposé à célébrer ce mariage malencontreux. Les évéques auxquels on s'adressa déclarèrent tous qu'ils ne pouvaient prêter leur ministère à un acte réprouvé par le souverain-pontife ; néanmoins, le roi et le duc ne tinrent aucun compte de ces scrupules. Le 13 juillet 4598, Charles donna sa procuration aux sieurs Jacques de Harlay de Champvallon, surintendant (sic) des affaires de Lorraine en France; Jacques de Ligniville, gouverneur de Toul ; Bardin, conseiller d'état et maître des requêtes ordinaire, et de Gleisenove, également conseiller d'état et secrétaire des commandements (2). Les quatre représentants de Charles III arrêtèrent, avec le roi, les conditions du mariage, et le contrat, signé au château de

(1) V. Benoit, HUt. de Toul, p. 679.

(2) V. une copie de cette procuration dans la collection lorraine de M. l'abbé Marchai.

Monceaux, le S août, fui ratifié par le duc de Lorraine, le 25 du même mois (1). Henri IV promit de fournir à sa sœur une dot de trois cent mille écus d'or au soleil, et le marquis de Pont-è-Mousson, qui prit alors le titre de duc de Bar, assigna pour le douaire de Catherine une rente de soixante mille livres à prélever sur les revenus du Barrois. L'archevêque de Rouen, Charles de Bourbon, frère bâtard du roi, se laissa gagner, et, pensant que le pape ne manquerait pas d'envoyer plus tard la dispense, bénit le mariage, dans le cabinet du roi, le 29 janvier 1599 (2).

On a tout lieu de croire que le jeune duc de Bar, qui était fort religieux, ne donna qu'à regret son consentement 9 et ce ne fut pas non plus sans répugnance que Catherine épousa on prince catholique. Elle était encore éprise du comte de Soissons , et lorsqu'on lui disait que le duc de Bar était un parti bien plus digne d'elle, elle ne manquait pas de répondre, en daignant descendre au calcmbourg : • Oui, mais je n'y » trouve pas mon compte (comte) ».

Les gens de lettres et les artistes s'empressèrent de célébrer par de médiocres vers, et par des gravures valant un peu mieux, un événement qui causa une grande tristesse dans le pays sur lequel Catherine devait régner un jour. Une de ces estampes, qui est très-rare (3), et que l'on attribue à Léonard Gaultier ou à Thomas de Lew , porte pour titre : « Sur le » bien et désiré mariage de Monseigneur Henry, prince de » Lorraine, marquis du Pont, et de Madame Catherine de > Bourbon , sœur unique du Roy , duchesse d'Albret , • comtesse d'Armagnac, etc. » Au dessus de la gravure on lit les deux quatrains suivants :

« De ce couple sacré, que conjoinct Hyménée,

(1) V. dam la même bibliothèque d« copie, du contrit et de la ratifie l.on. (S) D'iutres dWot le 90 ou le 31 .

(3) On n'eu commit d'autre exemplaire que celui de M. Hennin.

^ Des merveilles du siècle en leur fleur sortiront ; » Les douceurs de leurs fruictz aux peuples serviront, • Pour préserver leurs biens de la guerre effrénée. »

c Ce pont que vous voiez est si ferme et solide, > Que vous pouvez sur luy marcher assurément : » Le Roy Ta desscigné, le Ciel en est le guide, » Et l'Amour Ta cloué de clous forgez d'aymant. »

A gauche de l'estampe, l'Hymen s'avance entre le duc de Bar et Catherine ; au milieu , l'Amour enfonce des clous dans un pont jeté sur un fleuve très-encaissé ; au dessus de la léte de Cupidon on voit une banderole portant les mots : Firmabo in œternum; à droite, Henri IV, en costume romain, et tenant d'une main une branche d'olivier et de l'autre le sceptre, adresse à sa sœur et à son beau-frère un calern bourg inscrit sur une banderole : Securi hoc ponte meute. Enfin. au bas de l'estampe, on lit un sonnet, que nous attribuerions volontiers à Alphonse de Rambervillers, si le pieux auteur de la vie c du bien-heureux Martyr Saincl Livier Gentilhomme d'Austrasie » avait été capable de chanter une union réprouvée par l'Eglise (\).

Une seconde gravure, beaucoup moins rare, et due au burin de Jean-Théodore et Jean-Israël de Bry, représente un pont formé de deux palmiers, qui s'abaissent l'un vers l'autre pour donner passage aux époux , comme l'expliquent les quatre vers que voici :

« Ces amoureux palmiers de leur embrassemenl » Font un pont continu, et continu passage. » Et qui nous fait durer perpétuellement ? » N'est-ce pas le bonheur du sacré mariage ? >

(i) Il est, sans doute, inutile de faire observer que cet ouvrage a été publié bien plus tard.

Tous ces souhaits n'étaient pas destinés à se réaliser. Catherine touchait à sa quarante-unième année et n'était plus guère en âge d'avoir des enfants. Quoiqu'elle eût épousé le duc de Bar un peu malgré elle, on ne tarda pas à observer qu'elle parut flattée de l'amour d'un prince encore dans la fleur de l'âge ; Henri était d'ailleurs d'une douceur et d'une bonté remarquables , et la princesse flnit par rendre justice à ses vertus. Lorsqu'elle voyait de nouvelles mariées, elle faisait ordinairement ce vœu en leur faveur : < Qu'elles » aiment leur époux autant que j'aime le mien ! » Les sentiments d'estime qu'elle éprouvait pour lui n'empêchèrent pas Catherine de résister opiniâtrement aux efforts que les personnes dont elle était entourée firent pour l'engager à imiter l'exemple du roi son frère, en embrassant le culte de sa famille d'adoption. Elle arriva en Lorraine escortée d'une troupe de ministres, et comme la prudence commandait à Charles III de ne pas mépriser les murmures de ses sujets, il pria Catherine de fixer sa résidence dans le château de la Malgrange, à peu de distance de Nancy. Elle y donna son consentement, mais elle fit prêcher ses ministres publiquement dans une des salles du château ; ce qui acheva de mécontenter les Lorrains (4). Ils ne pouvaient comprendre, en effet, comment leur souverain admettait une hérétique dans «a famille, au moment même où il venait de prendre tant de précautions pour éloigner le calvinisme de ses états.

Quand le souverain-pontife apprit que l'on n'avait pas cédé à ses justes remontrances, il témoigna beaucoup de mécontentement contre les princes lorrains ; il paria, en termes non équivoques, au cardinal de Joyeuse, qui se trouvait à

(1) V. Vie de la vénérable Mère Alix Leclerc, Fondatrice et Institutrice des Religieuses de la Congrégation de Notre-Dame (par un chanoine de l'insigne église Saint- Pierre de Reroiremont), ms. de I» liibl. de M. Noël, t. I", p. t38 et 1*0.

t. it. 20

Rome, déclara qu'il n'expédierait aucune affaire pour la Lorraine, tant que le scandale ne serait pas réparé, et congédia le conseiller d'état Poirot, auquel Charles avait confié le soin de défendre ses intérêts. En même temps, Clément VIII prescrixait à l'évèque de Toul de signifier au duc de Bar que son mariage était nul, et que lui-même était frappé d'excommunication. L'évèque ayant prévenu Henri de ce qui se passait, on tint plusieurs assemblées à Nancy pour savoir quel parti on devait adopter, et il fut décidé que le duc de Bar se rendrait à Rome incognito et qu'il solliciterait en personne les dispenses. Charles III, pour écarter le principal obstacle , qti était l'hérésie de la princesse, obtint qu'elle assisterait à de? conférences dans lesquelles des docteurs catholiques discuteraient, en présence de ses ministres, les principes de la réformation. Les conférences n'eurent aucun résultat, comme tous les colloques du même genre, et quand les principaux eaifinistes français eurent ouï dire que Catherine avait consenti a écouter les arguments de leurs adversaires, ils s'empressèrent de lui écrire pour la confirmer dans sa croyance. Du Pless*- Mornay lui envoya des livres de controverse, en l'engagea r.i vivement à ne pas abandonner le protestantisme, et elle répondit à Mornoy qu'elle était résolue à n'aller à la messe que quand il serait pape.

Sur la fin de l'année 1 599 , Clément VIII , sachant que les tentatives faites pour ramener Catherine n'avaient pas été couronnées de succès, adressa un bref au duc de Bar et l'exhorta à quitter la sœur de Henri IV. « Comme Nous > Vous aimons paternellement, disait le souverain-pontife ao » prince lorrain, et que Nous désirous ardemment votre vraie » gloire, Nous ne pouvons consentir à une chose qui ternirait » l'éclat de votre illustre maison. Le zèle de l'honneur de » Dieu, le devoir de notre charge pastorale, et le danger » auquel Vous Vous exposez Nous obligent à crier : Il n'est » pas permis I II n'est pas expédient! Il est bien vrai, comme

» Vous Noos récrite!, que Dieu Noué a donné la puissance ; » mais il Nous l'a donnée pour édifier, et non pour détruire,

• pour sauver les âmes , et non pour les perdre. Car, y a-t-il » une personne un peu au courant des affaires du monde qui » ne foie le danger auquel la religion catholique est exposée

• en Lorraine, si l'hérésie s'introduit dans votre famille, qui

• a toujours été le boulevard de la foi. La connaissance que

• Nous avons de votre piété Nous donne l'espérance que

> Vous ne ferez rien d'indigne de Vous ni de vos prédé-

• cesseurs. Quant à Nous, Nous ne donnerons jamais notre » dispense apostolique pour ce mariage, tant que la princesse

• sera hors de l'Eglise et ne fera pas profession de la foi

• catholique. > Le 15 janvier 4600, le pape ut parvenir un nouveau bref au duc de Bar ; il en adressa également au cardinal de Lorraine et à Catherine de Bourbon, c Vous ne » devez pas craindre, disait-H à celte dernière, que ce qui a

• été glorieux i un aussi grand prince que le roi très-chrétien, » Henri votre frère, soit messéant à une femme. Que peut-il

• y avoir de plus indigne d'une personne issue de la race » royale que d'être unie par un lien illégitime à un de ses » parents? Car, jusqu'à ce que vous ayez obtenu de Nous et » du Saint-Siège la permission et les dispenses nécessaires il

> n'y a pas de mariage entre Vous ; et comme de noces » illégitimes il ne peut naître d'enfants légitimes , Voua » causerez à ceux que Vous aurez un dommage irréparable,

• puisqu'ils n'appartiendront pas è la maison de Lorraine et

• ne seront pas capables d'en hériter. Voudriez-vous de

• gaieté de cœur Vous exposer à une si grande calamité et » perdre en même temps votre âme? Ecoutez donc, ô ma fille, » écoutez les docteurs catholiques embrasés de l'amour de » Dieu et du zèle de votre salut ; écoulez- Nous aussi , Nous » qui Vous disons ces choses avec un amour paternel, et qui » prions Dieu continuellement de Nous faire voir le jour » désiré dans lequel Nous pourrons Voua recevoir au giron

» de l'Eglise comme notre fille en Jésus-Christ, el Kou* » réjouir, avec l'Eglise universelle, de la conversion du frère > et de la sœur (1). »

Ce langage, à la fois tendre et sévère, ne produisit toron effet sur la princesse, mais il eut pour résultat de bêler le voyage que Henri comptait faire à Rome. Il se mit en route le 47 avril 1600 (2) et fut rejoint en Italie par le colonel Orfeo Galcani, que le duc de Lorraine y avait envoyé précédemment, et qui avait, au nom et comme procureur de Charles, touché au mont-de-piété de Florence la somme de trente mitie piastres pour les frais de toutes ces négociations (3). Le àm de Bar arriva à Rome le 15 mai et ne fut admis à Taudicarf du pape que onze jours après. Clément VIII l'accueillit iw bonté et lui annonça qu'il remettait l'examen de l'affaire t une congrégation composée des cardinaux Bellarmin, de S»a- Severino et d'Ossat et de trois ou quatre théologiens. Le cardinal d'Ossat, qui visitait souvent le prince lorrain à la Triait du-Monl, où ce dernier avait pris un logement, ne chetrta pas à dissimuler que le pape l'avait choisi lui-même afia qu'étant témoin et participant des délibérations de la cooertgation, il fût à même d'affirmer que l'inflexibilité des règles canoniques avait seule empêché de satisfaire le roi.

Les cardinaux déclarèrent, en effet, que, à leur arts, le souverain-pontife pouvait donner la dispense demandée; mais que le duc de Bar ne devait recevoir l'absolution et gagner les indulgences du jubilé séculaire qu'après s'être engagé a quitter Catherine de Bourbon. Malgré les instances de D'Ossat, les autres cardinaux ne voulurent pas examiner la question Je

(t) Nous avons emprunté, mais en la modifiant, cette traduction au P. Benoit (Hist.de Tout, p. 681). M. l'abbé Marchai possède des copies des brefs adressés, le 15 janvier 1600, au duc de Bar et au cardinal de Lorraine. V. aussi Layelle Xancy, //, n° 85.

(2) V. Mémoires de B. Guillerraé, ms. de la bibl. de Nancy, o° 22.

(3) V. Layette Ordonnance$, lit, n« 180.

savoir s'il était opportun d'accorder la dispense, et le duc ayant promis d'abandonner Catherine, le pape l'autorisa à prendre un confesseur, à communier en secret et à gagner les indulgences, en visitant une fois les églises patriarcales. Henri, qui n'avait plus l'espérance d'avoir des enfants, désirait que Clément lui ordonnât, d'une manière ostensible, de se séparer de la princesse; mais le souverain* pontife refusa prudemment de lui intimer une injonction semblable, et le duc sortit de Rome, vers la On de l'été, et revint à Nancy, le 43 décembre, sans avoir rien obtenu (4).

Il ne tint aucun compte de la promesse qu'il avait faite au pape et retourna avec Catherine, qui résidait toujours dans le château de la Malgrange ; on peut dire, il est vrai, pour atténuer les torts du prince, qu'il craignait de mécontenter Henri IV, avec lequel la maison de Lorraine entretenait des relations très-amicales, du moins en apparence. Quand on apprit à Nancy, à la fin de septembre 4601, que la reine de France venait de mellre au monde un fils, qui fut plus tard Louis XIII, on fit une procession générale dans la ville pour remercier Dieu d'un événement aussi favorable (2) ; et les Lorrains ne se doutaient guère alors de la manière dont ce prince traiterait plus tard notre malheureux pays.

Au commencement de l'année 4603, Henri IV résolut de se rendre en Lorraine dans un double but : il voulait visiter sa sœur, dont il était éloigné depuis longtemps, et rétablir la tranquillité dans la ville de Metz, où la tyrannie du sieur de Sobolcs ne cessait de causer des troubles. Le duc d'Epernon , dont Soboles n'était que le lieutenant, avait, mais en vain, essayé de le ramener à des sentiments de modération, et il fallut que le roi vint en personne arranger cette affaire. Il

entra à Metz le 44 mars, employa nne quinzaine de jours à

(4) V. Mém. de B. Guillermé.

(2) V. idem, ibid.

terminer les difficultés qui avaient motivé son voyage (ti h se dirigea vers Nancy. Le duc de Bar et Catherine de Boerbon étaient venus trouver le monarque dans la ville de Mea et lui firent ensuite les honneurs de la capitale de la Lorraine. On possède, au reste, bien peu de détails sur le séjour de Henri IV à Nancy. Il en sortit le 7 avril et arma k même jour à Toul. L'orateur de la bourgeoisie, craigna*. que le roi ne conservât du ressentiment de la part que b ville avait prise à la Ligue, rejeta la prétendue faute de «s concitoyens sur les sollicitations des ducs de Guise et <k Lorraine. Henri ne put s'empêcher de rire et dît au coafc de Vaudéraont, qui l'accompagnait : c Mon neveu, je tm* prie d'avoir soin de cette ville, quoiqu'elle veuille (aire w procès & votre maison ». Il désirait acheter le temporel à chapitre et il en offrit cent mille livres ; les chanoines refusèrent et commirent une faute, car Louis XIV s empan plus tard de leurs biens , sans leur donner aucune iadeanité (2).

Le rot de France et les princes lorrains tinrent plusitvs conférences relativement au mariage du duc de Bar, qw Clément VIII refusait toujours de reconnaître. Le cardia^ d'Ossat et les envoyés de France et de Lorraine avaient fait tant d'instances auprès du souverain -pontife , qu'il avait chargé une congrégation de cardinaux d'examiner si te dispenses devaient être accordées. Les cardinaux ayant répondu affirmativement, le pape autorisa le mariage, à condition que la princesse embrasserait la religion catholique: mais le roi ne voulut pas accepter celte clause, et les négociations continuèrent jusqu'à la fin de l'année 1603. Clé-

(1) V. Voyage du Roy à Metz, l'occasion d'iceluy : ensemble le* sça* de resiouyssance faits par ses habitans, pour honorer Tentrce de sa Mj jesté ; Par Abraham Fabert ; Metz, 1603, in f°, carte et gravures. V. aas> But. de Meta, t. III, p. 175-177.

(2) V. Benoit, Hist. de Toul, p. 678 et 679.

meut VIII permit enfin au prince Erric de Lorraine, évéque de Verdun , d'absoudre Henri de l'excommunication qu'il avait encourue, et de le dispenser sur les degrés de consanguinité, afin qu'il pût contracter un mariage valide ; néanmoins , le souverain - pontife exigea que le roi , le duc de Lorraine et le duc de Bar s'obligeassent à user de leur influence sur l'esprit de Catherine pour l'engager à abandonner le calvinisme (1).

Le bref qui donnait à l'évèque de Verdun la faculté d'absoudre le duc de Bar ne fut expédié qu'au mois de janvier 1004, et lorsque le courrier arriva en Lorraine Catherine de Bourbon avait cessé de vivre. Elle avait souffert, pendant les derniers mois de l'année précédente , d'une fièvre causée par une tumeur, que son médecin prit pour un commencement de grossesse. Désirant beaucoup avoir une postérité, elle refusa les remèdes qu'on lui offrait, dans la crainte de nuire à son enfant ; et quand on découvrit la faute du médecin , il n'était plus temps de sauver la princesse, qui expira, le 15 février, sans avoir abjuré ses erreurs. Son corps fut placé sur un char drapé de velours noir et traîné par quatre chevaux couverts de caparaçons de la même couleur ; quatre baillis tenaient les coins du poêle ; la compagnie des arquebusiers a cheval de la garde et soixante gentilshommes précédaient le char, que suivaient le comte de Chaligny et plusieurs seigneurs, et les gardes suisses marchaient en haie sur les deux flancs du cortège. On alla dans cet ordre jusqu'à Troyes, où le corps fut reçu par un commissaire du roi et de là porté a Vendôme, pour être inhumé dans le tombeau des ancêtres de Catherine (2).

Le 29 mars, Charles III partit pour Paris, afin d'exprimer

(1) Sur toute cette affaire, v. les lettres du cardinal d*Ot»t, poaitm, et Calmai, ibid., col. 1439-14U.

(2) V. Hugo, Trailé mst. cl crit., p.

à Henri IV le chagrin que la maison de Lorraine t;proun;i ou feignait d'éprouver (4) ; car on peul attribuer à la poliûqw la démarche que fit le prince. Quant aux Lorrains, ib ae prirent pas la peine de dissimuler leurs sentiments, fcro Cal m et dit naïvement « qu'ils ne témoignèrent pas aulreoeot » de douleur à la mort de Catherine > (2) ; el ce qui le prouve c'est que le duc fut obligé de promulguer, le iè février, une ordonnance dans laquelle on trouve le passap

suivant : « Quoique le triste et lamentable événement L

» décès de feue Madame dust assez de soy-mesme énw

» voir le peuple d'en témoigner le deuil par retraite de tout » joie extérieure , si est-ce que tous n'ayant le jugement a » la prudence d'ainsy le faire > , les baillis auront soin d annoncer « aux lieux accotistumez.... que personne, de quelq* » qualité elle soit, pendant le carnaval et par tout Faa à* » décès de feue Madame, à commencer du jour de la pubh- » cation des. présentes , n'ait à parôftre , n'y aller en masca- » rade, mener feste, soit parochiale ou de nopces, nec » tambours , fifres , violons ou autres semblables instrume*. » ny danses en public, soit par chansons à voix ou avec le>- » dicts instrumens, à peine d'emprisonnement ou de peiif * arbitraire » (.").

Malgré le chagrin qu'il manifestait, le duc de Bar n'atteni; pas deux ans pour chercher à contracter un mariage valide. Marie de Médicis reine de France, qui avait eu oeeatnm d'apprécier le caractère de ce prince, l'engagea à demander Marguerite de Gonzague, fille de Vincent Ier de Gonzagor. duc de Mantoue, et d'Eléonore de Médicis. Marguerite était par conséquent nièce de la reine ; mais c'était un avanta/tr peu important, et la famille de la nouvelle duchesse n'avait

(1) V. Mémoires de B. Goillermé.

(*) V. ibid., col. iUi.

(3) V. le recueil de Châteaufort, t. (I, P IIS r-.

pas assez d'influence pour que Henri pût se flatter d'en obtenir, au besoin, des secours efficaces. Le duc de Lorraine chargea Jacques de Harlay de Champvallon , Charles- Emmanuel comte de Tornielle, Nicolas de Glcisenove el Louis Barnet , conseiller d'état , d'arrêter, avec le sieur Carlo Rossi , commissaire du duc de Mantoue , les articles du contrat. Ce contrat, malgré son étendue (4), renferme peu de clauses intéressantes, et il doit nous suffire de remarquer que Marguerite apportait une dot de cinq cent mille livres, dont les deux tiers lui demeuraient propres, et que le duc lui assignait un douaire de vingt-cinq mille livres de rente, à prendre sur les revenus du comté de Blâmont, de la seigneurie de Dcneuvre, et, si la chose était indispensable, sur les produits de la saline de Dieuze. La princesse devait de plus, après la mort de son mari, recevoir les châteaux de Blâmont et Deneuvré, avec les meubles qui les garnissaient, pour eh jouir tant qu'elle le jugerait à propos. Le contrat fut passé à Paris, dans une salle du Louvre, le 43 février (2), second anniversaire de la mort de Catherine de Bourbon ; et le pape ayant accordé , le 22 mars, la dispense nécessaire, le comte de Tornielle. premier-gentilhomme de la chambre et surintendant de la maison du duc de Bar, épousa Marguerite au nom de son maître. Le cardinal Madruccio, évéque de Trente, donna la bénédiction nuptiale ; la princesse prit ensuite le chemin de la Lorraine, mais elle n'arriva à Nancy que le 45 juin. Elle était accompagnée de sa mère et d'un de ses frères et rencontra, à mille pas de la ville, le eomte de Vaudcmont, qui éloil allé au devant d'elle avec deux cents gentilshommes. Marguerite était portée dans une chaise découverte. Elle flt son entrée par la porte Saint-Jean et fut conduite à la

(4) Il est imprimé dans Ctlmct, ibid., t. III, preuv., col. cccclxxxvjcccclxxxix.

collégiale Saint-Georges ; la milice bourgeoise, forte de neef cents hommes, était rangée en double haie dans les rues qoe le cortège devait parcourir; le canon tonnait sur les remparts, et ce fut seulement après avoir essuyé deux harangues que la princesse réussit à gagner le palais ducal. Il est bon d'ajouter que les rues étaient ornées d'arcs de triomphe, de figures et d'inscriptions faisant allusion au mariage du duc de Bar, et que le lendemain le conseil de ville, présidé par M. de Gournay, chef du conseil d'état, fut présenté à la duchesse et lui offrit, de la part de la bourgeoisie, une coupe d'âgée d'un magnifique travail et enrichie d'émeraudes (1).

Le comte de Vaudémont, troisième fils du duc de Lorraine, était marié depuis plusieurs années lorsque son frère aiot épousa Marguerite Gonzague, et il avait fait un établissement en quelque sorte plus avantageux. Jean VIII comte de Salm, mort en 4 540, avait laissé trois fils : Jean IX, qui hérita <Ju comté, Claude et Paul, lesquels se contentèrent de domaines suffisants pour leur assurer un état convenable. Paul, malgré l'illustration de sa naissance , n'avait pas une position beaucoup plus élevée que celle d'un simple noble, et il prit pour femme Marie le Veneur, dont il eut une fille nommée Christine, qui paraissait destinée à épouser uc gentilhomme. Heureusement pour elle, ses deux oncles Jean et Claude n'eurent pas d'enfants, et, après la mort de son père, elle se trouva héritière présomptive du comté de Sa 1 m. Charles III résolut dè profiter de la circonstance pour réunir ce pays aux possessions de la maison de Lorraine, et rechercha pour le comte de Vaudémont la comtesse Christine- Jean IX, le seul des trois frères qui vécût encore, donna son

(1) V. le livret intitulé : Qvœ tvnt ad XV II Cal. Jvl. An. M. DC. VI honoris ergà acta exhibitaq. aduentante primum ad vrbem Aameeémm Serenisi. MnrgaTita Strcnits. Principiê Honrici Bam Duciê coniuçt . Cliirlicu, Jean Savinc, 1608, petit in 8«. V. aussi les Mém. de B Guillcrmé.

consentement avec une grande joie, et le contrat fut passé le 13 mars 1597 (1). Jean mourut trois années après, et François fut mis en jouissance du comté de 9alm; mais celle principauté n'était pas assez vaste pour satisfaire un prince naturellement ambitieux, et, pensant que son frère Henri ne manquerait pas d'avoir des enfants qui hériteraient de la Lorraine , il forma le dessein de se procurer au dehors quelque dédommagement. Une occasion favorable oe tarda pas à se présenter. Les Vénitiens venaient de se brouiller avec le pape Clément VIII, et, craignant non seulement les foudres, mais encore les armes du pontife, ils cherchèrent un prince disposé à prendre le commandement de leur armée et capable de leur fournir des secours eflicaces. Bien que le comle de Vaudémont n'eût guère paru sur les champs de bataille, ni donné de fortes preuves de ses talents militaires, les Vénitiens lui offrirent la dignité de général de la république et • une pension de douze mille écus, i condition qu'il amènerait avec lui des troupes dont le nombre serait fixé plus tard (2). Les négociations que l'on avait entamées pour réconcilier le pape et ses adversaires traînèrent pendant cinq ou six années, et François ne fut pas immédiatement invité à remplir ses promesses; toutefois, Clément VIII en eut connaissance et laissa voir qu'elles lui déplaisaient. L'affaire du mariage du duc de Bar l'avait déjà vivement irrité, et, dès le mois de mai 1599, il n'avait pas dissimulé au cardinal d'Ossat combien la conduite de Charles III et de Henri lui avait causé de chagrin (3) ; celte fois, il adressa au duc et a ses enfants des brefs, dans lesquels, après leur avoir exprimé son mécontentement, il leur défendait d'entretenir aucun rapport avec les Vénitiens et de souleoir, de leurs conseils, de leurs soldats ou

(1) n est impnmô dans Galmet. tbid., col. eecdvj-cccdiiîj.

(2) V. Layette Etatt~(iin^muj>

(5) V. Leltr« du cardinal d'Oint (édit. d'Amelot de h Housuyt), t. Il, p. 57.

autrejnent, une puissance révoltée contre l'Eglise. Certains princes catholiques joignirent leurs instances aux menaces da souverain-pontife, et Charles commença à comprendre que son fils avait fait fausse route. Le cardinal de Lorraine, qm avait toujours désapprouvé les engagements de François, choisit le moment favorable pour agir sur l'esprit de son père, et ce dernier interdit au comte de Vaudémont de partir pour l'Italie et de faire les levées d'hommes qui avaient été convenues. Les projets du comte avaient même inspiré tint de répulsion aux Lorrains que plusieurs gentilshommes lui offrirent de se cotiser pour lui remettre, chaque année, l'équivalent de la pension due par les Vénitiens. Les choses en étaient là, et le prince se trouvait dans une singulier perplexité, lorsqu'on apprit que le pape Paul V, second successeur de Clément VIII, avait consenti à négocier, et que la paix pouvait être regardée comme prochaine (1).

Nous venons de dire que le cardinal Charles de Lorraine » contribua, pour beaucoup, à empêcher son frère de se jeter dans une entreprise qui ne pouvait avoir qu'une issue funeste.

(1) V. Calmet, ibid., t. Il, col. HiîMiîfâ. Nous devons ajouter icimv le souverain-pontife, malgré le juste ressentiment qu'il éprouvait contre la maison de Lorraine, ne craignit pas de s'adresser à Charles III dans um conjoncture assez singulière. Il voulait dépêcher un envoyé vers le m d'Angleterre Jacques Ier, afin d'obtenir quelque adoucissement à la position des Catholiques cruellement persécutés à cette époque ; et, eonjt.r l'envoyé n'aurait pas été accueilli, Charles III consentit à donner loi* même l'ombre d'une mission au représentant de Paul Y. Ce représentant fut un lorrain, Jean des Porcelets de Maitlane, plus tard évéque de TouL 11 se mit en route, en 1006, porteur de deux lettres du pape ; l'on*, adressée à l'archiprétre (supérieur des mission*), interdisait aux Catholiques toute entreprise violente contre leurs oppresseurs ; l'autre, destinée au roi, réclamait sa protection en faveur des premiers. Jactpies remit à M. de Maillane la gratification ordinaire , mais fit une réponse pea concluante. Jean Midot, qui accompagnait M. de Maillane en qualité de secrétaire, écrivit en latin une relation de cette affaire. Elle est imprimée dans Calmet, Hist., V édition, t. VII, col. lixrlxxvj. V. aussi Iingard. Histoire d'Angleterre, trad. franc., t. IX, p. 115.

et nous profiterons de l'occasion pour parler brièvement de ce vertueux prélat, dont Ja biographie appartient, do reste, plutôt à l'histoire de Metz qu'à celle de Lorraine. Il était né à Nancy, le 1er juillet 1567, et n'avait pas encore six ans lorsque le pape Grégoire XIII lui accorda l'accès à l'évéché de Metz après la mort des cardinaux de Lorraine et de Guise. Charles eut pour précepteur Cuny Alix, grand-prévôt de la collégiale de Saint-Dié, et pour gouverneur François-Jean d'Anglure ; il commença ses éludes dans l'université de Pontà-Mousson, les termina dans celle de Paris, et fut pourvu de canonicats dans les cathédrales de Trêves, de Mayence, de Cologne et de Strasbourg; mais, loin de ne voir dans les bénéfices qu'un moyen d'augmenter ses revenus, comme le faisaient trop de princes et de seigneurs, il voulut faire son stage dans ces divers chapitres , comme un simple chanoine. Le cardinal Louis de Guise étant mort à Paris le 29 mars 1578, Charles devint évèque de Metz et fut mis en possession le 18 juillet suivant; toutefois, comme il entrait à peine dans sa douzième année, l'administration spirituelle du diocèse fut partagée entre Nicolas Bousmard, évèque de Verdun, et Jean Annct, chanoine et chantre de la cathédrale de Metz. L'administration fut dévolue au jeune évèque par une bulle de Sixte V, en date du 22 août 1585 , et il vint recevoir l'hommage de ses vassaux et le serment des officiers de l'évéché. Il n'avait alors que dix-huit ans. Le concile de Trente ne lui permettant pas de remplir les fonctions épiscopales avant sa trentième année, il fut contraint de s'en décharger sur le suflragant Fournier, qui gouverna avec beaucoup de sagesse jusqu'au moment où le souverain-pontife accorda à Charles la dispense nécessaire pour pouvoir administrer lui-même.

Il obtint vers la même époque les abbayes de Saint-Victor de Paris, de Gorze, de Beaupré et de Sainl-Mihiel, et, en 1589, Sixte V le créa cardinal-diacre et chargea le camérier-

secret Decio Cavenago de lui porter la barrette. Charles U reçut dans la collégiale Saint- Georges et se rendit à Rome, en 4591, pour la remise du chapeau. Grégoire XIV lui assigna le titre de Sainte-Agathe , et le déclara lé^at

apostolique dans les évéchés de Metz, Toul et Verdun. Enfin, celui de Strasbourg étant devenu vacant, en 4592, par b mort du titulaire, Jean comte de Manderscheidt, les chanoines élurent le cardinal de Lorraine, qui fut confirmé dans celte nouvelle dignité par Clément VIII. Charles, pour ne pas partager ses soins entre différents diocèses, avait précédemment refusé le siège épiscopal de Verdun ; mais il se cnt obligé d'accepter celui de Strasbourg, afin de le conserver à l'église catholique. En effet, huit gentilshommes luthériens, qui avaient envahi une partie des biens du chapitre et se faisaient appeler chanoines de Strasbourg, avaient eu ridée de simuler une élection et de choisir pour évèque Jean- Georges, fils de l'électeur de Brandebourg. Appuyé par les Strasbourgeois, par les princes protestants d'Allemagne, et même, il faut le dire, par Henri IV (4), l'intrus se mit en possession de quelques-uns des domaines épiscopaux et chercha à s'emparer du reste. Le cardinal, grâce à la puissance de son père, repoussa les Luthériens, qui avaient enlevé plusieurs châteaux de son temporel, et l'empereur ayant offert sa médiation, on convint d'une trêve, qui se prolongea jusqu'en 4603. Lorsque Henri IV visita Metz, au mois de mars de cette année, les deux partis le prirent pour arbitre , et il proposa un arrangement qui ne fut pas approuvé par le pape. Ce fut seulement en 4604 que le duc de Wurtemberg, Frédéric, parvint à leur faire accepter une transaction, qui ne doit pas différer beaucoup de celle que le roi avait présentée. Aux termes de cette transaction, le cardinal était reconnu comme évèque de Strasbourg , mais Georges de

(t) V. De Thon, lib. CXXIX.

Brandebourg et les chanoines luthériens conservaient la plupart des domaines qu'ils avaient usurpés.

On voit par ce qui précède que le cardinal possédait d'immenses revenus. Il en fit le plus noble usage et les consacra presque exclusivement aux besoins de l'Eglise. Nous retracerons plus loin ses efforts pour hflter la réforme des ordres religieux dans les diocèses composant sa légation , et nous parlerons des succès qu'il obtint ; malheureusement une maladie très-douloureuse , et dont l'origine était déjà ancienne , l'empêcha souvent, pendant les dernières années de sa vie, de s'occuper, comme il l'aurait voulu, du gouvernement spirituel des pays soumis à son autorité. Quand il visita Rome en 4591 , il ne pouvait marcher qu'avec peine et ne supportait pas le mouvement du cheval, ni celui de la voiture, ce qui l'obligeait à se faire porter dans une litière ; en 1595, le ma), devint plus grave, et l'on consulta, mais en vain, les plus célèbres médecins de France, d'Allemagne, de Flandre et d'Italie. Comme le cardinal ressentait dans tous les membres des douleurs intolérables, que l'on doit, sans doute, attribuer à la goutte ou à un rhumatisme articulaire , on crut que ses ennemis lui avaient donné un maléfice, et le sieur de l'Orme, premier-médecin de Louise de Vaudémont, veuve du roi Henri III, soumit le malade à un traitement qui parut d'abord réussir (1). L'amélioration n'ayant pas été durable, le cardinal fit venir d'Italie quelques religieux ambrosiens, qui passaient pour fort habiles à exorciser, et les introduisit dans le prieuré de Sainl-Nicolas-de-Port , dont les biens venaient

(1) V. Lettres envoyées à Monsieur de Larivière, Conseiller et premier Médecin du Roy sur la déliuranee d'un sortilège roeslé parmy plusieurs et griefues maladies des membres corporels seulement, et par ce moyen covuert et caché plusieurs années en la personne du Sérénissime et Illustrissime Cardinal de Lorraine, Légat du S» Siège, par le sievr De Lorme, Conseiller et premier Médecin de la feue Royne Louyze Douairière de France, A présent Conseiller cl Médecin de Son Altesse et dudict sievr cardinal son Filz ; Nancy, Biaise André, (1004), in 4°.

d'être unis à la primatiale de Nancy. Charles éprouva quelque soulagement, mais demeura presqu'enlièrement perclus jusqu'à sa mort, arrivée le 24 novembre 4607. On l'inhuma dans Téglise primatiale, et le P. Léonard Pérîn, de la compagnie de Jésus, prononça l'oraison funèbre, qui fui imprimée Tannée suivante (4). Les historiens ajoutent que Charles UI fut inconsolable de la perte d'un ûls, qu'il parait avoir aimé avec prédilection, et dans les talents et les lumières duquel il avait une confiance absolue. Il le chargeait des fonctions de lieutenant-général (2), lorsqu'il était forcé de s'absenter lui-même, et il allait -fréquemment le trouver dans son appartement pour le consulter sur les affaires les plus importantes.

Henri, Charles et François ne furent pas les seuls enfants du duc de Lorraine. Claude de France, son épouse, lui donna encore six filles : Christine, Antoinette, Anne, Catherine, Elisabeth et Claude. Ces deux dernières étaient jumelles, el quelques jours après leur naissance (9 octobre 4574), la duchesse fut attaquée d'une maladie de langueur, qui la conduisit au tombeau, le 24 février 4575, dans sa trentedeuxième année. Les princesses Anne et Elisabeth vécurent peu de temps. Christine, née le 6 août 4565, fut mariée a Ferdinand 1er grand-duc de Toscane, et mourut en 4636 (3). Antoinette (4) épousa Jean-Guillaume duc de Juliers et de Clèves (5). On savait bien que ce prince avait eu l'esprit dérangé, mais on fit croire à Charles que l'accès de folie

(1) V. Meurissc, Hist. des évesques de Téglise de Metz, p. 642-652.

(2) V. Recueil de François de Neufchàleau, p. 37 ; Mémoires de l'académie de Stanislas pour 1849, p. 24 ; Archives de la famille de Widrang«. pièce datée du«25 novembre 1591.

(3) Christine avait été élevée à ta cour de France par Catherine de Médias, son aïeule. Elle eut un assez grand nombre d'enfants.

(4) Elle était née le 23 août 4567.

(5) Le contrat de mariage fat signé le 11 juin 4598; les fiançailles curent lieu, à Nancy, le 9 octobre suivant, et la princesse quitta la Lorraine le 22 avril 1599 V. le cartulaire de h bibl. publ., p. 1041 cl «iv.: Mcm. de B. Guillermé.

n'avait pas eu de suites. Aone ne larda pas à être cruellement détrompée. Lorsqu'elle arriva à la cour de Clêves , Guillaume donnait la chasse nus mouches qui volaient dans son appartement ; il refusa de quitter celle intéressante occupation et se contenta de dire à sa femme : • Bonjour, » bonjour, duchesse de Lorraine ». Sa folie n'était pas même paisible, et bien souvent la princesse fut obligée, pendant la nuit, d'appeler ses gardes pour la tirer des mains de Guillaume, qui voulait l'étrangler. Ce malheureux mourut en 1609, et sa veuve, abandonnant pour toujours un pays où elle était allée chercher une aussi déplorable existence, revint en Lorraine, décéda le 18 août 4640, à l'âge de quarantetrois ans, et reçut la sépulture dans l'église des eordeliers de Nancy. Elisabeth fut mariée, en 1594, à Maximilien fils de Guillaume II duc de Bavière, dont elle n'eut pas d'enfants. Elle vécut jusqu'en 1635(4}. Enfin, Catherine, née en 4575, prit le parti de servir Dieu dans la retraitée! la prière. Comme elle élait douée de tous les avantages de l'esprit et du corps, elle aurait pu, comme ses soeurs Elisabeth et Christine, faire un brillant mariage, et les historiens lorrains assurent même (nous ignorons s'ils disent vrai) qu'elle fui recherchée par l'archiduc qui régna plus tard si glorieusement sous le nom de Ferdinand II. Ce fut seulement après la mort de Charles III qu'elle résolut <lc se donner à Dieu, et , choisissant dans ce but un des ordres les plus sévères, elle voulut fondera Nancy un couvent de capucines, avec l'intention de s'y retirer. La princesse Antoinette, étant revenue de Cléves, pria Catherine d'ajourner l'exécution de son projet et de ne pas la quitter. Celte dernière y consentit , mais à condition qu'on lui permettrait d'habiter une petite maison voisine du couvent des Capucins, et d'où elle pouvait se rendre facilement dans leur

(1) On trouve une copie du coutral Je mariage dans le cartobir* de la bibl. publ., p. 9%é cl suiv.

t. it. 2!

église pour y assister aux offices. Ce fut alors que son frère Henri, devenu duc de Lorraine, demanda el obtint pour elle, à son insu , la coadjulorerie de Remiremont. L'abbesse Elisabeth de Salra ayant résigné ses fonctions en 46H, Catherine, qui venait de perdre sa sœur Antoinette , alla se fîierà Remiremont et prit aussitôt les mesures nécessaires pour réformer le chapitre. Nous avons parlé dans les volume* précédents de l'organisation singulière du chapitre, ainsi que des usages profanes qui s'y étaient introduits (i), et now devons ajouter que depuis le moyen-âge les abus s'élaiem accrus continuellement. On avait vu disparaître, l'uo après l'autre, les derniers vestiges de la règle de saint Benoit, et la vie des clianoinesses était presqu'entiérement mondaioe. L'abbcssc seule avait encore quelque ressemblance avec uk religieuse ; mais les droits exorbitants qu'elle revendiquait en faisaient plutôt une souveraine que la supérieure d'an collège de chanoinesses. Elle refusait de reconnaître la juridiction de l'évêque de Toul, prétendait relever immédiatement du Saint-Siège, faisait porter devant elle, pendant les processions, la crosse et le pallium (pièce de soie violette destinée à couvrir le grand-autel) , et obligeait le diacre et le sous-diacre à quitter le célébrant pour venir la chercher daas sa stalle et la conduire à l'offrande (2). En même temps, on avait laissé s'établir des cérémonies bizarres et contraires à la majesté du culte catholique. Telle était particulièrement la coutume de promener dans l'église, le dimanche des Rameaux, un âne qui portait un mannequin représentant Notre Seigneur Jésus-Christ.

La nouvelle abbesse , sans se laisser intimider par la résistance d'une partie de son chapitre, opéra sur-le-champ les réformes pressantes, imposa des pénitences plus ou moins sévères à quelques chanoinesses et supprima la ridicule

(1) V. t. Il, p. 391 et 392, t. III, p. 206 et 207.

(2) V. Calmel, Notice, t. Il, col. 959-961.

cérémonie qui vient d'être mentionnée. En même temps, elle s'adressa au pape Paul V, et, convaincue de l'impossibilité de relever à Remiremont la régie de saint Benoit , elle obtint du souverain-pontife la suppression de l'office bénédictin et son remplacement par la liturgie romaine. Sur la demande de Catherine, le pape chargea l'archevêque de Gorinlhe, suffragant de Besançon ; l'évêque de Tripoli, suffragant de Strasbourg, et l'évêque de Toul de se rendre à Remiremont, de procéder aux enquêtes nécessaires et de lui adresser un rapport sur l'état du chapitre. JLes trois commissaires remirent au souverain-pontife , en novembre 1613, un cahier contenant le résultat de leurs investigations et prouvant (ce que l'on savait, du reste, fort bien) que la règle de saint Benoit avait, dans l'origine, été suivie à Remiremont. Les chanoinesses, qui ne voulaient pas se soumettre, alléguèrent que les commissaires n'avaient pas procédé à l'enquête avec impartialité ; et le pape, désirant agir dans cette affaire avec toute la douceur possible , consentit à ne donner aucune suite à leur rapport, et confia au prélat qui remplissait les fonctions de nonce apostolique à Lucerne le soin de visiter le chapitre et de prendre les mesures qu'il jugerait indispensables. Le nonce séjourna plusieurs mois à Remiremont , fit une nouvelle enquête et publia enfin un règlement composé de cinquante-quatre articles. Le règlement disposait que les chanoinesses prononceraient les vœux de chasteté et d'obéissance ; que la nomination aux cinq dignités du chapitre appartiendrait à l'abbesse, et que celle-ci, pour rappeler que la règle bénédictine avait été observée autrefois à Remiremont, en ferait profession dans la forme déterminée par le souverain- pontife. Les articles furent lus, en présence du chapitre, le 40 juillet 1644 (1); mais lorsqu'on entreprit de

(1) Urt extrait de ce règlement se trouve dam le recueil d'anciennes ordonnances publié par François de Neufchàteau, p. 130 et 131.

les meltre à exécution , on rencontra une résistance à laquelle on ne s'était pas attendu. Le commissaire apostolique voulut, de concert avec l'abbesse, faire placer des portes au bâtiment que Ton appelait le cloître; ces portes furent amenées, et on allait les attacher à leurs gonds, lorsqu'une populace furieuse, excitée par quelques-unes des chanoinesses , se précipita sur les ouvriers, les dispersa et mit les portes en pièces. Les autres articles ne furent pas mieux observés que celui dont nous parlons ; les dames se pourvurent auprès du pape, soutenant que le nonce n'avait pas montré plus d'impartialité et de prudence que les premiers commissaires; puis, voyant que de pareilles réclamations n'obtenaient pas beaucoup de faveur, le chapitre supplia te duc Henri lui-même de modérer la fougue de sa sœur et de ne pas lui permettre de porter le trouble dans l'église de Remiremont. Le ressentiment contre Catherine était poussé au point que deux chanoinesses conçurent la pensée de la faire périr. Comme elles n'osaient ou ne pouvaient recourir à un moyen violent, elles résolurent d'employer l'envoûtement, pratique usitée quelquefois au moyen-âge, et qui consiste à modeler une figure en cire représentant la personne dont on veut se débarrasser, et à percer la statuette , à l'endroit du cœur, avec une longue aiguille ou un poignard. Certaines personnes regardaient le procédé comme infaillible, et une des deux chanoinesses essaya d'engager un individu qui passait pour être un peu magicien à tenter l'aventure. D donna avis de la proposition à l'abbesse elle-même, et la coupable s'enfuit et ne reparut jamais; néanmoins, If mauvais succès ne découragea pas la complice de cetie malheureuse ; mais elle fut également trahie par un nommé La Mothe, auquel elle s'était adressée parce qu'il était « habitué à de semblables homicides > ; et Catherine, portant la charité jusqu'à l'héroïsme , pria le duc de renoncer à l'information que l'on avait entamée, et ne témoigna

jamais aucune mauvaise volonté contre la chanoinesse (1).

La mansuétude de l'abbesse ne put désarmer les dames du chapitre, et comme elles appartenaient presque toutes à l'Ancienne Chevalerie ou à la catégorie des pairs-fieffés, elles trouvèrent moyen d'intéresser la noblesse à leur querelle. Aux états de 1619, Tordre nobiliaire fit au duc des représentations si vives et si menaçantes contre les entreprises de sa sœur, que ce prince, ami de la concorde et de la tranquillité, ne négligea rien pour persuader à Catherine d'abandonner ses projets de réforme. La princesse, voyant qu'elle ne gagnait rien ni par la force, ni par la douceur, n'insista pas davantage pour faire adopter le règlement de 1614, et, en conservant le titre d'abbesse, elle résolut de fonder à Remiremont un couvent de bénédictines, où elle pourrait se retirer et pratiquer, à son aise, la règle de saint Benoit. Les constructions, commencées en 1024, avaient déjà atteint une certaine hauteur, lorsque des individus, soldés par plusieurs chanoinesses, profilèrent des ténèbres de la nuit pour renverser les murailles du nouveau monastère. Catherine se plaignit à Henri, qui lui conseilla de quitter Remiremont et de bâtir à Nancy le monastère qu'elle désirait habiter. La princesse écoula l'avis de son frère , acheta dans la ville neuve un vaste terrain situé entre les rues Saint-Nicolas et Saint- Dizier et y fonda un monastère, qu'elle appela l'abbaye de Notre- Dame-de-Consolation, et où l'on devait observer la règle bénédictine dans toute sa rigueur (2).

Nous aurons encore occasion de parler de Catherine, lorsque nous arriverons au règne de Charles IV ; mais il est maintenant nécessaire de remonter aux dernières années du XVIe siècle, pour retracer les tentatives que l'on fit en Lorraine afin

(1) V. Eloge de Madame Catherine de Lorraine, abbease de Remiremont , par Dom Alexandre Royer, ms.

(2) V. Calmet, Hist., 1" édition, t. III, col. 133-162; Bibl. lorr., col. 219-252; Lionnoia, Hist. de Nancy, t. III, p. 151-153.

de réformer les ordres monastiques , tentatives auxquelles se rattachent les luttes de la princesse contre le chapitre de Remiremont. La vie du cloître, si relâchée au commencement de ce siècle, achevait de perdre le peu de régularité qu'elle avait conservé jusque-là, et le chanoine anonyme déjà cité, qui vivait dans les premières années du XVIIe siècle et qui avait vu l'ancien étal de choses, en trace un affligeant tableau : « Les

> religieux, dit-il, faisoient peu ou point de profession, sinon » extérieurement, portant un scapulaire et la tonsure de » religieux seulement; au reste, estoient semblables aux

> séculiers, mangeant chair es jours permis de l'Eglise ; réci- » toienl encore en plusieurs lieux les heures à l'usage de saint a Benoist ; aultres avoient pris l'usage de Rome ; tellement que » les convents estoient plustost pour recevoir les enfans

> (comme il semblent) à la décharge des maisons, que pour estre » religieux... » (4). Lorsque le cardinal de Lorraine voulut travailler sérieusement à la réforme des Bénédictins dans les évêchés de Metz, Toul et Verdun, qui composaient, comme on Ta dit, le territoire de sa légation, il éprouva un embarras sérieux : ce fut l'impossibilité de rencontrer en Lorraine un seul moine qui eût pratiqué ou vu pratiquer la règle de saiot Benoit. Il apprit enfin que les abbayes de Trêves , et particulièrement celle de Saint-Maximin , ne méritaient pas les reproches que l'on adressait à celles de notre pays, et il pria l'abbé de ce dernier monastère de lui envoyer deux de ses religieux. On les mit dans le prieuré Notre-Dame de Nancy, où Ton avait transféré le titre abbatial de Saint-Martin de Metz, et le cardinal destina cette maison à devenir la pépinière des nouveaux bénédictins ; mais cet essai ne fut pas heureux; il ne se présenta pas de novices, et l'un des deux religieux ayant été choisi pour abbé de Saint-Avold, rentre- Il) V. le mémoire du chanoine anonyme, dans Calmel, Notice, t. Itcol. 68.

prise échoua complètement. Le cardinal résolut alors de réformer l'abbaye de Saint-Mihiel, qui lui paraissait admirablement placée pour devenir le chef-lieu de la congrégation, et il chargea quelques-uns de ses conseillers de se rendre à Saint-Mihiel pour y donner communication de son projet. Malheureusement; le secret fut mal gardé, et lorsque les envoyés arrivèrent, ils trouvèrent la communauté sous les armes et furent charitablement avertis que, s'ils faisaient un pas de plus, ils allaient recevoir une décharge. En présence d'une déclaration aussi peu rassurante, le légat tourna ses regards d'un autre côté et désigna pour séminaire de la réforme future l'abbaye de Saint- Vanne , qui était dans une ville épiscopalc, que l'on pouvait par conséquent surveiller avec facilité, et dont les habitants n'avaient pas donné de scandales. Le prince Erric, évêque de Verdun, abbé coramendatairc de Saint-Vanne, entra dans les vues du cardinal et réunit, dans son palais, une assemblée composée d'ecclésiastiques et de religieux estimables, afin de chercher les moyens de rendre à l'ordre de saint Benoit son ancienne splendeur. Ils furent tous d'avis que Ton ne devait pas songer à prescrire la pratique d'une règle que personne ne connaissait plus , et qu'il fallait se borner à demander aux moines de Saint- Vanne l'observance des vœux « et une vie honneste ».

Ces différentes tentatives du légat n'étaient pas les premières qu'il eût faites pour réformer les ordres de saint Benoit et de saint Augustin. Pendant son séjour à Borne, en 1591, il avait reçu du pape Grégoire XIV l'invitation de s'occuper de cette affaire avec sollicitude et sans retard ; mais divers obstacles ne lui avaient pas permis de mettre immédiatement la main à l'œuvre. Ce fut seulement en i î>95 qu'il put y songer d'une manière sérieuse, et il convoqua, à cet effet, un chapitre des abbés et des prieurs bénédictins dont les maisons étaient comprises dans les diocèses de Metz, ^TouI et Verdun. Il ne vint pas à celte réunion plus de quatre abbés

cl de quatre prieurs; néanmoins, comme ils étaient animés de bonnes intentions, ils résolurent, après avoir entendu le commissaire du légat, de former une congrégation particulière, selon le vœu du concile de Trente. Ils choisirent sur-le-champ pour président et visiteur Doui Jacques de Tavagny, abbé de Saint-Epvre, et ils dressèrent trente-six statuts ayant pour but de rétablir la régularité dans leurs monastères. Malheureusement, cette velléité de réforme n'eut pas de suites; Dom Jacques de Tavagny mourut l'année suivante, et les Bénédictins ne purent s'entendre pour l'élection de son successeur. Peu à peu les statuts de 1595 tombèrent en désuétude, et les abbés qui n'avaient pas assisté à l'assemblée convoquée par le légat, notamment les abbés de Saint-Arnould , Saint- Clément, Saint-Vincent et Saint-Symphorien de Metz refusèrent d'introduire dans leurs maisons la demi-réforme décrétée par leurs confrères.

Les efforts du cardinal de Lorraine pour améliorer la discipline des chanoines-réguliers de Saint-Augustin n'eureot pas un meilleur succès. Les abbés et les prieurs, réunis i Nancy, dans le couvent des Cordcliers, au mois de juillet 1595, consentirent à former une congrégation, choisirent pour président et visiteur triennal Jean Marius, abbé de Saint- Pierremont, et rédigèrent un règlement, dont l'application aurait suffi pour faire disparaître les abus les plus criants; mais il en fut de ce règlement comme de celui des Bénédictins ; on ne l'observa pas ou on l'observa mal, et les résultais de l'assemblée de 1595 furent tout-à-fait insignifiants (1).

Le moment approchait cependant où les anciens ordres religieux allaient accepter une réforme véritable, et la gloire de l'accomplir, refusée à un prince de l'Eglise, au fils du plus grand souverain qui ait régné sur nos pères , était réservée i

(1) V. Calmet, llisl., t. III, col. 127-155. Nous suivons cet écrivain, qui a travaillé sur d'excellents mémoires.

de simples religieux, à des moines bien obscurs. Le premier ■ est le bénédictin Didier de la Cour. Lorsque le prince Erric voulut, de concert avec le cardinal, rétablir à Saint-Vanne l'empire de la règle, il engagea les religieux à élire prieur claustral Dom de la Cour, qui était profés de ce monastère. Us s'empressèrent d'accéder à la proposition, dans l'espérance que Didier la repousserait, et il ne manqua pas effectivement de refuser une dignité, dont il se croyait indigne ; mais deux jésuites, dans les lumières desquelles il avait confiance, lui firent un crime de déserter le poste auquel Dieu l'appelait, et il donna, malgré lui, son assentiment.

Cet humble religieux était né, en 4550, à Monzéville, près de Verdun; il appartenait à une famille noble; toutefois, son éducation fut extrêmement négligée , et il avait déjà dix-sept ans lorsqu'on l'envoya à Verdun pour y faire quelques études. Il fréquentait volontiers l'église abbatiale de Saint- Vanne, et l'idée lui vint d'y faire profession de la vie monastique ; on l'admit en qualité de novice ; néanmoins , comme il ne savait pas le latin , on n'eut aucune considération pour lui et on le lui témoigna en mille circonstances. Deux anciens religieux eurent pitié de ce vertueux jeune homme, lui enseignèrent les éléments de la langue latine et obtinrent qu'il irait demeurer à Pont-à-Mousson pour y suivre les cours de l'université. Il fit des progrès rapides , reçut Tordre de la prêtrise et se livra à la prédication avec un grand succès. De retour à l'abbaye de Saint- Vanne, on lui confia la charge de maître des novices, et il se mit en devoir de former une génération de moines plus réguliers que les anciens. Leurs exemples et leurs discours ayant paralysé ses efforts, il saisit avidement une occasion qui se présenta de quitter le monastère et se rendit à Rome, en " 1587, pour travailler secrètement à la révocation du décret qui avait uni la mense abbatiale de Saint* Vanne à la crosse épiscopale de Verdun. L'évéque de celle ville , instruit enfin des démarches du P. de la Cour, le fit rappeler, et ce dernier,

ne voulant pas rester dans une maison aussi mal réglée, demanda l'autorisation de se retirer dans l'ermitage de Saint- Christophe, prés de Rarécourt, et y séjourna pendant boit mois , partageant son temps entre la prière , la lecture ci le travail des mains ; se nourrissant de pain noir , et couchant sur la voûte de la chapelle, car il n'y avait pas même de cellule pour Termite. Quelques jésuites, étant allés lui faire visite , le prièrent de sortir de ce lieu , où il n'était pas en sûreté à cause de la guerre, et ils l'exhortèrent, s'il ue pouvait en conscience demeurer avec ses confrères, à passer dans uo ordre renommé pour sa sévérité. Didier prit ce parti et entra dans le couvent des minimes de Verdun, où il fut reçu avec empressement. Il parut d'abord satisfait de sa nouvelle position, mais il se reprochait d'avoir si facilement desespéré d'établir la réforme dans l'abbaye de Saint-Vanne, et, ne réussissant pas à vaincre ses scrupules, il retourna dans ce monastère vers la fin de 4590.

Peu d'années après, il fut, comme nous l'avons dit, élevé aux fonctions de prieur claustral, et ou se mit à travailler au rétablissement de la discipline. Les ecclésiastiques les pins recommandables, consultés par le prince Erric, furent d'avis, comme la première fois, de ne pas exiger que l'on observât la règle à la rigueur. Le prieur ne partagea pas leur sentiment cl insista pour que Ton écartât toute mitigation. Il ne fut pas écouté ; on résolut de ne pas pousser les choses à l'extrême, et on fut bien désappointé quand on vit les religieux refuser de se soumettre et d'accepter les demi-réformes que l'on essayait d'introduire parmi eux. Les Jésuites firent de vains efforts pour les engager à céder, et, après bien des négociations , on adopta le plan de Dom de la Cour, qui consistait à laisser les auciens bénédictins tels qu'ils étaient et à n'imposer la pratique de la règle qu'aux novices. Les Jésuites, qui avaient promis d'en envoyer vingt-quatre, en fournirent quatre seulement , cl ce fut avec cette poignée de jeunes gens

que le prieur entreprit un aussi grand ouvrage. Les vieux religieux , les magistrats et les bourgeois ne négligèrent rien pour entraver un pareil projet; mais, malgré tous leurs efforts, les novices persévérèrent, et, le 20 janvier 1600, l'évèque reçut leur profession, celle du prieur et celle de Dom Biaise Valtier, prieur de l'abbaye de Saint-Airy, qui avait abandonné son monastère pour s'associer a une œuvre qu'il regardait comme inspirée par Dieu même. De nombreux postulants vinrent promptcment se ranger sous la directioo de Dom Didier, et la réforme fut consommée dans l'abbaye de Saint- Vanne.

Un si heureux succès inspira au prince Erric l'idée d'établir le même régime dans l'abbaye de Moyen-Moutier, dont il était aussi abbé commendataire. Ayant reçu de Rome les pouvoirs nécessaires, il installa à Moyen M ou lier Dom Claude François, profès de Saint- Vanne, et trois autres religieux, qui partagèrent la mensc conventuelle avec les habitants du monastère. Bientôt après, les deux petites communautés formèrent une congrégation et adoptèrent la liturgie des bénédictins du Mont-Cassin, dont elles avaient pris les règlements pour modèle. Elles députèrent à Home Dom Pierre Rozet, pour demander que le souverain-pontife créât une congrégation comprenant non seulement les abbayes de Saint- Vanne et de Moven-Moiitier, mais encore toutes les abbayes lorraines décidées à embrasser la réforme, et qu'il leur permit d'appliquer les statuts en usage au Mont-Cassin, à l'exception cependant de celui qui ne permettait d'élever aux degrés de supériorité que les profès ayant déjà passé sept ans dans la congrégation ; attendu qu'il serait impossible d'y trouver les sujets convenables. Le pape Clément VIII s'empressa d'accorder, le 7 avril 160i, la faveur que l'on sollicitait, en érigeant la nouvelle congrégation sous le titre de Saint* Vanne et de Saint-Hidulphc (l);et on- assembla un chapitre-gé-

(t) Ou Hniuir

néral, dans lequel on élut pour président Dom Didier de la Cour, et pour visiteur Dom Pierre Rozet.

L'année suivante, le cardinal de Lorraine reçut un bref du pape Paul V, qui lui prescrivait de visiter les monastères situés dans le territoire de sa légation, et l'annonce de cette visite causa une grande émotion dans les abbayes bénédictines. Les unes, telles que Senones et Saint-Airy, résolurent de demander leur union à la congrégation de Saint- Vanne; d'autres abbayes, et particulièrement celle de Saint-Epvre, amusèrent le cardinal par de belles promesses; les reJ/gieui de Saint- Vincent de Metz annoncèrent qu'ils allaient postuler leur sécularisation, afin d'avoir la conscience en repos; d'autres enûn, imitant l'exemple de leurs confrères de Saint- Mihiel, se préparèrent à lutter et ne> dissimulèrent pas leur projet de se retirer en France et de se placer sous la protection du roi.

Le cardinal, fortement secondé par les réformés, parvint â triompher, au moins en partie, de ces obstacles. Afiiyie ne pas laisser augmenter le nombre des récalcitrants, il interdit de recevoir des novices dans les maisons qui n'avaient pas

adopté la' réforme, et d'admettre à la profession ceux que ces maisons renfermaient déjà. Ensuite, il tourna ses efforts contre l'abbaye de Saint-Mihiel, qu'il regardait, avec raison, comme la plus relâchée et la plus séditieuse ; il ne rencontra pas toutefois la résistance qu'il redoutait ; car les moines, perdant courage au moment décisif, déclarèrent qu'ils consentaient à ce que les religieux réformés entrassent dao> le monastère, pourvu qu'on laissât aux anciens de quoi vim convenablement. On accorda aux derniers ce qu'ils demandaient ; la mense conventuelle fut partagée, et les premiers occupèrent l'abbaye , le 10 février 160G. Les choses se passèrent à peu prés de la même manière à Longeville,à Saint-Avold et dans différentes abbayes, qui adoptèrent U réforme les années suivantes. Ce fut à cette époque que If

cardinal de Lorraine essaya de fonder à Nancy un monastère " de Tordre de saint Benoit , pour remplacer le prieuré Notre- Dame, dont il avait donné les biens à la Primatiale ; la création en fut autorisée par le pape Paul V, au mois de janvier 4607; mais divers événements empêchèrent cette maison de prendre le développement qu'elle devait recevoir, et elle ne fut complètement et définitivement organisée que sous le règne de Léopold.

Nous ne voulons pas abandonner ce qui regarde les origines de la congrégation de Saint* Vanne et de Saiut-Hidulphc sans rappeler qu'elle donna naissance à la célèbre congrégation française de Saint-Maur, à celle de Cluny, etc. Dom Didier de la Cour alla lui-même à Paris, en 4612, avec quelques-uns de ses moines les plus fervents, pour jeter les fondements de l'établissement nouveau ; il apprit à connaître dans cette ville Dom Laurent Bénard, prieur du collège de Cluny, qui voulut devenir un de ses disciples; et, au mois de mai 1618, le chapitre-général de Saint- Vanne , assemblé dans l'abbaye de Saint-Mansuy, décida que les monastères français formeraient une congrégation séparée, et chargea Dom Bénard d'exécuter l'entreprise, qu'il conduisit a bonne fin, avec le secours de plusieurs membres de la congrégation de Saint- Vanne aussi distingués par leurs lumières que par leurs vertus (4).

L'exemple donné par les Bénédictins produisit les fruits les plus abondants. Les religieuses du même ordre, qui , nous devons le dire, ne s'étaient pas autant écartées de la régularité, se montrèrent jalouses des religieux réformés ; elles s'efforcèrent de marcher sur leurs traces , même de les dépasser, et bientôt les bénédictines de Vergaville et de Juvigny pratiquèrent avec joie ce que leur règle avait de plus austère et de plus humiliant (2).

(1) V. Colroet, ibid., col. 133-U8.

(2) V. idem, ibid , col. 163 et 16i.

Pendant que l'on travaillait à la régénération des Bénédictins, le P. Servais Lairuels entreprenait celle des Prémontrés. Ces chanoines n'avaient pas, selon la remarque de Dom Calmet, moins besoin des remèdes que Ton appliquait aux ordres religieux. Leurs monastères élaient, pour la plupart, construits dans des solitudes, et l'isolement n'avait pas peu contribué a y introduire tous les désordres que l'on signalait ailleurs, et qui avaient pour sources principales l'oisiveté et l'ignorance. . Le P. Lairuels n'était pas né lorrain , mais il était moine de Saint- Paul de Verdun, et notre pays fut le principal théâtre de son zèle. 11 avait fait profession en 1580, avait étudié à Verdun, à Pont-à- Mousson et à Paris, et avait reçu , du général de Prémontré la mission de visiter quelques-uns des monastères de l'ordre. Il vint un jour, avec cette intention, à Sainte- Marie-au-Bois , près de Pont-à-Mousson ; et le P. Daniel Picart, qui en était abbé, charmé des manières et des discours du visiteur, l'engagea à se fixer dans ce lieu et le choisit pour son coadjuteur (1599). Devenu abbé en 1600, le P. Lairuels s'occupa de la réforme de son monastère , rédigea des statuts qu'il fit observer rigoureusement , et les présenta au général qui les revêtit de son approbation. Ce fut alors que le réformateur, abandonnant les vieux bâtiments de Sainte-Marieau-Bois, qui sont, comme leur nom l'indique, situés au milieu des forêts , transféra son abbaye dans la ville de Pontà-Mousson , afin qu'il fût loisible aux novices et même aux religieux de suivre les cours de l'université. Les abbés de Juslemont et de Salivai imitèrent celui de Sainte- Marie , et leur exemple allait lui-même rencontrer des imitateurs , lorsque plusieurs prémontrés , qui ne voulaient pas se soumettre, prétendirent, pour cacher leur lâcheté, que les statuts rédigés par le P. Lairuels contenaient différentes prescriptions contraires à la règle. Le P. Gousset, général de l'ordre, prit inutilement le parti des réformés; la lutte fut longue et périlleuse, et ce fut seulement en 1629 que ceux-ci

obtinrent une sentence du pape Urbain VIII, qui les maintenait dans la jouissance des nombreuses maisons où la discipline avait été rétablie (1).

Nous retracerons dans le chapitre suivant d'autres efforts, non moins heureux, qui furent faits par le B. Pierre Fourier pour amender les chanoines-réguliers de Lorraine; mais nous ne pouvons nous dispenser d'ajouter que les dernières années du XVIe siècle et les premières du XVIIe virent naître, dans notre pays , une foule de couvents appartenant à divers ordres. Jean de Lénoncourl, grand-maître de l'hôtel et bailli de Saint-Mihiel, fonda, en 4588, dans le village de Serres une maison de minimes, la première que cet ordre ait possédée en Lorraine (2). L'évêque Pseaume les avait introduits à Verdun dès Tannée 1 575, et ils bâtirent un vaste monastère à Nancy, aussitôt après la création de la ville neuve. Les Capucins, qui avaient construit un couvent dans la même ville et à la même époque, se fixèrent peu de temps après à Remiremont et dans d'autres lieux plus ou moins importants (5).

Les évéques de Metz, de Toul et de Verdun n'avaient pas attendu la fin du XVIe siècle pour rétablir la régularité dans le clergé séculier, et c'est en donnant eux-mêmes l'exemple de toutes les vertus ecclésiastiques, qu'ils étaient parvenus à inspirer aux curés l'amour de leur état et le zèle pour la maison du Seigneur. L'église de Toul eut le bonheur d'être gouvernée, pendant plus d'un demi-siècle, par des prélats d'un grand mérite. Il faut d'abord nommer Pierre du Châtelel, qui siégea de 1565 à 4580. 11 eut pour successeur Charles de Lorraine, cardinal de Vaudémont , fils du prince Nicolas qui

(1) V. idem, ibid., col. U9-152.

(2) V. idem, Notice, t. Il, col. 488.

(3) V. Benoit Picart, Sinopsû historié* , cronologica et topographica orttts et progressif ordin» scraphici apud Lotaringos, passim.

avait, comme on Ta vu, administré les deux duchés pendant la minorité de Charles III. Il fit ses études à Pont-à-Mousson et montra tant de vertus, dès sa jeunesse, que le pape Grégoire XIII lui envoya le chapeau de cardinal, avant même qu'il fût parvenu à sa dix-neuvième année. En 1580, il devint évêque de Toul, et le souverain-pontife l'autorisa à se faire sacrer, quoiqu'il eût seulement vingt-un ans. Le cardinal tâcha d'imiter dans toute sa conduite l'illustre archevêque de Milan Charles Borromée, avec lequel il était» relation ; « il visita, dit l'historien de Toul , ses paroisses » avec une diligence et une exactitude qui étaient d'un » évèque consommé ; il bannit tout le faste de sa maison ; » rien n'y paroissoit plus modeste, et il y vivoit d'une façon » plus retirée que les religieux dans leur cloître ; il y entre- » tenoit quatre jésuites, dont il se servoit dans le gouveroe- » ment de son diocèse; il tint plusieurs synodes, dans » lesquels il fit tous les règlements nécessaires pour rétablir » la discipline ecclésiastique parmi les ministres de l'autel ; » et sa plus forte passion éloit que la sainteté de leur vie » répondit à celle de leur ministère. Il seroil à souhaiter » qu'on eût recueilli tout ce que le zèle fit faire à ce cardinal » pour l'éducation et l'instruction de ses diocésains; tout » prêchoit dans ses actions , et ses peuples trouvoieni » en lui un parfait miroir de la piété chrétienne. » En 15S3, il engagea le chapitre de son église et la bourgeoisie de Tool à se rendre , avec lui, en pèlerinage dans l'église de Saint- Nicolas— de-Port , pour obtenir de Dieu , par l'intercession du saint évéque de Myre , la disparition des fléaux 'dont l'Europe était accablée. Le 16 août, la procession sortit de li cathédrale de Toul et alla se reposer à Chaligny , sous des tentes que le duc de Lorraine avait fait préparer , ainsi que différentes sortes de rafraîchissements. On se remit en route le lendemain matin , et on arriva de bonne heure à Saint- Nicolas. Les religieux ouvraient la marche ; ils étaient soif»

des chanoines portant des chapes magnifiques, et précédant le cardinal , qui était environné d'une multitude d'ecclésiastiques séculiers; enfin, les bourgeois de Toul s'avançaient sur deux files, et les gardes de la ville étaient placés sur les flancs du cortège, pour prévenir la confusion. Le cardinal officia lui-même, adressa au clergé et au peuple un discours pathétique, et fit baiser à chacun la relique de saint Nicolas. Le même jour , la procession reprit le chemin de Toul , et cette fois Pévêque était escorté d'un grand nombre de gentilshommes lorrains, qui étaient accourus pour le voir et pour l'entendre. En 4584, il permuta son évèché contre eelui de Verdun, devenu vacant par la mort de Nicolas Bousmard ; mais le souverain-pontife , ne voulant pas instituer, à cause de sa jeunesse, le candidat qu'on lui avait présenté pour le siège de Toul , confia l'administration du diocèse au cardinal de Vaudémont; et on peut deviner ce que notre patrie aurait dû à la sagesse et aux lumières de ce prince de l'Eglise, si une mort prématurée ne l'avait enlevé , le 29 octobre 1 587 , à l'âge de vingt-sept ans.

Les chanoines de Toul s'étant réunis, peu de temps après, pour élire un évéque, le duc de Lorraine les pria, d'une manière qui ressemblait à un ordre , de nommer Christophe de la Vallée , gouverneur du prince Erric. Le chapitre ne se rendit pas au désir de Charles III et ajourna l'élection. Le duc ayant alors donné aux chanoines l'assurance qu'il leur laisserait toute liberté , ils s'empressèrent de choisir Théodoric Thiriet, chantre de la cathédrale et officiai de Févèché. Charles n'avait promis au chapitre de ne pas se mêler de cette affaire que dans l'espérance d'obtenir ce qu'il avait demandé ; il ne vit pas plustôt ses prévisions trompées , qu'il s'adressa au pape et le supplia d'accorder l'évèché à Christophe de la Vallée, qui était un ecclésiastique fort recommandante. Sixte V s'empressa d'y consentir ; le prélat se mil en possession au mois de novembre 1589, et, malgré quelques

discussions avec les chanoines , il administra le diocèse arec tant de prudence qu'il ne laissa dépérir aucun des ouvrages de ses prédécesseurs (1). Il réussit même dans une entreprise où avait échoué le cardinal de Vaudémont. Ce dernier avait, en 4584, fait observer aux chanoines qu'il était urgent d'adopter la liturgie romaine ; mais ceux-ci avaient refusé de se prêter aux vues du cardinal et avaient allégué que les litres toulois ne rentraient pas, à raison de leur ancienneté, dans la classe de ceux qui avaient été proscrits par le concile de Trente. Christophe de la Vallée fut plus heureux et confia le soin de corriger le bréviaire de Toul aux jésuites de Pont-à- Mousson; le P. Fronton du Duc et un autre père furent chargés de ce travail par le recteur, et le nouveau bréviaire fut imprimé à Pont-à-Mousson , en 1595, par Etienne Marchant (2).

Nous avons déjà nommé les prélats qui occupèrent le siège épiscopal de Verdun pendant le demi-siècle que nous venons de parcourir. Le plus illustre fut, sans contredit, Nicolas Pseaume, qui lutta avec tant de courage et de constance contre l'hérésie calviniste et parvint à en préserver presque complètement son diocèse. Les talents de Pseaume furent admirés au concile de Trente, et il mourut comme un saint , le 10 août 1575, après avoir légué à sa cathédrale de riches tapisseries, de l'argenterie et sa bibliothèque, dans laquelle il s'était plu à recueillir une foule de livres rares. Nicolas Bousmard et Charles de Vaudcmont marchèrent sur ses traces -, et Nicolas Boucher, qui devint évèque en 1587, était un prélat de mœurs sévères et d'une capacité peu commune. Après sa mort, arrivée en 1595, le pape Clément VIII lui donna pour successeur le prince Erric de Lorraine, frère consanguin du cardinal

(1) V. Benoit, Hist de Toul, p. 650-684.

(2) V. Recherches histor. et bibliogr. sur les commencements de l'imprimerie en Lorraine , par M. Beaupré, p. 208 et 209.

de Vaudémont, malgré l'opposition des chanoines, qui avaient élu le sieur de Rambervillers, l'un d'cntr'eux. Ils finirent par se soumettre, et Erric prit possession de I'évéché, qu'il ne conserva, du reste, pas très-longtemps. En 4596 , il se rendit à Rome pour prier le souverain-pontife de lui permettre de quitter son siège épiscopal et d'entrer dans la compagnie de Jésus. Clément VIII s'y opposa, fît observer que le jeune prélat pourrait faire beaucoup plus de bien en qualité d'évèque de Verdun que comme simple religieux , et le renvoya dans son diocèse. Il obéit et se livra tout entier à l'administration , sans négliger , comme on l'a dit, de travailler à la réforme des ordres monastiques. Il n'avait toutefois pas renoncé au projet de résigner son éveché , et ayant fait un nouveau voyage à Rome, en 4609, il obtint du pape Paul V l'autorisation de signer sa démission. Il remit, l'année suivante , tous ses bénéfices à son neveu Charles de Lorraine , fils du comte de Chaligny, se retira à Nancy, mourut en 4623, et fut inhumé dans le couvent des capucins de Varangévilte, qu'il avait fondé (4).

Les prélats qui, à l'exemple du prince Erric, donnèrent leurs soins à la réforme des Bénédictins, des Prémontrés et des Chanoines-Réguliers, et les saints religieux auxquels Dieu avait réservé la gloire de mener à bonne fin cette entreprise difficile, avaient été élevés, pour la plupart, dans l'université de Pont-à-Mousson, et ils trouvèrent de précieux auxiliaires parmi les professeurs de cet établissement, dont la prospérité augmenta sans cesse pendant les dernières années du XVIe siècle et les premières du XVII*. À la rentrée de 4594, on y vit jusqu'à neuf cents étudiants, sans compter les élèves des facultés de droit et de médecine, et le poète Pantaléon Thévenin de Commercy s'exprimait, quelques années auparavant,

(t) Il voulut être enterré revêtu de ïhabit de cet ordre. V. Roussel , Hist. de Verdun, p. i3i-502.

de la manière suivante, dans une dédicace adressée à Charles III : « L'université de Pont-à- Mousson est jà pour le bref • temps de sa fondation tant célèbre et fleurissant, qu'il n'y a

> académie en Allemaigne, ny ceste ancienne et fameuse » université de Cologne mesme, ny en France (excepté celle » de Paris), qu'en fréquence de bonnes leçons, tant en huma-

> nité et philosophie que théologie et loix , et affluée de dis- » ciples , tant du pays et du lieu que d' Allemaigne et autres » régions circon voisines, elle ne surmonte et désavance. De » sorte que nous pouvons à bon droit usurper ce de quoy se » vantoyent les anciens latins, In Latium sprtli* Académie » migrât Athenis, et dire Mousonium spretis Academia rot-

> grat jichivii... (1). »

En 1603, l'université avait quinze cents élèves, non compris les étudiants en droit et en médecine, et la consommation du papier , tant pour les écritures que pour les thèses et les impressions, était devenue si considérable, que l'on établit une papeterie à peu de distance de Ponl-à-Mousson , entre les villages de Blénod et de Jezainville (2). Quelques-ans des prinees lorrains, notamment les cardinaux Charles de Vaudémont et Nicolas-François , ne rougirent pas d'aller s'asseoir sur les bancs de l'université, au milieu de jeunes gens appartenant aux familles les plus modestes , et le dernier soutint publiquement une thèse pour obtenir le grade de maitre-èsarts, qui correspond, comme on sait, à notre titre de docteurès-lettres ou de docleur-ès-sciences. .

Comme, malgré les précautions prises par les fondateurs, la fréquentation des jeunes gens destinés aux professions civiles pouvait être dangereuse pour ceux qui désiraient entrer dans les ordres, Pierre du Chàtelet, évèque de

(1) V. Sonets à raesseigneurs princes, Contes et antres seigneurs et gentils-hommes de Lorraine avec l'anagramc de son Altesse ; Nancy, venre Jean Janson, 1581, in 4°.

(2) V. Rogérille, ibid., t. II, p. 863.

Toul, et Charles de Lorraine, évéque de Metz, résolurent, pour se conformer aux prescriptions du concile de Trente , d'ouvrir à Pont-à- Mousson des séminaires, dans lesquels on admettrait les clercs de leurs diocèses qui suivaient les cours de l'université. Le directeur du séminaire toulois devait être prêtre ou mallre-ès-arls ; il avait une pension de cent soixante francs, et l'évéque avait assigné une rente de huit cent quatrevingt-dix francs pour l'entretien de huit écoliers (4). Quant à l'évéque de Metz, il acheta, en 4588, une belle maison, qu'il fit approprier convenablement, et il fonda douze bourses pour autant d'étudiants de son diocèse (2). Quelques années plus tard , les Carmes firent l'acquisition d'une maison pour loger ceux de leurs religieux qui séjournaient à Pont- à-Mousson dans le but d'y compléter leurs études (3) , et d'autres congrégations imitèrent cet exemple.

Un tel concours excita la jalousie des universités françaises. Celle de Paris, qui depuis longtemps se faisait remarquer par son esprit envahissant et par la médiocrité de ses méthodes, trouva fort mauvais que l'on s'avisât d'aller s'instruire ailleurs que chez elle et présenta une requête au parlement, à l'effet d'obtenir le rappel des étudiants français. Le parlement, accueillant la requête, rendit, le 20 mars 4603, un arrêt par lequel il était ordonné aux français qui fréquentaient les universités de Douay et de Pont- à-Mousson de les quitter immédiatement et de revenir chez eux. L'arrêt fut confirmé par le roi peu de jours après, et, aux vacances de Pâques, plus de cinquante écoliers sortirent du pensionnat des Jésuites ; mais on regagna d'un autre côté ce que l'on avait perdu de celui-ci ; l'arrêt du parlement appela l'attention sur les efforts et les succès de l'université lorraine, et le

(1) V. Benoit, Pouillié du diocèse de Toul, t. I, p. 291.

(2) V. Meurisse, Hist. des évesqves de l'église de Metz, p. 646.

(3) V. Cslroet, NoUce, t. Il, col. 226.

nombre des élèves étrangers ne cessa d'augmenter. On fil même les Français, surtout les Bretons, revenir en plus grande quantité que jamais, et, à la rentrée de 4604, quinze cents étudiants se pressaient sur les bancs du collège et des quatre facultés (4). En 4607, le collège et les facultés de théologie et des arts avaient plus de seize cents élèves, et les facultés de droit et de médecine n'en comptaient pas moins de quatre cents ; ce qui obligea de construire trois salle* nouvelles. Celte prospérité dura cinq ou six ans ; puis, des collèges s'établirent dans plusieurs villes des duchés de Lorraine et de Bar, et l'affluence des écoliers diminua un peu ; néanmoins , l'université en avait encore quinze cents en 4644, et le P. Abram ne parle pas ici des étudiants en droit et en médecine (2).

Les ducs Charles III et Henri, fiers delà réputation des écoles de Pont-â-Mousson, prirent toutes les mesures qu'ils jugèrent propres à en rehausser l'éclat. Le 5 février 4603, Charles publia une déclaration dispensant les suppôts de l'université de contribuer aux aides généraux ; le 29 décembre 4606, il régla ce qui concernait la juridiction du magistrat ordinaire et celle du conservateur des privilèges de l'université ; le 10 février 4 609 , Henri confirma aux gradués en théologie l'affectation des bénéfices vacants au mois d'août, et dont la collation appartenait au duc (affectation qui était l'œuvre de Charles III et remontait a 4 596) ; le 29 juin de la même année 1609, il autorisa les étudiants condamnés à attaquer par la voie de l'appel, devant la cour des Grands-Jours de Saint- Mihiel, les jugements prononcés par le conservateur; le 27 janvier 4625, il déclara que l'exemption des tailles, impositions, contributions, aides ordinaires et extraordinaires devait s'étendre à tous les officiers et suppôts, sans exception.

(t) V. Abram, llist. univ. raussipontanœ. (2) V. idem, ibid.

En même temps, Charles et Henri accrurent la liste de ces fonctionnaires; l'université eut bientôt un peintre, un graveur, un imprimeur et des libraires-jurés, que nous avons déjà vus figurer dans un règlement de Tannée 4604. En 1623, les étudiants allemands essayèrent d'introduire la division par nations, selon l'usage de quelques écoles étrangères, et Henri leur permit de tenir loge et d'élire un chef; mais il révoqua l'autorisation peu de mois après.

Le nombre des chaires de médecine fut augmenté. Le 3 janvier 4602, le duc fonda une chaire d'analomie et de chirurgie, et, dûment informé « des sens, suffisance, capacité, ». diligence et expérience.... estans en la personne de.... • maistre Pierre Barrot », il lui confia l'enseignement de ces deux sciences (4).

Nous parlerons plus loin des médecins et des jurisconsultes qui furent professeurs à Pont-à-Mousson , mais nous mentionnerons ici quelques-uns des jésuites que l'on y trouvait à la même époque. Nous avons cité le P. Edmond Hay, jésuite écossais, qui fut le premier recteur. Le P. John Hay, de la même nation et probablement de la même famille, et qui avait enseigné, avec réputation, en Pologne, en France et dans les Pays-Bas, la théologie, les mathématiques et l'hébreu, devint chancelier de l'université (2). Un autre écossais, d'une naissance illustre, James Huutley-Gordon , professait la langue hébraïque (3). La Lorraine elle-même fournit plus d'un maître distingué. Nous nommerons seulement 4° le P. Abram, lequel enseigna successivement les humanités et la théologie, publia des ouvrages classiques justement estimés et rédigea une histoire de l'université de Pont-à- Mousson, histoire qui est malheureusement demeurée manu-

(1) Sur tous ces faits, v. Rogéville, ibid., p. 553, Îi58, 589 et 563-

(2) V. Calmct, Bibl. lorr., col. 481.

(3) V. Fcller, Dictionnaire historique, art. Gordon (Jacquet HunUei).

scrite (i); 2° le P. Léonard Périn ou Pétrin, né dans la petite ville d'Etain, professeur de théologie dogmatique, d'Ecriture Sainte et de rhétorique, chancelier, puis enfin recteur. Ce savant religieux avait du talent pour la chaire, et il composa les oraisons funèbres du cardinal de Lorraine et de Charles III, ainsi que d'autres écrits qui ne sont pas sans mérite. Il s'était livré avec ardeur et succès à la polémique contre les prolestants (2), et nous devons faire remarquer, à cette occasion, que des nombreuses imprimeries de Ponuà- Mousson, Nancy, Verdun, Toul et Saint-Mihiel sortirent, pendant le demi-siècle qui s'étend de 1575 à 4625, une grande quantité de livres de controverse, enlr autres les Epigrammata in hœreticos, par le jésuite André Frasius ; la Profession Catholiqve de Jean Haren, à laqvelle sont adiovstées certaines demandes Chrestiennes proposées par luy à vn certain ministre Protestant, touchant les principaux points de la religion Catholique ; Treize catéchèses Contre les errevrs des Caluinistes, par le même; la Response apologétique à l'AnlUColon et à cevx de sa svitc, Présentée à la Royne mère dv Roy, Régente en France, par le P. François Bonald; l'Examen catégorique dv libelle Anti-Coton, par Louis Ricbeome ; Les Renards pris en leurs tanières de Genève; la Fvite honlevse des ministres Lvthériens d'Allemagne reffsants d'entrer en conférence avec vn Père Jesuile qui leur présentait pour toute reigle et luge la seule Saincte Ecriture traduite par eux-mêmes; la Trasonica Pavli Ferrii Metensis Calviniani Ministri in specimine ab eo edito Scolastici orthodari

(1) V. Calmet, Bibl. Ioit., cul. 3 et 4. Le P. Abram, qui était entré dans la compagnie de Jésus te 10 novembre 1606, mourut seulement en 1655. On possède quelques copies de son histoire de l'université, et on en conserve à la bibliothèque publique de Nancy une traduction françai*'. qui a pour auteur Nicolas Ragot, prévôt de Pont- à •Mousson sous le règne de Stanislas.

(2) V. Calmet, ibid., col. 723 et 724\

dispuncta, cattigataque amice, par le P. Léonard Périn ; le volume intitulé : De Sacramentis tcelesiœ et Sacrosancto Missœ sacrificio liber, par Nicolas de Bayon; La Tarantvle d? gvenon de Génère, ci-devant nommé Léandre, Et à présent Constance Gvenard, Hérétique, Apostat, déuoyé de la vraye Foy et de la Saincte Eglise Romaine; Contenante une entière response aux causes impertinentes de sa Connersion au Caluinisme et les remèdes singuliers à ses poinctures venimeuses, par Denys de Formond; Le Rabelais réformé par les ministres et nommément par Pierre d? Movlin, ministre de Charanton (sic), pour response aux bouffonneries insérées en son liure de la vocation des pasteurs ; etc. (4).

La seule classe de livres qui pourrait lutter, sous le rapport du nombre, avec les ouvrages des conlroversistes est celte des écrits consacrés à l'histoire ou à l'éloge de Charles III et de ses enfants. Malgré les charges que les entreprises de ce prince les avait obligés de supporter, nos ancêtres étaient fiers et heureux d'être gouvernés par un souverain que toute l'Europe admirait, et ils ne négligeaient aucune occasion de vanter leur félicité et celui qu'ils en regardaient, avec raison, comme le. véritable auteur. La Lorraine, quoique déjà florissante sous le régne d'Antoine et pendant la minorité de Charles, n'était parvenue à un haut degré de prospérité et de splendeur que vers la fin du XVI* siècle. On la citait àlors comme un des plus beaux pays de l'Europe , et lorsque le Tasse composa son parallèle de l'Italie et de la France , il se crut forcé d'établir que la péninsule renfermait des provinces comparables à notre patrie. « On s'épuise , dit-il , en éloges » sur la beauté de la Lorraine et de la Provence ; mais sur- • passe-t~elle celle des deux rivières de Gènes , ceHe de la

(1) V. Recherches litstor. et bibliogr., par M. Beaupré, p. 20», 217, 218,277, 278, 287, 288, 530, 331, 336 et 337 ; Nouvelles recherches de bibliographie lorraine, par le même, chapitre 3, p. 57.

» côte qui borde les mers de Naples et de la Calabre ? Qu'ils » prononcent, ceux qui ont parcouru et bien vu ces différentes » contrées! (1) »

Grâce à Tordre qu'il avait introduit dans l'administrai ion de ses finances , Charles III pouvait , malgré le peu d'étendue de ses états , déployer un luxe digne d'un puissant souverain. Florentin Thierriat (2), qui vivait à cette époque, affirme que le duc entretenait, tous les jours, au moins trois cents personnes. Charles augmenta le nombre des officiers de la couronne, et il y eut à la cour de Lorraine, outre les deux maréchaux et les deux sénéchaux , un grand-maitre de l'artillerie , un grand-maitre de l'hôtel, un grand-chambellan, un grandécuyer, un écuyer-tranchant , un premier-écuyer, un grandmaître de la garde-robe, un grand-veneur de Lorraine, un grand-fauconnier, un grand-louvetier du Barrois et un maréchal-général des logis. Nous ne mentionnerons pas ici tous les fonctionnaires proprement dits , tels que le trésorier-général, les présidents des chambres des comptes de Nancy et de Bar. le receveur-général du Barrois, le gouverneur et bailli de Nancy , le gouverneur et bailli de Bar , les baillis de Vosge H d'Allemagne, les baillis et gouverneurs du Bassigny, deClermont et du Clermontois , de Saint-Mihiel, de Neufchâteau, de Vaudémont , d'Epinal , de Châtel-sur-Moselle , les sénéchaux de la Mothe et Bourmont, etc., etc.

La garde de la personne du prince était confiée à one compagnie de suisses forte de trente-huit hommes, y compris le capitaine, et à une compagnie d'archers ou d'arquebusiers à cheval, formée d'un capitaine, de quelques trompettes et de quatre-vingts soldats. Le nombre de ces derniers fut doublé sous le régne de Henri. Ils étaient < francs de toutes choses.

(1) V. li Irad. de cet opuscule du Tasse a la suite des Observations sur l'halie et »ur les Italiens par Crosley , t. IV, p. 589 et suiv.

(2) Cité par Chevrier, ibid., p. m.

» ainsi et comme les plus privilégies », jouissaient de certaines immunités en matière criminelle et recevaient une paie de quinze gros par jour (1) ; mais ils étaient obligés de pourvoir à leur entretien, n'étaient pas casernés, avaient chacun leur maison ou leur logement eu ville, et ne se rendaient au palais que lorsqu'ils y étaient de service (2).

L'administration générale n'était pas, comme aujourd'hui, remise à des ministres, mais bien à un conseil d'état, que le due présidait ou faisait présider, et qui se composait de conseillers, de maîtres des requêtes et de secrétaires. Ces derniers étaient divisés en quatre classes : les secrétaires d'état, des commandements et finances, ordinaires et du conseil. Les secrétaires des commandements et finances ne travaillaient guère que pour le prince lui-même, et le service du conseil était fait par les trois autres classes. Les audiences, ou pour mieux dire les séances, avaient lieu tous les jours, de sept heures a neuf heures et demie du malin pendant l'été, et de sept heures et demie jusqu'à dix pendant l'hiver. A l'issue de la séance, la distribution des expéditions était faite par les maîtres des requêtes entre les diverses classes de secrétaires. Il est bon d'ajouter que ceux-ci appartenaient souvent à plus d'une classe, ce qui leur permettait, sans doute, de cumuler deux ou trois traitements, et ils demandèrent à Charles III que leur nombre ne fut pas augmenté, afin de n'être pas contraints de partager le casuel avec les nouveaux-venus (3).

Plusieurs d entr'eux étaient chargés de la correspondance avec tes agents diplomatiques ; car le duc, fidèle à la politique d'Antoine, entretenait des ambassadeurs dans la plupart des cours étrangères. Leurs missions n'étaient pas, il est vrai,

(1) V. un règlement d'août 1578, dans Rogénlle, ibid , t. I. p. i*>.

(2) V. Lionnot», lli*l. de Nancy, pntsim.

(3) V. un règlttucal du 7 juillet ttfM6, dans Rogruttr. ibul., t. II. p. 430 et 431

permanentes , mais elles se renouvelaient très-fréquemment, et il parait même que Charles eut toujours des représentants à Rome et à Paris. Dominique Hatton de Rambervillers, seigneur de Lusse, remplit pendant quarante ans les fonctions d'ambassadeur de Lorraine dans la capitale du monde chrétien (1). Jean Humbert, seigneur d'Hénaménil, fut envoyé à Vienne, à Munich, etc. (2). Malgré le traité de Nuremberg, les empereurs affectaient encore de regarder la- Lorraine comme une dépendance du corps germanique ; Maximilieo 0 écrivit à Charles III, le 12 novembre 4575 et le 14 janvier 4576, pour l'inviter à assister à la diète qui était convoquée dans la ville d'Augsbourg (3) ; et, bien que nos ducs prissent soin d'éviter tout ce qui aurait pu être considéré comme no acquiescement à cette prétention , ils n'étaient pas moins contraints d'avoir des rapports avec les empereurs , soit afin d'être en mesure d'invoquer leur appui, en cas de danger; soit dans le but d'obtenir les conditions les plus favorables pour les négociants lorrains que leur trafic appelait en Allemagne.

Favoriser le commerce de ses états fut, en effet, le bot que Charles ne cessa de se proposer. En 4579, il institua quatre foires franches à Pont-à-Mousson ; il en créa une nouvelle a Saint-Nicolas-de-Porl ; en 4 584, il réduisit, comme nous l'avons vu , à la mesure de Nancy toutes les mesures à grain des duchés de Lorraine et de Bar; le 8 avril 1000, il promulgua une ordonnance portant fixation des mesures de longueur (4), et, au mois de janvier 1605, il prescrivit de réparer avec soin « les hauts chemins publics >, que la guerre et d'autres cir-

(1) V. son épitaphe, dans Lionnois, ibid., t. III, p. 188. Donriniqi* Hatton avait reçu la sépulture dans l'église du noviciat des Jésuites, t Nancy.

(2) V. idem, tbid., 1. 1, p. 24».

(3) V. Layette EtaU-Génêravx du Duché de flar, n* U.

(4) V. le recueil de Châteaufort, t. Il, f<>» 86 v« et suiv.

constances avaient forcé de négliger pendant quelque temps (i ). Il projeta de fonder à Nancy un mont-de-piété , organisé comme ceux d'Italie, et où les marchands auraient pu contracter des emprunts dans les moments difficiles. Lorsque le colonel Orfeo Galeani se rendit au delà des Alpes pour l'affaire du mariage du prince Henri , le duc lui manda de prendre des informations sur l'organisation de ces établissements utiles , et le colonel lui envoya, en 4599, une « note sur l'ordre, vz » et statutz du Mont de Piété (de Florence) à l'esgard de ses » prelz et des intérestz d'iceulx » (2). On ne peut reprocher au duc qu'une seule décision funeste aux intérêts du commerce, et encore ne reçut-elle aucune exécution. Après le traité de Folembray, Charles, dont les finances étaient embarrassées, voulut réduire au denier vingt, c'est-à-dire à cinq pour cent, l'intérêt des contrats ou de la dette publique, qui était fixé au denier quatorze (un peu plus de sept pour cent); mais le marquis de Beauvau, le comte des Armoises et le comte de Salm , auxquels il avait communiqué son dessein , lui représentèrent vivement combien cette diminution d'intérêts causerait de mécontentement, si elle n'était pas accompagnée d'une offre de remboursement ; ils ajoutèrent que les Etats ne manqueraient pas, dans leur prochaine session, de s'opposer à la réduction projetée, et le marquis de Beauvau s'écria qu'il était sûr de n'être pas désavoué par la noblesse en offrant, au nom de celle-ci , de verser dans le trésor ducal la somme que la diminution de l'intérêt devait y faire entrer (5).

Persuadé que le moyen le plus efficace d'accroître le commerce de la Lorraine était d'améliorer tes produits quelle exportait, Charles 111 ne négligea rien pour attirer dans ses

(1) V. ibid., P> \U r°.

(2) V. Layette Ordonnances, lllt n° 150.

(3) Mémoires inédits d'Elisée d'IInraucourl cités par Bermann, dans sa Dissertation historique sur l'ancienne chevalerie et noblesse de Lorraine, p. 137 et 138.

états des ouvriers habiles, des savants et des artistes. Nous parlerons plus loia de quelques-uns de ces illustres étrangers que la Lorraine compta au nombre de ses enfants d'adoption. D'autres n'habitèrent notre pays que momentanément on n'y vinrent que pour exécuter certains travaux. Parmi ces derniers fut Gérard Mercator de Ruremonde , célèbre géographe, que le duc chargea de dresser une carte détaillée de la Lorraine et du Barrois, sur la topographie desquels on ne possédait encore que d'informes essais. Mercator fut occupé pendant plusieurs mois de cette pénible besogne; mais une maladie contagieuse, qui envahit divers cantons de notre pays, ne permit pas au géographe d'achever si tâche ; parvenu à un âge assez avancé, il retourna chez lai et remit au duc , avant de partir , une carte manuscrite remarquable par son exactitude et sa netteté , et que l'on conserva longtemps dans le cabinet du prince (1). Thierry Alix, seigneur de Veroncourt et président de la chambre des comptes de Lorraine, résolut de suppléer à l'imperfection da travail de Mercator, non pas en achevant la carte, attendu qu'il n'avait pas les connaissances nécessaires, mais en rédigeant le dénombrement des villes, bourgs, châteaux et villages que Ton rencontrait dans notre pays. Cet ouvrage n'est pas le seul que nous devions au président Aux. Il composa un « Traité sur le Barrois et la Lorraine », un « Discours sommaire de la nature et qualité de la terre et seigneurie de Bitsche », et un « Discours sur le comté de » Vaudémont • ; enfln, il conçut le plan et dirigea l'exécution du carlulaire de Lorraine, qui se trouve aux archives do département de la Meurthe et ne forme pas moins de soixantedix-sept volumes in folio, sans parler d'une table en hait volumes. Cet immense recueil, dans lequel on a transcrit, par ordre de matières, les titres de toute nature qui pouvaient

(1) V. Calmet, Bibl. loir., col. «95.

intéresser l'administration et même la simple curiosité, n'est pas exempt de défauts graves; tel qu'il est cependant, il offre de grandes ressources au jurisconsulte cl à l'historien (1).

Ce fut aussi le président Alix qui classa les titres du Trésor des chartes, dont l'arrangement était des plus vicieux. La nécessité d'établir dans ce vaste dépôt un ordre plus ou moins parfait se faisait sentir davantage de jour en jour ; car sous le régne de Charles III les documents écrits commençaient à se multiplier sans mesure, et Ton n'aurait pas tardé à se trouver dans l'impossibilité de découvrir les pièces dont on aurait eu besoin. Charles est, en effet, celui de nos ducs qui promulgua le plus grand nombre d'ordonnances, édits et déclarations, et il serait bien difficile d'en présenter même une nomenclature. Nous en avons énuméré beaucoup dans les chapitres précédents, et nous en mentionnerons encore plusieurs qui ne sont pas sans importance. Un règlement du 3 juillet 1579, que les économistes regarderont probablement comme contraire à la prospérité du commerce, mais qui renouvelait d'anciennes dispositions du même genre, fixa le prix de la viande de boucherie ; deux autres règlements, datés du 10 janvier 1583 et du 7 janvier 1594, établirent un maximum pour la plupart des denrées que l'on exposait sur les marchés, défendirent aux hôteliers de servir sur leurs tables le gibier le plus recherché, et leur prescrivirent d'attacher une copie des ordonnances à la porte de leurs maisons (2). Un édit, du 15 juin 1591 , interdisait « à tout » rôtisseur, revendeur et revendeuse de Nancy d'acheter de » plus près que de deux lieues à la ronde aucuns des vivres » et choses servantes à la nourriture et alimens des personnes, » comme lard en bande, cabrils, cochons, liepvres, lepvreaux,

(1) V. son épitaphe, dans Lionnois, ibid., t. I, p. 128 et 129. fl) V. Lionnois, ibid., t. Il, p. 93-07.

» lapins, lapreaux, volailles et aultres sortes de gibier, toute

• sorte de poissons...., des œufs, du beurre, du fromage.

» oranges, citrons, grenades, marons, châtaignes et aultres » fruits » ; ...... et aux « hosteliers et cabaretiers d'acheter

» (sur le marché) aucune desdictes espèces susmentionnées

* que préalablement les bourgeois n'en fussent fournis, et » avant que le pannonceau accoustumé à poser en tel cas ne

> fust enlevé » (1). Ces règlements minutieux , et qui nous semblent aujourd'hui presque extraordinaires , n'avaient pas ce caractère aux yeux de nos ancêtres ; ils y voyaient une preuve du soin avec lequel le souverain veillait à leur bienêtre, et, en les lisant, nous comprenons nous-mêmes avec quelle sollicitude Charles III s'occupait des branches les plus modestes de l'administration. Ce fut également son amour pour ses sujets qui l'engagea à publier, le 10 janvier 1583, un édit somptuaire, défendant « qu'en quelque festin de » nopees ou aultre banquet que ce soit, faict en maison » privée, il y ait plus de trois services, sçavoir : les » entrées de table, la chair ou le poisson, le fruit ou b » desserte ; qu'aux festins de nopees entre paysans , gens » de labeur et aultres de telle condition, on serve d'auhre*

> viandes que le bœuf, mouton, veau et porc, ou aultre » chair, selon la saison, de ce qu'ils peuvent avoir de leur » nourriture ordinaire en leurs ménages, et à chacun service » plus de six plats d'assiette à huit personnes au moins

> pour table ; qu'entre artisans , gens méchaniques et ceufa » qui n'ont aultres rentes ni moyens que de ce qu'ils peuvent » gagner de leurs œuvres manuelles , comme entre toutes » aultres personnes de bas estât et conditions, demeurantes » ès villes ou villages , ils puissent servir plus de six plats » desdictes espèces de chair, chapons, poules, oisons, » poulets et pigeons de leur nourriture, selon la saison;

(1) V. idem, ibid., p. 97 et 08; ?. aussi p. 99.

» qu'entre marchands, merciers et aultrcs des villes ou boor- » gades vendons en détail et à boutique ouverte, tabellions, ■ sergens de baillys, maires et escbevins des villages, aides

• d'office en Testât de S. A. et de ses très- chers et amés fils

> et filles, à chacun service plus de buit plais, six desquels

• devront estre des espèces de viandes sus-déclarées , les

• aultrcs à leur choix ; qu'entre aultres marchands grossiers,

> qui ne tiennent boutique ouverte et ne vendent en détail, » à chacun service plus de neuf plats, dont six des espèces . avant dictes , les autres à leur choix ; qu'entre ceulx qui

• n'ont grade de noblesse, vivans noblement sans charge » d'aucun office, officiers de justice ès villes et bourgs,

• comme lieutenans de baillys, maires, maistres-eschevins , » clers jurés , receveurs , gruyers , contrôleurs , avocats ,

> substituts de procureurs-généraux, et aultrcs de qualités

» semblables que les ci-dessus spécifiés, hors qu'ils

» n'ayent le grade de noblesse , a chacun service plus de dix » plats, dont six des viandes cy-devant déclarées, les aultres

• à leur volonté ; qu'entre ceulx qui , portant lesdicts offices » de justice ou de recette ès villes ou bourgades, sont de » plus décorés du grade de noblesse, gens du conseil, des » comptes, du bureau, officiers de la chambre et des fils et

• filles de Son Altesse, plus de douxe plats, dont six des es- » pèces de chairs et poulailles ordinaires , les autres à vo- » lonté. »

L'ordonnance ajoute : « et pour ce que l'intention de Son » Altesse n'est d'oster aux personnes de qualité et de moyens » le pouvoir de traiter ésdicts banquets et festins leurs pa-

• rens et amis honorablement et s'y esjouir en toute nio-

• destie, décence et honnesteté, ains de retrancher princi- » paiement les superfluites et excès qui se commettent èsdicts

> banquets entre les paysans cl aultres personnes de peu de

• moyens , de petite et basse condition, Elle déclare que son

• intention n'est pas de comprendre en ce règlement les fes-

» lias et banquets des gentilshommes, ny gens de son conseil » privé, entendant néanmoins qu'aultrement le tout soit suivi

• selon sa forme et teneur ». On lit plus loin « qu'en chacun » plat ne pourront les viandes estre servies que d'une sorte » et sans les doubler ; comme ne devront estre servis deui » chapons, deux poules, deux lapins, deux lepvreaox et » auhres pièces semblables ; quant aux poulets et pigeoo- » neaux se pourront servir jusqu'à trois ; plumiers et van- » neaux jusqu'à deux ; alloueltes une douzaine ; gmes » demi-douzaine, et de bécasses et aullres espèces semblable» » jusqu'à trois ou quatre sans plus ; à peine de deux cens b francs d'amende ou aultre arbitraire plus haute ». Un dernier article imposait « aux officiers en chacun lien qui

• auroienl esté aux festins et tables privées où ledict rêgle-

* ment auroit esté enfreint », l'obligation « de dénoncer aux > prévosts, procureurs ou à leurs substituts, dans trois jours » après , à peine de cinquante francs d'amende et de suspen- » sion de leur estât » (i).

Il en fut des efforts de Charles III comme des tentatives faites par plusieurs rois de France; on continua à donner des festins somptueux, et l'ordonnance du 10 janvier 4585 n'eut guère d'autre résultat que d'empêcher d'inviter à certaines tables les fonctionnaires dont on craignait les indiscrétions oa les scrupules. Le duc, qui attendait de ce règlement les effets les plus salutaires, résolut de compléter son œuvre en interdisant la fréquentation des cabarets. « La trop grande licence » des vices qui, petit à petit, s'est par cy-devant glissée non » seulement en nos villes, mais aussy ès bourgs et villages » de nos pays , portent les considérante de l'édit , a tellement

* gagné sur les bourgeois et habitans d'iceu*, que, méprisa»* » l'honneur de Dieu et la révérence qu'ils doivent à l'Eglise , » au lieu de vaquer au service divin aux jours ordonnés par

(!) V. idem, ibid., p. 103 et !<H.

. .celle ,ls se sont .donnés la plospart aux jeux prohibés et • deffendus; les auhres à boire, à hanter les tavernes e les : ?TtS'-,0U' VWant *•*""»«. 'e Plus souvent surprin

ÏZLi 86 qMT"ent pour de légè™ ~ — e< ET

oltr' h n°",de COn,me,U,,U «ff»si<» ^ e,

désolées, leurs femmes veuves, et nombre de petits orphe- ' T; ^ ^ ,eUrï j°Ure ' ^ « mendier

condlTJ . t 6 personne'aue»e 1-e «t d'ailleurs s. condmon , de fréquenter les eabarets, surtout pendant Z offices, et défendit de recevoir dans ces lieu, d'autres nd" «te que . les voyageurs, passans et estrsngers . (,). Les hoteller.es, dont la police avait é.é améliorée par deux

utrïï p,Tu,goés ,es 30 janvier 1574 - »

furent |0bje, d nonve„e ordonnance

1596 et trop longue pour que son analyse puisse trouve

iTé'eZZ TV 0009 d,r0nS Seu,e-n'que, dTs e le lell i , 8Uberg,S,eS dC ,r°P Mi«er de 'e»" hôtes, !„, fi a« «««verneurs, baillis, procureurs-généraux

*nt fiscaux que d'office, et aux substituts, en l'absence de e s dern.ers, le droit . de mettre doresnavant le prix aux v vrL

: us," ; que faire i,s pourroiem'

» y faillir nullement, savoir : à Pasques à la Sainct-Jea

. la Sainct-Marlin . après avoir pris l avis . des principal

. officiers et de quelques bonrgeois.... les plus notables et

• m.eux entendus en cefaic.,„on toutefois suspects au

• reste duement adjurés et astreints par serment . (2)

au,res e«"''u non «oins nécessaires réglèrent ce qui

(1 ) L'ordonnance , qui eel datée du 7 novemhr» * nh h recueil de Françoi. de Neufchateau, p « ™4U ' " **— (S) L'ordonnance est imprimée dan» le même recueil, p. ro.jj

concernait le droit de chasse. On défendit aux personne* n'appartenant pas aux deux premiers ordres de détenir et porter des arquebuses à rouet ; on prohiba la chasse sur les terrains chargés de leurs récoltes ; et comme ces mesures n'avaient pas obtenu tout le succès désirable, le duc prescrivit, en 1603, que les braconniers seraient, comme les maraudeurs, conduits à Nancy, pour y être employés aux travaux des fortiGcalious ; mais, le 4 août de la môme année, il disposa que celle punition ne serait infligée qu'après un jugement ; attendu, disait le prince, en parlant de son ordonnance, que « Nous ne la voulons, faicte à bonne fin et saiocu

• intention, à la terreur et peur des mauvais, servir de pré- » texte pour, par oppression, vexation et fatigue, fouler la

• bons et innocens » ; ce qui était arrivé par suite du léfe intempestif de certains magistrats, prenant les dispositions d< l'édit « à rebours et contrepoil ». Quatre nouvelles déclarations, promulguées, le 1er octobre 1606 et le 13 octobre 1607, par Charles 111, le 8 août 1621 et le 30 mai 1623, par Henri, achevèrent de fixer la police de la chasse (1); et la pèche fat à son tour réglementée par deux ordonnances publiées le 12 mai 151)7 et le 14 novembre 1617 (2).

La nécessité où se trouvait le duc de rafraîchir, de temps en temps, les lois de ses prédécesseurs et celles qu'il avait faites lui-même, tenait en partie aux malheurs des temps et aux désordres produits par la guerre. Quand Pau en t ion da souverain se porte de préférence, pendant nombre d'années, sur une seule branche de l'administration, les autres ont ordinairement à en souffrir. Charles s'aperçut, en effet, vers la fin du XVI6 siècle, que les ordonnances qui dataient da commencement de son règne commençaient à tomber en dé-

(1) V. Justice criminelle des duchés de Lorraine et de Bar, par M. Domont, t. I, p. 20S-2I0; Rogévillc, ibid., t. 1, p. 199-20i ; Recueil de François de Neufchâlcau, p. 175-180.

(2) V. Rogéville, ibtd., t. Il, p. 312 et 313.

suéiude, et il se vit contraint d'en renouveler plusieurs. Le 2 mai 4597, il confirma ses édits de 1571 et 1576 qui interdisaient l'aliénation des domaines ecclésiastiques; et comme il croyait pouvoir attribuer les abus dont on se plaignait aux longues et fréquentes absences des titulaires, il avait, dès le 29 août 4588, signé une déclaration imposant aux chanoines l'obligation de résider. Le 25 janvier 4599, il prescrivit aux baillis d'établir des commissaires aux bénéfices pendant leur vacance. Le 29 août 4588, il révoqua de rechef les expectatives et coadjutoreries, et revint encore sur ce sujet dans une ordonnance du 16 octobre 4604. Enfin, les 28 novembre 4595 et 45 octobre 4599, il défendit, pour la seconde et la troisième fois, aux communautés laïques d'aliéner leurs biens sans autorisation (4).

Les règlements qu'il publia dans le but de rendre plus prompte et plus impartiale l'administration de la justice ne sont pas moins nombreuses que les précédentes, et, quand on les parcourt, on est frappé de la sagesse des principes qui ont présidé à leur rédaction. On lit dans les considérants de l'édit du 44 août 4597, qui prononçait une amende de seize francs barrois contre les < folz appelans » : « D'autant plus que la » justice, de soy saincte et sacrée, entretient en union la » société des hommes et affermit leur repos, lorsqu'elle est

• sainctement poursuivie et sincèrement distribuée, de tant » aussy est ceste même société désunie , son bien dissous et » le repos des bons réduit en inquiétude perpétuelle ,

* lorsqu'aux brouilleurs, plaideraux et chicaneurs la facilité > est permise et laissée de pratiquer remuemens, troubler » un chacun et assouvir leurs mauvaises volontés , en » l'usurpation, entreprise, empeschement et conversion des » droicts d'autruy, sous le nom, toicl et couverture d'un » subject si sacré et précieux que la justice. Il est donc

(4) V. idem, ibid., t. I, p. 5-8 et 87-93.

» expédient et très-nécessaire d'avoir l'oeil ouvert qu'elle » soit entretenue et conservée en son entier, sans permeitre » que, sous un masque et spécieuse ressemblance de sot

> simple nom, elle soit supplantée, ses effects anéantis, et » preigne l'injustice pour les siens la place et le siège légitime

> (ficelle (4). •

Le moyen le plus efficace que Charles III employa, pour atteindre ce but, fut de faire rédiger les différentes coûtâmes régissant les duchés de Lorraine et de Bar, et les petits états que l'on y avait successivement annexés. Les coutume* avaient jusqu'alors été conservées par la tradition ou par des rédactions dépourvues de tout caractère officiel. Lorsque les tribunaux avaient à trancher une question difficile, ou qoand les parties n'étaient pas d'accord sur l'usage qui devait guider les magistrats, on était forcé d'avoir recours à une enquête par turbe ou tourbe (2); et les juges faisaient comparaître devant eux les praticiens et d'autres individus qui donnaient leur avis sur l'existence de la coutume dont l'application était réclamée. Mais , comme certaines questions avaient précédemment été résolues en sens contraire, et que la corruption excerçait souvent de l'influence sur les réponses des témoins, les magistrats se trouvaient parfois dans une grande perplexité. Un pareil abus avait depuis longtemps attiré l'attention de nos ducs, et, dès Tannée 1507, les Etats du Barrotsmouvant avaient enjoint de mettre par écrit la coutume de cette province (3). Néanmoins, celte première rédaction, n'ayant pas été homologuée, n'était pas admise par les tribunaux, et rien de définitif n'avait eu lieu avant le régne de Charles III. La tâche que ce prince allait entreprendre n'était

(t) V. le texte de l'édii, dans François de Ncufchatoau, p, 70 7*.

(2) Du latin turba.

(3) V. Calmet, Notice, t. I, col. G7. Celte rédaction eut lieu «*on< d'un édit promulgué par le roi Louis XII, le 2 avril 1507, et imprime din« le Recueil des ordonnances, t. XXI, p. 351.

pas des plus faciles ; car il y avait, tant dans la Lorraine que dans le Barrois, huit coutumes générales, comprenant des provinces ou des bailliages, et au moins quatre coutumes particulières. Les grandes étaient celle de Lorraine, qui s'étendait aux trois bailliages de Nancy, Vosge et Allemagne; celles de Bar, du Bassigny,de Saint-Mihiel ou du Barrois-non-mouvant, du Clermontois, d'Epinal, de Châlel-sur-Moselle et de Vauriémont. Les petites étaient eclles du comté de Blâmont, de Marsal, de la Bresse et du val de Liepvre, de Sainte-Croix et de SaifHe-Marie-aux-Mines. On commença par le Barroîsmouvant, et, en 4571, Charles III convoqua les Etals de ce bailliage pour réviser le travail de 1507 et « adviser ce qui » seroit bon d'y adjouster ou diminuer, corriger et inter- » prêter ». La besogne fut achevée promptement, mais « quelques articles du cayer des nouvelles coutumes ayant > paru trop contraires à l'ancienne et louable observance » portée au viel cayer », le duc ne voulut pas approuver ces articles , et les Etats furent réunis une seconde fois , dans le château de Bar, le 1" octobre 1579. Nous devons faire observer ici que les assemblées convoquées pour la rédaction des coutumes n'eurent rien de commun , sous le rapport de leur composition, avec les Etats-Généraux. A Bar, on voyait figurer dans le clergé, les curés des villages ; dans la noblesse, tous les vassaux ou possesseurs de fiefs, et même « des » veuves et relictes et des damoiselles », qui, à la vérité, se fireut représenter par des mandataires ; dans le tiers-état, des magistrats, des avocats, des procureurs, les officiers des finances, le mayeur de Bar et les mayeurs ou les délégués des villages. Quand l'appel des membres fut terminé, le bailli, sur les réquisitions du procureur-général Martin le Marloral , donna défaut contre les absents. On lut aux Etats un nouveau texte des coutumes préparé par les commissaires du prince , et les trois ordres demandèrent qu'on leur remit l'ancien cahier, et < qu'il leur fusl permis , aûn d'en adviser plus

» meurement , el pour obfier à plus grande charge de dê- » pense et à confusion , d'eslire de chacun ordre trois per- » sonnes» afin de, pour eulx et en leur nom, tant en général » que particulier, y bailler advis, en accorder, conclure et y » faire selon qu'ils verroient estre expédient pour le bien > desdicts trois estais; et qu'à cet effet le tout fust communiqué » à ceulx qui seroient par eux eslus et députez ». Le bailli ayant acquiescé à leur prière, les neuf commissaires furent nommés, prêtèrent serment le 5 octobre, se mirent immédiatement à l'ouvrage et présentèrent leur travail aux Etats, les quels l'approuvèrent le 13 du même mois. Charles III, qui était alors à Bar-le-Duc, homologua la coutume dés le 14; le lendemain, elle fut publiée dans l'auditoire du bailliage et livrée sur-le-champ à l'impression (1).

Cette publication faillit entraîner un procès. Les rois de France avaient continuellement prétendu que le Barrotsmouvant, ressortissant au bailliage de Sens, ne devait suivre d'autre coutume que celle de cette ville ; ce qui n'avait pas empêché, comme nous venons de le voir, les Etats du Barros de prendre, en 1507, une décision relativement à la rédaction de leur propre coutume. On écrivit en 1555 celle de Sens, et le duc de Lorraine fut, à cause du Barrois-mouvant, assigne à comparaître dans l'assemblée qui eut lieu à cet effet. Sod procureur refusa d'assister à la réunion , protesta contre le* prétentions du roi, et lorsque Charles conclut, en 1571 , le concordai dont nous avons parle, il Gt reconnaître son droit législatif dans la partie du Barrois soumise à la mouvance Bien que les termes du concordai fussent très-clairs , le pro-

(I) V. Covstvmcs dv bailliage de Bar, Rédigée-, par les trois Estatx d«dict Bailliage conuo<|ués à eesl eiïect par ordonnance de SérénMsutif Prince Charles par la grâce de Dieu Duc de Calabre , Loraine . Bat . Gueldres, etc., El homologuées par son Altesse au moys d'Octobre mû emq cens soixante et dix neuf. Imprimé par le commandement de mondîrt Seigncvr. Petit io 4", sans lieu ni date dïmpiWn.

cureur-géoéral cila le doc de?am le parlement de Paris, sous prétexte que les coutumes des bailliages qui dépendaient de ce parlement ne pouvaient être rédigées que « par comman- » dément et autorité du Roy » ; mais les magistrats, après avoir entendu la plaidoirie de Pasquier pour le duc de Lorraine, mirent les parties hors de cour, le 4 décembre 1581, et, donnant acte à l'avocat et au procureur de Charles des offres qu'ils avaient faites, dirent que le texte législatif dont il s'agit « seroit reçu et remis nu greffe, présent le procureur » général, ainsi que l'on a accoutumé recevoir et mettre au » greffe les coutumes arrestées par l'ordonnance et sous . l'autorité du Roy » (I).

Peu de temps après, on écrivit les usages du Hnssigny, dont une portion située à l'ouest de la Meuse relevait du royaume de France. Uuc première session des Etals de cette province avait eu lieu, dans le même but , en 1571 ; toutefois , le duc n'ayant pas été content de leur travail , ce fut seulement en 1580 qu'il enjoignit à Philbert du Chatelet de convoquer à la Molhc, le 7 novembre, « les gens d'Eglise, les vas-

• saulx et gens de la noblesse », aiusi que « ceux du tiers

• estât », pour réviser la coutume et en établir le texte. L'assemblée était composée à peu près comme celle du Barrots-mouvant ; on voyait également les veuves et « damoi- » selles » figurer au nombre des vassaux , et de plus les sergents ou huissiers du bailliage comparurent parmi les membres du tiers. Le soin de fixer la coutume fut, comme à Bar, confié à des commissaires choisis dans les trois ordres : • mais on en nomma quinze au lieu de neuf. Leur cahier fut présenté aux Elals le 19 novembre, approuvé sur le champ, homologué le lendemain, et déposé en manuscrit dans le greffe du parlement de Paris, le 20 mars K>8»>. Les coutumes du

(1) V. le* conduMoni tiu proeurrur- générai rt lanvi , dani (Viatel . Uni., t. III, preuv., col. rcre&lvij et ccccthnj.

Bassigoy ne furent pas immédiatement imprimées , parce que Charles III avait prescrit, sur les remontrances de Claude Jaquinet, procureur-général à ce bailliage, de dresser un règlement pour la procédure. Acheté en 1604 , le règlement fut communiqué aux Etats sur la fln de la même année, homologué par le prince, le 5 août 1606, et imprimé , en 1607 , avec les coutumes elles-mêmes (1).

Celles du Clermonlois avaient été rédigées, en 1571, dans une assemblée où le clergé était représenté par trente-sept personnes, la noblesse par soixante-quatorze, et le tiers par le lieutenant du bailliage et par soixante-douze mayeurs on députés. Le texte, homologué par le duc, fut probablement déposé au greffe du parlement, mais il ne fut jamais publié dans un volume particulier, et on ne le trouve que dans le grand recueil de Bourdol de Richebourg.

Ce fut aussi en 1571, le 25 octobre, que les Etats du Barrois-non-mouvant se réunirent à Saint-Mihiel pour exécuter une semblable tâche. Ils étaient organisés à peu de chose prés comme ceux du Barrois-mouvant et du Bassigoy. Ayant entendu la lecture « des rooles et articles des an- • ciennes coutumes observées au bailliage », ils désignèrent neuf commissaires, trois pour chaque ordre, et se séparèrent, après avoir promis < d'avoir et tenir pour agréable tout ce » que par lesdicts députés seroil, sur ce faict, négocié et > arresté sous le bon plaisir » du prince. Le travail des commissaires, commencé le 19 novembre 1571, fut terminé et déposé, le 42 décembre, entre les mains du bailli de Saint-Mihiel, qui le communiqua à l'avocat de Charles lit

(1) V. Covstvmcs générales dv bailliage dv Bassigoy, Rédigées par le» trois Estât* d'iceluy couuocquex a eest effect par Ordonnance de Sérénissiroe Prince Charles par la grâce de Dieu Duc de Calabre T Lorraine, Bar. Gueldres, etc., et omologuécs par son Altesse au mois de Noueœbre Mil cinq cens quatre vingt; Avec le style contenu au cayer suiuaiit. Pont-a- Mousson, Melchior Bernard, 1607, peut in l*.

et au procureur-général : Antoine de Rosières et Jean le Pougnant. Ceux-ci déclarèrent, le lendemain, que la coutume allait être présentée au duc pour recevoir son approbation, et que cette approbation ne devait pas faire regarder le texte des coutumes comme un objet sacré, ni entamer les prérogatives de leur maître, qui pourrait « abroger lesdictes ■ coutumes ou partie d'icelles, les interpréter et esclairer » à son bon plaisir, comme Prince souverain : la puissance > et autorité duquel ils n'entendoient estre restreinte ni » limitée, ains demeurer en son entier ». Il paraît, en effet, que la première rédaction renfermait des articles dont Charles n'était pas satisfait, et l'homologation ne fut pas accordée, malgré les instances que firent dans ce but les gentilshommes du Barrois-non-mouvant. Quinze années plus tard, en 4596, le duc invita Théodore de Lénoncourt, bailli de Saint-Mihiel, le procureur-général du Barrois et d'autres commissaires, choisis parmi les membres de la cour des Grands- Jours et parmi les avocats et praticiens du bailliage, à réviser le texte de 1571. Cet examen eut lieu seulement en 4598. La rédaction de la commission fut envoyée à Nancy , soumise au conseil d'état ainsi qu'à divers magistrats, entre lesquels on remarquait Jacques Bournon, président de la cour des Grands-Jours, et revêtue de la sanction ducale, le 42 novembre suivant. La coutume de Saint-Mihiel, publiée le 17 décembre, ainsi que le style ou le code de procédure qui devait l'accompagner, et imprimée en 4599 (1) , ne tarda pas à soulever de la part de la noblesse du bailliage les plaintes

(1) V. Corstvmcs dv Bailliage de Sainct-Mihiel , auec les Ordonnance* feicles sur le style, et règlement de la Justice, au Siège dudit Bailliage, et es Inférieurs y ressortissants ; Rédigées par escrit par Ordonnance de Sérénissime Prince Charles par la grâce de Dieu duc de Calabre, Lorraine, Bar, Gueldres, etc. , Et homologuées par son Altezc au moys de Novembre Mil cinq cens uonante huict. Pont à- Mousson, Mclchior Bernard, 1599, petit in 4°.

les plus vives et les plus mal fondées. Gomme cette dernière soutenait que Ton avait introduit dans le texte plusieurs articles contraires aux anciennes coutumes , et au projet dressé par les commissaires qu'avaient délégués les Etats de 1571, le duc, désirant donner aux nobles une apparence de satisfaction, chargea, le 28 mars 1000, la cour des Grands* Jours d'étudier la question et de lui faire un rapport, parce qu'il avait , disait-il , promis aux gentilshommes c d'assembler les trois estais, pour examiner leurs prétendus » griefs et en prendre résolution ». Néanmoins, Charles, qui se considérait, et avec raison, comme jouissant d'un pouvoir absolu dans le Barrois-non-mouvant, ne se souciait guère de plier devant la noblesse, et sa répugnance augmenta, quand il vit les Etats-Généraux de Lorraine , ou du moins le second ordre, s'associer avec chaleur aux réclamations dont nous parlons, et lui reprocher, quoique avec respect, d'avoir publie les coutumes « de son authorité seule ». Ces plaintes, présentées au duc dans la session de mars 1000, furent renouvelées dans celle de 1607, et le prince fatigué finit par accorder ce qu'on lui demandait. Il convoqua les Etats du Bar rois- nonmouvant pour le 26 septembre ; mais les esprits avaient eu le temps de se calmer, et les modifications que rassemblée, sur le rapport de ses commissaires, fit subir au texte promulgue en 1598 sont réellement insignifiantes. Encore les troi> ordres eurent- ils soin de déclarer que « s'il plaisoit à son » Altesse y ajouter, diminuer ou changer quelque chose, ils » n'y trouveroient à redire ».

Si le duc rencontra des obstacles lorsqu'il voulut doter d'une législation civile un pays où il gouvernait sans contrôle, on doit supposer, au premier abord, qu'il fut aux prises arec des difficultés bien plus graves lorsqu'il entreprit de faire rédiger la coutume de Lorraine. Rien de pareil toutefois n'arriva, parce que Charles avait appris à respecter les droib des trois ordres , et surtout ceux du second, qui était, sans

contredit, le plus influent. Beaucoup de gentilshommes s'étant réunis, le 27 février 1584, pour siéger aux Assises, le bailli de Nancy les engagea à désigner des commissaires qui s'occuperaient de « la réformation et abréviation de la » justice », et dont le travail serait communiqué aux Etats- Généraux, dans une de leurs prochaines sessions. Les nobles applaudirent à celte proposition et décidèrent que Ton recueillerait non seulement les coutumes de la Lorraine proprement dite, mais encore celles des bailliages d'Epinal, de Vaudémont et de Châlel-sur-Moselle, et que, dans ce but, trois commissaires iraient s'établir à Mirecourt, tandis que trots autres demeureraient à Nancy. L'empressement des gentilshommes , et surtout la prétention qu'ils laissèrent entrevoir de supprimer les usages particuliers d'Epinal, de Châtel et de Vaudémont , pour amener l'incorporation de ces trois bailliages au duché de Lorraine , et les soumettre par conséquent à la juridiction des Assises, déplurent à Charles, qui avait toujours eu soin , comme ses prédécesseurs , de maintenir la séparation des bailliages où il n'avait pas à subir le contrôle de la noblesse. Il déclara probablement, bien que nous n'en ayons pas trouvé la preuve, qu'il s'opposait à une confusion préjudiciable a ses droits ; car les commissaires ne paraissent avoir rassemblé que les coutumes des bailliages de Nancy, Vosge et Allemagne. Il leur fallut dix années entières pour terminer les travaux préparatoires , qui causèrent entre les trois ordres plus d'une discussion violente dans les sessions des Etats tenues de 1584 à 1595. Comme les commissaires donnaient, à ce qu'il semble, communication de leur projet par titres détachés, la bourgeoisie observa que les gentilshommes y avaient introduit une foule de dispositions avantageuses pour eux et onéreuses pour le reste de la nation, notamment en effaçant les distinctions de personnes, de biens, d'origine et de lieux, et en multipliant les commises et les confiscations pour les motifs les plus frivoles. Les doléances du tiers

n'eurent pas grand succès, et la rédaction des commissaires, soumise aux Etats-Généraux de 4594, fut adoptée dans son ensemble et sauf révision définitive. Cette révision fut l'œuvre d'une commission mixte formée de membres des Etats et de conseillers du prince ; le texte fut fixé dans les derniers mois de Tannée 4594, et les Etats, dans leur session de juillet 4595, remercièrent le duc de ce qu'il avait, « à leur humble » requeste, faicl mettre en escrit ce qu'auparavant, soubz

> l'assurance et certitude de leur prud'hommie, avoit esté » remis et confié à leur seule mémoire , afin que , par prin>e » d'un mot pour l'autre, l'artifice des sublilz alambiqueors » du droict n'eust tant de force d'en corrompre et détorquer

> le sens, ni de tordre autrement le né (nez) à justice >. Quoique la permission d'imprimer eût été délivrée le 21 novembre 4 594, la première édition parut seulement en 4596, chez Jean Janson , < imprimeur ordinaire et juré de Son Altesse » (1); on en vit bientôt après trois autres éditions, et, en 4599, on publia à Francfort une traduction allemande de la coutume de Lorraine à l'usage du bailliage de Vaudrevange, où l'on ne faisait guère usage que de l'idiome germanique.

Quelques années plus tard , en 4605, le duc chargea le sieur Georges Maimbourg, procureur-général de Lorraine, de se rendre à Epinal , pour présider, comme commissaire ducal , la réunion des trois ordres , que le bailli venait de convoquer afin de rédiger la coutume du bailliage. Maimbourg remplit sa mission avec célérité. Dès le mois de septembre,

(1) V. Les covstvmcs générales Du Duché de Lorraine, es bailliage* if Nancy, Vosges et Allemagne ; Recveil dv style à observer es instnrcùoa< des procédvres tant des assises, qve és sièges supérieurs et inférieurs <k» Bailliages de Nancy, Vosges et Allemagne; Avec le règlement porrlt sutlaire des ivgcs, proevrevrs, cl autres Ministres de Justice ; Plus l'ordonnance de son Alteze sur l'omologaiion tant des Coustumes anciennes rt nouvelles, que desdils Style et Règlement, etc. Petit in 4°.

le code d'Epinal , qui sanctionnait les droits et les franchises de la bourgeoisie de cette ville, fut homologué par le prince; et Biaise André on Andréa, successeur de Janson, comme < imprimeur de Son Altesse » , en donna une édition deux années après (i).

Pendant que Ton promulguait de la sorte les coutumes générales régissant les différents bailliages des duchés de Lorraine et de Bar, on n'oubliait pas celles qui gouvernaient seulement des villes ou des cantons. La coutume de Blâmont fut homologuée en 4 596. Celle de la Bresse le fut en 1605. Celles de Marsal, du val de Liepvre, de Sainte-Croix et de Sainle-Marie-aux-Mines furent rédigées , mais ne furent approuvées que beaucoup plus tard : la première en 1627, et les autres en 4662 (2).

Quant aux coutumes de Vaudémont et de Châtel -sur-Moselle , elles furent écrites vers la même époque ; toutefois, pour des motifs qui ne sont pas connus, elles ne reçurent pas l'homologation ducale , ne furent jamais imprimées et finirent par disparaître, comme nous le verrons dans le dernier volume.

Pour diminuer le nombre des procès , il ne suffisait pas de mener à bonne fin l'entreprise dont il a été fait mention ; il fallait encore proscrire certains usages qui leur donnaient naissance. Charles y pourvut successivement par divers édits , entr'autres par ceux qui eurent pour objet la rectification du calendrier. Averti par les procureurs-généraux que la

(1) V. Covslvmes générales dv bailliage d'Espinal, Par Ordonnance de Sérénissime Prince Charles par la grâce de Dieu Duc de Lorraine, Bar, etc., et omologuée par son Altesse à la reuueste des Sieurs desputez et Gouverneurs de ladicte Ville d'Espinal. Petit in 4°.

(2) V. Essai historique sur la rédaction officielle des principales coutumes et sur les assemblées d'états de la Lorraine ducale et du Barrais, accompagné de documents inédits et d'une bibliographie de ces coutumes, par M. Beaupré. Nous avons pris pour guide cet ouvrage intéressant dans tout ce que nous avons dit relativement a la rédaction des coutumes.

source la plus abondante des contestations venait « de lam- » biguité, incertitude et vnriété du miliaire et commencement » des années courantes , d'autant qu'aulcuns avoient accous- » tumé commencer Tan du jour de Teste de l' Annonciation » Nostre-Dame, vingt-cinq du mois de mars ; les auttres du

> jour de Pasques communiant, et la pluspart du jour de

• Noël , et que les dattes des actes judiciaires , instrumens et » lettres, tant publicques que privées et particulières, n'a-

* voient rien de certain et arreslé » , il prescrivit, le 15 novembre 4579, que cette année finirait le 31 décembre, et il enjoignit « à tous juges, greffiers, tabellions, notaires, et

> généralement à toutes aultres personnes portant office pu- » blic, de ne datter ni cotter les années des actes et instru-

> mens ou escritures qu'ils signcroient , ou feroient signer, » auliremenl que selon et en ensuyvant le présent édict, à » peine d'amende arbitraire, et des despens, dommages et » intérests des parties » . En 4 582 , Charles III , qui venait de recevoir du pape Grégoire XIII, t comme tous les aultres » princes et potentats de la Chreslienté », un exemplaire du calendrier réformé par les soins du pontife, Charles, disonsnous , s'empressa de décider que ce calendrier serait adopté en Lorraine. Il aurait même voulu que la suppression de dix jours qui devait avoir lieu pût se faire dès le mois d'octobre, comme à Rome, en Espagne et en Portugal ; mais différentes circonstances y mirent obstacle, et la suppression des dix jours fut retardée jusqu'au mois de décembre, en sorte que le 40 fut compté pour le 20, le 14 pour le 24, et ainsi de suite (4).

Tous ses travaux législatifs, si nombreux et si variés, ne faisaient pas perdre de vue au duc de Lorraine un projet formé par son aïeul (2), et qu'il avait fermement résolu d'exé-

(1) Les deux ordonnances sont imprimées daus Kogéville, ibid. , t. I, p. 119-122.

(2) V. Lioooois, II.it. de Nancy, I. I, p. 428, 429 et Uô.

cuter. Nous voulons parler de la fondation du nouveau Nancy. La mort prématurée d'Antoine et de François Ier avait fait ajourner l'entreprise ; néanmoins , comme la population , trop pressée dans l'étroite enceinte de la ville vieille, se répandait dans les faubourgs Saint-Nicolas, Saint-Thiébaut et Saint- Dizier, où Ton multipliait les maisons irrégulières et disparates, Christine de Danemark avait essayé, malgré les embarras inséparables d'une minorité , d'agrandir la ville vieille. A cet effet , elle reporta la muraille du côté du levant jusque sur l'emplacement de la terrasse de la pépinière actuelle , abandonna aux habitants de la GrandVue l'ancienne muraille, dans laquelle ils avaient depuis longtemps percé des fenêtres , et céda les terrains voisins du mur récemment construit à des particuliers, qui prirent l'engagement d'y bâtir des maisons élégantes. Ce quartier, large et bien aéré, s'appela la rue Neuve et ensuite la Carrière, parce qu'il servit aux courses de bagues, combats à la barrière et autres divertissements du même genre. Dans le dernier quart du XVI* siècle, Jean IX comte de Salm, Paul son frère, et d'autres seigneurs firent élever sur le côté oriental de la place des hôtels magnifiques (4), dont nous pouvons avoir une idée en jetant les yeux sur les gravures de Callot et de Claude Deruet.

Quand Charles III revint de France, il embellit le palais ducal, dont certaines parties n'avaient pas été portées à leur perfection (2), et continua les travaux que le duc Antoine et Christine de Danemark avaient commencés pour fortifier la ville vieille selon le système baslionné, inventé en Italie dans les premières années du XVIe siècle. Mais les ouvrages avaient été exécutés sur les plans d'ingénieurs si médiocres qu'il fallut les renverser presqu'en entier; ce qui occasionna des dépenses énormes. Le colonel Orfeo Galeani, mentionné ci-dessus,

(1) V. le mém. du chanoine anonyme , dans Caluiet , Notice, t. Il, col. M.

(2) V. idem, ibid.

dirigea les dernières constructions, et fit de la ville vieille une espèce de citadelle défendue par huit gros bastions , dans plusieurs desquels on enferma les restes des anciens bou- Ie?ards du XVe siècle (1). Charles III acheta également la reconstruction de l'arsenal , qui avait été prescrite par Christine de Danemark et Nicolas de Vaudémont, et lui donna des proportions appropriées à l'importance de la ville qu'il voulait fonder (2).

La grandeur de cette entreprise en fit longtemps ajourner l'exécution , et ce fut seulement en Tannée h 588 que l'on mit sérieusement la main à l'œuvre. En 4587, l'armée protestante qui se rendait en France avait, comme nous l'avons va, menacé les faubourgs de Nancy, que l'on avait essayé d'abriter au moyen d'une fortification provisoire, et le danger que I*oa avait couru dans cette circonstance engagea le duc à prendre enfin les mesures nécessaires pour prévenir le retour de semblables appréhensions. L'augmentation rapide de la population ne permettait pas de s'arrêter.à l'idée d'agrandir l'enceinte de la ville vieille ; et, d'ailleurs, Charles III désirait créer une capitale digne d'un état aussi florissant que la Lorraine. En 1552, Nancy, sans y comprendre le bourg ou faubourg Saint-Dizier constituant une communauté séparée, avait seulement huit cent trente-quatre conduits ou ménages imposables et soixante-douze veuves ; ce qui, en y joignant les moines, les religieuses, les gentilshommes, les personnes attachées au service du prince et les pauvres, formait une population d'environ six mille cinq cents âmes (5); mais en 4580 il y avait dans la ville, et dans les faubourgs Saint-Nicolas et Saint-Thiébaut, onze cent quatre-vingt-trois conduits et cent

(1) On verra tout à l'heure, p. 377, que les fortifications de la ville vieille ne furent complètement achevées que sous le règne de Henri II.

(2) V. idem, ibid. ; Lionnois, ibid., p. 357 et 358.

(3) V. Rôle des habitants de Nancy, en 1 551 -t 552, publié el anne* par M. Henri Lepage.

trente-une veuves, c'est-à-dire environ dix mille personnes, en y comprenant les différentes catégories d'individus non sujets à l'impôt. En 4588, il devait y avoir à Nancy au moins douze mille âmes, et la ville vieille ne suffisait plus, à beaucoup près, pour loger tant de monde. Ce fut alors que l'on dessina l'enceinte de la ville nouvelle. Elle avait pour base du côté du nord-ouest les trois bastions de Vaudémont, d'Hausson ville et des Michottes et les deux courtines qui les réunissaient, et dans l'extrémité de l'une desquelles était percée la porte Saint-Nicolas, destinée désormais à servir de communication entre les deux villes; après avoir fait une saillie assez considérable vers l'ouest, l'enceinte se dirigeait vers le midi, en côtoyant l'étang Saint-Jean, coupait la route de Saiot- Nicolas-de-Porl, s'étendait ensuite, au levant, dans la vaste prairie au milieu de laquelle la Meurlhe roule ses eaux paisibles, et venait, vers le nord-est, joindre le bastion de Vaudémont. Elle embrassait de la sorte le terrain occupé par les deux faubourgs mentionnés plus haut, et par les maisons de campagne et les jardins qui les environnaient. Quant au bourg Saint-Dizier, que l'on regardait comme nuisible à la défense de la ville vieille, sa destruction fut décidée, et les habitants, qui reçurent une indemnité pour la perte de leurs demeures, furent invités à se fixer dans la ville nouvelle, dont la voie principale prit le nom de rue Saint-Dizier, pour conserver le souvenir de l'ancienne bourgade. Les constructions de celle-ci furent rasées , à l'exception de trois seulement, que l'on épargna pour des raisons inconnues , et qui furent le noyau du faubourg actuel des Trois-Maisons. Comme la c pluspart de » la bourgeoisie de Nancy y avoil des maisons particulières, ■ tant pour la commodité des eaux que pour les vignes, > jardins, bois, rivières (sic) et choses semblables , qui s'y » trouvoient en abondance > (4) , la mesure prescrite par le

(i) V. le mém. du chanoine anonyme, dans Calmet, ibid., col. 11.

duc excita bien des murmures ; mais il fallut se soumettre. Ou avait tracé des places spacieuses, des rues larges et se coupant à angles droits, et on résolut de s'emparer de tous les terrains nécessaires. On commença par « publier que » ceulx des propriétaires qui avoient meix, jardins ou aultres » héritages enclos.... eussent à déclarer, dans certain temps, • leur volonté d'y bâtir on non, à peine d'y estre pourveu ». Le délai expiré, on fit estimer par les sieurs Claude de la Ferté, Maimbourg et Jean Barnet les champs ou jardins non clos, et même les jardins clos de murs dont les possesseurs ne voulaient pas construire (4), et on distribua, pour un prix bien modique, des emplacements à ceux qui promirent d'y élever des maisons. L'espace à remplir paraissait tellement grand , eu égard au nombre des individus qui devaient l'occuper, que Ion considéra d'abord l'entreprise comme téméraire, et beaucoup de lots de terrain ne se vendirent pas ou se donnèrent en quelque sorte pour rien. On ne toucha pas au faubourg Saint-Nicolas, qui, composé d'une seule rue tortueuse et très-longue, assez semblable du reste au faubourg Saint-Pierre actuel , dérangea un peu les plans dressés par les ingénieurs de Charles III. Le faubourg Saint-Thiébaut, moins peuplé et moins important, ne jouit pas de la même faveur, et on démolit les maisons qui ne se trouvaient pas dans l'alignement. On traça huit grandes rues qui allaient du sud-est au nord-ouest, et qui, par conséquent, présentant leur ouverture du côté de la ville vieille, étaient enfilées, pour la plupart, dans toute leur longueur par l'artillerie placée sur le bastion des Micholles, sur le bastion d'Uaussonville et sur les deux courtines les plus ^rapprochées. Ces huit rues principales étaient coupées à angles droits par quatre autres

(1) Le duc, se prévalant de ce qu'on appelait le droit d'enceinte, ne paya aucune indemnité pour remplacement d«*s remparts, des portes, des places et des rues.

rues se dirigeant du sud-ouest au nord-est. On réserva entre les deux Tilles un espace fort vaste pour servir d'esplanade, et dans le but de faire de la ville vieille une véritable citadelle. L'esplanade s'étendait jusqu'à la rue actuelle de la Poissonnerie, dont un côté seulement fut garni de maisons ; on ménagea une place assez spacieuse entre la rue Saint- Dizier et la rue de l'Eglise (maintenant rue des Carmes) pour y construire un hôtel de ville, et en cet endroit la maison la plus rapprochée de l'ancien Nancy était l'auberge de la Licorne, située sur la façade nord-ouest de la petite rue des Carmes. Néanmoins, on ne donna pas suite au projet que l'on avait formé d'établir l'hôtel de ville en ce lieu, et le trésoriergénéral Jean Vincent ayant élevé, de 4593 à 4595, vis-à-vis la place du Marché, une maison immense et d'une belle architecture, qu'il se trouva hors d'état d'achever, le conseil de ville .en flt l'acquisition pour quarante mille francs barrois, la termina et y installa toutes les juridictions inférieures, savoir : le bailliage, le siège des échevins ou tribunal criminel, la prévôté et la grurie. Une portion du bâtiment fut arrangée pour servir de prison, et une autre partie pour tenir lieu de halle ; on y construisit aussi une haute tour munie d'une horloge, et jusqu'au milieu du XVIIIe siècle cet édifice conserva la même destination , malgré son éloignement de la ville vieille.

Peu à peu, cependant, on commença à bâtir. Les ouvriers qui étaient venus à Nancy pour travailler aux fortifications avaient fait des gains plus ou moins considérables , et ils résolurent de s'y établir. Ils achetèrent des parcelles de terrain et construisirent quantité de ces petites maisons qui bordaient autrefois plusieurs de nos rues, cl dont il reste encore de nombreux échantillons dans quelques-uns de nos quartiers pauvres. Bientôt, ces arlisnns trouvèrent des imitateurs parmi les gens riches, et on se mil à l'œuvre de toutes parts. Les terrains , dont personne ne voulait d'abord , finirent par se

vendre très-cber ; la spéculation s'en mêla; on acheta des emplacements , sous prétexte d'y édifier des maisons , en réalité pour les revendre avec un gros bénéûce , quelques années plus tard ; et le duc fut obligé de publier un édit pour couper court à des pratiques qui ralentissaient les progrès de sa nouvelle capitale.

Cet obstacle ne fut le seul qu'il rencontra. L'impatience que Ton manifestait fit naître chez les entrepreneurs les prétentions les plus exorbitantes; mais, averti * que ceulx qui

> fournissoient les matériaux nécessaires , les ouvriers , ma- » nœuvres et artisans qui les façonnoient et mettoient en » œuvre, tirans occasion de la nécessité, foule et presse qu'il » y avoit à bâtir en tant de lieux à un temps, survendoient et » débitoient à un prix excessif leursdicts matériaux, façons et » ouvrages, détournans , à ce moyen, les uns de bâtir du » tout ; occasionnans les aultres de laisser imparfaits ce que » desjà à grands frais ils avaient commencé; et d*aullres à » s'y comporter avec telle épargne , que la structure n'en » pouvoit estre que de petite durée , l'usage et l'habitation » incommodes, et l'aspect indécent et peu convenable à l'ordre » et à la forme qu'il désiroit y estre observés », il fixa le prix des matériaux et de la main d'œuvre, et défcodit « à tons » maçons, arrocheurs, tailleurs (de pierres) , briquiers , tuil- » liers, voilleux, charpentiers, menuisiers, serruriers, chau-

> fourniers , blanchisseurs , chartiers , tombeliers , artisans ,

» et aultres quels ils fussent, d'exiger, prendre ou

» recevoir » plus que ne leur accordait le tarif qu'il venait de publier (1).

Le succès de son entreprise engagea Charles 1U à augmenter l'enceinte de la ville nouvelle, et, modifiant le plan d'après lequel le bastion de Vaudémonl , qui appartenait à la ville

(I) Celle ordonnance est du 2 avril 1592. V. Lionnois, ibid., panxm . Mém. du chanoine anonyme, dam Calmet, ibid., col. 11-15.

vieille, et le bastion de la Madeleine, voisin de la porte Saint- Nicolas, devaient être unis par une longue courtine, il prescrivit, en 1605, d'abandonner les travaux de la courtine et de reporter les fortiGcations sur un terrain plus rapproché de la rivière ; ce qui permettait de tracer en cet endroit plusieurs mes larges et bien aérées (I), et d'assigner un emplacement convenable pour les jardins de l'hôpital Saint-Julien , qu'il avait transféré dans la ville neuve, et dont les bâtiments étaient déjà terminés depuis quelque temps et avaient abrité les malades et les pauvres dès l'armée lî)89 (2).

Pendant que les rues se garnissaient de maisons, ou du moins de clôtures enfermant des jardins, on poussait avec activité les travaux des fortifications. On a cru et beaucoup de personnes pensent encore que les plans en furent dressés par le colonel Orfeo Galeani, qui avait rectifié les défenses de la ville vieille. Cest une erreur. Us plans dont nous parlons furent fournis par un ingénieur napolitain, que nos historiens et les registres des trésoriers appellent Jean - Baptiste de Stabile, de Stabili ou d'Estabili ; et nous ne pouvons même admettre, comme l'insinue le chanoine anonyme , qu'il se soit aidé des notes ou des croquis de Galeani (5). Charles 111 avait nommé Jean d'Estabili « superintendant aux mesures, » proportions et conduite des balimens et ouvrages », et sous la direction de cet habile homme, il» marchèrent avec rapidité. Il parait que l'on adopta d'abord le système de la régie ; mais comme il en résultait de graves inconvénients, le dur traita, le 30 décembre 1603, avec Nicolas Marchai, € ingé- » nieur de ses fortifications , employé dés le commencement • à ta conduite des ouvrages d'icellcs qui se soumit à t fermer et mettre (la ville) en défense dans quatre an*

(t) V. Liomioi», ibid., p. Un et 44£.

(2) V. idem, ibid., I. Il, p. 47l-i73.

(3) V. ta méat, du chanoine aoonymr. ibid.. col. ti.

• (c'est-à-dire pour le 51 décembre 1607), et dans les trois » aultres immédiatement suivans à la parachever, moyennant » la somme de deux cent mille francs (barrois) chacun an, » faisans pour les sept quatorze cent mille », et l'abandon des matériaux déjà préparés (1).

L'enceinte, après les modifications que le plan primitif subit en 1605, comptait huit bastions énormes, unis par sept courtines. Le bastion Saint-Jean, qui regardait la comraanderie de ce nom, n'avait pas de flanc vers l'ouest et se rattachait au bastion des Michottes, c'est-à-dire à la ville vieille, par une espèce de courtine. Plus au midi se trouvaient les bastions Saint-Thiébaut, de Saulru et Saint-Nicolas ; on voyait au levant les bastions d'Haraucourt, de la Madeleine et Saint-Georges ; enfin, vers le nord-est le bastion Saint- Jacques, dont la forme était la même que celle du bastion Saint-Jean, et qui allait, au moyen d'une courtine, se lier an bastion de Vaudémont.

Les fortifications des deux villes étaient remarquables par leur solidité et leur magnificence. Les murailles proprement dites avaient une hauteur moyenne de cinquante pieds et une épaisseur proportionnée; elles soutenaient des terre-pleins, qui s'élevaient de cinq pieds au dessus ; et le revêtement, orné d'éperons et de cordons en pierres de taille, se composait de briques rouges et noires, disposées avec symétrie et traçant des losanges d'un assez bon goût. La base des murailles était en pierre jusqu'à la hauteur où l'eau pouvait monter dans le fossé, qui était profond de vingt-cinq pieds, large de soixantedouze et muni d'une contre-escarpe en pierres de taille. Des guérites, d'une coupe élégante, se dressaient aux angles des bastions et dans le voisinage des portes. Celles-ci , qui sont au nombre de trois, et que Ton a conservées jusqu'aujourd'hui, mais en leur faisant subir des mutilations de tout

(I) V. Liomiois, ibid., 1. 1, p. 398 et suiv.

genre , avaient été décorées par les meilleurs sculpteurs de la Lorraine, et nous pouvons encore nous faire une idée de leur beauté première. La porte Saint-Nicolas entre les deux villes demeura ce qu'elle était; mais on remania la porte Notre- Dame, tout en laissant subsister les deux grosses tours qui datent du XVe siècle , et l'on perça à quelque distance, entre deux des bastions élevés par Orfco Galeani, une nouvelle entrée, que Ton appela porte Notre-Dame-des-Champs , et qui fut sculptée par le célèbre Florent Drouin. Au reste, ces derniers ouvrages ne furent exécutés qu'après la mort de Charles III (1).

Des travaux aussi considérables et poursuivis pendant vingt ans entraînèrent des dépenses hors de proportion avec les revenus ordinaires de la Lorraine, et le duc fut souvent obligé de recourir à la générosité de ses sujets et de leur demander des aides extraordinaires (2). On peut supposer que les Etats-Généraux ne se décidèrent pas toujours sans répugnance à accorder ce que Charles sollicitait, parce que les opinions étaient partagées sur l'utilité de la mesure adoptée par ce prince ; cependant, on ne voit pas qu'ils aient jamais refusé les aides nécessaires, ni que les ouvrages aient langui , faute d'argent.

L'envie de procurer à sa capitale tous les avantages possibles inspira au duc l'idée d'ouvrir des négociations pour obtenir du souverain-pontife la création d'un siège épiscopal (3). La politique semblait, d'ailleurs, depuis longtemps exiger un établissement de cette nature. Tant que les évèques de Metz, Toul et Verdun avaient relevé de l'empire, les ducs

(1) V. idem, ibid., p. 20-23.

(2) V. Mory d'Elvonge, Elals, Droits, Usages en Lorraine, p. 50.

(3) On assure que, peudanl la tenue du concile de Trente, le grand cardinal de Lorraine avait représente la nécessité d'établir des sièges épiscopaux à Nancy, à Bar-lc Duc et h Saint-Dié. V. le inéra. du chanoine anonyme, ibid., col. i9.

de Lorraine n'avaient eu aucun motif de se soustraire à leur autorité ; mais à partir du jour où la France avait occupé les villes épiscopales , on devina que les trois évéques seraient bientôt à sa discrétion, et il fallut un concours de circonstances que Ton ne pouvait espérer pour retarder ce moment. Ce fut en 4598 que Charles demanda au pape Clément VIII la création d'un évêché , après avoir obtenu le consentement de l'évéque de Toul, Christophe de la Vallée , dont le diocèse devait, à cette occasion, subir un démembrement. La nouvelle circonscription ecclésiastique aurait compris la ville de Nancy, cinq collégiales, six prieurés, dix-sept monastères de difers ordres, et environ soixante-dix paroisses. Les abbayes de Clairlieu et de Saint-Martin (près de Metz) auraient été supprimées. Leurs biens formaient la dotation de l'évéché; et Ton assurait celle du chapitre calhédral avec les restes des domaines de Gorze , avec les biens des prieurés de Varângéville et de Sainl-Dagoberl (i), et avec trois prébendes enlevées à la collégiale de Saint-Dié. Le cardinal de Lorraine aurait reçu le titre d'évêque , et le pape aurait accordé au duc le droit de patronage et de présentation tant pour l'évéché que pour tous les bénéfices.

Une proposition aussi raisonnable ne paraissait pas devoir être écartée; malheureusement, elle fut faite dans un instant où le pape était vivement irrité contre la maison de Lorraine, i cause du mariage de Henri et de Catherine de Bourbon, et le roi de France prescrivit au cardinal d'Ossal de ne rien négliger pour faire échouer la demande. Dès le 30 mars 4599, le cardinal écrivait : < Je retarderai autant que je pourrai l'érection » de Nancy en évèché »; profitant adroitement du mécontentement de Clément VIII , il l'engagea à ne pas accueillir la prière de Charles III, et le 2 mai, après avoir raconté le mauvais accueil fait à l'envoyé de Lorraine, il mandait qu'il

(1) De Sleuay.

n'aurait a a cane peine à exécuter les instructions que Henri IV lui avait adressées (1). D'un autre côté, Jean de Schœnenberg, archevêque de Trêves, forma opposition à un projet qui modifiait les circonscriptions de ses suflraganls. Toutefois, malgré les pratiques du cardinal d'Ossat et les scrupules du métropolitain, le duc obtint, en 4600, la promesse qu'un évèché serait établi à Nancy. Il résolut de commencer aussitôt la construction de la cathédrale, qui devait occuper une partie de la grande place d'abord destinée au marché public , et , au mois de février 4601 , il fit distribuer aux gentilshommes une lettre circulaire , dans laquelle , après leur avoir annoncé la réussite de la négociation , il les invitait à contribuer généreusement aux frais de l'entreprise, en leur laissant entrevoir la facilité qu'ils auraient, plus tard, d'obtenir pour leurs enfants les dignités et les bénéfices de la nouvelle cathédrale (2). On ne sait trop quel succès eut la requête ; mais une année ne s'était pas écoulée depuis l'envoi de la circulaire, lorsque le pape, cédant aux obsessions du roi de France, déclara qu'il ne pouvait ériger un évèché. Charles fut très- contrarié de ce refus, et, comme il désirait fonder à Nancy une église digne d'une capitale, il pria Clément VIII <Ty instituer une collégiale, dont le chef aurait le titre de primat, porterait la mitre et la crosse, et jouirait de quelquesuns des droits épiscopaux. Le souverain-pontife y consentit et fit expédier, le 45 mars 4602, les bulles nécessaires. Le chapitre, qui eut pour premier primat le cardinal de Lorraine, fils du fondateur, se composait de trois dignités (doyen, chantre, écolàtre) et de treize chanoines. Il relevait immédiatement du Saint-Siège, et le droit de patronage à l'égard des dignitaires et des simples chanoines fut abandonné au duc

(t) V. Lettre* du card.n.l dO*at (4dil. d'Acnelot de b llou*ayc\ t. Il, p. 53 et 57.

(î) V. le teite de cette lettre, diro Lionnon. M ., t. Il, p. Il* et 55«.

de Lorraine. La mense du primat fui formée du prieuré Saini- Dagobert et d'une portion des biens de Gorze et de Clairlieu. Le chapitre reçut, pour sa dotation, les domaines de l'abbaye de Saint-Martin, les prieurés Notre-Dame, de Salone, de Saint-Nicolas et de Varangéville, la collégiale de Dieulouard et trois prébendes de la collégiale de Saint-Dié. Le primai pouvait officier in pontificalibus ; il avait la mitre, la crosse, l'anneau, les sandales, et donnait la bénédiction solennelle au peuple. Il se vit, du reste, plus d'une fois troublé dans l'exercice de quelques-unes de ses prérogatives par les évéques de Toul, qui lui refusaient le droit de revêtir les insignes épiscopaux hors de l'enceinte de la Primatiale (4). Le gouvernement de l'église et la faculté de rédiger des statuts lii appartenaient en commun avec le chapitre, et ils s'empressèrent d'arrêter un règlement fort sévère, aûn d'écarter les jeunes gentilshommes qui auraient demandé les canonical* seulement pour en percevoir les revenus, et sans s'inquiéter de remplir les devoirs de leur état.

Divers obstacles retardèrent encore l'organisation définitive du chapitre, et on ne commença l'office canonial que le 1er janvier 1604, dans une église provisoire, sur remplacement de laquelle on a bâti la seconde église Saint-Sébastien. La Primatiale devait, comme nous l'avons dit, s'élever sur b place du Marché, et le pourtour aurait été occupé par les maisons des chanoines ; mais les fondations ne furent pas même jetées. On représenta au duc que la Primatiale serait mal située au milieu d'un quartier aussi bruyant, et vis-à-vis l'édifice qui renfermait les tribunaux, les prisons, la halle, etc. En conséquence, on acquit par échange un vaste terrain près de la porte Saint-Georges , dans le lieu même où l'on avait ébauché la courtine qui devait unir les bastions de la

(1) V. Mém. d« Thierriat cités par Chcvricr, ibid.. p. 248.

Madeleine et de Vaudémont. Ce terrain, qui avait soixantedix toises de longueur, sur une largeur de cinquante , fut divisé en deux parties destinées : Tune à la Primatiale, dont le plan avait beaucoup d'analogie avec celui de la cathédrale actuelle, et dont le portail devait être tourné vers l'ouest, conformément à l'ancien usage ; l'autre au palais du primat, aux hôtels du doyen, du chantre et de l'écolâlre, aux maisons des chanoines, des vicaires, etc. On réserva une parcelle de terrain sur laquelle on éleva précipitamment une église provisoire, que Ton appela longtemps la vieille primatiale, et où le chapitre alla faire l'office, en 1609, après avoir vendu la première église au conseil de ville , qui la céda à la paroisse Saint-Sébastien (4).

Non content d'avoir créé le nouveau Nancy, auquel on essaya, par un sentiment bien étranger à la flatterie, de donner le nom de Charleville, le duc de Lorraine voulut encore embellir la ville vieille, en y faisant construire une chapelle magnifique, dont les caveaux serviraient de sépulture aux princes de sa famille. Il comptait y descendre le premier ; car, en 1606, il avait été frappé d'une attaque d'apoplexie, qui n'avait pas eu de suites graves, mais pouvait se renouveler. La crainte de la mort l'avait engagé à faire son testament dès le mois «de janvier de la même année ; il léguait à son fils François, comte de Vaudémont, des domaines considérables et des rentes sur Orléans et sur l'hôtel de ville de Paris ; il chargeait le duc de Bar de compléter les dots de ses sœurs Elisabeth, Antoinette et Christine, et de doter la princesse Catherine , si elle désirait se marier ; enfin , il donnait au cardinal, son second fils, les ville et seigneurie de Charmes , disposant que si le cardinal en rétablissait le château, et si les revenus de la seigneurie ne montaient pas

(1) V. le méni. du chanoine anonyme, ibid., col. 48-65.

annuellement à vingt mille francs barrois , le surplus serait pris sur la saline de Dieuze (4).

La mort de ce fils chéri arrivée en 4607 porta un coup terrible à Charles III. Le 8 mai 4608, il fut attaqué d'une fièvre, dont le premier accès fut violent, mais de courte durée. Le duc joua même aux cartes avec les princesses ; néanmoins, comprenant bien que le mal était plus grave que Ton ne croyait , il fil appeler, dans la soirée , son directeur, le P. Ponce Clerici , cordelier, « personnage de grande » authorité, tant pour ses vertus, piété et doctrine, que pour » les charges de Commissaire général sur les Provinces de

> son ordre en France , de Provincial , de Custos et de

> Gardien, qu'il avoit exercées plusieurs fois ». Charles se confessa ce jour là et le lendemain malin , et se trouva bien le vendredi ; mais, le samedi, la fiévft recommença et fut accompagnée d'une sorte d'affection léthargique, pendant laquelle le malade était complètement immobile et comme privé de sentiment. Les habitants de Nancy , instruits de ce qui se passait , remplissaient les églises et priaient Dieu de leur conserver un si bon souverain. Le dimanche, le prince se confessa de nouveau , communia et fut assez bien le reste de la journée. Le 42, vers sept heures du matin, fl retomba dans sa léthargie, qui dura dix-sept heures ; les médecins déclarèrent que le danger était pressant , et on administra au malade le sacrement de l'extrême-onction* Les Nancéiens avaient abandonné leurs occupations, et des processions nombreuses parcoururent la ville, tandis que d'autres visitaient l'église abbatiale de Clairlieu et la basilique de Saint-Nicolas-de-Porl. Quand Charles eut repris ses sens, le sieur de Fresnel , capitaine des arquebusiers à cheval de la garde, qui veillait au chevet du lit, l'informa de ce qui

(1) V. ce testament, dans Calmct, Ilist., t. 111, prenv., col. cccclxxxiîjcccclxxxvj.

avait eu lieu la veille ; « Mes subjectz font beaucoup pour » moy, répondit 1e prince ; s'il plaist à Dieu me remettre en » convalescence, je feray pour eux, et pour tout mon peuple,

> ce que je pourray pour leur bien ; mais le principal est » qu'ilz prient Dieu pour mes péchez >. La journée du mardi se passa tranquillement, et, sur le soir, Charles, craignant que le mal ne revint le lendemain, fit appeler ses enfants pour les bénir. Le duc de Bar, le comte de Vaudémonl et la princesse Catherine, les seuls qui fussent à Nancy, accoururent et se mirent à genoux prés du lit. Le malade leur dit c que, devant toutes choses , il leur recommandoit la crainte » et l'amour de Dieu, et puis la concorde entre eux ; et » adressant sa parolle au Duc de Bar, dit qu'il luy laissoit » un estât tranquille, lequel il luy recommandoit, et tout son

• pauvre peuple ; comme aussi d'entretenir paix avec ses » voisins , et l'amour fraternel avec son Frère le Comte de

• Vaudémonl, et sa Sœur la Princesse, pour laquelle il

> n'a voit encore rien faict ; au demeurant, qu'il avoit faict » quelques debtes pour ses urgentes affaires, dont il en avoit » payé beaucoup, et qu'il acquitast le reste, et après exhorta

> le Comte de Vaudémonl, son Fils puisné, de recongnoistre » et aymer son Frère, comme le devoir tant de l'aage que de » Testât l'y obligeoit ; ce qu'achevé, faisant le signe de la » Croix sur eux , leur donna sa bénédiction , disant que » c'estoit pour les présenlz , pour les absentes (1 ), et pour » leurs descendantz et postérité; priant Dieu les vouloir » bénir au Ciel, comme il les bénissoit en terre ». Les princes s'élant retirés, en fondant en larmes, le duc se sentit plus mal, eut des faiblesses et expira doucement, le 44 mai, à une heure du matin, en présence de sa sœur la duchesse de Brunswick- Wolfenbuttel, du prince Erric évèque de Verdun, du P. Ponce Clerici, du P. Renault gardien des Cordeliers,

(1) Les trois princesses Christine, Antoinette et Elisabeth.

des maréchaux de Lorraine el de Barrois, des principaux officiers de l'hôtel , des secrétaires des commandements, et de quelques gentilshommes.

Charles avait vécu soixante-cinq ans, deux mois et vingtneuf jours, et il était dans la soixante-troisième année de son règne.

Aussitôt qu'il eut rendu l'esprit, on s'occupa des préparatifs de ses funérailles , à la description desquelles nous consacrerons plusieurs pages , parce que l'on regardait , avec raison, l'enterrement des ducs de Lorraine comme une de? cérémonies les plus somptueuses que l'on pût voir.

Henri conOa le soin de régler tout ce qui concernait les funérailles de son père à messire Pierre de Stainville , protonotaire du Saint-Siège, doyen de la Primatiale et conseiller d'état, et à M. de Madruccio, conseiller d'état et grand-chambellan du feu duc. 11 désigna comme maîtres des cérémonies M. de Raigecourt, conseiller d'état, chambellan, maltre-d hôlei de Charles III et bailli d'Epinal ; M. de Mitry, maltre-d'hôlel, et le sieur Claude de la Ruelle, secrétaire des commandements.

Le corps du prince fut d'abord laissé sur son lit. On posa auprès six chandeliers d'argent ciselé el un bénitier en vermeil. On disposa dans la salle des bancs couverts de tapis de Turquie, sur lesquels s'assirent, à droite « bon nombre de • chanoines, cordeliers, minimes, capucins et autres gens » d'Eglise , qui disoient prières , psalmes et oraisons » ; à gauche les gentilshommes de la chambre et les chambellans, ayant derrière eux les pages et les valets de chambre. On admit chacun à jeter de l'eau bénite ; les seigneurs et gentilshommes de la maison du défunt et des maisons de< princes el princesses y vinrent à une heure ; les dames et demoiselles des mêmes maisons à deux heures , et les domestiques une heure après. A quatre heures, le corps fut livré aux médecins el chirurgiens ; ils l'ouvrirent , en sépa-

rèrenl le cœur qui fui remis aux jésuites de Nancy, et les entrailles que Ton donna aux Oordelicrs , l'embaumèrent et le placèrent dans un cercueil de plomb, enfermé dans un cercueil en bois garni de velours noir et accompagné d'une inscription. On tendit la • chambre du trespas • d'une riche tapisserie de haute-lice, rehaussée d'or, d'argent et de soie, et « figurée . de l'histoire de saioct Paul » ; on étendit sur le plancher un tapis de Turquie ; le cercueil fut dépose sur deux tréteaux, et les six chandeliers furent rangés de part et d'autre. Les gens d'église rentrèrent alors et recommencèrent a prier. Dix-huit chambellans et les valets de chambre eurent ordre de se relayer pour demeurer nuit et jour prés du défunt. Le lendemain, le clergé des différentes paroisses de Nancy vint jeter de l'eau bénite, et » partir de ce moment, tout le monde, « tant du pais qu'estrangers », eut la liberté de pénétrer dans la salle jusqu'au 8 juin, « pour ce qu'il fallut ce temps » aux ouvriers qui faisoient l'eftigie (du prince), ses veste- » ments à la royale, etc.; et aux ma relia ni z qui avoient peine

• de recouvrer si grande quantité de sarges de Fleurante

• (serges de Florence), sarges Limestrcs, sarges de tiennes

• et autres draperies, qu'il falloil pour un si grand dueil,

• auquel marchèrent plus de seize cents personnes (t) , la

■ plus grande partie desquelles fut habillée de tous point/ » de la libéralité de son Altesse...., combien qu'il ne leur » fust deu que robbes et bonnetx carrez

Nous ne nous arrêterons pas » décrire eu détail les costumes que le duc, les princes et princesse» de sa famille, les seigneurs , les fonctionnaires de divers ordres portaient, soit pendant les réceptions et cérémonies qui précédèrent le» funérailles proprement dites, soit pendant les funérailles elles-mêmes. Lu coupai mil jeté sur les belles gravures dont noua parlerons en apprendra autant qu'une description

,\) Il »igu tttfkcnrnt <io personne* poruuit de» vêtements Jt- OeuiJ t. i?. 25

minutieuse, et nous ajouterons seulement que le costume se composait en général 1° d'un manteau ou mieux d'une rolx noire, avec des manches et une queue plus ou moins longue, suivant le rang des personnes ; 2° d'un capuchon ou chaperon attaché à la robe , et que l'on menait parfois sur la tète ; 5° d'un bonnet carré, dont on se couvrait lorsque le chaperon était renversé sur les épaules. Lès pages des grande et petite écuries , les valets de pied, les arquebusiers à chenl et les gardes suisses furent habillés de noir, et on peut voir la coupe de leurs vêtements sur les gravures que nous venons de mentionner.

La salle d'honneur du palais ducal, occupant tout le premier étage, sur la Grand'rue , depuis l'escalier qui existe encore jusqu'à l'église des Cordeliers, et longue de vingt-sept mètres, sur cinq de largeur et six de hauteur , fut tendue de deux tapisseries représentant la vie de Moïse et celle de saini Paul. Le plafond , en forme de berceau , était chargé de caissons, offrant alternativement des croix de Lorraine en or sur fond d'azur , et des alérions en argent sur champ de gueules. A l'une des extrémités de la salle, on avait élevé une estrade couverte d'un tapis de Turquie et munie d'une balustrade richement ornée. On voyait sur l'estrade le lit d'honneur, auquel on arrivait par cinq degrés ; les matelas et traversins étaient en salin cramoisi , et les couvertures en velours noir et en drap d'or frisé, avec parements d'hermine; un dais en velours cramoisi et en toile d'or frisée, et décoré d'alcrions et de doubles C couronnés, surmontait le lit, qui était accosté de douze chandeliers d'argent , soutenant des cierges de cire blanche du poids de deux livres, « avec > doubles armoiries et l'ordre Sainct Michel à l'entour ». Sur le lit reposait l'effigie en cire du prince défunt revêtue d'habits splendides et f d'un grand manteau à la royale de drap * d'or frizé d'or » et doublé d'hermine, avec une « queue » longue de sept aulnes de Paris ». L'effigie portait une

couronne ducale, sur laquelle brillaient beaucoup de gros diamants. Les ▼éléments en étaient aussi chargés en divers endroits, et l'auteur de la description que nous nvons prise pour guide assure que tous les joyaux qu'il vient de mentionner étaient estimés cinq cent trente-deux mille écus, « y comprise une autre couronne aussi enrichie de pierreries, » qui estoit sur l'armet tymbré >.

Deux autels magnifiques permettaient de célébrer plusieurs messes pendant la matinée; et, chose qui surprendra plus d'un lecteur, on avait disposé, non loin de l'estrade , un autre dais, sous lequel « on mettoit une table et la chaire de feue

• son Altesse , pour le couvert, past et la viande qu'on ap-

• portoit aux heures de disner et souper » . Douze chaires à accoudoirs ou stalles, tendues de drap d'or, avec carreaux de velours violet et pliants (tour s'asseoir, étaient destinées aux princes et princesses, quand ils assistaient aux messes et vigiles que Ton chantait dans ki salle d'honneur, Il'antres sièges non moins riches attendaient les ambassadeurs des princes amis de la maison de Lorraine ; le long des murailles, on avait rangé des bancs à dossier, couverts de salin cramoisi , avec broderies d'or, pour les gentilshommes et les principaux fonctionnaires , et des bancs plus simples pour les serviteurs du défunt. Le sieur Callol, roi d'armes, les hérauts lorraine et Barrois, et les poursuivants d'armes Yaudétnont et Clcrmont, « tous cinq ayans leurs cottes », occupaient des pliants à peu de distance du lit. Enlio, le reste de la salle était rempli de sièges et de bancs plus ou moins bien décorés pour le clergé, les dames, demoiselles et gentilshommes des maisons de Charles III et des princes et princesses, pour le conseil d'état, la cour des fi ra mis-Jours de Saint-.Mihiel, les t (timbres des comptes de Lorraine et Barrois, etc. Prés «les places réservées au clergé se trouvaient c premièrement la musique » de la chambre de feue son Altesse, en nombre de quatorze

• personnes, tant voix, que joueurs de luths, guitarons et

<• violes d'Espagne ; et secondement les chantres de la

» chapelle en nombre de vingt voix, et dix joueurs de

» cornets, gros haullbois et sacboules ».

La salle d'honneur, ouverte en grande cérémonie le 9 juin, à une heure après midi, uc fut plus fermée jusqu'au 14 juillet suivant. Tous les matins, à l'exception des dimanches et fêtes, on y célébrait trois messes, à la dernière desquelles officiaient souvent trois prélats mitrés ; l'aprés-dlner, on chantait les vigiles des morts ; immédiatement après la messe et les vigiles, on servait sur la table un festin somptueux, comme si le prince était encore en vie ; l'aumônier disait le Benedicite ; les fourriers, panelier, maltre-d'hôtel, échanson, etc., remplissaient sérieusement leurs fonctions habituelles ; un secrétaire des commandements et < le médecin en quartier » se tenaient, comme à l'ordinaire, derrière le siège ducal ; mais , aussitôt après la récitation des grâces , l'aumônier distribuait aui pauvres le pain , le vin et les mets qui avaient paru sur la table.

Pendant l'exposition de l'effigie, on s'occupait à transformer la galerie des cerfs en salle funèbre. Les massacres qui tapissaient les murailles furent enlevés, et d'immenses tentures en drap noir dissimulèrent les parois de la galerie. Des écussons y furent fixés à peu de distance l'un de l'autre, et trois chandeliers, * chaussez de sarge noire » , et portant chacun quatre gros cierges de cire blanche, furent suspendus au plafond pour éclairer la salle, qui ne reçut pas d'autre lumière. Le cercueil y fut amené, placé sur deux tréteaux et couvert d'un poêle de toile très fine et d'un autre en velours noir, « croisé de satin blanc » ; on déposa sur le cercueil la couronne, le sceptre, la main de justice et le collier de l'ordre de Saint-Michel , et on établit au dessus un dais en velours noir. Les deux autels de la salle d'honneur furent' remontés dans la galerie des cerfs et garnis de parements noirs, ainsi que les chaires à accoudoirs destinées au duc Henri , aux princes

du sang et aux ambassadeurs ; les sièges des prêtai*» oflicianls, des évéques , des abbés mitrés , du primai de Nancy , du grand-prévôt de Sainl-Dié, etc., et vingt quatre banquettes où devaient s'asseoir tes gentilshommes de la maison du feu duc, et ceux qui étaient attachés aux maisons de Henri, des princes et des princesses.

La salle funèbre fut ouverte le 15 juillet, a huit heures du matin, et le service divin y fut célébré, ce jour là et le lendemain, avec la même pompe que dans la salle d'honneur. Le 16, les chefo et maîtres des cérémonies spirituelles et temporelles prévinrent les individus et les corporations qui devaient assister aux funérailles que le cortège se mettrait en marche le 47, à deux heures, pour conduire le corps dans la collégiale Saint-Georges; mais la notification fut faite avec des formalités beaucoup trop compliquées pour que nous puissions les rapporter ici. A cinq heures, le roi d armes, accompagné des hérauts et poursuivants en manteaux de deuil, et entouré des vingt crieurs et sonneurs de clochettes de la ville de Nancy , ordonna à ces derniers d'agiter trois fois leurs clochettes, et le héraut Lorraine publia, > a haulle

• voix, le premier édil funèbre.... comme ensuit : Messieurs, » on fait a tous sçavoir cl entendre que demain, à deux

> heures après raid y , sera fait (aydant Dieu) le premier » convoy en pompe funèbre de I* enterrement du corps de » Trés-Haull, Très-Puissant et Séréntssime Prince Charles » troisième du nom, par la grâce de Dieu Duc de Calabre,

• Lorraine, Bar, Gueldres, Marrhis, Marquis du Pont-è- » Mousson, Comte de Provence, Vaudémont , Rlèmont , . Zulphen, etc., nostre débonnaire et Souverain Prince de

• glorieuse et perpétuelle mémoire, lequel trespassa en son

• hostel de ceste sienne ville de Nancy, le quatorzième tnay » dernier ; ledit premier convoy funèbre depuis ledit hostel

• jusque* en l'église Saincl -Georges, où seront chantées les

> vigiles et vespres des morlx, et le jour d'apre*, au malin,

— 3iK) -

» le saincl service à son intention ; partant , vous ferez tous » devoir d'y assister et de prier Dieu pour son âme ». Celle proclamation, qui avait eu lieu dans la cour d'honneur du palais ducal, fut renouvelée devant la porterie, sur la place Saint-Epvre et sur la place du Marché dans la ville neuve.

On travaillait, en même temps, à sabler les rues que le cortège allait parcourir, et à tapisser le portail de Saint- Georges, celui de l'église .des Cordeliers et la façade du palais ducal avec des draperies noires, sur lesquelles se détachaient des écussons couronnés, aux armes de Lorraine, et entourés du collier de Tordre de Saint- Michel. On préparait aussi les pièces d'honneur qui devaient être portées pendant la cérémonie, et les ornements destinés aux prélats.

Le M juillet, à deux heures, les princes se rendirent dans la salle d'honneur, où le cercueil avait été rapporté sous le lit, comme précédemment; ils étaient accompagnés des ambassadeurs, et, aussitôt qu'ils furent entrés, l'évéque de TouU assisté de l'évéque de Tripoli, suffragant de Strasbourg, des prélats mitrés ou non, tous revêtus de chapes magnifiques, do grand-archidiacre de Toul , des archidiacres de Port, de Vosge et de Rinel, et de plusieurs chanoines, procéda à la levée du corps. Apres une nouvelle proclamation du roi d'armes, qui prescrivait à chacun de se mettre en marche lorsqu'il serait appelé, et d'observer minutieusement les préséances réglées par les maîtres des cérémonies, le cortège sortit du palais dans l'ordre suivant : trois commis, munis de baguettes, et faisant ranger la foule dans les rues; les vingt sonneurs, agitant leurs clochettes et criant dans les carrefours : « Nostre Débonnaire et Souverain Prince le Duc Charles troisième du nom est trespassé; priez Dieu pour son âme » ; huit commis, conduisant trois cents pauvres vêtus de deuil, marchant sur deux files, et portant chascun une torche de cire blanche, à doubles écussons aux armes pleines du feu duc ; trois cents bourgeois, désignés par le conseil de ville,

- .lui -

cl leiianl de* lorches semblables , oruées d'ccussou* aux arme» de Nancy; les membres de la confrérie du Saini- Sacroment, dont Charles III était premier- confrère et prolecteur, s'avançant deux à deux et portant des (lambeaux de cire blanche avec écussons ; le commis du chef des cérémonies spirituelles ; les Capucins, les Minimes et les Cordeliers, ai ce leurs croix; le clergé des paroisses Saint-Epvre, Notre- Dame et Saint-Sébastien, avec leurs croix ; les chanoines de la l 'ri ma lia le et ceux de Saint-Georges, tenant la droite, et vis* à-vis, à gauche, les facultés de théologie, de droit et de médecine de l'université de Poot-4-Mousson ; les huissiers de l'hôtel, armés de leurs verges et précédant la maison du défunt; les muletiers et jumeniicrs; le maître- pnlfrenier, les palfreniers et le maréchal de la petite écurie; le maitrc-pal- (renier, les palfreniers et le maréchal de la grande écurie; les cochers ; les artisans de l'hôtel ; les valets de pied ; les aides de la fauconnerie, de la vénerie et des toiles; le prévôt, le graveur, l'essayeur et une députalion des ouvriers de la monnaie; douze commissaires, roaltrcs-eanonniers et fondeurs de l'arsenal; les valets de garde-robe et les lavandiers; les violons et sonneurs de cornets el hautbois ; les courriers, les chevnuchcurs d'écuries, les maîtres des postes et le sergent à cheval des finances; les fourriers des logis; les clercs du Trésor des chartes; les tapissiers; les marchands et artisan* de la chambre; le précepteur et les trois gouverneurs des pages de la chambre, de la grande el de la petite écuries ; le* tailleurs d'habits et chaussetiers; les aides des offices de paneterie, échansoiineric, garde-manger, cuisine, fruiterie^ garde vaisselle et fourrière ; le> niorcliands pourvoyeurs, boulangers, pâtissiers cl herbiers; les chefs des oflices de paneterie, échaasonnerie, garde-manger, cuisine, fruileric, garde-vaisselle et fourrière ; les officiers pensionnaires ; le concierge cl le garde-meubles de l'hôtel ; les valets de chambre ordinaires et par quartier; les chirurgiens et lapothiruire; les deux

ingénieurs des fortifications ; les sieurs commis à la recette des aides-généraux ; le concierge et le contrôleur de l'artillerie; le receveur-général et le contrôleur-général du domaine de Nancy; les intendants des mines d'argent, d'azur, de cuivre et de plomb ; les maîtres et le contrôleur des monnaies ; les gouverneurs des six salines ; les quatre contrôleurs de l'hôtel, l'argentier et les greffiers du bureau du même hôtel; les quatre médecins; le prieur de Flavigny, maître de Ja chapelle ducale, suivant les chantres de la chapelle et les musiciens de la chambre, qui formaient un chœur ; les prévôts des maréchaux et de camp ; les membres du conseil de ville de Nancy ; le greffier des assises de Nancy ; le maîtreéchevin, les échevins et le clerc-juré de la justice de la même ville ; le lieutenant-général du bailli de Nancy, le prévôt et le gruyer; le trésorier-général de Lorraine et Hat rois ; le président et les gens du conseil et des comptes de Barrots; le président, les conseillers et auditeurs et le greffier des/ompies de Lorraine ; le président et les conseillers de la cour des Grands-Jours de Saint-Mihiel ; le procureur-général de Lorraine et le trésorier des chartes; les secrétaires entrants au conseil et les secrétaires ordinaires; les conseillers d'état de robe longue; les maîtres des requêtes, et vis-à-vis les secrétaires des commandements; les pages de la petite écurie; les pages de la grande écurie ; les pages de la chambre ; les maréchaux des logis; les gentilshommes suivants; les capitaines entretenus et pensionnaires ; les capitaines des villes et châteaux ; les gentilshommes servants ; les écuyers des grande et petite écuries ; les quatre maltres-d'hôtel, tenant leurs bâtons renversés ; les gouverneurs des villes de garnison ; les baillis; Jes conseillers d'état d'épée ; M. de Couvonge, premier-geutilhomme de la chambre , avec la moyenne clé dorée : M. de Martau, gentilhomme de la chambre, avec la petite rlé dorée; les gentilshommes de la chambre et les chambe! lans; les lieutenants de la garde suisse; les huissiers de la

chambre, armés de leurs verges et précédant les pièce» df honneur; M. d'Haraucourl de Saint-Nicolas, conseiller d'état et chambellan, et trente- trois autres gentilshommes qui portaient les bannières de Lorraine , Bourbon , Cîueldrcs , Anjou , Ilarcourt, Vaudémont, Wurtemberg, Blois, Autriche, Mantoue, Boulogne, Berry, Auvergne, Valois, Hainaut, Bourgogne et Bourbon-l'ancicn, Provence, Dancmarck, Flandres, Saxe, Brandebourg, Sleswick, Portugal, Milan, et autres, représentant les différentes maisons desquelles Charles III et ses ancêtres paternels et maternels étaient descendus; trois cloches d'armes, tenant leurs trompettes renversées; les poursuivants d'armes Vaudémont et C.lcrmonl ; M. du f.hatelet, conseiller d'état et sénéchal de Lorraine, et M. de la Ristide, conseiller d'état et sénéchal de Barrois; MM. de Mitry et de Saint- Loup, conduisant le cheval de service du feu duc; M. de Cousancc, écuyer en la petite écurie, et M. de Melay, menant le cheval de secours ; MM. de Marcossey de Saint-Julien cl de Statnvillc de Sorcy, écuyers en la petite écurie, guidant le cheval de bataille ; M. de Tanlonville, conseiller d'étal, et M. de Nubécourt, figurant les comtes de Vaudémont et de BIAmont, qui étaient obligés de présenter l'armet, les gantelets, l'écu, la lance et l'épëe au duc de Lorraine, quand il allait combattre; M. de Beauvau; M. de Valhey ; M. d'Arligolly, conseiller d élai et gouverneur de Marsal; M. d'IIaraucourl de Magniérc, conseiller d'état et capitaine-général de l'artillerie; le comte Jean-tîeorgcs de Sol m s ; le comte Jean-Casimir de Linangc et Kéchicourt, et le comte Egon de Kurslembcrg, portant les éperons dorés, les gantelets, l écu, la lance, l'épée, la cotte durmes et le casque; trois cloches d'armes, tennnl leurs trompeltes renversées ; les hérauts d'armes Lorraine et Barrois; M. d'Haraucourl de Bayon, écuyer en la petite écurie, et M. de Malabarba, écuyer en la grande écurie, conduisant le cheval d'honneur, couvert d'un riche caparaçon, dont les quatre

coins étaient soutenus par autant de valets de pied ; Frédéric rhingrave et comte de Salm, seigneur de Fénétrange et de Neuviller, portant < l'espée nuë de souveraineté > ; M. de Bourbonne, grand-maftre de l'hôtel, et M. de Madruccio, grand-chambellan , avec la grande clé dorée ; M. de Gournay, chef du conseil privé ; le sieur Callot, dit Sicile, roi d'armes ; M. des Thons , conseiller d'état et maréchal de Lorraine, et M. de Maillane, conseiller d'état et maréchal de Barrois ; l'aumôniér ordinaire , tenant le bénitier et k goupillon; le premier-aumônier; M. de Slainville, doyen de la Primatiale et grand-aumônier , chef des cérémonies spirituelles ; le prévôt de la collégiale Saint-Georges , avec la chape et le bâton pastoral ; les abbés crossés et non mitres de Rengéval, Jovilliers, Bonfay, Etival et Sainte- Maric-ao- Bois, de l'ordre de Prémontré ; de Freistroff, Glairlien, l'Isleen-Barrois , Haute-Seillc , Villers-Betoach et Saint-Renotlen-Voivre, de l'ordre de Giteaux ; de Metloc, de Tordre de saint Benoit; de Lunéville et Ghaumouzey, de l'ordre des chanoines-réguliers de Saint-Augustin ; les abbés crossés et mitrés de Longeville et Tholey, ordre de saint Benoit, et de Saint-Pierremont , ordre des chanoines-réguliers de Saint- Augustin ; le primat de Nancy et le grand-prévôt de SaimVDié; l'évéque de Tripoli, suffragant de Strasbourg, et l'évèque de Toul officiant, assisté de quatre archidiacres et de plusieurs chanoines. Immédiatement derrière le prélat s'avançait le corps caché sous le lit d'honneur, sur lequel on voyait l'effigie du prince. Gette lourde machine était portée par MM. de Tissières , de Gournay de Frôville, Fouquel de la Routte fils de l'ancien gouverneur de Marsal , de Lutzelbourt capitaine de Sarrebourg, de Neuheim, du Hautoy de Nubécourt, du Ménil de Maxey, et de Saiutignon bailli de Verdun, tous chambellans de Charles III. Les coins du drap d'or qui couvrait le lit étaient soulevés par Jean rbingrave de Salm, par le seigneur de Ribaupierre, par le comte de Linange, et

par Jean fils du rh ingrave Frédéric. MM. de Lénoncoart , le baron de Créhange, de Beauvau, de Tavagny, de Lissera» et de Charobley , conseillers d'état et baillis de Saint-Mihiel , d'Allemagne , de Bassigny, de Vaudémont, de Cbatel-sur- Moselle et d'Hattonchalel , soutenaient au dessus du lit d'honneur un dais magnifique ; MM. de Dommartin , du Chatelct , conseiller d'état , et d'Haraucourt d'Acraigne , conseiller d'étal et gouverneur de Nancy , portaient le grand étendard, In cornette jaune et le < panon armoyé aui armes • royales et d a cales » du prince défunt. Derrière le lit marchait M. de Fresnel, capitaine des arquebusier! à cheval, et sur les côtés douze soldats de sa compagnie , vêtus de manteaux de deuil et tenant leurs hallebardes renversées. On voyait ensuite le duc Henri , ayant à sa droite le duc de Mantoue ; puis le comte de Vaudémont ; le prince Erric de Lorraine, évéque de Verdun ; le comte de Chaligny , et le marquis de Mouy. Ils avaient a leur droite le baron Conrad de Bemclberg, ambassadeur du duc de Bavière; le comte Jean-Gérard de Mandcrscheidt, doyen du chapitre de Cologne, ambassadeur du duc de Clèves ; le colonel Rodolphe Pfiffcr, envoyé des cantons suisses catholiniics . et Emmanuel de Lorraine, comte de Sommcrive. Ils étaient suivis parles princes de la maison de Lorraine établis en France ; par les envoyés des princes, princesses et grands seigneurs ; par le baron d'Ancerville , conduisant les gentilshommes de la chambre, mallres-d'hôleJ , écuyers et gentilshommes des maisons du duc et de In duchesse, et par M. de Verdclot, gentilhomme de la chambre du comte de Vaudémont, guidant les maisons du comte et de soo épouse. Les cent vingt archers composant la garde municipale de Nancy marchaient à la télé, à la queue et sur les flancs du cortège , qui ne comptait pas moins de trois mille personnes ; la garde suisse et les arquebusiers, en habits de deuil, formaient la haie depuis les piêcet (f honneur jusqu'au delà du lit ; MM. de Raigecourt et

de Mitry, maîtres des cérémonies temporelles, accompagnai eut le duc , prêts à recevoir ses commandements ; les quatrt vergers à verges d'argent couronnées veillaient à ce que Tordre du cortège ne fût pas troublé ; cnûn , Claude de la Ruelle, maître des cérémonies , rapporte qu'il courait partout pour veiller à ce qu'il ne survint aucun embarras pendant la marche.

Après avoir visité plusieurs quartiers de la ville vieille, cette immense procession pénétra dans la collégiale Saint-Georges (1). L'église était tendue de noir, et au milieu du transept s'élevait une chapelle ardente , < trop pompeuse et artis- » tement façonnée » pour que nous essayions de la décrire. Les vigiles chantées, le duc retourna dans son palais, et le cercueil resta déposé dans la collégiale. Le lendemain 18, le cortège se rendit de nouveau à Saint-Georges, où Ton venait de célébrer deux messes , auxquelles avaient officié le grand-prévôt de Saint-Dié et l'évéque de Tripoli ; lëvéque de Toul en chanta une troisième en présence des princes, qui allèrent à l'offrande après l'évangile ; et aussitôt le P. Léonard Périn, dont nous avons déjà parlé, monta eu chaire et prononça l'oraison funèbre de Charles III. Vers deux heures, on transporta le corps dans l'église des Cordeliers avec le même cérémonial que la veille. Cet édifice était décoré comme Saint-Georges, et au milieu du chœur se dressait une chapelle ardente, qui était, ainsi que la précédente, l'ouvrage de Jean-Baptiste de Stabili, ingénieur des fortifications. La duchesse de Lorraine et les princesses parurent alors dans une tribune, où l'on arrivait depuis le palais, et on chanta les vigiles des morts. Le soir, un des maîtres des cérémonies entra dans l'église, fit enlever le lit d'honneur et l'effigie en cire, et plaça sur le cercueil trois poêles, l'un

(1) La première partie du cortège fut obligée de rester dehors.

de toile, le second de velours noir, le troisième de drap d'or, et quatre oreillers de même étoffe , sur lesquels on posa la couronne, le sceptre, la main de justice cl le collier de Tordre de Saint-Michel. Le 19 rut lieu l'enterrement , et comme ce dernier acte des funérailles paraissait devoir durer huit heures au moins, on commença dés cinq heures la première messe, qui Tut dite par le grand-prévôt de Saint- Dié. L'évéquc de Tripoli célébra la seconde, après laquelle les princes entrèrent dans l'église et reprirent les places qu'ils avaient occupées ta veille. L'évèque de Toul officia à la troisième messe , t qui fut chantée en musique par les chantres > de la chapelle ducale, voix, cornelz, gros haultbots et » sacboutes ; hormis à l'élévation et aux thurilications...., * pendant quoy les musiciens de la chambre, voix, luths, » guitarons et violes d'Espagne chantèrent et sonnèrent Après l'évangile, on alla à l'offrande; les princes s'y étant présentés, on y porta les pièces de souveraineté et <flu>nnevr. c'est-à-dire la couronne , le sceptre, la main de justice, le collier de Tordre de Saint-Michel, le bâton de grand-maître, répée de souveraineté, le panon, le grand étendard, la cornette jaune, les clés dorées, le casque, la cotte d'armes, l'épée dans le fourreau, la lance, l'écu, les gantelets, les éperons dorés , et les bannières que nous avons mentionnées en décrivant le cortège ; on y conduisit même les chevaux d'honneur, de bataille, de secours et de service. L'offrande terminée, le P. Léonard Périn monta de nouveau en chaire et prononça une seconde oraison funèbre , « pour non moins » faconde et diserte que la.... première Les évèques de Toul et de Tripoli , le primat de Nancy , le grand-prévoi de Sainl-Dié et l'abbé de Tholev tirent les absoutes ; aussitôt après, les maréchaux de Lorraine et Barrois, le chef du conseil et le grand chambellan enlevèrent de dessus le cercueil la couronne, le sceptre, la main de justice et le collier de l'ordre ; les quatre comtes qui avaient soutenu les coins du

drap d'or étendu sur le lit d'hopneur soulevèrent les trois poêles dont le cercueil était couvert , et les huit chambellans qui l'avaient porté le descendirent dans un caveau pratiqué à gauche du maître-autel, et le déposèrent sur des tréteau en fer, près des restes de l'épouse de Charles III. Le roi d'armes offrit un bassin d'argent rempli de terre à l'évêque de Toui, qui en jeta une poignée, ainsi que de l'eau bénite, sur le cercueil et se retira ; les princes en firent autant, et lorsqu'ils furent à leurs places, les hérauts et les poursuivants d'arme» tendirent sur l'entrée du caveau un poêle de velours noir croisé de satin blanc. Le roi d'armes se tint debout et apjnh successivement les seigneurs et gentilshommes qui gardaient les pièces d'honneur et de souveraineté. Le héraut Barrois allait prendre et conduisait chacun d'eux jusqu'au caveau ; le poursuivant Vaudémont , les mains enveloppées d'un voile de taffetas noir, recevait les pièces des mains de ceux qui les lui présentaient, dressait les bannières près de l'entrée et passait les autres pièces au poursuivant Clermont, lequel les rangeait sur le cercueil. Pendant cette cérémonie, et à mesure que Ton apportait les bannières, le héraut Lorraine expliquait, à haute voix, ce que signifiait chacune, et faisait connaître la généalogie du défunt. Les quatre maitres-d'hôtel, le roi, les hérauts, les poursuivants et les cloches d'armes déposèrem dans le caveau les uns leurs bétons, les autres leurs cottes, et les derniers leurs trompettes ; et le roi d'armes s'écria : . Silence ! Silence t Silence ! Le Très-Hauli , Très-Puissant » et Sérenissime Prince Charles troisième du nom , par la » grâce de Dieu soixante- troisième Duc de Lorraine et tren- » lièine Marchis, Duc de Calabre, Bar, Gueldres, Marquis » du Pont a-Mousson, Comte de Provence, Vaudémont, Bli- » mont, Zutphen, etc., nostre débonnaire et Souverain » Prince et Mai$trc est mort. Le Duc Charles troisième du » nom , uostre débonnaire et Souverain Prince et Maislre est » mort. Le Duc est mort. Son corps est icy inhumé, et ses

» cérémonies spirituelles et temporelles sont Accomplies. » Priez Dieu pour son ûme. »

Le roi d'armes avait à peine achevé celte proclamation, que le rhingrave Frédéric, remplaçant son fils Philippe grand-écuyer de Charles III, descendit dans le caveau, saisit Cépée de souveraineté, et s'étant placé dans le chœur, a ûn que chacun pût le voir, lira Fépée du fourreau où on lavait remise, et la tenant élevée, dit : « Vive , vive , vive le Duc » Henry second du nom , nostre Souverain Seigoeur ! Vive, » vive, vive le duc Henry second du nom, nostre Souverain • Seigneur! Vive, vive, vive le Duc Henry second du nom, » nostre Souverain Seigneur! » M. de Dommartin releva ensuite le grand étendard, l'arbora et fit la même proclamation que le Rhingrave. Le roi, les hérauts, les poursuivants et les cloches d'armes reprirent les uns leurs cottes, les autres leurs trompelles, et le roi d'armes cria : « Vive, vive, vive le » Très-Haull, Très-Puissant et Sérénissime Prince, Mon-

> seigneur Henry second du nom , par la grâce de Dieu » soixante -quatrième Duc de Lorraine et trente - unième » Marchis, Duc de Calabre, Bar, Gueldres, Marquis du

> Pont-à-Mousson, comte de Provence, Vaudémont, Bldmont, » Zulphen, etc. 1 Vive, vive, vive le Duc Henry second du » nom, nostre Souverain Seigneur! Vive le Duc! Vive le » Duc ! Vive le Duc ! » Les trompettes sonnèrent trois fois ; les assistants rabattirent leurs capuchons sur leurs épaules et se coiffèrent du bonnet carré, et le cortège se mit en marche pour retourner dans le palais ; ce qui eut lieu aux cris de Vive le Duc ! Vive Son Altesse ! pousses par l'immense multitude remplissant les rues voisines, et occupant les fenêtres et même les toits depuis lesquels on pouvait apercevoir le nouveau souverain.

Celui-ci voulut que le souvenir d'une cérémonie aussi magnifique fût couserve dans une description officielle, et par ses ordres Claude de la Ruelle, secrétaire des commandements,

composa un ouvrage contenant la relation exacte de tout ce qui s'était passé (1). En même temps, et sous la direction du même secrétaire , on exécutait une collection de gravures représentant, avec la plus grande vérité et jusque dans leurs moindres détails, les funérailles dont nous venons de donner un aperçu. Les dessins furent faits par Jean la Hière, piu> tard contrôleur-général des fortifications, et par La Ruelle, qui rédigea un texte explicatif en latin et en français ; mais on ne trouva pas en Lorraine de graveur assez habile pour reproduire leurs dessins, et on fut obligé de s'adresser à Frédéric Brenlel, artiste strasbourgeois.

Le duc Henri fit imprimée les deux oraisons funèbres da P. Périn (2), et divers particuliers publièrent aussi des éloges d'un prince que les Lorrains ne cessaient de pleurer (3). Ce

(1) Discovrs des cérémonies , honnevrs et pompe funèbre faits i l'enterrement du Très Hault, Très-Puissant et Scrénissime Prince Chartes 3 du Nom, par la grâce de Dieu Duc de Calabre , Lorraine , Bar, GœWn-s Marchis, etc., de glorieuse et perpétuelle mémoire ; Gairlieu, Jean Savoie, 1609 , peut in 8° de 202 feuillets, plus 10 feuillets non chiffrés et on titre gravé. Nous avons emprunté à ce livre non seulement la description des funérailles , mais encore ce que nous avons dit de la maladie et de b mort de Charles III.

(2) Oraisons fvnèbres sur le trespas de fev Monseigoevr Très-bault.

Très-illustre et Séréniss. Prince Charles III Duc de Calabre, Lorrain-.

Bar, Gucldres, etc., et de fev Monseignevr son fils, Très-illustre et Séréniss. Prince Charles Cardinal de Lorr. du Ultre de S. Agathe.. Les?: du S. Siège , Euesque de Metz et de Strasbourg. Prononcée* à Nancy es l'Eglise Collégiale de S. Georges, et en la Conuenluelle des RR. Père» Cordcliers, les 18. 19. et 21. iours de Juillet 1608. Pont-à Mousson Melchior Bernard, sans date, petit in 8°.

(3) V. Caroli III. Sereniss. Potcntiss. Dvc. Lothar. March. Dvc Ca!*b. Barri. Gveld. etc. MARàPIZMOZ, Sev feliciUliset virtvtvm egregio Principe dignarvm corome etc. (par Charles le Pois). Pont-à-Mousson , Jacob Garuich, 1609, petit in 4" ;

Derniers et mémorables propos teuuz par S. A. Charles III à gneurs les Princes ses en Tans au lict de Va mort. Le tout esoril par un Soldat de la Compagnie de Nancy. Nancy, Biaise André, 1608, petit in 8° ;

Luclus Juvenlulis académie Mussipontana in funcre Sereniss. Cai oli 111

que nous avons dit dans les quatre chapitres consacrés à son régne nous dispense de répéter ici le* louanges, d'ailleurs méritées, que lui accordent les auteurs de ces différents panégyriques. On a tu plus haut qu'il avait toujours été trèsreligieux, et nous devons ajouter qu'il se faisait un devoir d'assister tous les jours à la sainte messe ; il y manqua une seule fois pendant les douze dernières années de sa vie, et encore parce qu'il était dans un lieu où sévissait une maladie contagieuse, et qu'il ne pouvait entrer dans l'église sans s'exposer à un péril évident. Jamais il n'alla à la cha<^ les jours de dimanche ou de fêle ; il les employait presqu'entié rement au service de Dieu et se rendait, de bonne heure, dans le couvent des Cordeliers, où « il conversoit fort fami- » liérement avec les Religieux » (1). Sa charité était trèsgrande et s'étendait jusqu'aux individus les plus obscurs. Si un manœuvre travaillant aux constructions ducales venait a faire une chute grave, si un soldat recevait une blessure , le prince se hâtait de leur envoyer un chirurgien et de fournir ce qui leur était nécessaire. Il augmenta la dotation des hôpitaux et paya des pensions à une foule de veuves, d'orphelins et de nobles qui étaient tombés dans lu misère.

Sobre et réglé dans ses mœurs, il eut cependant la faiblesse d'entretenir une concubine pendant quelques mois, après la mort de ta duchesse, et il eut de cette femme un flls qui vécut jusqu'en 1648.

Sa parole était sacrée, et quand il avait dit : • Foi de gen-

Calab. Lolhar. Ban Duos etc. Paine et tilleranim parent». Pont Mousson, Metehior Bernard, ItiOtt, petit in 8° ;

Chant royal et poème funèbre sur le Irapas de trèt~hault H tre*putasanl Prince Charte III, Duc de Calabrc, Lorraine, Bar, Oueldrr» etc. , Par (iabrtel Dcmoogeot, Docteur en médecine. Nancy, Blanc André, 1608, petit in 8*.

(1) V. la mcm. du chanoine anonyme, dans Calme». .Notice, t. H, col. 41.

tilhomme » , on pouvait être assuré qu'il ne changerait pas de résolution. Il savait mailriser tellement son extérieur que les nouvelles les plus favorables, comme les plus fâcheuses, ne le faisaient pas changer de contenance. Quand il apprit b perte de la ville de Stenay, il se contenta de frapper du doigt sur la lettre qui lui annonçait ce malheur, pour faire entendre qu'il allait chercher les moyens de se venger. Sa patient? n'était pas moins remarquable que sa fermeté. Une nuit, il fut attaqué d'une colique néphrétique, qui lui causa les douleurs les plus cruelles ; mais comme le temps était affreux, il défendit que Ton appelât son médecin et attendit que k jour vint pour recevoir du soulagement. Son chirurgien lui ayant arraché une dent saine, au lieu de celle qui était cariée, le duc lui dit tranquillement : « Vous aviez donc pré™ qu'elle se gâterait aussi? > Il fut légèrement blessé à la chasse par son favori Louis de Beauvau, qui se jela à ses pieds pour lui demander pardon. « Monsieur de Beauvau, levez-vous, dit Charles III, votre douleur m'afflige plus que le danger que j'ai couru. » Le feu ayant pris, un jour, à un des bâtiments du palais par la faute d'un serviteur, le maréchal de Salm saisit le malheureux domestique et le frappa violemment; mais le duc s'écria : « Laissez cet homme, il m'a rendu service; demain j'aurais fait abattre ce bâtiment qui me déplaisait » (4).

Naturellement ami de la magnificence, il modéra son goùi pour les constructions, afin de ne pas demander trop souvent des aides extraordinaires, et les historiens s'accordent à dire qu'il condamnait le luxe, la bonne chère et la somptuosité des vêtements ; néanmoins, pour être juste, on doit avouer qu'il ne sut pas toujours vaincre des caprices très-coûteux, et en i587, dans un moment où il allait avoir grand besoio d'argent, il remit à un aventurier, appelé Peter Eflcrhardt.

(1) V. Chcvricr,ibi.J., p. 256 et 2f>7.

cinquante mille francs barrois pour prix d'un animal que Ton avait décoré du nom de licorne (l). On a dil que le duc nourrissait habituellement trois cents personnes, et l'auteur du Max2/}«7/jLC£ fait observer que la dépense de chaque jour montait seulement à six sous barrois par téte (2). Les comptes prouvent, en effet, que l'on vivait à la cour de Lorraine d'une manière assez modeste, et que le duc voulait, par son exemple, engager nos pères à suivre les règlements somptuaires dont nous avons donné l'analyse (5).

On voyait figurer au nombre de ses pensionnaires beaucoup d'hommes de lettres et d'artistes, et le prince, qui était luimême instruit et parlait facilement plusieurs langues, se plaisait dans la compagnie des savants (4). Bien différent néanmoins de certains souverains qui ne comblent les littérateurs de bienfaits que pour en obtenir des éloges, le duc de Lorraine ne souffrit jamais les flatteurs ; il interdit aux magistrats municipaux d'employer dans les harangues qu'ils lui adressaient les expressions hyperboliques dont ils sont, en général, trop prodigues, et il ne voulut pas que l'on inscrivit son nom sur les monuments qu'il fit élever. Cet honneur lui était dû cependant, et les Lorrains le lui auraient accordé avec d'autant plus d'empressement qu'ils regardaient Charles III comme le père de la patrie (5).

(1) V. le compte du trésorier-général pour l'année 1587.

(3) V. à cet égard des détails curieux dans Lionnois, Hist. de Nancy, t. I, p. 78-81.

(4) V. L'Hymne de la philosophie de P. de Ronsard, commenté par Pantaléon Thévcnin, de Commercy en Lorraine; épitre dédicatoire.

(5) V. Chevrier, ibid., p. 226 et 255.

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