‹ Histoire de Lorraine (volume 2)Chapitre 4 sur 20 · T. III · texte numérisé non relu

T. III

» darenicrement me" faire dire et exposer de vostre part par » Maistre Guillaume prolhonotaire de Clugny, vostre con- » seillier , que si je vouloye bailler mes lettres de ratification

• des alliances piéçà adviséez entre vous et moy , et les faire

> publier en sa présence, tous feriez le semblable en vos » pays et seigneuries, et touchant le mariage d'entre ma

• cousine vostre fille et moy , en feriez tellement que seroye

> content, en me desclarant que ce contant seroit tel que me

> la donneriez en mariage ; et depuis par mon bailly d'Alle-

> maigne , lequel j'avois envoyé vers vous pour plusieurs » choses et pour avoir encore plus ample desclaration de » vous , m'avez mandé et faict dire que quand j'auroye baillé » mesdictes lettres de ratification desdictes alliances, et les » faict publier en mes pays, en présence de vos gens, les- » quelz envoyeriez pardeça pour ceste cause, que de vostre » costé feriez pareillement; et au regard dudict mariage, si » je vous demandoye madicte cousine vostre fille , en feriez » par façon que je seroye content et me la donneriez de

• faict » Il terminait en offrant de divulguer le traité

d'alliance, au risque de s'exposer à la colère de Louis XI. Le même jour, Nicolas remit sa procuration à Jean Wisse , bailli d'Allemagne, et au procureur-général Hugues d'Eulmont < pour, en son nom et pour luy,... demander et requérir

> avoir à femme et léaulle espouse Mademoiselle Marie de

> Bourgoigne; traicler, appoincter et conclure.... de toutes » choses requises et nécessaires à ce, tant de dot de mariaige » comme aultrement » (1).

Pendant que les plénipotentiaires lorrains se disposaient à aller trouver le duc de Bourgogne, Nicolas pressait les préparatifs de son expédition contre les Messins. 11 faisait lever des

(1) La lettre et la procuration sont imprimées dans Calmet, ibid., col. cclxviij-cclxx, et dans le Gommynes de Lenglet du Frcsnoy, t. III,

soldats et engager des aventuriers ; on réunissait de la poudre, des boulets, des instruments à remuer la terre, des bois de construction, et quantité de chariots pour conduire cet attirail, les vivres et les bagages. Il avait six ou sept bombardes et canons, beaucoup de bâtons & feu et d'arquebuses ; grâce à l'activité que déployèrent ses principaux officiers, il comptait, fers le milieu de juin, vingt mille hommes sous les armes, et il espérait pouvoir entrer en campagne avant la fin du mois. Le 24, jour de la (été de saint Jean-Baptiste, il visita la chapelle de la commanderie de Saint- Jean-le- Vieil- A lire et y pria pour le succès de l'entreprise. En revenant" de la commanderie, qui est située non loin de Nancy, il fut saisi d'un malaise accompagné de vomissements. « Comme re- » tourné Ait, dit l'auteur de la Chronique, dont nous trans- » crivons le naïf récit, une grande maladie le print, que par

■ médecines, ou par science, ne par aultre sçavoir on n'y put » remédier; il en eut la mort. Ceulx de la ville moult cour- » rouciex en furent, disans que en si. peu de temps estoit

• mort que aulcuns de ses gens enherbé la voient. Toute la » ville de Nancy en armes se meirenl et tous embastonnez

• subitement ; se ils eussient ses gens trouvé , certainement » ils les eussient tuez. Quand à la cour (au palais) vindrenl, > ne trouvèrent que le pauvre duc, que sur son lit de camp

• estoit, et certaines dames qui le gardoient; il estoit vestu . d'une robbe longue de velours noir, une barrette sur sa

• teste, des bourgettes les pieds chaussiez, une espée toute

■ da long de luy; toutes gens qui le véoicnt prioient Dieu

• pour son âme bien piteusement (1). Les sieurs comte de

• S*hn, Jacques d'IIaraucourt bailly de Nancy, Jean Wissc » bailly d'Allematngne, Collignon dè Ville baiily de Vosge,

• Jarquot de Savigny, messire Rihhasar d'Haussonvilte , et » d'aullrcs beaucoup des plus grands du pays et de la sei-

\ Skol» mourut le 27 juin ; il était âgé de vingt-cinq an*.

» goeurie tous promplcment à Nancy vindrent Ils trou-

> vèrcnt les gens de la ville qui en armes esloienl, lesquclz • quéroient les gouverneurs du duc, cuidans les trouver,

> pour leur faire grand desplaisir ; entre les aultres quéroient » Le Glorieux. Véant les seigneurs dessus nommez, dirent à » tous : Enfans, apaisez-vous; soyez certains que nous » sçaurons la vérité, et se faulte y ont faicle, bien les pugni- » rons (4). »

Il résulte de ce passage que. les bourgeois croyaient que les serviteurs de leur souverain l'avaient enherbé ou empoisonné, et que les soupçons atteignaient principalement un nommé Le Glorieux, sur le compte duquel la Chronique ne fournit aucun renseignement. Elle ne dit pas non plus, et la chose en valait cependant bien la peine, à quelles personnes ou faisait remonter la première pensée du crime ; car il était impossible de supposer, même un instant, que les domestiques de Nicolas

la certitude d'une récompense considérable une action qui, loin de leur être utile, pouvait avoir pour eux les plus graves conséquences et même leur coûter la vie. Malgré les sentiments de haine qui animaient les Messins contre le duc de Lorraine , il ne parait pas que Ton ait regardé leurs magistrats comme capables d'avoir employé l'abominable ressource de l'empoisonnement pour épargner à leur patrie une guerre sanglante, et les vertus de la plupart de ces magistrats les mettaient suffisamment à l'abri d'une imputation aussi odieuse. Reste le roi Louis XI, qui avait un intérêt puissant à se débarrasser de Nicolas. Il était peut-être persuadé que ce prince allait épouser la fille de Charles-le- Téméraire, et il ne devait pas se dissimuler que la réunion de la Lorraine aux états de Charles aurait eu pour effet d'augmenter beaucoup la puissance de celui-ci en établissant ,

(1) V. Ib texte, dans Calmet, ibid., col. xlvj.

eomme on l a déjà vu , une communication directe cl facile entre les riches provinces de Flandre, de Brabant, de Hollande et le duché de Bourgogne, la Franche-Comté et la Haute-Alsace. Le meilleur moyen d'empêcher le mariage que redoutait Louis XI était , sans contredit , de faire disparaître le jeune doc ; mais, bien que ce monarque fût assez peu scrupuleux snr les voies qu'il prenait pour parvenir à ses fins, rien ne nous permet de lui imputer la mort de Nicolas ; on peut très-bien admettre que ce prince a succombé naturellement, et les soupçons que conçurent les bourgeois de Nancy n'autorisent à charger la mémoire de personne d'un crime probablement imaginaire.

Les gentilshommes ne partageaient pas les préventions de la bourgeoisie ; aussi quand ils apprirent , le 29 juin, que la populace venait de découvrir Le Glorieux et se disposait à le massacrer, ils accoururent et l'arrachèrent au péril qui le menaçait. « Hélas ! Messieurs , disait ce malheureux à ceux

• qui Pavaient suivi, que me demandez-vous ? Je suis le plus » marry de tous vous aultres , car j'ai perdu mon bon sei-

• gnenr et maistre, et celuy de qui je debvoys avoir des » biens. » Comme ces protestations ne calmaient pas la fureur populaire, les gentilshommes le conduisirent dans une de* tours de la Craffe, en disant : « Nous le ferons tantost » mettre en prison; là sera interrogué, sy sçaurons de luy ■ teste adventurc advenue ». Deux cents individus le poursuivirent de leurs clameurs et de leurs invectives jusqu'à la tour ; mais l'interrogatoire qu'il subit ne fournit aucune lumière sur les causes du décès de Nicolas ; Le Glorieux fut rendu à la liberté peu de temps après, et la Chronique ajoute : c II estoit à présumer, veu que le Duc Fentrctenoit, que de » ta mort il en estoit bien excusé ; il n'avoit nulz biens que ce

• que le Duc lui donnoit ».

Le corps du prince, après avoir été exposé dans une salle du palais, fut porté à Saint-Georges « en grande revérance,....

» et neuf jours durant on luy feit grand service > (4). On l'inhuma dans la collégiale, et, quelques années plus tard, le duc René lui éleva un tombeau en marbre noir, qoi devait aussi recevoir le corps de Jean II enterré à Barcelone, mais que Ton se proposait de ramener à Nancy. Les effigies de Nicolas et de son père reposaient sur la table du sarcophage ; les deux princes étaient représentés couverts de leurs armures, les mains jointes, la tête abritée par de magniGques dais sculptés à jour (2) ; leurs pieds reposaient sur des lions, et sur les bords de la table se trouvaient des espèces de mains de justice terminées par des fleurons. Les faces du tombeau étaient décorées d'arcatures aveugles , dans chacune desquelles on voyait un écusson penché (5) ; enfin , on avait gravé sur la muraille voisine l'inscription suivante :

Ad te pervenlus, suspiro , Cbriste Redemptor, Ut me suscipias, suscipiasque patrem ,

Quem pneclara tenet Barcinon. Salvus uterque Sit bonitate tua , sit pietate , Deus !

Nicolas laissait une fille au berceau. Il avait eu cette enfant d'Anne Robert, sa première maltresse , et il la nomma Marguerite de Ca labre ; elle épousa , dans la suite, Jean de Chabannes, comte de Dammartin, et de ce mariage naquit une fille unique, Anne de Cha bannes, qui fut mariée à Jacques de Coligny , sire de Châlillon (4). Malgré ses mauvaises mœurs ,

(1) V. Giron, de Lorr., ibid., col. xlvj et xlvij.

(2) Ces dais ont été recueillis dans le musée lorrain , mais ils ont éprouvé plus d'une mulilolion.

(3) Le dessin de ce tombean a été donné par Dora Calmet , ibid., u UI, pl. UI , et par M. H. Lcpagc , dans le Bulletin de la société d'archéologie lorraine, t. 1.

(4) Marguerite de Calabre est rappelée dans le testament de Charles d'Anjou, comte de Provence et du Maine ; v. Benoit , Suppl. a l'hast, de la maison de Lorr., V partie, p. 125.

le due avait conservé des sentiments religieux et il fonda, en 1472, un couvent de cordeliers dans la petite ville de Raonl'Etape. Cbevrier, qui avait coutume de puiser dons son imagination les détails que l'histoire ne lui fournissait pas , dit que ce prince « n'avait ni la vivacité brillante, ni les talents • de son pére , mais qu'il était humain , généreux et juste ; » qualités, sans doute, préférables à l'ambition et à l'es- » prit • (t). Ce que nous avons dit prouve, ce nous semble, que le fils de Jean II n'était pas dépourvu d'ambition , et ses efforts pour asservir les Messins suffiraient pour démontrer que Chevrier a tracé un portrait de fantaisie. Malgré toute r envie qu'il éprouvait d'agrandir ses états, Nicolas réussit seulement à acquérir la ville de Sarrebourg. Elle appartenait aux évêques de Metz, qui en jouirent paisiblement pendant le XJII* siècle ; mais les bourgeois, s'étant livrés au commerce avec succès et étant devenus riches (2), commencèrent à fcire de sourdes tentatives pour échapper à la domination des prélats. Vers Tannée 1350, ils refusèrent obéissance à révéqoe Adhémar de Monleil , et, appréhendant que celui-ci ne voulût les réduire par la force, ils se mirent sous la protection des sires de Fénétrange. L'empereur Charles IV annula les lettres de sauvegarde données par ces seigneurs et rendit è Adhémar toute son autorité. Quarante ans plus tard, en les Sarrebourgeois se révoltèrent contre Raoul de

Coocy* et chassèrent le comte de la Petite- Pierre, qui les gouvernait au nom de Féveque. Raoul lança un interdit sur la ville et vint en faire le siège ; les habitants le prièrent de leur pardonner et payèrent une forte amende; néanmoins, comme il craignait de ne pouvoir les contenir, il engagea la moitié de Sarrebourg au duc Charles II , moyennant vingt mille francs de boo or au coin du roi de France. Depuis ce moment, la

<l) V. Ifct. 4eLorr.,t. III, p. 127.

(ST) L'importance de MO négoce lui Gt douoer le surnom de Kaufmunn. tfm terni pendant lougUmps à la désigner.

— ir>8 —

puissance des prélats, loin d'augmenter, comme Raoul l'espérait, diminua continuellement, bien que Conrad Bayer eût obtenu de l'empereur Sigismond un rescrit conûrmatif des droits que les évèques revendiquaient. Malgré le rescrit, les bourgeois reconnurent solennellement, en 4464, le duc Jean II pour leur souverain. Le prince, qui ne rêvait que la conquête du royaume de Naples et, d'ailleurs, ne voulait pas mécontenter l'évéque de Metz, Georges de Bade, ne montra pas beaucoup d'empressement à accepter une offre aussi avantageuse. Peu d'années après, les Sarrebourgeois, dont le commerce avait beaucoup souffert pendant les troubles, et qui avaient contracté de gros emprunts pour faire reconstruire leurs murailles démolies à la suite d'une révolte, demandèrent que la ville fût réunie au duché de Lorraine. Nicolas n'eut pas les mêmes scrupules que son père ; il accueillit favorablement ses nouveaux sujets et consentit à payer leurs dettes. Le 2 novembre 4472, le conseil, les quarante et toute la communauté prêtèrent serment de fidélité, en levant le doigt vers le ciel, et firent dresser nn acte destiné à rappeler cette cérémonie (4).

Georges de Bade, extrêmement irrité contre le duc, jura de redevenir maître de Sarrebourg; il conclut, à cet effet, un traité avec Charles-le-Téméraire, qui promit d'employer la voie des armes ; mais comme le traité dont il s'agit ne fut signé que sous le règne du successeur de Nicolas, nous terminerons ici le chapitre consacré à ce prince. En lui s'éteignit la maison d'Anjou , qui avait donné trois ducs à la Lorraine ; ces trois souverains occupèrent le trône pendant quarantedeux ans, et malgré les vertus et les talents de René Ièr el de Jean II, nous devons ajouter que ce ne fut pas pour le bonheur de notre patrie, affaiblie par des guerres malheureuses et ruinée par des expéditions sans profit.

(4) V. Colmcl, Nolicc, t. Il, col. 107400.

Page 1