ÉTAT DE LA LORRAINE SOUS LES PRINCES DE LA MAISON DASJOU
En jetant an coup-dœil, a la fin du livre précédent, sur l'étal de la Lorraine pendant le XIV* siècle et les premières <fa XVe, nous avons signalé la décadence de la noet l'accroissement continuel du pouvoir des ducs, qui, l'exemple de leurs voisins les rois de France, étaient parvenus à élever leur autorité sur les débris des privilèges nobiliaires. C'est par une observation toute différente que nous commencerons le présent chapitre , mais comme nous déjà lait connaître en détail ce revirement subit et les qui l'ont amené, il est inutile de nous y arrêter de nom eau. Les gentilshommes ne réussirent pas toutefois & reconquérir leur ancienne influence sans faire plus d'un sacrifice ; pour prix de la domination à laquelle les ducs renonçaient , il fallut dans maintes circonstances payer de sa personne et mourir suc les champs de bataille ; il fallut aussi consentir à rétablissement de quelques impôts. La rançon de I*9 et des chevaliers faits prisonniers à Bulgnévillc, les de Naples et de Catalogne furent soldées en partie au moyen d'aides levés sur les sujets de la Chevalerie, fcassi bien que sur ceux du prince. Dans plusieurs occasions, eevx-ci avaient acquitté une contribution modique, et qui paété ordinairement de deux francs barrois par conduit
ou feu imposable ; mais les sujets de la Chevalerie n'avaient encore subi aucune charge de celte nature. Jusqu'alors les revenus domaniaux sagement administrés avaient rouvert toutes les dépenses, ainsi que nous avons eu soin de le faire remarquer, et l'augmentation des recettes que procuraient l'exploitation des mines , la fabrication des monnaies et la vente du sel , avait ajouté à la prospérité des finances ducales, surtout pendant les régnes de Jean Ier et de Charles II.
La noblesse ne profila pas seule de la prépondérance qu'ontinrent les Etals-Généraux, et avant le commencement du régne de René Ier les représentants des villes siégèrent dans ces réunions avec les gentilshommes, placés au premier rang , et les prélats, qui ne venaient qu'en seconde ligne. Au XV* siècle, et malgré les malheurs de la Lorraine , les villes gagnèrent beaucoup en richesse et en population. Elles avaient presque toutes obtenu depuis longtemps des chartes qui donnaient à leurs habitants des libertés suffisantes, et les villes annexées au duché sous les régnes des princes d'Anjou reçurent des privilèges égaux, et peut-être même plus étendus. On a vu quels étaient ceux dont jouissaient les bourgeois d'Epinal , et quand les habitants de Sarrebourg devinrent lorrains, ils furent gratifiés d'une charte d'affranchissement (1).
Les villes épiscopales de Metz, Toul et Verdun conservaient toute leur importance, et leur population était très-nombreuse ; elles eurent cependant à souffrir des épidémies qui s'y déclarèrent en 1426, 4438, 1451 et 1462. Une de ces maladies enleva deux mille cinq cents ou trois nulle individus à Verdun en 4451 et 4452; Metz et le pays messin, qui avaient vu mourir seize mille personnes en 1426, et vingt mille en 1458 et 4439, en perdirent encore quatre mille en 4462 (2).
(1) On en trouve une copie dans la collection de M. Noël.
(2) V. Les chron. de Metz, p. 147, 204 et 206; chron. de Jean le Châtelain, à Tan. 1462; Wasscbourg, Antiquités de la Gaule Bclgtcque, î° dij r°.
La condition des habitants des campagnes ne changea pas notablement ao XV# siècle; quantité de villages avaient reçu, pendant les XIIIe et XIV* siècles, des chartes d'affranchissement souvent assez incomplètes, et les paysans savaient s'en contenter. On trouve quelques affranchissements nouveaux pendant la période que nous venons de parcourir, et même à des dates plus récentes; tels sont ceux des villages de Saulx (1460), Vigneullcs-lès-Hattonchâtel (1489), Manbeulles, Haudiomonl, Villers-sous-Bonchamp (1520), Bassompierre (15*2) et Fiavigny-sur-Moselle (1563). Plusieurs de ces chartes portent concession de la loi de Beaumont, que Ton regardait encore comme la charte-modèle (1). Celle du village d'Ksche (Ujô) offre rénumération détaillée des droits qu? les seigneurs concédaient, ou pour mieux dire reconnaissaient, ci prouve que les chartes octroyées pendant le XV* siècle différaient peu de celles que beaucoup de villages avaient obtenues précédemment. Les hommes et femmes bourgeois d'Uche furent affranchis de toutes mains-mortes, tailles à volonté, fors- mariages, corvées, débits et autres servitudes, à condition que chaque ménage payerait annuellement au seigneur six gros, trois à la Saint-Remy et trois à Pâques, et chaque veuve six blancs à la Saint-Remy et six blancs à Pâques; et que le retardataire serait puni d'une amende de trois sous. Les rentes et cens dus par les déforains, c'est-à-dire par les personnes n'habitant pas le village, demeuraient tels qu'ils étaient autrefois. Le seigneur se réservait la banalité des fours et des moulins, les pargières, épaves, altrahiéres et confiscations; mais il accordait aux habitants l'autorisation d'emporter leurs meubles, de laisser leurs héritages à leurs enfants, et de vendre ou aliéner leurs biens, comme bon leur semble-
(«) Des copie* de plusieurs de ces chartes ont été recueillies par M. Noël; d'autre* se trouvent à ta bibliotb. impériale, fond* de Saint- Onnau-llartay ; v. aussi Calme t. Notice, t. Il, col. 853.
rait, à l'exception toutefois des maisons sujettes à l'impôt des six gros, lesquelles ne pouvaient être cédées qu'aux hommes du seigneur (t).
Il parait que les paysans jouissaient assez généralement dû droit de chasse, au moins dans les montagnes des Vosges, où la nécessité de détruire les loups et les ours n'avait pas permis de défendre le port d'armes. Les officiers de la gruerie firent quelques tentatives pour supprimer ou du moins pour réglementer cet usage ; elles échouèrent, particulièrement à Gérardmer, et l'on se contenta d'imposer aux chasseurs l'obligation de clouer à la porte de leur église la tête et les pattes des animaux qu'ils avaient tués. La pêche fluviale était tolérée comme la chasse elle-même, et, dans divers lieux, les habitants pouvaient, comme nous Pavons dit , pécher le mercredi, le vendredi et le samedi, à condition de ne pas prendre plus de poisson qu'il n'en fallait pour leur consommation, pour celle de leur famille, et pour en offrir à six de leurs voisins. Au reste, on prohibait dès cette époque les modes de pèche qui mettaient obstacle au repeuplement des rivières, et, en 1426, un bourgeeois de Saint-Mihiel fut condamné à une amende de huit sous pour s'être servi de « la ligne à plonger - (2).
À côté de ces droits , qui seraient un objet d'envie pour beaucoup de nos contemporains, existaient bien des servitudes plus ou moins onéreuses. Dans la plupart des villages, la vente du vin était frappée d'une taxe ; elle était même dans plusieurs lieux interdite à tout le monde , excepté au fermier seigneurial, depuis le samedi de Quasimodo jusqu'à celui de la Pentecôte (3). Quand un village était mi-partie, l'individu qui venait s'y établir pouvait , comme on l'a vu , choisir le
(1) V. Calmet, ibid., t. I, col. 603 el m.
(2) V. Justice criai, des duchés de Lorraine et de Bar, par M. Dumont, l. I, p. 206, 207 et 2U.
(3) V. Statistique de la Meurthc, par M. H. Lepagc, t. IL p. 4 et 117.
maître qu'il préférait. Mais le sujet d'un seigneur qui épousait une femme et adoptait une demeure appartenant à l'autre seigneurie, continuait à être soumis à sa juridiction primitive, lundis que ses enfante suivaient la condition de leur mère. Aucun sujet, quand même il y aurait trouvé un grand avantage, uc devait se placer, sans le consentement de son seigneur, sous la garde et la protection d'un étranger, et les traités conclus, au mépris de cette règle, étaient frappés d'une nullité radicale (1).
Certains villages avaient obtenu, pour différents motifs, des privilèges plus étendus que ceux dont il vient d'être parlé. Le maire et les échevins de Norroy-le- Veneur connaissaient de toutes actions et causes réelles et personnelles, civiles, criminelles ou mixtes , à la réserve des cas privilégiés ; de plus, ils avaient un sergent pour signifier les exploits judiciaires, et deux clercs-jurés qui rédigeaient valablement les actes et contrats , à charge cependant d'en faire sceller les grosses par le garde du tabellionage de Briey (2). Le choix des membres de ces tribunaux était fait ordinairement par tous les habitants. A la Bresse, village situé au milieu des plus hautes montagnes des Vosges, la justice se composait d'un mayeur, de son lieutenant, de huit échevins et' d'un appariteur. Le premier n'était pas rééligible, et son successeur devait être élu, le 4" mars, sur une liste dressée par ceux des habtLinu qui avaient rempli les fonctions de mayeur; au jour fixé pour l'élection, le tribunal se transportait dans la mai$on commune et recevait, par une fenêtre, le suffrage verbal de ions les villageois, chefs de famille, veufs ou célibataires, hommes et femmes; le nouveau mayeur était installé immédiatement, et on choisissait ensuite les échevins. Quand le mayeur avait prêté serment entre les mains du lieutenant au
(I) V. «km, ibid., p. 24 ; Cafanrt, ibid., t. Il, col. 857 et 858. '*) V. Caboet, foni., col. 077.
bailliage de Remiremont, qui assistait toujours à la cérémonie, il remettait à chacun des échevins un bâton blanc, et ceux-ci juraient « par serment solemnel, ensemblement sur lesSaincts » Evangiles, qu'ils feraient bonne et briesve justice, et sans
> porter faveur à l'une ni à l'aultre des parties; et que toutes » les causes qui viendraient devant eulx, ils les vuideroient et
> jugeraient sainement et au plus prés de leur conscience ». Le tribunal siégeait en plein vent, sur des bancs de pierre et à l'ombre d'un orme fort ancien. Avant de demander un jugement, on devait se présenter devant une espèce de bureau de conciliation, dont les membres, présidés par le curé, étaient pris dans la confrérie des morts. « Il n'estoit loisible à per- » sonne plaidant devant ladicie justice former incident frivole » et superflu ; ains falloit procéder au principal ou proposer » aullres fins pertinentes, afln que justice ne fust prolongée. » On ne plaçait devant les juges ni table, ni écritoire, et les sentences n'étaient pas rédigées, à moins qu'une des parties ne l'exigeât. En un mot, on avait conservé les formes les plus simples et les plus expéditives. Un avocat de Remiremont, qui s'avisa de citer en latin plusieurs passages du Digeste, se vit condamner à cinq livres d'amende, et l'affaire fut remise à quinzaine pour donner à l'orateur « le temps d'apprendre à * plaider selon la coutume de la Bresse » (1). La justice du bande Longchamp, près de Remiremont, était organisée à peu près comme la précédente; mais quoique le grand-maire ou raayeur fût président du tribunal , il était subordonné au grand- prévôt du chapitre, qui dirigeait les délibérations, quand il lui convenait d'y assister, et pouvait destituer le mayeur en lui retirant le bâton blanc, marque de sa dignité (2).
(1) V. Coutume paruculière, mœurs et usages de la commune de la Bresse, par H. Richard, p. 3-10.
(2) V. Notice sur l'ancienne justice seigneuriale du ban de Longchamp, par le même, p. i-7.
Il ne faudrait pas néanmoins juger des mœurs de lous les Lorrains d'après celles des villageois. Les gentilshommes imitaient les coutumes, l'élégance et la politesse des nobles français. La chronique de Lorraine en fournit la preuve, quand elle décrit les < cspousailles » de Barbe fille du maréchal de Fênélrangc et femme du comte de Sarrewerden : « les nopees à Boucquenomme (sic) se feirent en grand » triomphe ; tous les seigneurs n'y failloient mie ; audict lieu
• fut faicte une fontaine, qui par deux jours durant donnoit
• ?in rouge et clairet et vin blanc; chascun y beuvoit sans » payer argent... La comtesse son habillement, en quoy elle » espousit, tout partout d'orfèvrerie, de pierres, de perles,
• <Tor et d'argent estoit chargié; il n'y avoit homme que
• sceust à dire de quelle couleur estoit ledict habillement....
• Le duc Jean et le duc Louis au moustier la menèrent triom- » phament; le comte-palatin, le comte de Nassau menoient le » marié ; et plusieurs comtes, barons et gentilshommes, da- » mes et damoiselles, en y avoit grand nombre. D'estre
• pansé et servy de toutes viandes . en y avoit à grand
• planté Le duc avoit ses chantres , les petits et les
» grands; lequel les avoit menez; chascun jour devant luy
• chantaient, tant en l'église, comme cz disner et repas;
• de les ouyr chascun y prenoit grand plaisir (1). » Cétail dans les cantons éloignés des villes, et surtout dans
les Vosges, que Ton retrouvait le plus de traces des mœurs antiques, de la simplicité primitive et, s'il faut le dire, de l'ancienne grossièreté. Dans ces montagnes, les communautés ne formaient pas des agglomérations d'habitations comme dans la plaine (2). L'église, souvent isolée, quelquefois environnée d'un petit nombre de chaumières , constituait le centre du village, tandis que les autres maisons étaient dissémi-
(!) V. b Cbraa., dam Calmet, Hist., t. 111, preuv., col. xxv et (S) Il en e»i encore de même.
nées dans le fond des vallées et sur le flanc des montagnes , à des distances plus ou moins fortes > et même à deux ou trois lieues de l'église. Dans la belle saison, c'était seulement le dimanche que les membres de la même communauté se trouvaient ensemble pour quelques heures, et cet isolement presque continuel n'avait pas peu contribué à rendre les mœurs plus rudes et plus sauvages. Les Vosgicns attachaient beaucoup de prix à leurs assemblées hebdomadaires ; ils voulaient que l'église fût somptueuse , et que les cloches se fissent entendre au loin ; les plus mauvais temps , les pluies , les tempêtes et les neiges ne pouvaient les empêcher d'assister le dimanche à l'office ; et la nuit de Noël, malgré le danger que présentaient les étroits sentiers des montagnes, on voyait les pâtres et les cultivateurs, suivis de leurs familles, accourir à l'église, à la clarté de torches de sapin. L'impossibilité de passer sans ennui les longues soirées d'hiver avait introduit la coutume des loures ou veillées. Depuis la Toussaint jusqu'au 10 février, il était d'usage de se réunir dans une maison située sur un point central et d'un abord facile , et d'y rester jusqu'à une heure avancée ; là , pendant que les femmes filaient et que les hommes travaillaient à quelque ouvrage de boissellerie , on racontait des histoires lamentables ou fantastiques, dont le peuple est toujours avide, et qui entretenaient la superstition chez les montagnards. Plusieurs d'entr'eux, fatigués de la vie laborieuse et misérable qu'ils menaient dans leur patrie, la quittaient pour aller servir comme domestiques dans des pays plus favorisés par la nature. Il existe encore à Rambervillers une ancienne institution, qui devait être autrefois à peu prés générale; c'est la foire de la loue, qu'on tient tous les ans le lendemain de Noël. Les hommes et les femmes désirant trouver de l'emploi s'exposent sur la place publique aux regards de ceux qui ont besoin de domestiques; et, après avoir apprécié d'un coup-d'œil l'intelligence, le caractère et surtout les forces physiques des candidats, on
choisi* et on emmène ceux qui semblent posséder les qualités requises (I).
On doit bien s'attendre à rencontrer dans un pays aussi peu ouvert, dans des lieux aussi peu fréquentés par les étrangers, des usages particuliers et des coutumes singulières. Il y en a?ait effectivement beaucoup. Dans divers lieux, la jeune fille, qui voulait congédier un soupirant dont la recherche avait cessé de plaire , lui envoyait un chat , couvrait le feu ou couchait un balai devant la porte de la maison (2). Quand le père et la mère d'une ûlle avaient consenti è son mariage, les parents du garçon se présentaient en foule demain b demeure des premiers; on feignait alors de les prendre pour des malfaiteurs, et on parlementait quelque temps itant de leur ouvrir la porte ; la demande faite et agréée solennellement , les Gancés buvaient dans le même gobelet ; si la femme devait quitter son lieu natal et aller se fixer dans Qfte communauté voisine, ses amies, pour témoigner leur douleur, enlevaient les roues du chariot destiné à transporter le chéuf mobilier. Le jour de la cérémonie venu, les invités, en arrivant chez la future, la trouvaient revêtue de ses habits ordinaires et vaquaul aux soins du ménage , et il fallait l'inviter à changer de costume (3). Les noces se célébraient avec une pompe qui n'est plus commune dans les campagnes, et il n'était pas rare de voir une centaine de personnes assister à an mariage. Dans plusieurs villages , un ami du futur marchait devant le cortège et portait à l'extrémité d'une perche une poale blanche, symbole de la pudeur de l'épousée (4).
tl)V. Stausôque du <té(>artcinent des Vosges, par MM. Lcpage et QutUjo, l I, p. 716; Traditions populaires , croyances superstitieuses, et coutumes de l'ancienne Lorraine, par M. Richard, p. 09-72 *t 167 170.
$ V. Traditions elc, p. 87 rt 88.
5) V. feid., p. 183 , 184 et 187-190.
(i) V. StatutHjue des Vosges, ibid.. p. 714; La poule blanche, par M. ftjcftanj. p. 1 el 2.
Quand le prêtre avait béni Panneau nuptial, une sœur du mari y passait un large ruban noir et rattachait à un doigt de la mariée , en lui disant : < Je vous donne cet anneau au nom de mon frère ; souvenez-vous , ma chère sœur, que vous lui devez amour et fidélité > ; aussitôt après on cessait de la tutoyer (1). A Martignylès-la Marche, les fiancés entraient dans l'église entourés d'une chaîne d'argent ou de cuivre argenté, aûn de déjouer un maléfice dont nos ancêtres redoutaient extrêmement les effets , et que Michel Errard décrit en ces termes : « Sont en certains lieux gens de malenconlrc et mau- » vouloir que , par sorcellerie , diablerie et négromancic , » ont pouvoir et meslier d'aiïiquer en nœuds d'aiguillettes, » en tant que paurc espoux qu'on réduicl à cestuy piteux cas
> n'est que marbre et froidure , encore que soit sa gente fe- » melle en belle humeur que n'a de joie qu'en passe-temps
> joyeux et gaillards , dont est li paure espoux moult sot , el » li femme moult courrouciée. Pour empescher que cestuy
> piteux cas n'obvienne , fault que li jeune gars s'eslreigne en
> tant que serre sa jouvencelle en façon qu'estant l'ung Faul- » tre agenoillé près li dict prestre, yceux se touchent en telle
> façon que ne puisse estre passé le doigt en travers leurs » hanches , genoux et coudes (2). »
On était persuadé que celui des deux époux qui se relevait le premier, après avoir reçu la bénédiction nuptiale, ne manquerait pas d'être le maître dans le ménage ; et parfois le mari, pour éviter ce désagrément, avait soin de s'agenouiller sur un des plis de la robe de sa femme, afin d'empêcher celle-ci d'être debout avant lui (5). Quand les mariés entraient dans leur maison , ils trouvaient une quenouille , un balai et un râteau couchés sur le seuil , et si la femme ne les
(1) V. Coutume clc. de la Bresse, p. H et 12.
(2) V. les fragments d'Errard conservés par Mory d'Elvangc dans le recueil cité.
(3) V. Traditions etc., p. 201.
ramassait pas avec empressement pour les remettre à leur place , oo en tirait le pronostic qu'elle serait une mauvaise ménagère. Ailleurs, on lui présentait dans ce moment une grande cuillère pour lui rappeler qu'elle devait désormais se livrer tout entière aux soins domestiques (4).
\jC lendemain des noces , la joie faisait place à la tristesse ; les époux, suivis des conviés de la veille et couverts de vêlements de deuil, se rendaient à l'église et assistaient à un service qu'ils faisaient célébrer pour le repos de leurs parents défunts (*).
Lorsqu'un veuf ou une veuve se remariait, il était d'usage en Lorraine , comme dans plusieurs autres parties de la Fraoce, de lui donner un charivari. Si le mariage n'était pas bturcui, et si la femme, ce que Ton voyait quelquefois, bat* tait son époux et l'accablait de mauvais traitements, le plus prwhe voisin était promené sur un âne ou sur un bœuf. On lai tournait le visage du côté postérieur de 1 animal , dont il tenait la queue en façon de bride , et deux individus le soutenaient avec des fourches qu'ils lui passaient par-dessous les bras, pendant que les autres assistants jouaient de divers instruments ou chantaient quelques couplets en harmonie avec ces scènes grotesques. On voulait ainsi punir les voisins d avoir laissé frapper leurs compères ; mais la malignité n'ayant pas tardé à multiplier les promenades dont nous parlons, on finît par les interdire (3).
La mort avait, comme le mariage, donné naissance à une Toale de pratiques singulières et de coutumes superstitieuses.
(!) V. Ud., p. *», *)8 et 2U9.
(1) V. Archéologie de la Lorraine, par 11. Beaulieu, t. I, p. 278. Cet uwfr existe encore.
3 La rour souveraine de Lorraine rendit, à cet effet, doux arréls le* t\ aaan 1718 et 9 janvier 1795; mais, malgré U défense, la cérémonie «tant il s*apt n'est jamais complètement tombée en désuétude, et il y en a 4a exemple» assez récents. V. Traditions rte, p. 217.
Une chouette, une eflraie, une pie qui se perchait sur le faite d'une maison passait pour présager la fin de quelqu'un de ses habitants; dans plus d'un lieu on lirait le même augure de la mort naturelle d'un chat, d'un porc et même d'une poule. Quand le propriétaire d'un rucher venait à décéder, on se hâtait d'aller l'apprendre aux abeilles, car on était persuadé que si l'on négligeait cette précaution elles périraient certainement dans l'année, et on attachait sur le rucher une petite croix en étoile noire, afin que les mouches portassent le deuil de leur maître. On s'empressait, dans ce funèbre moment, de répandre l'eau que contenaient les vases qui se trouvaient dans la maison ; à Plainfaing, on disait que l'âme du défunt pourrait s'y noyer; â Raon-aux-Bois, que Ton y verrait les luttes de cette âme contre le démon qui lâche de l'enlever; ailleurs encore, qu'elle ne manquerait pas de s'y laver trois fois avant de partir pour l'autre monde. A la Bresse, à Saulxures et dans quelques villages voisins, on prenait une poignée de paille dans le lit du mort, et on allait la brûler dans un lieu où se croisaient plusieurs chemins. Si l'on croyait apercevoir sur la cendre la trace d'un pas, on pensait qu'il y aurait infailliblement un décès prochain dans la maison vers laquelle ce pas était tournée, ou du côté de laquelle se dirigeait la fumée produite par la paille en combustion. Oo ignore l'origine d'une pareille superstition ; mais l'usage de coudre le linceul était basé sur la crainte que l'on éprouvait de voir les décédés venir effrayer les vivants, si on n'avait pas pris cette sage cl salutaire précaution. À Remiremont, on déposait sur les tombeaux du pain, du vin, du sel et d'autres aliments; et il résulte d'un décret rendu, le 44 juillet 4614, par l'évêque d'Adria, chargé par le pape Paul V de faire la visite du chapitre, que cette pratique païenne existait encore au commencement du XVII* siècle (4).
(I) V. ibîd.,p. 106, HO-tU, 116 cl 419.
Los croyances superstitieuses relatives aux naissances ne peuvent être toutes mentionnées , à raison de leur multitude. On s'imaginait que Ton était menacé d'un terrible malheur si, en sortant de sa maison le matin, on faisait la rencontre (Tune femme enceinte , et le seul moyen de détourner un augure aossi fâcheux était d'insulter cette femme et de rentrer immédiatement chez soi. Beaucoup de vosgiennes estimaient que, pour être promptement délivrées, elles devaient, au moment de r accouchement, revêtir les habits de leurs maris. Ailleurs, on atteignait le même résultat en faisant sortir de la chambre les veuves qui pouvaient s'y trouver. En prenant une mesure semblable à l'égard des mouches, on ne manquait pas d'obtenir un garçon au lieu d'une fille. On était menacé it grandes infortunes, si l'on naissait entre onze heures du •air et minuit, ou bien le jour du vendredi-saint. Une femme tenant de faire ses relevailles pensait connaître d'avance le we du premier enfant qu'elle aurait en examinant les personnes qui se dirigeaient de son côté ; si elle apercevait un homme, elle ne pouvait manquer d'avoir un fils; le contraire mit lieu, si elle voyait d'abord une femme (I).
Si le vendredi-saint était regardé comme funeste aux individus qui le comptaient pour le premier jour de leur vie, il mit aussi ses avantages. Dans quelques lieux , on conservait précieusement les œufs pondus ce jour-là ; on les distribuait aux personnes de sa connaissance , et il suffisait d'en manger un poar être à l'abri de la fièvre pendant toute l'année (2). On était pré serré de la foudre en plaçant au dessus de son fit un des charbons provenant de la touche que l'on brûlait pendant la nuit de Noël. Dans plusieurs cantons des Vosges
avait coutume , quand on voulait connaître la température de r année suivante, de prendre, avant de partir pour la
;ij V. a*d., 223 -*2Ô et 234.
t) V. Sia(*Or|ue de ta Meorlhe, par M. II. Lcpagc , t II , p. 516.
messe de minuit, douze oignons auxquels on donnait les noms des douze mois de Tannée ; on fendait ces oignons, on y introduisait un peu de sel , et quand on revenait de l'office , on les regardait avec soin et, d'après l'état de fusion du sel, on jugeait quelle devait être l'humidité de chaque mois (1). La féte de saint Jean-Baptiste était presque partout l'occasion de cérémonies, dont quelques-unes étaient considérées, avec plus ou moins de raison , comme des réminiscences païennes. La veille de la féte, chaque villageois apportait un fagot pour la bure ou bûcher que l'on élevait sur la place publique ; on attachait ordinairement un ou deux chats au dessus du bûcher, et tandis que les flammes s'élevaient dans les airs, on dansait en cercle en chantant la ronde de saint Jean ; certaines personnes sautaient même au dessus du feu, pendant que d'autres forçaient leurs bestiaux à passer à travers la fumée, qui devait les préserver de toute maladie. L'Epiphanie donnait lieu à des festins qui dégénéraient parfois en excès, et on était persuadé que celui des convives dont la tête ne faisait pas ombre sur la muraille ne verrait pas la fin de l'année (2).
Quelques pratiques religieuses offraient un caractère singulier, mais analogue néanmoins à celui de cérémonies . connues dans diverses provinces de France. La veille du dimanche des Brandons , à la chute du jour, les habitants de Goviller, munis de torches et de flambeaux, faisaient procèssionnellement le tour du mont d'Amon, haute colline de forme arrondie , et surmontée d'un bois, qui s'élève au milieu d'une plaine assez vaste entre Vézelise et Colombey (3). Près de l'église de Lay-Saint-Remy coule une fontaine nommée fontaine de saint Léger, et dont les eaux avaient une renommée singulière. Lorsqu'une personne était attaquée d'une maladie
(1) V. Traditions etc., p. 218.
(2) V. Archéologie de la Lorraine , ibid., p. 2U et 265.
(3) V. Statistique de la Mcarthe, ibid., p. 224.
grave, on faisait toucher aux reliques du patron de l'église un Loge a l'usage du malade, et on jetait ensuite ce linge dans le bassin de la fontaine ; s'il surnageait , on pouvait compter sur une guérison prochaine ; mais s'il coulait à fond, il n'y avait aucune espérance de salut (1).
Les superstitions les plus nombreuses et les plus répandues étaient celles qui se rattachaient à la culture des champs, à r éducation des bestiaux, et aux animaux sauvages que les paysans étaient exposés sans cesse à rencontrer, et qu'ils avaient appris à rechercher ou à fuir. Beaucoup de cultivateurs croyaient que pour obtenir des carottes énormes il suffisait, en les semant, de toucher quelquefois sa cuisse ou de prononcer la formule sacramentelle : « Long comme ma cuisse, » gros comme ma tète ». On se gardait de semer le chanvre pendant les Rogations , parce qu'il n'aurait eu que peu de hauteur; il n'aurait pas prospéré, disait-on, si l'on avait présenté à la bénédiction des palmes des rameaux branchus, ou si b dernière femme qui était allée à l'offrande, le jour de la Purification, n'avait pas eu une taille svelte et élancée. Aussi b plus grande femme de chaque village avait-elle soin de marcher la dernière, quand ses compagnes allaient a l'offrande. On ne pouvait sauter au dessus d'une charrue en mouvement sans compromettre la récolte du champ que Ton cultivait, et dans plus d'un canton il n'en fallait pas davantage pour tire véhémentement soupçonné de sorcellerie. Le grillon avait b réputation d'assurer le bonheur de la maison dans laquelle il cherchait un asile. La tête du lucane ou ccrf-volaut riait répotée un préservatif contre la foudre ; si on entendait pour la première fois le chant du coucou^ avait la certitude d'être toujours dans raboodaoce , pourvu qu'au moment où ( oiseau chantait, on eût l'escarcelle bien garnie ou que I on rut pris part & un bon dîner ; quand on entreprenait un
voyage, on devait redouter un malheur si Ton «percevait une pic ou un lièvre , au moment de se mettre en route ; la rencontre d'un chat n'était pas moins funeste , et la jeune fille qui marchait par mégarde sur la queue d'un de ces animaux savait qu'elle ne se marierait pas pendant Tannée. Les chats, surtout les noirs , passaient pour fréquenter le sabbat , mais ils n'y étaient plus admis si leur queue n'était pas entière ; aussi prenait-on la précaution de la leur couper. On attribuait à certains individus mal famés la puissance de s'approprier le lait des vaches appartenant à d'autres personnes ; il suffisait pour cela de traire la crémaillère de la cheminée ; toutefois, on parvenait à mettre fin à ces vols répétés en faisant chauffer le lait des vaches soumises au maléfice, et en y plongeant un couteau dont la lame ne manquait pas de frapper le voleur (1). Quand on trouvait des œufs de poule qui semblaient parfaitement ronds, on s'empressait de les détruire ; on se gardnit bien de les faire couver, parce que l'on était convaincu qu'ils avaient été pondus par des coqs et qu'il en sortirait des serpents (2).
On regardait les mariages contractés pendant la croissance de la lune comme ceux qui réussissaient le mieux ; on pensait qu'il était dangereux de faire les semailles pendant la pleine lune, et que les récoltes seraient médiocres si l'on était brillamment éclairé par cet astre quand on revenait de la messe de minuit (3). Si l'on voulait voir se terminer heureusement une affaire que l'on avait entamée, il fallait déposer un cil dans une de ses chaussures, et pour éviter les maléfices, il était bon de mettre un peu d'eau dans le lait, de rompre les coquilles des œufs et des escargots que l'on avait mangés,
(1) V. Traditions etc., p. 73, 76, 78-80, 93, 00, \U> 161, 163 et 2i2
(2) V. Archéologie de la Lorraine, ibtd., p. 202.
(3) De là vient le dicton :
Clair de Noël, Clair de javelles.
de ne pas faire la lessive pendant la semaine des Hogations et les octaves de la Féle-Dieu et de le Toussaint (I). Le 1" janvier, a minuit, on allait puiser de l'eau avec laquelle on abreuvait aussitôt les animaux domestiques. On estimait qu'elle augmentait leur vigueur et les préservait de toute maladie; l'individu qui arrivait le premier à la fontaine y déposait un bouquet, s'il avait pu s'en procurer, chose asser difficile au mois de janvier, ou brûlait une poignée de paille (5). Célait, du reste, la seule nuit de l'année où l'eau fut bonne à boire, et dans plusieurs villages on n'aurait pas voulu en prendre, parce que, disait-on, les émes du purgatoire étaient venues s'y laver ; dans d'autres lieux, on regardait l'Avent comme le temps des apparitions, et dans certains cantons de la Lorraine allemande, quantité de personnes n'osaient quitter leurs maisons la nuit qui suit le jour des âmes, dans la crainte de rencontrer un revenant (3).
Un être dont on redoutait la présence beaucoup plus que celle des esprits était le roi de la haute-chasse ou le roi des aulnes. Du mot allemand ErUnkœnig on avait tiré le nom Erlequin, Ellequin ou Hennequin qui servait à désigner ce terrible chasseur (4). Bien souvent, des villageois attardés et effrayés de se trouver seuls pendant la nuit, dans les champs ou au milieu des forêts, avaient cru entendre l'étrange musique du cortège d'Erlequin; on appelait cette musique /aremolirrf , parce qu'elle imitait le bruit d'une meule à aiguiser, et ou s'imaginait que les enfants morts sans baptême composaient la suite du chasseur infernal, et massacraient sans pitié tous les malheureux qu'ils pouvaient apercevoir (5).
{I) V. Tradition» etc., p. 82, 83, 90, 162, t72 el 173.
(T, V. Àrtbcol. de b Lorr., tbid., p. 253.
(S) V. Sutul. de la Meurthe, ibkl., p 316 et 33i.
(4) V. Journal des tarant», 1846, p. «36. D*Eriequin Tiennent le noms d"EI«|uin, llronrqnin, Annequin, etc. , um communs en lorraine, et fjœ. dan» I origine, se prenaient en mauvaise part.
(5* V. Traditions etc., p. 220-222.
A côté de ce roi malfaisant on plaçait les fées, qui tantôt se plaisaient à nuire, et tantôt cherchaient l'occasion d'aider ceux qu'elles avaient pris en amitié. La fée Herqueuche, bien connue dans les Vosges, ne manquait pas de jeter la pâte contre la muraille, si Ton s'avisait de pétrir dans l'octave de Noël ; mais elle aimait à prêter secours aux lavandières, et, quoique toujours invisible, partageait leur pénible besogoe ; elle délestait les loures ou veillées, et plus d'une fois ceux qui s'y rendaient avaient senti les oogles aigus d'Herqueuche s'imprimer sur leur visage (1). A Chèvre- Roche, près de Thuilières, s'élevaitsur un rocher une chapelle assez ancienne, dans laquelle une fée rendait des oracles, quand on voulait bien la consulter (2). Le plateau qui couronne la haute montagne du Honeck passait pour être le rendez-vous des compagnes de cette sibylle, et on assurait les y avoir vues danser, aux rayons de la lune, pendant les belles nuits d'été. Quantité de dénominations conservent le souvenir de ces êtres surnaturels ; nous citerons seulement le pont des fées à Remireraonl, à Uriménil, au Val-d'Ajol ; le faix ou fardeau des fées, éboulement de rochers sur la pente méridionale de la côte d'Ailly ; la grotte des fées à Remainviller; le ruisseau des fées, qui descend du Grand- Valtin et se jette dans la Vologne ; le hameau des fées, situé sur le bord de ce ruisseau ; la maison des fées, métairie aux environs de la Bresse; le moutier des fées, roche isolée près de Gérardmer, et qui de loin ressemble à une église ; les roches des fées sur les montagnes d'Ormont et de Voyemont ; le trou des fées, excavation naturelle à Liverdun ; la fontaine des fées, à peu de distance de Tramont-Lassus ; le château des fées, sur le territoire de Champenoux; la haie des fées, entre Tarquimpol et Marsal, etc. (3). Les paysans
(1) V. ibid.,p. m.
(2) V. Statistique des Vosges, t. II, p. 125.
(3) V. Traditions etc., p. 129-135.
leur attribuant us pouvoir extraordinaire, et les regardant comme les déités des fontaines qui possédaient des vertus médicinales, on fut obligé, pour détraire cette croyance pernicieuse et faire disparaître les derniers vestiges du polythéisme, de placer les fontaines sous l'invocation des saints (I).
D'autres esprits, presque toujours malfaisants, disputaient aux fées le privilège d'effrayer les voyageurs; le plus connu se nommait Culé ; il avait ordinairement la forme d'un bouc et tâchait de précipiter dans la rivière les individus qu'il rencontrait, soit en les poussant avec violence, soit en éclairant le rivage d'une manière trompeuse afin de leur faire prendre leau pour le bord et réciproquement (2). Des génies familiers, les sottrés, fréquentaient les maisons et aimaient à rendre des services aux domestiques, notamment à tresser la crinière des chevaux. Lorsque ceux-ci se trouvaient attaqués de la maladie qu'on appelle la plique, et qui a pour résultat de faire adhérer les crins les uns aux autres, on ne manquait pas de l'attribuer aux sottrés, et on pensait qu'ils avaient tiré vengeance de contrariétés qu'ils éprouvaient. On leur prétait aussi d'autres malices, et la présence de ces génies était assez fâcheuse pour que l'on prit des mesures afin de s'en débarrasser. Quelques personnes traçaient, à cet effet, sur le pied de leur lit une figure représentant l'anneau du roi Salomon ; beaucoup avaient simplement recours à des menaces ou à des injures (3); on lisoit. dans le même but, un passage de l'évangile selon saint Jean, et on croyait aussi que cette lecture éloignait les fées et préserTait des maléfices.
De toutes ces superstitions à la sorcellerie il n'y avait qu'un pas. Le désir d'entrer en communication avec des puissances
(1) V. îbid., p. 138-142 ; v. aussi, dans le Bulletin de la société d'archéologie lorraine, t. I, p. SI et sttiv., un curieux mémoire de M. H. Lfpage
(2) V. Traditions etc., p. 103 et 104.
(3) V. ibid., p. 260-263 ; Archéol. de la Lorr., ibid., p. 20S
d'un ordre surnaturel, pour en obtenir soit des richesses, soit le moyen de faire périr ses ennemis, engagea plus d*un misérable à recourir & des pratiques non moins réprouvées par le bon sens que par l'Eglise. On ne sait trop à quelle époque reporter la première apparition des sorciers en Lorraine ; Calmet semble admettre que les pratiques dont nous parlons n'y furent connues qu'en ! 552 , après le siège de Metz, et que les bandes indisciplinées qui suivaient Albert de Brandebourg initièrent plusieurs lorrains à ces dangereux secrets ; mais il est sûr qu'on trouve dans notre pays des traces de la sorcellerie à partir du XIII6 siècle. Nous avons transcrit plus haut un fragment de Michel Errard qui ne laisse aucun doute sur ce point, et nous pourrions , si nous ne craignions de trop nous étendre, reproduire un extrait de Boumon qui n'est pas moins concluant (1). Avant le milieu du XIVe siècle, un édrt de Raoul disposa que « celuy qui feroit magie, sor- » tilèges, billets de sort , pronostic d'oiseau, ou se vanterott » d'avoir chevauché (2) , la nuit, avec Diane ou telle aoltre » vieille qui se dict magicienne , seroit honni et payerait dix > tournois » (3).
C'était, disait-on, sur un rocher assez élevé, à l'extrémité méridionale du lac de Relournemer, que se tenait le sabbat, et les voyageurs que la nécessité contraignait a passer, de nuit, prés de ce lieu frappé de malédiction assuraient y avoir entendu le glapissement des renards, le grondement des ours, le sifflement des dragons, les hurlements des loups-garous, les miaulements des chats, les cris des chouettes et des hiboux, et parfois les accords d'une musique ravissante. Celui qui négligeait, en ce moment, de faire le signe de la croix, était en-
(1) V. les fragments des Coupures, règne de Ferri II, dans le recueil cité.
(2) On sait que pour se rendre au sabbat on chevauchait sur un manche à balai.
(3) V. Coupures de Boumon, règne de Raoul, dans le recueil cité.
levé dans les airs, comme une feuille morte , et précipité sur les pointes des rochers ou dans les eaux du lac (i).
La plus ancienne condamnation pour sorcellerie que nous puissions indiquer est de Tannée 1372. « Audict an, rappor- » tent les chroniques messines, une bourgeoise de Mets, » nommée Biétris, fille Symon de Halefedange, cl son mary
> et deux aultres femmes furent arses (brûlées) entre les deux » ponts , pourtant qu'elles usoient de certains vœulx et char- » mes et aultres cais défendus par l'Eglise. Et pour le pareil
• cais fut prins Willamme de Chambre, nepveu à maistre » Guillaume le scelleur, lequel s'eslrangla en la prison, et fut » trayné en l'isle et lié à ung pal ; et là fut ars comme les » aultres, tout mort qu'il estoit (2). » Sous le régne de Charles II, il y eut en Lorraine une exécution qui fit beaucoup de bruit. « En Tan que fut 4408, raconte Thierriat ,
> fut grande desconfilure de femmes que disoit-on avoir pri-
> vautez et blandities avec certain gentilhomme qu'a voit » chastel en Vosge, et qu'avoit nom Ho marie Bertrand. Fut » le sire de Nancy, qu'estoit sénescbal, que fut en ordre pour
• faire et parfaire ledict procès , dont advint jugement. Par-
> quoy fut le susdkt Bertrand accusé d'avoir science de né-
> gromance et sorcellerie, si fut oneques qu'en eust, et avint
> qu'iceluy avoua que, par maleogin et sorcellerie du diable,
» avoit mis à mal maintes filles et femmes Mainte-
» nanl que le susdict avoit grande repentance de sesdicts » faicls, et estoit au demourant bon homme et loyal subject, » fut, par grâce de Monseigneur le Duc, gratifié d'un prestre
• qui l'entêndit à confesse et récipiscence ; ce que n avoit esté
• en nos pays, encore que fust environ sept ans l'us de nos
(1) On croyait qu'il se tenait une autre réunion du même genre dans une vallée au midi de la montagne de Par m ont. V. Traditions etc., p. Il, 12 et 256.
» voisins de France (1). » En 4437, un bombardier de Melz, appelé Commoufle , fui traité avec une indulgence extraordinaire ; on lui enjoignit seulement d'aller demander à Rome l'absolution de son péché ; on doit remarquer, à la vérité, que Commoufle était seulement prévenu de magie à cause de son adresse, mais qu'il ne fut pas convaincu légalement. En 1445, < furent prinses en la cité de Verdun trois femmes sorcières » et servantes de tous les ennemys d'enfer, lesquelles feirent
> très-énormes péchez, espécialement de faire par lour mau- » vais art tonner, graller et diverses tempestes, tellement que » plusieurs fins (cantons) de bled, de vignes, de maisons fu- » rent tempestées et mises à ruyne. Item, la première s'appel- » loit Jennette et estoit boitouse, et fut jadis prinse à Chastel » de Sainct-Germain pour ledict cas, et fut relaschée; mais » elle fut signée de fer chault on visaige, et commandée, sur
> à estrearse, que plus n'en useroit; néantmoins, elle ésistant » au lieu de Verdun recheust en ladicte hérésie et crimes, par
> laquelle rancheute elle fut par jugement eschaidée public- » quement , et incontinent elle fut arse , et le nom d'elle en » lour sinagogue de diablerie ot (eut) nom Lochatte, et son * maistre Cloubault, et faisoit hommaige à son maistre de
> baisier son par-derrière. Item, l'aultre avoit nom Jehenne, » en sinagogue Chamet , et sa maistresse Morquelsse et son » maistre Carbollette , et faisoit hommaige à son maistre de » baisier son dos. Item, la tierce, qui estoit femme don » maistre-eschevin de Verdun, ot nom Didet, et en son si- » nagogue Hapillat , et sa maistresse Jacobée et son maistre » Grissepanier, et faisoit hommaige à son maisli% de baisier » en la bouche. Item, en oultre, que lesdictes Jennette et Je- » benne faisoient hommaige à lour maistre chascune d'une
(1) V. Mémoires, règne de Charles II, dans le recueil cité. L'ordonnance du roi Charles VI qui permit de donner des confesseurs aux personnes condamnées à mort est du 12 février 1397.
» poulie , el la femme don maistre-eschevin des rogneulles » de ses cbavoulx et de ses ongles, et ne fut point arse ; mais » les deux auilres furent trés-bicn arses et bruslées el mortes.
» Item , en celle année , fut prins ung boin homme en la
» ville de Xeulle, pour la matière desdictes femmes dessus- > dictes, et fut gecté en la rivière du commandement des * seigneurs de ladicté ville de Xeulle (1). »
Ces détails presque hideux, que nous avons transcrits pour foire apprécier la manière dont on poursuivait alors les sorciers, se retrouvent dans la plupart des procès de celte nature , et nous avons regret de dire qu'à partir du XV6 siècle oo vit croître sans cesse le nombre des sorciers , et par conséquent la quantité des condamnations capitales. Néanmoins, vers le milieu de ce siècle , on hésitait encore à envoyer au bûcher tous les individus soupçonnés de magie. En 1448, une femme de Gorze en fut quitte pour avoir le visage marqué à trois places avec un fer chaud , et un homme , que Ton re- - gardait comme aussi coupable, reçut ordre de s'éloigner à dix lieues. En 1456, les vignes furent gelées au mois d'avril, et on imputa ce malheur aux sorciers ; un jeune homme de Pont-à-Mousson rapporta qu'il en avait vu plusieurs se concerter dans ce but el donna leur signalement ; sur ses indications, on arrêta quatre habitants de Pont*à-Mousson, un homme et trois femmes de Nomeny, trois femmes de Toul et ut bourgeois de Vie, que l'on appelait le vieux $aint, sans doute par ironie; celui-ci déclara que, pour déterminer la gelée, il avait préparc avec ses complices et jeté dans une fontaine, prés de Delme, une mixtion dont les effets étaient souverains ; les accusés furent tous condamnés à mort et périrent au milieu des flammes. L'année suivante, les magistrats messins firent subir le même supplice à trois femmes et à un
(1) V. U chronique du doyen de Sâinl-Thiébiut . dtiu Cdmel, Hbt., t II. preuv., ool. cctviij el cclix.
bomme qui avaient « renié Jésus-Christ , la Vierge, chresme » et baptesme, et prins le diable pour seigneur ». En 1482, on traduisit devant la justice de Senones Idalle , femme de Collin Patenostre du Ménil , qui était suspectée de triaige et génocherie. Le tribunal , présidé par Jean Dupuy , prévôt des comtes de Salm avoués de l'abbaye , se composait de tous les sujets du monastère et de ceux des comtes ; il examina l'affaire avec la plus grande attention et condamna l'accusée au dernier supplice (4). L'année 1488 fut extrêmement pluvieuse, et on ne manqua pas d'imputer aux sorciers le mauvais élat des récoltes ; les magistrats messins se signalèrent par l'activité qu'ils mirent à rechercher les prétendus coupables ; trois hommes et vingt-cinq femmes furent arrêtés à Metz et dans les lieux voisins , et n'eurent pas un meilleur sort que les malheureux dont nous venons de parler (2). Vers la Saint- Jean, les individus que l'on considérait comme adonnés i la magie devenaient l'objet d'une surveillance plus rigoureuse ; on croyait, en effet, que c'était ce jour-là qu'ils parcouraienl les bois pour y découvrir les herbes propres à leurs mixtions diaboliques, principalement la sélage et la verveine. Ils les cueillaient de la main droite et les jetaient dans leur panier sans les regarder; pour qu'elles eussent toute leur vertu, elles devaient être arrachées pendant que la cloche sonnait midi ; aussi dans quelques villages des environs de Lunéville avait-on coutume de ne sonner que deux ou trois coups, afin de laisser aux sorciers le moins de temps possible pour ramasser les plantes qu'ils avaient rencontrées (3).
Tandis que l'animadversion populaire se dirigeait de plus en plus chaque jour contre les misérables et les imbéciles qui
(«) V. Calmet, Hist. de l'abbaye de Senones, ch. 33, n» «3, ma. de la bibl. publ. tic Saint-Dié.
(2) V. Justice crim. des duchés Uc Lorraine et de Bar, par M. Dûment, t. II, p. 25 et 26. Cet ouvrage nous a fourni des renseignements précieux.
(3) V. Archéol. de la Loir., p. 266.
oc craignaient pas de choisir l'ingrat métier de négromant, dJe cessait de poursuivre les Juifs. Ils en profilèrent pour s'établir dans certaines villes dont les portes ne leur avaient pas été ouvertes jusqu'alors. En 1435, les Verdunois, avant envoyé des représentants au conciliabule de Baie, demandèrent aux prélats qui s'y trouvaient réunis l'autorisation de recevoir des juifs dans leur ville pour la commodité du commerce. Ils éprouvèrent un refus; mais, par compensation, ils obtinrent de l'empereur Sigismond un édit enjoignaut à tous les membres du corps germanique, sous peine de payer une amende de vingt marcs d'argent, de laisser passer paisiblement les marchands qui se rendaient à Verdun. Les villes tenaient toujours beaucoup, et avec raison, à ce que les communications de Tune i l'autre fussent libres et sûres, et Ton vit, en 1440, les Messins entreprendre une expédition militaire pour atteindre ce but. André de Parroye et Pbilbert du Lhateiet avaient enlevé François le Cousson, marchand de Metz, sans doute afin d'eu tirer quclqu'argent. Les magistrats, mrlis de cet acte de violence et ayant fait « leurs requestes • comme il appartenoit, dont ils eulrenl maigre response », arrêtèrent des sujets lorrains et déclarèrent qu'ils ne les relâcheraient qu'au moment où François le Cousson serait remis ea liberté. André et Pbilbert, s'imaginant intimider les magisiratà, firent une course jusqu'auprès de Metz, incendièrent deu\ métairies et s'emparèrent de quantité de bestiaux ; mais leurs adversaires ne se tinrent pas pour battus; ils conduisirent dans le val des Faux une petite armée, qui ramena « grant foison de vaiebes, de chevaux et d'aultres bcslcs » ; et les Lorrains, comprenant quelles pouvaient être les conséquences des brigandages de leurs compatriotes, se hâtèrent de renvoyer François le Cousson et de traiter avec les Mes-
si, V\ U*ciirorm,u« de NcU, p. 207.
Si la lecture attentive des documents originaux ne fournit que bien peu de détails sur le commerce de la Lorraine au XV* siècle, on rencontre beaucoup de renseignements sur une industrie qui , après avoir fait des progrès lents, mais continuels, était parvenue à un haut degré de prospérité. Nous voulons parler de la fabrication du verre. L'immensité des forêts .qui couvraient une partie de notre pays et le bas prix du bois engagèrent à créer des verreries dans plusieurs lieux, et notamment dans les environs de Darney ; on ignore à quelle époque furent fondés les premiers établissements; néanmoins, quand on sait quels développements l'industrie verrière avait pris sous le règne de René 1er, on est forcé d'admettre que son introduction chez nous remontait à deux ou trois siècles. En 4448, les verriers de Darney s'adressèrent au prince Jean , qui gouvernait la Lorraine en l'absence de son père, et en obtinrent, le 21 juin, des lettres confirmant les concessions que les ducs leur avaient faites. Les lettres présentent les noms de quelques fabricants , ainsi que la désignation des usines où ils travaillaient , et la mention des avantages dont jouissaient les personnes occupées à ce travail. On lit dans cette pièce : « La supplication de nos amez Pierre Brysonale, » filz de Jehan Brysonale, Henry filz, Nycholas Mengin,
• Jacob Guillaume du Tisal et Jehan son filz, tous verriers
• et ouvriers ez verrières de Jehan Brysonale , en la verrière » des An flans , en la verrière Jacob et en la verrière Jehan
> Hennezel , qui à présent est vague , icelles verrières estans » ez bois et forestz de Monseigneur, en sa prévosté de Dar-
• ney, en son duchié de Lorrainne, avons oye : contenant » que comme lesdicts maistres et ouvriers de verre soyent, à » cause de leurs mestiers, et doibvent estre privilégiez et
• ayent plusieurs beaux droitz , libériez , franchises et pré- » rogatives , et dont eulx et leurs prédécesseurs ayent joui et » usé de tous temps passez, et esté tenus et réputez en telle
> franchise, comme chevaliers estimez et gens nobles dudict
— io:î —
■ duchié , sans que en ce leur ait esté mis aulcun empesche- » ment ; desquels droitz et franchises iceulx maistres et ou- » Tricrs avoyent lettres des prédécesseurs de Monseigneur et
> ducs de Lorrainne, ezquelles estoyent desclarez les droitz » et privilèges octroyez auxdicls verriers. » Jean rappelle que cew-ci avaient déposé leurs titres dans la ville de Darney , où ils les croyaient en sûreté ; que celte ville était tombée au poufoir de l'ennemi , et que les titres avaient disparu ; t.... poorquoy (les gentilshommes-verriers) font grand double » que on temps advenir, pour ce qu'ils ne pourront faire de*
• hument apparoir des privilèges , droitz et prérogatives dont
> ils sont donnez et qu'ils ont usez , ne soyent par aulcuns » officiers de Monseigneur empeschez et prohibez en leurs- » dîcls privilèges ». Jean énumère ensuite les concessions octroyées par les prédécesseurs de son père, cl confirme ces concessions , en qualité de régent du duché : • les
• dessus nommez ouvriers de verres , ensemble leurs hoirs
• et successeurs ouvrans dudict mesticr ez dictes verrières ,
> et on chascun d'icculx , voulons , dit-il , estre lenuz francs, » quilles et exempts de toutes tailles, aydes, subsides, d'ost,
• de giste et de chevaulchiées , et de tous débitz, exactions cl
• subventions quelconques qui pourroyent estre imposez sur
> le dochié de Lorrainne, sans que lesdicts ouvriers verriers » y soyent aulcunemeni gesnez , imposez , contribuez et con-
> tniotz en quelque manière que ce soit. Iceulx lesdicts
• ouvriers pourront faire, cz dictes verrières, verres tels et
• de telle couleur que leur plaira, el les faire mesner et
• pourront les vendre par tous les pays de Monseigneur où
• bon leur semblera , sans que eulx ou ceulx qui mesneront » ou qui porteront lesdicts verres soyent lenuz, à cause des-
• diets verres, payer aulcun passaige, gabaile, ni tribuiz
• quelconques ; mais les porteront , mesneront et vendront » Uwi franchement, sans que empeschement leur soil donné. • J*an leur permettait de nourrir dons les forèls domaniales
cent porcs , « pour la provision de leurs mesnaiges et leur » deffruict; de prendre, couper cl remporter bois,
> c'est à sçavoir mai riens pour les édifices et refaisons à faire • en leurs maisons et ez verrières, et bois aussi pour ardoir » (brûler) , tant pour les nécessitez de leurs mesnaiges que
» pour lesdictes verrières, au moins de dommaige que
» faire se pourra pour Monseigneur, et au plus grand proffit » et aisance que faire se pourra pour lesdicts ouvriers > , qui recevaient également l'autorisation de cueillir dans les bois toutes herbes nécessaires à l'exercice de leur industrie, et de c chasser, à l'enViron desdictes verrières, à besles gros-
> ses et rousses , à chiens et harnois de chasse, quand il leur
> platroit, sans pour ce estre reprins >. En retour d'avantages si considérables , on ne leur imposait d'autre obligation que celle de verser, « chascun an ez mains du receveur- » général, la somme de six petits florins au comptant, chas- » cun florin de deux gros, monnoye courant au... duchié de » Lorraine » (i).
Ces concessions, qui prouvent combien nos ducs attachaient d'imporlance à la branche d'industrie dont il est question, eurent pour résultat d'augmenter rapidement le nombre des usines. Celle de Jean Hennezel, qui avait cessé de fonctionner, fut rétablie ; en 1475 s'éleva la verrerie de la fontaine Saint- Vaubert, construite par Colin Thiédry ; en 1488, celle de Lichecourt, appartenant à Jean du Tisal ; en 1491 , celle du Fay de Housseraille , près de Tendon, créée par Guillaume Hennezel ; en 1494, celle de Pierre Thiédry, près de Darney ; en 1 496 , celle de Passavant , fondée par Simon d u Tisal, et celle de Martinvelle, dirigée par Antoine et Christo-
(1) L'original des lettres du prince Jean n'existe plus, mais on en possède une coQÛnnatiou datée du 15 septembre 1469 ; v. Trésor des • charte* , layette Darney, II, n° 1 ; v. aussi Les gentilshommes verriers ou recherches sur l'industrie et les privilèges des verriers dans l'ancienne Lorraine, aux XV«, XVI- et XVIf siècles, par M. Beaupré, p. 11-17.
phc Thiédry, qui fabriquaient du verre de grandes dimensions (I ).
Une mire industrie, que nous avons déjà signalée et qui était encore florissante au XV siècle, élait l'éducation des abeilles. Ceux qoi s'y livraient avaient obtenu la permission d'acqoiucr avec de la cire les redevances habituelles. « L'Etat des revenus du prince es bailliages de Nancy et Vosges en l'an 1440 » constate que le receveur-général avait, cette année, accepté en paiement cent quatre-vingt-six quartes de cire (2) , et les comptes du même receveur-général pour les années 1470, 147! et suivantes démontrent que les cellériers continuaient à faire des receltes de cire, laquelle était employée dats le service du palais ducal ou vendue au profit du do- «aine (3).
Au XV* siècle on ne voyait plus, comme autrefois, les commerçants lorrains, et particulièrement ceux de Verdun, entreprendre de longs voyages dans l'intérêt de leur négoce. Les pèlerinages eux-mêmes avaient cessé presque complètement ; toutefois, trois messins : Geoffroy Dex, Jean Baudoche le jeune et Collin de Cbailly visitèrent Jérusalem en 4441, et les deux premiers en revinrent avec le litre de chevaliers du 9eint-Sépulchre (4). Cette rareté des pèlerinages doit être attribuée iui progrès de la puissance ottomane, mais surtout à l'aflail>ii*seracat des croyances qui prépara la prétendue réforme du siècle suivant. Quand on étudie avec soin, et dans les documents originaui, l'époque à laquelle est parvenu notre récit, on est frappé de la décadence qui se manifeste dans la
11) V. Recherche* «or lïndusirie en Lorraine, par M. U. Upage ch>p. | , de* verreries , dans les mémoires Je l'Académie de Nancy pour l*»,p. 2$ et ».
(fî V. Trév de* Charles, hyeltt EêUUê Génémux, /, n- 66.
(5) V. ces comptes dan-» le Très, de» eh.
(4) V. la citron, du doyen de Saint-Tbiébaat, dans Calmct, H»t., t. Il, preo%., eol. ecil. In aulre messin, Jean de Heu, fil le pèlerinage de Jérusalem en 1463.
plupart des institutions religieuses, cl effrayé à la vue de la discorde qui éclate entre les puissances spirituelle et temporelle.
Le pape Pie II ayant défendu aux Messins de soutenir Diélher d'Isembourg, qui voulait prendre possession du siège archiépiscopal de Mayence, ils refusèrent nettement d'obéir au souverain-pontife et contraignirent les ecclésiastiques à suivre le même parti (an. 1462). Vingt-quatre chanoines de la cathédrale et quelques-uns de ceux des collégiales Saint- Thiébaut et Saint-Sauveur, ayant préféré, leur devoir à leur tranquillité, furent en quelque sorte mis hors la loi ; on défendit de leur rien vendre, d'avoir aucun commerce avec eux, de cultiver leurs terres et de payer ce qu'on leur devait. Les chanoines furent obligés, pour ne pas mourir de faim, de se retirer à Pont-à-Mousson, où ils célébrèrent l'office canonial dans l'église des Antonistes. Ils tâchèrent d'intéresser à leur cause tous les souverains ; l'empereur Frédéric III, le roi de France, les ducs de Bourgogne et de Lorraine leur envoyèrent des lettres de sauvegarde et lâchèrent de négocier un accommodement ; mais les Messins se montrèrent inflexibles, et le pape lança contre eux une excommunication, qui fut conflrmée par Paul II son successeur. Cette mesure fut également impuissante ; les bourgeois persévérèrent dans leur révolte et firent subir mille vexations aux religieux mendiants, qui demeuraient fidèles au Saint-Siège. Georges de Bade, évèque de Metz, fil tant d'efforts et d'instances pour amener une transaction , qu'il réussit enfin à réconcilier ses diocésains ; néanmoins, la paix ne fut faite qu'au mois de février 1466, et les chanoines rentrèrent dans la ville seulement le 2 mai 1407, après un exil de près de cinq ans (1).
(1) V. Les chroo. de Metz, p. 297 et suiv. Il est bon de se tenir en garde contre ce récit, où transpire à chaque page l'esprit de révolte qui animait la bourgeoisie messine
Le dioc«>c de Verdun n'avait pas été plus tranquille pendant 1 éptscopat de Guillaume Fillàire. Le prélat se brouilla avec le chapitre de sa cathédrale et il eut la malheureuse pensée de recourir à Robert de Sarrebrùck, damoiseau de Commercy, et à d'autres châtelains aussi peu scrupuleux, qui ravagèrent les domaines des chanoines et commirent des «ces sans nombre. Le concile de Baie somma l'évéque d'indemniser le chapitre. Guillaume ne tint aucun compte de / avertissement et fut condamné par contumace. Comme il était attaché au parti du pape Eugène IV, il s'inquiéta fort peu de cette sentence ; toutefois, il se rendit dans la ville de Raie, peu après, et eut des conférences avec trois députés des chanoines et avec Guillaume Huin, archidiacre de Verdun, promoteur-général du concile et plus tard cardinal. A la suite de ces pourparlers une transaction, conclue au mois de mai 1439, rétablit la concorde et assura au chapitre une indemnité de cinq cents florins, pour le paiement de laquelle Fillàire engagea la terre de Bouzcy (I). Depuis ce moment le prélat parait avoir vécu en paix avec son clergé , mais il eut des difficultés avec les magistrats de Verdun ; on n'en connaît pas les causes, ni les détails ; on sait seulement que Guillaume avaf t voulu sortir de la ville, les magistrats, saisissant le moment où il traversait le pont de la Chaussée , firent fermer brusquement les portes qui en défendaient les deux extrémités, et retinrent pendant quelques heures l'évèque et sa suite dans celte espèce de prison. Un pareil affront acheva de débouter Fillfttre, qui obtint du souverain-pontife l'autorisation de permuter son éveché contre celui de Toul (2), dont le titulaire, Louis dilaraucourt, désirait vivement remonter sur le siège épiscopal de Verdun qu'il avait déjà occupé. Les souvenirs qu'il y avait laissés n'étaient pas, au reste, de nature û
fi) V. Wanebourg, (»• ccccUxxvij v \ ccccUxxviij rt cccclxixix rv i V. idem, ccecxcvij \* et vcccxcviij r*.
inspirer aux Verdunois l'envie de le revoir parmi eax. Il avait conçu une passion coupable pour une dame aussi remarquable par sa venu que par sa beauté, et obéissant à un sentiment de jalousie contre l'archidiacre GuHlaume Huin, qui fréquentait la maison de cette dame , il le fit attaquer par une troupe de scélérats , au moment où Ton sortait de la cathédrale. L'archidiacre parvint à se réfugier dans la crypte, et les gens de l'évèque, voyant qu'ils ne pouvaient atteindre Guillaume, déchargèrent leur fureur sur sa maison qu'ils saccagèrent , ainsi que celles de deux chanoines. Le chapitre, irrité de l'outrage qui venait d'être fait à deux de ses membres, invita Louis à réconcilier l'église souillée par l'attentat dont l'archidiacre avait failli devenir la victime ; l'évéque éluda la demande ; l'animosilé devint plus grande encore quelques mois après, et les partisans du prélat commirent différentes hostilités sur les domaines de ses adversaires (4).
Le second séjour de Louis à Verdun fut plus tranquille que le premier, et lorsque le prélat mourut au mois d'octobre 4456, il était en si bonne intelligence avec les chanoines qu'ils lui donnèrent pour successeur son neveu, Guillaume d'Haraucourt. Guillaume se rendit en France, se lia avec le cardinal La Balue, prit part aux mêmes intrigues, fut disgracié avec lui et enfermé, à la Bastille , dans une cage de fer où il resta quatorze ans (2).
Des prélats aussi mondains ne pouvaient s'astreindre à diriger l'administration de leurs diocèses ; quelques-uns même ne furent jamais revêtus du caractère épiscopal ; il en résulta que le gouvernement ecclésiastique tomba entre les mains d'évêques in parti bus, ordinairement tirés des ordres de saint Dominique et de saint François, et qui portaient le titre assez impropre de suffragants. L'évéque de Metz Georges de Bade
(1) V. idem, f«»» cccclxxv v*\ cccclxxvj et cccclxxvij.
(2) V. idem, (** dvij, dxj t° el dxij.
mit pour suiTragant Didier Noël, qui avait succédé, eu 4482, à Simon de Kubo évéquc de Panéas. Lorsque Louis d'Haraucourt tenait le siège épiscopal de Verdun , il se faisait remplacer par son sufîragant , Henri de Vaucouleurs évéque de Christopole (i). Ce titre d'évèquc de Christopolc était réservé aux suffragants de Tout, qui le portèrent successivement. Le plus ancien que Ton connaisse est Mathias de Villeneuve, qui mourut en 1575, après avoir régi le diocèse pendant les épiscopats de Pierre de la Barrière et de Jean de Heu; on trouve eosuile François, suffragant du cardinal de Neufchâlel (2) ; Gilles sous l'évéque Philippe de Ville; Jean d'Yvoy, qui vivait en 4400; Imenteus de Tabeio, sous Henri de Ville; Ucnri de Vaucouleurs, gardien des cordeliers de Toul, qui suivit à Verdun Louis d'Haraucourt; Jean Obcm, dominicain, suflfragaoi de Guillaume Fillâtre ; Jean de Sorcy, cordelier, et Pierre Liétard, dominicain, dont la vie se prolongea jusque dans les premières années du XVIe siècle (3).
Les élections qui avaient placé sur les sièges épiscopaux de notre pays des cvèques indignes de les remplir s'étaient faites, pour la plupart, sans la liberté convenable, et les princes voisins avaient trop souvent réussi à faire nommer les candidats 4e kur choix. Les chapitres, à qui cet état de choses ne plaisait pas, cherchaient, mais en vain, à recouvrer leur ancienne indépendance. La pragmatique-sanction de Charles VII parut à quelques-uns d'entr'eux un moyen prompt et sûr pour atteindre ce but. Le 7 juin 4444 , les chanoines de la cathédrale de Verdun déclarèrent qu'ils en adoptaient les dispositions, et le chapitre de la Madeleine de la même ville scmpre>sa de suivre leur exemple (4). On sait que la pragmatique rétablissait les formes anciennes pour l'élection des
(I) V. idem, P» rccdxxxij r0.
:T. Il portait le titre d éréqoe de Sidon * V. Benoit. Hat. de Tout, p. 171 el 172. 4i V. W\ivsW>ourg, f* ccccxc \".
évéques, abolissait les réserves et les expectatives, réglait que Ton ne pourrait appeler au pape sans avoir passé par les juridictions inférieures, supprimait les annales et limitait, d'une manière dangereuse, l'autorité du souverain-pontife. Peu d'années après, le concordat germanique conclu entre le roi des Romains Frédéric III et le pape Nicolas Y fut introduit dans le diocèse de Metz ; Nicolas donna à cet effet plusieurs bulles, dont la plu3 ancienne est de 4448 (i). Le concordat supprimait , comme la pragmatique, les provisions, les grâces et les expectatives , rendait aux chapitres , sous certaines réserves, le droit d'élection, transformait les annales, mais respectait, au moins dans les choses essentielles, les droits de la papauté. Les articles du concordat germanique furent également mis en vigueur dans les diocèses de Toul êt de Verdun. Ce fut pour peu de temps; car Wassebourg, qui vivait dans la première moitié du XVIe siècle, assure que l'on n'observait ni la pragmatique abolie sous le règne de Louis XI, ni le concordat ; que les églises de Metz, Toul et Verdun étaient entièrement à la disposition du pape sous le rapport de la collation des bénéfices ; que les élections y étaient fort rares , etc. (2).
Une pareille anomalie tient probablement à ce que les trois villes épiscopales , bien que faisant partie de l'empire , se trouvaient , à cause de leur situation , dans la dépendance de la France. Nous avons rapporté plus haut des faits qui le démontrent , cl nous pouvons ajouter que celte espèce d'usurpation des monarques français s'étendait non seulement aux matières temporelles, mais aussi, quoique plus rarement, aux affaires religieuses. C'est ainsi que, sous l'épiscopat de Guillaume Fillâtre , le roi de France envoya dans la ville de
(1) Deux de ces bulles sont imprimées dans Cal met, ibid., t. III, preuv., col. ccxiv-ccxvij.
(2) V. f» ccccxc x*.
Tout comme inquisiteurs Je la foi les Pérès Jean Bréhalli et Pierre Régis (I). Ces deux religieux sont les derniers inquisiteurs que Ton fit en Lorraine au XV* siècle ; du moins rhistoire n'en nomme-t-elle pas d'autres , la n dis qu'elle nous a conservé le souvenir de ceux qui exercèrent ces délicates fonctions pendant le XIVe siècle et le commencement do XV. Le premier est le P. Garin, de Bar-le-Duc, dominicain du couvent de Metz ; il eut pour successeurs Renaud de Ruisse (1540); Jean de Bonne-Fontaine (4355); Nicolas de Hombourg (1390); Martin d'Amancc (1400), évèque de Gabala et suffragant de Metz, dont les pouvoirs embrassaient les trois évèehés; Laurent de Neuponl (4414); Léonard Listard ; Jean d'Alizey ; Jean d*Yvoy , et le P. Malhias, dont quelques-uns possédaient une autorité aussi grande que celle de Martin d Amante, au lieu que les autres ne pouvaient agir que dans ud seul diocèse. Leur mission se bornait , d'ailleurs , i une surveillance générale sur renseignement, et on ne connaît lucre d'autre procédure pour hérésie que celle dont furent suivies les prédications séditieuses des observa ntins de Metz (2).
Le triste spectacle qu'offraient certaines communautés monastiques, et les décrets promulgués par les conciles de Constance et de Baie inspirèrent à plusieurs religieux et religieuses le désir de travailler efficacement à une réforme des mœars; mais cette entreprise rencontra de grands obstacles. André, abbé de Saint- Pantaléon de Cologne, et Georges, abbé de Saial-Georgcs dans la Forêt-Noire, visiteurs de la congrégation bénédictine allemande de Bursfeld , s'élant présentés à Tabbsye de Vergaville, en i488, pour examiner l'état de la discipline, ne furent pas admis dans le monastère, etl'abbcsse, Anne de Y ml range, tant en son nom qu'au nom de toutes les «rurs, interjeta un appel devant le souverain-pontife. Il était
l)V. Be nuit, ibid., p. 5ft).