IV
firent porter six grandes tasses de vermeil par Tarchidiacre Jean de Luester, aumônier de la duchesse Philippe de Gueldres (1). Ces témoignages de contentement prouvent avec quelle appréhension on avait vu se former Torage qui avait failli ravager la Lorraine, et quelle joie on éprouva quand on fat à Tabri du danger. Mais si le péril le plus imminent se trouvait écarté, on n'en avait malheureusement pas fini avec rhércsie. Repoussée, quand elle avait voulu s'établir par la violence, elle allait, sans doute, tenter de s'introduire en Lorraine par d'autres voies, et les prédications secrètes de quelques ecclésiastiques et de certains moines, favorablement disposés pour les nouvelles doctrines, semblaient désormais beaucoup plus à craindre qu'une invasion. Pour efifrayer ceux qui auraient formé le projet de propager le luthéranisme, et afin de prouver que l'ordonnance da 26 décembre 1523 n'était pas destinée à rester une lettre-morte, Antoine prescrivit de punir sévèrement plusieurs novateurs. Le li juin, on décapita, comme on l'a vu, un individu qui avait essayé de tromper le Duc sur les projets des Rustauds ; le 20 du même mois, « fut desgradé ung josne religieux, tenant l'hérésie « de Luther ; mais pour ce qu'il vint à vraye cognoissance et € qu'il se repentoit très-fort, il ne fut pas bruslé, ains mis d'une « part qu'on ne sceut qu'il devint »; le lendemain, on fit monter sur le bûcher le curé de Saint-Hippolyte. Wolfgang Schouch, non content d'adresser au prince une apologie du Luthéranisme, s'était rendu à Nancy pour exposer de vive voix les motifs de son changement de religion, et avait opiniâtrement résisté aux efforts du P. Bonaventure Rennel, qui avait voulu l'engager à reconnaître ses erreurs (2).
(1) V. Benoît, Hist. de Toul, p. 617 et 618. Les États-Généraux réunis à Nancy, au mois de janvier 1527, votèrent un aide destiné à couvrir les frais de la guerre qui n'avaient pas encore été intégralement acquittés. V. Layette Etats^GénérauXy II, n»* 2 et 33 N.
(2) V. le compte du receveur-général pour 1524-1525 ; Calmet, Biblioth» lorr,, supplém.^col. 90, et le&ChroniqfÂes deMetjt^ p. 824.
On prit en même temps des mesures plus ou moins efficaces contre les abus qui servaient ordinairement de texte aux déclamations des prétendus réformateurs. Hector d'Ailly, évêque de Toul, sachant que les statuts synodaux qu'il avait promulgués, à l'exemple de Hugues des Hazards, rencontraient de l'opposition dans une partie du clergé, demanda au Souverain-Pontife de les confirmer et les fit ensuite observer avec rigueur (1). L'évêché de Verdun, qui avait souffert, pendant les premières années du XVI' siècle, par la mauvaise administration de Warry de Dommartin, se rétablit sous les trois premiers successeurs de cet évêque; car ils appartenaient à la Maison de Lorraine et possédaient, par conséquent, l'autorité nécessaire pour faire respecter leurs décisions. Le concordat germanique fut établi dans le diocèse de Verdun par plusieurs bulles du pape Léon X (2), et Paul ni l'introduisit dans la cathédrale de Toul, sous l'épiscopat de Toussaint d'Hocédy (3).
Malgré les précautions que prirent les évêques et le duc de Lorraine pour élever devant l'hérésie une barrière infranchissable, le luthéranisme se glissa dans quelques lieux, et l'ordonnance de 1523 parut bientôt ne plus suffire. Les États-Généraux, réunis à Nancy en 1539, remontrèrent au prince la nécessité de revenir sur ce sujet, et le 13 octobre parut un édit qui défendait € que d'huy en avant, nul, de quel estât et condition il fust, ne € tinst en publicq ou privé aucun propos de ceulx que Martin
€ Luther, ses séquaces et adhérens ont escrits et publiez,
c et ce à peine de la mort par le feu et de la confiscation des € biens, ou aultre punition comme il seroit advisé ». Les articles suivants interdisaient à chacun d'acheter ou posséder des livres
(1) Benoît, Exsude Toul, p. 619.
(2) Deux de ces bulles sont imprimées dans Calmet, Hist,y t. III, Preuves, col. ccclxviij-ccclxxvj. V. cependant notre t. III, p. 202.
(3) V. la bulle de Paul III, dans Calmet, ibid., col. ccccxiijccccxvj.
hérétiques, et aux hôteliers « de tenir propos, paroles ou devis « des articles de nostre saincte foy, soit avec estrangers ou « gens du pays losgez chez eulx, à peine d'amende arbitraire »• Ils devaient de plus prévenir la justice quand ils entendaient, dans leurs auberges, des conversations qui avaient trait aux matières religieuses. Un article prohibait tout colloque sur les articles de foi, à moins que ces colloques n'eussent d'avance été autorisés par l'évêque, et ils ne pouvaient avoir lieu hors de la présence des officiers chargés de la police. Le duc recommandait aux évêques de Metz, Toul et Verdun d'exercer la surveillance la plus exacte sur les prédicateurs; aux baillis et prévôts d'appliquer avec feimeté les dispositions tant de l'ordonnance de 1523 que du nouvel édit ; et aux simples particuliers de dénoncer les personnes qui prêchaient le luthéranisme. Enfin, il était défendu de répéter, même sans mauvaise intention, les discours hétérodoxes que l'on avait ouïs, et de vendre ou d'acheter des traductions françaises de la Bible ou de quelques-uns des livres qui la composent (1).
La principale cause des appréhensions que l'on éprouvait en Lorraine était la situation des esprits dans la cité de Metz. Le luthéranisme, un moment comprimé, ne tarda pas à reparaître dans cette ville. Pierre Tossany, chanoine de la Cathédrale, revint de Bâle avec Guillaume Farel, espèce de prédicant nomade, qui portait partout avec lui le trouble et la discorde. Tossany fit des démarches pour que l'on accordât à Farel la permission d'ouvrir un prêche; mais sa demande fut mal accueillie,et tous deux furent obligés de partir précipitamment. Peu de temps après, un cardeur de laine nommé Jean le Clerc, natif de Meaux et chassé de sa patrie pour avoir affiché à la porte de la cathédrale des placards séditieux, se fixa à Metz et séduisit plusieurs bourgeois, entre autres un imprimeur appelé
(1) Cette ordonnance est imprimée dans Rogéville, Dict, des Ordonn.^ t. I, p. 562-563.
Jacques. Sans se laisser intimider par le sort de Jean Rougiers, curé de Saint-Livier, et du curé de Saint-Gorgon, qui venaient d'être emprisonnés pour cause d'hérésie, Le Clerc, Jacques et Pierron Guérard , clerc du palais et receveur de Sainte-Glossinde, se rendirent dans le cimetière Saint-Louis, où ils mutilèrent des images et proférèrent les propos les plus outrageants contre la religion catholique. On mit aussitôt ces trois individus en prison ; Le Clerc fut exécuté, Jacques eut les oreilles coupées et fut banni, Guérard parvint à s'enfuir. Les magistrats défendirent sous des peines sévères, de répandre les doctrines protestantes et d'introduire dans la ville les écrits des novateurs ; néanmoins, les sectaires ne se découragèrent pas, et, soutenus secrètemeni; par quelques-uns des patriciens, continuèrent à faire des prosélytes. En 1538, trois anabaptistes trouvèrent même le moyen d'entrer à Metz et d'y gagner dififérentes personnes; en 15/(1, deux Dominicains apostats osèrent annoncer ouvertement les erreurs de Luther, et ceux des Messins qui avaient adopté le symbole du moine de Wittemberg, ayant appris que la diète de Ratisbonne avait promulgué une décision favorable aux luthériens, prièrent les magistrats d'autoriser le libre exercice de la nouvelle religion. La puissance de Gaspard de Heu, qui partageait leurs sentiments et fut élevé, l'année suivante, à la dignité de maître-échevin, animait leurs espérances. Toutefois, se sentant trop faibles pour s'emparer euxmêmes du gouvernement, ils demandèrent à plusieurs petits princes allemands de les aider à se rendre maîtres de la ville. Bientôt, une bande d'aventuriers, commandée par le comte Guillaume de Furstemberg, s'établit dans les environs de Metz, qu'elle menaça d'un blocus. Guillaume entra dans la cité avec une escorte peu nombreuse, afin d'obtenir par la ruse ce qu'il désespérait d'arracher par la force; mais les Catholiques, irrités de son audace, le mirent dehors et maltraitèrent ses compagnons. Le comte se logea alors dans l'abbaye de Gorze,
s'y fortifia et de là écrivit aux magistrats messins une lettre menaçante. Ils eurent la faiblesse de céder; quelques malheureux furent emprisonnés, un autre fut exécuté, et les protestants, fiers de ce triomphe, mandèrent Farel, qui ne tarda pas à montrer les prétentions les plus exorbitantes. Il prêcha publiquement dans le cimetière des Dominicains, et deux de ces religieux qui voulurent Ten empêcher coururent risque de la vie. Les Treize lui ayant fait signifier de cesser des prédications qui répandaient le trouble, il ne tint pas compte de cette injonction et voulut même continuer ses discours dans l'église de Saint- Vierre aux- Images; on y mit obstacle, et Farel, secouant la poussière de ses souliers contre une ville aussi ingrate, se retira dans le village de Montigny. On bannit en même temps les bourgeois qui, par leurs propos ou leurs actions, avaient causé les désordres dont nous venons de parler.
Le comte de Fustemberg occupait toujours l'abbaye de Grorze, et de là écrivait aux magistrats messins des lettres dictées par la colère. Farel le rejoignit dans les derniers jours de l'année 1542, et sa présence fut le signal de nouveaux désordres. Le 15 mars 1543, il y eut une conférence entre le comte et les magistrats, conférence à la suite de laquelle ces derniers furent destitués et remplacés par des hommes plus ou moins favorables aux luthériens. On s'empressa d'accorder à ceux-ci la permission d'exercer librement leur culte ; Watrin du Bois, ancien religieux et un de leurs ministres, s'installa dans une église qui leur fut abandonnée, et ils eurent même le crédit de faire décider que les curés seraient contraints d'annoncer au prône l'heure du prêche (1) Le comte de Furstemberg avait aussi résolu d'introduire Thérésie
(1) V., au sujet de tous ces événements, Les Chron, de Mêtz^ p. 823 et suiv.; Histoire de la naissance, du progrès et de la dè^ cadence de V hérésie dans la ville de Metz et dans le pays messin, par Meurisse, sccmde édit., p. 16-79.
dans révêché de Verdun. Nicolas Pseaulme, qui devait mpnter plus tard sur le siège épiscopal de cette ville, était alors abbé de Saint-Paul. Il fortifia soigneusement le château de Woinville, situé entre Gorze et Saint-Mihiel et qui dépendait de son monastère, et y mit une bonne garnison, afin d* empêcher les soldats de Guillaume de faire des courses dans cette partie du diocèse. La précaution n'était pas inutile, car, dès les premiers jours de mars 1543, le comte déclara la guerre aux Verdunois, pour les punir d'avoir engagé les bourgeois de Metz à ne pas céder et de leur avoir même expédié des secours. Il attaqua le château de Woinville, et, malgré le courage de ses défenseurs, il s'en empara^ le pilla, le brûla, fit prisonnier plusieurs prêtres et quantité de laïcs, et ne les relâcha qu'après avoir obtenu d'énormes rançons. Il prit ensuite le château de Bauzey, propriété du chapitre de Verdun, et répandit une si grande terreur dans la ville, que Pseaulme et ses religieux quittèrent leur abbaye, qui s'élevait hors des murs et n'était pas à l'abri d'un coup de main. Pendant ce temps, le cardinal de Lorraine et l'abbé de Saint-Paul ne cessaient de presser la cour de France d'envoyer des troupes pour expulser de Gorze le comte de Fnrstemberg, si elle ne voulait voir l'hérésie s'établir en maîtresse sur les frontières de la Champagne. Le comte, qui n'igno^ rait pas les négociations du cardinal, comptait se saisir des passages de la Meuse, afin d'empêcher les Français de traverser le fleuve ; mais la résistance qu'il rencontra dans l'attaque des châteaux de Woinville et de Beauzey l'empêcha d'exécuter son projet (1). Le duc de Guise s'avança avec tant de secret et de diligence, que les hérétiques n'eurent pas la moindre connaissance de sa marche, et il entra à l'improviste dans le bourg de Gorze, le 25 mars, jour de Pâques. A la vue de ses soldats, les compagnons du comte de Fnrstemberg, qui étaient à table, firent mine
(1) V. Roussel, Hist. de Verdun, p. 432 et 488.
de défendre le château; toutefois, ils cnpitulèrent presque immédiatement. Farel monta sur uue charrette remplie de lépreux , après s'être enfariné le visage et s'être muni de cliquettes, et réussit à s'échapper. La prise de Gorze eut lien, du reste sans effusion de sang, et Ton ne cita d'autres victimes qu'une bourgeoise de Metz qui se noya dans la Moselle avec sa servante, et un drapier nommé Adam. Ce dernier fut tué dans une espèce de rixe par des soldats qui avaient tenté de lai enlever son escarcelle (1). Les protestants firent néanmoins grand bruit de cette affaire, et, pour se donner à peu de frais les honneurs du martyre, affectèrent de parler du massacre de Gorze. Les Strasbourgeois écrivirent une lettre au duc de Lorraine pour se plaindre de la manière dont on avait chassé leurs coreligionnaires, et le prince, tenant à conserver de bonnes relations avec des voisins aussi puissants, leur répondit, le 3 avril, et affirma qu'il était demeuré complètement étranger à ce qui s'était passé à Gorze le 25 mars (2). Il s'entremit, probablement, auprès de son frère pour que l'on traitât les prisonniers avec bonté, et on relâcha, sans rançons, les Messins que l'on avait arrêtés dans le bourg, et parmi lesquels se trouvaient beaucoup de patriciennes, qui avaient fait le voyage pour entendre Guillaume Farel.
Ces événements s'accomplirent pendant les dernières années du règne d'Antoine. Nous ne les avons rapportés ici que pour ne pas interi'ompre le récit des efforts que les Luthériens firent, pendant la première moitié du XVP siècle, pour établir leur culte en Lorraine, et il nous faut maintenant remonter à l'année 1523. Le roi de France venait d'obtenir sa liberté, en signant un traité dont il refusa ensuite d'exécuter les clauses, et la guerre
(1) V. Meurisse, ffist. de la naissance, etc., p. 79-82.
(2) Uqo copie de cette lettre se trouvait dans la collection de M. le comte Emmery (de Metz) ; elle est mentionnée dans le catalogue de SOS manuscrits lorrains et messins, w* 132.
recommençait sur les frontières du royaume. On invita le duc à se déclarer pour François I*', et à prendre part à la ligue qui s'était formée dans le but d'abaisser la Maison d'Autriche. Mais il annonça qu'il voulait garder la neutralité la plus parfaite, et, sachant que des troupes françaises s'avançaient pour occuper le château de Void, qui appartenait au chapitre de Toul, il pria les chanoines de recevoir une garnison lorraine dans cette forteresse. L'évêque Hector d'Ailly joignit ses instances à celles du prince, et le chapitre ayant donné son consentement, le duc fît entrer Philippe de Mousson dans le château de Void et mit aussi une garnison à Liverdun, qui lui fut livré par le prélat (1). La ville de Metz prit également des précautions pour sa sûreté; non contente d'engager à son service quelques seigneurs, et beaucoup d'aventuriers allemands, elle paya une pension au duc de Lorraine, qui promit de défendre les Messins contre tous leurs ennemis. Ces mesures maintinrent la tranquillité dans notre pays^ tandis que la plus grande partie de l'Euiope devenait le théâtre d'une guerre désastreuse.
C'est à cette époque qu'il faut rapporter un fait mentionné par Boumon (2). Ce compilateur assure que le comte de Guise, tourmenté par le désir de régner, demanda à son frère de lui céder, moyennant une forte pension, les duchés de Lorraine et de Bar, et lui conseilla de prendre le titre de roi de Naples et de Sicile, qui devait, disait Claude, être le partage de l'ainé de de sa maison. 11 est inutile de réfuter cette historiette. En 1526, le comte de Guise était fixé en France depuis longtemps et ne songeait pas à s'approprier les domaines de son frère, qui avait des enfants. Ce qui ne laissait pour ainsi dire à Claude aucune espérance de voir ses propos descendants gouverner un jour la Lorraine. D'un autre côté, François 1*', qui se regardait comm«
(1) V. Benoît, Hist. de Toul, p. 618.
(2) Cité par Chevrier, Hist., de Lorr,^ p. 112 et 118.
le légitime seigneur da roynnme de Xaples, n'aurait pas souffert que le duc en reveadiquàt la propriété, et les prétentions d'Antoine aaraient indisposé également remperenr Charles Y, possesseur des Deax-Siciles.
On a aossi rangé an nombre des fables la négociatioc que le dae de Lorraine aorait entamée anprès de ee monarque poor obtenir la liberté da pape Gément Yll. Gievrier, qui a pnisé ce fait dans Bonmon on dans Thierriat, ne eraint pas d^affirmer qne le Sonvemln-pontife dut sa délivrance non moins au démarches d*Ân(oine, qn'à Tarmée commandée par Laatrec et il ajoute qne Gément Vil adressa un bref au due afin de le remercier de ses bons offices (1).
La paix fut enfin rétablie en 1529, et Antoine se rendit en France, en 1530, pour féliciter le roi relatÎTement au retour de ses deux fil?, que l'on avait livr^ comme otages à l'Empereur. Ce fut pendant le séjour qne le duc fit alors à Paris, que Clément Marot lui présenta sa traduction du premier livre des Métamorphoses d'Ovide, à laquelle il joignit son épitre en Ters (2).
Les marques de déférence que le duc de Lorraine accordait à François I*' ne loi firent pas rompre ses relations avec Charles V. En 1532, les Turcs firent des progrès alarmants dans le royaume de Hongrie, et l'Empereur fit demander à la diète assemblée à Ratisbonne des subsides et des troupes. On leva en Lorraine, à cette occasion, un impôt particulier désigné sous le nom de landfrid et dont le produit devait être consacré à la guerre contre les Infidèles. Antoine envoya à Charles Y un con-
(1) V. Cbevrier, Hist. de Larr., p. 115. Le P. Benoît (Hist. de TouU P- 619) parle également des négociations d'Antoine eo &yeiir de Clément VII, mais il ne dit pas sur quelle autorité il s'appuie.
(2) On peut voir cette pièce dans l'édition des Œuvrts de Marot en quatre volumes in-4% La Haye, 1731.
tingent aussi considérable que ses ressources le permettaient (1); il promit également de verser tous les mois, une somme de quatre mille florins pour la paie de son contingent, et, comme il ne pouvait la faire parvenir régulièment, il prit des arrangements à cet effet avec son « chier et bien amé Ulrich Clyn- € guensmydt, marchant bourgeois et résident en la cité € d'Augsbourg » (2). On ignore pendant combien de temps le duc entretint des soldats en Hongrie, mais on a la preuve que le landfrid fut encore levé en 153i et en 1542 (3).
Les dépenses que le duc fut obligé de faire, pour cette guerre
(1) V. dans le Trésor des chartes, le « Compte de la recepte et « despense faite par Didier Bertrand, Trésorier-géûéral de Mon- « seigneur le duc de Calabre, de Lorraine et de Bar, de Tayde de « la résistance du Turck, faict par les moys d'aoust, septembre, « octobre et novembre estans en Tannée mil cincq cens trente « deux ».
La recette monta à sept mille sept cent quatre-ving-dix francs deux denieiB barrois. Le contingent d'Antoine se composait d'une compagnie de cent hommes d'armes allemands conduits par le comte de Bitche, d'une compagnie de cent-quatre hommes d'armes formée de lorrains, et d'une troisième compagnie forte de soixanteneuf hommes et commandée par le sire d'Autrey.L'évêquedeToul, Hector d'Ailly, fournit aussi un contingent, pour l'entretien duquel le duc donna deux cent-huit francs.
On trouve dans les archives de la famille de Widranges une lettre d'Anne reine des Romains, recommandant au duc de Lorraine Nicolas de Widranges, qui avait conduit, avec distinction, un corps de trois cents cavaliers dans la guerre contre les Turcs. Cette lettre est datée du 25 avril 1540.
(2) V. Layette États-Généraux, II, n® 4. Charles V écrivit à Antoine une lettre, datée de Mantoue^ le 24 novembre 1532, pour le remercier d'avoir envoyé des secours en Hongrie.V.,dansle cartulaire du Trésor des chartes, le registre Empire^ f" cix v® et ex r«.
(3) V. Layette États-Généraux du duché de Bar, n» 31. On voit dans les archives de la famille de Widranges l'original de la commission donnée, le 22 mai 1542, par le duc Antoine â Gérard de Pfaffenhoffen, chevalier, seigneur de Thelod, età Jeande Widranges, auditeur des comptes, pour lever le landfrid « sur les officiers, c anoblis, franches gens et exempts, tant en villes que aux vilc laiges, marchands anoblis, et autres non contraindables aux c aydes générales, marchands tant banquiers, que vendeurs de draps t de Boye et de layne, etc, >
et pour solder les troupes chargées de garder les places fortes et les frontières de la Lorraine, tant que se prolongea la lutte entre François I*' et l'Empereur (1), ne rempêchèrent pas d'agrandir ses états. En 1527, le cardinal de Lorraine, évêque de Metz, donna à son frère l'investiture des comtés de Sarrcv/erden et Bouquenom (Bockenheim), qui étaient de son évêché; toutefois, le comte de Nassau-Sarrebriick ne voulut pas se dessaisir d'une partie de ses principautés, qu'il détenait comme époux de Catherine de Meurs, tante du comte de Jean-Jacques, dernier possesseur de Sarrewerden. 11 en résulta un procès, qui dura plus d'un siècle et ne fut terminé qu'en 1629, comme on le verra plus loin (2). En 1543, Antoine acquit la ville de Chàtelsur-Moselle et la seigneurie de Bainville-aux-Miroirs, qui de la maison de Neufchàtel étaient passées à celle d'isembourg ; mais, pour obtenir la remise de ces deux places, il fut forcé d'abandonner au comte Valentin la petite ville de Vaudrevange et le bourg de Belrain, lesquels, du reste, ne tardèrent pas a être de nouveau réunis à la Lorraine (3).
Ces acquisitions^ au moins la première, entraînèrent des dépenses considérables, et il fallut demander des subsides aux États-Généraux. Au mois de mai 1535, ils votèrent un aide extraordinaire de trois francs par conduit, dont une portion devait être employée à mettre les places fi*ontières en état de défense (4). La guerre allait recommencer entre François l*'et Charles V, et rendre nécessaires ces mesures de précau-
(1) Les Etats-Généraux accordèrent au duc, vers la fin de décembre 1551, un aide de trois francs barrois par conduit, pour couvrir les dépenses que le prince avait faites dans le but de maintenir la paix en Lorraine ; V. Layette Etats-Gknèraux^ Fiefs et dénombrements^ n»3.
(2) V. Benoit, Orig. de la Maison de Lorr., p. 501 ; supplém. à cet ouv., t. II, p. 242.
(3) V. Calmet, Notice, t. I, col. 210. V. notre t. III, p. 859.
(4) y. Layette États^GénéraiMs^ Fiefs et dénombrements^ n* 4»
tioQ. Le duc garda, comme précédemment, une exacte neutralité (1), et se livra tout entier aux soins de Tadministration. Les édits qu'il publia de 1530 à 15/iO sont assez nombreux, mais la plupart trop peu intéressants pour être analysés dans cet ouvrage ; nous devons seulement mentionner une ordonnance qu'il promulgua, le 10 octobre 1532^ pendant une session de la cour des Grands-Jours de Saint-Mihiel. Elle confirmait un édit de René II et y ajoutait quelques dispositions nouvelles. Elle prescrit c que les causes d'appel se vuident super eisdem c ae^ii^ si faire se peut, sur lesquels les parties soient conc traintes à conclure,sinon qu'ils soient vus avant que d'appoincc ter les parties en enquestes superflues ; que les escriptures c des avocats soient briefves, sans redittes, et n'excèdent une c addition ou deux, sans plus ; que doresnavant ne soient exaf minez plus de dix tesmoings sur un mesme faict, et s'il y a c plusieurs articles sur un mesme faict, soient accolez, et sera c comptée une tourbe pour un tesmoing ; que toutes sentences c donnéez par les baillifs ou leurs lieutenans, en actions perc sonnelles ou délits qui n'excéderont cinquante francs et au c dessous, seront exécutéez en principal et despens, nonobstant € oppositions ou appellations quelconques, sans préjudice d'ic celles, en baillant caution par la partie de les rendre, s'il est dict c en fin de cause». Ces dispositions avaient pour but d'abréger les procédures et de diminuer les frais ; la disposition suivante devait prévenir les nullités et les fraudes dans les contrats.
c Est défendu, lit-on dans le texte, à tous notaires et tabelc lions de recevoir venditions, permutations, donations ou t aultres contracts quelconques, si les parties contrahantes ne c sont présentes, ou que lesdicts notaires les cognoissent ; ne f aussy fassent les rapports de la justice des lieux, ne aultres
(1) L*Emperenr la reconnut par lettres don né 3s, à Luxembourg, le 24 juillet 1536. On en trouve un vidimus dans la collection de M. Justin Lamoureux.
c tierces personnes, sur peine de nullité et d'amende arbitraire; € mais est ordonné que toutes personnes qui voudront contraher c par escript, le fassent en leurs personnes, ou par procuration c spéciale par devant lesdicts notaires (1). »
 cette époque, la tranquillité la plus parfaite régnait dans les duchés de Lorraine et de Bar; elle faillit cependant être troublée en 1533. Le chapitre de Toul entretenait une petite garnison dans le château de Vicherey, et cette garnison, qui était, sans doute, composée d'aventuriers, fit des courses dans le comté de Vaudémont et y commit des dégâts estimés six mille francs barrois. Antoine se rendit à Vézelise, fit procéder à une enquête au sujet de cette affaire, invita les chanoines à payer immédiatement une indemnité, et, voyant qu'ils ne montraient pas beaucoup d'empressement à s'exécuter,il leur envoya un défi ou une déclaration de guerre, que l'on conservait encore dans les archives du chapitre vers le milieu du siècle dernier (2).
Non content d'entretenir la paix dans ses propres états, le duc désira encore la faire renaître chez ses puissants voisins. Les États-Généraux, réunis à Nancy, au mois de septembre 1538, lui accordèrent un aide de trois francs par conduit pour le mettre à même de supporter les dépenses qu'avaient entraînées les négociations entreprises dans ce but (3). Les lettres de non-préjudice que le prince signa, dans cette circonstance, nous apprennent qu'il avait envoyé des ambassadeurs au Souverain- Pontife, à Charles V et au roi de France, pour tâcher de procurer un rapprochement; et les mêmes lettres nous font connaître que le duc de Lorraine avait fait le voyage de Nice,
(1) V. les articles de cette ordonnance, dans Rogéville, Die t. des Ordonn.y t. I, p. 385 et 386.
(2) V. Galmet, ibid., t. II, col. 839. Il est inutile d'ajouter que Taffaire s'arrangea.
(3) V. Layette États Généraux, II, n® 5; Layette États^OénéraiMO, Fiefs et Dénombrenr ents, hp 5.
c pour ayder à traicter la tresye ». On sait qae le pape Paal 111 avait engagé FEmpereur et François 1" à ouvrir des conférences pour établir une paix durable. Les deux monarques vinrent à Nice, mais ne voulurent pas se parler ; leurs prétentions étaient inconciliables, et Ton ne put conclure un traité définitif, mais seulement une trêve de dix années. Antoine se donna beaucoup de mouvement pour obtenir ce résultat, et les termes qu*il emploie dans les lettres de non-préjudice portent à croire que sa méditation ne fut pas sans utilité.
11 suivait alors avec ardeur une autre négociation relative au duché de Gueldres. Arnould, qui gouvernait ce pays vers le milieu du XV* siècle, avait un fils nommé Adolphe, dont la conduite fut tellement indigne que son père le déshérita et vendit ses états à Charles-le-Téméraire. Après la mort de ce dernier, la Gueldres fut remise à Adolphe, qui périt bientôt après et laissa deux enfants : Charles et Philippe, épouse de René 11. Charles recueillit plus tard Théritaga de son père, mais se vit troublé dans la possession du duché par Tempereur Maximilien, époux de Marie de Bourgogne. Une transaction fut cependant conclue entre les deux princes, et Charles conserva la Gueldres, à condition qu'elle serait annexée aux Pays-Bas, s'il n'avait pas d'enfants légimes (1). Il mourut, sans descendants, en 1538, et le duc de Lorraine, en qualité de neveu du défunt, se mit immédiatement sur les rangs pour lui succéder. 11 ne regardait pas comme valable la transaction dont nous avons parlé; les femmes pouvaient, d'ailleurs, posséder la couronne de Gueldres; il la réclama donc comme sa propriété (2). Ses prétentions ne
(1) C'est da moins ce que rapportent certains historiens, mais la vie du duc Charles est racontée nu peu différemment dans Y Art de vérifier les dates.
(S) Y., au Trésor des chartes, dans le volume du Cartulaire intitulé : Gueldres, VActe contenant la demande des envoyé;: de Lorraine aux Estats de Gueldres de . reconnoistre le Duc Antoine pour leur souverain.
furent pas admises par les États^ qui s'étaient assemblés à Rnremonde et qui reconnurent pour souverain le duc de Glèves, parent du dernier duc ; mais TEmpereur ne fut pas plastôt instruit de ces événements quUlfit occuperleduché par ses troupes et le réunit aux Pays-Bas.
Antoine comprit qu'il lui serait impossible de remporter sur un pareil compétiteur, et que Charles V ne voudrait probablement jamais renoncer à une acquisition qui lui convenait si bien; toutefois, il prit le titre de duc de Gueldres et de comte de Zutphen, et continua à négocier, moins, sans doute, dans Tespérance de réussir que pour obtenir un dédommagement.
Les négociations d'Antoine furent ralenties, pendant quelques mois, par un malheur qui vint le frapper en 1539. La duchesse de Lorraine, qui était encore dans toute la force de l'âge, fut attaquée d'une fièvre maligne et mourut le 6 mai, peu de jours après que le duc fut revenu de Nice. Antoine fit inhumer son épouse dans l'église des Cordeliers, où on lui éleva un tombeau, dont il ne reste plus aujourd'hui aucun vestige (1).
Sur la fin de la même aniiée,rEmpereur demanda à François I" l'autorisation de traverser le royaume, pour aller soumettre les Gantois qui s'étaient révoltés. Le duc de Lorraine rejoignit Gharles V et l'accompagna dans ce voyage, « moins pour lui € faire honneur, dit méchamment Chevrier, que pour profiter c de la contrainte dans laquelle il croyoit que ce prince alloit € être, et lui redemander alors le duché de Gueldres » (2). Il ajoute que le duc, contenu par la facilité du roi, qui agit noblement, n'osa fatiguer l'Empereur de ses réclamationiy mais il y a tout lieu de croire, au contraire, que l'afifaire de la succession de Gueldres fut traitée de nouveau par Antoine, sinon avec
(1) Thierriat cité par Chevrier, Hist, de Lorr., p. 117,
(2) V. ibid., p. 119 et 120.
Charles V lui-même, au moins avec les ministres de ce prince. L'Empereur, bien décidé à ne jamais se dessaisir de la Gueldres, soumit auxluc de Lorraine une proposition qui fut acceptée avec empressement (1). C'était de marier Anne, fille d'Antoine, ovec René de Châlon, prince d'Orange, un des favoris de Charles V et de faire épouser à François, fils aîné du duc, la princesse Christine, fille de Christiern II, roi de Danemark, et d'Elisabeth d'Autriche, sœur de l'Empereur. Les noces d'Anne et de René de Chàlon furent célébrées, dans le château de Bar, au mois d'août 1540, et l'Empereur s'y fit représenter par le sieur de Montbardon, un de ses gentilshommes. La princesse reçut une dot de cent mille florins d'or et des pierreries pour vingt mille florins (2). Chevrier remarque, à cette occasion, que la dot doit paraître bien considérable, si on la compare à celles que les ducs de Lorraine donnaient précédemment à leurs filles; il ajoute qu'il aurait eu lui-même beaucoup de peine à admettre que le duc avait déboursé la somme en question, si Bar n'affirmait que « les siens l'ont nombrée ». Antoine n'avait, probablement, pas tant d'argent dans ses coffres ; mais les États-Généraux, dans leur session de novembre 1540, votèrent un aide extraordinaire de trois francs barrois par conduit, et cet impôt fournit la dot de la princesse (3).
Une des clauses du contrat de mariage fit naître un incident que nous devons rapporter ici, car il prouve que le duc ne regardait pas la loi salique comme applicable dans notre patrie, et par conséquent ne pensait pas que le testament de René II eût obtenu l^pprobation et la garantie des États-Généraux. La clause dont il s'agit réservait expressément à la princesse tous
(1) L'Empereur avait déjà entretenu le duc de Lorraine de ces projets pendant les conférences de Nice.
(2) Mémoires de Bar cités par Chevrier, Histoire de Lorraine^ p. 121.
(3) V. Layette États-Généraux, II, n» 10.
T. ly. 6
ses droits sur la Lorraine, et le duc de Guise se hâta de protester, mais, dans sa réclamation, il ne se prévalut que du testament de son père et garda le silence sur le vote des États. Le 19 août, Antoine sortait du château de Bar, pour aller entendre la messe, lorsque son frère s'avança vers lui, avec Pierre Blandin et Jean Baudesson, notaires royaux au baillage de Vitry, et lui adressa la parole en ces termes : c Monsieur, on m'a dict que par le ff traicté de mariage que vous faictes de Mademoiselle Anne « vostre fille, vous la rappelles à vostre succession en deffault « d'hoirs masles ; ce que faire ne pouvés pourceque audict cas « vous sçavés que les tiltres du Royaulme de Sicile, Arragon, « duché d'Anjou et les duchez de Lorraine et de Bar, comté de « Provence et aultres terres ne peuvent se trouver ni escheoir à « ladicte Anne ou ses hoirs, mais bien à moy ou à mes hoirs a masles ; tout ainsy que le testament du feu Roy nostre père a (que Dieu absolve ! ) le porte et le contient, depuis confirmé, c accordé et ratiffié par vous. Monsieur, et moy. A ceste cause, a vous déclare que je ne consens en rien audict traité de mariage « et proteste qu'il ne me préjudicie à moy ny à mesdicts hoirs, « auxquels peut estre acquis ledict droit, le cas advenant. Mon- « sieur, vous oyés ce que je vous dis? » Antoine ayant répondu : « Ouy, je vous entends bien », le duc de Guise < requit acte et < instrument desdictes déclarations et protestations », et les deux notaiies rédigèrent sur le champ procès-verbal de ce qai venait d'arriver (1).
Le mariage du prince François n'eut lieu que l'année suivante. Quoique toutes les conditions du contrat fussent arrêtées dès 15/i0, Antoine fît demander solennellement le consentement de la princesse par le maréchal de Lorraine, Jean VIII comte de Salm ; par Claude de Beauvau ; par Nicolas Mengin, président
(1) On trouve une copie de cette pièce dans le cartulaire de la bibl. publique de Nancy, p. 469 et 470
de la chambre des Comptes, et par René Boudot, maîtres des requêtes de Thôtel ; t ceux d'espée pour faire montre, dit Bour- < non, et les autres à celles fins d'opérer » (1). Le contrat fut signé, à Ratisbonne, le 1" mars (2) ; les noces furent célébrées, à Bruxelles, le 10 juillet, et François, qui n'avait encore porté d'autre qualification que celle de marquis de Pont-à-Mousson, prit, à cette occasion le titre de duc de Bar. Il espérait que l'Empereur lui céderait, comme il l'avait laissé entendre, la Gueldres ou du moins une partie de cette principauté ; mais le jeune duc comprit bientôt qu'il ne fallait pas compter sur la générosité de Charles et quitta Bruxelles peu de jours après son mariage.
L'alliance que la Maison de Lorraine venait de contracter avec la famille impériale déplut au roi de France, qui fit supporter au duc mille vexations au sujet de la mouvance d'une partie du Barrois, et trouva de complaisants ministres de sa vengeance dans les procureurs-généraux Nicolas Thibault et Noël Brulart (3). On contesta d'abord à Antoine la souveraineté, puis la juridiction en dernier ressort dans le Barrois-mouvant ; on soutint ensuite que le duc était homme-lige de la France pour Neufchâteau, Comraercy et le bailliage de Clermont-en-Argonne, et on voulut le forcera accepter une patente dans laquelle il avouait sa vassalité. Antoine ayant refusé de recevoir cette pièce, on l'obligea, ainsi que son fils, de remettre au roi, le 22 avril 1541, une déclaration par laquelle ils se reconnaissaient vassaux de la France pour la portion du Barrois qui est située à l'occident de de la Meuse, s'engageaient, comme tels, à servir le roi envers et contre tous, et promettaient de laisser les troupes de ce prince traverser librement la Lorraine. Cet acte ne contenta pas encore
(1) Cité par Chevrier, Hist. de Lorr,, p. 121 et 122.
(2) V. le contrat, dans Calmet, Hist, y t. III, Preuves, col. ccclxïxvij -cccxcj
(3) Bournon cité par Chevrier, ibid., p. 123.
François I®', et, le 15 novembre suivant, on contraignit le duc et son fils à déclarer qu'ils ne jouissaient dans le Barroismouvant des droits de régale et de souveraineté que par une pure tolérance du roi, et que cette tolérance, limitée à la vie d'Antoine et à celle de son fils, ne pourrait jamais servir de base à une prescription quelconque au profit de leurs successeurs. De plus, et pour témoigner à François I" leur reconnaissance de ce qu'il voulait bien ne pas se montrer plus exigeant, ils lui cédaient à perpétuité les ville, terre, seigneurie et prévôté de Stenay, petite forteresse qui couvrait, vers le nord-est, la frontière de la Champagne (1).
Le roi n'avait pas attendu la conclusion des deux mariages pour manifester son ressentiment contre le duc de Lorraine. Les poursuites du procureur-général relativement à la mouvaiiccdu Barrois commencèrent presque aussitôt après les conférences de Nice, pendant lesquelles les premières ouvertures concernant ces mariages avaient été faites par l'Empereur, et François P' cessa dès lors de ménager le duc de Lorraine. Celui-ci avait eu, comme son père, l'imprudence d'accepter, peut-être même de solliciter le commandement d'une compagnie de cent lances, ce qui le mettait bien plus encore dans la dépendance du monarque; aussi, dès le mois de septembre 1539, ce dernier fit-il parvenir à Antoine, comme à un de ses piévôts, l'ordre d'arrêter et de lui livrer un nommé Guillaume Arzant et ses complices, qui « machinoient contre le roy et ses estats » (2).
On ne sait pas jusqu'où François 1*' aurait poussé son exigence, si la guerre n'avait pas éclaté de nouveau entre lui et l'Empereur^ Charles V avait visité la ville de Metz au mois de janvier 1541 ; on lui avait fait une réception magnifique.
(1) L'aclo du 22 avril 1541 et celui du 15 novembre sont impri-
niés dans Calmet, ibid., col. cccxcj-cccxciij.
(2) V. Layette Etats-Généraux, II, n^» 9 et 11
malgré la rigueur du froid, et c'est peut-être à cette circonstance qu'il faut attribuer la brièveté de l'allocution que Jean Baudochc, doyen du chapitre, prononça lorsque l'Empereur se présenta dans la cathédrale. Le doyen se contenta de lui dire : « Vous soyés le bien-venu, Sire » ; et Charles ne put s'empêcher de murmurer à l'oreille de son aumônier : « Voilà bien < peu d'entendement ». Il examina avec beaucoup de soin les fortifications et l'artillerie, et, comme il soupçonnait que tôt ou tard la France tournerait ses efforts contre cette grande cité, il recommanda aux bourgeois de se tenir sur leurs gardes et d'avoir également l'œil ouvert sur les apôtres de l'hérésie luthérienne (1).
Les hostilités entre la France et l'Empereur recommencèrent dans les premiers mois de l'année 15/Î2, et le duché de Luxembourg fut envahi par une armée française commandée nominalement par le duc d'Orléans, second fils du roi, et en réalité par le duc de Guise. Antoine, effrayé de voir la guerre portée sur la frontière de ses états, redoubla de précautions afin de ne fournir à aucune des parties belligérantes un prétexte pour pénétrer en Lorraine. Il fit aussi quelques tentatives pour réconcilier le roi et sou rival, mais elles ne furent pas couronnées de succès ; il obtint seulement que l'on respecterait sa neutralité, et Charles V signa, le 10 juillet 15&2, des lettres par lesquelles il la reconnaissait d'une manière expresse (2).
Le duc profita de la faveur dont il jouissait auprès de ce prince pour régler définitivement les rapports de la Lorraine avec l'Empire. On a remarqué, dans plusieurs passages de ce livre, que nos premiers ducs avaient pris beaucoup de part aux affaires de l'Allemagne, soit à cause de leurs alliances ou de
ri) V. la Chronique de Jean le Châtelain^ dans Calme t. ibid., 1. 11, Preuves, col. clxij.
(2) V. Recueil authentique des anciennes ordonnances de Lor~ raine f 1'° part., p. 16.
leur parenté avec quelques Empereurs, soit à raison de traités ou d'autres circonstances dont le détail ne peut trouver place dans le présent chapitre; mais bien qu'ils aient souvent assiste aux diètes, avant la réduction du nombre des électeurs, il est certain que les princes lorrains ne relevaient de TEmpire que pour certains fiefs d'une nature particulière, comme ravouerie de Rerairemont, la ville d'Yve, le droit d'y battre monnaie etc., (1). La Lorraine était cependant considérée comme faisant partie du corps germanique, et le Barrois non-mouvant était placé dans une position à peu près analogue, ainsi que cela résulte de différents titres, et particulièrement de l'acte que le duc Antoine et son fils signèrent le 22 avril 1541, et dans lequel ils reconnurent les pi étentions du roi de France, mais « sans « préjudice des droicts du Sainct Empire. »
Claude des Pilliers, bailli d'Épinal; Dominique Champenois, maître des requêtes de l'hôtel ; Nicolas de l'Escut, et Joachim Groninger, docteur en droit, furent chargés par Antoine de négocier un traité qui ne laissa aucune incertitude sur les droits réciproques de l'Empereur et du duc de Lorraine. Le roi des Romains, Ferdinand I", fière de Charles V, écouta favorablement les plénipotentiaires ducaux, et, le 26 août 1542, ce prince, agissant tant au nom de Charles qu'au nom des électeurs, signa la convention de Nuremberg, qui assura l'indépendance de notre pays. Aux termes de cette convention, les duchés de Lorraine et de Bar cessaient d'être regardés comme faisant partie intégrante du corps germanique ; ce derniei- les prenait sous sa protection, se chargeait de les défendre et les déclarait exempts de tous mandements, procédures et juridictions de l'Empire, à charge pour les ducs de verser dans la caisse de la chambre impériale une taxe égale aux deux tiers de celle que payait un électeur.
(1) V. notamment les reprises faites en 1258 par le duc Ferri III, et en 1495 par René II, dans Calmet, Èi$t,y t. Il, Preuves, col. cccclxxxj at cccclxxxtj, t. III, Preuves, col. cccziv.
Charles V ratifia, le 28 juillet 1543, le traité de Nuremberg, qui fut insinué ou enregistré à la chambre impériale de Spire le 29 août 1561 (1).
A partir de Tannée 1543, les ducs de Lorraine se considérèrent comme tout-à-fait indépendants. Ils s'attribuèrent le droit de sceller en or (2) et refusèrent de répondre aux demandes qui furent intentées contre eux devant la chambre impériale (3). Quant à la taxe qu'ils s'étaient soumis à payer, et que l'on appelait landfrid, parce qu'elle était levée pour l'entretien de la paix publique, ils l'acquittèrent chaque fois qu'ils en reçurent l'invitation, et nous possédons des pièces établissant que cette taxe fut soldée en 1548, 1558, 1560, 1567, 1568, 1568, 1569, 1594 et 1595. Elle variait suivant les circonstances, mais elle était souvent très-lourde, et nous voyons qu'en 1594 elle s'éleva à cinquante-six mille cent trente francs, huit sous un denier barrois (4).
Pendant que le duc de Lorraine prenait ainsi les mesures
(1) y. le texte du traité, dans Calmet, ibid., t. III, Preuves, col. cccxciij-cccxcviij. Il paraît que la ratification du traité soufi'rit quelques difficultés ; car ce fut, sans doute, pour les faire disparaître que le duc ordonna de rédiger une sorte de mémorandum, destiné à être placé sous les yeux de TEmperour et des princes allemands, et intitulé : « Advertissement et instruction pour la c souveraineté du duché de Lorraine. » M. H. Lepage a publié cette pièce dans le Recueil de documents sur Vhisloire de Lorraine^ t. I, p. 195-210.
(2) V. Nouveau traité de diplomatique, tome IV, page 21 . Il paraît, du reste, que le haut prix du métal en limita singulièrement l'usage, car on ne connaît plus aucun sceau d'or des ducs de Lorraine.
(3) V., dans le Trésor des chartes, layette Bitsch, 1, u9 5. un opuscule du président Alix, intitulé : Discours sommaire de la nature et qualité de la terre et seigneurie de Bitsehe, et comme elle est retournée à Son Altesse,
(4) V., à la Bibliothèque publique, le manuscrit n» 27 A, pièces 2. 3, 4, 5, 6 et 7, et, au Trésor des chartes, un registre contenant le dénombrement des conduits (dans le bailliage d'Allemagne seulement) pour la levée du landfrid en 1567, 1568 et 1569.
qu'il jugeait les plus favorables à la splendeur et à la prospérité de ses états, la guerre continuait sur les frontières. Le prince d'Orange, profitant de Téloignement d'une partie des troupes françaises, avait reconquis le Luxembourg, et le gouverneur de Thionville avait pris le château de Gorze, dans lequel le duc de Guise avait mis une garnison française, après en avoir chassé le comte de Furstemberg, comme on l'a raconté plus haut. Peu de temps après, le duc d'Orléans reparut avec une armée, et pendant qu'il envahissait une seconde fois le Luxembourg, un corps français attaquait le bourg et le château de Gorze, s'en emparait et les livrait au pillage. Il en était à peine sorti, lorsque les soldats lorrains chargés de faire respecter la neutralité se jetèrent à leur tour sur Gorze, où ils espéraient trouver encore quelque butin, et incendièrent le monastère et la magnifique demeure abbatiale constiuite par Warry de Dommartin, dans les premières années du XVP siècle.
Tous ces désordres inspirèrent au duc de Lorraine l'idée de faire de nouvelles démarches dans le but de mettre fin à la guene. Il demanda au roi de France et à l'Empereur l'autorisation d'aller les trouver pour tâcher d'accommoder leurs différends. Les deux princes ayant agréé cette prière, par respect pour l'âge et la réputation d'Antoine, bien qu'ils n'eussent aucun désir, de traiter, le duc partit de Bar le 24 octobre 1543, avec le prince François et une suite peu nombreuse. Il fut obligé de se faire porter dans une litière, car il était tourmenté par les douleurs de la goutte. On lui conseillait même de ne pas entreprendre, à l'entrée de l'hiver, un voyage qui pouvait lui être funeste. Mais le duc répondit que, dût-il mourir en route, il ne renoncerait pas à un projet qui pouvait avoir pour résultat le rétablissement de la paix. Les princes lorrains furent reçus avec les plus grands honneurs dans toutes les villes qu'ils traversèrent, soit en France, soit dans les états de Charles V. La mauvaise saison avait interrompu les opérations militaires» et
l'Empereur s'était retiré à Valencionnes, où il accueillit le duc avec beacoup d'égards ; ils eurent ensemble plusieurs conférences, et Antoine reprit le chemin de ses états, avec la résolution de visiter plus tard François I". Il revit Nancy le 3 décembre; malheureusement ses infirmités étaient devenues telles qu'il lui fut impossible de se remettre en route; les espérances qu'il avait fondées sur son second voyage s'évanouirent complètement (1), et les hostilités recommencèrent avec le printemps de l'année 1544. Comme la Champagne devait être le théâtre de la guerre, Antoine se fit porter dans le château de Bar, afin de pouvoir encore, malgré ses soufifrances que les froids de l'hiver avait aggravées, adresser à François !•' et à l'Empereur des propositions conciliatrices. Chevrier attribue à ce voyage un but différent et assure que le duc, sentant que sa fin n'était pas éloignée, voulut mourir dans la ville de Bar, pour laquelle il avait de la prédilection (2). Si tel était son dessein, Antoine ne fut pas trompé dans ses prévisions ; car, à peine arrivé, il fut contraint de garder le lit, et le mal fit des progrès rapides. Le 11 juin, le duc dicta un testament qui ne renferme qu'un petit nombre de dispositions. Après avoir commandé de réunir sa dépouille mortelle à celle de Renée de Bourbon, il déclare laisser tous ses domaines à François son fils aîné et prescrit de ne jamais séparer les duchés de Lorraine et de Bar ; il enjoint à son successeur de payer annuellement une somme de vingt-quatre mille francs barrois au prince Nicolas, qui était déjà pourvu des évèchés de Metz et de Verdun ; il ordonne que
« ses serviteurs estans en son service au jour et heure de
« son trespas soient satisfaictz de leurs gaiges et pensions
« de l'année entière », et il nomme pour exécuteurs testamen-
(1) V. Edmond du Boullay, La vie et trespas des deux Princes de Paix, le bon duc Anihoine et saige duc Françoys. Cet ouvra^ contient une relation versifiée du voyage d'Antoine.
(2) V. Hist,, t. IV, p. 132.
taires ses frères, le duc de Guise et le cardinal de Lorraine; ses fils François et Nicolas ; Jean d'Aguerre, baron de Vienne-le- Châtel, son grand-maître et chambellan, et François de Bassoinpierre, bailli de Vosge (1). Il reçut ensuite le saint-viatique, appela ses enfants auprès de son lit et leur adressa les exhortations les plus sages. Il les pria de demeurer toujours fidèles à l'Église catholique, de ne pas imiter l'exemple de certains souverains qui avaient introduit la piétendue réforme dans leurs états pour s'emparer des biens ecclésiastiques, et de se tenir en garde contre les conseils de ce genre que l'on pourrait leur donner. Il recommanda en particulier à son fils François de traiter les Lorrains avec douceur et bienveillance ; de ne demander que rarement des aides extraordinaires; de réduire les dépenses et de diminuer le train de sa maison, si la chose paraissait indispensable; de surveiller l'administration, et d'avoir continuellement présente à l'esprit la pensée qu'un jour Dieu exigera des princes un compte sévère de tous les actes de leur gouvernement (2).
Antoine embrassa ses enfants, les bénit, puis, détournant la tête, leur dit : « Pour l'honnenr de Dieu, qu'on ne me parle plus que de mon salut». Il vécut encore trois jours, uniquement occupé d'exercices de piété, et expira tranquillement le 1& juin, à quatre heures du soir. Comme l'absence de la plupart des nobles lorrains, et les circonstances critiques où l'on se trouvait ne permettaient pas de célébrer les funérailles avec la pompe convenable, le corps d'Antoine fut embaumé et déposé provisoirement dans la collégiale Saint-Maxe. Ce fut seulement au mois de septembre que duc François fit transporter à Nancy les restes
(1) Le testament d* Antoine est imprimé dans Calmet, ibid., col. cccxcviij-cccc.
(2) V. Jean Harquel, De rébus gestis et vita Illustrissimi
Antonii Lotharingorum Ducis, dans Calmet, ibid., col.
clviij et dix.
de son père ; le cortège funèbre arriva le 18 dans la capitale de la Lorraine; aussitôt après le service, auquel on ne put donner autant d'éclat qu'on l'aurait désiré, Antoine fut inhumé auprès de Renée de Bourbon, et François remit à l'anniversaire de la mort du prince l'accomplissement des cérémonies qui accom|^agnaient d'ordinaire l'enterrement de nos ducs (1).
La nouvelle de la perte que venaient de faire les Lorrains se répandit avec la rapidité de l'éclair, et, quoique prévue depuis quelque temps, causa une douleur extrême. Ils croyaient avoir perdu un père, et les témoignages de leur chagrin étaient si vifs que l'armée impériale, dont les différents corps traversaient la Lorraine, saisie de respect à la vue de ce deuil public, épargna à notre pays les réquisitions qu'elle n'aurait pas manqué d'exiger dans un autre moment* Les regi-ets de nos ancêtres s'expliquent quand on se rappelle que, pendant un règne de trente-cinq ans, Antoine avait travaillé, avec une application continuelle, à maintenir la paix dans ses états, à étendre leur commerce, à favoriser leur industrie, en un mot, à accroître leur prospérité et leur splendeur. Il était doué des plus belles qualités morales, et il y joignait une douceur et une aménité qui le firent surnommer le Bon duc. Plein de vénération pour les membres du clergé, il avait beaucoup d'égards pour les gentilshommes ; quand on lui annonçait la visite de quelqu'un d'entre eux, il allait à sa rencontre jusqu'à la porte de l'appartement, et la noblesse, flattée de cette condescendance, montra toujours pour le duc autant de dévouement que de respect. Ajoutons qu'il ne réservait pas toute son affabilité pour les deux premiers ordres de l'État; il accueillait avec la même bienveillance, les bourgeois, les artisans et les laboureurs qui avaient des requêtes à lui présenter, et, quand il ne pouvait leur accorder ce qu'ils demandaient, il avait soin d'adoucir par de bonnes paroles l'amertume de ses refus.
(1) V. Du Boullay, La vie et trespaSy etc., Thierriat cité par Chevrier, Hist, de Lor,, p. 133.