‹ Histoire de Lorraine (volume 4)Chapitre 8 sur 11 · MINOBITÉ DE CHARLES III · texte numérisé non relu

MINOBITÉ DE CHARLES III

Le duc François, enlevé par nne mort prématurée, n'avait pas pris les mesures nécessaires à l'établissement d'une régence; il désirait, dit-on, que son épouse Christine de Danemark fût chargée du gouvernement des duchés de Lorraine et de Bar, pendant la minorité du jeune Charles III ; mais, soit que le progrès du mal empêchât le duc de s'occuper encore des affaires, soit qu'il voulût laisser aux États Généraux le soin d'organiser la régence, il négligea de dicter un testament qui aurait tranché la difficulté et placé les droits de Christine à l'abri de toute contestation. Nous avons vu dans le troisième chapitre du livre sixième que François avait, le 11 juin, fait mettre par écrit quelques dispositions renfermant ses dernières volontés, et

Bournon (1) assure même que Tune de ces dispositions concernait la régence ; mais ce que nous allons rapporter semble prouver que l'annaliste lorrain a commis une erreur.

Aussitôt que le duc eut rendu le dernier soupir,^ Christine prit en main les rênes du gouvernement et fit reconnaître son autorité, sans rencontrer de résistance. La princesse, qui était nièce de Tempereur Charles V, avait épousé en premières noces François Sforce, duc de Milan, et après la mort de ce prince, elle s'était retii ée auprès de sa tante Marie d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas. Résolue, entreprenante et en même temps fort habile, elle avait, à Milan comme à Bruxelles, apprit l'art de régner, et les Lorrains, sous le gouvernement de cette femme bien supérieure aux personnes de son sexe, n'auraient pas remarqué le changement survenu dans le dépositaire de la puissance. Mais Christine se vit bientôt troublée dans la jouissance de l'autorité par le frère du prince défunt, Nicolas, évéque de Metz et de Verdun, qui allait quitter l'état ecclésiastique pour porter les titres de comte de Vaudémont et de marquis de Nomeny. Nicolas prétendait que le 11 juin, veille de la mort de son frère, et dans un moment où celui-ci, possédant encore toutes ses facultés, se préparait à recevoir l'extrème-onction, le comte de Salm lui avait adressé la parole en ces termes: « Monseigneur, s'il plaisoit à Dieu vous appeler, vous entendez « que Monsieur de Metz se mesle et entremette des affaires de « Messieurs vos enfans et de vos pays, avec Madame vostre « femme, en ratifiant ce que desjà en avez dict et passé en pré- « sence de madicte Dame » ? Nicolas ajoutait que le duc avait répondu affirmativement, et on produisit, à l'appui du récit, une pièce qui aurait été rédigée, le même jour, par Nicolas Brisson le jeune, de Rambervillers, prêtre de Tonl et notaire

(1) Cite par Chevrier, Histoire de Lorraine, t. IV, p. 187 et

juré, et on soutenait qu'immédiatement après la rédaction de cette pièce, on Tavait mise sous les yeux de la duchesse, qui tfavait élevé aucune réclamation (1).

Christine refusa d'accueillir la demande de son beau-frère et répondit que la déclaration faite par le duc lui avait été arrachée dans un instaut où il ne jouissait plus de sa présence d'esprit, et où il n'était pas en état de régler un point de cette importance. Instruit des obstacles que sa nièce rencontrait, et sachant que le roi de France et plusieurs gentilshommes lorrains appuyaient les prétentions du second fils d'Antoine, l'Empereur chargea François Bonvalot, abbé de Luxeuil, et les sieurs d'Andelot et de Montbardon de se rendre auprès de Christine, pour l'aider de leurs conseils dans les circonstances difficiles où elle se trouvait, et il fit notifier au roi, au duc de Guise et au cardinal de Lorraine par le sieur de Saint-Mauris, son ambassadeur en Fj ance, qu'il regarderait une entreprise contre la régente comme dirigée contre lui-même (2). Toutefois, les efforts de la duchesse douairière pour garder l'autorité ne furent pas couronnés de succès ; elle fut obligée de consentir à ce que ses droits fussent examinés dans une assemblée, qui eut lieu au château de Deneuvre, le 6 août 1545. On régla, dans cette réunion, que Christine et Nicolas exerceraient conjointement les fonctions de régents ; mais soit que le prince ne voulût pas, en usant de tout son droit, mécontenter une femme qui pouvait plus tard lui faire éprouver les effets de son ressentiment ; soit que la duchesse montrât plus d'aptitude que son beau-frère, il est certain qu'elle conserva la prépondérance, et que Nicolas n'eut que peu de part à l'autorité. Satisfait, du moins en apparence, de ce qu'il avait obtenu, il montra beaucoup de déférence

(1) Cette attestation est imprimée dans Calmet, Htst.^ t. III, Preuves, col. ccccv et ccccvj.

(2) V., à cet égard, une lettre curieuse do l'abbé de Luxeuil *hid., col. ccccvj -ccccviij.

pour Christine, et ils vécurent en bonne intelligence pendant plusieurs années.

Ils convoquèrent les États dans la grande salle du palais de Neufchâteau pour le 5 novembre suivant, et les trois Ordres confirmèrent, à Tunanimité, ce qui avait été décidé dans rassemblée de Deneuvre (1).

Une question aussi importante une fois résolue, les régents s'occupèrent de pourvoir à l'expédition des affaires. Ils réglèrent d'abord ce qui concernait l'éducation de leur pupille, qui n'avait pas encore trois ans, et ils lui donnèrent pour gouverneurs le sieur de Montbardon, Jean du Châtelet, seigneur de Deuilly et de Gerbéviller, le baron d'Aguerre, et le prévôt de Saint-Georges, Hector de Ligniville. Ils prièrent ensuite l'Empereur de vouloir bien, à raison du jeune âge de Charles, le dispenser défaire hommage pour les fiefs qu'il tenait de l'Empire, jusqu'à ce qu'il pût aller lui-même accomplir ce devoir. L'Empereur y consentit, mais à condition que provisoirement le prince Nicolas ferait les reprises dont il s'agit, et ce dernier fut forcé de se rendre auprès de Charles V, dans le cours de l'année 1547.

Comprenant que le traité de Crespy ne devait pas avoir une longue durée, et que la guerre ne pouuait tarder à s'allumer de nouveau ; sachant d'ailleurs, par expérience, qu'une déclaration de neutralité et même un cordon de troupes ne suffisent pas, en pareille circonstance, pour faire respecter le territoire d'un état placé comme l'était notre pays, Christine et Nicolas résolurent de réparer et d'augmenter les fortifications des villes lorraines, afin que les habitants des campagnes eussent la faculté de s'y réfugier, en cas de danger, avec ce qu'ils avaient de plus précieux. Les États-Généraux votèrent un aide extraordinaire qni mit les régents en position de conduire leur entreprise avec

(1) V. layette États- Généraux, II, n° 47; copie du résultat de la session appartenant à la bibl. publ. de Nancy.

beaucoup de promptitude. Mais Henri II (1), qui voyait avec déplaisir le gouvernement de la Lorraine entre les mains d'une nièce de son rival, et qui redoutait que cette princesse n'entraînât les duchés dans le parti de l'Empereur, saisit cette occasion pour manifester son mécontentement. Il invita Christine à venir le trouver à Joinville, et la régente se doutant bien de ce qu'on allait lui demander, et n'osant néanmoins repousser une prière qui ressemblait beaucoup à un ordre, protesta, avant de se mettre en route, contre les concessions qu'elle serait obligée de faire (2). Le roi l'accueillit avec prévenance, tout en lui déclarant qu'il fallait interrompre les travaux que Ton avait commencés pour fortifier, selon le système bastionné, la ville de la Molte-en-Barrois, parce que la garnison de cette place presque imprenable pourrait impunément faire des courses dans la Bourgogne et la Champagne. Christine résista longtemps, puis accepta une espèce de transaction, aux termes de laquelle les choses devaient rester dans leur état présent jusqu'à la majorité de Charles III (3).

11 ne suffisait pas à la sécurité de la Lorraine de protéger ses frontières contre les incursions de ses voisins, il fallait encore, et la chose était plus pressante, adopter des mesures efficaces pour la mettre à l'abri des doctrines hérétiques, qui faisaient d'alarmants progrès en France et en Allemagne. Dans ce but, les régents publièrent, à Dencuvre, le 24 septembre 1545, un édit qui interdisait de prêcher et laisser prêcher soit en public, soit eu secret ; de tenir des conventicules et des réunions non autorisées; de vendre et acheter des livres « faictz ou composez « par Martin Luther, ou aultres ses complices et de pareille

(!) Il avait auccédé à son père François !«', le 31 mars 1547.

(2) La plupart des témoins de cette protestation étaient des sujets de l'Empereur. V. Calmet, Hist., t. II, Preuves, col. 1289 et 1290.

(3) V. idem, ibid. L'acte qui constate cette transaction est daté du ISjuiu 1548.

< intention ou faction deloT»; de lire et même de «manier « iccux (écrits), ni quelconques aultres livres, en quelconques « langues qu'ils fussent, contrevenant à la foy et commune

< observance de nostre mère FEglise >. Une des dispositions suivantes concernait les individus qui, par diverses pratiques, tentaient de faire abandonner à quelques personnes la religion catholique, et prononçait contre eux la « confiscation de corps

< et de biens comme désobéissans, séditieux, et infracteurs des ce présentes ordonnances, et perturbateurs de la tranquillité et « repos du pays ». L'édit renouvelait ensuite de livrer les ouvrages prohibés, lesquels devaient être remis entre les mains de « l'abbé de Chamonzey (Chaumouzey), l'abbé de Sainct- « Martin-devant-Metz, et maistre Jehan Billequel (1), prévost <K des chanoines de Sainct-Georges à Nancy, ou à l'un d'eulx, « en dedans deux mois les plus prochains à la date de cestes, « à pareille peine que dessus ». L'article quatrième et dernier, en intimant aux particuliers de dénoncer les coupables « à leurs « supérieurs, officiers et bailliz en chascun bailliage », prenait des précautions pour prévenir les dénonciations inspirées par un esprit de vengeance ; à cet effet, l'édit recommandait aux juges d'avoir égard à la qualité des accusés, et s'ils étaient « d'estat d'Église, de Noblesse, d'Office ou aultres personnes « honorables », et si le dénonciateur était de vile condition, on devait procéder à une instruction préalable « à requeste et des- « pens de raccusateur » (2).

Le but que les régents se proposaient, en promulguant cette ordonnance, semble avoir été atteint ; car l'hérésie respecta, sur presque tous les points, les frontières de la Lorraine, et les historiens parlent avec éloge de la paix qui régna dans notre

(1) Ou Billequier.

(2) V. Extrait des principales ordonnances ^ etc»^ eêncemwi la policé extérieure de l'Eglise, p. 3-6.

ays pendant la trop courte administration de Christine oe lanemark. Les liens de proche parenté unissant cette princesse rEmpereuj*, alors parvenu au comble de la puissance^ tenaient m respect les brouillons et les ambitieux qui n*auraient pas nanqué de profiter de la minorité de Charles III pour faire des entreprises contre ses états. Néanmoins, la condescendance que la régente témoignait à Charles V, pour être assurée de sa protection, ne Tempèchait pas de résister à ce monarque lorsque Tindépendance de la Lorraine était exposée à quelque péril. C'est ainsi qu'en 1547 ou 1548 Christine repoussa vivement les prétentions de la Chambre impériale de Spire, qui voulait connaître des démêlés survenus entre deux Lorrains, lorsqu'il y avait eu violence, et que l'un des contendants portait l'affaire devant la Chambre. Celle-ci soutenait qu'il y avait, dans ce cas, infi-action au landfrid; mais la duchesse comprit quelles pouvaient être les suites de cette doctrine, et réussit à obtenir de TEmpereur une décision qui mettait fin aux exigences de la Chambre impériale (1).

Charles résolut de profiter de l'influence qu'il possédait momentanément en Lorraine pour obtenir la remise du corps de Charles-le-Téméraire, son bisaïeul, qui reposait dans la collégiale Saint-Georges, comme on Ta vu précédemment (2). Christine et Nicolas s'empressèrent d'accueillir la demande de l'Empereur, et mandèrent, le 27 août 1550, à Jean Billequier, prévôt de la collégiale, de faire ouvrir le tombeau, de délivrer les restes de Charles aux commissaires impériaux et d'accompagner le cercueil jusqu'en dehors de la ville. Sur les réprésentations du chapitre, et dans la crainte de mécontenter les

(1) V. Calmet, ibid., col. 1289.

(2) Il faut cependant faire obnerver que la remise du corps de Charles était devenue l'objet d'une stipulation expresse contenue dans le traité de Middelbourg, signé en 150L

Lorrains, Christine ordonna, le 3 septembre, que Ton remettrait seulement aux commissaires le corps du duc de Bourgogne, et que le tombeau, ainsi que les bannières dont il était décoré resteraient en place (1). La cérémonie eut lieu le 22 du même mois; on célébra d'abord un service funèbre, et Antoine de Beaulincourt, roi d'armes de la Toison d'Or, revêtu d'une cotte d'armes de velours violet, timbrée du blason impérial, se présenta à l'offrande, avec un cierge dans lequel on avait fiché on demi réal d'or. Aussitôt après le service, on fouilla le sol de la chapelle Saint-Sébastien, et on livra les restes du prince à Martin de Cupère, évèque de Chalcédoine et suffragant de Carabray, et à Christophe de Schauenbourg, commissaires de de Charles V, en présence de Pierre du Châtelet, sénéchal de Lorraine, et de Gérard de Pfaffenhoffen, bailli du comté de Vaudjiiiont. Les envoyés de l'Empereur enfermèrent le corps dans une nouvelle bière et l'emmenèrent sans aucune pompe, après avoir prié les chanoines de ne pas les accompagner, et avoir donné à la collégiale cent demi-réaux d'or, valant chacan ti'ente-deux francs barrois, sur lesquels on préleva dix francs pour les pauvres (2). Les restes du duc de Bourgogne, après avoir été déposés à Luxembourg, furent transportés à Bruges et inhumés près du mausolée de sa fille Marie, dans l'église Notre-Dame; mais l'abdication de Charles V et les embarrasquc Philippe II éprouva,pendant les premières années de son règne ne permirent pas d'élever immédiatement un tombeau sur la

(1) Les lettres sont imprimées dans Calmet, ibid.,t. lll,Prewes col. ccccxxiij et ccccxxiv.

(2) M. Ch. de Linas a publié dans le Bulletin de la Sociéii d'Archéologie lorraine, t. V, p. 36-95 , la relation originale cVAntoine de Beaulincourt. V. aussi dans Calmet, ibid., col. cccxxiv et ccccxxv, trois pièces relatives à la remise du corps de Charles-le-Téméraire ; et Uinsigne église collégiale Saint-Georget l)ar M. H. Lepage, dans le Bulletin de la Société d'Archéologie lorraine, t. 1, p* 202-284 et xxix-xxxij.

sépnlture du prince, et les travaux de ce monument, commencés seulement en 1558, ne furent terminés qu'en 1562 (1).

Un des moyens que Christine employa pour faire régner la tranquillité dans l'intérieur de la Lorraine fut de prohiber, d'une manière absolue les duels qui devenaient extrêmement communs. Comme ainsy soit que soyons bien advertiz, disaient les régents dans un édit promulgué le 31 décembre 15&5, et certainement informez de plusieurs desbatz et querelles suscitez et esmeuz es villes et forteresses où nous et nostre filz et nepveu faisons résidence, de sorte que, de fraische mémoire, la mort est ensuivie d'aulcuns gentilzhommes et subjectz à nostre filz et nepveu, et puis quasi prochaine éminente à certains aultres se combattans en nostre quotidienne demeure (chose à nous grandement intollérable, et préjudiriable tant à l'anthorité, comme à la garde et senreté des personnes, estats et biens de nous et de nostre filz et nepveu), et pour icelles entreprinses pernicieuses diligemment réfréner; aussy pour donner ordre et police que tels accidens ne paissent plus amplement pulluler, ni avoir lieu au préjudice de la prééminence et authorité souveraine de nostre filz et nepveu ; . . • mandons et ordonnons . . . que nous n'entendons ni voulons que nulz comtes et barons, gentilzhommes et officiers, domestiques, ni aultres, de quel estât et condition qu'ilz soient, aient à prendre querelle, desbat, ni dire injure l'un à Taultre es maisons et lieux de nos résidences, sur peine d'estre punis et bannis deux ans de la cour, et privez de leurs estats et offices ; et où ilz persisteront à se quereller, et déguainer espéez, dagues, cousteaux et poignards, ou useront d'aultres

(1) M. le marquis de Villeneuve-Trans a décrit ce tombeau dans les Mémoires de V Académie de Stanislas pour 1839, pages 190-197.

« basions invasibles, noas entendons et voulons iceox es^ « assommez et exterminez, en la place et lieu du desbat, par les « capitaines et gardes nostres et de nostre filz et nepveu, aux- <c quels, tant en général comme en particulier, de Tauthorité et c puissance que nous avons à cause de la tutelle et administrac tion de nostre dict filz et nepveu, avons donné et donnons, par

< ceste, puissance et mandement spécial, avec commandement « exprès pour, dès Theure et instant qu'ilz verront aulcans « d'iceux, de quel estât ou condition qu'ilz soient, tirer espéez, « poignards, dagues ou cousteaux^ pour se combattre en fureur <ic ou colère es lieux susdictz, qu'incontinent et sans délai ilz les « assomment sur l'heure, sans porter faveur, support, ni

< aide ; et de ce faire leur donnons plein pouvoir et authorité « plénière... (1). »

Cette justice expéditive déplut beaucoup aux nobles loirains, lesquels n'étaient pas accoutumés à entendre les ducs leur parler de la sorte, et ils tinrent peu de cas de la défense qui leur était faite de ne pas se battre, et de la pénalité terrible qui corroborait la prohibition. Ce qui le prouve, c'est que Charles III fut obligé de publier, en 1586, 1591 et 1603, des édits sévères contre les duels, et ces édits n'arrêtèrent qu'imparfaitement les progrès du mal (2). A partir de 15/i6, plusieurs gentilshommes commencèrent à désirer l'éloignement d'une princesse qui respectait si peu leurs privilèges. Ils préparèrent à un changement de gouvernement l'esprit des nobles qui n'avaient pas éprouvé d'abord le même ressentiment, et Chi-istine eut l'imprudence de leur fournir elle-même des armes, en confiant quelques-unes des principales charges de l'état à des flamands et à d'autres

(1) L'ordonnance est imprimée en entier dans Rogéville, Dict. des Ordonn,y t. I, p. 482 et 483.

(2) Y. idem, ibid., p. 483; Justice criminelle des duchés de Lorraine et de Bar, par M. Dumont, t. II, p. 119-125,

étrangers, qu'elles trouvaient plus souples et plus dociles que les Lorrains (1).

Les choses en étaieni; là lorsque s'ouvrit Tannée 1552, qui allait voir s'accomplir des événements bien funestes à notre patrie. Les princes protestants d'Allemagne, résolus de se soustraire à l'autorité de l'empereur Charles V, avaient formé, en 1551, une ligue à laquelle accéda le roi de France, et, pour prix du puissant secours que Henri II promettait aux confédérés, ceux-ci lui permirent d'occuper, comme vicaire de l'Empire, les quatre villes impériales où l'on parlait français, savoir : Cambray, Metz, Toul et Verdun. Le roi convoitait ces villes depuis longtemps et ne disputapas sur le titre que l'on imposait à sa conquête, bien décidé à ne jamais se dessaisir volontairement de ce qu'il aurait pris. Il était, d'ailleurs, d'autant plus pressé de s'emparer des trois évêchés, qu'il craignait de voir les prélats céder leur temporel au duc de Lorraine; ce qui aurait considérablement augmenté la puissance de ce dernier. En effet, dès l'année 15&6, le prince Nicolas, qui était évèque, ou pour mieux dire administrateur-perpétuel de Verdun,avait abandonné à Charles, comme équivalent d'une somme de cent-vingt mille francs barrois que le duc Antoine avait prêtée au cardinal Jean de Lorraine, alors évèque de Verdun, « les chastel, ville, chastelnie, terre, prévosté, t recepte et seigneurie de Hatton-Chastel, le chastel, place et « forte maison, ville, bourg et village dudict Hatton-Chastel, « les bans et fînages d'iceux lieux, aussy les villes et villages, < bans et finages de Boussancourt, Sainct-Maurice, maierie « de Morville, Lavignéville, Susey, Dournue, Chaillon, maierie t d'outre-l'eaue, Vigneulles, Viéville, Bailly, Woicy et Broville, t Saulx, Herbiéville, Saint-Remy, Rouverroy, Hannonville,

(1) Les fonctions importantes de procureur-général de Lorraine furent données à Jean de Nancey, sieur de Contrisson, jadis conseiller impérial à Luxembourg, et Christine prit pour secrétaire Louis des Masures de Tournav. V. le registre des Lettres-Patentes pour 1545, et les archives de la famille de Widranges.

« Hattonville, Aviley, etc., etc. » (1). En 1550, le cardinal Charles de Lorraine, fils du premier duc de Guise, avait voulu vendre au duc de Lorraine le temporel de l'évêché de Verdun, qu'il avait obtenu après la renonciation du prince Nicolas, et l'Empereur s'était vu forcé d'intervenir pour empêcher la cession qui aurait beaucoup déplu au Corps germanique (2). La position des évêques, obligés de lutter à la fois pour maintenir dans leurs diocèses la religion catholique menacée de tontes parts, et pour soustraire les biens de leurs églises à l'avidité des laïcs, la position des évêques, disons-nous, était devenue si pénible que, malgré les événements que nous allons rapporter, Toussaint d'Hocédy, évêque de Toul, abandonna son temporel à Charles 111 (3) ; et que le cardinal Charles de Lorraine, qui avait conservé l'administration du temporel de Metz, chercha, deux années plus tard, à le céder au même souverain (4). Leurs projets échouèrent et, ce fut un grand malheur pour notre patrie que les évêques de Metz, de Toul et de Verdun n'aient pas réussi à opérer, avant l'année 1552, les transports dont il s'agit; car les rois de France, se trouvant dans l'impossibilité d'acquérir de vastes territoires enclavés au milieu des duchés de Lorraine et de Bar, n'auraient pu facilement entamer ces deux pays, lorsqu'ils en entreprirent la conquête.

Henri n'avait pas perdu de temps pour faire les préparatifs de la campagne qui allait s'ouvrir ; on travaillait, par ses ordres, à augmenter les fortifications de Vaueouleurs, on formait des magasins de vivres dans les villes de Champagne les plus rapprochées de la frontière, et, au milieu du mois de mars, une

(1) V.lo titre de cession, dans Calmet, ibid., col. ccccix-ccccxiij.

(2) V. deux pièces relatives à cette affaire ibid., col. cccczxij et ccccxxiij.

(3) V. Tacte de cession, ibid., col. ccccxxx-cccxxxij.

(4) V. une pièce relative à ce projet ibid., col. ccccxzij et ccccxxiij .

armée française se dirigea vers la vallée supérieure de la Meuse. Cette armée était commandée par le connétable de Montmorency ; par Claude de Lorraine, duc d'Auraale, et par Gaspard de Colligny, seigneur de Châtillon. Christine de Danemarck n'eut pas plustôt appris que Henri II était arrivé à Joinville. qu'elle accourut près de lui pour tâcher d'obtenir que la Lorraine fût ménagée par les parties belligérantes. Le roi accueillit poliment la duchesse, mais lui fit entendre que la sûreté de l'armée française exigeait que Ton adoptât des mesures propres à empêcher les troupes impériales de l'inquiéter. Christine comprit où tendait ce discours, sortit de Joinville, fit entrer dans la capitale de la Lorraine deux enseignes d'infanterie et en confia le commandement au baron d.'Haussonville, sur la fermeté duquel on pouvait compter. Henri, étant parti de Joinville le neuvième jour d'avril, arriva le 10 à Gondrecourt, quitta ce bourg le lendemain, traversa Vaucouleurs et établit son quartiergénéral dans le château de Sorcy. Le 12, il accueillit les députations que lui envoyèrent les bourgeois de Verdun et de Toul pour faire leur soumission. Ces derniers, qui s'étaient vus précédemment contraints de payer deux mille florins d'or à François !•' pourxlroit de garde et de protection (1), ne jugèrent pas prudent de fermer leurs portes au fils de ce monarque, et le roi vint coucher dans leur ville le mercredi-saint, 13 avril. Son armée campa dans les prés qui s'étendent en dehors des murs, sur la rive gauche de la Moselle. Le jour du jeudi-saint il servit douze pauvres à table, leur lava les pieds, laissa dans Toul une garnison de cinq cents hommes, commandée par le sieur d'EsclavoUes, et se dirigea vers Nancy (2). Le connétable et le duc de Guise, qui précédaient le roi, avaient invité le baron d'Haussonville à leur livrer la place ; mais celui-ci avait déclaré

(1) V. Benoît, Hist.de Toul, p. 609.

(2) y. idem, ibid., col. 638 et 639.

qu il ne recevait d'ordres que de la régente. La princesse ne savait quel parti prendre et avait fait demander conseil à Charles V. L'Empereur, éprouvant lui-même de grands embarras, répondit qu'il ne pouvait envoyer aucun secours à Christine, qu'il promettait de respecter les frontières de la Lorraine, et qu'il engageait la régente à tâcher d'obtenir de Henri les conditions les moins défavorables, et même, s'il était possible, la reconnaissance de la neutralité des deux duchés. Gomme le roi ne voulait pas prêter l'oreille à de semblables propositions, il fallait subir momentanément sa domination ou commencer une lutte inégale. Christine voyant bien que la Lorraine serait écrasée, se résigna à recevoir les conditions qu'il plairait à Henri de lui imposer, et le prince Nicolas prit, avec le. duc et quantité de gentilshomines, le chemin de Gondreville, où ils rencontrèrent le roi qui venait d'abandonner la ville de Toul. Les Français parurent devant Nancy, le jour môme, et se logèrent dans les faubourgs ; mais le connétable plaça un piquet nombreux sur la place Saint-Epvie, un autre piquet dans la cour du palais ducal, et dans les salles du palais les deux cents gentilshommes delà maison du roi. Le monarque entra à Nancy, dans la soirée du 14, et, dès le lendemain fit signifier à Christine qu'elle eût à cesser ses fonctions de régente ; que le prince Nicolas devenait seul régent ; que le duc allait être conduit en France, pour y être élevé avec les fils du roi ; que le sieur de Montbardon, gouverneur du jeune prince, était remplacé par le sieur de la Brosse- Mailly, ancien gouverneur du duc de Longueville ; que tous les flamands, allemands et autres sujets de l'Empereur étaient congédiés, et que l'on mettait dans la ville une garnison, composée moitié de Lorrains, moitié de lansquenets, et commandée par des officiers lorrains qui prêteraient serment à Charles III. C'était, en d'autres termes, annoncer à la régente qu'elle pouvait se retirer auprès de son oncle, et que le roi se considérait comme suzerain et maître absolu de la Lorraine et du Barrois.

Elle demanda immédiatement une audience à Henri II, qui la reçut, en présence de sa cour, dans la galerie des cerfs (1). Thierriat (2) prête à Christine un discours qu'elle n'a, selon toutes les apparences, jamais prononcé. Elle se contenta probablement de remontrer que, malgré l'affection qu'elle éprouvait pour l'Empereur et pour la famille impériale, elle n'avait comme régente de Lorraine, fait aucune démarche, ni même formé aucun projet de nature à porter ombrage à la France ou à léser les intérêts de ce pays ; et elle finit en conjurant le roi de ne pas la séparer de son fils. Christine parla avec tant de force, que Henri laissa voir quelque émotion ; mais il se remit aussitôt et répliqua qu'il n'avait pas l'intention de dépouiller Charles ; qu'il veillerait lui-même sur son éducation ; qu'il lui donnerait sa fille Claude en mariage ; et que le crédit dont les princes de la maison de Guise jouissaient en France, et la part qu'ils prenaient à l'espèce de révolution qui venait de s'accomplir, devaient suffire pour dissiper les appréhensions de la duchesse au sujet du sort réservé à son fils. Le roi ajouta, en terminant, que la sûreté de ses états demandait que la Lorraine fut occupée pour un temps ; que cette mesure avait été discutée et décidée par le conseil, et que l'on ne pouvait rien y changer. Il reconduisit ensuite Christine près de la porte de la galeiie, et le cardinal de Lormne ainsi que d'autres seigneurs lui firent cortège jusqu'à son appartement. Elle eut encore deux entretiens avec Henri, mais ils furent également infructueux. Le 16, tous ceux des nobles lorrains qui se trouvaient à Nancy furent appelés dans le palais, prêtèrent serment de fidélité à Chai'les III et déclarèrent rétracter la promesse qu'ils avaient faite autrefois d'obéir à Christine de Danemark.

Le roi pour achever de rassurer les Lorrains, assigna à

(1) V. Brantôme, Les vies des Dames Illustres Françaises et Etrangères^ discours VIII, art. 5.

(2) Cité par Chevrier, Hist. de Lorr,, p. 154-157.

Charles III une pension de quarante mille livres tournois sur le trésor royal, en accorda une autre de deux mille livres au comte de Vaudémont, donna à ce prince le commandement d'une compagnie de cinquante gendarmes, et créa une seconde compagnie de la même force dans laquelle on fit entrer beaiicoup de Lorrains, et qui fut chargée de la garde du jeune prince. Mais, au bout de quelques jours, on fit partir ce dernier pour Reims, sous Tescorte du sieur de Bourdillon, lieutenant du gouverneur de Champagne, et on le conduisit vers les fils do roi. Trois jours après, Tex-régente, qui ne pouvait se consoler de Fenlèvement de son enfant et de l'affront qu'elle avait reçu, quitta le palais de Nancy et se retira dans le château de Blâment Elle n'y resta que peu de temps, se rendit à Strasbourg et gagna la Flandre, avec ses deux filles, qui étaient fort jeunes. Malgré les griefs que les gentilshommes avaient ou croyaient avoir contre Christine, le gouvernement de cette princesse fat l'objet de regrets bien légitimes, et ce fut avec peine que les Lorrains virent la veuve de François P' prendre le chemin des Pays-Bas. Ils oublièrent les légers sujets de plainte qu'elle leur avait donnés, et l'amour-propre national, froissé par les entreprises du roi de France, rendit plus vifs encore les regrets de nos ancêtres. Christine de Danemark, quoique éloignée de notre pays, ne cessa pas d'aider le comte de Vaudémont de ses conseils et de son influence, chaque fois que l'occasion s'en présenta; et, dès Tannée 1553,1e régent ordonna au sieur de Pallant, son envoyé en Allemagne, d'aller trouver la princesse et de la consulter sur différents points, avant de se diriger vers la ville d Ulm, où la diète devait s'assembler (1). La réputation que Christine avait acquise, pendant les sept années de sa régence, la suivit en Flandre, et lorsque le gouvernement des Pays-Bas vint à vaquer, le prince d'Orange et plusieurs seigneurs

(1) V. layette États-Générauoo, I, n« 23.

demandèrent que radminîstration fût confiée à Christine de Danemark. On ajoute, il est vrai, que le prince se flattait d*épouser la fille aînée de la duchesse et d'obtenir, de la sorte, la plus grande part dans le gouvernement. Granvelle et le duc d'Albe firent échouer ces projets et préférer à Christine, Marguerite, fille naturelle de Charles V; arrangement peut-être funeste au repos de l'Europe, parce que le prince d'Orange se maria avec une princesse protestante et devint l'instrument le plus actif de la révolution religieuse et politique qui enleva à l'Espagne la plus belle moitié des Pays-Bas (1).

Henii II n'avait pas attendu le départ de la régente et de Charles III pour continuer sa marche vers Metz. Laissant dans la capitale de la Lorraine une garnison de cent gendarmes et de cinq ou six mille hommes de pied, sous le commandement du maréchal de Saint-André, il sortit de la ville, le 16, et alla passer la nuit dans le château de Condé. Cette place et les châteaux de Frouard, de l'Avant^Garde et de Mousson étaient déjà occupés par les Français, qui, pour sauver les bienséances, n'avaient cependant pas expulsé les garnisons lorraines (2). Le lendemain, le roi entra à Pont-à-Mousson, ordonna d'en réparer les murailles et d'y faire de grands amas de vivres, et prit le chemin de Metz (3). A Jouy-aux-Arches, il rencontra le connétable de Montmorency, et un peu plus loin toute l'armée, qu'il passa en revue. Elle se composait, sans parler des troupes que l'on avait mises à Toul, à Nancy et ailleurs encore, de la Maison militaire du roi, de cinquante-deux enseignes (ou bataillons) d'infanterie française, de deux enseignes anglaises, de trois régiments de lansquenets, de quinze cents gendarmes, de deux

(1) V. Ranke, Histoire des Osmanlis et de li monarchie espa* gnole pendant les XVI^ et XVII^ siècles^ traduction française, p. 337.

(2) V. Cbevrier, Hist. de Lorr., p. 160.

(3) V. Calmet, Hist,, t. II, col. 1297-1301.

mille quatre cents chevau-légers, de quatre cents arquebusiers à cheval, et de plus de raille gentilshommes volontaires.

Une partie de cette nombreuse armée avait traversé le Barrois et la Lorraine dès les premiers jours d'avril, et s'était dirigée du côté de Metz. Cette ville avait pour évêque Robert de Lénoncourt, prélat tout dévoué au roi de France. Instruit des projets de Henri II, il trouva moyen de gagner Robert de Heu, patricien très-influent, auquel il fit épouser une de ses parentes; et tous deux réussirent ensuite à engager dans leurs intérêts Gaspard de Heu, frèie de Robert, Jacques de Gournajr, maitreéchevin, Michel de Gournay, le sieur de Raigecourt et quantité d'autres gentilshommes, qui se flattaient, sans doute, d'avoir plus de part au gouvernement sous la domination française qu'au milieu de bourgeois soupçonneux et jaloux. Arrivé àPontà-Mousson, le connétable envoya le duc d'Aumale, avec un fort détachement, attaquer le château de Gorze défendu par une bande de pillards^ qui disaient tenir le parti de l'Empereur. Ib firent bonne contenance, et le duc d'Aumale fut obligé d'établir une batterie, qui ouvrit une large bièche ; les Français donnèrent l'assaut à la place, s'en emparèrent et la démantelèrent, après avoir passé la garnison au fil de l'épée. Aussitôt que le connétable en fut instruit, il s'avança auprès de Metz ; les bourgeois eff'rayés tinient une réunion, à laquelle assistèrent les magistrats et les patriciens vendus au roi; on jura de se défendre jusqu'à la dernière extrémité, on prescrivit de prendre les mesures que l'on adoptait autrefois en cas de siège, et, lorsque les Français paruient devant la porte Saint-Thiébaut ou porte Rouge, les habitants se hâtèrent de saisir leurs armes et d'aller occuper les postes qui leur étaient assignés. Dans ce moment ^ une députation, entièrement composée d'hommes gagnés parles pensionnaires du roi, sortit de la ville et déclara au connétable qu'il y serait reçu avec une enseigne et les gens de sa maisoxi« La porte ayant été ouverte, quelques gentilshommes français s<

glissèrent près da corps de garde, s'en rendirent maîtres, et le ^connétable fit entrer dans les rues un gros corps de troupes. Les Messins s*imaginaient qu*on allait donner le signal du combat, lorsqu'on leur intima tout-à-coup Tordre dé retourner chez eux. Cette trahison fut accomplie le 9 ou le 10 avril, et, le 18 du même mois, Henri 11 fit son entrée solennelle dans la ville. Plusieurs habitants étaient persuadés que ce prince n'agissait que comme protecteur de leur liberté, et que le séjour des Français De durerait pas longtemps; ils furent bientôt détrompés; le roi nomma pour gouverneur de Metz Arthur de Cossé, parent du connétable, désarma la bourgeoisie, changea les gardiens des portes, s'empara des vivres, des munitions et de l'artillerie, cassa les magistrats dans lesquels il n'avait pas une entière confiance; et en institua de nouveaux.

Maître absolu d'une ville aussi importante, il mit son armée en mouvement vers l'Alsace, dans le but de surprendre également Strasbourg, ou il entretenait quelques intelligences; et le connétable, tout fier du succès qu'il venait d'obtenir, se vantait d'entrer dans cette cité « comme dans du beurre ». Mais les Strasbourgeois déclarèrent à Henri qu'ils ne l'accueilleraient qu'avec une escorte de quaiante gentilshommes. Une tentative faite pour se saisir d'une porte ayant échouée, il se rapprocha de Metz {!), pénétra dans le Luxembourg, enleva Rodemack et Damvillers, ordonna d'achever les belles fortifications que l'Empereur avait commencées pour faire de ce dernier lieu un des boulevards du Luxembourg, et prit possession de Verdun, où il fut n'çu avec les plus grands honneurs. Le cardinal de Lorraine, qui avait obtenu l'évêché de cette ville, réunit les bourgeois devant son palais et les exhorta vivement à changer la forme de leur gouvernement et à restituer à leur évêque l'autorité dont il

(1) V. Hist. de MetZy t. III, p. 32-36*

jouissait au moyen-àge. Le peuple était, depuis nombre d'années, mécontent de la hauteur et de la morgue des familles patriciennes, auxquelles les charges principales étaient dévolaes; il s'empressa en conséquence de se rendre au désir du cardinal, qui destitua sur le champ les anciens magistrats et en créa de nouveaux, dont les fonctions ne devaient pas durer au-delàd'on an." Henri II ne demeura que peu de jours à Verdun ; il en confia la défense à Tavannes, avec une compagnie de gendarmes et douze cents hommes d'infanterie, rentra dans le Luxembourg, prit Yvoy, Montmédy, Ghimay, ainsi que d'autres places de peu d'importance, et retourna en France sur la fin de juillet (1).

Une des raisons qui le déterminèrent à ne pas pousser plus 1 loin ses conquêtes fut la nouvelle qu'il reçut en Alsace de 1 l'accommodement que les princes protestants, ses alliés, venaient, { h son insu, de conclure avec l'Empereur, et il se douta bien dis lors qu'il allait avoir à soutenir une lutte terrible contre Charles V. Ce dernier avait, en efiFet, résolu de ne pas laisserles trois villes épiscopales entre les mains du roi de France et faisait, à la hâte, d'immenses préparatifs pour tirer vengeance de l'agression commise par Henri. Celui-ci, de son côté ne négligeait rien pour mettre Toul, Metz et Verdun en état de résister aux efforts des Impériaux. D'Esclavolles, gouverneur de Toul, en rasa les faubourgs, incendia l'église abbatiale deSaint- Mansuy, ainsi que la plus grand partie du monastère, et démolit l'abbaye de Saint-Epvre, parceque ces beaux édifices pouvaient favoriser les approches des assiégeants (2). Le commandant de Verdun ne respecta pas davantage les monuments voisins des remparts ; l'église Sainte-Croix et l'abbaye de Saint-Paul, qixi était fermée de murailles et ressemblait à une forteresse, furex^i

(1) V. Calmet, ibid., col. 1306-1308.

(2) y. Benoît, Hist. de Toul, p. 195.

détruites jusqu'aux fondements (1). Mais c'est surtout Metz qui fit, à cette époque, des pertes irréparables. Dès les premiers jours d*août, le roi avait confié le gouvernement de cette ville au duc de Guise, qui la rendit capable de soutenir un siège. Ne voulant conserver que le corps même de la place, il fut obligé de démolir les abbayes de Saint- Arnould, Saint-Clément, Saint- Martin, Saint-Éloy et Saint-Pierre-aux-Arènes ; les églises de Saint-Louis et Saint-Jean-aux-Champs , Saint-Julien, Saint- Amand, Saint-André, Saint-Laurent, Notre-Dame-aux-Martys, Saint-Urbice , Saint-Eutrope , Sainte-Elisabeth, Saint-Goëric, Saint-Genès, Saint-Privé, Saint-Ladre, Saint-Fiacre, Saint-Jean, Sainte-Catherine, Saint-Cosme et Saint-Damien ; ainsi que les faubourgs Saint-Arnould, Saint-Clément, des Allemands, Saint- Julien, Saint-Martin, Saint-Pierre-aux-Champs, Montigny, la Horgne-aux-Sablons et quantité d'autres écarts ; et dans l'intérieur même de la ville, l'abbaye de Pontifroy ou Pont-Thieffroy, le prieuré des Pucelles, les couvents de l'Observance et de Y Ave Maria, les églises paroissiales Saint-Médard et Saint-Hilaire, etc. Plusieurs des édifices sacrifiés h la sûreté de Metz étaient non moins remarquables par leur magnificence que par leur antiquité, et les arts perdirent autant que la religion.

Comme on ne savait contre quelle ville l'Empereur se proposait de diriger ses premières attaques, le connétable avait établi son camp près de Saint-Mihicl, d'où il pouvait se porter, selon les circonstances, vers Metz, Verdun ou Damvîllers. Quelque lemps après, ayant cru que Charles V marchait vers Luxembourg, il quitta son camp de Saint-Mihiel, occupa les environs de Verdun et fit travailler une partie de ses troupes aux fortifications de la ville, pendant qu'il assiégeait et prenait quelques petites places du Luxembourg. Il ne respectait guère plus le Barrois que le

W V. Calmet, Notice, t. II, col. 797 et 801.

territoire ennemi et il s'empara, gjàce à un stratagème, de Clermont-en-Argonne, où il mit une garnison française.

On eut enfin des renseignements positifs sur les mouvements de Tarmée impériale. Elle parut près de Forbach au milieu d'octobre, et, le 19 du même mois, un corps d'infanterie et de cavalerie, fort de dix-huit mille hommes, s'approcha de Metz pour reconnaitre Tétat des fortifications ; mais le duc de Guise fit une sortie si à propos, et l'artillerie incommoda tellement les Impériaux qu'ils furent contraints de se retirer. Le duc n'avait pas, du reste, assez de monde pour engager une action. La garnison ne se composait que de cinq mille hommes d'infanterie, et de sept ou huit cents cavaliers : gendarmes et chevau-légers. ' Beaucoup de seigneurs et de gentilshommes s'étaient, il est vrai, i enfermés dans la place comme volontaires, et le duc les forma en compagnies et en tira un grand parti pendant le siège. Comme les magasins de vivres étaient mal fournis, et que Metz renfermait une population plus considérable que de nos joarsje gouverneur, craignant la famine et les eiB|^rras qui pouvaient résulter de l'encombrement, força la plupart des bourgeois à se retirer en France ou en Lorraine ; il garda seulement un petit nombre d'ecclésiastiques et de religieux, et les gens de métiers dont la présence était indispensable.

Les ennemis reparurent bientôt, s'établirent dans les villages voisins de la ville, Tinvestirent complètement et ouvrirent les travaux du siège, en attendant l'Empereur, qui n'arriva que le 20 novembre. Les hostilités étaient commencées depuis plusieurs jours sur d'autres points.

Albert, margrave de Brandebourg, homme ambitieux et d'un caractère brutal, avait pris part à la ligue des princes protestants contre Charles V. Lorsque ceux-ci traitèrent avec l'Empereur, il refusa seul d'être compris dans la pacification et continua la guerre pour son propre compte ; obligé cepea— dant de battre en retraite devant des forces supérieures, ^

traversa le Rhin et se mit à dévaster les archevêchés de Trêves ci de Mayence. A l'approche de l'armée impériale, il recula encore et se jeta sur le Luxembourg, puis sur la Lorraine, où il continua ses déprédations. Le roi de France, considérant cet aventurier comme un utile auxiliaire, lui fournit ce qui lui manquait, et le margrave, de son côté, feignit d'éprouver un zèle ardent pour les intérêts du roi ; mais, comprenant que l'on ne pourrait jamais forcer l'Empereur à lui restituer ses états, il entama secrètement une négociation avec ce monarque, et tâcha d'amuser Henri II par de belles promesses jusqu'à ce que l'occasion se présentât de rendre à Charles V un service signalé. En attendant, le margrave et ses troupes vivaient en Lorraine comme en pays conquis, pilfant les monastères (1), les bourgs et les villages, dépouillant les voyageurs et se conduisant, en un mot, comme des voleurs de grand chemin. Les Français virent enfin à qui ils avaient affaire, et le connétable donna à ses lieutenants l'ordre de traiter Albert en ennemi. Celui-ci craignant de se voir ^aqué par l'armée française, fit déclarer au roi qu'il allait reprendre le chemin de l'Allemagne, mais, au lieu de se diriger vers Trêves, il s'établit dans les environs de Toul, et ses soldats y commirent des désordres intolérables^ Le duc de Nevers, que le roi avait récemment nommé gouverneur de cette ville, demanda du renfort ; et, comme le margrave ne faisait aucune démonstration menaçante, le duc profita de ce moment de repos pour attaquer Pont-à-Mousson, gardé par un détachement espagnol, qui fut forcé de capituler. Quelques jours après, Albert fit une pointe du côté de Neuchâteau, puis tourna vers Saint-Nicolas-de-Port, qu'il voulait, sans doute, abandonner à ses soldats en guise de paie. Le duc d'Aumale, à la tête de deux compagnies de gendarmerie et de cinq cents

vl) V. Calmet, ibid., t. 1, col. 677.

chevau-légers, suivait les mouvements du margrave, mais sans intention de Tassaillir. Il venait de se poster sur la hauteur de la Croix-du-Moutier, près de Lupcourt,lorsqu' Albert parut toutà-coup, et, après diverses escarmouches, un combat sanglant s'engagea entre les deux partis. Les Français, accablés par le nombre, furent complètement défaits ; deux cents gentilshommes restèrent sur le terrain ; plusieurs autres furent faits prisonniers, et le duc d'Aumale, blessé de trois coups de pistolet, fut contraint de se rendre. Le margrave, jetant enfin le masque, se déclara pour l'Empereur et se mit en marche pour le joindre. Après avoir traversé Nancy, où le prince Nicolas lui fit un bon accueil afin de ne pas Tirriter, il chassa la garnison française qui occupait Pont-à-Mousson, fut rallié près de cette ville par un corps de deux mille cavaliers que Charles envoyait à sa rencontre, et campa avec res troupes sur le mont Saint-Quentin, vis-à-vis le pont des Morts.

Le sieur de Bourdillon s'avançait, sur l'ordre du roi, avec deux compagnies de gendarmerie pour renforcer le duc d'Aumale, et s'était arrêté, d'après les recommandations de ce dernier, à Blénod-lès-Toul. Il sollicita du régent de Lorraine l'autorisation de faire inhumer, dans le cimetière de la commanderiedc Saint-Jean, les gentilshommes qui avaient péri pendant le combat de la Croix-du- Moutier, et, la permission ayant été donnée avec empressement, ils furent apportés à Nancy et enterrés, les uns dans la chapelle, les auti-es dans le cimetière. Sur un des flancs de l'abside on lisait, avant la Révolution, Tinscription suivante, consacrée à la mémoire d'un officier français :

« Épytaphe de feu Charles d'Aumale, en son vivant Seigneur « de Maney et Gidon (guidon) de la Compaignie de Monseigneur « d'Aumale, qui mourut à la rencontre dudit Seigneur et du « Marquis Albert. 1552.

« Entre ces morts Gentis-hommes Françoys « Dort et repose auprès de ceste pierre « Charles d'Aumale. passant, qui que soys, « Regarde et pense aux hazards de la guerre!

« Au combat vint pour bruit et los acquerre, t Où fort bien feit ; mais tué fust à Theure, « Tant eust de coups ! ! son coips gist en terre, « Et son esprit au Cyel print sa demeure (1). »

Le récit du mémorable siège de Metz est à peu près complètement étranger à notre ouvrage, et nous nous contenterons de dire qu'après être restée pendant deux mois devant les murs de cette ville, et avoir épuisé les ressources que l'art militaire fournissait, au XVI* siècle, pour l'attaque des places, sans avoir pu ébranler la constance de la garnison fj-ançaise et de son commandant, qui acheva d'établir sa réputation, l'armée impériale prit le parti de se retirer. Charles V se rendit à Thionville. dès le !•' janvier 1553, et le gros de ses troupes décampa le lendemain ; toutefois^ le margrave Albert et le duc d'Albe, voulant sauver l'artillerie des assiégeants, ne partirent que le 12 ou le 13. Ils opérèrent leur retraite du côté de Luxembourg (2). Un corps de soldats allemands, qui se proposait de gagner l'Alsace et la Souabe, traversa la Lorraine et y vécut à discrétion. Arrivés devant Saint-Dié, ils demandèrent qu'on leur en ouvrit

(1) V. Lionnois, Hist, de Nancy, t. I, p. 373 et 374.

(2) V. le Siège de Metz par l'Empereur Charles V, En, Van ^. i). LU, Où l'on voit comme Monsieur de Ouise et plusieurs grands Seigneurs de France, qui estaient dans ladite ville, se font comportez à la deffense de la Place; Paris, Estienne, 1553, in-4«; Metz, P. Collignon, 1665, in-4o; Ephémérides du Siège et Saillyes de Metz, par le sieur des Chagnatz, soldat en la compagnie du cappitaine Vo^uedemar; à la suite des Chroniques de la ville de Metz, p. 879-890. V. aussi, sur tous ces événements, Calmet, Hist., t. II. col. 1308-1335; Histoire de Metz, t. III, pages 06.59,

les portes, et les chanoines se montraient disposés à accueillir la requête, lorsque le sieur Reynette, commandant pour le duc à Saint-Dié et dans le château de Spitzemberg, congédia les envoyés des Impériaux, qui furent obligés de continoer leur route, non sans avoir déchargé leur colère sur les villages voisins (1).

La Lorraine, malgré sa neutralité, souffrit beaucoup du passage et du séjour des deux années. La partie de la vallée delà Moselle comprise entre Thionville et Pont-à-Mousson n'offrait plus guère que des ruines, et on apercevait de tous côtés les traces de l'incendie qui avait dévoré les nombreux villages de cette fertile contrée. Le régent présenta à ce sujet des remontrances à l'Empereur, lui rappela la promesse qu'il avait faite de respecter le territoire lorrain et réclama une indemnité. Il reçut beaucoup de belles paroles ; sa demande fut examinée dans le Conseil des Pays-Bas, puis renvoyée au Conseil provincial de Luxembourg, et l'on n'alla pas plus loin.

L'Empereur, regardant, avec raison, la levée du siège de Metz comme un des plus grands échecs qu'eût subis la puissance impériale, ne songeait qu'au moyen de rentrer en possession d'une ville aussi importante. Une occasisn favorable se présenta en 1554, et une conspiration, dans laquelle entrèrent beauconp de Messins, se forma pour livrer la cité à la garnison de Thionville ; mais le complot fut découvert, et le gouverneur, M. de Vieilleville, sortit avec une partie de ses troupes et défit celles de l'Empereur qui s'avançaient avec sécurité, car elles comptaient pénétrer dans la place sans coup férir (2).

Le roi de Fjance ne négligeait rien pour affermir sa domiasLtion dans les Trois-Évcchés. En 1553, l'évêque Robert ^ Lénoncourt avait convoqué dans la ville de Metz les États ^

(1) V. Statistique des Vosges, par MM. Lepage et Charton, t p. 451 et 452.

(2) V. Hist. de Met;:, ibid., p. 61-67.

temporel, leur avait fait prêter serment de lui obéir en toutes choses^ c'est-à-dire d'exécuter les ordres que Henri II le chargerait de leur transinetti e, et avait commencé à élever, aux frais du monarque, d'imposantes fortifications autour de Marsal. Trois années plus tard, François de Beaucaire, successeur de Robert de Lénoncourt, céda au roi toutes ses prétentions sur Metz, ses hommes, ses vassaux, ses juridictions, son droit de monnayage, etc.; les chanoines approuvèrent le transport, et les magistrats y donnèrent leur assentiment, bien malgré eux, probablement^ car ils devaient comprendre qu'entre les mains de Henri les prétentions de l'évêque deviendraient des réalités (1). L'abandon de ces droits, dont l'exercice était presque toujours contesté, coûta peu aux évoques ; mais ils conservèrent avec soin leur temporel. Bien qu'il y ait eu certaines négociations entamées dans le but de le réunir au duché de Lorraine, il demeura encore pen<lant fort longtemps la propriété des prélats, qui continuèrent à en recevoir l'investiture des Empereurs ; et nous avons la preuve que Ferdinand I", Maximilien II, Rodolphe, Mathias et Ferdinand II donnèrent cette investiture ou des sauvegardes, en 1559, 1569, 1588, 1617 et 1625, au cardinal de Lorraine, administrateur du temporel de Metz, et aux évêques Louis de Lorraine, Charles de Lorraine et Henri de Bourbon. Les choses se passèrent à peu près de même dans les diocèses de Toul et de Verdun, et, quoique ces villes fussent occupées par de» garnisons françaises, on levait des taxes au nom de l'Empire j sur le temporel des deux évêchés (2).

Le régent demeura spectateur impassible de ces changements, dont les suites furent fatales à notre pays. Nicolas n'avait, au reste , aucun moyen efficace de s'y opposer , et il attendit des circonstances plus favorables pour tenter de délivrer

(1) V. Calmet, Hist., t. III, col. 42 et 44.

(2) V. Calmet, Notice, t. II. col. 784.

la Lorraine d'un voisinage aussi gênant que celui des Français. L'Empereur, découragé par le mauvais succès du siège de Metz et de la conjuration ourdie en 155/t,se souciait peu de tourner de nouveau ses armes contre une ville qui paraissait imprenable. D'un autre côté, il voyait d'assez mauvais œil le prince Nicolas, qu'il accusait d'avoir désiré et préparé la déchéance de Christine de Danemark. Enfin, le régent, loin de se concilier la faveur de Charles V et de son fils, les irrita quelquefois par des démarches imprudentes; par exemple, en protestant, au nom de son pupille, contre la cession que l'Empereur fit à Philippe II des royaumes de Naples et de Sicile (1).

On possède peu de renseignements sur l'administration de Nicolas ; on croit toutefois qu'elle fut assez coûteuse, et cela n'étonne pas si on se rappelle que, pendant plusieurs années, on guerroya presque continuellement sur les frontières de la Lorraine, et que le régent fut obligé d'entretenir des troupes pour faire respecter le territoire des duchés, et donner la chasse aux pillards qui voulaient rançonner les laboureurs. Le besoin d'argent força le prince à réunir les États-Généraux, au mois de mars 1553, et à leur demander un don gratuit, qui pai^ait avoir été accordé sans difficulté (2). Dans leur session de 1558, ils votèrent un aide extraordinaire de six francs barrois par conduit (3), malgré le mécontentement que les entreprises du procureur-général causaient aux membres de l'Ancienne Chevalerie. Les gentilshommes présentèrent au régent < des articles et «c griefs » contre ce magistrat, et on doit supposer que Nicolas fut contraint d'abandonner quelques-unes de ses prétentions (i)

(1) V. Chevrier, Hist. de Lorr,^ p. 178.

(2) V. layette États-Gênéraux, II, n» 13.

(3) V. layette Etats-Généraux^ I, n<» 24.

(4) V. la minute des articles et griefs dans le ma. de la bibl. publ. de Nancy n» 27 B, pièce D; V. aussi pièce E.

L*aide voté dans la session de 1553 ne fut pas assez productif pour couvrir les dépenses que Ton avait faites, et, sous prétexte de marquer plus nettement les limites de la Lorraine comme souveraineté indépendante de rEmpire,en vertu de la convention de Nuremberg, le prince établit le droit d'entrée et d'issue foraine, qui était un véritable impôt douanier (1).

Pendant que Nicolas luttait de la sorte contre les difficultés de toute nature qui ne cessaient d'entraver son administration, le jeune duc Charles terminait son éducation à la cour de France et sous les yeux du roi. Il manifesta, dès son enfance, des dispositions si heureuses et montra une telle application au travail, que Henri II le citait comme un modèle à ses propres fils et ne cessait de les engager à imiter le compagnon de leurs exercices et de leurs études. Ses vertus n'étaient pas moins remarquables que ses talents, et il joignait à tant de qualités un extérieur à la fois imposant et agréable, qui en faisait un des représentants les plus distingués de cette famille da Lorraine dont la beauté était devenue proverbiale. En 1558, il était âgé de dix-sept ans, et la duchesse Christine, qui ne l'avait pas vu depuis six années, sollicita du roi la permission d'avoir une entrevue avec Charles III. Elle se rendit, dans ce but, à Péronne, avec Granvelle, évéque d'Ârras, et le duc y vint, de son côté, avec le régent et le cardinal de Lorraine. Celui-ci eut quelques conférences avec Granvelle, et ils cherchèrent à poser les bases d'une pacification que les circonstances critiques où se trouvait l'Europe rendaient plus indispensable que jamais. Les pourparlers n'eurent malheureusement pas de résultat immédiat ; la guerre continua pendant l'été de 1558, et le duc de Guise prit Thionville et pénétra dans le Luxembourg. Vers la fin de la campagne, la lassitude engagea les rois de France et d'Espagne à ouvrir des

(1) V. Mopy d'Elvange, États, Droits^ Usages en Lorraine, page 27.

négociations, et ce dernier, ayant eu occasion d'apprécier Thabileté de Christine de Danemark, la chargea de défendre les int^: lêts de la monarchie espagnole dans le congrès qui se réunit veis le milieu d'octobre. Henri désigna cinq plénipotentiaires, et Philippe II adjoignit à la princesse le duc d'Albe, Guillaume, prince d'Orange, Ruy Gomez et l'évêque d'Arras. Les coDférences, qui eurent lieu d'abord dans l'abbaye de Cercamp, puis à Gâteau -Cambrésis, aboutirent enfin à un traité que l'on signa le 3 avril 1559. Les dispositions qu'il renferme sont presque toutes étrangèi es (i notre pays, et nous mentionnerons seulement l'aiticle qui ordonnait la restitution de la ville de Stenay. Les troupes impériales l'avaient occupée en 1552 ; elle était tombée ensuite au pouvoir des Français, ainsi que les différentes places du Luxembourg, et Henri n'avait pas jugé à propos de s'en dessaisir, pensant probablement que ce qui est bon à prendre est également bon à garder (1).

On ne peut pas supposer, du reste, qu'il eût le projet de dépouiller Charles III, car il lui avait fait épouser sa seconde fille, Chude de France, dès le mois de janvier précédent. Le contrat fut signé au Louvre le 19, et la bénédiction nuptiale fut donnée à Charles et à Claude, trois jours après selon les uds{2), et le 5 février selon les autres. Il y eut des fêtes somptueuses durant huit jours, et pendant ce temps les princes de la Maison de Lorraine ét.iblis en France tinrent, dans leurs hôtels, table ouverte à tous venants (3).

La princesse leçut de son père une dot de cent raille écus d'oi au soleil, et Charles assura pour douaire à son épouse une rent^

(1) Le traité ne fit aucune mention des villes de Metz, Toul Verdun, qui restèrent au pouvoir du roi.

(2) Cette première date doit être la véritable.

(3) Ronsard composa, â cette occasion, le Chant pastoral sr les nopces de M, Charles, duc de Lorraine^ et Madame Clau fille II*' du roy ; Paris, A. Wechel, 1559, in-4«.

de trente mille livres. Christine, malgré son attachement k la

Maison d'Autriche, vit avec plaisir son fils marié à la fille du roi,

dans Tespérance que le monarque s'abstiendrait à l'avenir de

toute usurpation sur les domaines de son gendre. Elle chercha

même à profiter de la conjecture pour obtenir un règlement

définitif des difficultés élevées relativement au Barrois, et

demanda, pendant les conférences de Càteau-Cambrésis, que

Henri réprimât les entreprises de ses officiers sur les habitants

de cette province; qu'il laissât Charles jouir paisiblement

des droits souverains dans le Barrois-mouvant, ou qu'au

moins il remît la décision des points en litige à des commis-»

saires sur l'impartialité et Tindépendance desquels on put

compter (1).

Aussitôt après son mariage, Charles mena son épouse dans les Pays-Bas pour la présenter à Christine de Danemark et au roi d'Espagne, et il se préparait à visiter la Lorraine, dont il se trouvait éloigné depuis si longtemps (2), lorsqu'un événement imprévu l'engagea à prolonger son séjour en France. Henri II, blessé dans un tournois le 28 juin 1559, était mort le 9 juillet, et le duc ne voulut pas quitter immédiatement la famille royale. Au mois de septembre, il assista au sacre de François II, et ce prince le reconduisit jusqu'à Bar, où il le décora de l'Ordre de Saint-Michel (3). Après avoir passé quelques jours dans la capitale du Barrois, Charles se rendit à Nancy et refusa d'y faire une entrée solennelle, afin de ne pas pièter le serment que l'on avait exigé de ses prédécesseurs. Élevé à la cour d'un monarque

(1) V. Calmet, Hist., t. II. col. 1345-1351.

(2) Il y avait fait un court séjour immédiatement avant son mariage. C*est ce qui résulte d'un cahier déposé aux archives du <iépartement de l'Aube, et contenant la <c Despence faicte par

< Bonaventure Michault, secrétaire de Monseigneur le conte de

< Brienne , lequel fit le voyage de Paris pour assister au

< mariage de Charles III. » Nous devons la communication de cette pièce à M. Henri d'Arbois de Jubainviile, archiviste de l'Aube.

(3) V. Chevrier, Hist. de Lorr., p. 177 et 178.

absolu, il ne pouvait se résigner à reconnaître à ses sujets des privilèges qu'il jugeait incompatibles avec les prérogatives d'un souverain. L'omission d'une cérémonie que Ton regardait comme indispensable causa quelque mécontentement aux gentilshommes, mais les bourgeois et les paysans ne montrèrent pas les mêmes regrets, et Louis des Masures, conseiller et secrétaire du jeune prince, se rendit l'écho de leur satisfaction en publiant un petit poème intitulé: Chant pastoral sur le partement de France et la bienvenue en Lorraine de Monseigneur Charles, duc de Lorraine, et de Madame Claude de France, son espouse (1). La joie qu'ils éprouvaient de voir leur duc résider au milieu d'eux ne fut pas de longue durée. Au commencement de janvier 1560, il fit son entrée à Remiremont, et, les mains placées sur les chasses de saint Amé et de saint Romaric, il jura, en présence de l'abbesse Renée de Dinteville, de respecter les privilèges du chapitre; le 15 du même mois, il visita Saint-Dié, revint à Nancy, puis reprit le chemin de la France, après avoir confié le gouvej-nement à Christine de Danemark. Il donna un témoignage de sa reconnaissance au prince Nicolas, son oncle, qui avait administré la Lorraine pendant des temps bien difficiles, et dont les soins avaient atténué les maux produits parles guerres dont nous avons parlé ; non content de lui faire présent d'une somme de cent mille francs barrois, il érigea en sa considération, Chaligny « en comté princier et le plus seigneurial du « duché de Lorraine », et unit inséparablement à ce comté le bourg de Pont-Saint-Vincent, qui en est voisin (2).

(1) Saint-Nicolas-de-Port, Didier Guillemin, 1559, petit in-8«. H y en eut une seconde édition la même année, Lyon, Jean de Tournes, in-8».

(2) V. Hugo, Traité historique et critique sur Vorigine et la généalogie de la Maison de Lorraine^ page 223. Le cardinal de Lorraine donna au prince Nicolas la seigneurie de Nomen^i que TËmpereur Maximilien II érigea en marquisat le 9 juia

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