Histoire de Lorraine
Aucun des successeurs de Gérard n'avait porté le nom de Henri, mais le fils de Charles III n'en jugea pas moins à propos de se faire appeler Henri II, parce que, dans le X* siècle, notre pays avait été administré par Henri lieutenant de l'empereur Otton I*', que plusieurs historiens rangent parmi les ducs bénéficiaires. Comme nous avons déjà parlé, dans le quatrième volume, des campagnes et des mariages de Henri II, nous nous bornerons à dire un mot de son éducation. Ce prince, né à Nancy, le 8 novembre 1563, avait eu pour précepteur Cuny Alix, président de la Chambre des comptes de Lorraine. Ce savant ecclésiastique ne négligea rien pour faire du jeune prince un digne successeur du meilleur duc que la Lorraine eût encore vu ; néanmoins, il ne tarda pas à reconnaître que ses efforts ne seraient pas couronnés de succès. Son élève possédait, même à un haut degré, l.i plnj)art des qualités morales dont la réunion constitue l'homme de bien ; il lui manquait ce qui est nécessaire à un souverain. « La nature avare, dit Chevrier, avait laissé
c peu d*espoir; Henri n'avait pas d*esprit, mais les vertus de € son cœur et la bonté de son âme suppléèrent aux talents, et « la Lorraine fut aussi heureuse pendant son règne qu'elle avait « tous ses plus grands princes (1). » Tous les rouages de Tadministration avaient d'ailleurs été si bien réglés par Charles III, et il avait, en mourant, laissé à son fils de si prudents conseillers, que Ton n'eut aucune appréhension de voir le char de l'État faire route vers quelque précipice.
Près de deux années s'écoulèrent entre les funérailles de Charles et le jour où Henri fit son entrée solennelle dans la ville de Nancy. On ne sait pas quelles furent les causes d'un pareil retard, mais on ne s'éloignerait peut-être pas beaucoup de la vérité en supposant que le duc voulait ajourner, autant que possible, une cérémonie dont le résultat devait être de limiter le pouvoir dont il jouissait. Quoi qu'il en soit, le prince fut contraint de tenir la même conduite que ses prédécesseurs, et, le 20 avril 1610, il entra dans la capitale, avec la pompe accoutumée et jura de respecter les libertés et les privilèges des trois Ordres (2).
Quand il se fut acquitté de son devoir, il se retira pendant un certain temps dans le château de Condé, qu'il préférait aux autres résidences ducales. Il se plut à embellir cette demeure, près de laquelle se trouvait un clos de vigne justc-
(1) V. Htst. de Lorraine, t. IV, p. 259 et 260.
(2) V. L'ordre tenv av marcher , parmy la ville de Nancy capi^ taie de la Lorraine, à Centrée en icelle dv Sérênissime Prince Henri IL dv nom, par la grâce de Diev 64' Dvc de Lorraine, Et 3i* Marchis. .. le œx apvril iôlO pour son DvM de Lorraine ; 12 planches in f® obi.; et Comme son Altesse de Lorraine Monsei^ gneur le Duc Henry second du nom va à VEglise, y conuoyé tant par les Euesques et les Princes de son sang, que par les Comtes, Barons, Seigneurs et Qentilz -hommes. Ministres et Officiers de son Estât et Maison esians en Cour, et tous ici sans tenir rang; 4 planches de même format. Ces deux suites, dues également à Claude de la Raelle, se trouvent ordinairement avec la Pompe Funèbre»
ment renommé. Il professait une estime particulière pour le vin que Ton y récoltait, et il en envoyait des barils aux souverains étrangers , comme une des plus rares productions de la Lorraine (1).
Ami de la paix et du repos, il avait peu de goût pour le séjour de sa capitale, et il paraît avoir formé le projet, que son arrièrepetit-fils devait réaliser un siècle plus tard, d'abandonner Nancy pour Lunéville. Du moins est-il sûr que de 1613 à 1624 on dépensa, pour constiuire un château dans cette dernière ville, cent quatre-vingt mille francs barrois, c'est à dire plus d'un million de notre monnaie (2). Henri ne négligea pas cependant le palais de Nancy, dans lequel il ne pouvait se dispenser de résider de temps en temps. Bellange y exécuta de nouvelles peintures; en 1611, on y plaça « un orloge de la sorte et façon « de celui qui est au temple de Strasbourg (3); en 1616, on fit marché avec le sculpteur Siméon Drouin pour, moyennant la somme de deux millle trois cents francs barrois, « tailler, c mettre et poser au jardin derrière l'hostel quatorze statues de € pierre, ayant chacune sept pieds et demi de hauteur, avec € leurs niches et pieds d'estalz convenables »; et bientôt la terrasse du parterre fut ornée de ces magnifiques statues, qui, suivant le goût du temps ^ représentaient les principales divinités du paganisme; en 1619, le duc fit lambrisser une bibliothèque c qu'il avoit commandée lui estre accommodée en son
(1) V. Calmet, Notice, t. I. col. 272.
(2) Ce château construit en arrière de l'ancien château ducal, se composoit d*un vaste corps de logis, flanqué de deux pavillons, avec des ailes en retour, terminées elles-mêmes par des pavillons moins importants. Il en existe un plaa au Trésor des chartes, layette Lunéville, II, n<» 52. Si Ton veut avoir des détails sur la construction de ce château, il faut consulter, dans le même dépôt, le registre des recettes et dépenses tenu par Jean Boncquenomme, châtelain et receveur de Lunéville.
(3) La cathédrale de Strasbourg alors convertie en temple luthérien.
c bastiment neuf du chasteau » ; enfin, de 1609 à 162^, les travaux du palais absorbèrent plus de soixante mille francs barrois (1).
Sous le règne de Henri II, on mit la dernière main aux remparts de Nancy, que Charles III avait laissés imparfaits. Après la mort de Nicolas Marchai, entrepreneur des fortifications de la ville neuve, on procéda, dans le cours des années 1618 et 1619, en présence de Jean-Baptiste THoste, c mathématicien et ingéc nieur de guerre de Son Altesse », à la visite des ouvrages terminés. Les experts les estimèrent un million trois cent quatrevingt-quatre mille trois cent quarante-neuf francs huit gros et huit deniers barrois, et déclarèrent que, pour compléter les travaux, il était nécessaire de dépenser encore : à la ville neuve, quatre cent quatre-vingt-sept mille cent cinquante-un francs, et à la ville vieille cinq cent soixante-cinq mille quatre cent quatre-vingt-onze francs six gros. Les ouvrages, un moment intenompus par la mort de Tentrepreneur, furent repris avec ardeur aussitôt après Texpertise, et complètement achevés pour Tannée 1623 (2).
Non content de porter à leur perfection des fortifications qui faisaient de Nancy une des meilleures places de TEurope, le duc forma plusieurs projets pour la décoration de sa capitale. Un ces projets consistait à élever devant Thôtel de ville ou la maison de l'auditoire, comme on disait alors, une statue équestre de Charles III, dont la hauteur devait être d'environ vingt-deux pieds. A cet efiet, le Conseil de ville conclut avec David et Antoine de Chaligny, statuaires et fondeurs à Nancy, un marché par lequel c les deux frères et leurs femmes promettoient et « s'engageoient de faire à leurs frais, parfaite en tous points et c pesée pour la feste de saint Jean-Baptiste de Tan 1625, la
(1) V, Le palais ducal de Nancy ^ par M. H. Lepage, dans le Bulletin de la Société d'Archéologie lorraine, t. III, p. 93-99.
(2) V. Lionaois, Histoire de Nancy ^ t. I, p. 454-462.
c statue de bronze représentant l'effigie de Charles III, armé de « tontes pièces, tenant en main un baston semé d'alérions, de « croix de Jérusalem et de Lorraine, posée sur un cheval de c bronze de neuf pieds de haut, non comprise l'encolure ; à c laquelle hauteur seroit le corps dudit cheval proportionné en « toutes ses parties, comme aussy ladite statue en toute les c siennes, et de rendre ledit cheval aussi bien fait que celui qui c porte la statue de Cosme I*', grand-duc de Toscane, en la c place de Florence, à dire d'experts statuaires >. Le Conseil se chargeait de payer aux deux artistes une somme de quinze mille francs barrois et de fournir le bronze nécessaire, que Ton aurait pris sur les dix-huit milles livres de ce métal dont le duc a^ait fait présent à la ville. Cette magnifique statue aurait eu pour piédestal un massif long de vingt pieds, sur douze de largeur et dix de hauteur, orné de six statues en marbre blanc, figurant la justice,la prévoyance la clémence et la charité du feu prince, l'abondance que la sagesse de son administration avait entretenue dans notre pays, et les arts qu'il avait toujours favorisés. Les armes de Charles III, son chiffre, des croix de Lorraine et des croix de Jérusalem, le tout en bronze, devaient décorer les faces du piédestal , qu'aurait surmonté un attique avec l'écusson de la ville soutenu par deux génies. Sur les quatre côtés, des dauphins de bronze auraieni fait jaillir des jets d'eau, retombant dans des coquilles de marbre, et ensuite dans un immense bassin octogone entouré d'une balustrade.
David de Chaligny se mit immédiatement à l'œuvre et exécuta le modèle de la statue et le cheval; mais la mort de cet artiste et les événements que nous rapporterons dans le livre huitième ne permirent pas de réaliser le projet conçu par Henri II et par le Conseil de ville (1).
Ce prince ordonna encore d'autres travaux pour l'embellisse-
(1) V. Lionnois, Eist. de -Yancy, t. III, p. 116-122.
ment et Tavantage de plusieurs villes de ses États. Le baron d'Ancerville, son favori, lui répétait souvent que Tamour du beau fait la grandeur d*un souverain, et le duc s*était assez facilement prêté à cette idée, quoiqu'il n'eût pas naturellement beaucoup de goût pour les arts ni pour la littérature (1). Au nombre des ouvrages utiles qu'il fit exécuter, nous devons mentionner ici le rétablissement de la piscine de Bains, qui était abandonnée depuis longtemps, malgré la vertu de ses eaux thermales (2).
Les constructions et les restaurations que Henri commanda pendant les premières années de son règne coûtèrent des sommes énormes, et, bien que Charles lll eût laissé les finances de la Lorraine dans un état satisfaisant, les prodigalités de son fils l'obligèrent bientôt à recourir à des expédients et à demander des aides extraordinaires. Il sentait cependant les avantages de l'économie, et plus d'une fois il essaya de modérer ses dépenses; mais la facilité de son caractère rendit inutiles les plus belles résolutions, et il fit dire de lui que jamais prince ne donna plus et moins à propos (3). Les États murmurèrent contre le duc et lui firent des remontrances sur ses dépenses excessives ; néanmoins, ils votèrent ordinairement les aides qu'il sollicitait, afin de ne pas contrister un prince qui avait inspiré à tous ses sujets une affection véritable. Le 10 décembre lOU, ils accordèrent pour six années, qui devaient commencer le 1*' mars 1615, un aide de huit gros par mois sur chaque conduit des villes et bourgs, et de six gros huit deniers sur les conduits des villages ; quatre deniers par franc sur les marchandises débitées dans les deux duchés, et le quinzième pot des vins et bières
(1) V, Chevrier, Hist. de Lorr., p. 276.
(2) V. Antiquité des eaux minérales de Vichy ^ Plombières f Bains et Niederbronn, par M. Beaulieu, p. 159.
(8) V. Chevrier, ibid., p. 275 et 276.
vendus en détail ; à condition que Targcnt provenant de ces levées serait employé à l'acquisition du marquisat de Nomeny, à Tentretien des garnisons, à T achèvement des fortifications de Nancy et d'autres villes, et aux frais nécessaires à « la défense c et tuition du pays » (1). L'aide fut insuffisant, et, n'osant pas proposer aux États d'établir de nouveaux impôts, dans la crainte d'éprouver un échec, le duc essaya de tourner la difficulté et invita, en septembre et en décembre 1615, les membres du tribunal des Assises à autoriser la levée d'un aide supplémentaire destiné au paiement des garnisons et à l'acquittement de diverses dépenses (2). Les Assises n'accordèrent rien, en alléguant, sans doute, qne les États ne manqueraient pas de désapprouver cet octroi. Ceux-ci furent toutefois moins intraitables. Au mois de décembre 1619, ils concédèrent au prince une partie de ce qu'il désirait (3), et lui firent demander les lettres de non-préjudice que ses prédécesseurs et lui-même avaient coutume de délivrer en pareille circonstance. Henri, qui se lassait probablement d'être contraint de recourir si fréquemment à la douteuse générosité des trois Ordres, refusa de signer le modèle que lui présentaient les députés des États: M. de Lénoncourt^ primat; M. de Bonrbonne, abbé de la Chalade ; le Rhingrave, et M. de Vannes. Les députés firent leur rapport aux États, qui leur adjoignirent MM. de Stainville, doyen de la Primatiale, de Domniartin et de Nubécourt, et les chargèrent de se rendre au palais et d'insister pour que le duc signât des lettres conformes à celles du 21 mai 1588 et du 2& mars 1599. Henri n'y consentit pas, offrit d'en donner d'analogues à celles que son père avait délivrées en 1563 et en 1602, et enjoignit aux députés de dire à l'assemblée « qu'il ne vouloit estre comme le duc de , ni
(1) y. le Recueil de François de Neufchdteau, p. 183-138.
(2) V. Layette ÈtaU-Oénèraum, Additions, n» 21.
(3) V. même layette n* 22.
c comme le roy de Bohême (1), et qu'il ne vouloit pas estre c sujet à ses Estais b. L'assemblée, irritée de ce nouveau refus, envoya une troisième députation au prince, qui, fatigué ou effrayé, finit par apposer sa signature^ en déclarant c qu'il € contribueroit de tout ce qu'il pourroit pour le bien, repos et € contentement de l'Estat, et qu'il vouloit vivre et mourir pour c la patrie » (2). Rassurés par cette protestation, les trois Ordres montrèrent plus de condescendance les années suivantes. Au mois de juin 1621, ils votèrent un aide assez considérable, afin qu'il fût loisible au duc de retirer quelques domaines qu'il avait été forcé d'engager, et de tenir sur pied un plus grand nombre de soldats, à cause des troubles qui agitaient les pays voisins (3). En 1622, les États furent réunis au mois d'avril et décidèrent que, du l" juin suivant jusqu'au 28 février 1628, on lèverait, chaque mois, dix gros dix deniers par conduit dans les villes et bourgs, et huit gros dix deniers dans les villages, le fort portant le faible ; que l'on percevrait six deniers par franc sur les ventes de marchandises, ainsi que le dixième pot sur les vins et bières; et que de plus, en 1622 et en 1623, on prendrait deux francs sur chaque paire de resal, et en 1622 six gros sur chaque jour de vigne (/i).
Si radministration financière de Heni II a fourni le sujet de justes critiques, on n'en peut pas dire autant de ses mesures législatives; et, fidèle à l'esprit qui n'avait cessé d'animer Charles III, il publia plusieurs règlements, lesquels obtinrent l'approbation générale. Le 2 avril 1619, il promulgua une
(1) On sait que les Etats de Bohême Tenaient de prononcer la déposition de leur roi Ferdinand.
(2) V. Mo?y d'Elvange, Fragments historiques sur les États^ Généra\ix^ p. 28.
(3) V. même layette, n» 23.
(4^ Ces deux derniers impôts n'atteigaaieot que les roturiers francs et non-francs. V. le Hecueil de François de Neufchâteau^ p. 187-189.
ordonnance établissant, dans chacune des recettes et prévôtés où il y avait sceau particulier, un tabellion garde-notes. Jusqu'alors les notaires et tabellions avaient conservé les minutes des actes passés devant eux ; mais, comme ces officiers n'étaient pas soumis à une législation bien sévère, il arrivait souvent que les minutes des contrats disparaissaient par fraude ou par négligence, et les parties intéressées étaient obligées de se livrer à de coûteuses recherches pour découvrir les pièces dont elles avaient besoin. On remédia à ce désordre en enjoignant aux notaires d'inscrire immédiatement les actes
sur des « registres séparez et distinctifs , selon la diver-
c site des sceaux sous lesquelles ilz dévoient estre scellez » ; et à leurs veuves et héritiers de déposer lesdits registres entre les mains des tabellions gardes-notes, qui dressaient procèsverbal de la remise, en présence des receveurs et contrôleurs ducaux (1).
Le 23 mars 1616, Henri signa un règlement qui prohibait la mendicité (2). Au mois de février de Tannée précédente, il avait renouvelé les édits de ses prédécesseurs contre les duels et disposé que les coupables seraient, s'ils étaient gentilshommes, enfermés pendant six mois dans le donjon de Châtel-sur- Moselle, et s'ils étaient roturiers, frappés d'une peine arbitraire pour la première fois, et condamnés à mort en cas de récidive (3).
Ces sages mesures, et d'autres encore que nous nous abstiendrons de rapporter, achevèrent de concilier à Henri II l'affection des Lorrains. Il se rencontra cependant au milieu d'une nation si fidèle à ses princes un homme qui voulut attenter à la
(1) V. Tordonnance, dans le Rec. de François d& Neufchâtêau, p. 164-167.
(2) V. ce règlement, dans le Rectêeil de ChâUaufort^ t. II, fr299ro.
(3) V. cet édit, dans le Recueil de François de Neufchdteau^ p. 138 et 189; V. aussi Rogéville, Dic<. def Orci(mn.,t. I,p. 484.
vie du souverain. Charles III avait entretenu comme fourrier un nommé Clément Hussenot, natif des environs de Vaudémont. Il paraît que cet homme ne remplissait pas bien son devoir, et le comte de Tornielle, grand-maitre de Thôtel, le congédia, après avoir pris les ordres de Henri. Hussenot jura de se venger, fit fabriquer un poignard à Marsal, où la cour séjournait alors, et attendit un moment favorable pour frapper le duc et M. de Tornielle. Il fut arrêté^ convaincu et exécuté à Nancy, sur la place de la ville neuve, le 17 juillet 1609. oc Sa tète fut mise en évidence et clouée à un « poteau, avec le poignard ; et le
c corps estant coupé en quartiers, furent iceux exposez sur les « quatre hauts grands chemins, devant les portes de Nancy ». Le lendemain, il y eut une procession générale pour remercier Dieu d'avoir préservé le duc du péril qu'il avait couru ; le soir on alluma un feu de joie sur la Carrière, c et la bourgeoisie s'y € trouva en armes, tirant leurs arquebuses l'espace de deux « heures » (1).
Henri II vivait en aussi bonne intelligence avec les puissances étrangères qu'avec ses propres sujets. Après la mort do Catherine de Bourbon, il s'était complètement réconcilié avec le Souverain-Pontife, et il ne cessa, pendant le cours de son règne, d'entretenir avec Rome les rappoits les plus intimes. Il eut successivement pour représentants auprès des papes Paul V, Grégoire XV et Urbain VIII, Nicolas Viardin, écolàtre de la Primatiale, prieur commendataire de Belval (2), et Didier Virion, conseiller d'État (3).
Malgré son mariage avec Marguerite de Gonzague, et peut-
(1) V. Mémoires de Balthasar Guillermé, ms. de la bibl. publique de Nancy, n» 22; V. aussi, aux archives de la Meurthe, le compte 8« de Ph. Fournier, cellérier de Nancy.
(S) Y. Calmet, Bibl. lorr., col. 1007 et 1008.
(3) Il traduisit de l'espagnol « Vhomme d'Estat et chrestien du fr. Jean Marquez » ; Nancy, Jacob Garnich, 1621, deux volumes m-folio.
être même à cause de cette anion, il continuait à vivre en parfait accord avec Henri IV. Voyant que le duc n'ayait pas de fils et n'ignorant pas que, d'après notre droit public, les femmes pouvaient porter la couronne, le roi conçut le dessein de réunir la Lorraine à la France en faisant épouser au dauphin la princesse Nicole, fille unique de Henri. On ne sait pas trop si la proposition était agréable à celui-ci, et moins encore si elle plaisait à nos ancêtres ; mais^ comme le dauphin n*était âgé que huit ou neuf ans, et que la princesse n*avait que dix-huit ou vingt mois, ce mariage était destiné à demeurer pendant longtemps à l'état (le projet. M. de Bassompierre vint à Nancy communiquer la demande du roi. Le duc éprouva le plus grand embarras ; son frère, François de Vaudémont, qui avait des fils et espérait voir la Lorraine devenir plus tard leur propriété, se prononça vivement contre la proposition de Henri IV, et représenta, d'une manière peu respectueuse, que cette union allait faire passer les deux duchés dans une maison étrangère, qu'elle ne manquerait pas d'indisposer les Lorrains et qu'elle causerait peut-être nne guerre civile ; néanmoins, le Conseil d'État fut d'un avis opposé, et le sieur Bouvet, président de la Chambre des comptes, après avoir raconté l'apologue du médecin qui avait promis à un calife de faire parler un âne au bout de dix ans, dit que l'on ne courait aucun danger en donnant au roi une réponse favorable, et que la princesse et le dauphin ne pouvant songer à contracter le mariage avant plusieurs années, il surviendrait, avant ce moment, un obstacle qui dispenserait le duc tenir sa parole. Les observations du président Bouvet décidèrent Henri. On accepta l'offre du monarque, qui, après le retour de Bassompierre, envoya à Nancy le sieur Bullion pour débattre les conditions du futur mariage. Les choses en étaient là, lorsqu'on apprit que Henri IV avait été assassiné le ik mai 1610 (1).
(1) Y. Mémoires de Bassompierre, t. I, p. 152-156 et 161-172; Calmet, Hist., t. III, col. 172 et 173.
La mort de ce prince ne fit pas abandonner sur le champ un projet auquel il avait attaché beaucoup d'importance, et la duchesse de Lorraine s*étant rendue à Fontainebleau, en 1611, pour visiter la reine, qui était sa tante, on assure qu*il fut de nouveau question de Tunion de Nicole et du dauphin, bien qu*on négociât un mariage entre le dernier et la fille de Philippe III roi d'Espagne. Henri II n'accompagna pas la duchesse dans cette circonstance,quoiqu*iI eût l'habitude de faire tous les ans le voyage de Paris. Il possédait dans cette ville une demeure somptueuse, que l'on appelait l'hôtel de Lorraine, et il profitait de ses fréquents séjours dans la capitale de la France pour cultiver l'amitié des hommes les plus influents, auxquels il payait même des pensions considérables (1).
De telles précautions lui furent bien utiles en 1617, 1618 et 1619 lorsque la France fut en proie à la guerre civile. Henri, craignant que les frontières de ses États ne fussent pas respectées, envoya à ses vassaux, dès le mois d'avril 1617, l'ordre de se tenir prêts à marcher au premier mandement (2). La reinemère fut reléguée à Blois peu de jours après, et, sur la fin de Tannée suivante, un florentin nommé Rucélaï parvint à former, en faveur de cette princesse, une conjuration dont le principal acteur fut le vieux duc d'Épernon, gouverneur des Trois-Évêchés. Ruccelaï, ayant fait sonder les intentions de celui-ci, vint à Pont-à-Mousson pour y attendre une réponse définitive, qui fut favorable ; et on sait que le duc quitta Metz, le 22 janvier, avec une bonne escoi*te,pour gagner son gouvernement de Saintonge, d'Angoumois et de Limousin, après avoir confié la défense de cette ville, au marquis de la Valette, un de ses fils. Le duc de
SHist. manuscrite de Henri II par le P. Vincent citée par let, ibid., coL 185.
(S) On trouve au Trésor des chartes, layette États-Généraux, II n» 56, dix copies de ce mandement qui ne furent pas distribuées.
Lujnes, qai jouissait en France d'an pouvoir presque absolu, apprit que Buccelaï avait séjourné en Lorraine, et, comme Henri II était neveu par alliance de la reine disgraciée, et qu'on devait le supposer favorable à la pi incesse, on en conclut qu'il ne manquerait pas de se déclarer pour elle ; les partisans de la reine faisaient d'ailleurs courir ce bruit pour augmenter les craintes du favori ; en6n. De Luynes sut que le duc d'Épernon avait passé quelques jours à Nancy en 1618, qu'il avait des rapports fréquents avec la cour de Lorraine, et que Henri montrait, en toute occasion, les plus grands égards pour le gouverneur des Trois-Évéchés (1). Afin de prévenir le danger, le duc de Luynes chargea le sieur de Blainville de se rendre à Nancy, comme ambassadeur extraordinaire, pour demander à Henri : l"" de mettre ses troupes à la disposition du roi, et 2* d'empêcher les Lorrains de prendre parti en faveur de la reine. Le duc refusa poliment de prêter ses soldats, et promit de garder la neutralité la plus absolue. Sa loyauté inspirait une telle confiance que l'on n'exigea pas d'autre garantie, et des présents habilement distribués achevèrent d'éloigner le péril (2). Le roi ne témoigna aucun ressentiment à Henri et lui proposa même, quelque temps après, un échange avantageux ; il lui offrait la ville de Vaucouleurs et ses dépendances, qui formaient une enclave entre la Lorraine et Barrois, à condition qu'on céderait à la France la prévôté de Conflans en-Bassigny, petit territoire perdu au milieu de la Franche-Comté. Mais le duc réfléchit qu'en abandonnant cette prévôté à Louis et en lui permettant d'introduire des troupes dans les États du roi d'Espagne,
(1) Il fit même empoiBonner, en 1614, Thomasse femme dn typographe nancéien Biaise Andréa, pour avoir imprimé un libel dirigé contre le duc d'Epernon, et un nommé Jocguet de Metz, soupçonné d'être l'auteur de cet écrit satirique. V. le compte 13» de Ph. Fournier, cellérier de Nancy.
(2) Mémoires manuscrita de Hennequin cités par Calmet, ibid., cjl. 175.
il mécontenterait un monarque dont la protection loi était bien utile, et il fit entendre au duc de Luynes que sa proposition ne pouvait être accueillie (1).
Les troubles de la France n'étaient pas encore apaisés, lorsque Henri fut obligé de tourner son attention du côté de l'Allemagne (2). Les progrès du Catholicisme pendant les dernières années du XVI* siècle et les premières du XVII' avaient alarmé les Protestants ; ils crurent le voir sur le point de ressaissir son ancienne puissance, et, décidés à tout risquer pour y mettre obstacle, ils se préparèrent à la lutte. En 1618, les hérétiques de Bohême, guidés par le comte de la Tour et d'autres seigneurs, résolurent de détrôner leur roi Ferdinand. Encouragés par les princes protestants, qui avaient, en 1610, formé une ligue appelée l'Union de Hall, les chefs des rebelles entrèrent dans le château de Prague, précipitèrent par les fenêtres les conseillers d'État de Slabata et de Martinitz et le secrétaire Fabricius, s'emparèrent du gouvernement, levèrent des soldats et chassèrent les Royalistes et les Jésuites. L'Empereur Mathias essaya d'apaiser la sédition par les voies de la douceur ; mais les membres de l'Union de Hall rendirent inutiles les efforts de ce prince et envoyèrent au secours des Bohémiens un corps de troupes, sous les ordres du comte de Mansfeld. L'année suivante. Ferdinand monta sur le trône impérial, au moment même où les révoltés choisissaient pour roi l'électeur-palatin Frédéric V, et où le comte de la Tour envahissait l'Autriche et la Moravie.
(1) V. Calmet, Notice, t. Il, col. 725.
(2) Il 8*était empressé d'envoyer en Allemagne, après la mort de Charles IIL un des meilleurs diplomates que la Lorraine possédât alors : Elisée d*Haraacourt, dont le journal autographe fait partie de la coUeclioa de M. Justin Lamoureux. On voit, en parcourant cet écrit, que le but principal de la mission confiée au sieur d*Haraucourt était d'obtenir la confirmation du traité de Nuremberg, au sujet duquel on élevait des difficultés de diverse nature.
Les Catholiques avaient, de leur côté, resserré les liens qui les unissaient et signé une confédération, dont le duc de Bavière, Maximilien, gendre de Charles III, fut à la fois Tàme et le général. Quand elle vit les Protestants commencer les hostilités, elle décida une prise d*armes et demanda des subsides et des renforts aux princes qui faisaient profession de la religion catholique. Il 7 a tout lieu de croire qu*elle offrit un commandement au duc de Lorraine ; mais ce prince, ami du repos, préféra demeurer spectateur d*une lutte dans laquelle il n*était pas directement intéressé. Dès le 22 mars 1619, il avait défendu à ses sujets de s* engager « pour aller es guerre, sans sa permis- € sion » (1); la prohibition fut renouvelée le 28 mai 1623, et en même temps le duc interdit de faire aucune levée de soldats, avant d'avoir obtenu son agrément (2). Il ne s'opposa pas^ du reste, à ce que son frère, François, comte de Vaudémont, acceptât le titre de chef de la Ligue catholique sur la rive gauche du Rhin (an. 1620), et il l'autorisa à prendre les mesures qu'il jugerait nécessaires. Le comte rassembla aussitôt huit mille hommes d'infanterie et quinze cents cavaliers, lorrains et étrangers, et couvrit avec cette petite armée nos frontières de Test, qui étaient menacées par les Protestants. Il avait d'abord établi son quartier-général dans le comté de Salm, d'où il observait les principaux dé61és des Vosges ; il descendit ensuite dans la vallée de la Sarre et fut rejoint, à Bouquenom, par son fils aîné, Charles, qui venait de quitter la cour de Louis XIII, au service duquel il était entré avec deux compagnies de cavalerie lorraine (3).
Les conférences que l'on tint à Ulm, dans le but de rapprocher les deux partis, n'ayant pas rétabli la paix, le comte de Vaudémont et son fils traversèrent l'Alsace, franchirent le Rhin
(1) V. le Rec. de Fr. de A'., p. 163 et 164.
(2) V. jbid., p. 204-206.
(3) V. Chevrier, Hisi. de Lorr.^ t. V, p. 4 et 6.
à Brisach et opérèrent leur jonction avec le duc de Bavière, qui assemblait Tarmée de la Ligue catholique et se préparait à attaquer les Bohémiens. Il engagea François à retourner en Lorraine avec son infanterie, mais il garda près de lui le prince Charles et les trois régiments de cavalerie qu*il avait amenés. Après avoir soumis la Haute-Autriche, qui avait pris part à la révolte, Maximilien pénétra dans la Bohème et vint, le 8 novembre 1620, assaillir les troupes de Télecteur-palatin retranchées sur la montagne Blanche, auprès de Prague. Elles furent entièrement défaites, après un combat d* assez courte durée, dans lequel le prince Charles se fit remarquer par son ardeur guerrière et par le sang-froid qu*il montra au milieu du danger (1).
En 1621, Spinola, général de l'armée espagnole des Pays-Bas, acheva la conquête du Palatinat et força V Union de Hall à se dissoudre ; néamoins, la Lorraine ne fut pas encore à Tabri de tout péril, parce que le comte de Mansfeld, avec les débris de l'armée battue à Prague, parvint à gagner l'Alsace, où il continua la guerre (2). Henri s'occupa sur le champ à mettre la Lorraine en mesure de résister; il plaça de bonnes garnisons à Nancy et dans plusieurs autres villes, notamment à Marsal,dont il faisait augmenter les fortifications (3); et, le 11 décembre, il enjoignit aux gentilshommes de lui prêter chacun une somme de deux cents francs barrois, remboursable en trois termes égauxàlafin des années 1622,1623 et 162/i (il). En 1622,1e comte de Mansfeld et le duc Christian de Brunswick, qui l'avait
(1) V. Calmet, Eist., t. III, col. 197.
(2) V. La grande et mémorable dêfaicte de trois mille six cens Reistres et Lansquenets ; Et leur entreprise descouverte Par les Duc de Bavière et Marquis de Spinola^ ensemble Les furieuses rencontres et desroute faite des Trouppes du Comte de Mansfeld ^ et autres Protestans, sur les frontières du Duc de Lorraine ; Les nom^ des Villes et places qui ont esté prises et celles qui ont esté brusléés, Paris, Isaac Mesnier, 1621, petit in-S*».
(3) V. Calmet. Notice, t. I, col. 748.
(4) V. le Rec. de Fr. de N., p. 183 et 184.
rejoint, demandèrent à Henri la permission de traverser la Lorraine pour se rendre dans les Pays-Pas. L'autorisation ne leur fat pas accordée ; toutefois, comme le duc n'avait pas des forces suffisantes pour arrêter une armée aussi considérable, elle passa dans notre pays, sans être sérieusement inquiétée, et les soldats commirent d'affreux ravages dans les campagnes. Arrivés dans les Pays-Bas, les Protestants rencontrèrent l'armée espagnole, commandée par Gonzague de Cordoue. Ce général, après les avoir observés pendant quelque temps, leur livra bataille près de Fleurus et leur fit essuyer une défaite ; mais il ne put empêcher le comte de Mansfeld de gagner la Hollande, avec vingt mille hommes. Le reste de l'armée protestante se dispersa, et beaucoup de fugitifs se répandirent dans le Luxembourg, le Barrois et la Lorraine, où ils furent poursuivis et exterminés par les paysans (1).
Si Ton ne tient pas compte des hostilités qui durèrent bien peu de temps, notre patrie goûta la paix la plus profonde pendant le règne de Henri II, et celui-ci en profita pour compléter la destruction de l'hérésie et mettre la dernière main aux réformes intérieures commencées, avec tant de succès, du vivant de son père. Le 12 février 1617, il publia une ordonnance enjoignant aux Protestants de toutes sectes de sortir de la Lorraine et du Barrois avant le jour de Pâques, de vendre leurs meubles avant la Saint-Jean et d'aliéner leurs immeubles dans l'année (2). Les dispositions de l'ordonnance furent appliquées, sur-lechamp, à plusieurs religionnaires qui s'étaient fixés dans le val de Liepvre et dans la partie lorraine de Sainte-Marie-aux-Mines, où ils avaient perverti quelques Catholiques. Mais, afin d'épargner à ces hérétiques une expulsion qui pouvait leur être préjudiciable, le duc et l'évêque de Tripoli, sufTragant de
(1) V. Calmet, Hist., ibid., col. 177.
(2) V. Rogéville, Dict. des Ordonn., 1. 1, p. 573.
Strasbourg, invitèrent le recteur des Jésuites de Schelestadt à envoyer des missionnaires dans le val de Liepvre et à Sainte- Marie, pour tâcher de convertir les individus dont nous parlons (1). On prit aussi les mêmes mesures dans le comté de Bitche, où le Luthéranisme s'était glissé depuis quarante ans. Les villages qui avaient conservé Tancien culte étaient dans rétat le plus misérable; les curés, à Texception de deux, avaient des concubines et des enfants, ^t leurs paroissiens ne se distinguaient plus des hérétiques que par un petit nombre de cérémonies. Le suffragant de Metz, Nicolas Coëffet^au, évéque de Dardanie, se rendit à Bitche, avec deux Jésuites de Pont-à- Mousson, régularisa T usage des sacrements, chassa les prêtres concubinaires et installa dans chaque village des maîtres d* école et des sages-femmes catholiques (2).
On s'occupa également de restaurer la religion dans le comté de Salm. Le prince François, qui avait épousé, en 1597, l'héritière du comté, n'avait cessé de travailler à cette affaire, mais sans beaucoup de profit, et la situation n'était guère meilleure que dans les environs de Bitche. L'abbé de Haute-Seille, nommé par le pape visiteur apostolique, appela uu Jésuite pour l'aider et parvint à obtenir la restitution des églises et des revenus envahis par les Protestants (3). Le rhingrave Philippe-Othon, qui avait embrassé le Catholicisme, unit ses efforts à ceux du comte de Vaudémont (&) ; nénamoins, la gloire de préparer la ruine de l'hérésie dans le comté et la principauté de Salm était réservée à Pierre Fourier, dont nous avons déjà rencontré
(1) V. le Zodiaqve sacré dv grand soleil d^Avstrasie^ par le P. Sauvage, p. 210 et 211.
(2) V. Abram, Hist. univ. mussipontanœ.
(3) V. idem, ibid.
(4) Il reçut de Tempereur Ferdinand II l'ordre (28 novembre 1624) de proscrire l'hérésie dans sa principauté. V. Calmet, Hist» de r abbaye de Senones^ ch. 40, n^ 17.
le nom dans le volume précédent, et qni avait eu précédemment Toccasion d'exercer son zèle dans le village de Mattaincourt. Ce village, ou, pour mieux dire, ce bourg était fort riche, à cause du commerce étendu que faisaient ses habitants; mais les voyages auxquels le négoce les obligeait, et les relations qu'ils entretenaient avec plusieurs pays gagnés à Thérésie, avaient introduit au milieu d'eux Tindifférence en matière religieuse et même l'athéisme. « En ces malheureux temps, dit l'ancien bio- € graphe du P. Fourier^ la messe ne s'entendoit qu'aux plus « grandes fêtes de l'année ; à peine se confessoit-on à Pasques ; « les fêtes étoient prophanées ; les autels dépouillés et l'église « déserte ; tandis que les cabarets et les tavernes regorgeoient « tous les jours ; ce qui étoit tellement connu dans tout le voic sinage, que vulgairement on appelloit Mattaincourt la petite c Genève (1). » En assez peu de temps, Fourier rétablit dans sa paroisse l'empire de la religion et des mœurs, et ramena au Catholicisme deux gentilshommes (sans doute deux membres de l'Ancienne Chevalerie) qui possédaient un château peu éloigné de Mattaincourt (2). Les succès de cet homme apostolique engagèrent le comte de Vaudémont et le Rhingrave à le prier d'évan- > géliser les terres de Salm. Ils venaient de promulguer (12 mars 1625) un édit qui prohibait l'exercice du Calvinisme dans le comté et la principauté, prononçait la fermeture des temples, ordonnait aux pasteurs et aux maîtres d'école de partir immédiatement, et aux habitants de se faire instruire dans le délai d'une année (3); mais on ne pouvait songer à bannir en masse les*^ individus qni faisaient profession du Calvinisme, et on chargea le P. Fourier de les convertir. La tâche n'était pas facile, et
(1) V. la Vie du Révérend Père Pierre Fovrier, dit vulgairement le Père de Mataincour^ etc., par le P. Bédel, p. 37.
(2) V. idem, ibid., p. 37-55 et C6-72.
(S) M. l'abbé Marchai possédait une copie ancienne de l'édit du Rhingrave.
les ministres avaient eu soin de peindre les prêtres catholiques avec les couleurs les plus afifreuses, et comme des gens dont on devait éviter le contact. Un Cordelier et un Jésuite, quoique prédicateurs de mérite, n*avaient pu gagner personne ; et, lorsque le P. Fourier se présenta dans le bourg de Badonviller, qui était le chef-lieu du comté de Salm, on Taccabla d*injures et une femme osa même le frapper en public. Son angélique patience commença à ouvrir les yeux aux moins furieux. Ils allèrent d*abord Tentendre par curiosité ; puis, ils amenèrent ceux de leurs parents ou de leurs amis qui avaient refusé jusqu'à ce moment d'assister aux cérémonies d'un culte qu'ils regardaient comme idolàtrique. Fourier eut la satisfaction de voir tous les hommes (1) revenir à la foi de leurs pères, et le temple calviniste fut consacré à Dieu sous l'invocation de la Sainte Vierge. Il parcourut ensuite, l'un après l'autie, les villages voisins de Badonviller ; ils avaient tous plus ou moins besoin de son ministère^ mais il n'y resta bientôt que le souvenir de l'hérésie (2). Cependant, on jugea nécessaire de conserver le vicariat apostolique créé pour les terres de Salm, et ce fut seulement vers 1680 que l'évêque de Toul rentra dans l'exercice de la juridiction qu'on lui avait momentanément enlevée.
On obtint aussi de bon résultats à Lixheim, dont le duc de Lorraine venait de faire l'acquisition. En 1602, le pape Clément VIII avait, en échange d'autres domaines, cédé à l'électeur-palatin Frédéric V, les biens d'une abbaye de Bénédictins qui existait autrefois dans ce lieu, et que les moines avaient abandonnée vers le milieu du XVI* siècle. Frédéric, qui
(1) La contextnre de la phrase du Père Bédel semble indiquer que le Bienheureux Pierre Fourier ne convertit pas toutes les femmes.
(2) V. Bédel, Vie du Révérend Père Pierre Fovrier, seconde partie, p. 4-8.
professait le Calvinisme, forma le projet de fonder, sur remplacement du monastère, une ville destinée à servir de refuge à ses coreligionnaires expulsés de la Lorraine et des petits États luthériens du voisinage. Le 22 février 1609, il signa une capitulation qui déterminait les droits et les devoirs des habitants de Lixheim, et par laquelle il leur cédait l'ancienne église abbatiale et prenait, tant pour lui que pour ses successeurs, rengagement d*indemniser les bourgeois dans le cas où, par suite d*un de ces changements de religion alors si fréquents, on viendrait à les chasser de leurs demeures (1). Quelques années plus tard, dépouillé de ses États par le duc de Bavière et par les Espagnols, et craignant de voir la ville de Lixheim tomber également en leur pouvoir, Frédéric la vendit à Henri II, qui prit incontinent les mesures indispensables pour y établir Texercice de la religion catholique ; mais, malgré ses efforts et ceux d'un vicaire apostolique, le Calvinisme ne disparut pas complètement (2).
Une des principales causes des succès que les Catholiques obtinrent fut l'avantage qu'ils remportèrent dans les discussions qui eurent lieu à cette époque. En 1612, le comte de Vaudémont se rendit à Dourlach, chez le margrave de Bade, et ce dernier, qui se piquait d'érudition, fit tomber la conversation sur le terrain des disputes confessionnelles. Le comte offrit d'amener un Jésuite, qui, sans autre arme qu'une bible traduite et tronquée par les Protestants, se chargerait de démontrer que leur système religieux ne peut se soutenir ; le margrave communiqua la proposition aux ministres de Dourlach, mais ils ne
(1) M. Tabbé Marchai possède une êopie de la capitulation. On peut en voir l'analyse dans la Statistique du département de la Meurthe, par M. H. Lepage, t. II, p. 314 et 315.
(2) V. Calmet. Notice, t. I, col. 673 et 674.
jugèrent pas à propos de raccueillir, et le comte regarda lenr réponse comme une yictoire (1). En 1621, le P. Oudé, jésuite, qui était allé à Phalsbourg pour confirmer les Catholiques dans leurs croyances et tâcher de persuader les hérétiques, voyant qu'il ne parvenait pas à parler aux seconds, parce que, par ordre du consistoire, le ministre avait prescrit un jeûne et c tenu de longs presches, avec tout plein de menaces excommuc nicatoires à rencontre de ceux qui s*approcheroient ou se « laisseroient approcher du Jésuite », le P. Oudé, disonsruous, entra résolument dans le temple, et s*adressant au sieur Brazi, qui remplissait les fonctions de ministre, il Tinvita à un colloque public, en lui déclarant qu'il attribuerait son refus à l'impuissance. Le ministre accepta, bien malgré lui; on prit place dans la salle de la maison de ville, et la discussion commença. Un médecin calviniste, le sieur Bouchard, qui était présent, paria une pistole que le P. Oudé ne pourrait montrer les mots : c Ceci est mon c corps, etc. » dans aucun écrit des Pères des premiers siècles ; le lendemain, on produisit un passage de saint Cyrille où ces mots sont textuellement rapportés; le médecin avoua alors qu'il avait perdu, et les Catholiques de Phalsbourg employèrent la pistole à acheter une bannière représentant le saint patriarche de Jérusalem. Les deux partis s'attribuèrent la victoire ; néanmoins, les hommes de bon sens regardèrent le ministre comme vaincu; ce dernier lui-même fut obligé d'avouer que le nombre de ses adhérents diminuait de jour en jour, mais il soutint que le Jésuite ne devait son avantage apparent qu'à c sa gorge c stentorée ».
(1) V. Yera narratio dispvtationis in cavsa fidêi oblatœ a concionatore vno de SoeietcUe Jesv Lutheranis concionatoribus cUiquot, ea conditione honoraria et lege, vt solius Scripturœ^ etiam vti ah ijs versa ac, detruncata est, tanqtMm iudici» auctori^ taie staretur^ ac nihilominus ah eis detrectatœ, Poat-à-MousBon, Melchior Bernard, 1618, petit in-8«
Deux relations (1) du colloque de Phalsboorg vinrent augmenter la quantité des livres de polémique sortis des presses lorraines pendant le premier quart du XVIP siècle. La plupart avaient pour auteurs ou pour éditeurs des Jésuites, soit de r Université de Pont-àrMousson, soit des autres établissements qu'ils possédaient dans les duchés de Lorraine et de Bar. Ils avaient ouvert un collège à Nancy en Tannée 1616. Avant cette époque, dit le chanoine anonyme, « plusieurs de la jeunesse « perdans leur temps à folâtrer par les rues, sans se soucier « d'apprendre choses propres pour leur donner commencement « d'une vie vertueuse, et leur dresser un moyen pour y parve- « nir, le Sieur Bourgeois, maistre-échevin, estant un jour au
< logis de Monseigneur le Primat, avec quelques échevins, se c plaignoit que, chacun jour, passant et repassant de l'Audi- « toire, il voyoit les rues peuplées de jeunes enfans folâtrans et « peu respectueux, et que, pour ôter l'occasion de débauche, il f seroit à propos d'avoir un collège des Pères Jésuites ; que, c quand mesme les étudians ne voudroient point faire leurs
< estudes, au moins ib apprendroient^ dès leur jeune âge, à
(1) V. La reliaion prétendve movrantê à Pfalizhovrg entre les mains dé ses Médecin et Ministre d'vn coup de Pistole, le it Auril 1621, Après axMir esté vaincue diuerses fois par disputes entre le R, P. Nicolas Ovdé Jésuite, et le Sieur Brasi Ministre, comme il est icy narré fidellement, par M^ Dominicqve Didelot, Théologien, Curé à Pfaltzbovr g. Font-i-MouBion, Mefchior Bernard, (1621), petit in-8«».
Balaam et son compagnon arrestez par Vespée de VAnge de Dieu, ou les sieurs Nicolas Oudé Jésuite et Dominique Dtdelot, curé à Pfaltxhourg, frappez par le glaive à deuœ trenchans de Jésus-Christ VAnge du grand conseil, etc., par Jean Brazi, Ministre de la parole de Dieu en l'Eglise réformée dudit Pfaltz« bourg. (Sedan? 1621), petit in-12.
Colomne de diamant érigée sur le cénotaphe ov tomheav vvide basti par M, Estienne Bovchard, Docteur Héréticque es trois facultés de Médecine, (Jrec et Poésie, Enrichie de notes et apos^ tilles par le R. P. Nicolas Ovdé de la Compagnie de Jésvs. Pontà-MouBson, Charles Marchand, 1622, petit in-4«.
« servir Dieu; puis ils pratiqueroient tel estât que leur volonté « les porteroit. Il pria ledict Seigneur Primat de se vouloir « employer auprès de Son Altesse, ce qu'il promit de faire. » Le Conseil de ville acheta, moyennant soixante mille francs barrois, les bâtiments nécessaires pour installer le collège, et, comme les Jésuites demandaient une rente de quatre mille francs pour Tentretien de Tédifice et la nourriture des douze ou quinze pères qui devaient être chargés de renseignement, on prit les revenus de la grande école, dont la suppression fut décrétée, et révêque de Toul compléta de ses deniers la somme indispensable à la création de la rente (1). Les Jésuites avaient déjà depuis plus de douze ans une autre maison dans la ville de Nancy. Nous voulons parler de leur noviciat, qui avait d'abord été placé à Saint-Nicolas-de-Port>. Charles III leur avait abandonné, pour les attirer dans sa capitale, une vaste maison qu'il avait fait construire dans la ville neuve, près de la porte Saint- Nicolas; et le prince Erric avait élevé, à ses frais, la belle église qut existe encore (2). En 1617, on intioduisit les Jésuites dans le collège de Bar-le-Duc, où ils remplacèrent des régents laïcs dont les habitants n'avaient pas à se louer (3); enfin, ils ouvrirent d'autres établissements de même nature dans les villes les plus importantes (&), et le duc favorisa, autant qu'il lui fut possible, les progrès de la Compagnie de Jésus.
Pendant qu'il encourageait la renaissance des saines doctrines, il mettait obstacle à la diffusion des mauvaises et principalement à la propagation des ouvrages dangereux. En 1622, il adressait au procureur-général de Barrois la pièce suivante : « Les
(1) V. le Mém. du chanoine anonyme, dans Calmet, ibid., t. II, col. 64 et 65.
(2) V. ibid., col. 47 et 48.
(3) V. le même ouv., t. I, supplém., col. 59.
(4) V. Calmet, Bibl. lorr.y col. xij ; Rogéville, BicU des Ordonn,^ t. II, p. 398 et 399.
« diverses plaioctes qui noas ont esté faictes depuis quelque « temps, et qui nous ont encore esté récemment renoavellées,
< de la liberté des imprimeurs qui impriment tout ce qui leur
< est mis en main sans permission, nous occasionnent vous « mander, par ceste, que vous ayiez à faire défense très-expresse c de nostre part aux imprimeurs de Sainct'-Mihiel et Pont-à- « Mousson, et autres qui sont sous vostre charge, d'imprimer 4 aucun livre, ni aucun escript en feuilles, sans nostre perc mission, et à peine de la vie > (1). Plusieurs années auparavant (en 1611), il avait rafraichi un édit publié par Charles III c pour réprimer la témérité et outrecuidance de ceux qui sont c par trop coutumiers de proférer grands blasphèmes et vilains c sermens contre l'honneur de Dieu et de la Sacrée Vierge Marie c et des Saints » (2) ; et il promulgua encore d'autres ordonnances destinées soit à remédier aux abus que le malheur des temps avait forcé de tolérer, soit à protéger les entreprises utiles au bien de la religion.
Il fut parfaitement secondé par Févèque de Toul, Jean des Porcelets de Maillane, dont le diocèse comprenait une grande partie de la Lorraine et du Barrois. 11 avait été placé sur le siège épiscopal de Toul malgré l'opposition du chapitre, mais il se montra digne de la faveur que la Maison de Lorraine lui avait accordée, marcha sur les traces de ses prédécesseurs, et, pendant un épiscopat de seize ans, travailla avec une ardeur infatigable, à ravancement de la religion. Si le clergé séculier de Toul était revenu à la régularité, le nombre des prêtres était insufSsant, et on estime que dans les campagnes les trois quarts des paroisses manquaient de pasteurs. M. des Porcelets en ordonna beaucoup, sans admettre les sujets indignes ; et, comme
(1) V. cette pièce, dans le Gode Qoinet, aux archives du département de la Menrthe.
(2) L'ordonnance est imprimée dans Rogéville, ibid., t. I, p. 106 et 107.
-sonne amélioration définitive ne ponvait être que Vœuvre du temps, il remédia à l'absence des curés en chargeant les Cordeliers, les Capucins et les Jésuites de prêcher des missions dans les villages les plus abandonnés. Il fit reconstruire l'abbaye de Saint-Mansuy, qu'il possédait en commende ; il y introduisit la réforme, et, lorsqu'il mourut (au mois de septembre 1624), il laissa au prince Nicolas-François, fils du comte de Vaudémont, un diocèse des plus florissants. Nicolas-François aurait encore augmenté le bien fait par M. des Porcelets, mais différentes circonstances ne lui permirent pas de s'occuper activement de l'administration, et nous verrons plus loin qu'elles l'obligèreat même à se démettre de son évêché (1).
Ce fut un autre prince lorrain, Charles comte de Chaligny, qui eut le siège épiscopal de Verdun pendant la première moitié du règne de Henri II. Il avait d'abord paru éprouver beaucoup d'éloignement pour l'état ecclésiastique ; néanmoins, quand il eut consenti à succéder au prince Erric, il devint tout-à-coup le modèle des prélats. Aussi prudent que ferme dans la défense des possessions de son évêché, il lutta, avec une persévérance inébranlable, contre les usurpations du roi de France. Il fit dans ce but quelques voyages à Paris ; mais ses efforts ne furent pas couronnés de succès,et il perdit le peu d'autorité que les évêques de Verdun conservaient après l'arrangement aux termes duquel le prince Erric avait, en 1608, cédé au roi les droits régaliens dont il avait joui comme ses prédécesseurs. Le plus grand plaisir de Charles était d'exercer les fonctions attachées à son ministère, de visiter son diocèse, d'administrer les sacrements, d'instruire les hérétiques, et principalement d'annoncer la parole de Dieu. Doué d'une éloquence douce et persuasive, il ne négligeait aucune occasion de se faire entendre, non pas afin de recueillir des applaudissements qu'il méprisait, mais pour remplir dans
(1( Y, Benoît, Hist. de Toul, p. 684-693.
son entier le devoir d'é?angéliser les peuples confiés à ses soins, et il était tellement scrapuleux à cet égard qu*il expliquait parfois le cathéchisme aux enfants. Il se rendait à la Cour de Lorraine par pure bienséance et aussi rarement que possible, et, comme il ne pouvait toujours présenter aux princes de sa fiimille les remontrances qu'il jugeait nécessaires, il écrivit un excellent traité pour les instruire des obligations que leur naissance leur imposait. Le pape Grégoire XV, informé des vertus de révèque de Verdun, se disposait à le revêtir de la pourpre, lorsque ce dernier annonça qu'il allait tout quitter pour entrer dans la compagnie de Jésus. Avec l'agrément du Souverain- Pontife, il résigna son évêché en faveur de son frère François, abandonna ses biens à son autre frère, Henri marquis de Mouj, et partit pour Rome, où il voulut faire son noviciat. Envoyé à Bordeaux, comme supérieur de la maison que les Jésuites possédaient dans cette ville, il fut ensuite nommé supérieur àToulouse et il y mourut, le 28 avril 1631, à l'âge de trente-neuf ans (1). Animé et fortifié par l'exemple d'aussi vertueux pasteurs, le clergé lorrain se fit remarquer par son zèle, la régularité de ses mœurs et la pureté de ses doctrines. Aux États de 161&, il pria le duc : 1*" de renouveler les ordonnances de ses prédécesseurs contre le Protestantisme ; 2*" d'empêcher les gentilshommes et autres c qui, par tolérance, estoient de contraire religion » de l'exercer publiquement; 3** de veiller à ce que les ministres entretenus par ces individus ne se livrassent à aucun acte de prosélytisme ; &^ de ne permettre d'ouvrir aucune école dont le régent ne serait pas approuvé par le curé et par les officiers du prince ; 5* de ne plus autoriser les Lorrains à envoyer par suite d'échange (2), leurs enfants en Allemagne, pour être élevés dans
(1) V. La vie du Très-RMrend Pire Charles de Lorraine, de la compagnie de Jésus, par le P. Ignace de rAubrussel.
(2) Cette coutume existe encore aujourd'hui. Deux fisunilles, l'une française, Tautre allemande, échan^nt leurs enfants, pour quelques annéet,afin de fournir à ces derniers le moyen d'apprendre une langue dont la connaissance peut leur être utile.
des familles hérétiques ; et 6" de rafraîchir les anciens édits c contre les blasphémateurs trop insolentz » (1).
Les chefs des nouvelles congrégations organisées par les Bénédictins et les Prémontrés de Lorraine ne négligeaient rien pour achever l'œuvre delà réforme, que divers obstacles contribuaient à entraver. Dans la session de 1614 les nobles proposèrent à Henri d'entamer des négociations auprès du pape pour obtenir, disaient-ils, « que les réformations de telles religions € n'y fussent si austères, qu'elles fussent rendues reformidables < auxdicts gentilshommes et damoiselles que l'on y voudroit « mettre : veu que les gens de qualité, estans d'un naturel plus « délicat et moins robuste que les populaires, ne pourroient « supporter la peine d'une règle trop austère » (2). Cependant malgré l'opposition de la noblesse, la congrégation bénédictine de Saint-Vanne ne cessait de prendre de l'accroissement. Dom Didier de la Cour, son fondateur, vécut jusqu'en 1623 (3). Il fut aidé pendant les dernières années de sa laborieuse existence par Dom Claude François, lequel remplit avec succès les premières charges de la congrégation et en fut élu plusieurs fois président, et par Dom Philippe François, prieur de Saint-Airy, qui s'occupa principalement d'introduire la réforme dans les abbayes de Bénédictines. Dom Claude aurait voulut que l'on établit à Pont-à-Mousson un monastère de son ordre, dans lequel on aurait logé tous les jeunes religieux qui auraient suivi les cours de l'Université, et, dans ce but, on offrit de transférer à
(1) V. Essai historiqtte sur la rédaction officielle des principales coutumes^ etc., par M. Beaupré, p. 173 et 174.
(2) V. idem, ibid., p. 172. A cette époque, on vovait un assez grand nombre de nobles dans les monastères, et les douze religieux qui habitaient, en 1610, Tabbaye de Saint-Epvre étaient c gens de condition >• V. Calmet, Hist.^ t. III, col 760.
(3) V. Calmet, Bibl. hrr., col. 307.
Pont-à-Moasson Tabbaje de Longeville. Le projet de Dom Philippe n*ayantpas été réalisé, les Bénédictins anglais de Douay proposèrent d'ouvrir, dans le prieuré Notre-Dame à Bar-le-Duc, un séminaire où six professeurs de leur nation auraient enseigné la théologie, rÉcriture sainte, Fhistoire ecclésiastique, la philosophie, le grec et la langue hébraïque; mais ce projet ne réussit pas mieux quePautre (1). Les Bénédictins anglais possédaient, depuis quelques années, une maison en Lorraine. On leur avait cédé, en 1606, Téglise et les bâtiments de la collégiale de Dieulouard, dont les revenus venaient d*ètre unis à la Primatiale ; il y reçurent un certain nombre de jeunes anglais, dont ils firent réducation; ils envoyèrent de temps en temps des missionnaires dans leur patrie, et, pour fournir à Tentretien de la communauté, ils élevèrent une brasserie, dont les produits furent généralement préférés aux bières médiocres que Ton avait jusqu'alors fabriquées en Lorraine (2).
La réforme des Bénédictins et des Prèmontrés fut suivie de celle des Chanoines-réguliers de Saint-Augustin; et cette dernière fut, comme nous l'avons déjà dit, Touvi âge du P. Pierre Fourier, religieux du mànc ordre et curé de Maitaincourt. Il avait entrepris, vers la lin du XVi* siècle, de rendre aux Chanoines-réguliers leurs véritables règle!» et kur ancienne ferveur, et de fonder une congrégntion de femmes, qui devaient se consacrer à l'éducation des jeunes filles.
Ce furent deux de ses paroissiennes, Alix Leclerc (3) et Marguerite André, qui lui suggérèrent l'idée de créer une congrégation de religieuses enseignantes. Trois autres jeunes filles : Jeanne de Louvroir, Claude Chauvenel et N. Barthélémy se joignirent
(1) V. Calmet, Bibl. lorr., col. 886.691.
(2) V. Gallia christiana, t. VII, col. 1068 et Buiv.
(3) De Hymont, annexe de Mattaincsurt.
aux deux premières, et le P. Foarler, après avoir suffisamment éprouyé leur vocation, leur fit revêtir des habits uniformes, leur donna un règlement qu'elles devaient observer, sans quitter la demeure de leurs parents, et pria Tévêque de Toul, Christophe de la Vallée, d'autoriser l'œuvre qui était sur le point de naître. Il obtint, non sans peine, ce qu'il demandait et dressa des statuts provisoires. Les cinq fondatrices, si l'on peut employer une pareille expression, avaient été accueillies par les Chanoinesses de Poussay et avaient ouvert une école dans ce village. On leur acheta ensuite une maison à Mattaincourt. Il s'y présenta bientôt tant de postulantes, qu'il fallut dédoubler la communauté, et plusieurs religieuses allèrent occuper à Saint-Mihiel, au mois de mars 1602, une vaste maison que Madame Judith d'Apremont, chanoinesse de Poussay, leur avait généreusement préparée. La vie de ces pieuses filles était des plus pénibles. Elles entraient dans l'école à six heures du matin, y restaient jusqu'à onze heures, prenaient un léger repas, et recevaient de nouveau leurs élèves jusqu'au soir. Elles n'avaient d'autre lit qu'une planche, passaient une partie de la nuit en prière et se contentaient des mets les plus grossiers. On fut obligé de modérer leur zèle, et le P. Fourier leur ordonna d'abandonner un régime qui aurait promptement détruit leur santé et les aurait mises hors d'état de remplir leurs devoirs. En 1603, le cardinal de Lorraine en fit venir quelques-unes à Nancy, et, en sa qualité de légat du Saint-Siège, approuva, le 8 décembre suivant, leur congrégation et les statuts rédigés par le P. Fourier. L'autorisation du cardinal augmenta notablement la renommée des compagnes de la sœur Alix; elles envoyèrent des colonies à Saint-Nicolas-de-Port et à Pont-à-Mousson, en 160& ; à Verdun, en 1609 ; à Châlonssur-Mame, en 1613; à Bar, en 1618 ; à Mirecourt, en 1619; à Épinal, en 1620 ; à Dieuze et à Soissons, en 1621. Pendant ce temps, le P. Fourier faisait d'activés démarches pour obtenir de Rome la reconnaissance de son Institut ; mais la chose présenta
plus de difficultés qa*il ne Tavait pensé d'abord, et on lui fit observer que des religieuses cloîtrées ne pouvaient, sans inconvénients, admettre des externes dans leurs maisons et donner rinstruction à toutes les petites filles des lieux où elles se seraient fixées. Antoine de Lénoncourt, primat de Lorraine, qui avait une vénération profonde pour le curé de Mattaincourt, non content de fonder à ses frais le monastère de Nancy, usa de son crédit pour faire réussir les poursuites commencées dans la capitale du monde chrétien; et, le 6 octobre 1616,1e pape Paul V expédia une bulle qui, érigeant canoniquement la congrégation de Notre-Dame, ne parlait que du monastère de Nancy et n'accordait que provisoirement la permission d'instruire les externes. Le P. Fourier résolut de profiter de ce que la bulle contenait de favorable et de faire d'itératives instances pour avoir tout ce qu'il avait demandé. Au mois de février suivant, il termina la rédaction des constitutions qu'il voulait donner à ses filles, et, après avoir consulté le Primat et quelques religieux de la Compagnie de Jésus, il communiqua son travail à l'évêque de Toul, qui le sanctionna le 9 mars ; le 21 novembre, jour de la Présentation de Notre-Dame, une vèture eut lieu dans le monastère de Nancy; le 2 décembre, plusieurs des premières mères de l'Institut y firent leur profession entre les mains du P. Fourier ; Alix Leclerc fut élue supérieure de cette maison, et la congrégation fut définitivement établie. Le curé ne cessa néanmoins de réviser les constitutions et d'y introduire les améliorations dont elles parurent susceptibles ; il aurait désiré que les différentes maisons, au lieu de rester indépendantes l'une de l'autre, fussent soumises à une supérieure générale ou Mère intendante, prise à tour de rôle dans les divers monastères, et dont les fonctions auraient duré trois ou six ans. Mais^ comme le Primat voulait que la supériorité fut attachée au couvent de Nancy, qui serait devenu le chef-lieu de la congrégation, cette idée fut peu goûtée, tant par les supérieures des autres
monastères, que par les évèques dans les diocèses desquels ils étaient compris, et Ton se contenta d*un visiteur, chargé de se rendre de couvent en couvent et de maintenir l'uniformité de la règle.
Le développement de la congrégation nouvelle ne se ralentit pas tant que vécut le fondateur. Aux Maisons que nous avons mentionnées, il faut ajouter celles de Metz (1623), de Vitry-Ie- Français (1624), de Chàtel- sur-Moselle et de Luuéville (1625), de Lnon (1626), de Sainte-Menehould, de Luxembourg et de la Mothe (1627), de Nomeny, de Longwy, de Troyes, de Bar-sur- Aube, de Gorze et de Remiremont (1628). Lorsque ces dernières furent créées, le P. Fourier avait enfin obtenu ce qu'il ambitionnait depuis si longtemps, et le pape Urbain VIII avait donné, au mois d'août 1628, une bulle qui autorisait l'érection canonique de tous les couvents de la Congrégation, et permettait aux religieuses de joindre aux vœux ordinaires de pauvreté, de chasteté et d'obéissance celui de se consacrer à l'éducation des jeunes filles (1).
On reçut, en même temps, une autre bulle qui reconnaissait la congrégation que le P. Fourier venait de former parmi les Chanoines-réguliers de Lorraine. Au commencement du XVll* siècle, ces religieux avaient, plus encore que les Bénédictins et les Prémontrés, besoin d'une réforme radicale, et les efforts que le cardinal de Lorraine avait faits pour l'opérer étaient demeurés complètement infructueux. Un peu plus tard on se remit à l'œuvre, et, le 10 juillet 1621,1e pape Grégoire XV confia à révêque deToul le soin de visiter toutes les abbayes de l'Ordre et de prendre les mesures qu'il jugerait indispensables. M. des Porcelets ne crut pouvoir mieux faire que de s'adiesser au curé
(1) V. Histoire du B, Pierre Fourier, par M. l'abbé Chapia, t. I, p. 120-196, 257-269, 278, 281 et 282.
de Mattainconrt, qui était lui-même Chanoise-régiilier (1). Ils convinrent d'organiser une congrégation avec ceux des anciens religienx qui consentiraient à embrasser la réforme, et de réunir les abbayes lorraines en un seul corps. L'évêque devait pourvoir à tontes les dépenses et gouverner la congrégation, jusqu'à ce que Ton pût procéder à l'élection d'un général. Malheureusement, lorsqu'on iît connaître ces résolutions, on ne trouva dans les différentes abbayes que six religieux disposés à recommencer leur noviciat dans la congrégation projetée, et M. des Porcelets ayant voulu les envoyer dans l'abbaye de Saint-Pierremont, qu'il possédait en commende, les Chanoines refusèrent de les recevoir, et on fut contraint de les placer provisoirement dans les Prémontrés de Pont-à-Mousson. Après une courte probation, ils prirent l'habit, le 2 février 1623, et on les conduisit à Saint- Remy de Lunéville, où ils firent leur noviciat sous la direction du P. Fourier. Le 25 mars 162Â, ils prononcèrent leurs vœux en présence du prieur de cette abbaye, afin de rattacher la nouvelle congrégation à l'Ordre ancien, et ils jurèrent de suivre la règle de saint Augustin telle qu'elle serait formulée dans leurs constitutions. Immédiatement après, le prieur livra le monastère aux réformés et se retira avec ses religieux, auxquels on assigna une pension convenable. De nombreux novices augmentèrent bientôt la petite communauté de Saint-Remy, que le P. Fourier gouvernait toujours, bien qu'il n'eût pas voulu renouveler ses vœux, afin d'éviter la charge du généralat. En 1625, le pape Urbain YIII approuva la congrégation naissante sous le nom de Notre-Sauveur ; la même année, les réformés occupèrent les abbayes de Saint-Pierremont, de Domêvre et de Saint-Nicolas de Verdun, et le comte de Vaudémont leur procura un établissement dans le village de Viviers, dont il était seigneur. En 1626,
(1) La cure de Mattaincourt et plusieurs autres appartenaient à l'Ordre des Chanoines-réguliers de Saint- Augustin.
ils entrèrent dans Tabbaye de Belchamp ; en 1627, ils prirent possession de Saint-Léon de Toal,et ils ou?rirent,à Pont-à-Mousson, un séminaire destiné aux religieux qui désiraient étudier dans rUniversité. Une instruction solide paraissait bien nécessaire aux Chanoines-réguliers, parce que Fourier se proposait de prier le Souverain-Pontife de les autoriser à prononcer, comme les religieuses de Notre-Dame, le vœu de se consacrer à l'éducation de la jeunesse. L'introduction de la réforme dans les monastères que nous venons de nommer avait complètement épuisé le noviciat de Saint-Remy, et le P. Fourier se vit obligé, bien malgré lui, d'ajourner ses projets sur les autres abbayes de Chanoines-réguliers. Le manque de sujets le contraignit également à ne pas accepter les offres du cardinal de la Rochefoucauld^ qui avait été chargé par Grégoire XY de travailler à la réformation des religieux français, et qui engagea vivement le P. Fourier à lui envoyer quelques-uns de ses collaborateurs. Il ne put faire un meilleur accueil aux lettres de plusieurs évêques de France et aux magistrats de certaines villes, qui le suppliaient, les premiers, de régénérer les abbayes situées dans leurs diocèses, les seconds, de prendre la direction de leurs collèges. Pour prévenir le retour d'un abus qui avait grandement contribué à la désorganisation des anciennes communautés, il décida, sauf ratification, que les biens de chaque monastère seraient divisés en deux parts, dont l'une constituerait la mense abbatiale, et l'autre la mense conventuelle. Au mois d'avril 1627, il tint à Lunéville une assemblée, dans laquelle on résolut d'envoyer à Rome le P. Nicolas Guinet, prieur de Saint-Remy, et le P. Guy Lemulier, prieur de Saint-Pierremont, pour demander au pape la confirmation définitive de la congrégation, l'autorisation d'élire un général, et celle de promulguer dans les chapitres tous les règlements nécessaires. Fortement secondés par Didier Yirion, représentant du duc Charles IV, ils n'épargnèrent ni soins, ni démarches pour obtenir ce qu'ils
étaient venus chercher. La maladie força le P. Lemalier à repasser les Alpes, et le P. Guinet, qui resta seul chargé d'une mission bien délicate, eut enfin le bonheur de recevoir, au mois d*août 1628, outre les décisions relatives à la congrégation de Notre-Dame, une bulle accordant ce que le P. Fourier avait sollicité, à Texception cependant de la permission de faire le quatrième vœu. Aussitôt après Tarrivée de la bulle, le P. Fourier convoqua un chapitre composé du prieur et d*un député de chaque Maison. On voulut le choisir pour général, mais il soutint que, n*ayant pas renouvelé sa profession, il n'était pas même éligible ; il promit, au reste, de ne pas cesser de veiller sur ses enfants spirituels, et il parvint à diriger les suffrages sur le P. Nicolas Guinet, qui gouverna avec autant de sagesse que de fermeté (1).
Il nous faudrait encore plusieurs pages pour indiquer même sommairement tout ce que la Lorraine dut au vénérable curé de Mattaincourt. Malgré les occupations dont il était surchargé, il avait su trouver le temps nécessaire pour prêcher des missions dans les cantons les plus reculés du baillage de Vosge. Vêtu d'une soutane grossière, un bâton à la main et son bréviaire sous le bras, il parcourut, pendant des mois entiers, la contrée confiée à son zèle. Attirés par sa réputation, les montagnards accouraient en foule pour l'entendre, et sa parole opérait de telles merveilles, que M. des Porcelets disait, en parlant du P. Fourier : « Je ne voudrais que cinq prêtres de ce genre pour changer la face de mon diocèse, un à chaque coin, et l'autre au milieu > (2).
Pendant que les anciens Ordres religieux reprenaient ainsi les uns après les autres leurs constitutions primitives, les Ordres nouveaux multipliaient leurs établissements sur le sol de notre
(1) V. idem, ibidem, p. 214-242, 270-276, 278-282, 292 et 298.
(2) V. idem, ibid., p. 171-175.
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patrie. Ea 1611, Jean des Porcelets de Maillane, marécha de Lorraine et père de l'évêque de Toul, fit venir d'Italie, avec Tagrément de Henri II, une colonie de Carmes, auxquels on céda un terrain que l'on avait réservé, entre la rue Saint-Dizier et la rue de l'Église (aujourd'hui rue des Carmes), pour y construire un hôtel de ville ; et le premier prieur fut le P. Clément, petitneveu de Calvin, qui avait abjuré ses erreurs à Rome. Le duc voulut contribuer à cette fondation et donna aux Carmes des ornements magnifiques, un calice en vermeil orné de ses armes, une somme de vingt mille francs barrois et une rente de mille francs. Ils reçurent aussi des présents du prince Erric, d'autres membres de la famille ducale, de l'évêque de Toul et de divers particuliers, ce qui leur permit de presser tellement la construction de leur monastère qu'ils l'habitèrent en 1618 (1). Les Tiercelins s'établirent, en 1623, dans une maison située près de la ville de Nancy, et à laquelle ils imposèrent le nom de Notre-Dam&-des-Anges (2). Les Minimes, qui possédaient un monastère dans la capitale, depuis l'année 1592, obtinrent en 1609, la chapelle de Bon-Secours ou des Bourguignons, construisirent des b&timents où ils placèrent quelques religieux, et firent élever en 1629, une nef longue de soixante pieds et large de trente, en avant de la chapelle laquelle ne forma plus que l'abside de l'édifice (3). Depuis le règne de Henri II, les Minimes eurent aussi des couvents à Lunéville, à Dieuze et à Vézelise. Les Oratoriens français occupèrent, en 1619, le prieuré de Notre- Dame, et l'un d'entre eux remplit les fonctions de curé de la paroisse récemment érigée dans l'église de ce monastère (&).
(1) y. LioQEois, Hist. de Nancy, t. II, p. 880 et suiv.
(2) y. idem, ibidem, t. III, p. 803 et suiv.
(S) y. idem, ibidem, t. 1, p. 582 et 588.
(4) y. idem, ibidem, p. 211.
Enfin, sans parler des Dames du Saint-Sacrement fondées par la princesse Catherine, ni de la Maison appartenant à la congrégation de Notre-Dame, Nancy vit alors naître dans ses murs plusieurs couvents de femmes : les Annonciades on 1616, les Carmélites en 1618, les Tiercelines en 1620 (1).
Des différences profondes séparaient ces Ordres religieux et quelques-uns des anciens. Tandis que toutes les femmes, même celles qui sortaient des familles les plus obscures , étaient admises dans les couvents des congrégations nouvelles; il fallait, pour être reçue dans les abbayes de Bénédictines transformées en chapitres de Chunoinesses, démontrer que Ton était issue de la Chevalerie, ou du moins en descendre du côté maternel et avoir pour père un gentilhomme de nom et d*armes ; il fallait de plus que Ton prouvât sa filiation de Tun et de Fautre côté pendant quatre générations, et que, dans toutes ces preuves, on n'aperçut pas d'origine connue (2). Une différence non moins grande se remarquait dans la dotation des Ordres anciens et nouveaux. La plupart de ceux-ci ne possédèrent que des domaines peu considérables ; beaucoup même n'eurent d'autres revenus que les aumônes de fidèles ; tandis que ceux-là avaient acquis, avant la fin du XVII* siècle, des biens qui furent évalués à dix-huit millions de livres, dans un recensement fait en 1761 (3).
Nous sommes maintenant obligé, non sans regret, de détourner nos regards du tableau que nous offraient les luttes et les triomphes de l'Église, pour retracer rapidement les agitations qui troublèrent les dernières années du règne de Henri II. Ce prince n'avait eu de son mariage avec Marguerite de Gonzague
(1) V. idem, ibid., t. III. p. 76 et sniv. 128 et 133.
(2) V. Dissertation historique sur V Ancienne Chevalerie et Noblesse de Lorraine, par Bermann, p. 56 et 57.
(8) V. Rogéville, Dict. des Ordonn., t. I, p. 545.
que deux filles : Nicole et Claude, nées la première le 3 octobre 1608^ et la seconde le 1 5 octobre 1612; mais son frère, François, comte de Vaudémont, était père de deux fils : Charles et Nicolas- François, et de deux filles : Henriette et Marguerite. D'après le droit public de notre pays, les duchés de Lorraine et de Bar appartenaient à la princesse Nicole, et le comte de Vaudémont ne niait pas ce droit, du moins ostensiblement. Il se bornait à demander que sa nièce épousât le prince Charles ; ce qui aurait pour résultat, disait-il de prévenir toute contestation entre les deux branches de la Maison et d*empècher les duchés de passer dans une famille étrangère. Henri, qui n'aimait ni son frère, ni ses neveux, désirait marier Nicole à Louis de Guise, baron d'Ancerville, fils naturel du cardinal de Guise assassiné à Blois. C'était un jeune seigneur doué des plus heureuses qualités, pieux, affable, plein de générosité et de valeur. Henri l'avait pris en grande affection ; et, comme Nicole devait|être en réalité seule duchesse de Lorraine, il n'y aurait pas eu beaucoup d'inconvénients à ce qu!elle épousât le baron, malgré la tache de sa naissance. Quand le comte de Vaudémont fut instruit de ce projet, il alla trouver Henri, l'accusa, de la manière la plus blessante, de vouloir dépouiller ses parents, déclara qu'il ne souffrirait jamais qu'un pareil mariage s'accomplit, et que le duc serait responsable des malheurs que son obstination ne manquerait pas d'entraîner. Il se retira ensuite en Bavière, chez son beau frère Maximilien, à la cour duquel le prince Charles était depuis peu de temps. Sur ces entrefaites, Henrr*donna ordre au comte de Lutzelbourg, un de ses hommes de confiance, de se rendre auprès de Maxi milieu, pour effacer la mauvaise impression que les plaintes du comte de Vaudémont n'avaient pu manquer de produire, et pour disposer le duc de Bavière à se déclarer en faveur du baron d'Ancerville. On ignore quel fut le résultat de la mission du comte de Lutzelbourg ; mais, irrité de le voir négocier, sous ses yeux, en faveur d'une union qui
devait priver ses enfants do trône (1), François enjoignit à Riguet, capitaine de ses gardes, d*assassiner le plénipotentiaire. On était au commencement de Tannée 1621, et l*envojé de Henri revenait tranquillement à Nancy, lorsqu'il rencontra, près du village de la Neuveville, Riguet, accompagné d*une dizaine de cavaliers bien armés. Celui-ci s'approcha du carosse, reprocha an négociateur d'avoir mal parlé du comte de Vaudémont et l'appela en duel. Le comte de Lutzelbourg, qui n'avait avec lui qu*un valet de chambre, dit que son devoir l'obligeait à aller d'abord trouver le duc, pour lui rendre compte de ses démarches; mais que sa tâche accomplie, il serait à la disposition de Riguet. Cette réponse évasive ne faisait pas l'affaire de l'agresseur, qui commanda à ses satellites de tuer son adversaire à coups de pistolet et prit la fuite avec précipitation. La nouvelle de l'attentat fut sur le champ portée à Nancy ; et, pendant que le baron d*Ancerville se mettait à la poursuite du meurtrier, qui réussit à lui échapper, le duc de Lorraine exhalait toute sa colère contre son frère et envoyait des troupes, avec du canon, assiéger le château de Viviers (2), dans lequel la comtesse de Vaudémont s'était enfermée, avec ses filles (3). Il protesta hautement qu'il ne reverrait jamais son frère ; et comme ce dernier avait, en quittant Nancy, publié une déclaration où il soutenait que les femmes ne pouvaient succéder au duché de Lorraine, Henri jugea convenable de répandre lui-même un manifeste destiné à réfuter les allégations du premier. On y lisait que, d'après les lois divines^ naturelles et civiles, les filles devaient succéder aux États héréditaires ; qu'il en était ainsi partout; que la masculinité de la couronne de France ne
(1) On assure cependant que le comte de Lutzelbourg avait tenu sa mission secrète, afin de ne pas offenser le prince François.
(2) Entre Morhange et Nomeny.
(3) V. Calmet, Notice, t. II, col. 898.
remontait qu'au règne de Philippc-le-Long ; que dans les grands fiefs français Fancienne coutume n'avait pas cessé d'exister, et que les plus belles provinces de la monarchie lui avaient été apportées par des femmes ; que le testament de René II, dont le comte essayait de se prévaloir, était apocryphe et sans valeur; que le Trésor des chartes n'en renfermait ni l'original, ni la copie; que la prétendue copie découverte dans les archives de la Maison de Guise, et produite par le comte, était une pièce récente, comme la blancheur du parchemin et la fraîcheur de l'écriture le faisaient assez voir; que, dans tous les cas, René II n'avait pu de son autorité privée, et sans le consentement des États, détruire une des lois fondamentales ; que Nicole serait seule duchesse de Lorraine ; et que le baron d'Ancerville, malgré son illégitimité, pouvait épouser cette princesse et procréer des enfants légitimes, qui succéderaient à leur mère.
Le comte de Vaudémont ne perdait pas néanmoins l'espérance de parvenir à ses fins. Il écrivit au pape, à l'Empereur et à différents princes, dans le but de les intéresser à sa cause, et il chargea son fils de se rendre en Toscane, auprès de la grandeduchesse Christine, pour l'engager à faire des représentations à Henri II (1).
Le duc en était assailli. Plusieurs membres de sa famille, ne partageant pas son affection pour le baron d'Ancerville, lui reprochèrent de vouloir donner Nicole à un étranger et à un bâtard, tandis qu'il avait un neveu, qui s'était déjà fait remarquer par sa bravoure. Les conseillers de Henri lui tenaient, pour la plupart, le même langage, dans la crainte de voir les princes de Vaudémont troubler l'État , si on continuait à les éloigner du trône ; enfin, le P. Dominique de Calatayud, fameux Carme-déchaussé, qui avait assisté à la bataille de Prague et
(1) V. idem, Hist., t. IH, col. 180-183, 197 et 198.
admîré la valeur da prince Charles, vint en Lorraine et signifia, sans détours, à Henri II que la religion lui défendait de conclure on mariage dont les suites pouvaient être si funestes (1).
Le duc, déjà fort ébranlé, convoqua les États-Généraux; et ceux-ci, fidèles organes de Topinion publique, s'empressèrent de demander à letir Souverain que < pour le bien de son peuple « et pays, il luy plust déclarer (ce qu*il semble risquer n*y avoir c en ses justes intentions) que cet estât (la Lorraine) auroit c pour ses successeurs ses plus proches héritiers de naissance c et de parenté ». Henri, malgré sa répugnance^ n'osa repousser la requête des trois Ordres, et quand ceux-ci connurent la détermination du prince, ils députèrent < de la part du Clergé, c le sieurs Primat, Abbé de Chaumousey et Doyen de la Primac tiale ; et, de la part de la Noblesse, les sieurs de Créhange, c Bailly d'Allemagne, de Lénoncourt, sieur de Gondreville, et « d'Haraucourt, Gouverneur de Nancy, pour de la part des c Estats remercier Son Altesse de l'assurance qu'il luy a pieu c leur donner de se contenir au bien et soulagement de ses c sujets » (2).
Le comte de Vandémont, instruit des bonnes dispositions de son frère, revint à Nancy, et on commença à discuter les conditions du mariage. On arrêta que le prince Charles et Nicole régneraient conjointement, après la mort de Henri ; que leurs noms figureraient tous deux dans l'intitulé des actes publics, et que leurs effigies seraient représentées sur les monnaies. Quand on eut jeté les bases du contrat, le duc annonça à son frère qu'il avait promis au baron d'Ancerville de lui &ire épouser Nicole, et que, pour lui ménager un juste dédommagement, il entendait que le comte ne refus&t pas à ce jeune seigneur la main de sa fille aînée, la princesse Henriette. A cette proposition, François
(1) V. Chevrier, Hist. de Lorr., t. IV, p. 975.
av. Morj d'Elvange, Fragments historiques sur Us Étais» 'aum en Lorraine^ p. 16.
pour souverain qa*en qualité de mari de la duchesse (1) ; et dans son testament il recommanda c à sa Fille, sa trèsHshère héric tière, d'ajmer son marj, de le sei-vir et honorer, comme elle c devoit, pour estre son mary ; mais de ne pas oublier qn^elle c estoit duchesse, et que tout le bien venoit d'elle; de ne se c laisser point gourmander, et d'avoir soin que toute chose se c fit premièrement par elle, ou conjoinctement ensemble ; elle c estant toujours la première, comme estant héritière de tous
< lesduchez ». Ce testament, daté du k novembre 1621, fut confirmé dans un codicille rédigé^ le 6 août 1621, c au cabinet
c de Son Altesse, en son chasteau de Nancy, en présence
c des sieurs des Bordes, premier homme de chambre de Sadicte
< Altesse, et Briet (autre homme de chambre) , appeliez
c pour tesmoins i, Le duc léguait à chacune des églises de Nancy et aux religieuses Clarisses de Pont-à-Mousson et de Neufchàteau une somme de deux mille francs barrois ; il donnait cent mille francs à Tabbé de Gorze, ûls naturel de Charles III ; pareille somme à Tabbé de Saint-Mihiel, enfant illégitime qu'il avait eu de Sara Veroussier, veuve d'un de ses gardes nommé La Folie (2); cinquante mille francs au chevalier de Lorraine, second fils naturel de Henri, et dont la mère n'est pas connue (3); trois cent mille francs au prince de Phaisbourg, et pour garantir
0) deNa
V. Histoire de Charles IV^ par le P. Hugo, ma. de la bibl. iancy, n** 28, p. 49.
(2) Il assigna à Sara Veroussier une pension de deux cents francs barrois; V. le compte du trésorier-général du duc de Bar pour Tannée 1604. L*abbé de Saint-Mihiel se nommait Henri, comme son père. Il fut légitimé le 10 îanvier 1606, posséda en commende les abbayes de Saint-Mihiel, de Bouzonville et de Saint- Pierremont, et mourut le 24 novembre 1626.
(8) Ce Jeune homme était entré dans Tordre de Malte, en 1608, et avait passé quelque temps dans le chef-lieu de TOrdre. Il y retourna en 1611, et, comme sa vocation n'était pas bien décidée, Henri lui donna alors une pension de vingt mille francs, à condition qu'il resterait chevaUer. V. le compte du trésorier-général
Tacquittement de ce legs, il engageait au prince les revenus du comté de Bitche (1).
Henri II n'avait que cinquante-neuf ans au moment du mariage de sa fille, et il pouvait se flatter de vivre encore nombre d'années ; mais des infirmités précoces hâtèrent sa fin, et il se trouva tellement affaibli au mois de juillet 162& qu'il jugea à propos de demander les derniers sacrements. Il fut assisté, dans ces jours d'épreuves, par le suffragant de Toul et par plusieurs religieux, et il expira le 31 du même mois, dans la seizième année de son règne. Ses funérailles furent aussi somptueuses que celles de son père ; mais, au lieu de recevoir la sépulture dans la chapelle qu'il avait fait construire, et qu'il destinait à devenir le Saint-Denjs de la Lorraine, il fut inhumé dans la collégiale Saint-Georges, près du pilier le plus voisin de la statue de Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, et il prescrivit d'appliquer contre ce pilier un mausolée fort modeste, et entièrement semblable à celui que Charles III avait fait élever à Fouquet de la Routte dans l'église de Marsal (2).
Tn^is oraisons funèbres de Henri furent prononcées à Nancy pendant les trois journées de ses funérailles ; et, en 1625, à l'anniversaire de la mort de ce prince, le P. Jean Sauvage,
pour l'année 1611, et Vertot, Histoire de Malte, t. IV, appendice, p. 90.
Henri avait eu un troisième fiU natarel, ainsi que cela résulte de la mention suivante tirée du quatrième compte de Nicolas de Pollenoy, trésorier et receveur-général da duc de Bar (année 1604):
< Payé â Louis Fieurey, mari de la Mathurine, deux cens
c quinze escns de vestement et escoilage d*an petit guarçon. . . •, c que ladicte Mathurine at de mondict seigneur,, et quinze escus, « etc. » V. le fr iiij" xviij.
Le chevalier de Lorraine et le fils de la Mathurine furent légitimés, en même temps que leur frère aîné. V. le registre des Lettres-Patentes pour l'année 1606.
(1) On trouve des copies du testament et du codicille dans le cartulaire de la bibl. p. 1189-1197.
(2) V. le testament de Henri, ibid., p. 1190.
c Champenois, Provincial de l'Ordre des Minimes de S. François c de Panle an Comté de Bourgongne », et prédicateur renommé, fit de nouveau Téloge du défunt dans trois discours différents, qu'il publia sous le titre bizarre de «c Zodiaqve sacré dv grand c soleil d'Avstrasie » (1), parce qu'il avait partagé la vie de Henri II, c comme un riche et céleste Zodiaque^ ... en douze c stations et considérations... pour y loger des vertus et a louanges principales ».
Si Henri n'avait pas régné, les éloges du P. Sauvage auraient le mérite de la justice, car peu d'hommes possédèrent plus de vertus privées. De mœurs réglées et même sévères, bien que, dans sa jeunesse, il eût eu trois fils naturels, le duc était animé d'une piété aussi éclairée que sincère. On assure qu'il jeûnait rigoureusement toutes les vigiles des fêtes de la Sainte Vierge, et il professait tant de respect pour les choses saintes qu'ayant voulu, un jour, pénétrer dans collégiale Saint-Georges et l'ayant trouvée remplie de fidèles, au point qu'il aurait dû, pour gagner sa place habituelle, se faire ouvrir un passage par ses gardes, il aima mieux se retirer, que de causer le moindre trouble dans l'église (2). Il était si charitable, qu'il se dépouillait, en quelque manière, pour aider les malheureux ; et, pendant la vie de son père, il se laissait enlever sa vaisselle, ses meubles et même son lit, parce qu'il savait que Charles III ne manquerait pas de les faire remplacer. Son plus grand plaisir était d'obliger, et les gentilshommes qui éprouvaient des embarras n'avaient qu'à les lui exposer pour en obtenir aussitôt les moyens de rétablir
(1) Le Zodiaqve sacré dv grand soleil cTAvsirasie. Svr la vie et mort hevrevses de Henri 11^ le Débonnaire^ Dvc de Lorraine^ Bar, etc. Représentées en trois discours Funèbres en l'égtise collégiale de S. Ôeorges à Nancy y le 3i Juillet 16^5 et pendant les trois iours des Honneurs annuelz^ etc. Nancy, Sébastien Philippe, 1626, petit in 8«».
(2) V. Le Zodiaqve sacré, p. 178, 179, 210 et 211.
leurs affaires. Sa douceur et sa loyauté étaient tellement connues que plus d'une fols ses voisins eurent recours à son arbitrage (1). En 1610, il fut, avec Jean-René comte de Hanau, médiateur entre les bourgeois de Strasbourg et Tarchiduc Léopold, éïèqne de cette ville, et il parvint à faire cesser les hostilités. La même année, les Treize cantons invoquèrent son intervention pour apaiser des troubles qui menaçaient de se changer en guerre ouverte; et il envoya en Suisse Érard du Ghâtelet, sénéchal de Lorraine, qui assembla les confédérés dans la ville de Baden et réussit à établir la paix parmi eux (2).
Le duc eut rarement Toccasion de paraître sur les champs de bataille, mais, lorsque les circonstances le forcèrent à quitter ses habitudes pacifiques, il sut montrer de h valeur et même quelques talents militaires. Il avait formé le projet de créer un Ordre de chevalerie, dont les membres auraient porté le nom de chevaliers de la Mère de Dieu, ou de Saint-Nicolas ou de Lorraine, et se seraient engagés à « aider la Ghrestienté contre le Turc ». L*Ordre, qui aurait reconnu nos ducs comme grandsmaîtres, se serait composé d*un maréchal, d'un chancelier, d'un trésorier, d'un secrétaire, de deux chapelains, de deux huissiers et de simples chevaliers,dont le nombre aurait été fixé plus tard. Les postulants n'auraient été reçus qu'à l'âge de dix-huit ans accomplis, et leur collier devait être blanc et soutenir une image de Notre-Dame, placée au centre d'une croix de Lorraine (3).
(1) Y. Le Zodiaque sacrée p. 108 et 186.
(2) V. Hug®, Traité hist. et crit. sur Vorig. et la génial, de la Maison de Lorraine, p. 247 et 248.
(3) V. Minute du projet des statuts, ordonnances et établissement d*un Ordre de chevalerie, dans le ms. n» 27 A, pièce 12. Cette minute est chai-gée de correctioDs et d^additions. M. le comte Emmery (V. le catalogue de sa collection, 2« partie, n* 455) possédait un ms. intitulé : Advis du sieur (Didier) Virion (envoyé de Henri II â Rome), sur le projet d'ériger en Lorraine un ordre de chevalerie de St.^Nicolas ; deux cahiers in f» et fragment.
Les belles qualités de Henri avaient malheoreasement pour compagne une prodigalité à laquelle il ne mit jamais de bornes. Il disait plaisamment que sa nourrice n'avait pu Thabituer à dire : non. Un religieux de ses amis lui ayant fait quelques représentations sur cette absence d*ordre et d'économie : c II est vrai, répondit le duc, il y a de l'excès dans ma trop grande facilité ; c'est le péché originel de notre Maison » (1). Les critiques amères que son frère et son neveu se permirent plusieurs fois contre lui le blessèrent d'une manière cruelle, et il répétait souvent : c On a blâmé ma libéralité, mais il en viendra d'autres après moi qui ne me ressembleront pas, et l'on verra ceux qui ont mieux gouverné ».
(l) V. Le Zodiaqve saeré^ p. 176.
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