CHARLES
« À Vienne, le 22 janvier 1736. »
Le 31 janvier, le duc de Lorraine, précédé d’une troupe de
domestiques magnifiquement vêtus, de ses pages, gentilshommes, chevaliers d'honneur et chambellans, et ayant près de lui le marquis de Lambertye, premier gentilhomme de la Chambre, le marquis de Lénoncourt, grand-maiître de la garde-robe, le prince de Craon (1), grand-écuyer, et le marquis de Gerbéviller grand chambellan, se rendit au palais et demanda à Charles VI la main de l’archiduchesse. I] fut ensuite conduit dans l’appartement de l'Impératrice, renouvela sa demande, obtint une
(1) Marc de Beauvau, qui avait pris le titre de prince de Craon.
réponse favorable et dina avec la famille impériale. Marie- Thérèse avait reçu dans cette entrevue un portrait de François III, entouré de diamants estimés plus de cent cinquante mille florins, et le duc portait un habit qui avait coûte le double de cette somme, tant il était garni de diamants et d’autres pierres précieuses. Le prince avait aussi commandé pour lui vingtquatre habits complets en drap d'or et d'argent, qui furent exposés, comme une curiosité, aux regards du peuple, et il fit tant de dépenses, à l’occasion de son mariage, que la dette publique, dont le total n’atteignait pas six millions à la mort de Léopold, s'élevait, en 1737, à huit millions sept cent onze mille sept cent vingt-six livres (1). Il ordonna de frapper des médailles d’or et d'argent destinées à conserver le souvenir de son union avec l’héritière d'Autriche. Ces médailles offrent d’un côté les bustes de François et de Marie-Thérèse, et de l’autre un autel sur lequel deux cœurs enflammés sont couronnés par la Religion, avec la légende : TANDEM VOTORVM COMPOTES. Le duc était effectivement arrivé au but de ses désirs, et l’ambition de sa famille se trouvait satisfaite. Après avoir aspiré à la couronne de France, qu'ils regardaient comme la propriété de leur Maison, les princes lorrains avaient éprouvé des infortunes presque inouïes; mais Dieu, qui n'avait pas oublié les vertus. de la plupart d’entre eux, leur amour de la justice, leur zèle pour la défense de l’Église, accomplit à leur égard la promesse évangélique: Quia super pauca fuisti fidelis, super multa te constituam. |
Le mariage fut célébré à Vienne le 12 février, et, le même jour, la régente donna, à Lunéville, une fête splendide, à laquelle fut invitée toute la noblesse des deux duchés. Il y eut des illuminations, des feux d'artifice et un repas de quatre cents couverts. On avait abattu la plus grande partie du gibier que
(1) V. Lionnois, ibid., t. IL, p. 55 et 56; l’ouvr. de M. Noël, t. I, p. 206. |
renfermaient les forêts voisines, et plus de cent cuisiniers, rôtisseurs, pâtissiers eb confiseurs avaient travaillé, pendant huit jours, à préparer cet immense festin. Mais ce qu’il y avait de plus remarquable était le temple de l’hymen et de la paix, que la régente avait fait dresser sur le dessin de l’architecte Jadot. L'édifice, de forme octogone, avait quatre-vingts pieds de hauteur et embrassait la moitié de l’espace compris entre les ailes du château. Il était surmonté d’un aigle gigantesque, et les peintures qui décoraient les huit façades du temple, ainsi que plusieurs pyramides dont il était entouré, avaient été exécutées par Chaman et par Girardet. Les habitants de Nancy ne voulurent pas se laisser surpasser, et un temple, aussi vaste, peutêtre aussi beau que celui de Lunéville, fut élevé, devant la maison de l'auditoire, sur les plans de l'architecte Mangeot, et fut peint par Jacquard. Il y eut aussi Te Deum, illuminations, feu d'artifice et réjouissances de toute nature (1). Les petites villes suivirent l'exemple de la capitale, et les Lorrains ne négligèrent rien pour témoigner l'amour qu'ils portaient à leur souverain, Mais à ces démonstrations de joie et d'enthousiasme se mélait un sentiment dé tristesse. Personne n’ignorait les stipulations de Vienne, et on craignait de passer bientôt sous une domination étrangère. Néanmoins, comme le duc n'avait pas donné son consentement, on espérait encore qu’il découvrirait le moyen de garder l'héritage de ses pères; on eut même la simplicité de conseiller à François d’abdiquer en faveur du
prince Charles, et on crut que Louis XV se verrait jouer sans
en tirer vengeance.
L'illusion ne fut pas de longue durée. On annonça que le
marquis de Chauvelin, garde des sceaux, avait engagé le cardinal de Fleury à demander que la Lorraine fut cédée en même temps quele Barrois, et M. de la Porte du Theil, qui représen-
(1) V. Lionnois, 1bid., p. 56-59.
tait le roi à Vienne, avait été chargé d'ouvrir des négociations à cet effet. Comme le décès du grand-duc de Toscane ne paraissait pas devoir se faire beaucoup attendre, l'Empereur, qui s’inquiétait peu des dispositions des Lorrains et désirait, avant tout, obtenir pour sa pragmatique Ja garantie de la France, accueillit favorablement la proposition du cardinal et pressa le duc d’y souscrire (1).
Redoutant de voir son fils abandonner ses États avant d’avoir reçu l'indemnité qu’on lui avait promise, la régente n’avait pas voulu le laisser livré à lui-même en de semblables circonstances. Dans les derniers jours du mois de décembre 1735, elle avait invité Louis Bourcier de Monthureux, procureur-général près la Cour souveraine, à se rendre dans la maison des Minimes de Bonsecours ; elle y était venue de Lunéville, avait donné ses instructions à ce magistrat et l’avait averti de se tenir prêt à partir pour Vienne. Toutefois il n’eut que le 3 février 1736 l'ordre de se mettre en route. Arrivé le 21 du même mois, il eut aussitôt une conférence avec le baron Jacquemin, envoyé de Lorraine à Vienne, et avec M. de Nay de Richecourt, que le duc avait près de lui en qualité de Conseil. Bourcier apprit, avec certitude, que Louis XV demandait la cession immédiate de la Lorraine, qui devait rester à François III jusqu'à la mort de Jean-Gaston de Médicis, et que le duc « paroissoit disposé à « conclure sur ce pied-là ». « Je dis hautement, rapporte le « procureur-général dans ses mémoires, qu’un traité pareil « seroitaussi honteux pour Son Altesse Royale que désavantageux « pour lui et pour sa Maison; que par là il courroit grand « risque de perdre tout-à-la-fois l'échange et le contre-échange, « que de souverain qu’il étoit il alloit devenir simple particu- « lier et pensionnaire de la France (2), dont il seroit mal payé
(1) V. Durival, ibid., p. 146.
(2) Louis XV, en demandant la cession immédiate de la Lorraine et du Barrois, s’engageait à payer à François Ill l'équivalent des revenus, après déduction des charges.
« et peut-être point du tout; qu'il se verroit dans la triste « situation de faire sa Cour aux ministres de l'Empereur pour « avoir de quoi vivre, et qu’il pourroit bien en être traité « comme l'avoit été Charles V, son ayeal ; d'autant plus que son « contrat de mariage lui étant très-désavantageux, il se trouve- « roit le prince du monde le plus à plaindre, si l’archiduchesse, « qui n’avoit que cent mille florins (1) de dot, mouroit avant « lui sans enfans.., Si elle laissoit des enfants ajoutait Bour- « cier, ils se trouveroient majeurs à dix-huit ans, et le duc ne « seroit plus rien. » |
Les raisonnements du procureur-général persuadèrent M. de Richecourt; mais François ne voulut pas s'y rendre, quoiqu'il ne püût en nier la force, et, comme ils étaient de nature à contrarier ses projets, il sut mauvais gré à Bourcier d’avoir parlé si librement et passa plusieurs fois près de lui sans le regarder. Le prince Charles « qui étoit au désespoir de voir ainsi sacri- « fier et sa pesonne et toute sa Maison », engageait son frère à résister et lui communiquait, presque chaque jour, des mémoires destinés à lui faire comprendre le danger auquel il s’exposait.
Tant d’instances parurent à la fin exercer de l'influence sur François IIT, qui remit aux ministres autrichiens un mémoire, où il déclarait vouloir s’en tenir aux préliminaires de Vienne, à moins qu'on ne lui assurät tout de suite un juste équivalent. Cette belle résolution ne dura que vingt-quatre heures ; le lendemain du jour où avait eu lieu la remise du mémoire, Charles VI traita son gendre avec beaucoup d’indifférence ; Marie-Thérèse le conjura de ne pas irriter son père, et François, vaincu presque sans combat, dit au prince Charles « que l'Empereur lui « battoit froid, et qu’il étoit l’homme du monde le plus malheu-
(1) De rente.
« reux; qu'il se voyait dans l'obligation de se soumettre ; sans « quoi les ministres de France menaçoient l'Empereur et « l’Empire dela continuation de la guerre, et de se joindre au « duc de Bavière pour pénétrer jusqu’à Vienne et réduire Sa Majesté impériale aux dernières extrémités ; enfin, que sans la cession actuelle des deux duchés la France ne seroit jamais contente, et que ce n’étoit qu’à ce prix qu'elle seroit garante de la pragmatique ».
Dès les premiers jours de février, le duc, déterminé à faire ce que l’on exigeait, avait chargé M. de Richecourt de dresser un mémoire dans lequel seraient indiquées les conditions de l’abandon de la Lorraine. Le mémoire était divivisé en quarante-deux articles, et on doit dire à l'honneur du rédacteur, que certains d’entre eux renfermaient des clauses tellement avantageuses à notre pays, que la France n'aurait jamais consenti à les accepter (1). Les ministres de l'Empereur, qui avaient envie d’en finir et appréhendaient que tant de tergiversations n’amepassent une rupture avec Louis XV, prièrent François III de supprimer ou modifier la plupart des articles. Le procureurgénéral, montrant une inflexibilité qui trahissait son inexpérience, supplia le duc de ne rien rabattre de ses prétentions et composa, à cet effet, un mémoire « où je n’avois rien « ménagé, dit-il, parce que aux grands maux il faut de grands « remèdes ».
François, fatigué des remontrances de ses serviteurs, donna, pendant la lecture du mémoire, quelques marques de chagrin et de mécontentement, « auxquelles je m'’étois bien attendu, « rapporte Bourcier, mais que je me proposois d’abord d’essuyer « sans crainte d’encourir aucun blâme, parce que je n’avois en « vue... que la conscience, la gloire ét les intérêts de ce