OBSERVATIONS SUR LA GÉNÉALOGIE DES PREMIERS DUCS | DE LORRAINE
En commençant le second livre de cet ouvrage, nous avons donné quelques notions sur la maison de Lorraine et son origine. Ces notions suffisantes pour le corps mème de lhistoire, et que l’on ne saurait développer davantage sans interrompre trop longtemps le récit, ne sont toutefois qu’une bien petite partie de ce qu'on aurait pu écrire sur la question. Nous avons donc jugé à propos d'y revenir quoique brièvement. Ce n’est pas, hâtons-nous de le déclarer, que nous regardions la solution comme douteuse. Les travaux des érudits français et lorrains qui ont vécu dans la seconde moitié du XVII: siècle, et au commencement du X VIIL*, ont jeté la lumière la plus éclatante sur une question qu'on avait réussi à embrouiller par l’usage de titres faux ou altérés, et depuis cent cinquante ans on n'a produit aucun argument nouveau à l'appui des systèmes d'Emond du Boullay et de Wassebourg. Notre but en rédigeant cette note est de prouver que les titres originaux, que nous avons examinés avec soin, et les chroniqueurs les plus anciens et les plus dignes de foi sont tous d'accord pour établir que la maison de Lorraine cest issue de Gérard d'Alsace; et notre travail ne sera que le commentaire de cette réflexion publiée , il y a un siècle et demi, par le P. Benoît Picart, dans un ouvrage où il avait traité le sujet sur lequel nous appelons de rechef l'attention : « L'origine de la maison
» de Lorraine a paru jusqu’aujourd'hui comme un problème, » et les Modernes ont été partagés lorsqu'ils en ont écrit; les » uns la font sortir de la maison de Boulogne ; les autres de » celle d'Alsace. Les premiers n’ont point de preuves que » celles que Wassebourg a insérées dans ses Antiquités Belgi- » ques. Les derniers ne s’appuyent que sur le témoignage des » anciens ducs de Lorraine, qui n’ont point cherché d’autre » origine de leur maison que dans celle d'Alsace. En effet, » les riches archives de S. A. R. de Lorraine ne sont remplies » que de preuves si claires et si évidentes en faveur du sen- » timent de ceux-ci, qu'on ne peut désavouer qu'il n’ait toute . » la certitude que l’histoire demande, et qu’il ne soit en » même temps le plus assuré. Jai lu avec assez d’exactitude » les anciens titres que ces archives renferment ; je n’y ai » pu cependant découvrir la moindre chose qui puisse favo- » riser le sentiment des premiers (1). »
Pour démontrer la vérité de ces propositions, nous donnerons une suite d'extraits empruntés à des titres respectables et à des chroniqueurs ; nous ne suivrons d'autre plan que l’ordre chronologique, et nous entrons immédiatement en matière, sans plus ample préambule, en faisant observer que nous serons obligé, on devine aisément pourquoi, de reproduire ici quelques passages de notre livre.
Quand on parcourt les titres originaux et les chroniqueurs, on est frappé de l’accord qui règne entre tous ces titres et entre tous ces annalistes. Quoique l’on füt loin de prévoir les discussions qui devaient s'élever plus tard sur l’origine de la maison de Lorraine, on trouve une telle concordance entre les témoignages puisés à des sources si diverses, que l’on est irrésistiblement forcé de conclure que Gérard d’Alsace est bien la tige et le chef de cette illustre maison. Pendant le moyen-âge, on croyait que Gérard avait eu pour successeur son fils Thierry, que Thierry
(4) L'origine de la trés-illustre maison de Lorraine, etc., préface.
avait laissé le duché à son fils Simon [*', et que ce dernier
avait été remplacé par son fils Mathieu I“. Les ducs de Lorraine n’avaient pas encore l'ambition de descendre des Carlovingiens, si ce n’est par les femmes; car les ducs savaient fort bien que Hadwide de Namur, épouse de Gérard, était fille d'Ermengarde, femme d'Albert comte de Namur et fille de Charles de France, frère du roi Lothaire et duc de la Basse-Lorraine (4). Les titres émanés de nos ducs et les chropiques, soit contemporaines, soit écrites peu de temps après les événements qu’elles rapportent, établissent surabondamment, comme nous l'avons dit, que telle était la croyance gépérale, et il est évident que l’on savait alors beaucoup mieux à quoi s’en tenir sur ce point important que l’on n’a pu le. savoir au X VE: siècle. Versle milieu du XIV® siècle, quelques fables commencent à se méler à cette généalogie d’abord si nette etsi précise. Le duc Raoul regardait comme un de ses ancêtres un personnage fabuleux : Guérin ou Garin-le-Loherain, qui a fourni le sujet d’un poëme chevaleresque bien connu. Le 1°° octobre 4541, Raoul donna à la collégiale Saint-Georges de Nancy quatre livrées de terre à petits tournois, pour célébrer les anniversaires de la duchesse Aliénor de Bar, de la duchesse Marie de Blois, de la princesse Marguerite de Lorraine, enfin, ajoute-t-il, « pour faire l'anniversaire chacun an à » toujours maix à teit jour, comme on le fait en l’englise de » Mès (Metz), pour le Loheran Guérin, qui fuit li uns des » chies (chefs) de nostre lignaige (2) ». On continuait toutefois à regarder les ducs de Lorraine comme descendant de Gérard. Mussey a cité un passage d’une chronique rédigée sous le règne de Charles II, au commencement du XV° sié-
(1) Cette descendance est consignée dans une généalogie de saint Arnould évêque de Metz, rédigée en 1261 et imprimée dans Calmet, Hist., t. 1, preuv., col. 75-80. |
(2) Archives du département de la Meurthe, fonds de la collégiale Saint-Georges.
— AN — | cle, et dont l’auteur, en parlant de Bertrice, abbé de Moyen-
Moutier, dit que ce religieux était fils de Gérard d’Alsace et
frère du duc Thierry (1). Dans la seconde moitié du même siècle, Louis d’Haraucourt, évêque de Verdun, écrivit une chronique intitulée : Mémorial des grands gestes et faicts en la province de Lorhaine, et quoi qu’il paraisse faire venir la maison de Lorraine de celle de Boulogne, il considère Thierry comme fils de Gérard (2). Thierriat, qui compila de curieux mémoires d'après un vieux journal de famille, donne lieu à une remarque semblable. Il fait observer, en effet, que l’abbaye de Bouzonville avait été fondée et dotée par les an-
cêtres de Thierry, et par là’ il reconnaît, d’une manière im-
plicite, que ce prince descendait de la maison d'Alsace, et non de celle de Boulogne (3). En 1575, Thierry Alix, sieur de Veroncourt, président de la chambre des comptes de Lorraine, composa un travail « sur la nature et qualité de la terre et seigneurie de Bitsche », dans lequel il cita un titre de Mathieu [°", établissant que Gérard était père de Thierry, Thierry père de Simon [°", et Simon 1° père de Mathieu ; et ce titre, quoique contraire aux prétentions généalogiques de nos ducs, fut produit devant la chambre impériale de Spire en 4591, et à la conférence qui eut lieu, en l’année 1600, entre les députés nommés par les dues de Lorraine et de Deux-
Ponts pour régler les limites de l’abbaye d'Hornbach (4).
Enfin, au commencement du règne de Charles IV, le conseiller d’état Thierry écrivit un traité « sur la véritable origine de la Maison d'Autriche et de Lorraine » ; et ce traité qui était
(4) La Lorraine ancienne et moderne, p. 202.
(2) V. les extraits conservés par Mory d’Elvange, règne de Thierry, Bibl. publ. de Nancy, ms. n° 27.
(3) V. les extraits des Mémoires de Thierriat, règne de Thierry, ibid.
(4) Voici le titre exact de cet opuseule : Discours sommaire de la nature et qualité de la terre et scigneurie de Bitsche, et comme elle est retournée à Son Altesse ; v. Cartulaire de Lorraine, p. 1462 et 1463, Bibl. publ. de Nancy, ms. n° 1.
demeuré manuscrit, mais qui est perdu, renfermait, au dire du P. Benoît, beaucoup de renseignements précieux sur l’origine de la famille ducale. On voit, par cette énumération rapide, que mème à l’époque où un système erroné usurpait la place et les droits de la vérité, cette dernière avait réussi à se faire jour, de temps en temps, et aurait empêché la prescription, s’il pouvait y avoir prescription en pareille matière.
Ce fut seulement vers la fin du XV° siècle que l’on commença à dire et à écrire que les ducs de Lorraine descendaient de Guillaume de Boulogne, frère de Godefroy de Bouillon, et qu'ils avaient par conséquent pour antêtres Pépin-le-Bref et Charlemagne. Le premier ouvrage imprimé où l’on ait essayé d'établir ce nouveau système est, comme nous l’ayons fait remarquer, le livre de Champier, publié en 1510 et intitulé : Le recueil ou croniques des hystoires des royaulmes daustrasie, ou france orientale dite a present lorrayne, de hierusalem, de Cicile ; Et de la duché de Bar ; Etc. L'auteur du « Miroir des apoticaires », qui écrivait, sur la Lorraine sans en connaître les annales, prit le poëme de Garin-le-Loherain pour une histoire véritable , et ne se borna pas à faire remonter à Charlemagne la maison du duc Antoine, dont il était premiermédecin ; il soutint que cette noble famille venait en droite ligne d'Albéron ou Adalbéron, fils (imaginaire) de Clodionle-Chevelu, et roi d’Austrasie. Tel fut le premier pas fait dans cette voie malencontreuse. On ne pouvait pas s'arrêter en si beau chemin, et, en 1547, Emond du Boullay, héraut d’armes de Charles IIT, donna La uie et Trespas des deux Princes de Paix, le bon dvc Anthoine et saige dve Françoys, premiers de leurs noms... Auec le discours des alliances et traictez de mariage en la Maison de Lorraine, etc. Du Boullay, plus hardi que Champier, fit descendre nos ducs du roi Priam et des Troyens ; et comme il craignait que cette généalogie ne rencontrât des incrédules, il cita pour son garant « l’ancien his- » loriographe Hymnibaldus (lisez Hunibaldus), lequel floris-
» soit au temps de Clouis premier roy Chrestieñ du sang » Troyen : et escripuit, après le philosophe Dorachus et le » vieil historien Wastaldus, douze libures des cronicques et » annalles de Troye la grande ». Quelque temps après la publication de ce livre, le P. Jean d’Aulcy, cordelier, confesseur des ducs François I‘ et Charles IT, composa l’Abregé ou Epitome des vies et gestes des Ducs de Lorraine, à commen- : cer à Lother Neveu de Jules César, jusqu’au présent régnant, avec aucuns Ducs de Mosellane, Ardenne, Bouillon et Comtes ‘de Vaudémont, successeurs en ladite ligne. Quoique le titre de ce livre semble ne faire remonter la généalogie des ducs qu'à Lother, neveu de Jules César, le P. d’Aulcy enchérit encore sur les inventions de Du Boullay et donna la filiation de la famille ducale jusqu’à Priam, Sicamber, Francus, Hector, Laomédon, Jules, Tros, Erichtonius, Capoblascon, Atheus, Lambin dit Labius Hercules, fils de Mescaius, surnommé Osius, roi d'Egypte, fils de Cham, fils de Noé, fils de Lamech, fils de Mathusalem, fils d'Hénoch, fils de Jared, fils de Malaléel, fils de Caïnan, fils d'Enoch , fils de Seth, fils d'Adam. Il était impossible d’être plus complet ; aussi n’essayat-on pas de dépasser le-P. d’Aulcy ; chacun s’empressa de lui décerner les louanges qui luï étaient dues, et Du Boullay déclara que, pour un homme de son ordre, ce religieux « estoit » suffisamment expert ès antiquitez du pays ».
Du Boullay et D’Aulcy ne s'étaient guère soucié d'appeler les chartes et les titres au secours de leurs romans. Un de leurs contemporains, Richard de Wassebourg, archidiacre de Verdun, eut le courage d'entreprendre cette pénible et périlleuse besogne. La critique historique ne faisait que de naître, et un grand nombre de chartes altérées, qui ont maintenant disparu, jouissaient de toute l’autorité due à des pièces authentiques. Wassebourg puisa largèment à cette source corrompue ; mais la bonne foi et la probité de l’archidiacre ne permeltent pas de supposer qu'il ait, en connaissance de cause,
fait usage de titres faux, et encore moins d'admettre qu'il en ait fabriqué lui-même pour justifier: ses. &ssertions. Il se proposa d'établir que les ducs de Lorräne*étaient les descendants de Guillaume de Boulogne ;. et en laissant de côté les textes des chroniqueurs et les diplômes qui ne lui étaient pas favorables, en s'appuyant sur ‘des chartes falsifiées, il parvint . à donner à ce système un air de vraisemblance. Wassebourg voulut aussi prouver, et la chose était encore plus difficile, que nos ducs venaient en droite-ligne de Jules César et des Troyens. Il prétendit que le dictateur avait une sœur nommée Germania ou Siniane, qui fut mère 4° d’une autre Siniane, épouse d’un due de Brabant appelé Salvius Brabon, et 2° d’un fils nommé Lother et tige -de la maison de Lorraine (1). Néanmoins, quoique l’archidiacre de Verdun soutienne que le duc Thierry était fils de Guillaume de Boulogne, on trouve * dans son livre quelques passages dont on pourrait faire ‘usage pour le réfuter, et desquels il rule que Wassebourg avait entrevu la vérité. | Trente ans plus tard, François de Rosières, grand-archidiacre de Toul, publia un ouvrage dans lequel il traita encore le même sujet (2). A cette époque, les princes lorrains établis en France ne dissimulaient plus leur prétention à descendre de Charlemagne, et laissaient entrevoir des projets qui devaient inquiéter la maison de Valois: On s’imagina, à tort ou à raison, que Rosières avait écrit pour venir en aide à ces projets, et que son livre était une espèce de manifeste. Le grandarchidiacre fut enfermé à la Bastille et eut besoin de tout le crédit des princes de Guise pour obtenir son élargissement. Ce qui étonne, c’est que dans l’interrogatoire qu’il subit, le 29
(4) V. Antiqvitez de la Gaule Belgicque, Royaulme de France, Austrasie et Lorraîme ; Etc.; Paris, 1549, in f.
(2) Stemmatum Lotharingire ac Barr Dvcum tomi septem ; Paris, Guillaume Chaudière, 1580.
janvier 4583, devant les commissaires du roi : Jacques Viart, président à Metz, et Nicolas Brulart, conseiller au parlement de Paris, on n'adressa à Rosières aucune question sur les titres faux ou altérés qu'il avait employés pour donner une base à son système. Rosières n'avait pas eu la même délicatesse que Wassebourg. On croit, non sans motifs, qu’il fabriqua ou interpola lui-même plusieurs chartes, afin d'y puiser des arguments ; mais il paraît que ces supercheries ne furent: pas immédiatement découvertes, et que l’on n’éleva aucun doute sur la sincérité des pièces justificatives produites par l’archidiacre. Quelques autres écrits, dont nous ne donnerons pas la nomenclature, reproduisirent les mêmes erreurs à la fin du XVI: siècle et au commencement du XVII. La véritable origine de la maison ducale était déjà mise dans tout son jour par les savants dont nous parlerons plus bas, lorsqu'un cordelier , le P. Jacques Saleur, mit en vente un livre auquel il travaillait depuis trente ans : dernière protestation et dernier effort en faveur d’une généalogie qui allait disparaître. Ce livre est intitulé : La clef dvcalle de la serenissime, tres-avgvste , et sovveraine maison de Lorraine; Laqvelle donne vne ample ovvertvre a l’antiqvité, dignité, excellence-et generosité de la Noblesse , des Alliances, Employs et Actions heroïques des Ducs et Princes du sang Lorrain ; Comme aussi a la succession saliqve et avtrement mascvline de levr covronne ; A la declaration imperiale de leur sovveraineté ,-et de leur avthorité marchi-dvcalle : etc. (1). Le P. Saleur divise l’histoire de Lorraine en cinq périodes : 4° la Lorraine originaire, qui a eu ses souverains particuliers ; 2° la Lorraine surnaissante ou Austrasie, sur laquelle régnèrent les princes autrasiens depuis Anselbert jusqu’à Reinier I®' ; 3' la Lorraine surcroissante, administrée par des ducs depuis Reinier Le" jusqu'à Frédéric ; 4° la Lorraine fleu-
(1) Nancy, Anthoine, Claude et Charles les Charlot, 1663, petit in f°.
rissante ou Mosellanique, gouvernée par des ducs bénéficiaires (de Frédéric à Gérard d’Alsace) ; 5° enfin, la Lorraine sérénissime, depuis Gérard d'Alsace jusqu’au XVIF siècle. Au reste, on remarque déjà chez le P. Saleur une certaine hésitation quand il s’agit de soutenir que les ducs étaient issus de Guillaume de Boulogne ; il réserve toute son assurance pour démontrer qu’ils descendaient en droite ligne de Germaine, sœur de Jules César et femme de Charles Inach, roi de Tongres.
Il résulta de toutes ces réveries, sur lesquelles nous nous sommes peut-être trop appesanti, que, dans le commencement du X VIT: siècle, il existait sur l’origine de la maison de Lorraine trois ou quatre systèmes différents, tous également absurdes, et qui tous avaient des partisans et de chauds défenseurs. Mais lorsque, sous le règne de Charles IV et après la reddition de Nancy , le Trésor des chartes de Lorraine devint accessible, on examina les titres qu’il contenait, et on eut bientôt retrouvé la véritable généalogie de nos ducs. Dés l’année 1635, le savant qui rédigea l’Advis pour le Transport des Tiltres de Lorraine et du Barrois au Trésor des Chartes du Roy à la S* Chappelle à Paris, s’exprimait ainsi, en parlant des avantages que l’on pouvait retirer de la lecture de ces titres : « Outre cela..... l’on y découvrira la vraye » origine de la Maison de Lorraine, que l’on nous veut faire » accroire estre issue de Charlemagne, pour lui attribuer » droict au Royaume de France, sur celle de Hugues Capet ; » au lieu qu’elle vient d’un Gérard comte d’Alsace, entre Strasbourg et Basle, qui fut investy du Duché de Lorraine, en l'an 1048, par l'Empereur Heori II (4) ».
Quelque temps auparavant, on avait imprimé la chronique de l'abbaye de Muri, qui, sans fournir pour la solution de
(1) à Cartulaire de Lorraine, p. 4414 et 1415, Bibl. publ. de Nancy, ms, n° 1.
cette question des renseignements bien précieux , jette cependant de la lumière sur le sujet (1). On sait que le monastère de Muri a été fondé par les aïeux du roi des Romains Rodolphe [°", duquel descend la maison d'Autriche, et la chronique rédigée, dans les XI° et XII: siècles, par deux moines anonymes éclaircit plusieurs points relatifs à la généalogie de la maison de Lorraine ; car les deux chroniqueurs connaissaient, quoique très-imparfaitement , les rapports de parenté qui l’unissaient à la famille d'Autriche. Quand les titres enlevés du Trésor des chartes de Lorraine eurent été transportés à Paris, quelques savants français les examinérent avec attention, et n’élant pas retenus, comme les Lorrains, par la crainte d’encourir le déplaisir de Charles IV, ils ne tardèrent pas à publier des ouvrages où la filiation de la maison ducale était exposée et appuyée sur des chartes authentiques et des preuves irréfragables. En 1642, Louis Chantereau le Febvre faisait imprimer ses Considérations historiqves sur la genealogie de la Maison de Lorraine (2); et cet ouvrage, qui fut accueilli avec faveur, porta un coup terrible aux fables dont nous avons offert l'analyse. Sept ans plus tard, le Père Jérôme Vignier, oratorien français, dont le frère était intendant des Trois-Evêchés, et qui avait parcouru la Lorraine et fait des recherches dans ce qui restait du Trésor des chartes, donna un livre intitulé : La véritable origine des trés-illustres maisons d'Alsace, de Lorraine, d’Avstriche, de Bade, etc. ; Le tout vérifié par Tiltres, Chartres, Monuments et Histoires authentiques (3). Ce travail
(4) La première édition a été donnée en 1618, in 4°, sous le titre suivant : Origines Mvrensis monasterii, in Heluetijs atque aded Europà vniversa celeberrimi, Ordinis S. Benedicti ; etc.
(2) Paris, in fo. Il faut rappeler cependant que Théodore Godefroy avait publié, dès l’année 1624, un opuscule intitulé : Généalogie des dves de Lorraine, Fidèlement recveillie de plusieurs Histoires , et Tiltres authentiques (in 4° de 66 pages, plus deux feuillets non chiffrés). |
(3) Paris, 1649, in fo.
ajouta de nouvelles preuves à celles qu'avait fournies Chantereau ; aussi depuis ce moment, le P. Saleur et Schonleben exceplés, personne n'osa publier de traité sur le sujet qui nous occupe sans admettre plus ou moins complètement les idées de Chantereau et du Père Vigier.
Les écrivains lorrains ne voulurent pas fermer les yeux à la lumière, et adoptèrent également le résultat des recherches faites par les érudits français. L'abbé de Riguet, grand-prévôt de l’église collégiale de Saint-Dié, composa un mémoire sur l'origine de la maison ducale. L’ébauche de ce travail se trouve à la suite des Observations sur les titres de l’Insigne Eglise de S.-Dié (1); dans la suite, Riguet retoucha son mémoire, lui donna plus de développement et en répandit quelques copies. Au reste, il ne le fit jamais imprimer, et cette circonspection paraît bien naturelle, quand on se rappelle combien les ducs de Lorraine attachaient encore d'importance au système - qui les faisait descendre des Carlovingiens. Le grand-prévôt avait luimême pendant longtemps partagé ces idées, et dans sa harangue à la diète de Pologne en 1669, il avait fait un mérite au duc Charles V d’être issu d’une famille aussi célèbre que celle de Godefroy de Bouillon (2) ; mais il découvrit dans les archives de Saint-Dié quatre chartes du XI[° siècle, émanées des ducs Thierry et Simon [‘", et qui démontrent que Chantereau et le Père Vignier ont dit la vérité. Au commencement du XVIIT: siècle, le Père Benoît Picart, capucin du couvent de Toul, fit imprimer un volume in 8° intitulé : L'origine de la tres illustre Maison de Lorraine. Dans cet ouvrage, le docte religieux résuma ce qui avait été écrit sur la question,
(1) Nous connaissons trois rédactions différentes du mémoire en question. La première et la plus courte se trouve à la suite des Observations ; on sait que beaucoup d’exemplaires de cet ouvrage ont reçu des additions manuscrites, sous les yeux de l’auteur.
(2) V. le huitième paragraphe de son discours, dans Calmet, Hist., t. II, preuv.. col. dixxxiv.
présenta des arguments nouveaux à l'appui de la thèse qu’il soutenait, et rendit enfin la démonstration si claire et si évidente que l’on cessa de discuter, et que les ducs de Lorraine eux-mêmes finirent par se ranger à l’avis de tout le monde. Aussi le Traité historique et critique sur l’origine et la généalogie de la Maison de Lorraine publié, en 1741 , par le Père Hugo, et le grand ouvrage de Dom Calmet, imprimé en 1728, qui sont tous deux des ouvrages officiels, donnèrentils la véritable filiation de la maison ducale et les preuves servant à établir cette filiation. |
On ne s'attend pas, d'après ce que nous avons dit plus baut, à voir reproduire ici toutes ces preuves ; nous en donnerons seulement un choix, ou plutôt nous allons présenter celles qui se sont offertes d’elles-mêmes dans le cours de nos recherches sur l'histoire générale de Lorraine. Nous ne remonterons pas plus haut que Gérard d'Alsace, parce qu’on reconnaît que ce prince a été duc de la Haute-Lorraine, et qu’il n’y a eu de difficulté que relativement à son successeur. Toutefois, il est bon de retracer ici, d’après le texte de notre ouvrage, le tableau généalogique des ancêtres de Gérard, afin que le lecteur ne soit pas obligé de recourir à l’histoire elle-même.
Vers l’année 640, un seigneur appelé Rigomer, qui, selon ka chronique de Frédégaire, aurait été romain d’origine, quoiqu'il porte un nom barbare, épousa sainte Gertrude, fille de Pépin-le-Vieux, et sœur de Béga femme d’Ansigise, fils de saint Arnould et tige de la race carlovingienne. Gerberge, fille de Rigomer et de Gertrude, eut un fils nommé Erchinoald, qui fut maire du palais sous le règne de Clovis IL; de Leudèse ou Leuther, fils d'Erchinoald, naquit Athic ou Ethico, duc de Souabe ; celui-ci épousa Bereswinde, parente de saint Léger, évèque d’Autun, et en eut plusieurs enfants, entr’autres sainte Odile, dont le culte est encore populaire en Alsace. Ethico, un des enfants d’Athic, eut deux fils ; l’un fut évêque de Strasbourg, et l’autre, Albéric comte d'Alsace,
donna naissance à Eberhard E‘, qui vivait dans la seconde moitié du VII siècle. A celui-ci succédérent Eberhard II et Eberhard III; ce dernier eut un fils appelé Hugues, qui épousa Hildegarde et laissa trois fils : Eberhard IV, Hugues et Gontran. Ces princes furent les tiges des trois maisons d'Alsace ou de Lorraine, d'Egesheim et de Habsbourg ou d'Autriche. Eberhard IV, qui était l'aîné, fut père 4° d’Adalbert d'Alsace, fondateur de l’abbaye de Bouzonville ; 2° d’Adélaïs.ou Alberte, femme de Henri duc de Franconie et mère de l’empereur Conrad-le-Salique ; 3° de Gérard, comte de Metz. |
Hugues, comte d'Alsace, frère d’Eberhard IV, laissa un fils qui portait le même nom que lui, et qui fut père du pape Brunon (saint Léon IX). La maison d’Egesheim, dont Hugues était la souche, ne subsista que jusqu’au XIIF siècle ; mais il n’en fut pas de mème de la famille de Gontran, dernier frère d'Eberhard IV. Landelin ou Lanzelin, fils de Gontran, eut plusieurs enfants, et l’un d’eux, Radeboton comte d’Altenbourg, eut pour descendants Werner [°', Otton, Werner II, Adelbert [‘", Rodolphe I‘, Adelbert ou Albert IF, qui possédèrent une partie de l’Helvétie, et enfin Rodolphe de Habsbourg, qui monta sur le trône impérial. C’est de ce prince que vient la maison d'Autriche, qui se confondit, dans le XVIII: siècle, avec la maison de Lorraine, par le mariage de François IIT et de Marie-Thérèse, fille et héritière de l’empereur Charles VT.
Adalbert d'Alsace, fondateur de Bouzonville, vivait dans la seconde moitié du X° siècle et au commencement du X[° ; il eut pour femme Judith, sœur de Sigefroy I” comte de Luxembourg, et tante de l'impératrice Cunégonde, épouse de l’empereur saint Henri. De cette union naquit un fils appelé Gérard IT, qui se maria avec Gisèle, nièce de l’empereur Conrad-le-Salique, et ne mourut qu’en 1046. Gérard et Gisèle eurent un grand nombre d'enfants ; l’aîné des fils
était Adalbert dernier duc bénéficiaire de Lorraine; le second se nommait Gérard, comme son père, et fut comte de Metz. C'est son fils aîné, Gérard d'Alsace, que nous regardons comme notre premier duc héréditaire. Il avait un frère, appelé Odelric, qui est mentionné dans quelques diplômes du XT° siècle, et on croit, non sans fondement, qu’il fut la tige de la maison de Lénoncourt.
Gérard d’Alsace laissa trois fils : Thierry, qui lui succéda ; Gérard, premier comte de Vaudémont, ct Bertrice, abbé de Moyen-Moutier. La filiation de Thierry est établie par deux titres et par divers chroniqueurs.
Le plus ancien des titres est une description des limites de la seigneurie de Bitche, rédigée, vers l’année 1450, par Ratard officier du duc. Mathieu I°'. Le comte de Sarrewerden, se : trouvant en guerre avec plusieurs petits seigneurs ses voisins, ravageait leurs domaines ; et le duc de Lorraine, qui craignait de voir la dévastation s'étendre jusqu’à ses propres états, se hâta d'envoyer au comte l’indication des limites. de la seigneurie de Bitche, afin qu’elles fussent respectées. La pièce finit, et c’est là ce qui nous importe, par l’énumération des anciens maîtres de ce petit pays; voici le passage : « Hos » terminos comes Gerardus moriens Theodorico filio sue jure » hereditario reliquit. Qui Theodericus filio suo Thcodorico » comiti Flandriæ transmisit ; item Theodoricus comes Flan- » driæ Simundo fratri suo duci Lotharingiæ prædictos termi- » nos dedit, quibus ipse filium suum Mathæum heredita- » vit (1) ». On rencontre des énonciations semblables dans la
(1) En mentionnant une première fois ce titre dans la note 4 de la page 283, nous lui avons, par distraction, assigné la date de 1179, et en disant qu'il en existe une copie dans le Cartulaire de Lorraine, nous avons oublié d’ajouter que cette pièce a été imprimée plusieurs fois. On peut la voir soit dans Hugo, Traité historique et critique sur l’origine et la généalogie de la maison de Lorraine, P- xlvj-xlviij ; soit dans Csimet, Hist., t. IL, preuv., col. ccexxxv et CCCxxxv).
bulle par laquelle le pape Alexandre IIT confirma, en 4179, les possessions du prieuré de Châtenoy. « In quibus, lit-on » dans la bulle, hæc propriis duximus exprimenda vocabulis : » cellam videlicet sancti Petri quæ est Castinio, cum omnibus » possessionibus suis, quam mater ducis Theoderici, Havidis » nomine (Hadwide de Namur, femme de Gérard d'Alsace), » et ipse dux Theodericus, et filius ejus Simon dux, legitima donatione, tradiderunt ..…. . Confirmamus etiam statutum jam dictæ cellæ fundatorum, videlicet Girardi Flandrensis, » Theoderici, Simonis, Mathæi, Simonis ducum (1). » Gérard est appelé dans la bulle Gérard de Flandre, parce qu'il avait épousé Hadwide de Namur, et qu’il avait quelques prétentions sur le comté de Flandre ; ou bien (et ceci nous paraît moins vraisemblable) parce que ses descendants étant alors maîtres de cette contrée , on pouvait croire à Rome que Gérard en avait été lui-même souverain (2). | ——
Les chroniqueurs ne sont pas moins formels que les chartes. On lit dans Sigebert de Gemblours, à l’année 4070 : « Gerar- » dus dux moritur ; moritur etiam dux Godefridus. Gerardo » filius ejus Theodoricus, Godefrido succedit filius ejus Go- » defridus gibbosus ». Albéric, religieux du monastère des Trois-Fontaines, écrit, à l’année 1070 : « Gerardus de Alsatia dux Mosellanorum moritur hoc anno, cui succedit » Theodoricus filius ejus. Gerardus de Alsatia, cum isto duce » Theodorico, habuit etiam alium filium nomine Gerardum, » qui fuit primus comes Vadani montis ». Le chroniqueur de Moyen-Moutier, Jean de Bayon, est encore plus explicite :
(4) V. cette bulle, dans Hugo, ibid., p. xlix-lvj, et dans Calmet, ibid., col. ceclxxxiij-ceclxxxv).
(2) L’évèque de Toul Pierre de Brixey dit aussi Gerardus Flandrensis dans une charte citée par Calmet, ibid., t. E, col. clj; on trouvait les mémes termes dans le nécrologe du prieuré de Châtenoy; v. Calmet, ibid. |
Li, ol:
BUS dé deel lim ND nil, Gé parte que ne cen- 1ral
« Et his diebus (an. 1070) dux lothariensis ambiguis veneni » signis moritur..…... Tumulatus autem in templo Sancti Petri » Romaricensis.…. Porro ducatum ejus filius ejus nomine » Theodericus... gubernandum obtinuit..... Et quia de Ge- » rardo comite Vadani montis, filio Gerardi ducis Lotharingiæ, » et fratre Theoderici ducis ejusdem provinciæ, qui sub tem- » pore hoc regnavit, præfati sumus (1). »
Le duc Thierry eut pour successeur son fils aîné Simon Le"; cela résulte de la pièce relative à la seigneurie de Bitche, pièce que nous avons citée : « Qui Theodoricus filio suo Theodorico » comiti Flandriæ transmisit, item Theodoricus comes Flan- » driæ Simundo fratri suo duci Lotharingiæ prædictos termi- » nos dedit..…... »; cela résulte aussi de la bulle du pape Alexandre IIE : « ..... Et ipse dux Theodoricus, et filius ejus » Simon dux, legitima donatione, tradiderunt..…. Etc. »
Vers l’année 1120, le duc Simon E* donna à l’église de Saint-Dié une charte, dans laquelle on trouve le passage suivant : « Unde ego, cum super ecclesia de S. Remigii monte » Jlongam pertuleritis molestiam, studio quo potui patris mei » beatæ memoriæ ducis Theoderici sequens vestigia, decrevi » terminare (2) ». Dans une autre charte du même prince, datée de l’année 4430 , on lit : « … Ego Simon, Dei gratia » dux Lotharingiæ et Marchio, notum facio universis quod, . » pia vestigia paire mei Theoderici pro posse sequi volens,
(4) Lib. I, c. 64 et 83.
L'auteur anonyme d’une histoire en vers du duc Ferri IV, qui composa son ouvrage dans la première moitié du XIV® siècle, établit d’une manière conforme aux titres la généalogie des premiers ducs, ainsi que le prouvent les vers suivants, conservés par le P. Benoît Picart (Origine de la maison de Lorraine, p. 324) :
Majores inter Gerardum scribito Ducem.
Thirricus hunc sequitur , de quo Simundus habenas Ducatus regit. Dux Mathæus habetur.
(2) V. ce titre, dans Calmet, ibid., t. IE, preuv., col. celxv. L'original, revêtu d’un sceau plaqué d'assez grandes dimensions, se trouve à la bibliothèque publique de Nancy.
» ecclesiam nostram etc. (1) ». Un titre de l’année 1457, par lequel le duc Mathieu I*' confirmait les biens de l’abbaye de Bouxières et lui cédait les dimes de Frouard et de Champigneulles, présente la phrase suivante : « ..... Ad pe- » titionem patruæ meæ dominæ Haræ, abbatissæ Sanctæ » Mariæ de Monte, accepi in salvam gardiam meam omnia »* quæ possidet præfata ecclesia, et præcipue quæ pater meus » Simon, et avus meus Theodericus in eleemosynam con- » tulerunt (2) ». En 4168, le même duc donnait à l’abbaye de Sainte-Marie-au-Bois une charte dans laquelle il dit : « …. Totum alodium de Blanzei, cum banno et tota familia, » tam partem illam quam avus meus Theodericus pro anima » sua ecclesiæ Sancti Apri dedit, quam illam quam sibi reti- » uit patrique meo tenendam, et pater meus mihi heredi- » tario jure reliquit ; utramque partem, laudante uxore mea » et liberis meis, et fratre meo Ro., Fratribus et ecclesiæ » Sanctæ Mariæ de Nemore concessi... » (3). Une énonciation semblable existe dans un titre de la duchesse Berthe, veuve de Mathieu 1° (ce titre est de l'année 1177, selon toutes les probabilités) : « .... Maritus et dominus meus Mathæus, » Lotharingiæ dux et Marchio, alodium de Blanzei, cum fa- » milia, sicut dux Theodericus avus suus, et Simon pater ejus » tenuerant (4) ».
Nous rappellerons encore deux titres du duc Thierry luimême ; le premier, qui est de l’année 1114, est relatif à une donation faite à l'église de Saint-Dié, en présence des fils de Thierry : « In presentia filiorum suorum, videlicet Simonis, » Theoderici, Gerardi, Henrici..….. (5) » ; le second est le titre de fondation du prieuré Notre-Dame de Nancy, publié
(4) V. cette charte, dans Calmet, ibid., col. exe. (2) V. le titre, dans Calmet, ibid., col. ccexlix. (3) V. le titre, ibid., col. ceclxii].
(£) V. le titre, ibid., col. ccclxxvii.
(5) V. Calmet, ibid., t. L, col. clvij.
par le Père Vignier (1), et dans lequel on lit : « ..….. Horum » testes sunt Simon ducis ejusdem filius, Annuntius magister » ipsus, etc. » Le chroniqueur Albéric confirme également, quoique d’une manière indirecte, la généalogie que les diplômes viennent d'établir. Voici son texte : « Anno mcxxvi°, apud » Tullum, post episcopum Ricuinum, fuit episcopus Henricus, » frater ducis Simonis ». Il faut rapprocher cette mention d’une phrase de Jean de Bayon, et l’on verra que le passage d’Albéric doit s’entendre dans le sens que nous indiquons ; on lit dans Jean de Bayon : « Huic autem Gerardo (comiti Vadani » montis) successit Hugo filius ejus, qui donationem omnium » prædictorum ratificavit..……., præsente venerabili Henrico, - » episcopo Tullensi, filio ducis Theoderici..…… De voluntate autem et rogatu dicti Hugonis, dictus Henricus episcopus, » confirmans donationes has et ecclesiæ Bellæ Vallis…., anno » Domini mexxxiv°, imperante Lothario, et Simone fratre ejus » duce Lotharingiæ (2) ». Ainsi, selon le chroniqueur de Moyen-Moutier, l’évêque de Toul Henri, qui, d’après Albéric, était frère du duc Simon, était en même temps le fils du due Thierry; d’où il résulte que Simon était aussi le fils dé Thierry. Le texte de Jean de Bayon démontre en même temps que Simon [°° était beau-frère (/rater) de l’empereur Lothaire IE, et qu’il n’était par conséquent pas le gendre du duc Thierry, comme certains généalogistes des X VE et X VIT
siècles l'avaient avancé, sans se donner la peine de prouver leur assertion.
Simon [°° laissa la Lorraine à son fils aîné Mathieu [‘; ce fait est mis hors de doute par plusieurs des chartes qui ont été citées plus haut. Ainsi, la pièce relative aux limites de la seigneurie de Bitche, et qui émane du duc Mathieu lui-même, dit formellement : « ... Item Theodoricus comes Flandriæ
(1) V. Vignier, ouv. cité, p. 113.
(2) V. Lib. II, c. 83...
» Simundo frâtri suo duci Lotharingiæ prædictos terminos » dedit, quibus ipse filium suum Mathæum hereditavit ». La bulle d'Alexandre IL mentionne, dans l’ordre chronologique, les cinq premiers ducs héréditairés : < .…. Confirmamus » etiam statutum jam dictæ cellæ fundatorum, videlicet Gi- » rardi Flandrensis, Theoderici, Simonis, Mathæi, Simonis » ducum >». Dans une charte de l’année 4420 ou environ, le duc Simon [°° parle de son fils Mathieu : « Ego quoque, coo- » perante et adjuvante uxore mea beata femina ducissa Ade- » lide, una cum Mathæo dulcissimo unico filio nostro ..….. (4) » Dans une charte d’Albéron de Montreuil, archevêque de Trèves, relative à l’église de Saint-Dié, il est parlé du duc Mathieu, fils de Simon E°° : « .... Albertus præposi- » tus et alii canonici ecclesiæ Sancti Deodati conquesti sunt » super duce Simone, quod ipse violentas exactiones ct in- » justas consuetudines, temporibus suis, super prædictæ » eeclesiæ servos et possessiones induxisset..... Verum di- » vina cooperante clementia, præfatus dux, assensu et vo- » luntate Adelidis nobilis ducissæ uxoris suæ, omnia illa de » quibus ad eum querela fundebatur, in præsentia nostra » gucrpivit Deinde ad prædictam ecclesiam veniens ad » corpus Beati Deodati, violentis illis exactionibus omnino » renuntiavit, et ibidem, cum Mathæo filio suo, subscriptas » pravas consuetudines damnavit et abjuravit.… (2). » La même énonciation existe dans une charte du duc Simon E°', contenant abjuration des exactions commises par ses officiers contre l’église de Saint-Dié. Ce titre mentionne Mathieu fils de Simon comme abjurant avec lui, et la duchesse Adélaïde comme assistant à cette abjuration (3). Dans un titre de l’année
(4) V. le titre, dans Calmet, ibid., t. [, preuv., col. cclxv.
(2) Cette charte est de l’année 1132 ; elle est imprimée dans Calmet, ibid., col. cexcviij.
(3) L’original de cette charte, revêtu d’un sceau plaqué, se trouve à la bibliothèque publique de Nancy. La charte est datée de 1132.
4156, dont nous avons donné un extrait, Mathieu rappelle son père Simon [° et sa tante paternelle Hara, abbesse de Bouxières : « ..…... Ad petitionem patruæ meæ Haræ, abbatissæ » Sanctæ Mariæ de Monte, accepi in salvam gardiam meam » Omnia quæ possidet præfata ecclesia, et præcipue quæ pater » meus Simon... » Un diplôme de l’empereur Frédéric- Barberousse, daté de Besançon, le 9 des calendes de novembre 4157, contient une mention de même nature : « ..…. Fortu- » nam, incendium, raptum, et quandam exactionem quæ » vulgo Tallia dicitur, abjurata a duce Simone, .et Mathæo » filio ejus, sigilli nostri impressione remittimus Fratribus » (Sancti Deodati)..…. » (1). Une autre preuve se tire d’une charte, déjà citée, du duc Mathieu L°", quoique le nom de Simon n’y figure pas : « .... Ego Mathæus..…. totum alodium de » Blanzei, cum banno et tota familia, tam partem illam quam » avus meus dux Theodericus, pro anima sua, ecclesiæ Sancti » Apri dedit, quam illam quam sibi retinuit patrique meo » tenendam, et pater meus mihi hereditario jure reliquit..…. » Même observation au sujet d’un titre de l’année 1162 : « Ego Mathæus..... Et quia præfatam ecclesiam a patri meo » duce Simone plantatam, ego Mathæus filius ejus, juxta » ipsius patris bonum desiderium, in tutela et defensione « mea suscipiens.... » (2). Enfin, une preuve non moins concluante est fournie par une charte de la duchesse Berthe, où se voit la phrase suivante : « Ego... notum facio..…. quod » maritus et dominus meus Mathæus, Lotharingiæ dux et » Marchio, alodium de Blanzei, cum familia, sieut dux Theo- » dericus avus suus, et Simon pater ejus tenuerant..…. » Jean de Bayon, en rapportant l’avènement de Mathieu F°°, dit seulement : « Anno mexui°, Simon dux Lotharorum moritur, » Mathæus successit » (3); mais Albéric est plus explicite, et
(1) V. ce diplôme, dans Calmet, ibid., col. ceclv et ceclvj. (2) V. le ütre, ibid., col. ceclix et ccclx.
(3) V. Lib. IT, c. 106, continuat.
on lit dans sa chronique, à l’année 4193 : « Dux Mosellano- » rum Mathæus et Robertus, pater Philippi de Florenges,. » filii fuerunt illius ducis Simonis, qui fuit frater Theoderici » Flandrensis ». |
Il est superflu de conduire plus loin la généalogie des ducs de Lorraine ; car tout Je monde est persuadé que Simon IE, cinquième duc héréditaire, était bien le fils aîné de Mathieu L°". La preuve en ressort, d’ailleurs, avec évidence de plusieurs titres qui ont été employés pour établir la filiation des ancêtres de ce prince. Telle est notamment la bulle d'Alexandre IIT, dont nous avons reproduit les termes ; el est aussi le diplôme de la duchesse Berthe, que nous avons placé vers l’année 4177 : « Ipse dominus meus (Mathæus Lotharingiæ dux et » Marchio) et ego, cum liberis nostris Mathæo (1), Theodo- » rico (2), Simone, Frederico (3), et fratre ejus Roberto, pro » animabus nostris integraliter donavimus..…. » Quant aux preuves que l’on puise soit dans le texte des diplômes, soit dans les pages des chroniqueurs, elles sont en trop grand nombre pour les rapporter ici, et ce serait perdre son temps que de. s'amuser à démontrer une chose que personne ne conteste. Quant à la filiation des quatre premiers
dues héréditaires, elle a été établie, et d’une manière péremp-
toire, par les écrivains qui nous ont précédé ; mais nous espérons avoir donné à cette démonstration un nouveau degré de clarté et de certitude.
(1) Mathieu comte de Toul.
(2) Thierry élu évèque de Metz.
(3) Ferri seigneur de Bitche.