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É CHAPITRE VI

ÉTAT DE LA LORRAINE PENDANT LA SECONDE MOITIÉ DU XI° SIÈCLE ET LE XII°.

—2 Cher — 7

Il reste bien peu de renseignemens positifs sur une foule de points concernant la Lorraine du moyen-âge : sa constitution, ses rapports avec l'Allemagne, sa situation intérieure, l'administration, la cour de ses souverains ; et dans l’impossibilité où nous sommes de tracer un tableau complet, nous avons groupé, dans ce chapitre, un petit nombre de faits et de remarques qui jetteront quelque jour sur diverses questions. | oo | Les premiers ducs de Lorraine, au moins ceux qui règnèrent au XII° siècle, possédaient une espèce de cour, où figuraient différents officiers, dont Gérard d'Alsace et. son fils Thierry avaient, sans doute, jugé à propos de se passer. Une charte inédite de Simon [°', relative au domaine de Cuite- Fève, mentionne plusieurs de’ ces officiers : Louis (Lodoycus) maître d'hôtel, Hugues échanson, Raoul chambellan et Henri maréchal (1). Mathieu [°° avait eu pour maitresse la fille de son argentier ; enfin, ce prince entretint jusqu'à trois médecins, nommés Jordanus, Walterus et Samson, rappelés dans des titres de 1442, 414% et 1159 (2).

(4) Ce titre se trouve parmi les papiers de la commanderie de Saint. Jean-le-Vieil-Aitre, aux archives du département de la Meurthe. (2) V. Calmet, ibid., t. Il, preuv., col. ccexxij, ccexxiij et cceclv).

Ce fut Mathieu I°' qui établit les prévôts (præpositi), officiers à la fois civils et militaires, chargés de commander et d'amener à l’armée duücalé le contingent de leur circonscription territoriale ; de rendre la justice en temps de paix ; de poursuivre et de punir les malfaiteurs ; d'observer et de contenir les seigneurs, dont les ducs de Lorraine commençaient à miner sourdement la puissance. Galterus ou Gauthier, prévôt de Nancy, figure dans une charte de l’année 1142 (1).

On a déjà touché quelque chose des droits de la noblesse, de ses assemblées et de son influence, et on reviendra ailleurs plus en détail sur ce sujet important. On a dit aussi que plusieurs de nos ducs ont pris une part active aux affaires de l'empire , et qu’ils assistaient ordinairement aux diètes. La Lorraine n’était pas cependant considérée comme faisant partie intégrante du corps germanique ; le duc Simon IT ne parait pas s'être occupé de ce qui regardait l'empire, et on ne voit pas qu'il se soit jamais rendu à aucune diète. Quant à la France, elle n’entretenait pas de rapports avec la Lorraine ; elle en était séparée par les comtés de Bar et de Champagne, et son éloignement l’empéchait d'exercer aucuneinfluence sur notre pays. |

La crainte de trop étendre ce chapitre ne nous permet pas de réunir ici un assez grand nombre de détails concernant différentes seigneuries enclavées dans la Lorraine; nous ne dirons rien non plus des premiers comtes de Vaudémont; mais il convient de rappeler la fondation d’un petit état dont les seigneurs jouérent souvent un rôle dans l’histoire du duché; nous voulons parler des comtes de Salm, qui étaient originaires des Ardennes. Vers la fin du X[° siècle, Hermann, fils cadet du comte de Luxembourg et de Salm Hermann élu roi des Romains en 4081, se fixa dans la partie septentrionale des Vosges; dès l’année 1104, il est nommé comte de Salm

(1) V. idem, ibid., col, ccexxij,

dans un titre qui se tronvait autrefois aux archives de l’abbaye de Senones, et Dom Calmet conjecture que Hermann s'était établi en Lorraine à la suite de son mariage avec Agnès, héritière de la seigneurie de Langstein ou Pierre-Percée (1). Il fut tué à la.bataille de Frouard, sous le règne de Simon I‘, et laissa deux fils, qui se partagérent ses états. Hermann avait été voué de l’abbaye de Senones, et avait profité de ce titre pour commettre tant d’exactions que l’évèque de Metz Adalbéron IV fut obligé de l’excommunier, en 11411. Henri IF, son petit-fils, épousa Judith, fille de Ferri seigneur de Bitche, et en eut deux fils, qui empoisonnérent les jours de leur père par leur ambition et leurs révoltes. Henri II avait voulu dépouiller les religieux de l’abbaye de Senones ; ses fils cherchèrent à le dépouiller lui-même. L’ainé, nommé Henri comme son père, avait formé le projet de se saisir de ses parents, de les enfermer dans différents monastères et de s'emparer de leurs domaines. Il tomba dangereusement malade avant d’avoir pu exécuter ce coupable dessein ; on le crut mort,-etsa mère Judith le fit précipitamment enterrer dans l'abbaye de Haute-Seille; mais, pendant la nuit, on entendit du bruit dans son tombeau; les moines, l'ayant ouvert Je‘iéndemain matin, trouvérent le cadavre tourné sur la face, quoiqu’on l’eût couché sur le dos, et ils en conclurent que le jeune prince n’était pas mort quand on l'avait enseveli. Son frère Frédéric, loin d’être ébranlé par un aussi terrible exemple de la colère divine, chassa son vieux pére, qui fut obligé de partir à pied, et suivi d'un seul serviteur, pour chercher un asile. Baudouin, abbé de Senones, en ayant été informé, se hâta de lui envoyer un cheval, et quand ce malheureux prince fut mort, il lui fit donner une honorable sépulture dans l’église de l’abbaye; le chroniqueur Richer, qui vivait alors, nous apprend qu’il grava lui-même

(1) V. Hist., t. I, col. ceix.

au trait sur le tombeau l'effigie de Henri IF, des fleurs et une inscription en vers latins (4). l

Les évêques et les abbés continuaient à avoir recours à l'excommunication, pour protéger leurs personnes et leurs biens contre les violences et les exactions des laïques. Dans l’ordre temporel, on appliquait encore la peine du harnescar à ceux qui troublaient la paix publique, et vers la fin du XII° siècle, Simon IL ordonna de punir du harnescar et d’une amende tous ceux que l'on jugerait coupables de ce délit (2). Seulement, il arrivait parfois que la peine n’atteignait pas les vrais coupables. Dudon, seigneur de Clermont-en-Argonne, avait commis de grands ravages sur les terres de l'évêché de Verdun ; néanmoins, il eut l'audace de se rendre dans cette ville, comme pour braver l'évèque Richer. Les chanoines le firent mettre en prison ; mais cette arrestation, quoique bien légitime , souleva les nobles du voisinage ; ils prétendirent que le chapitre avait, en punissant ce pillard, commis un attentat contre l'ordre nobiliaire tout entier, et les chanoines, pour conjurer l'orage, furent obligés de se soumettre à la peine du harnescar et de porter un livre de chœur, devant Dudon, l’espace de cent-vingt pas (5).

Bien que la féodalité fût parvenue à son apogée, et que six siècles déjà se fussent écoulés depuis l'établissement définitif des Francs, on serait presque tenté de supposer qu'il y avait encore quelque distinction entre les conquérants et les anciens habitants du pays, et on trouve, surtout dans les monastères, plusieurs noms d'origine purement romaine. |

Les formes établies pour prouver son droit de propriété,

(1) V. Richer de Senones, Chronic.. lib. IV, c. 26 et 27. Plusieurs des successeurs de ce prince furent inhumés dans l’abbaye de Salival (ordre de Prémontré), près de Vic.

.(2) V. Coupures de Bournon, règne de Simon II.

(3) V. Laurent de Liège, Hist. epise. vird., dans Calmet, ibid., preuv., col. 216 et 217.

et.pour mettre en possession le nouveau maître d’un domaine, étaient à peu près semblables à celles qui s’observaient dans les pays voisins. Nous avons détaillé la procédure suivie dans le procès entre Joscelin et l’abbé de Chaumouzey, au sujet de la propriété des terrains voisins du monastère. Au commencement du XII siècle, l'évêque de Verdun Richer, ayant acquis, moyennant une grosse somme d'argent, les terres de Stenay et de Mouzay, en fut mis en possession par le couteau, le fétu noué, le gant, la motte de terre et la branche d’arbre (1). Quand un domairie était donné à une église ou à un monastère , .le donateur déposait le diplôme sur l'autel. Ce dépôt pouvait se faire par procureur. Vers l’année 1135, le duc Simon [°° et Adélaïde son épouse cédèrent à l’abbaye de Saint-Mansuy la terre de Moncey, près de Neufchâteau ; comme là duchesse était sur le point d’accoucher, et qu'il lui était impossible d'aller à Toul, des personnes d’une naissance illustre furent chargées d'aller déposer Pacte de donation sur l’autel de l’abbaye , et, après le rétablissement de la duchesse, cette princesse et Simon se rendirent dans l’abbaye et renouvelèrent la même formalité (2). On vit encore, à cette époque, quelques personnes se consacrer au service d’une église, et remettre une boucle de leurs cheveux ou un denier comme marque de leur sujétion. En 1051, cette cérémonie fut accomplie dans l’église de Saint-Dié par une femme de race libre, nommée Ermengarde, qui se consacra au service de l’église, elle et sa postérité (3) ; vers le même temps, une matrone appelée Gifa s'était RE avec (oute sa famille, à l’abbaye de Saint-Mihiel.

La position des serfs était la même en Lorraine que partout

(1)... per cultellum, festucam nodatam, wantonem, ct wassonem terræ, aigue ramum arboris.… . V. Calmet, ibid., col. 524.

(2) V. idem, ibid., t. If, preuv., col. cecxij et ceexiij. . |

(5) V. le titre, dans Calmet, ibid., t. 1, preuv., col. 440 et 441.

ailleurs. Chaque seigneur défendait à ses serfs de contracter mariage avec ceux des seigneuries voisines, et le pape saint Léon IX, après avoir consacré l’église abbatiale de: Bouzonville, permit, par une faveur spéciale, aux sujets de l’abbaye d'épouser ceux du duc de Lorraine, du monastère de Rhétel et de l’église de Mouzon (1).

Une classe de la population moins heureuse encore que celle des serfs comprenait les Juifs, assez nombreux dans notre pays. Ïl y en avait surtout beaucoup dans la ville de Trèves ; l'archevèque Eberhard , animé d’un zèle qui n'était pas selon la science , leur déclara que s’ils n’embrassaient pas la religion chrétienne dans un délai qu'il fxa, il les chasserait de la ville. Les Juifs cherchèrent alors le moyen de faire périr le prélat avant l'expiration du délai, dans l’espérance que son successeur les traiterait plus favorablement. Obéisshnt à une idée superstitieuse très-répandue dans les siècles suivants, ils fabriquérent une petite statue en cire, ressemblant tant bien que mal à l’archevèque, et corrompirent, à force d'argent, un clere de l’église Saint-Paul, qui consentit à baptiser la statue. Le jour du samedi saint (15 avril 1067), au moment où le prélat, revêtu de ses habits pontificaux, venait d'entrer dans le baptistère pour administrer le sacremént aux catéchumènes, les Juifs allumérent la statue de cire, comme on allume une bougie ; elle était à moitié consumée, lorsque Eberhard, qui, sans doute, était déjà souffrant depuis quelque temps, se trouva plus mal et se fit porter hors du baptisière ; on lui présenta un crucifix, et il expira un instant après, au moment où son simulacre venait de s’éteindre (2). La mort de l’archevèque n'ayail rien que de naturel ; mais sa coïncidence avec la céré-. monie magique accomplie par les Juifs les fit regarder comme

(4) V idem, Notice, t. I, col. 164.

(2) V. Hist. Trev., dans D’Achéry, Spicil., t. xu, p. 223; Brower, Ann. Trev., t. I, p. 50.

coupables de la mort du prélat et les rendit extrêmement odieux ; aussi, lorsque les premières bandes de Croisés tra-. versérent la Lorraine, les juifs de Trèves furent-ils exposés à toutes sortes de violences. Beaucoup d’entr’eux cherchèrent un abri dans la maison de l'archevêque. Egilbert, . qui siégeait alors, leur, sauva la vie,. mais, profitant de leur consternation, voulut leur administrer le baptème ; ils y consentirent, et l'historien de Trèves ajoute que, dés l’année suivante, ils étaient tous revenus au judaïsme, à l'exception d’un rabbin qu’il nomme Michée (4).

Plusieurs faits rapportés dans les chapitres précédents pourraient fâire supposer que les mœurs des Lorrains étaient encore rudes et grossières ; mais cette croyance serait erronée, . et il est certain qu’au XII° siècle les mœurs commençaient à se polir. Au dire d’un chroniqueur analysé par Bournon, Simon II aurait. été obligé, comme nous l'avons dit, de publier une loi somptuaire, pour régler la forme et les ornements des habits, le nombre des chevaux et des. chiens ; pour empêcher de prodiguer les métaux précieux sur les armures et les vêtements de guerre ; pour défendre les jeux de hasard ; pour bannir les jongleurs et les trouvères (2). Toutefois, les habitants de divers cantons avaient conservé une rudesse qui est devenue proverbiale. L'évèque de Toul Pibon, dans une charte donnée, en 1076, au prieuré de Laître, dit que les habitants d'Amance étaient si brutaux et si grossiers (duri et feroces) que jamais archidiacre ni doyen n'avait osé entrer dans leur ville, pour y faire la visite (3). Bournon et Thierriat assurent que Mathieu [°° et Simon IT publiérent des règle- . : ments destinés à prévenir et à réprimer les violences et les injures qui pouvaient entrainer des suites graves ; tout homme

(4) V. Hist. Trev., dans D'Achéry, ibid., p. 236. (2} V. Coupures de Bournon, règne de Simon Î[. | (3) V. cette charte, dans Calmet, Hist., t. L preuv., col. 875 et 176.

qui insultait son voisin « encouroit vergogne » ; quiconque appelait son égal menteur devait payer cinquante deniers ; enfin « celui qui appeloit femme pute ou maqueraute appor- » toit preuves, et ce par matrones saiges et saiges hommes »* vieux et experts, ou payoit de son argent ou avoir tin- » quante deniers argent (4) ». ;

Au surplus, c'était dans les campagnes que l'on rencontrait en plus grand nombre ces restes de l’ancienne barbarie. Les villes , et surtout les villes importantes , avaient gardé des mœurs plus douces, en même temps que les traditions admi-nistratives des Romains et quelques débris de leur organisation municipale. L'époque à laquelle nous sommes arrivé vit commencer les troubles sans cesse renaissants dont les villes épiscopales furent le théâtre, et qui amenérent la chute du pouvoir des évêques. Les prétentions des bourgeois furent considérablement favorisées par l'affaire des investitures. Les évêques légitimes et les intrus furent obligés de faire différentes concessions aux habitants de leurs villes épiscopales, pour se ménager leur appui ; d’un autre côté, les bourgeois profitèrent de l'absence, souvent prolongée , des prélats pour usurper sans bruit une partie des droits dont ils désiraient jouir. Nous avons mentionné une révolte des habitants de Trèves ; dans les premières années du XIL° siècle, les Messins abusérent de la faiblesse de leur évèque Théotger pour établir un gouvernement presque complètement municipal (2); ils osérent même, pendant la vacance qui suivit la retraite de Théotger, s'emparer d’une portion des domaines appartenant aux évêques. Ces avantages furent, ilest vrai, suivis de revers ; Théotger eut pour successeur Etienne de Bar, prélat puissant et belliqueux, qui, secondé d’ailleurs efficacement par son

(1) V. Mémoires de Thierriat, règne de Mathieu ler ; Coupurcs de Bournon, règne de Simon II.

(2) V. Meurisse, Hist, des év. de Metz, p. 391.

frère Renaud [°° comte de Bar, eut bientôt reconquis tout ce qu’on lui. avait enlevé. Il assista, en 1125, à la diète de Mayence, qui eut pour résultat l’élection du roi des Romains Lothaire IT, et s'étant assuré l'appui de ce prince, il re-

vint à Metz, força les bourgeois à restituer tout ce qu'ils

avaient pris, abolit le gouvernement municipal, et rétablit les choses sur le pied où elles se trouvaient avant l'épiscopat de Théotger (1).

Outre les guerres dont nous avons retracé " lugubre tableau, la Lorraine eut à supporter des calamités de plus d’une nature. En 1099, des pluies continuelles détruisirent toute espérance de récolte et causèrent une affreuse famine, qui fut suivie, comme il arrive presque toujours, d’une maladie contagieuse ; les peuples, effrayés de ses symptômes, lui donnérent le nom de feu sacré; en peu de jours, les bras et les jambes de ceux qui en étaient attaqués s’enflaient, se gangrehaient et devenaient entièrement noirs. Un demi-siècle après, en 4154, une nouvelle famine vint plonger notre patrie dans une grande détresse. Ce fléau fournit à l'évêque de Toul Henri de Lorraine une occasion de déployer sa charité; après avoir donné tout le grain et tout l'argent qu'il possédait, il vendit les meubles de sa maison, acheta des vivres et les distribua lui-même aux pauvres (2). Enfin, une autre famine, sur laquelle nous avons peu de détails, affligea la Lorraine en 4197 et 4198. Ces malheurs eurent pour résultat d'arrêter le progrès de la population, qui s’accroissait rapidement ; quelques endroits furent même presque dépeuplés ; dans un titre constatant la consécration de l’église abbatiale de Seno-

nes, Etienne de Bar, évêque de Metz, dit qu’à raison des

guerres et des pillages, le val de Scnones ne comptait plus

(t) V. Benoit Picart, Histoire ecclésiastique ct civile de la ville et du

diocèse de Metz, épiscopat d’Elienne de Bar, ms. des bibliothèques publi- :

ques de Metz et de Pont-à-Mousson.

(2) V. Benoit, Hist. de Toul, p. #17.

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qu'un très-petit nombre d'habitants, et qu'il était redevenu désert comme autrefois (1). 4

Les villes étaient entourées de murs et ne redoutaient pas beaucoup les ravages de la guerre; mais, comme les villages étaient ouverts, et qu’il n’y avait pas moyen de les fortifier, on prit le parti de disposer les églises et les cimetières de manière à ce que les villageois pussent s’y réfugier et s’y défendre. Dans un titre de 1136 il est dit que les habitants de Bademénil, près de Saint-Dié, avaient construit une espèce de fort dans le cimetière, autour de l'église, afin de s’y mettre à l'abri, en cas d’invasion (2). Le cloître de Saint-Dié lui-même était ceint de hautes murailles et tenait, dit Ruyr, « forme » de chasteau quelque peu plus élevé que la ville » (3).

Les guerres si communes aux XI et XIT siècles étaient encore plus funestes au commerce qu'à l'agriculture ; une fois le moment du danger passé, les laboureurs rentraient dans leurs habitations et reprenaient leurs travaux; mais l’interruption fréquente des communications et le peu de sécurité qu'offraient certaines routes mettaient obstacle aux relations commerciales. La Lorraine exportait cependant beaucoup de sel, que l’on continuait à fabriquer dans plusieurs établissements. La plupart des monastères possédaient à Vic, à Marsal, à.Salone et ailleurs, comme on l'a vu, des poëles pour cuire le sel nécessaire à leur consommation, et la liste

de ces petites salines monastiques est trop longue pour être insérée ici. Au reste, il est probable que les monastères ne se bornaient pas à fabriquer le sel qui leur était indispensable ; on en trafiquait comme de. toute autre marchandise, et les particuliers, les églises et les abbayes tiraicnt de leurs salines

(4) V. ce titre, dans Calme, ibid., col. 439 et 440. (2) V. le titre, dans Calmet, ibid., t: IE, preuv., col. cecij et ceciij.

(8) V. Recherches des sainctes antiquitez de la Vosge, édit. Ambroise, p. 444. |

tel parti qui leur semblait convenable. Les mines d'argent découvertes près de Saint-Dié, et dans quelques cantons voisins, étaient en pleine exploitation et fournissaient en partie le métal employé dans les ateliers monétaires des ducs de Lorraine et dans l'atelier du chapitre de Saint-Dié, qui avait obtenu ou usurpé le droit de battre monnaie (1). Les produits du sol et de l’agricultture étaient les mêmes que dans les siècles précédents ; il paraît seulement résulter des titres qui ont passé sous nos yeux que la culture de la vigne recevait un notable accroissement, et qu’elle envahissait des terrains: jusqu'alors en friche ou destinés aux céréales. Toutefois, on continuait, surtout: ‘dans les Vosges, à fabriquer de la biére et de la cervoise ; et gomme le blé ne mürit pas dans les montagnes, on se servait’ ésoine à à Remiremont pour la préparation de ces breuvages (Ye Les rivières et les étangs, si nombreux au moyen-âge, procurafent du poisson en abondance; on trouvait même requemment dans la Moselle des poissons fort recherchés, que l'on n’y rencontre plus que bien rarement de nos jours ; nous parlons des saumons qui remontaient cette rivière en si grande quantité que les pêcheurs en payaient la dime. Quand Pierre de Brixey fonda, en 1188, la collégiale de Liverdur, il donna, entr’autres choses, aux chanoines lä dime des saumons que l'on prenait dans la Moselle, soit: avec des filets, soit au moyen de barrages (3).

Des foires établies dans les villes ou auprés de quelques monastères élaient fréquentées par des commerçants étrangers, qui venaient échanger les marchandises du dehors contre les produits de notre sol et ceux de l'industrie des Lorrains. Il y avait des foires célèbres dans la ville de Ver-

(1) V., au sujet des mines de Saint-Dié, un titre de Simon I*r, imprimé dans Calmet, ibid., col. celx-cclxij.

(2) V. idem, Notice, t. Il, col. 293.

(3) V. le titre de fondation, dans ans Hist. t. I, preuv., col. cccc) et ceccij.

dun ; mais elles perdirent toute leur importance lorsque le comte de Bar Renaud I‘ eut construit, dans le jardin qui avoisinait la maison de l'évêque, une tour où il logea une troupe de bandits ; ceux-ci firent endurer mille avanies aux étrangers ; ils renversaient leurs chariots, volaient les marchandises, et renfermaient les marchands eux-mêmes jusqu’à ce qu'ils eussent payé de fortes rançons. La destruction de la tour du comte ne suffit pas pour rendre aux foires de Verdun leur ancienne prospérité. En 4090, Hériman évèque de Metz accorda à l’abbaye de Saint-Clément, située auprès de l’ancien amphithéâtre, le droit de tenir annuellement une foire franche, qui devait durer huit jours. L’avoué de l’abbaye était contraint de fournir un cheval du prix de quinze sous ; pendant la durée de la foire, il y avait des courses de chevaux, selon la coutume ; la personne qui remportait le prix recevait la moitié de la valeur du cheval, dont l’autre moitié appartenait au monastère ; si aucune course n'avait lieu dans la première journée, le cheval devenait la propriété des religieux ; le voué devait aussi veiller à la sûreté de la foire, et à ce qu'il s’y trouvât un nombre suflisant de marchands et de bouchers. S il se commettait quelque délit, la connaissance en était réservée à la justice de l’abbaye (1). Quelques années auparavant (en 1080), le même prélat avait rétabli le marché ou la foire qui se tenait-autrefois devant l’abbaye de Saint-Arnould, el il avait réglé que cette foire aurait lieu, tous les ans, le jour anniversaire de la dédicace de l’église abbatiale (2). Enfin, plusieurs autres foires du DIEM genre furent instituées à la même époque.

Ge que nous avons dit des pillages commis par la garnison de la tour de Verdun prouve que les marchands, qui fréquentaient les foires et les marchés, n’étaient pas toujours sûrs de

° (4) Le titre est imprimé dis Calmet, ibid. t. I, preuv., col. 393-308. (2} V. le titre, ibid., col. 477-479.

revenir chez eux sains et saufs. Cependant, l'attention des souverains s’élait portée sur ce point, et ils avaient tâché de réprimer l’avidité de certains nobles et la rapacité des aventuriers. Simon IE n'avait même pas craint de faire pendre Guillemot Regnauld, pour avoir, comme on l’a vu, pillé des « mercanteurs ». Vers le même temps, Henri comte de Grandpré dépouilla de riches marchands de Huy, qui traversaient les terres de l'évêché de Verdun. Aussitôt l’évêque Albéron de Chiny et le comte de Bar, voué de l'évêché, citèrent Henri à comparaître devant eux pour rendre compte de cet acte de brigandage. Il refusa et se mit à faire des courses sur les terres de l'évêque ; celui-ci et le comte de Bar déclarèrent alors la guerre au comte de Grandpré, et Henri fut obligé de demander la paix, de se rendre à Verdun et de se soumettre à tout ce que l’on-exigeait de lui (4).

Pour faciliter le passage des rivières, qui se pratiquait ordinairement au moyen de bacs et de nacelles, on construisit quelques ponts en bois, sur lesquels on institua des péages. Vers l’année 1070, l’abbaye de Bouxières-aux-Dames fit établir un pont sur la Meurthe, au pied même de la colline de Bouxières. Le pont était appuyé sur un terrain appartenant aux religieuses, mais comme le ban et le cours de la Meurthe étaient la propriété de l'abbaye de Saint-Arnould ; à cause de son prieuré de Lay-Saint-Christophe, cette entreprise donna lieu entre les deux monastères à une contestation qui fut terminée, en 1073, par l'intervention de Pibon, évèque de Toul; les religieuses s’engagèrent à payer, chaque année, à la Saint-Remy, un cens de douze deniers, et, à cet effet, un envoyé de l’abbaye de Saint-Arnould se tenait, ce jour-là, sur le pont, depuis la première heure jusqu’à la sixième ; ce temps écoulé, l’envoyé se reli-

«) V. Laurent de Liège: Hist. episc. vird., dans Calmet, ibid., col. 238 et 239.

rat, s'il n'avait rien reçu ; toutefois, les religieuses pouvaient encore faire payer le cens jusqu’au soir au prieuré de Lay-Saint-Christophe ; mais à partir du lendemain elles devaient acquitter le cens et une amende ; si le pont était emporté par la violence des eaux ou tombait faute d'entretien, et que les religieuses refusassent de le reconstruire, l'abbé de

. Saint-Arnould avait le droit de rétablir les bacs qu'il possé-

dait autrefois dans ce lieu, et de faire arracher les pilotis du

pont, qui auraient pu gèner le passage des bacs ou opposer

des obstacles à la pêche (1). Nous avons rapporté minutieusement ces détails, parce qu’ils nous ont semblé de nature à jeter du jour sur la question de savoir comment s’exécutaient, au moyen-âge, les travaux d'utilité publique. A cette époque, il y avait des péages sur tous les ponts et sur toutes les routes ; etil est bien probable que les ponts et les chemins étaient entretenus par les seigneurs ou les monastères qui percevaient le produit des péages. C’est ainsi que la comtesse de Salm Agnès de Langstein avait établi un péage sur la route qui

conduit à Raon-lès-l’Eau , sans doute parce qu’elle veillait à

son entretien (2).

Le commerce exigeait, au XI siècle, moins de voyages lointains que dans les temps antérieurs , et les marchandises parvenaient plus facilement à leur destination ; mais, d'un autre côté, les pélerinages en Orient. deve-

naient de plus en plus communs. Comme les Chrétiens fu-

rent maîtres de Jérusalem et de la plus grande partie de la Palestine et de la Syrie pendant le XII siècle, beaucoup d'européens s’y rendaient dans un but de dévotion, et sans aucune intention de prendre part à la guerre qui continuait sur les frontières ; d’autres s’acheminaient vers la Terre- Sainte dans le but de combattre les Musulmans, et passaient

(4) V. le titre, ibid., col. 474 et 475.

(2) V. Calmet, Notice, t. 1, col.-558 et 559.

| — 367 — | dans ce pays un temps plus ou moins long, quelquefois même plusieurs années. La Lorraine fournit son contingent à ces deux catégories de pêlerins. Parmi les Lorrains qui accompa-

gnèrent Godefroy de Bouillon, il faut mentionner Renard IL :

comte de Toul, ainsi que son frère Pierre, qui eut plus tard | le. comté ; et Renard fit briller sa valeur dans la première bataille livrée aux Sarrasins (1). Bongars donne, au commencement de son recueil intitulé : Gesta Dei per Francos, une liste des principaux croisés, et sur cette liste nous avons reconnu plus d’un lorrain ; mais il n’est pas toujours facile de déterminer à quelle époque ces lorrains ont vécu ; les plus remarquables sont les suivants : Adalbéron, archidiacre de . Metz, fils de Conrad comte dè Lutzelbourg; Baudouin de Grandpré; Bartulf de Briey ; Henri d'Ormes ; Hugues de Briey ; Isvard de Mouzon ; Louis, archidiacre de Toul ;. Radulf ou Raoul de Mouzon ; Rainard ou Renard de Verdun ; Reinier (Reinerus), prieur de Saint-Mihiel, et Guillaume de Ferrières. Conon et Hago, prêtres du diocèse de Toul, firent le voyage de Jérusalem en 1137 et 1140 (2). Trois années après, en 4443, Albéron de Chiny, évêque de Verdun, forma le même dessein. Comme il craignait que ses diocésains n'y missent obstacle, il reçut la croix en secret, et l’on fut à la fois étonné et affligé d'apprendre qu'il allait partir, mais il n’alla pas plus loin que Rome, car le pape Célestin IL lui ordonna de retourner dans son diocèse, où sa présence était indispensable (3). En 1447 eut lieu la seconde croisade, dans laquelle on vit figurer beaucoup de Lorrains, . entr'autres Henri de Lorraine évêque de Toul, Etienne de

(4) V. Benoît, Hist. de Toul, p. 154.

(2) V. Calmet, Hist., t. [l, preuv., col. cecxiij, ceexiv et cccxxx. Bencelin, seigneur lorrain, s'y était rendu avant eux ; v. idem, Notice, t. I, ee ., Col. 186. :

(3) V. Laurent de Liège , Hist. episc. vird., dans Calmet, Hist., t. I, PERS, ., col. 351.

Bar évèque de Metz, Renaud I* comte de Bar, Hugues L°' comte de Vaudémont, Simon de Parroye, Haimon et divers autres seigneurs (1). En 4179, Henri [°° comte de Bar, qui avait été frappé d’excommunication pour les violences et les exactions qu'il avait commises à l'égard de l’église de Verdun, voulut expier ses fautes et partit pour la Palestine, après avoir laissé le gouvernement du Barrois à son frère Thiébaut. Il resta plusieurs années en Orient et mourut au siége de Saint- Jean d’Acre, en 1191 (2). Jérusalem avait été reprise par les Musulmans en 4187, et le pape Grégoire VIÏL avait envoyé, dans toute la chrétienté, une lettre circulaire pour animer à une nouvelle croisade. Cette lettre fut lue dans les églises de Metz, et quelques Messins en furent tellement touchés qu'ils prirent la croix et se dirigérent vers la Terre-Sainte, où les Croisés possédaient encore la plupart des villes situées

sur le bord de la mer. Pierre de Brixey, évèque de Toul, se mit en route, en 4189, avec Henri II comte de Salm, .

Gobert d’Apremont, Charles et Renier de Montreuil. Moins heureux que ses compagnons de voyage, il ne put revenir dans sa patrie et mourut en Palestine, dans le cours de l’année 1192 (3). La malheureuse issue du pélerinage de Pierre de Brixey ne découragca pas son successeur Eudes de Vaudémont. Il assista avec son neveu, Hugues IT comte de Vaudémont, à la diète de Spire tenue, en 1196, par ordre de l'empereur Henri VI, et y reçut la croix des mains du légat ; il ne partit cependant que l'année syivante, mais ses diocésains ne devaient revoir que sa dépouille ; il mourut, en effet, dans le voyage, et son corps fut rapporté

(1) V. Calmet, Hist., t. 11, col. 24, 25, 27, et preuv., cl. ccéxxir et cecxxxv ; Notice, t. L col. 3553.

(2) V. Calmet, Hist., t. I, col. exev, et t. II, col. 201.

(3) V. Benoît, Hist. de Toul, p. 425. Quelques années auparavant

(1174 ou 1472), Richard de Crisse, évéque-élu de Verdun, était mort en Palestine. ne,

et inhumé dans la nef de la cathédrale de Toul (1). En 41495, Bertram évêque -de Metz, après avoir prononcé un sermon dans sa cathédrale, donna, en présence du peuple et en grande cérémonie, le manteau, le bourdon et la malette (espèce d’escarcelle) à quinze ecclésiastiques de son diocèse qui venaient de prendre la croix, et auxquels il permit de conserver, quoique absents, le revenu de leurs prébendes ; ; ilceignit aussi l’épée à douze chevaliers et mit le bâton à la main à trente-deux bourgeois, qui avaient fait vœu de se rendre en Palestine (2). |

La Lorraine fournit un eontingent assez considérable aux ordres du Temple et de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui furent établis peü de temps après la conquête de la Terre-Sainte: On ne sait pas d'une-manière positive à quelle époque furent fondées les premières maisons de l'ordre du Temple en Lorraine. Il paraît toutefois que la plus ancienne est celle de Metz. En 1133 , Agnès abbesse de Sainte-Glossinde céda aux Templiers, du consentement de sa communauté, une chapelle dédiée à saint Maurice ; mais des donations importantes leur ayant été faites, ils quittérent celte chapelle et firent construire un beau monastère et une église, qui subsiste encore (3). Une fois installés dans la ville de Metz, ils ne tardèrent pas à s'étendre dans le reste du diocèse, et ils eurent des maisons à Cattenom, à Richemont, à Gélucourt et à Millery. Leurs progrès dans le diocèse de Verdun furent aussi très-rapides. Les Templiers eurent de bonne heure une maison à Verdun ; et vers le milieu du XIF siècle, l’évêque Albéron de Chiny leur donna des terres au pied de la côte d'Hattonchâtel, pour y construire un hospice destiné aux pélerins (4). [ls se.fixérent plus Res Lise autres lieux du même diocèse,

4) v . ibid. .; p. 428 et 129.

(2) V. idem, Hist. de Metz, épiscopat de Bertram.

. (8) V. Hist. de Metz, t. Il, p. 258 et 259. | (4) V. Laurent de Liège, dans Calmet, Hist. .t. 1, preuv., col. 236.

où on leur céda les anciens prieurés de Doncourt, connu maintenant sous le nom de Doncourt-aux- Templiers, de Marbode, de la Warge et de Saint-Jean, près de la ville d'Etain. Ils possédaient aussi des maisons à Longuyon et à Pierrevillers, qui dépendaient du Barrois, mais relevaient au spirituel du diocèse de Trèves. Leurs établissements dans le diocèse de Toul s’élevèrent au nombre de douze; quelques-uns, il est vrai, ne furent fondés que dans le cours du XIIT° siècle ; en voici les noms : Libdeau près de Toul, Saint-Georges près de Lunéville, Cercueil , Couvert-Puits, Dagonville , Jézainville, Brouvelieures, Baru ou Bru, Reusanville, Xugney, Norroy et Virrecourt. Les temples situés dans le Barrois relevaient de la baillie de Champagne ; mais ceux de la Lorraine constituaient une baïllie particulière, qui était, sans doute, sous l'inspection du grand-précepteur d’Allemagne (4). On ne sait pas quels furent les fondateurs de la plupart de ces temples ; néanmoins, on peut assurer que les ducs de Lorraine ne furent pas étrangers à plusieurs des donations faites aux Templiers, et il semble même que la maison ducale avait de l'attachement pour Ordre; car on y vit entrer, vers l’année 4150, Guillaume d’Haraucourt, beau-frère de Gauthier de Re fils de Simon I (2). |

Les Hospitaliers ou chevaliers de Saint- Joncde éruéiion parurent'en Lorraine à peu près en mème temps que les Templiers, mais n’y eurent d’abord qu’une ou deux maisons. Sous le règne de Mathieu [°', ils possédaient celle de Saint-Jeanle-Vieil-Aître près de Nancy (3). Leurs établissements, comme ceux des Templiers, n'étaient pas exclusivement consacrés au | Sun des chevaliers et de leurs serviteurs ; beaucoup

(4) V. Trésor des chartes de Lorraine, ie Nha et Chastenoy, I, n° 12.

(2) V. Calmet, Notice, t. I, col. 504.

= (3) V. Archives du département de la Meurthe, Fonds de Ia chartreuse de Bosscrville.

— 371 — r étaient de véritables hospices, où lon accueillait et'hébergeait les pèlerins, les malades et les voyageurs ; tel était, comme on l’a dit, le temple d'Hattonchâtel.

Les hôpitaux deviennent communs au XIE siècle ; celui de Nancy existait à celte époque ; en 1091, on en fondait un autre destiné spécialement aux pêlerins et aux étrangers près de l’abbaye de Saint-Léon, à Toul (4). A Verdun, un laïc fort pieux, nommé Constantin, qui avait consacré une partie de sa fortune à la construction d’un pont en pierres sur la Meuse (2), dota et bâtit deux hôpitaux pour recevoir les infirmes et les ‘voyageurs (3). En 1173, Frédéric de Pluvoise ou de Beuvezin, évêque de Metz, ouvrait, près d’une des portes de Sarrebourg, un hôpital où les voyageurs devaient être logés pendant une journée, et il en accordait l’administration au curé du lieu (4). Un autre hôpital ou une maison- Dieu existait, déjà depuis longtemps, au dessous du château de Mousson ou Monçon (5); on créait aussi des établissements du même genre pour séquestrer les lépreux, qui devènaient de plus en plus communs à mesure que les relations de guerre et de commerce étaient plus fréquentes entre l'Orient et l’Europe occidentale.’ Au XII° siècle, les bourgeois de Toul, fondèrent à Valcourt, à une lieue de cette ville, une léproserie, dans laquelle devaient demeurer un prêtre et douze lé- preux ; on leur donnait, tous les jours, du pain, du vin, de la viande fraîche et quelque argent. La surveillance était confiée à l'abbé et aux religieux du monastère de Saint-Epvre (6). D’autres léproseries furent construites, soit au XIF°, soit au

(4) V. le titre de fondation de labbaye, dans Calmet, Hist., t. I, preuv., col. 489-491.

(2) 11 l'avait d’abord fait construire deux fois en charpente, et deux fois les eaux l'avaient emporté.

(3) V. Laurent de Liège, dans Calmet, ibid., col. 236.

(4) V. Benoît, Hist. de Metz, épisc. de Frédéric de Pluvoise.

(5) V. Calmet, Notice, t. IH, col. 215 et 216. |

(6) V. idem, ibid., t. I, col. 426.

XII siècle, dans le faubourg Saint-Mansuy à Toul, à Velaine près de Ligny, à la Madeleine près de Nancy, à Varangéville, à Neufchâteau, à Vaucouleurs, à Saint-Aubin dans les environs de Commercy , à Gondrecourt, à Laître-sous-Amance et ailleurs (1). Les cellules dans lesquelles les lépreui étaient confinés portaient en Lorraine le nom de bordes, et la réunion de plusieurs de ces cellules celui de bordel ; nous verrons plus loin que ce terme, qui, dans l’origine, était synonyme de léproserie, fut pris, dès le XIV® siècle, dans une acception bien différente. | e Tant d'établissements religieux et charitables furent fondés au milieu des eribarras, de toute nature, causés à l'Eglise par k longue et glorieuse lutte que l’on est convenu d’appeler la querelle du sacerdoce et de l'empire. Nous avons donné plus haut des détails sur la part que prit la Lorraine à cette quereke, et comme nous avons épuisé de la sorte la partie la plus intéressante de- notre histoire ecclésiastique pendant les années qui suivirent l'élection de saint Grégoire VIL, il ne nous reste plus qu'un petit nombre de faits à enregistrer. A Metz, l’évéque Etienne de Bar, fier de sa haute naissance et des succés qui avaient couronné ses entreprises, . avait demandé au pape et obtenu l'usage du pallium ; depuis ce moment, il se décorait du titre d’archevêque, refusait de reconnaître l'autorité du métropolitain et prétendait, en agissant ainsi, marcher sur les traces de ses prédécesseurs. Brunon archevêque de Trèves en . porta ses plaintes au concile de Reims, tenu, en 4119, sous la présidence du pape Calixte II, et celui-ci blâäma et réprima les tentatives faites par l'évêque de Metz pour se rendre indépendant (2).

Quant à l’é église de Verdun, elle eut le malheur d'être gouvernée, ou pour mieux dire tyrannisée par une série de

uv. idem, ibid., col. 427 et 517.

(2) V. Hist. Trev., dans D’Achéry, Spicil., t. XIE, p. 249.

prélats schismatiques. Aux évêques Thierry et Richer, dont nous avons parlé, succédérent Richard IT et Henri. Richard appartenait à la puissante famille des comtes de Grandpré ; élu, en 1107, par le clergé schismatique de Verdun, il reçut l'investiture du roi Henri V. et feignit ensuite de vouloir se réconcilier avec le souverain-pontife. Pascal IT, qui siégeait alors, lui ayant imposé l'obligation de renoncer à l'investiture qu'il tenait d'un laïc et de ne pas communiquer avec Henri, l’évêque ne voulut pas accepter ces conditions, resta schismatique, mais ne trouva aucun prélat disposé à le sacrer. Les religieux de Saint-Vanne, animés par le vénérable Laurent leur abbé, refusèrent de reconnaitre l'autorité de Richard, qui leur fit souffrir mille persécutions. Guy, archidiacre de Verdun, avait accompagné l'évèque en Italie, lorsque celuici s’y était rendu pour obtenir son absolation, Il était tombé malade en route et avait été contraint de s'arrêter à Bologne ; pendant son séjour dans cette ville, il fut absous et promit de ne plus communiquer avec Richard; mais, malgré les avertissements de l’évêque d’Albano, qui remplissait en France les fonctions de légat da pape; malgré les menaces du souverain-pontife lui-même, Richard ne voulut pas laisser l’archidiacre rentrer à Verdun. Celui-ci, après avoir attenda quelque temps, se décida à retourner dans cette ville; il se tint d’abord caché dans le monastère de Saint-Vanne, fit venir les principaux membres du clergé et tâcha de teur inspirer de l'éloignement pour le schisme ; puis, voyant que ses exhortations n'avaient pas grand succès, il se rendit dans la cathédrale, le jour de la Saint-Jacques, au moment où tout le clergé chantait les matines, déposa sur l'autel une lettre du pape aux Verdunois, et s’écria, en langue vulgaire : « Voilà une lettre du souverain-pontife; que les catholiques la lisent et y obéissent ». Ces paroles étaient à peine prononcées, que les chanoines furieux se précipitent sur l'archidiacre ; vainement il s'attache à l'autel et embrasse les châsses qui

renfermaient les reliques des saints ; les châsses sont renversées ; l’archidiacre est traîné par les cheveux et meurtri à coups de pied. Il parvient cependant à se tirer des mains des schismastiques et se réfugie dans le parvis de la collégiale Sainte-Madeleine, qui était regardé comme un asile inviolable. Les chanoines et les clercs le poursuivent, l’accablent de coups, l’arrachent du parvis et le conduisent devant Richard. Celui-ci, après l’avoir lâchement injurié, l’enferma dans le château de Grandpré, où on lui fit endurer tant de mauvais traitements que son courage fléchit enfin, et que l’archidiacre consentit à communiquer avec l’évêque; mais aussitôt qu'il eut recouvré sa liberté, il prit la fuite et se réfugia à Rome auprès du souverain-pontife, qui lui donna l'évêché d’Albano, dont la mort empècha Guy de prendre possession (1).

Le courroux de l’évêque ne tarda pas à éclater contre les religieux de Saint Vanne. Ces derniers prenaient toutes les précautions imaginables pour éviter de communiquer avec les schismatiques, et célébraient les offices à l'avance, les jours où les chanoines de la cathédrale devaient, selon l'usage, venir dans l’église de Pabbaye; ceux-ci, l'ayant remarqué, se présentérent à l’improviste le 8 novembre, veille de la fête de saint Vanne, afin de chanter les premières vépres. Les moines se trouvaient encore dans de chœur, dont ils avaient fait fermer les portes ; les chanoines veulent forcer la clôture et poussent de grands cris, et un frère convers, ayant essayé de les empêcher de pénétrer dans le chœur, est cruellement maltraité. Les chanoines sortent ensuite de l'église, sans songer à y chanter l'office, couvrent de sang un des chantres, et après l'avoir promené dans la ville, afin d’ameuter leurs partisans, le conduisent devant l’évêque et soutiennent que le chantre a été ainsi blessé dans l’abbaye, Richard , -feignant d'ajouter foi à cette imposture grossière, se rend aussitôt dans

(1) V. Laurent de Liège, dans Calmet, Hist., t. F, preuv., col. 219-222.

le monastère, déclare Laurent déchu de la dignité abbatiale, interdit l’église, chasse les religieux du cloître, et les met sous la garde de clercs séculiers et même de laïcs qui lui étaient . complètement dévoués. Laurent comprit la nécessité de céder à l'orage, et prenant avec lui quelques-uns de ses religieux, il partit, après avoir recommandé à ceux qu'il laissait dans l’abbaye de le suivre le plustôt possible. Ils parvinrent, en effet, à tromper la vigilance deleurs gardiens et rejoignirent leur abbé, qui plaça les uns dans les prieurés dépendant: de Saint- Vanne, et les autres dans l’abbaye Saint-Bénigne de Dijon, avec laquelle le monastère verdunois entretenait des rapports de confraternité (1). Toutes ces violences excitérent enfin contre Richard un sentiment de répulsion, qui décida le malheureux évêque à faire quelques démarches pour obtenir l'absolution du souverain-pontife. Il se mit en route pour Jérusalem, et ayant su que le pape était à Tivoli, petite ville de la campagne de Rome, il y accourut, se prosterna dans la cour du château et s'écria : « Ayez pitié de moi, ayez pitié de moi, mon bon pére! » Le pape, touché de compassion, lui ordonna d'aller à Rome et lui promit de s’y rendre lui-même et de l’absoudre; mais Richard ne voulut jamais prendre ce parti, soit qu’il craignit de quitter ses compagnons de voyage, soit pour quelqu’autre motif qui est demeuré inconnu. Il était déjà malade en arrivant en Iialie ; s’étant trouvé plus mal, il se fit porter dans l'abbaye du Mont-Cassin, y mourut et y fut enterré, en l’année 1114. L'abbé de Saint- Vanne se hâta de revenir, avec ses religieux, et de reprendre possession de son monastère, et le clergé schismatique s’estima trop heureux de solliciter et d'obtenir son absolution (2).

A cette époque, l'affaire des investitures était loin d'être terminée, et non seulement les empereurs, mais. même les

(1) V. idem, ibid., col. 222-224.

(2) V. idem, ibid., col. 224 et 225.

petits souverains défendaient avec plus ou moins d'obstination une coutume qui leur était fort avantageuse, En 4417, {es re: ligieux de Saint-Mihjel élurent pour abbé un moine nommé Lanzon, qui ne voulut pas demander à Renaud [°° comte de Bar l’investiture par la crosse et l'anneau, et prit lui-même sur l'autel ces marques de la dignité abbatiale. Renaud fut mécontent de la conduite de Lanzon, vint à Saint-Mihiel, avec un grand nombre de nobles, et menaça l'abbé de tout son ressentiment, s’il ne se conformait à l’ancien usage. Lanzon proposa de faire examiner la question par des gens habiles, et les parties conclurent une transaction, si l’on peut appeler ainsi une convention par laquelle le comte renonçait à ce qu’il avait réclamé comme un droit. Il fut en effet, stipulé qu'après . l'élection d’un nouvel abbé, les religieux.de Saint-Mihiel enverraient au comte deux députés, qui lui diraient : « Nous avons élu N pour abbé, et nous vous supplions, comme voué de notre église, de l’honorer de votre amitié et de vos conseils, et de lui prêter secours, quand il sera nécessaire » (1).

La mème année, Henri V nomma à l'évêché de Verdun, qui était demeuré vacant depuis la mort de Richard de Grandpré. Son choix tomba sur un anglais appelé Henri, qui avait été archidiacre de Winchester, et avait accompagné la princesse Mathilde lorsqu'elle était venue épouser l’empereur. Comme l'élection de Henri devait être ratifiée par le clergé et le peuple de Verdun, le nouveau prélat s’attacha à les flatter et à se ménager leur amitié; mais il ne put se concilier les Catholiques, et particulièrement l’abbé de Saint-Vanne qui le regardait, avec raison, comme un intrus, L’archevèque de Trèves refusa de le sacrer, et le légat du pape le frappa d’excommunication. Au bout d’un an, Henri prit la résolution d'aller, comme son prédécesseur, solliciter à Rome son absolution. L'empereur le fit arrêter en chemin. Henri parvint à

(4) V. Calmet, Hist., t. I, col. 1265 et 1266.

s'échapper ef se rendit à Milan, où le cardinal Jean de Créma, légat du pape, le sacra, après l'avoir absous, et lui persuada de retourner à Verdun. La chose n’était pas aussi facile que la première fois; l’empereur avait animé contre Henri les bourgeois de cette ville et les avait cngagés à s'emparer de sa personne. Les Verdunois, eraignant probablement que l’évéque ne parvint à les maîtriser, s'ils le laissaient rentrer, aimérent mieux lui fermer leurs portes. Le prélat se retira dans la forteresse d'Hattonchâtel et se disposa à faire la guerre aux Verdunois. Ceux-ci l’accusèrent devant les légats | du pape et devant le souverain-pontife lui-même, prétendant qu’il était intrus et qu’il avait acheté l'évêché; mais comme ces accusations n'étaient pas fondées ou du moins prouvées, le pape Calixte IT confirma Henri dans ‘la possession de sa dignité, et l’abbé de Saint-Vanne consentit à entrer en communion avec le prélat, malgré la répugnance qu'il éprouvait et les soupçons qu'il nourrissait contre lui, soupçons qui ne furent. que trop tôt justifiés. Henri, voyant que les habitants de Verdun refusaient toujours de le recevoir, alla trouver Renaud [*', comte de Bar, qui avait aussi des griefs contr’eux ; ils réunirent leurs forces et s’approchérent de la: ville. Les Verdunois, au lieu d’attendre l'ennemi derrière Téurs murailles, commirent limprudence de faire une sortie et d'engager le combat en rase campagne; ils furent vaincus et rentrèrent en désordre dans la cité, où les assaillants se précipitérent à leur suite; au milieu du massacre et du pillage, l'incendie se déclara avec violence et détruisit, outre un grand nombre de maisons, les églises Saint-Sauveur, Saint-Pierre et Saint- Airy..Le lendemain, ceux des bourgeois qui lultaient encore mirent bas les armes ; Renaud prit possession de la ville, et Henri ne craignit pas de choisir ce moment pour se faire installer sur le trône épiscopal ; mais, au lieu des chants joyeux usités en pareille circonstance, le clergé entonna ce verset de Jérémie : « Expectavimus pacem, et non erat bonum : tem-

» pus medelæ, et ecce formido (1) ». L'évèque cherchait à rassurer les Verdunois qui, se défiant des dispositions de Renaud, s’enfermèrent dans la cathédrale et se préparèrent à résister. Le comte de Bar vint les attaquer, les contraignit à ouvrir les portes de la basilique, et leur enleva ce qu’ils avaient de plus précieux. L'empereur, qui avait attiré toutes ces calamités sur les habitants de Verdun, en les excitant à repousser leur évêque, fit mine alors de leur venir en aide, donna le comté à Henri de Grandpré et le chargea d’ex- ” pulser l’évêque et Renaud. Le nouveau comte s’entendit, à cet effet, avec les bourgeois; ceux-ci firent fabriquer de fausses clés et ouvrirent les portes de la ville au eomte de Grandpré, qui se présenta, de grand matin, avec un corps de cavalerie. L’évèque n’eut que le temps de s'échapper presque nu, traversa la Meuse à la nage et se réfugia dans le Barrois. Renaud et Henri ne tardèrent pas à venir attaquer Verdun une seconde fois, mais ne purent s’en emparer, et les Barrisiens furent même défaits dans deux rencontres assez sanglantes.

. Après bien des hostilités, Renaud fit des propositions pacifiques. Elles furent avidement reçues, et les parties belligérantes conclurent un traité, aux termes duquel Renaud continuait à être comte de Verdun ; Henri était reconnu comme évêque et libre d'entrer dans sa ville épiscopale ; les bourgeois qui s’étaient compromis étaient amnistiés ; enfin, le comte de Grandpré gardait, à litre d’indemnité, ce qu'il avait pris pendant la guerre. Henri, une fois tranquille possesseur de son évèché, céda à ses alliés différents domaines de son église, ee qui appauvrit considérablement la mense épiscopale de Verdun, et il se livra à toutes sortes d’excès. Lies chanoines de la cathédrale et l'abbé de Saint-Vanne l’accusèrent devant le pape de simonic, d’incontinence, de dissipation des biens

(1) Prophet. Jer., VII, 15.

ecclésiastiques, et d’autres choses encore ; et après une longue procédure, Henri se décida, sur l'avis de saint Bernard, à rendre le bâton pastoral et à résigner son . (1).

L'église de Toul. n'était guère plus heureuse que celle de Verdun. L’évêque Pibon, issu d’une illustre famille de Saxe, avait été aumônier et chancelier du roi Henri EV, ce qui lui avait inspiré. pour ce prince un attachement dont ses devoirs de pasteur eurent à souffrir. Dès l’année 1074, un des custodes de la cathédrale de Toul accusa Pibon devant le pape Grégoire VIT ; sans parler des griefs concernant le plaignant en particulier, celui-ci reprochait au prélat d’avoir acheté l’évèché de Toul, d’avoir lui-même vendu les archi- diaconés et les dignités ecclésiastiques, et d’avoir, malgré son âge avancé, entretenu une concubine, dont il avait même un enfant. Il est probable que les accusations du custode étaient au moins exagérées ; mais Pibon, au lieu de répondre convenablement, se laissa emporter par la colère, refusa de comparaître devant un concile que le pape réunit à Rome, au mois de février 4075, et se jeta dans le schisme dont le roi des Romains avait donné le signal. Il se repentit ensuite , obtint l’absolution et se retira, vers l'année 1086, dans l’abbaye Saint-Bénigne de Dijon, où il fit profession de la vie religieuse. Les instances de ses diocésains et les ordres exprès du pape Victor III l’obligèrent à reprendre le gouvernement de son diocèse, qu'il conserva jusqu'à sa mort arrivée au mois de décembre 1107 (2). Il eut pour successeur Ricuin, fils du seigneur de Commercy, qui fut élu par les chanoines catholiques ; tandis que les schismatiques choisissaient Conrad de Schwartzembourg, aumônier du roi des Romains. Ricuin, qui

(4) V. Laurent de Liège,.ibid., t. HE, preures col. 225-228.

(2) V. Grégoire VII, Epist., I, 10, VI, 5, dans Labbe, Concil., t. X, col. 78 et 200 ; Benoit, Hist. de Toul, p: 391-599 ; Voigt, Hist. du pre PR VI, Div. VAL.

avait été offert à l'église de Toul dès l’âge de six ans, et avait été élevé avec soin dans l'école épiscopale, donna d’abord les plus belles espérances, mais finit par se laisser entraîner dans le schisme et par y engager une partie de son diocèse. Le légat du pape Gélase IT se présenta dans la ville de Toul, en 4118, pour tâcher de ramener le prélat à de meilleurs senti-

ments. Ricuin ne l’attendit pas et s’éloigna, pour éviter uue conférence dans laquelle il n'aurait pas eu l'avantage; et les Toulois montrérent, de leur côté, tant de haine contre le légat, qu'il jugea à propos de- s'enfuir pour mettre sa vie en sûreté. L'évèque eut cependant des remords et se rendit, en 4449, dans l’abbaye de Cluny, où se trouvait le pape Calixte IE, qui le reçut avec bonté et leva l’excommunication prononcée contre le prélat (1). Ce dernier entretint des relations avec saint Bernard, et l’on possède encore deux lettres qui lui fu- rent adressées par lillustre abbé de Clairvaux (2).

Pierre de Brixey, dont il a déjà été parlé, et qui monta sur le siège de Toul en 4167, eut également le malheur de se laisser un moment détourner du sentier du devoir. Folmar, archidiacre de Trèves, avait été élu canoniquement archevèque de cette ville ; Frédéric-Barberousse lui opposa Rodulf, pré- vôt de la même église, et mit celui-ci en possession par la force. Pierre de Brixey reconnut l’intrus et refusa l'entrée de Toul à Folmar, dont le pape Lucius IT avait ratifié l'élection.

: Quelque temps après (an. 1486), Folmar, revêtu du titre. de

légat par le pape Urbain IIE, successeur de Lucius, réunit un : concile à Mouzon et excommunia les évèques de Toul et de

Verdun. Pierre de Brixey fort effrayé se hâta de faire le . voyage de Rome, pour demander à être réconcilié, et le pape Grégoire VIII l’admit volontiers au baiser de paix. Cette tache est, du reste, la seule que l’on remarque dans la vie de Pierre

(4) V. Benoit, ibid., p. 401-407.

@ V: - Opera Bernard édit. ‘Mabilon, 1, TR col. 63 et 354.

de. Brixey, qui se distingua toujours par la pureté de sa foi, par Ja régularité de sa vie, par la sagesse et la vigueur de son administration (1). | Malgré le relâächement-de la discipline et la corruption des mœurs, qui avaient amené:le schisme et que le schisme con tribuait à entretenir, on voyait dans la province de Trèves quelques débris d'institutions établies dans des temps plus heureux. Vers la fin du XI° siècle, les chanoines de Verdun vivaient en commun, selon les règles de Chrodegang et d’Ama: laire; il n’y avait qu'un seul dortoir, qu'un seul réfectoire, qu’an seul cloître ; aucun chanoine ne se dispensait d'assister à l'office, et les plus exacts à remplir leurs devoirs étaient ceux qui étaient d’une plus haute naissance (2) ; il est fâcheux seulement que ces vertus religieuses aient été ternies plusieurs fois par un opiniâtre attachement à des évêques schismatiques.. Cinquante années plus tard, au milieu du XII° siècle, la vie commune se conservait encore parmi les chanoines de Saint- Dié (3). L'institution si utile des conciles provinciaux semblait être tombée presque complètement en désuétude dans notre pays ;.toutefois, il y eut en 1140 un concile de la province de Trèves ; il fut convoqué par le métropolitain Albéron de Montreuil et s’assembla dans l’église de Dieulouard. Les évêques citèérent à comparaître devant eux Thierry seigneur d’Imbereourt, qui avait usurpé divers domaines appartenant à l’église de Toul. Thierry se présenta et promit, avec serment, d'abandonner tout ce qu'il avait pris ; mais, à son retour, sa femme lui reprocha si vivement ce qu’elle appelait sa faiblesse, qu'il ne voulut rien restituer ; enfin, sept années plus tard, pressé par les remords de sa conscience, il pria l’archevèque de l’absoudre et rendit les domaines usurpés. Albéron de Mon-

(4) V. Brower, Ann. Trev.. 1. Il, p. 79, 80 et 85 ; Benoît, ibid., p. 424 et 425.

(2) V. Laurent de Liège, ibid., col. 245.

(3) V. Calmet, Hist., t. [l, col. 27.

treuil lui accorda l'absolution dans un autre concile provincial, qui fut tenu à Toul en 1147. On ne connait pas, du reste, les statuts qui furent arrètés dans ces deux assemblées (1). Sur la fin de la même année, le pape Eugène HE, accompagné d’un grand nombre de cardinaux et d'évèques, arriva dans la ville de Trèves et y séjourna pendant plusieurs semaines ; le jour de Noël, il officia solennellement dans la métropole ; le 31 décembre, il consacra l'église Saint-Paulin, et le 13 janvier 4448, il ouvrit un concile, dans lequel on examina les écrits et la doctrine de sainte Hildegarde, première abbesse du monastère du Mont-Saint-Rupert, près de Bingen (2).

Le schisme eut encore un autre résultat que la perte des mœurs et la décadence de plus en plus rapide de la discipline ; il permit à l’hérésie de pénétrer et de faire quelques progrès dans les pays qui jusqu'alors ne l'avaient pas connue. Ajoutons que dans plus d’un lieu, les sectaires furent favorisés par des hommes puissants, qui n'étaient pas fâchés de créer des embarras à l'Eglise. Dès le commencement du XIE siècle, les parties méridionales du diocèse de Trèves étaient infectées par une secte, dont les adhérents niaient la présence-réelle ét prétendaient qu'il est inutile d’administrer le baptême aux enfants. C'était surtout à Yvoy et dans les environs de cette ville que l’hérésie s'était répandue. L’archevèque Brunon, désirant en arrèter les progrès, fit saisir deux prêtres et deux laïcs qui passaient pour être les principaux apôtres des nouvelles doctrines; un des prètres ct un des laïcs parvinrent à s'échapper et ne reparurent plus ; le second laïc rétracta ses erreurs et fut renvoyé; quant au dernier prêtre, il nia qu’il eût assisté aux assemblées des sectaires, subit la redoutable épreuve du corps de N. S. Jésus-Christ et fut absous ; mais peu de

(1) V. Brower, ibid, p. 41 et suiv. | (2) V. idem, ibid., p. 49-51 ; Labbe, Concil., t. X, col. 1128 et 1199.

temps après on le surprit en flagrant délit d’adultère, et il fut puni de mort (4).

À la fin du mème siècle (1192), Eudes de Vaudémont, évêque de Toul, publia des statuts synodaux, desquels il résulte qu’une hérésie à peu près semblable à la précédente, celle des Vaudois (Wadoys), avait envahi certains cantons de la Lorraine. Les premiers paragraphes des statuts concernent les ravisseurs des biens ecclésiastiques et les moines fugitifs et apostats ; l’évêque jette l’interdit sur tous les lieux où l’on aurait conduit et recélé les objets enlevés aux églises, et prononce l’excommunication contre les religieux qui auraient quitté leurs monastères. Le dernier paragraphe se rapporte aux hérétiques, enijoint d'arrèter, pour les conduire à Toul, les sectaires que l’on pourra découvrir, et promet protection et secours aux personnes qui auraient souffert quelque dommage en se conformant à la recommandation du prélat (2).

Quelques ‘années plus tard, en 1198, l’hérésie se montra dans le diocèse de Metz, et les doctrines des Vaudois, qui s'étaient répandues dans le midi de la France, firent des prosélytes sar les rives de la Moselle. L’évèque Bertram fut informé qu'une traduction en langue vulgaire de la Bible ou au moins d’une partie des Livres Saints venait d’être terminée, et qu’un certain nombre d'hommes et de femmes se réunissaient pour lire et commenter cette traduction. Les hérétiques avaient une organisation ; des sermons étaient prononcés dans leurs réunions, qu’ils ne prenaient pas mème le soin de tenir secrètes ; et le mal, après avoir attaqué une partie des habitants de la ville de Metz, se répandit dans les campagnes et pénétra même à Verdun. Le clergé essaya de ramener les

(1) V. Hist. Trev., dans D’Achéry, Spicil., t. XII, p. 243; Brower, ibid., p. 8 et 9.

(2) V. le texte des us dans Calmet, ibid., t. II, preuv., col. eccciv sl CCCCv.

seclaires, mais ses efforts n’ayant eu que bien peu de succès, l’évêque jugea convenable d’avertir le pape Innocent III. Cet illustre pontife écrivit lui-même aux hérétiques une lettre empreinte d'une mansuétude paternelle, et dans laquelle il les exhortait à rentrer dans la communion de l'Eglise. Dans une autre lettre adressée en même temps à l’évêque et au chapitre de Metz, il demandait de nouveaux éclaircissements, et prescrivait une information sur la traduction de la Bible en langue vulgaire, sur les intentions de ses auteurs, et sur le caractère des réunions tenues et des discours prononcés par .les dissidents. messins (4). L'évèque répondit que leur audace croissait de jour en jour, et qu'aux exhortations du clergé ils répondaient toujours qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Innocent ILE ne voulut pas encore pousser les choses à l'extrême et ordonna aux abbés de Citeaux, de Morimond et de la Crète de se rendre à Metz, pour procéder à une dernière information plus complète que les précédentes (2). Ce délai fut inutile. Euhardis par la protection que leur accordait une puissante famille de Metz, ennemie du prélat qui avait refusé , récemment , la sépulture ecclésiastique à un de ses membres convaincu d'usure, les novateurs osaient braver Bertram jusque dans les églises. Irrité de leur hardiesse et apercevant, un jour, pendant qu'il préchait dans la cathédrale, deux vaudois étrangers qui étaient venus à Metz depuis peu, et s'étaient présentés accompagnés d'un de leurs chefs ou scholastiques, comme on les nommait, l’évêque s'arrêta tout-à-coup et s’écria, en les montrant du doigt : « Je vois parmi vous, peuple fidèle, deux ministres de Satan ; ce sont les mêmes que j'ai vu condamner comme hérétiques à Montpellier (3), et qui ont été chassés de

(4) V. Epist. 441 et 142, édit. Baluze.

(2) V. Epist. 235.

(3) Bertram les avait vus au concile de Montpellier, en 1195.

SAR en a cette ville ». Les deux vaudois et le scholastique se répandent alors en invectives contre Bertram et l’outragent en paroles au milieu de l’église ; après la fin de l'office, ils rassemblent le peuple autour d’eux et se mettent à prêcher en plein air. Des clercs, qui se trouvaient là, leur citent le verset de saint Paul : « Comment précheront.ils , s’ils ne sont envoyés (1)? », et leur demandent qui les a chargés d’annonter cette nouveHe doctrine; les sectaires répondent que c’est le Saint-Esprit et

- continuent d’entretenir à Metz un foyer de troubles et de à

discordes. Leurs doctrines se propagèrent même en Lorraine ; mais le duc Simon II mit obstacle à leurs progrès, en défen- - dant sévèrement toute réunion illicite. |

La mission des abbés de Cîteaux , de Morimond et de la Crète, dont on attendait de grands avantages, n'eut que de faibles résultats, s'étant bornée à la destruction de quelques exemplaires de la Bible traduite en langue vulgaire. En 4242, l'abbé de Clairvaux envoya dans les villes de Metz et de Verdun un de ses religieux, qui parvint, par la force et l’onction de ses discours; à ramener la plupart des seclaires ; le reste, n’inspirant plus aucune inquiétude, ne tarda pas à . tomber dans l'oubli et lPobscurité ; “néanmoins, lhérésie ne disparut entièrement à Metz que sur la fin de l'é épiscopat de Conrad [*, mort en 1218 (2). | :

Les Vaudois choisissaient volontiers pour sujet de leurs déelamations. la puissance temporelle dés évêques, des chapitres et des monastères. On a dit plus haut quelle- était la Situation du clergé au milieu du XF siècle, et depuis ce moment jusqu'aux premiéres-années du XILE, cette situation ne devint pas meilleure. Les évêques et les chapitres étaient sans doute fort puissants et jouissaient encore de privilèges

(4) Epist. ad Rom., X, 15.

(2) V. Hist. de Metz, L. I, p..309-515 ; Calmet, Hist. L I, col. 198 * et 199. |

étendus ; mais, d’un autre côté, les entreprises des séculiers contre les biens ët les droits des églises et des abbayes devenaient de plus en plus fréquentes et dangereuses (1). Les sou- ” verains, les empereurs surtout, leur imposérent quelquefois, sous prétexte de service féodal ou autrement, des charges bien lourdes à porter. En 1070, le roi de Germanie Henri IV disposa que l’abbesse de Remiremont lui donnerait, chaque fois qu’elle viendrait lui demander justice, quatre-vingts muids de blé (mesure du monastère), quatre cents muids d’avoine dont le quart pouvait être employé à nourrir les chevaux de l’abbesse et de sa suite, soixante cochons, vingt vaches, quatre porcs gras, quatre verrats, quatre cents poulets, sept muids de bière, du poisson, des fromages, du lait, du miel, de l’huile, des œufs, du charbon, douze tables de cire pour le luminaire, sept livres de poivre et sept charretées de vin (2). Certaines églises et certaines abbayes essuyèrent aussi des pertes très-considérables, à l’occasion de l'affaire des investitures. Laurent de Liège énumère, dans son Histoire des évêques de Verdun, les dommages que souffrit l’abbaye de Saint-Vanne, à cause de son attachement à l'orthodoxie ; et on citerait aisément bien d’autres faits de même nature (3).

La discipline monastique reçut également quelques atteintes ; et les papes, obligés de lutter sans cesse contre les empereurs et les rois, toujours menacés, parfois chassés de Rome et de l'Italie, ne pouvaient exercer en tous lieux une surveillance salutaire. Aussi vit-on plusieurs abus se glisser dans les monastères, et le pouvoir abbatial tomber en de sin-

(4) Simon ÎT fait observer, dans un litre daté de l’année 1204, que les héritiers ont coutume de diminuer plutôt que d’augmenter les aumônes et donations faites par leurs ancêtres. V. le titre, dans Calmet, ibid., t. IE, preuv., col. ececxiv-cecexvj.

(2) V. une copie du diplôme impérial dans le Trésor des chartes de Lorraine, layette Remiremont, n° 1.

(3) V. Hist. epise. vird. dans Calmet, ibid., t. I, preuv., col. 215.

. gulières mains. En 1201, les religieux de Senones choisirent pour abbé un prêtre séculier, nommé Conon, qui était riche et promettait de rétablir le monastère alors fort appauvri ; mais le nouvel abbé ne connaissait aueunement la règle de saint Benoît et vivait en séculier, portant ses éperviers et ses oiseaux de chasse dans le cloître et même dans le chœur (4). Les religieuses de Remiremont, qui avaient jusqu'alors observé la règle bénédictine, profitèrent, pour se séculariser, de l’incendie de leur monastère arrivé en 1057. Elles prétextérent, sans doute, l'insuffisance de leurs ressources pour se dispenser de le reconstruire, prirent des demeures séparées, et ne conservèrent de leur ancienne discipline que ce qui ne leur sembla pas trop gènant (2). Vers le milieu du XI siècle, leur église fut consumée dans un incendie causé par la foudre, et les religieuses, ou pour micux dire les chanoinesses, s’adressérent au pape Eugène IIL et le prièrent avec instance de contribuer au rétablissement de l'édifice. Le souverain-pontife engagea les archevèques de Trèves et de Cologne à exhorter les peuples de leurs provinces ecclésiastiques à verser des offrandes pour la reconstruction de l'église de Remiremont ; mais il a soin d'ajouter, dans ses lettres, qu’il ne fait pas cette demande par égard pour les religieuses , qui, toujours revêtues de l’habit monastique, ne rougissent pas de mener une vie entièrement mondaine. Les évêques de Toul ne purent remédier à un pareil abus ; car le monastère de Remiremont était exempt de leur juridiction, comme plusieurs des grandes abbayes vosgiennes ; et l’abbesse Gisèle avait, dés les premières années du XIE siècle, obtenu du pape Pascal II une bulle qui confirmait cette exemption. ‘ La bulle défendait aux évèques de faire des ordinations, des consécrations d’autels et d’autres fonctions épiscopales du même

(4) V. Richer de Senones, Chronic. lib. IE, c. 1. (2) V. Jean de Bayon, Chronic., lib. IE, c. 54.

genre dans le monastère de Remiremont et son territoire ; elle leur interdisait également d'y célébrer des messes s0lennelles, sans la permission de l’abbesse ; le pape se réservait le droit d’instituer les abbesses et de procéder au jugement de celles qui oublieraient leurs devoirs ; enfin, pour rappeler qu’elles relevaient immédiatement du Saint-Siège, les religieuses devaient faire présenter, tous les trois ans, au palais de Latran, un cheval de couleur blanche et couvert d’une housse pourpre ou bleue (1). |

L'indépendance de l’abbaye de Remiremont n’était pas moins __ grande dans l’ordre temporel que dans l’ordre spirituel. Dés le règne de Gérard et de ses premiers successeurs, l’abbaye jouissait des droits régaliens et ne dépendait que des empereurs ; il est vrai que certains ducs de Lorraine y exercérent

quelque autorité sous le titre de voué ; mais le titre n'était pas héréditaire dans leur famille; et sous le règne de Simon IE,

le chapitre de Remiremont avait un comte ou voué qui n'était

pas le duc de Lorraine. Plus tard, les ducs parvinrent à obtenir la cession du comté, et depuis le règne de Ferri IL,

le comté de Remiremont est mentionné dans tous les actes de

reprise ou d'hommage des ducs envers les empereurs. Il ne faut pas croire toutefois que ce titre, une fois attaché définitivement à leur couronne, leur conférât des droits bien étendus. Ils devaient défendre et protéger l'abbaye en temps de guerre ; et chaque année, le jour de la dispersion des apôtres (15 juillet), le duc de Lorraine se rendait à Remiremont et entrait dans cette ville, en portant sur ses épaules la châsse de saint Romaric, fondateur du monastère ; il jurait ensuite de sauve- - garder les droits de l'abbaye, et le serment était transcrit dans un livre en vélin, couvert de plaques d’or; que l’on

(1) Ce cheval ne fut bientôt plus offert que de quatre en quatre ans, et on y substitua, avant la fin du XIIIe siècle, une redevance pécuniaire. V. Calmet, ibid., t. I, col. 1248 et 1219, t. I, col. 28.

conservait, au siéele dernier, dans le trésor de Remiremont, et où l’on voyait les signatures de plusieurs de nos dues. Le serment, sans doute pour être mieux tenu, se prétait en trois endroits différents : à la franche pierre, espèce de borne placée près de l'entrée. de l’ancienne rue des Rasoirs ; à l’auditoire ou maison de ville, et dans l’intérieur de l’église abbatiale. Mais le chapitre était toujours considéré comme relevant immédiatement des empereurs ; Rodolphe de Habsbourg avait, en 4280, accordé à l’abbesse Laurette le.titre de princesse.de l'empire ;.et la même qualification est doneéé à l’abbesse Clémence d'Oiselet par le roi des Romains ‘Albert I*', dans un diplôme daté du 10 avril 1308. Avant la Révolution, on voyait dans l’église de Remiremont une très-ancienne peinture, qui représentait la même abbesse. Elle tenait une crosse armoriée et recevait du pape la bulle contenant son institution, - et de l’empereur une sorte de -sceptre qui indiquait la concession des droits régaliens. Enfin, quand l’abbesse accompagnait quelque procession ou prenait part à une cérémonie publique, elle était précédée de son sénéchal portant une épée nue, comme marque de la pe temporelle du chapitre (1). D.

Si la querelle des investitures eut pour ‘quelques monastères des suites funestes, on doit reconnaître cependant que le XIT° siècle-fut pour les institutions religieuses une époque de gloire et de grandeur. L'ordre des Chartreux et les ordres militaires, établis le premier à la fin du XI° siècle, les seconds dans le commencement du XIE, prirent bientôt un rapide accroissement. Saint Norbert avait fondé Prémontré en 41922 ; enfin, larbre majestueux planté par saint Benoît, et que l’on régardait comme près de périr, donnait naissance à un vigoureux rejeton. L'ordre de Citeaux était créé en 4440, et saint Bernard n’avait pas tardé à jeter sur les abbayes de Citcaux et de

(1) V. Calmet, Notice, t. IL, col. 297-299.

Clairvaux un éclat prodigieux. La Lorraine eut le bonheur de s'associer à la rénovation des ordres monastiques. Nous ne parlerons pas ici de plusieurs fondations importantes qui furent faites par les ducs ou par différents seigneurs, et que . nous avons déjà mentionnées ; nous ne dirons rien non plus de diverses collégiales, telles que celle de Saint-Sauveur de Metz, dont l'origine remonte aux X[°.et XIE siècles; mais il faut rappeler en peu de mots l'établissement des monastères dont les noms reviendront fréquemment dans la suite de cet ouvrage. En 4130, Folmar, comte de Metz et de Lunéville, fonda l’abbaye de Beaupré, où il plaça une colonie de cisterciens ; au même ordre appartenaient encore l’abbaye de Viller- Betnach (1136), dont le premier abbé fut Henri comte de Carinthie, qui avait embrassé la vie religieuse dans le monastère de Morimond (1); l'abbaye de la Chalade (1128) construite, dans la forêt d'Argonne, par un seigneur nommé Hervé, qui renonça au monde, se fit mettre une corde au cou par un de ses domestiques et conduire ainsi, comme un coupable, dans la nouvelle abbaye, en présence d’une foule immense, dont les larmës coulérent à la vue de cet acte d’humilité (2) ; l’abbaye de Châtillon, établie par Albéron de Chiny évèque de Verdun, vers l’année 1154 ; l’abbaye de l’Isle-en-Barrois ; celle de Vaux, fille de Morimond (4132); celle de Montieren-Argonne (1138), qui avait été habitée primitivement par des chanoines-réguliers , et celle de Saint-Benoît-en-Voivre, d’abord occupée par des bénédictins.

L'ordre de Prémontré n’eut pas de moindres succés; Albéron de Chiny, non content d'introduire les disciples de saint Norbert dans le monastère de Saint-Paul à Verdun, dota trois abbayes du même ordre : Belval, près de .Beau-

(1) Quelques auteurs disent que Henri fut seulement le bienfaiteur de l’abbaye de Vilter-Betnach.

(2) V. Calmet, Hist., t. 11, col. 95.

mont-en-Argonne (1133 ou 1137); l’Etanche, à peu de distance d'Hattonchâtel et à deux lieues de Saint-Mihiel (vers 4140) ; et une troisième abbaye, qui subsista fort peu de temps, et dont on ne connaît pas le nom, ni l'emplacement ” d’une manière positive (1). Hugues I‘ comte de Vaudémont fonda l'abbaye de Flabémont, dans les environs de la Marcheen-Barrois. Celle de Riéval (Regia vallis), entre Void et Commercy, fut construite par Renaud [°° comte de Bar, sur un fonds cédé par Etiennette fille du seigneur de Commercy. Cette abbaye envoya des essaims de religieux dans des monastères nouveaux, et sans parler de quelques abbayes lorraines dont nous indiquerons les noms, elle peupla trois grands monastères dans le royaume de Hongrie (2). L'année 4140 vit naître l’abbaye de Jandœure, située sur la rivière de Saulx, entre Bar-le-Duc et Ligny ; les monastères de Mureaux et de Rengéval s’élevèrent dix années plus tard ; celui de Jovilliers est de l’année 1160 ; Guillaume d’Arches et Valence son épouse fondérent, en 1155, l’abbaye de Bonfay, à deux lieues de Mirecourt ; celle de Justemont existait déjà depuis cinq ans et remontait à l’année 4150 ; enfin l'abbaye de Salival, fille de Belval-en-Argonne, fut établie, vers 1160, par Mathilde de Hombourg, qui avait épousé un comte de Sakn (3).

Les chanoines-réguliers de l’ordre de saint Anrustes virent aussi s'ouvrir pour eux un grand nombre d'abbayes nouvelles : Saint-Sauveur de Toul, ouvrage de l’évèque Udon ; l’abbaye de Saint-Léon, dans la même ville, créée par Lu- ” dolf, doyen de la cathédrale ; l’abbaye de Chaumouzey,

(1) V. Laurent de Liège, dans le même, ibid.,t. 1, preuv., col. 235 et

(2) V. Hugo, Ann. ord. præm., t. Il,art. Regia Vallis.

(3) V. le même ouv., passim. On vit également en Lorraine plusieurs monastères de femmes appartenant à | sn de Prémontré, mais ils ne subsistèrent pas Jongtemps.

dont il a été question ‘dans le second chapitre de ce livre; l’abbaye de Belchamp, près Bayon, bâtie et dotée par Albéron de Montreuil, archevêque de Trèves, et Pierre de Montreuil, frère du prélat; l'abbaye d’Autrey, qui doit sa: naissance à Etienne de Bar, évèque de Metz; l’abbaye du Val-de-Sainte-Marie, dans le diocèse de Verdun; enfin,

celles de Chatrix-en-Argonne et de Saint-Pierremont. Cette dernière avait été fondée, dans la seconde moitié du X[°sièéle, par Lubricüus, chanoine de la cathédrale de Metz et un:des principaux soutiens de l’évêque Hériman dans sa lutte contre l’empereur Henri IV. Le monastère de Saint-Pierre mont tomba bientôt dans le relâchement, et moins d’un siècle après sa création, on fut obligé de pramulguer des statuts destinés. à rendre quelque vigueur à la discipline, et qui prouvent que la règle de saint Augustin était encore trèssévère ; on jeünait tous les jours depuis l'Exaltation de la Sainte-Croix (14 septembre) jusqu’à la fête de Pâques ; de plus on S’abstenait d'œufs, de lait et de fromage depuis la Quinquagésime jusqu'à la fin du carême, aux Quatre-Temps, aux vigiles et. la plupart des vendredis. Chaque chanoine avait, pour vêtements, deux surplis qui ne descéndaient pas jusqu’à terre, une chape, deux ou trois pelisses en fourrure, et une couverture doublée de peau d'agneau ; ils couchaient tous dans le même dortoir et mangeaient ensemble ; celui qui arrivait tard äu chœur ou au réfectoire demeurait debout, jusqu’à ce que l'abbé lui fit signe qu’il pouvait s'asseoir ; alors le retardataire allait prendre.la dernière place; le prieur ou son délégué faisait de fréquentes inspections dans le monastère, et . le chanoine qui avait commis une faute, ou même une simple négligence, était nommé dans le chapitre, se levait, se prosternait au milieu de la salle et demandait pardon, en promettant de ne plus retomber. Deux dispositions assez singulières doivent être mentionnées ; l’une prescrivait de se raser tous les quinze jours pendant l'été, et au bout de trois semaines

seulement pendant l'hiver ; l’autre disposait que les chanoines seraient saignés quatre fois-par an : à la Quinquagésime, aussitôt après Pâques, à la D Nr piele et-à la Saint-Augustin (1). | | Quelques-uns des monastères lorrains renfermaient une population nombreuse ; l’abbaye de la Chalade comptait, vers l'année 1130, environ trois cents religieux (2). Comme la plupart de ces abbayes s'étaient élevées dans des lieux en partie abandonnés, quantité de religieux cultivaient eux-mêmes les terres et défrichaient les forêts. Il est inutile de rappeler les travaux agricoles des chanoïnes- réguliers de Chaumouzey et des cisterciens de Clairlieu. Ceux de Beaupré se livraient également à la culture des ierres et nourrissaient des troupeaux (3). C'était surtout dans les prieurés dépendant des ‘abbayes que les religieux s’occupaient des diverses branches de l’agriculture. Beaucoup de ces prieurés furent fondés pendant la période que nous venons de parcourir ; nous nommerons ceux de Landécourt, de Gondreeourt, de Frôville,. de Breuil prés Commercy, de Saint-Jacques à Neufchâteau, de Saint-Thiébaut à Vaucouleurs, du Saint- Mont, de Saint-Nicolas-de-Port, et de Saint-Christophe 8 Vic. Ce dernier fut établi, en l'année 1100, par Widric seigneur de Deneuvre, qui lui avait donné, pour le doter, autant de terres que huit bœufs en pouvaient labourer dans un jour, et une place pour cuire du sel (4). Un autre prieuré dont l’ori- gine présente des particularités assez curieuses est celui d'Erival. Un prètre d'Epinal appelé Eugibald et son frére Wichard se retirérent dans un vallon situé à deux lieues au sud-est de Remiremont, et tellement sauvage qu'il était nommé Apre-vaux

: (4) V. Panalyse de ces statuts dans Calmet, ibid., L. Il col. 88-90.

(2) V. Laurent de Liège, ibid., t. 1, preuv., col. 237.

(3) V. un titre de Mathieu ler (année 1174) dans Calmet, ibid., t. 1 preuv., col. ecclxv et ccclxv). /

(4) V. Martène, Thesaur. anecd., 1. 1, col. 512.

(Aspera vallis). Ils virent bientôt accourir beaucoup d’hommes qui embrassèrent, comme eux, une vie érémitique trèssévère. Eugibald prétendait qu'il leur suffisait de servir Dieu en esprit, et il ne voulait ni église, ni autel, ni liturgie, ni sacrements. L’évêque de Toul condamna ces erreurs, et Wichard quitta même son frère ; mais Eugibald ayant reconnu ses torts, vint recevoir la communion à Remiremont et mourut peu de temps après. Constantin, successeur de Wichard dans le gouvernement des anachorètes d’Erival, les réunit en communauté et rédigea des statuts qui offrent des détails fort intéressants. Les clercs et les convers se levaient ensemble pour l'office de la nuit, et les clercs récitaient, tous les jours, l'office des morts et celui de la Sainte- Vierge. Ils se recouchaient après les matines jusqu’à prime ; on célébrait ensuite la messe, et puis ils allaient au travail et récitaient les autres heures dans le lieu où ils se trouvaient. On observait à Erival un silence perpétuel et on ne pouvait parler qu'avec la permission du supérieur. La communauté ne devait posséder d’autres animaux que des abeilles, un chien, un chat et un cheval de monture ou deux tout au plus ; chacun n'avait d'autre propriété que son vêtement composé d’une tunique, d’une pelisse, d’un manteau et de deux. paires de sandales ; mais comme, dans ce rude pays, la terre est souvent couverte de neige et de glace, le pape Honorius LIL accorda aux solitaires l'autorisation de porter des souliers depuis la Saint- Martin (44 novembre) jusqu’au 1° avril. Si un des religieux possédait autre chose que ses vèlements et l'instrument de ‘son travail, il était excommunié ; et s’il était propriétaire au moment de sa mort, il était jeté hors du cimetière avec son argent. Cette règle était trop sévère pour être longtemps observée ; aussi dès les premières années du XIIL° siècle, vit-on les religieux d’Erival abandonner leur demeure, où l'abbé resta dans une complète solitude. Le pape Honorius ITE intervint et obligea les religieux à retourner dans leur mona-

stère ; mais il mitigea leur règle (an. 4216), ou pour mieux dire leur donna la règle de saint Augustin (1). Ce n’était pas seulement à Erival que l’on trouvait des ermites, et lorsque Ludolf créa l’abbaye de Saint-Léon, il y attira des solitaires qui vivaient près de Remiremont (2). Enfin; il y avait dans les grandes abbayes des réclus et des récluses, qui ne sortaient plus, comme leur nom l'indique, des cellules où ils s'étaient fait enfermer. En 1080, des récluses étaient fixées près du monastère de Saint-Arnould (5).

Ce coup-d’æil sur l'état de l'Eglise et des ordres monastiques pendant le siècle et demi qui s’écoula depuis l’avènement de Gérard d'Alsace jusqu'à l'abdication de Simon If, serait incomplet si nous ne disions quelque chose des écoles ouvertes prés des cathédrales et dans les abbayes. On ne sait rien sur l’école épiscopale de Trèves pendant le X[° siècle ; mais l’école de l’abbaye de Saint-Mathias eut des scholastiques remarquables : Lambert de Liège, auteur d’une vie de saint Agrèce métropolitain de Trèves (4), et Jean musicien et liturgiste. Le premier était un homme d’une érudition universelle, et Trithème l'appelle philosophe, rhéteur, musicien et poète trèsdistingué. Îl travailla à la continuation du Gesta Trevirorum et publia d’autres ouvrages (5). On enseignait les langues grecque et hébraïque dans l’abbaye d’Epternach, et Thiotfrid, qui fut dans la suite abbé de ce monastère, y acquit une connaissance assez élendue du grec et de l’hébreu (6). L'école de la cathédrale de Metz maintenait son ancienne réputation

(Ù V. la bulle d’Honorius III, dans Calmet, ibid., col. cecexxv et cccexxy] ; et la règle ancienne d’Erival, ibid , col. exj-exxij.

(2) V. letitre de fondation de Saint-Léon, ibid., t. I, preuv., col. 489-491. |

(3) V. un titre de l’évêque Hériman, ibid., col. 478.

(4) V. Hontheim, Historia trevirensis dou t. LI, p. 969.

(5) V. Launoy, de Schol. celeb., p. 118 ; Trithème, Chronic Dee :; t. I, p. 184.

(6) V. Martène, Ampl. collect., t. IV; col. 508 et 509.

sous le rapport de l’enseignement du chant grégorien ; l'école de Gorze était. aussi très-florissante, et Lambert d’Aschaffen- . bourg rapporte que plusieurs évêques de France firent venir de Gorze des scholastiques, qui relevérent les études dans une foule de monastères (1). On ne possède que des renseignements incomplets sur la cathédrale de Verdun ; on voit toutefois que l'évêque Heimon, dont l’épiscopat se prolongea pendant un quart de siècle, était animé de l'amour des belleslettres ; peu de temps avant sa mort, il appela à Verdun un homme de mérite. : Hermenfroy, qui devint archidiacre de la cathédrale. Hermenfroy, sans parler de ‘son habileté dans le gouvernement temporel et les négociations, était renommé pour sa science et parlait cinq langues différentes : le grec, le latin, le français, l'allemand et l'italien. Il attira près ‘de lui des hommes de en et notamment Martin qui épiscopales. Il y avait à Verdun deux écoles de ce génre ; l'une était annexée au chapitre de la: cathédrale, et l’autre à l’église collégiale Sainte-Madeleine (2). Le Bienheurcux Richard, abbé de Saint-Vanne , qui avait gouverné cette illustre abbaye pendant presque toute la première moitié du XI siècle, avait veillé avec un soin particulier sur les écoles de son monastère. On y recevait de très-jeunes enfants ; Richard, qui fut évèque de Verdun, avait été admis dans ces écoles dès l’âge de sept ans, et y avait fait de grands progrès dans les sciences (3). Walleramne, successeur du Bienheureux Richard, parvint à procurer à son abbaye un maitre que l'on se disputait : Thierry, qui mourut abbé de Saint-Hubert (4).

Nantère, abbé de Saint- Nan restaura l’école de ce mona-

(LV. Lab Chronic., ad ann. 1075. |

(2) V. D’Achéry, Spicil., t. 8 p. 281 et FPS Roi, Hist, de Verdun, p. 194.

(3) V. Hist. de Verdun, p. 191.

(4) V. Martène, ibid., t. 1V, col. 923 ct 924.

stère qui était fort déchue. Il alla trouver le Bienheureux Richard, lui demanda des avis sur la direction de son abbaye, et le pria d'envoyer à Saint-Mihiel quelques-uns de ses moines pour y rétablir les études. Richard y consentit, et Nantère plaça, de son côté, plusieurs de ses religieux dans l'abbaye de Saint-Vanne. Lorsqu'il mourut, l’école de Saint-Mihiel avait repris une partie de son ancien lustre, mais on ignore çe qu’elle devint sous les successeurs de Nantère (1).

‘L'école de Toul, célèbre au commencement du XI: siècle, ne perdit rien de sa renommée pendant l’épiscopat de Brunon; elle était dirigée par le scholastique Walther ou Vauthier, plus tard doyen de la cathédrale (2). II forma d'excellents élèves : Ludolf fondateur de l’abbaye de Saint-Léon,. Wibert historien de saint Léon IX, et Udon qui occupa le siège épiscopal de Toul quand saint Léon se démit de son évèché (3). Udon confia son école au docte Hézelin; ce fut

‘alors que Rituin de Commerey y fit ses études ; il y-avait été 4

reçu à l’âge de-six ans (4). L'archidiacre Hunald rempiaça Hézelin, sous-l’épiscopat de Pibon. La réputation de Hunald

s’étendait, dit-on, dans toute l'Europe et faisait déserter les écoles voisinés de Toul. li éleya, entr'autres hommes distingués, Henri de Lorraine, qui fut évêque de Toul (5). Hunald eut pour successeur, comme scholastique , le Bienheureux Odon, qui était, comme on sait, natif d'Orléans. Odon était à la fois mathématicien, poète et dialecticien; mais il excellait surtout dans la dialectique, et il écrivit même sur cette science trois ouvrages que nous n’avons plus. Ils portaient les titres suivants : Le sophiste, Le livre des Complexions, et De la Chose et de l’Ëtre. Odon enseignait le réalisme, d’après la

«) V. Calmet, Bibl. loËr., co. 683 ct 684.

(2) V. idem, Thes: anecd., t. Ill, col. 1007, (3) V. Hist. litt. de la Rance “t VI, p. 25.

(4) V. Benoit, Hist. de Toul, p. 402.

(5) V. idem, ibid., p. 409. ne

méthode de Boëce et des anciens maîtres (4) ; au reste, quoique sincèrement chrétien, il prisait peu les ouvrages des Pères de l'Eglise et lisait de préférence les écrits des philosophes anciens, et particulièrement ceux de Platon, jusqu’au moment où ayant étudié un des livres de saint Augustin, il prit le parti de renoncer au monde (2). Quand ce scholastique célèbre quitta notre pays pour aller enseigner dans la ville de Tournay, il laissa l’école de Toul à Ticelin, qui parvint à lui conserver le renom qu'elle avait acquis. Cette école produisit beaucoup d'élèves remarquables ; mais nous citerons seulement Hugues Métel, chanoine-régulier de l’abbaye de Saint-Léon et littérateur de mérite ; Albéron de Montreuil et Brunon, archevèques de Trèves, et le moine Arnould, qui passérent tous trois pour d'excellents jurisconsultes (3). Quelques-uns des monastères vosgiens. eurent des écoles assez florissantes. Senones avait pour abbé, vers la fin du XI: siècle, un italien nommé Antoine, qui se distingua non seulement par son goût pour l'architecture, mais encore par sa science (4). À Moyen-Moutier, l'abbé Almanne, quoique peu versé dans la littérature, payait un maître de grammaire ; et Lambert, un de ses successeurs, augmenta l'éclat du monastère en y favorisant l'étude des lettres, des sciences et du chant grégorien. Il fit aussi exécuter des constructions magoifiques qui changèrent entièrement l’aspect de l’abbaye, et Jean de Bayon, historien de Moyen-Moutier, écrit que Lambert pouvait s'appliquer les célèbres paroles d’Auguste : « Romam lateritiam reperi, relinquo marmoream » (5).

(4) V. D’Achéry, Spicil., édit. in f°, t. II, p. 889 et suiv.

(2) V. Calmet, Bibl. lorr., suppl., col. 68-70.

(3) V. Hist. litt., t. VIT, p. 25.

(4) V. Calmet, Bibl. lorr., col. 56.

(5) V. Jean de Bayon, Chronic. , üb. IE, c. 18 et 54, dans l’ouv. de Dom Humbert Belhomme intNulé : Historia Mediani in monte Vosago Monasterii etc., p. 257, 259, 244, 247 et 248.

Le cadre des études était un peu plus vaste au XI° siècle que dans les siècles précédents. Le biographe de l'évêque de Toul Udon rapporte que le maître de celui-ci, après lui avoir enseigné la grammaire pendant quelques années, lui fit étudier la philosophie de Pythagore, ce qui doit s'entendre des mathématiques, puis la musique, l'Ecriture-Sainte et enfin les lois civiles (1). On commençait l'étude de ces dernières après le Trivium (2), et les auteurs de l'Histoire littéraire de la France font observer que l'école de Toul paraît avoir été la première qui ait institué des cours de jurisprudence (3). Plusieurs élèves de cette école y firent de grands progrès. Nous citerons, parmi eux, le pape saint Léon et Adalbéron son ami. Ils devinrent, dit-on, capables de déméler avec succés les ruses, les finesses et les arguties trop fréquentes dans les affaires judiciaires (4). Un clerc de l’église de Toul nommé Arnould, qui prit l’habit monastique dans l'abbaye Saint-Bénigne de Dijon, au temps du Bienheureux abbé Guillaume, était devenu si habile dans la science du droit, que Guillaume le chargea d’inspecter et de surveiller l'administration temporelle des monastères qu’il réformait (5).

L'enseignement de la-théologie acquit une nouvelle importance vers le milieu du X[° siècle, à cause des discussions sur l’eucharistie que firent naître les erreurs de Bérenger. Paulin, princier ou primicier de la cathédrale de Metz, était en correspondance avec l’hérésiarque ; ce qui a fait croire à diverses personnes, mais bien à tort, que Paulin s'élai laissé gagner par les principes de Bérenger ; il fit, au contraire, de généreux efforts pour empêcher son ami de tomber dans l’abime (6).

(1) V. Benoit, Hist. de Toul, p. 378.

(2) V. Mabillon, Acta ss.,.sæc. 6°, part. I, p. 55. (3) V. t. VII p. 23.

(4) V. Mabillon, ibid.

(5) V. D’Achéry, Spicil., t. {, p. 441.

(6) V. Hist. de Metz, t. If, p. 141 et 142...

Plus tard, c'est-à-dire dans le siècle suivant, Gerland, qui était scholastique et chanoine de Saint-Paul de Besançon, recueillit l’héritage de Bérenger et enseigna les mêmes erreurs au sujet de la présence-réelle. Hugues Métel lui écrivit pour l’exhorter à abandonner un système condamné , et eut la consolation de voir Gerland rentrer dans le sein de l'Eglise (1). Les questions traitées dans les eours de géométrie étaient parfois assez singulières, et Hugues Métel,. dans son épître vingt-unième adressée à l'é évèque de Würtzbourg Embricon, lui rappelle que, dans leur jeunesse, ils avaient étu-. .dié ensemble, peut-être à Toul, la quadrature du cercle dans les écrits d’Arisiote. L'astronomie continuait à être enseignée ; Hugues Métel, dans son épitre cinquante-unième, s'exprime ainsi, en parlant de ses études : « ... Avec l'astronomie, je » parcourais le ciel de l'esprit et des yeux, et j’errais, avec les » sept planètes, au milieu du zodiaque ;...... autrefois je » faisais le tour de la terre, et je plaçais le séjour des » hommes jusqu’à ‘la zône torride, et plus bas jusqu'à » Syène et Méroé. J'entourais le ciel et la tèrre .de cinq » zônes, el je plaçais au milieu des autres deux zônes tem- » pérées et propres à être habitées (2). » Le scholastique Odon enseignait l’astronomie à ses disciples. Placé devant le portail de la cathédrale de Tournay, et sans doute aussi devant celui de la cathédrale de Toul, quand il demeurait dans cette ville, il expliquait à ses élèves le cours des astres, les leur montrait du doigt, leur faisait remarquer les constellations du zodiaque, la voie lactée, etc. (3). | | À cette époque, les livres deviennent moins rares ; les copistes se multiplient ; des cathédrales, des abbayes et même quel-

(4) V. Hugues Mlétel, Epist. 33, dans le recueil intitulé : Sacræ antiquitatis monuments, t. II, p. 372.

(2) V. Sacræ ant. monum., t. IE, p. 403 et 404.

(5) V. D’Achéry, Spicil., t. XIE, p. 360.

ques particuliers commencent à posséder des bibliothèques considérables. L'abbaye de Saint-Vincent de Metz en avait une assez nombreuse ; l’abbaye de Saint-Arnould, dans la même ville, comptait des copistes habiles, entr’autres les moines Ambroise et Berland, qui transcrivirent une certaine quantité de manuscrits précieux, dont plusieurs ornaient encore , au siècle dernier, la bibliothèque de ce monastère (1). L'abbaye de Saint-Airy de Verdun acquit aussi une collection de livres, grâce au zèle de Bozon, qui fut abbé de ce monastère (1084- 1106), et de Louis un de ses religieux (2). Antoine de Pavie, quiprit, en 1090, le gouvernement de l’abbaye de Senones, y ramassa un grand nombre de livres, dont il ne restait pas un seul au temps de Dom Calmet (3). La bibliothèque de l'abbaye de Moyen-Moutier ne renfermait, au commencement du XI° siècle, que soixante-sept volumes, en y comprenant quelques livres sur la grammaire recueillis par l'abbé Almanne (4); mais elle reçut bientôt des augmentations notables par suite du zèle des moines, qui transcrivirent eux-mêmes de bons ouvrages. Cinq religieux y copièrent la Bible tout entière dans l'espace de cinq mois, circonstance qui leur parut tellement extraordinaire qu ‘ils la consignèrent dans une pièce de Rossi annexée à cet exemplaire (5).

Le XIF siècle, qui est certainement un des plus remar- | quables du moyen-âgé, et celui de tous peut-être où la foi catholique reçut son épanouissement le plus complet, le XIT° siècle, disons-nous, fut témoin de progrès extraordinaires dans les études et dans les recherches scientifiques. Ces progrès furent, en partie, le résultat de l’émulation qui s’établit entre les ‘anciens ordres religieux et les nouveaux ; chacun redoubla de

(4) V. Mabillon, Ann. Bened., t. IV, p. D16 et 517. (2) V. Hist. littér.,t. VII, p. 28.

(3) V. Calmet, Notice, t. H, col. 475 et 476.

(4) V. Mabillon, ibid., p. 244.

(5) V. idem, ibid., p. 431 et 650.

zèle pour la science ; les supérieurs des communautés faisaient une guerre continuelle aux religieux ignorants et disaient, après saint Jérôme : « Senex elementarius ridiculus-est » (1). Les conciles tenus à cette époque n’exigent plus que l’on: s’occupe de l'éducation des enfants ; ils ne prescrivent plus que l’on ouvre de nouvelles écoles ; et ce silence, comparé aux réclamations et aux plaintes réitérées des siècles antérieurs, prouve que l’on avait enfin atteint le but vers lequel on se dirigeait (2). En effet, dès les premières années du XI[° siècle, on enseignait la grammaire presque partout. Il n’y avait, dit Guibert de Nogent, ni ville, ni bourgade où l’on ne vit des écoles ; ce qui permettait aux enfants de la plus médiocre condition de s'instruire facilement (3). Les écoles épiscopales continuaient à être, tout à la fois, des séminaires pour le recrutement du clergé et des écoles destinées à l'instruction des laïcs. On y plaçait les enfants aussitôt qu’ils étaient en état de comprendre les leçons des maîtres et de recevoir une bonne éducation. Plus tard, chacun prenait le parti qui lui plaisait davantage ; les uns, et c'était le plus grand nombre, étaient admis aux ordres sacrés ; les autres rentraient dans le monde et embras-. saient différentes professions: Les élèves d'une mème école étaient divisés en plusieurs classes, suivant la force de chacun ; il y avait toujours un maître pour veiller sur les plus jeunes, et quelquefois l’évêque lui-même instruisait les plus âgés et leur enseignait le chant grégorien, les principes de la liturgie et les cérémonies de l'Eglise (4). On ne connaît qu'un seul écolâtre de la cathédrale de Trèves pendant le XIE siècle ;

(4) V. Lebeuf, L'état des sciences en France depuis la mort du roi ae etc.; dans les Dissertatians, t. IF, p. 10.

(2) V | idem, ibid., p. 12.

(5) V. Guibert de Nogent, dans le Gesta Dei per Francos, t. I, p. 467 et 468.

(4) V. Martène, Ampl. collect., t. IX, col. 1069 ; Mabillon, Analecta, Âre édit., t, LIL, p. 330 et 331 ; Hist. litt., t. IX, p. 50.

c’est Baldric ou Baudry, qui était originaire du pays de Liège. Il était homme de mérite et rédigea une biographie de l'archevêque Albéron de Montreuil (4). A Metz, l'office de scholastique était le plus considérable de la cathédrale (2); en 1442, ces fonctions étaient remplies par l’archidiacre Gauthier, qui forma d'excellents élèves, entr'autres Thierri HE, évèque de Metz, fils de Renaud E‘ comte de Bar. Gauthjer était aussi pieux que savant ; ilne voulut jamais, par humilité, se laisser ordoriner prêtre et se contenta, sur la fin de sa vie, d’une prébende monacale dans l’abbaye de Saint-Arnould (3). L'école de chant de la cathédrale jouissait encore d’une certaine renommée. L'évêque Théotger, qui avait d’abord été abbé de Saint- Georges dans la Forèt-Noire, était lui-même trés-versé dans la musique, et écrivit un ouvrage dans lequel il traite de l’invention, des accords et des proportions de cet art, avec briéveté, mais avec exactitude ; au reste, il envisage son sujet plustôt du côté de la théorie que sous le rapport de la pratique (4). C'était le défaut de plusieurs musiciens de ce temps ; ils faisaient dominer dans leurs livres les idées mystiques ; ainsi, Poppon abbé de Prum, contemporain de Théotger, met en parallèle les neuf modes de chant avec les neuf chœurs des anges et emploie des figures pour représenter ces idées singulières (5). L'école de Verdun fut assez florissante sous le gouvernement des évèques Ursion et Albéron de . Chiny (6). Nous ne voulons d’autres preuves de cette prospérité que la grande quantité de prêtres savants que l'on voyait dans l’église de Verdun. Presque tous les dignitaires du cha-

(4) V. Brower, Ann. Trev., t, [l, p. 28; Hontheim, Hist. Trev., t. I, p. 984 et 985. |

(2) V. Martène, ibid.; t. VIL, col. 73.

(3) V. Hist. de Metz, t. I, p. 288 et 289.

(4) V. Bernard Pez, Thes. anecdot. noviss. Je IV, col. 2.

(5) V. Lebeuf, ibid., p. 115.

(6) V. Roussel, ist. de Verdun, p. 257.

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pitre étaient des hommes non moins distingués par leurs vertus, que par leur savoir et l'élévation de leur esprit ; tels étaient Albert de Marcey, primicier, puis évêque de Verdun ; le doyen Guillaume ; les trois archidiacres Richard, Jean et André, depuis moine de Clairvaux ; le premier-chantre Pierre ; le trésorier Hugues, et l’écolâtre appelé Emile ou Emale (1).

L'école épiscopale de Toul ne cessa pas d’être bien tenue et bien dirigée pendant le XEL° siècle; mais on a peu de détails sur les principaux élèves qui s'y formérent. On peut citer toutefois Eudes de Vaudémont, qui y fut instruit sous l’épiscopat de Henri de Lorraine, et devint lui-même évêque de Toul, après Pierre de Brixey (2). Il demanda au pape et obtint que les soixante prébendes de là cathédrale de Toul fussent réduites à cinquante, sous la condition que le revenu des dix prébendes supprimées serait partagé entre les.cinquante chanoines et les cent clercs ou vicaires attachés à la cathédrale. Dans le règlement intervenu à cette occasion, il fut stipulé que les trois maîtres chargés de l'enseignement supé- “ rieur, sous la surveillance de l’écolâtre, un des dignitaires du chapitre, auraient chacun une prébende de chanoine, et que les professeurs qui enseignaient les humanités auraient une prébende de vicaire ou de chapelain. Il résulte de ce règlement que l'école épiscopale de Toul comptait un assez bon nombre de maîtres; que trois de ces maîtres faisaient des cours sur les sciences, telles que la théologie, le droit, la philosophie, etc., et que d’autres maîtres (deux bu trois au moins) professaient les humanités; tous étaient soumis à l’écolâtre, représentant immédiat de l’évêque et recteur de cette espèce dé petite université. Sous l’épiscopat d'Eudes de Vaudémont, les fonctions d’écolâtre étaient remplies par le sa-

(4) V. D’Achéry, Spieil., t. XII, p. 313, 332 et 335 ; Hist. litt., 1. IX, p. #1. | | - (2) V. Benoit, Hist. de Toul, p. 426.

vant Ripert; archidiacre et chancelier de l'église de Toul (1).

Le programme des études au XIÉ siècle fut à peu près le même que dans le siècle précédent. Ce n'est pas ici le lieu de parler des progrès que fit la méthode à laquelle on.est convenu de donner le nom de scholastique ; contentons-nous de faire observer qu'elle ne régnait pas encore en souveraine et qu'elle rencontrait des adversaires prononcés. Hugues et Richard de Saint-Victor avaient lutté vivement contr’elle et substitué au procédé de la logique celui de l'intuition. Hugues Métel s’associa avec ardeur à la pensée de ces deux religieux. Que l'on parcoure sa quarantième épitre, adressée à un de ses. anciens amis nommé Humbert, et on sera surpris de la vivacité des attaques qu’il dirige contre les disciples d’Aristote (2). Métel avait adopté une philosophie dont la tendance était toute morale et toute pratique (3); lautorité des sophistes grecs et des dialecticiens de son temps était presque nulle pour lui; c'était dans les écrits des Saints-Pères qu’il aimait à chercher la vérité, et ses lettres prouvent qu’il en faisait sa lecture habituelle. Il cite leurs écrits à chaque instant et s'appuie ordinairement sur leur autorité. Les noms des principaux Pères grecs et ceux de saint Jérôme, de saint Ambroise, de saint Augustin, de saint Grégoire-le-Grand, de Boëce, du Vénérable Bède reviennent fréquemment sous sa plume.

A l’enseignement de l'astronomie on joignait l’étude dé la géographie. Gauthier, écolâtre de l’église de Metz, écrivit, vers le milieu du XII° siècle, un poëme français intitulé : Le Mappemonde, dans lequel il résuma les connaissances de son temps. Gauthier, qui avait lu l'ouvrage de Ptolémée, explique le système du monde d’après les idées de ce géographe. Il traite de tout ce qui se rattache aux phases de la

* (4) V. idem, ibid., p. 427 et 428.

(2) V. Sacræ ant. mon., t. Il, p. 385.

(3) V. Epist. 24, ibid., p. 358.

lune, aux its de lune et de soleil et au .zodiaque, et ses explications sont accompagnées de dessins, comme on peut le voir dans les copies du Mappemonde. Gauthier donne aussi, dans son livre, les figures des différents peuples sauvages et monstrueux, qu’il place dans les Indes ; il décrit les animaux éxtraordinaires et les plantes singulières que l’on rencontre dans diverses contrées ; il rappelle l’île de Méroé, où il assure qu’en plein midi il n’y a pas d'ombre, donne le nom de Quanontille à l'île où il y a six mois de nuit et six mois de jour, mentionne l'ile perdue, découverte, à ce qu'il dit, par saint Brendan, et en parlant de l'Irlande, admet l'existence du paradis fabuleux de saint Patrice. En un. mot, Gauthier traite du ciel, de la terre, des éléments, des météores et des curiosités naturelles. Le Mappemonde eut un grand succès ; il paraît avoir été adopté comme livre classique pour l’enseignement de la géographie. et de l'astronomie dans plusieurs écoles, car tes copies n’en sont pas rares; enfin, il valut à son auteur la qualification de « très-boin philosophe » (1).

- Quant à la médecine, elle était peu cultivée, et l’on était souvent obligé, pour trouver des praticiens habiles, de s’adresser à des juifs qui étaient allés étudier en Espagne ou en Italie. Brunon, archevèque de Trèves, avait pour médecin un L juif nommé Josué (2).

Au XHf siècle, Les bibliothèques dxienacat plus nombreuses et plus importantes, et les chétives collections des époques précédentes ont fait place dans quelques lieux à des bibliothèques véritablement dignes de ce nom. Les chapitres et les monastères s’efforçaient de se distinguer sous ce. rapport ; l'on n’épargnait pas les reproches à ceux qui montraient de l’apa-

(1). V. Hist. de Metz, t. II, p. 288; Lebeuf, ibid., p. 104, 105, 176, - 477, 189 et 190. Les auteurs de l'Histoire littéraire de la France (t. XVI, P. 119, 121, 126 et 220) pensent que Gauthier de Metz vécut seulement dans le XIIIe siècle ; ce n’est pas ici le lieu de traiter cette question.

(2) V. Hist. Trev., dans Calmet, Hist., t. I, preuv., col. 45.

thie et de l'indifférence, et un pareil zèle produisit ses fruits. Guillaume, doyen de la cathédrale de Verdun , .achetait des livres de tous côtés, en transcrivait lui-même et. en faisait copier à grands frais. On aurait cru, dit Laurent de Liège, que Guillaume voulait marcher sur les traces de Ptolémée- Philadelphe ou d’Eusèbe, évêque de Césarée (1). Conon, abbé de Saint-Vanne, voulut aussi que son monastère possédât une bibliothèque ; il acheta beaucoup de livres et fit construire un bâtiment convenable pour les loger (2).

Les arts et surtout ceux qui ont pour but la construction ou la décoration des édifices religieux sont loin d’être restés immobiles pendant la période que nous avons parcourue. Ils prirent, au contraire, beaucoup de part à l’espèce de résurrection qui signale cette période. Les cathédrales, entreprises dans les siècles précédents, furent terminées et consacrées. Brunon archevêque de Trèves reconstruisit en partie sa métropole. Le noyau de cet édifice, qui remontait au IV® siècle, menaçait ruine ; Brunon.le consolida, malheureusement en altérant sa physionomie primitive, et y fit des additions. considérables,. qui offrent à l’antiquaire de curieux sujets d’études (3). La cathédrale de Toul, commencée par saint Gérard, dans la seconde moitié du X° siècle, fut achevée ” vers le milieu du XIL ; et le pape Eugène IIE la consacra, en 4148; au moment où il revenait du concile de Trèyes. Quelques mois auparavant, il avait également consacré l'église cathédrale de Verdun, sur la demande de l’évêque Albéron de Chiny, qui travaillait, depuis plusieurs années, à porter l'édifice à sa perfection. Îl avait fait construire l’abside, avec les: deux tours orientales, et avait employé à ces ouvrages non

(4) V. Hist. epise. vird., dans Calmet, ibid., col. 229.

(2) V. idem, ibid., col. 249. Il y avait déjà une petite bibliothèque. dans l'abbaye de Saint: Vanne au commencement du XIE siècle.

(3) V. Calmet, Hist., t. IL, col. 43. |

seulement les offrandes des pèlerins, mais encore une partie de ses propres revenus. Les plans furent donnés par un architecte appelé Garin, dont on ne connaît que le nom. Constantin, simple bourgeois de Verdun dont nous avons: déjà parlé, fit poser à ses frais la toiture en plomb qui couvrait l'édifice, ou pour mieux dire la partie de l'édifice terminée de son temps ; car la cathédrale ne fut achevée qu'après la mort d’Albéron de Chiny (1). La-magnifique église abbatiale de Saint-Martin près de Metz fut entiérement construite dans la première moitié du XI siècle. Richer, qui était abbé de ce monastère en 1133, prétend, mais bien à tort, que Rome, Antioche, Jérusalem et Constantinople ne renfermaient pas une église qui pût être comparée à la sienne. Elle avait cent-soixante pieds de longueur, soixante de largeur et cinquante-quatre de hauteur ; on y entrait par huit portes ; elle était éclairée par soixante-dix fenêtres, et les voûtes ou les- plafonds étaient soutenus par cent-vingt colonnes (2). Les abbayes et les prieurés fondés vers ce temps menèrent à bonne fin, ou du moins commencérent la construction d'églises souvent somptueuses ; mais bien peu d’entr'elles subsistent encore ; les “unes furent démolies dans les siècles suivants, pour faire place aux productions du style ogival; d’autres périrent dans des sièges et des incendies; d’autres enfin, qui étaient arrivées saines et sauves jusqu'aux premières années du X VILLE siècle, furent impitoyablement renversées et remplacées par des bâlisses sans caractère et sans dignité. Tel fut le sort des immenses constructions qui avaient été exécutées à Senones par Antoine de Pavie. Ce célèbre religieux fut d'abord prieur de Lay-Saint-Christophe, rétablit à neuf le monastère tout entier el éleva la belle église romane détruite pendant la Révolution ; nommé plus tard abbé de Senones, il fit raser le monastère et

(1) V. idem, ibid., col. 113 et 119.

(2) V. idem, Notice, t. I, col. 847.

en bâtit un autre d’une grande magnificence pour le temps ; on lui devait aussi l’église principale et l’église de la Sainte- Vierge. Cette dernière église, dont nous n'avons que le plan et un croquis, élait en forme de rotonde, avec une abside quadrilatérale. La rotonde était surmontée d’une coupole construite, sans doute, par un architecte italien que l'abbé de Senones avait fait venir pour lui confier la direction de ces importants travaux (4). Une petñe nef ou un. deambulatorium entourait complètement la rotonde ; une tour carrée et haute de trois étages, dont le plus bas servait de porche, se dressait devant l’église, et une crypte de dimensions exiguës se trouvait sous l'abside. À cette époque plusieurs églises dédiées à la Sainte-Vierge reçurent, en Lorraine, une disposition à peu près-semblable, Cette disposition est néanmoins assez rare, et les églises de la seconde moitié du

XI siècle et de la première moitié du XII° qui subsistent, soit en entier soit partiellement, présentent beaucoup d’analogie avec celles des pays voisins. En général, le plan est conforme à celui des plus anciennes basiliques : trois nefs parallèles, terminées par un transept, sur lequel s'ouvrent trois absides ordinairement semi-circulaires. Souvent les deux petites absides ne sont pas dans l’axe des nefs latérales ; souvent aussi il n’y a qu'une seule abside carrée. Dans la plupart de ces églises on ne voit pas de colonnes, mais seulement des piliers, et des pilastres adossés. aux murailles. Dans d’autres édifices, comme à Saint-Dié et à Champ-le- Duc, on pénètre de la nef principale dans les nefs latérales par des arcades hautes et larges, et dans chacune desquelles sont'inscrites deux petites arcades ; fréquemment l’abside et le transept seuls étaient voûtés ; la nef ou les nefs n'étaient

(1) V. le plan et la coupe de celte église pee dans Calmet, Notice, t. Il, planche V.

couvertes que d'un plafond en bois, et l’on voit encore dans quelques-uns de ces édifices anciens les modillons ou corbeaux destinés à soutenir les poutrelles. Les fenêtres sont rares et de petites dimensions ; elles sont fortement ébrasées en dedans et en dehors, et n’offrent d’ornements d'aucune espèce. Les contreforts ne sont que de simples pilastres peu saillants et presque toujours entiérement nus. On rencontre souvent en Lorraine ces chapiteaux en forme de cube arrondis par le bas, qui se trouvent en si grand nombre dans la plupart des édifices romans de la vallée du Rhin, et qui semblent particuliers à la Germanie. En résumé; les églises lorraines qui appartiennent au style roman secondaire sont remarquables par leur simplicité et l'harmonie de leurs proportions. Toute l'ornementation a été réservée pour le portail, qui est parfois assez riche, comme à Laître-sous-Amance.

Vers le milieu du XIE siècle, le style roman'secondaire se modifie considérablement dans notre pays comme ailleurs. Les absides, qui étaiènt carrées ou semi-circulaires, deviennent polygonales, comme à Morlange et à Blanzey ; les colonnes se montrent moins rarement dans l'intérieur des églises; les chapiteaux des colonnes, des piliers et des pilastres sont mieux sculptés ; les contreforts sont plus saillants; enfin, on voit apparaître , au milieu des. baies et des arcatures en plein“cintre, d’autres baies et d’autres arcatures légèrement ogivales. Au reste, l’ogive a été connue de bonne heure en Lorraine, et l’on aperçoit sur le portail de Laître, construit avant la fin du XI° siècle, deux arcatures ogivales, fort obtuses, il est vrai, mélées-à des arcatures romanes. La décoration devient aussi plus riche et plus variée ; aux billettes, aux zigzags, aux galons perlés et aux têtes de clou. des plus anciens-édifices romans s'unissent ou succèdent des ornements empruntés au règne végétal.

. Beaucoup d'églises. étaient .précédées ou ensironnées d'un terrain, ordinairement clos, qui portait le nom d’atrium, et

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. dont une portion servait à la sépulture des fidèles (4) ; devant plusieurs de ces églises se trouvait un porche, sous lequel on. pouvait accomplir quelques cérémonies et rendre la justice, comme en Îtalie ; et nous ferons observer que le portail de | l'église prieurale de Laître présente les deux lions ACroupIs. | mentionnés dans certains actes de ces siècles recuülés. -

Quant à l'architecture militaire, il nous en reste tellement

peu de débris qu’il est bien difficile d’en parler. Le donjon de Vaudémont, construit vers la fin du XI° siècle, existe néanmoins encore en partie. Il est carré ; le revêtement , en pierres de moyenne grosseur, excepté aux angles où elles sont énormes, a été enlevé en plus d’un endroit et laisse voir un massif de maçonnerie; composé de pierres disposées en couches alternativement inclinées à droite et à gauche. L'épaisseur de ces murailles est d'environ douze pieds. Ces donjons formaient le centre et comme le noyau des forteresses féodales ; l'on n'avait rien négligé pour en rendre l’attaque aussi dangereuse que possible, et Chevrier rapporte que le château de Savigny était entouré de fossés larges de quinze pieds, profonds de quatre-vingt-dix et revétus de pierres de taille (2).

Les belles églises romanes élevées aux XI° et XIE siècles furent intérieurement décorées avec beaucoup de soin. Pibon plaça trois autels dans sa cathédrale, et y fit suspendre une de ces couronnes en argent qui servaient à éclairer les édifices religieux. Celle de Toul était si grande que, les jours de sôlennités,-on y allumaït jusqu’à trois cents cierges (3). Sous . l’épiscopat! du même Pibon, Gilbert bourgeois de Toul et Arnould moine de Saint-Mansuy, qui. avait pris part aux exploits de la première croisade, firent fabriquer une châsse

(4) V. un titre, de l’année 4122, relatif au prieuré de Saint-Don, dans . Calmet, Hist., t. II, preuv., col. celxvii. | (2) V. His. de Lorraine; 1 1,'p. 80 et 81. On ON (8) V. Hist. episc. tuil., dans Calmet, ibid., t. I, preuv. eo. ve

magnifique pour y déposer les reliques de saint Mansuy, et comme la ville de Toul ne renfermait pas d'orfèvre assez habile, ils confièrent l'exécution de ce travail.à un artiste messin nommé Gobert (1). Peau de temps après, les reliques de saint Hidulf, fondateur de Moyen-Moutier, furent enfermées dans une nouvelle châsse, ornée de plaques d'argent, sur lesquelles on avait gravé au trait les principaux faits de la vie du saint. Cette châsse n'existe plus, mais Dom Humbert Belhomme en a fail reproduire les curieuses plaques, et nous a conservé de la sorte un spécimen de la gravure sur métaux au commencement du XII° siècle (2).

: Uné grande partie des faits que nous avons consignés dans le présent chapitre sont extraits des chroniques contemporaines, et ce serait ici le lieu de parler avec détail de ces dernières; mais, chemin faisant, nous en avons déjà nommé quelques-unes, et il serait superflu d'y revenir; nous nous bornerons donc à mentionner celles dont nous n’avons encore rien dit, et-en prerniére ligne l'Histoire des évêques de Verdun par Laurent de Liège. Cet écrivain, qui était moine dans l'abbaye de Saint-Vanne, a composé un ouvrage assez étendu qui contient les annales de l’église de Verdun, et celles de labbaye dans laquelle il avait fait profession. Il le dédia à l’évéque Albéron de Chiny. Après avoir dit quélque chose des origines de la ville de Verdun, à laquelle il applique, par une erreur inconcevable, ce que César rapporte d'Uxellodunum, il donne l’histoire de l’évèque Thierry et celle de ses successeurs; et on voit par là qu’il ne voulutpas traiter de nouveau la partie des annales verdunoises qui avait été écrite par Bertaire et un autre chroniqueur. Son livre, qui finit à l’année

(1) V. une pièce relative à cette châsse, dans Calmet, ibid. t. ni, preuv., col. cclxxix.

(2) V. Dom Humbert Belhomme, His. Mediani : in monte Vosago Monasterii, p. 48.

1144, a été continué par un religieux de Sàint-Vanne dont le nom est inconnu (4). |

Hugues, abbé de Flavigny en Bourgogne, ayant été obligé de quitter son monastère, se rendit à Verdun, sous l’épiscopat de Richard de Grandpré, et fut chargé par cet évèque de gouverner l’abbaye de Saint-Vanne, après l'expulsion du vénérable Laurent. Hugues, qui avait déjà habité ce monastère comme simple religieux, entreprit de rédiger les annales des évêques de Verdun, et nous a laissé une chronique remplie de renseignements importants pour l’histoire de notre patrie jusqu’à l’année 4102 (2).

La chronique des évèques de Toul par Adson de Montiérender s'enrichit de quelques biographies nouvelles. On sait qu'après la mort de chaque évêque, on écrivait sa vie pour la joindre à celles qui étaient déjà composées ; et c’est ainsi qu'un anonyme, disciple du Bienheureux Odon, rédigea, à la

prière de Ricuin princier ou primicier de Toul, la biographie

de l’évêque Udon, successeur de Léon IX (3). Un toulois nommé Hugues, qui était probablement religieux dans quelque monastère de cette ville, a compilé une espèce de chronique où l’on ne trouvait qu’un ramas de fables ridieules. Le livre semble avoir existé jusqu’à la fin du XVI siécle, et si l'original est perdu, il nous en reste des fragments assez considérables, insérés par Jacques de Guise dans ses Annales de Hainaut (4). Quelques auteurs, et parmi eux Dom Calmet,

(4) La chronique de Laurent de Liège est imprimée dans le Spicilège de D’Achéry, t. XII, et dans les preuves de Histoire de Lorraine par Dom Calmet.

(2) Cette chronique est imprimée dans la Bibliotheca manuscriptorum du P. Labbe, t. I.

(3) V. Calmet, Bibl. lorr., supplém., col. 70.

(4) Ces fragments ont été publiés sous le titre d'Histoire des Lorrains par Hugues de Toul, extraite des Annales de Hainaut par Jacques de Guyse, rédigée et commentée par M. : inarquis de Fortia d’Urban ; un volume . m8. :

ont cru que Hugués avait écrit dans le XIE siècle, et on a mème essayé de J’identifier avec le chanoine-régulier Hugues Métel ; mais il est maintenant bien certain que le chanoinerégulier et le chroniqueur sont deux personnages distincts , et Hugues de Toul, loin d'être contemporain de son homonyme, vivait dans le XIV* siècle. C’est l'opinion de Chantereau le Febvre, qui reprochait à Wassebourg d’avoir suivi sans critique les récits de Baudouin, d’Alméric et de Hugues de Toul, dont le plus ancien, ajoute-t-il, n’avait pas deux cents ans d’antiquité à l’époque où Wassebourg publia son livre (1). L’agiographie fut cultivée avec autant de soin dans les XI° et: XII siècles qu'aux époques antérieures. Widric, abbé de Saint-Epvre, écrivit, à la prière de Brunon, depuis saint Léon IX, la vie de ,saint Gérard, évêque de Toul. Widric n'avait pas connu. saint Gérard, mais il fait observer qu'il a recueilli des renseignements nombreux et exacts près. d’un religieux qui avait vécu du temps du saint prélat. Plus tard, lorsque saint Léon eut canonisé saint Gérard et procédé à la translation de ses reliques, Widric rédigea Fhistoire de ces : deux évènements (2). Quelques années après, Wibert, archidiacre de l’église de Toul, composa la vie du pape saint Léon IX, dont il avait obtenu l'amitié ; il en rédigea le. premier livre pendant que le saint pontife- vivait encore, et paraît n'avoir pas voulu d’abord pousser plus loin son récit; il pensait, probablement, que les actions de saint Léon comme souverain-pontife devaient être retracées par un romain ; néanmoins, il changea ensuite de sentiment, et termina un second livre dans lequel il parla du pontificat de saint Léon, et mème de ses successeurs Victor IL et Etienne X (3). Nizon, abbé de

(1) V. Considérations historiques svr la genealogie de la Maison de Lorraine, Première partie etc., p. 69.

(2) La vie de saint Gérard est imprimée dans Calmet, } Hist ,t. Spreur RS col. 132-166.

(3) V. Hist. lite. t. VIT, p. 485 et suiv.

— M5 — | Merloc, écrivit la vie de saint Basin, métropolitain de Trèves, : mort vers la fin du VII siècle ; et l’on remarque chez cet agiographe un vif désir de s ’instruire et un grand soin âre- * chercher la vérité et à la distinguer des traditions qui en ont l'apparence (1). Richer, abbé de Saint-Symphorien de Metz et contemporain de Nizon , composa une biographie assez estimée de l’évêque Adalbéron Il (2). Dans le siècle suivant, ‘ un autre Richer, abbé du monastère de Saint-Martin, mit en vers latins la vie du saint évêque de Tours, ainsi que l’histoire de l'abbaye messine qui portait son nom, et la description de l'église Saint-Martin reproduite ci-dessus est extraite de cet ouvrage de Richer, dont le manuscrit se conservait autrefois à Moyen- -Moutier (3). On doit à. Valeyndus , religieux de cette dernière abbaye, les nouvelles rédäctions des vies de saint Hidulf et de saint Dié, et un opuscule intitulé : Libellus de successoribus sancti Hidulphi in Vosago (4). Valcandus vivait dans le XF siècle, et probablement même dans la première moitié.

Les diverses branches de la litérature sacrée et profane nous fournissent plusieurs autres productions, dont nous avons déjà mentionné quelques-unes. Outre son traité sur la musique, l'évêque de Metz Théotger donna des ouvrages de piété, entr’autres un commentaire sur les psaumes et des homélies pour l'instruction des novices. Il révisa les textes de l'Ecriture-Sainte, pour les purger des fautes qu'y introduisaient la négligence des copistes et même la fraude d’individus qui voulaient préparer des arguments propres à appuyer leurs erreurs. Enfin, il laissa également un bon nombre de lettres écrites à différentes personnes pieuses, qui

(1) V. Calmet, Bibl. lorr., col. 690. L

(2) Elle est imprimée dans la Bibl. manuser. du P. Labbe, t. II.

(3) V. Calmet, ibid., col. 820 et 821.

(4) Cet opuscule est imprimé dans Calmet, Hist., €. IF, preuv. , Col. xlixlxij, et dans l’ouv. de Dom Humbert Belhomme.

s'étaient placées sous sa direction (1). Le littérateur lorrain le plus célèbre de cette époque est incontestablement Hugues Métel. Il ne nous reste malheureusement de lui que des poésies et cinquante-quatre lettres ; mais quand on a jeté les yeux sur ces débris échappés au naufrage, on peul, jusqu'à un certain point, se flatter de connaître la littérature latine du XII siéele. On est blessé par l’enflure du style et la bizarrerie de l'expression, et Métel affecte trop souvent de ne pas appeler par leurs noms les objets dont il parle, et de chercher, parfois aux dépens de la logique, des périphrases entortillées et peu naturelles ; néanmoins, ces imperfections n’empêchent pas que l'on ne rencontre, de temps en temps, des morceaux aussi bien écrits que sagement pensés, et l’on remarque dans les lettres du chanoine-régulier quelques passages qui ne seraient peut-être pas déplacés dans le livre de l’Imitation. Métel avait su mettre à profit pour lui-même le conseil qu'il donnait à Paulin, primicier de la cathédrale de Metz ; il avait étudié la Sainte- Ecriture avec une grande assiduité, et l’usage continuel qu’il en fait dans ses lettres prouve qu’elle lui était familière. Les défauts que l’on signale dans les épîtres du chanoine se trouvent d’ailleurs rachelés par la science dont elles sont remplies. Métel possédait , en effet, une érudition fort étendue ; aux sciences cultivées de son temps, il joignait la connaissance de la langue grecque, alors bien peu cultivée, et il avait lu les écrits de divers poètes latins. Il était lui-même versifitateur, et il se vante d’avoir été assez habile pour pouvoir, dans sa jeunesse, composer mille vers en se tenant sur un seul pied (2). Il semble même que la composition poétique était une des occupations habituelles de Hugues Métel, à cette époque de sa vie ; c'est du moins, à notre avis, le sens qu’il faut donner à ces mots de l’épitre vingt-neuvième : « Hauriebam fere totum

(4) V. Calmet, Bibl. lorr., col. 920 et 921.

(2) V. Epist. 51, dans les Sacre ant. mon., t. Il, p. 404.

Heliconem (4) »; ei quand on ne voudrait y voir que l’expression d’un sentiment de vanité, on serait toujours forcé de reconnaître que le chanoïne de Saint-Léon versifiait avec facilité. Le nombre de ses poésies paraît être considérable, quoiqu’on en ait publié bien peu (2), et il est difficile d’en faire connaître d’une manière précise la nature et le caractère. On y rencontre des distiques que l’on peut assimiler à nos énigmes ou à quelque chose d’approchant, et d’autres pièces de différents’ genres et de peu détendue. Leur rhythme est varié, et les pensées développées par l’auteur sont ordinairement ingénieuses; mais it faut renoncer à chercher de la poésie dans ces élucubrations, si, comme on s'accorde généralement à le penser, la mesure n’est guère qu’un accessoire. Ces bagatelles ont toutefois quelque importance peur l’histoire littéraire du XIE siècle; l’activité des esprits était. trèsgrande-bendanit cette période du moyen-âge ; les formes classiques ne suffisaient plus aux versificateurs latins; et chaque jour, ils combinaient de nouveaux rhythmes ct inventaient des cadences nouvelles, dont l'étude n’est pas à négliger pour : ceux qui s'occupent de recherches sur les origines de la poésie re :

av. ibid., p. 354; v. aussi p. 348.

(2) Elles remplissent sept pages (413-420) dans le second volume des Saeræ ant. mon. test

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