PRÉFACE
L'ouvrage dont nous commençons la publication est le fruit de plusieurs années d’un travail assidu. L'auteur, qui s'occupe depuis longtemps de recherches sur la Lorraine, a entrepris ce livre pour-répondre à un vœu qu'il avait entendu fréquemment exprimer. On remarque, en effet, dans toute la France un penchant général pour les étudés relatives à l’histoire des anciennes provinces, et la nôtre est une de celles où le goût dont nous parlons s’est développé davantage, comme le prouve surabondamment le tableau de la société d'archéologie, qui, fondée il y a sept ans à peine, compte déjà trois cents membres environ. Après un sommeil de plus d’un siècle, les provinces se sont réveillées, et pleines de défiance contre une centralisation qui avait
voulu détruire entièrement leur passé, elles se sont mises à l'œuvre avec courage pour sauver au moins les faibles débris que tant de révolutions n'avaient pu faire disparaitre.
Nous n’essayerons pas de faire ressortir l'utilité de pareils efforts pour les provinces, car chacun est aujourd’hui convaincu ; et nous devons seulement faire observer que notre commune patrie gagnera beaucoup aux études dont il s’agit. En annonçant dans le Journal des savants l'ouvrage récemment publié par M. le comte d'Haussonville, M. Vitet s'exprime ainsi : u Avant tout, il instruit, il apprend des » choses neuves, ou ce qui revient au même oubliées, » non seulement sur la Lorraine, sur ses institutions, ses " coutumes, ses mœurs, mais sur la France et sur son his-
“ toire. En nous révélant les affaires de ce petit pays voisin, .
“il rafraichit, il complète ce que nous connaissons des » nôtres; c'est là le genre de service que peut rendre » aujourd'hui un investigateur habile par des recherches locales bien faites et bien dirigées... L'histoire provinciale “ bien comprise doit servir de contrôle et de preuve à l’hisn“ toire générale ; lui emprunter ses clartés, ses jalons, sans " lesquels elle s'égare et tâtonne; mais lui fournir, en “ retour, des informations sûres et catégoriques, renouveler » ses impressions et réformer parfois ses jugements (1). n Le moment a semblé propice pour donner une histoire de Lorraine s'adressant, à la fois, aux personnes livrées à des études sur notre pays, et aux gens du monde, que leurs occupations détournent des longues lectures, et qui désirent néanmoins connaitre les destinées de leur patrie. Quelques
(4) Année 1854, pages 752 et 753.
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provinces ont des histoires aussi savantes que bien écrites, et la Lorraine, dont les annales sont plus intéressantes que celles des principautés dont la réunion a constitué le royaume de France, ne possède que des chroniques, des abrégés et un corps d'histoire tellement considérable que son étendue même rebute presque tous les lecteurs.
Les chroniques sont peu nombreuses, et plusieurs ne sont venues jusqu'à nous qu'après avoir subi des mutilations ; la plupart, d’ailleurs, avaient pour but de retracer les annales d'un monastère, et ne font que de rares excursions sur le terrain de l’histoire générale. Telles sont les chroniques de Senones par Richer, et de Moyen-Moutier par Jean de Bayon.
Les historiographes des XVI* et XVIF° siècles n'ont guère composé que des panégyriques, où l’on doit puiser avec mille précautions. u Les Lorrains qui ont écrit pendant la vie de leur maitre ou sous son successeur n'ont jamais “ inséré dans leurs ouvrages, dit Chevrier, aucune des actions “ qui auraient pu porter atteinte à la gloire des ducs de » Lorraine ; de là vient que toutes les histoires sont des “ oraisons funèbres, dans lesquelles l'orateur adroit glisse “ sur les défauts du mort, pour ne s'attacher qu’à ses vertus, “ qu’il exagère, comme l'usage le dermande (1). » Nous ne mentionnerons pas ici tous ces écrivains, sur lesquels on trouvera des détails dans les volumes suivants ; non plus que divers savants français, dont les infatigables recherches ont commencé, vers le milieu du XVIF siècle, à éclaircir les origines de la maison ducale.
(4) V. Histoire civile, militaire, ecclésiastique, politique et littéraire de Lorraine et de Bar, t. III, p. 78 et 79.
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Ce fut seulement dans les dernières années de ce siècle que l’abbé de Riguet, grand-prévôt de la collégiale de Saint- Dié, termina quelques opuscules qui inaugurèérent dans notre pays les véritables études historiques.
Bientôt après parurent le Père Benoit Picart, capucin, et
le Père Hugo, prémontré. Le premier traita différents sujets
qui se rattachaient plus ou moins à l'histoire de Lorraine et tâcha surtout d’éclaircir la généalogie de nos ducs. Il en fut de même du Père Hugo, et Léopold, qui désirait voir enfin publier une histoire de Lorraine, en confia læ composition à celui-ci. Le Prémontré se mit à l’œuvre sur le champ et traça avec sagesse le plan de son livre, qui ne devait embrasser que l’histoire du duché de Lorraine proprement dit. L'ouvrage était déjà assez avancé, lorsque des incidents qui seront rapportés en leur lieu engagèrent Léopold à retirer au Père Hugo l'honorable commission dont il l'avait chargé, pour la transmettre à Dom Calmet. Le livre de ce dernier parut d’abord satisfaire tout le monde, mais les critiques ne tardèrent pas à l’attaquer. On lui reprocha d’avoir donné moins une histoire, dans la juste acception du mot, que des mémoires propres à guider un historien futur ; ce que le docte bénédictin reconnaissait lui-même (1); et on releva dans ses récits quantité de contradictions, qu'il aurait facilement évitées, s’il eût composé avec moins de précipitation. Chevrier les attribue à la bonne foi de Dom Calmet : u Les chroniques “ qu'il avait entre les mains lui ont servi de fonds pour “ écrire l’histoire, et il n’a jamais eu assez de doute dans le
(4) V. Histoire ecclésiastique et civile de Lorraine, Âre édition, t. I, préface, #0 5 vo. |
" cœur, ni de critique dans l'esprit pour en suspecter l’au- “ thenticité. De là, il est facile de conclure que Dom Calmet » n’a pas dû, suivant sa façon de penser, prendre la peine de confronter les manuscrits sur lesquels il travaillait avec n les histoires accréditées, et de cette extrême bonne foi “ sont venues toules les erreurs dont son livre fourmille (1). » Une accusation mieux fondée est celle d’avoir voulu mener de front l’histoire des dues de Lorraine, des comtes et ducs de Bar, des comtes de Vandémont et de Salm, des archevêques de Trèves, des évêques de Metz, Toul et Verdur; car l’auteur a été obligé d'interrompre à chaque instant sa narration, et un plan aussi vicieux a détruit complètement l'unité, indispensable dans les ouvrages historiques comme dans les compositions littéraires. On a également reproché à l'abbé de Senones de s'être étendu sur une multitude de faits qui n'ont pas le moindre rapport avec notre pays, et d’avoir gardé le silence sur d’autres faits dont l'importance ne peut être méconnue : notamment de n'avoir pas résolu la question de savoir si les femmes avaient droit de succéder au duché, et de n'avoir pas fait connaitre l'ancienne constitution de la Lorraine. Toutefois, malgré ces fàcheuses réticences, imposées par Léopold, et malgré les critiques dont nous nous sommes fait l'interprète, l'ouvrage de Dom Calmet est une mine précieuse pour l'historien, et il y aurait de l'ingratitude à méconnaitre les services qu'il a rendus à la Lorraine; mais il ne faut pas oublier que cet ouvrage, dont la seconde édition n’a pas moins de sept volumes in
(4) Hist. de Lorr., t. IV, p. 162 et 165.
folio, est rare et d’un prix trop élevé pour le commun des lecteurs.
Chevrier, qui avait si vivement blämé le Bénédictin, voulut aussi publier une histoire de Lorraine et commit luimême la plupart des fautes dont il avait cru se préserver. Il prit, en effet, pour base de son travail les chroniques ou mémoires de Michel Errard, de Bar, de Rémond Messein, de Louis d'Haraucourt, de Bournon et de Thierriat (et les extraits de ces chroniques ou mémoires inédits donnent séuls quelque valeur à son livre); mais il a rarement songé à les comparer avec les autres matériaux que nous possédons, et à relever les erreurs qui abondent dans les manuscrits dont il s’est servi.
Mory d’Elvange, venu le dernier, aurait pu nous doter enfin d’une bonne histoire, s’il n’eût préféré se livrer presque exclusivement à l'étude de la numismatique lorraine, qu’il tira, pour ainsi dire, du néant.
Quant aux abrégés, nous n'avons pas à les apprécier : ceux qui ont été composés dans le XVIIF siècle ne contiennent, en général, que la généalogie de la famille ducale (1), et ceux qui ont été imprimés de nos jours n’ont pas paru répondre entièrement aux désirs des curieux.
Chevrier n’a commencé son récit qu’à l'avènement de Gérard d'Alsace comme premier duc héréditaire, et, à un certain point de vue, il a eu raison, car l'existence de la Lorraine comme nation ne remonte guère plus haut ; néanmoins, nous n'avons pas jugé à propos de l’imiter ; car si nous
(4) On doit cependant faire une exception en faveur du livre de Henriquez, où l’on trouve des renseignements intéressants.
étions entré en matière vers le milieu du XI siècle, sans aucune préparation, le lecteur, qui n’aurait connu ni les origines de la Lorraine et de ses institutions, ni le progrès de la religion, niles fondations monastiques, aurait péniblement erré au milieu des faits de toute nature dont la réunion constitue notre histoire. Nous avons donc pensé qu'il était utile de rédiger une introduction. Cette introduction, qui remplit le premier livre du présent ouvrage, va depuis les temps les plus reculés jusqu’au règne de Gérard ; et nous avons été contraint, en l’écrivant, de franchir plus d’une fois les limites de la Lorraine et du Barrois, puisqu'il fallait retracer les annales des quatre cités (civitales) dont les débris ont formé les deux duchés. Pour les autres livres, au contraire, nous nous sommes scrupuleusement renfermé dans notre sujet, et nous avons, avec intention, laissé de côté l’histoire des trois villes épiscopales, que nous n’aurions pu traiter sans romprel’unité de notre plan ; ce qui semblait d'autant moins nécessaire que l’on a sur les villes et les évêques de Metz, Toul et Verdun des ouvrages assez bons pour que l'on soit dispensé d'en désirer de nouveaux. L'histoire des comtes et ducs de Bar ne rentrait pas davantage dans notre cadre, bien qu’elle soit aussi intéressante que peu connue ; mais elle demande un travail séparé, et on sait qu’un barrisien fort instruit comblera prochainement cette lacune. D'ailleurs, à partir du XV" siècle, les annales de la Lorraine, du Barrois et du comté de Vaudémont se confondent en quelque sorte et se déroulent dans la même narration.
Grâce à ces éliminations, notre histoire de Lorraine sera, sous un volume restreint, beaucoup plus complète que celles dont nos bibliothèques se sont enrichies jusqu’à présent, et
on y trouvera les renseignements les plus nombreux et les plus variés sur les faits religieux et politiques, la condition des terres et des personnes, les affranchissements, l'industrie, le commerce, l'architecture, les sciences, les arts, et la vie des hommes célèbres auxquels notre patrie a donné le jour. L'auteur a cependant tâché de ne jamais oublier qu’il s’occupait d’un pays auquel son peu d’étendue a rarement permis de jouer un rôle important sur la scène du monde, et il a évité d'aborder les questions obscures qui divisent les $avants, et de présenter, selon l’usage, un nouveau système sur l’origine de la féodalité. |
Les notes placées au bas des pages dispensent l’auteur de parler ici des recherches qu’il a entreprises pour rassembler les matériaux de son ouvrage. Il a non seulement profité de tous les travaux qui ont paru depuis trois siècles, de. tous les mémoires enfouis dans des collections peu consultées ; mais il a encore recueilli de précieux renseignements dans une foule de manuscrits et dans le trésor des chartes, réuni maintenant aux archives du département de la Meurthe. Quand il n'a pu se procurer les pièces originales qui sont détruites, égarées ou renfermées dans des dépôts trop éloignés pour qu’il eût la facilité d'y recourir, il n’a pas craint de citer les écrivains qu’il a consultés. Il vaut mieux, en effet, s'exposer quelquefois au reproche, bien ou mal fondé, de faire un livre de seconde main, que de piller ses devanciers sans daïgner les nommer.
Avant de terminer cette préface , l’auteur doit encore expliquer la disposition de son ouvrage. Il est divisé en neuf livres, subdivisés en chapitres. Le premier livre, quiservira d'introduction, comprend les siècles écoulés depuis l’entrée
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des Romains dans les Gaules jusqu'au règne de Gérard d'Alsace ; chacun des autrès livres embrasse une période dont le commencement et la fin sont déterminés par un évènement de quelque importance ; chaque règne forme ordinairement un chapitre, et le dernier chapitre du livre renferme un tableau de l'état de la Lorraine pendant la: période que l'on vient de parcourir. On trouvera, à la suite du premier volume un éclaircissement sur la généalogie des successeurs immédiats de Gérard. L'auteur avait eu le projet de multiplier les dissertations de cette nature ; mais, encouragé par l'exemple de l'abbé Dubos, qui n’a pas fait difficulté de se livrer à plus d’une digression dans son Histoire critique de l'établissement de la monarchie française, et au risque de ralentir parfois le récit, il a préféré fondre dans sa narration des observations dont la vraie place eùt été peut-être à la fin des volumes.
Persuadé, comme Bochart, qu'un index est l'âme d’un gros livre, l’auteur a joint au présent ouvrage une table alphabétique des matières rédigée avec beaucoup de soin. Il y a joint également un plan de la bataille de Nancy et une carte de la Lorraine au commencement du XVII siècle, époque de sa plus grande splendeur.
Puisse-t-il, dans l’accomplissement de la tâche longue et difficile qu’il s’est imposée, n'être pas resté au dessous de l'attente du public !