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PREMIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE STANISLAS

Stanislas n’avait pas attendu le départ de la famille ducale pour prendre possession de ses nouveaux états. Le 27 janvier 4736, il avait donné sa renonciation au trône de Pologne, et quittant Kæœnigsberg, où il avait trouvé un noble asile, il était venu habiter le château de Meudon, jusqu’à la conclusion des derniers arrangements pour la cession de la Lorraine. Ses biographes assurent qu’il employait son temps à former des projets pour le bonheur du peuple qu’il allait gouverner (4), et on peut croire que si cet excellent prince avait toujours été libre de suivre les inspirations de son cœur, nos pères n'auraient pas eu à regretter la domination de leurs anciens souverains. Malheureusement, il n'avait que l’usufrait de la Lorraine et du Barrois. Louis XV, auquel les duchés devaient appartenir aussitôt après la mort de son beau-père, n'entendait pas rester étranger à leur administration, et le roi de Pologne n'avait pas assez d'indépendance et de fermeté pour résister à des désirs, qui ressemblaient beaucoup à des ordres. Le 30 septembre 1756, les deux princes signérent un traité destiné à régler leurs relations futures. On convint que

(4) V. Histoire de Stanislas er, roi de Pologne, duc de Lorraine et de Ber, par l'abbé Proyart, p. 302.

Stanislas conserverait la partie gracieuse du gouvernement et toucherait annuellement une pension de deux millions de livres (4) ; mais que Louis XV aurait la faculté d'imposer et de lever les subsides ; d’incorporer les milices lorraines dans l'armée française et de désigner tous les fonctionnaires, qui néanmoins seraient confirmés par le roi de Pologne, seraient surveillés par lui et resteraient justiciables de la cour souveraine et des chambres des comptes (2). De plus, le roi de France voulut que Stanislas choisit -pour principal ministre M. Antoine-Martin de Chaumont de la Galaizière, intendant de Soissons et beau-frère du célèbre Orry, contrôleur-général des finances. | |

M. de la Galaizière était entré de bonne heure dans la carrière de l'administration, et y avait montré ane telle aptitude qu’il avait été nommé maître des requêtes dès l’année 4746. Il passait pour un homme intelligent et laborieux, mais d’un caractère dur, exigeant et despotique. Le roi de Pologne, qui d’ailleurs ne le connaissait guère, ne pouvait refuser de l’accepter de la main de son gendre, et par édit daté de Meudon, le 18 janvier 1737, il créa la charge de chanceliergardé-des-sceaux de Lorraine et en pourvut M. de la Galaizière, qui eut la présidence des divers conseils et le maniement des finances (3). Il reçut aussi, le même jour, le titre d’intendant, et de la sorte il réunit en ses mains presque tous les pouvoirs. Îl était, du reste, en état de supporter un pareil fardeau. Durival, qui lui devait sa fortune, trace de ce ministre le portrait suivant, dans la Description de la Lorraine et du Barrois : « Il étoit dans la force de l’âge, avoit une » excellente constitution, aimoit le travail. Il remplit ses » fonctions avec dignité, ne remetlant pas au lendemain ce

(1) Cette pension ou liste civile avait d’abord été fixée à quinze cent mille livres.

(2) V. idem, ibid., p. 312; Durival, ibid., p. 447 et 157.

(3) V. Rec. des ord., t. VI, p. 27.

qui pouvoit être fait, ne refusant jamais audience, assistant » à tous les conseils. Il fit beaucoup pour les siens, rien pour » lui, dans un ministère de vingt-neuf années... .[l eut beau: coup d’assauts à soutenir, et sa constance fut mise à de > grandes épreuves : mais ses mains éloient pures, et il avoit . aussi la confiance et même l'amitié du Maître (4). » On verra plus loin quelle créance méritent les assertions de Durival ; toutefois, il est bon de dire que le chancelier était à peu près inconnu dans notre pays quand il prit. les rênes du gouverne- : ment, et que. les abus et les violences dont souffrirent nos pères ne datent pas des premières années du règne de Stanislas.

À part le chagrin que causait aux Lorrains le changement de domination, on n’éprouvait aucune répugnance à passer sous le sceptre du roi de Pologne. Il était précédé par une réputation de grandeur d’âme et de générosité, et on espérait que, instruit par les leçons de l'adversité, il éviterait les fautes si ordinaires aux -souverains. dont les volontés n’ont eo renconiré d'obstacles. |

. M. de la Galaizière, muni des pleins- pouvoirs de Stanislas et:de Louis XV,. arriva à Nancy le 34. janvier 1737, et se rendit, le lendemain, à Lunéville, avec te marquis de Brézé, commandant de la garnison. française: qui oceupait, depuis longtemps, la capitale de la Lorraine. Le chancelier présenta à la duchesse-douairière des lettres autographes des deux rois et.la pria de donner tes ordres nécessaires pour la prise de possession; mais la régente répondit qu’elle n’avait eu aucune “part à la cession des duchés et qu’elle voulait rester étrangère à un acte qu’elle. avait désapprouvé. M. dé la Galaizièré s’adressa alors à MM, de Riocour «et de Rennel, commissaires de François IT, et, après une assez vive discussion, on décida que la remise du Barrois aurait Jieu le 8 février. Le chancelier partit en se us pour Bar-le-Duc, où il fut Fine par

le baron de Meszeck, maréchal de la cour du roi de Pologne. Au jour fixé, les trois commissaires ducaux : MM. de Riocour, de Rennel et le Febvre (4), assemblèrent les membres de la chambre des comptes et les baillis, et les délièrent-de leur serment de fidélité. Aussitôt après, MM. de la Galaizière et de Meszeck se présentèrent devant Ja chambre des comptes, firent prêter serment de fidélité à M. de Rouyn, président, et à M. de Vandières, procureur-général, brisérent le,sceau dont la chambre se servait et lui donnèrent celui de Stanislas. M. de la Galaizière, en qualité de commissaire de Louis XV pour la prise de possession éventuelle, reçut un nouveau serment du président et du procureur-général, et MM. de Stainville, Cardon de Vidampierre et des Armoises, baillis de Bar, de Saint-Mihiel et de Pont-à-Mousson, ainsi que MM. du Hautoy, baillis d’Etain et de Bassigny, prétérent les mêmes serments, tant pour. eux que pour leurs officiers et pour les habitants. de leurs bailliages. La fin de la cérémonie fut annoncée par une salve d'artillerie et par les fanfares de la musique de Stanislas. Une compagnie de bas-officiers invalides et trois compagnies du régiment de Navarre entrèrent dans le château, et il y eut feu de joie, feu d'artifice, bal et festin. On remarqua, mais sans surprise, que les bourgeois de Bar témoignèrent beaucoup d’allégresse dans cette circonstance. A moitié sujets. de la France, à cause de la mouvance de leur bailliage, ils avaient eu plus d’une fois à souffrir des conflits dont celle mouvance avait été l'occasion, et ils se flattaient d’être mieux traités à l’avenir (2). :

Le chancelier demeura dans le château de Bar et s'occupa des soins de l'administration, en attendant qu'il püt prendre aussi possession de la Lorraine. Cette formalité fut accomplie

(1) Fils de l'ancien premier- président de la chambre des comptes de Lorraine.

(2) V. Rec. des ord., ibid., p. 5; Durival, ibid., p. 148-151,

le 21 mars, quoiqu’elle eût été fixée primitivement au 45 du même mois. À huit heures du matin, les commissaires ducaux se rendirent dans la salle d’audience de la cour souveraine, firent enregistrer leurs pleins-pouvoirs et relevèrent les Lorrains de leur serment de fidélité. Deux heures après, MM. de la Galaizière et de Meszeck, suivis d’un grand nombre d'officiers français et de gentilshommes, se présentèrent dans la maison de l'auditoire, où la cour souveraine vint les accueiHir en corps et en robes rouges. Après un long discours de l’avocat-général Toustain de Viray, la cour enregistra les lettres-patentes du roi de Pologne; le premier-président et le procureur-général prètèrent serment ; on brisa le sceau de * François ITE, et le chancelier remit celui dont on devait faire usage. Pareille cérémonie eut lieu à la chambre des comptes, et ensuite M. de la Galaizière revint seul à la cour souveraine et à la chambre des comptes, pour recevoir le serment particulier que le roi de France exigeait. Ces choses accomplies, les commissaires, précédés des tribunaux et du conseil de ville, entrèrent dans l’église Saint-Sébastien, où se trouvaient les chapitres de Saint-Georges et de la Primatiale et les clergés séculier et régulier. Quand la noblesse et les bourgeois les plus notables eurent pris place dans l’église, l’évêque de Toul entonna le Te-Deum, qui fut chanté en musique, au son de toutes les cloches, auquel se mélaient les détonations de l'artillerie et de la mousqueterie; car les trois réginents français qui formaient la garnison de Nancy, et qui en étaient sortis la veille pour que la remise de la Lorraine parüt entièrement libre, étaient rentrés aussitôt après la prestation du serment. La cérémonie religieuse terminée, les commissaires se dirigérent vers le palais ducal, que M. de Custine, gouverneur de Nancy pour François TEE, occupait encore avec la garde bourgeoise; il en sortit à l’arrivée des commissaires, et pendant que ces derniers écoutaient des harangues et des compliments bien peu sincères, on préparait un somptueux

festin, auquel on avait convié la noblesse et lès membres des compagnies souveraines. On but à la santé du roi de Pologne; on jeta de l'argent au peuple; il y eut un concert et un feu de joie; on tira, dans la soirée, un feu d'artifice à l'extrémité orientale de la Carriére, et chacun illumina sa demeure, pour fêter un évènement qui remplissait les cœurs de tristesse (1).

: Quand Stanislas sut que la prise de possession était consommée, il partit de Meudon, arriva à Lunéville le 3 avril et y fut rejoint, dix jours aprés, par son épouse. Ils habitérent d'abord l'hôtel de Craon, parce qu'on achevait :quelques réparations dans le château; et le roi n’eut guëre d'autre récréation, pendant les premières semaines de son séjour, que les harangues des corporations religieuses ou laïques, qui s’empressérent d’aecourir pour le complimenter (2). Il entendit même un discours du rabbin de Metz, qui eut l’adresse de Jui rappeler qu’en Pologne il s'était déclaré le protecteur des débris d'Israël (3). Il parla à chacun avec bonté et tâcha de gagner l'affection de ses nouveaux sujets. ‘Il n’ignorait pas que les Lorrains subissaient, malgré eux, ce changement de domination, et qu’ils ne pouvaient s’habituer à l’idée d’être bientôt incorporés à une nation qui kes avait opprimés si longtemps. Il ne blémra jamais, du moins à l'extérieur, teur

(4) V. Lionnois, ibid., t. IT, p. 66-69; Durival, ibid., p. 152-455. (2) Voici le discours prononcé par l'abbé de Vence, prévôt de Saint- Georges :

: u Sire, la fortune, lassée de Vous ictabiér: vient enfin de se fee sur ” Vous. Il étoit temps que l’ami de Charles XI, le beau-père de Louis XV, n cessât de donner à l’univers le spéctacle affligeant de l’inconstance des “ choses humaines. Votre Majesté va régner enfin, et sur qui ?... Ah! ” Sire, jugez, par nos larmes, de ce que nous perdons et de ce que nous “ attendons de Vous. Si la renommée de vos vertus ne Vous avoit devancé, ‘ » nous oserions Vous citer Léopold, d’éternelle mémoire, et son fils que “ nous n'avons qu’entrevu ; nous supplierions Votre Majesté d’imiter ces " Princes ; mais il ne faut point d'exemples à un héros ; son cœur lui dicte “ ses devoirs : écoutez le vôtre, Sire, et nous serons heureux. n

(3) V. Durival, ibid., p. 155 et 156.

. farouche patriotisme, et quand on lui raconta la scène du départ de la régente, il s’écria : « Ah! que j'aime ces sentiments ; ils m’annoncent que je vais régner sur un peuple sensible et reconnaissant, qui m’aimera quand je lui auraï fait du bien » (4). Les promesses de Stanislas furent assez favorablement accueillies dans les villes. Les paysans, au contraire, ne se résignèrent pas tout de suite à accepter un : maître étranger ; il y eut, dans plusieurs endroits, des rixes fort graves entre des villageois et des soldats français, et quelques-uns de ceux-ci furent mème tués dans des lieux écartés. Le chancelier conseillait de faire un exemple qui prévint Île retour de semblables excès; mais le roi et le marquis de Brézé lui-même jugèrent convenable de ne pas donner trop d'éclat à eelte affaire; les coupables, si on parvint à les découvrir, furent punis dans l’intérieur des prisons, et. les soldats français reçurent l’ordre de ne pas s'éloigner des villes qu'ils occupaient (2). ‘ Avant de continuer notre récit, il est nécessaire de- rappeler, en peu de mots, les divers événements qui avaient rempli la première moitié de la vie de Stanislas ; car c'est le seul moyen de comprendre la plupart de ceux que nous avons encore à rapporter, et il est impossible de bien apprécier le caractère et les vues de ce prince, si l'on ne sait pas quelle fut son éducation, ni avec quels personnages sa fortune le mit en rapport. Stanislas Leckzinski , né à Lemberg, le 20 octobre 1682, était fils d’un simple gentilhomme , Raphaël Leckzinski, dont les ancètres étaient originairés de la Moravie, et que son mé- , lite avait désigné pour les fonctions de staroste, de grandenseigne du royaume, de général, et enfin de grand-trésorier de la couronne. Élevé avec soin par sa mère , qui appartenait à l’illustre famille des Jablonowski, et par son aïeul maternel, "À

(4) V. Proyart, ibid., p. 302.

(2) V. l’ouv. de M. Noël, t. 1, p. 220 et 221.

Stanislas se fit, de bonne heure, remarquer par sa bônté et ses talents. A l’âge de dix-neuf ou vingt ans, il fut élu staroste et montra tant de capacité et de patriotisme dans la diète tenue après la mort de Sobieski, que l’évêque de Warmie n’a pas . craint de tracer, dans ses Mémoires, le portrait suivant du jeune gentilhomme : |

« Aujourd’hui , Stanislas Leckzinski , fils unique du grand » général de la Pologne, est regardé parmi nous comme. » l'honneur de la patrie; déjà où l’appelle les délices du genre » humain. Une heureuse facilité de mœurs, qui se produit »- dans ses discours et dans ses manières, lui soumet généra- » lement tous les cœurs. Je ne doute pas qu’il ne soit né pour » la gloire de son siècle; du moins est-il dès à présent la »: joie de sa nation: Sa naissance, toute distinguée qu'elle est, » n’est point au-dessus de ses vertus; mais ses vérius sont » infiniment au-dessus de son âge. Dans h première fleur de » la jeunesse, on voit paraître les fruits de l’âge mûr ; et, pour » tout dire-en un mot, tout est grand en lui, son génie , son » caractère, ses sentiments, et jusqu’à l'espoir qu’il donne à nos peuples des avantages qu'il peut un Joue GEL procurer (1). » - | I joua un rôle impôrtañt dans la diète de 4697 et contribua à l'élection d’Auguste IL, moins par attachement pour ce prince, que par dépit de n’avoir pu placer la couronne sur la tête du fils aîné de Sobieski. Deux années plus tard, il fut nommé ambassadeur à Constantinople et devint palatin de Posnanie et général de la Grande-Pologne , après la mort de son père. Lorsqu'il obtint ce dernier-emploi , la Pologne était : envahie par les Suédois. Auguste, ayant eu l'imprudence de se joindre au czar et au roi : de Danemark pour dépouiller Charles XII, avait vu ses armées battues dans plusieurs rencontres, et les meilleures provinces de ses états conquises

(4) V. Proyart, ibid., p. #7 et 48.

par un vainqueur irrité. Les Polonais ne -pardonnaient pas à leur roi d’avoir essayé de fonder son pouvair sur les ruines de leur liberté, et, après s'être péniblement décidés à faire quelques légers sacrifices pour le défendre, ils résolurent de l’abandonner et de traiter séparément avec le roi de Suède. Stanislas, chargé de cette négociation délicate, tenta d’abord de fléchir ke courroux de Charles XIE, puis, reconnaissant que tous ses efforts en faveur d’Auguste seraient infructueux, de procurer l'élection d’un nouveau roi, qui prendrait l'engagement de respecter les priviléges de la noblesse polonaise. Charles, ravi de la générosité et de l’éloquence du négociateur, le fit élire roi, le 42 juillet 4704, malgré l'opposition de quantité de gentilshommes. Pendant les deux années suivantes, Stanislas combattit à côté de-son protecteur, et Auguste, dont les états héréditaires étaient eux-mêmes menacés, renouça au trône de Pologne; vers la fin de 4706. Stanislas, fortement appuyé par Charles XIE, se flattait de régner en paix et formait bien des, projets pour cicatriser les plaies qu'une longue guerre avait faites à sa patrie, lorsque le roi de Suède conçut l’audacieux dessein de détrôner le czar et entra en Moscovie, avec une armée beaucoup.trop faible. Complètement battu à Pultawa, le 8 juillet 4709, il fut obligé de se réfugier en Turquie, et sa défaite entraïna la chute de Stanislas, qui chercha un asile dans la Poméranie. Uni aux généraux de son allié, il continua à lutter contre l’ennemi'commun, et comprenant enfin que son abdication pouvait seule ‘rendre le calme à la Pologne, il pria Charles XII de consentir à ee qu’il renonçât à une couronne dont il p'avait encore senti que le poids écrasant. Le roi de Suède refusa, et Stanislas, présumant qu’il réuésirait mieux en allant trouver cet incommodé protecteur, quitta ses soldats, .traversa l'Allemagne, à l’aide d’un déguisement, et gagna la Turquie.

Il apprit, en arrivant, que le héros suédois s’était brouillé avec le sultan, qui l'avait mis sous bonne garde, et il fut

lui-même retenu, pendant plusieurs mois, dans une honorable captivité, et n’obtint la permission de partir qu’au moment où Charles prenait le chemin de ses propres états. Le roi de Suëde, toujours généreux, céda à son ami la jouissance dé la principauté de Deux-Ponts, qui touche à la frontière septentrionale de la Lorraine. Le roi de Pologne y fit venir son épouse et ses deux filles, et y passa quelques années dans un repos qui lui fit oublier les agitations de sa vie. S’il n'avait eu le chagrin de perdre, à cette époque, une de ses filles, qui fut inhumée dans le monastère de Grafenthal, il se serait regardé comme le prince le plus fortüné de l’Europe; mais le roi de Suède fut tué, le 41 décembré 1718, au siége de Fridérikshald, en Norwège, et le nouveau propriétaire de la principauté de . Deux-Ponts ne put donner l'hospitalité à Stanislas. Ce dernier

demanda alors un abri à Louis XV, qui l’autotisa à prendre pour résidence une des villes de l'Alsace, à son choix, et lui accorda une faible pension dont les termes ne furent pas mème, - dit-on, exactement payés. D'un autre côté, Auguste LE, qui craignait de voir son ancien rival faire des tentatives pour remonter sur le trône, invita son ambassadeur à se plaindre de ce qu'on avait donné une retraite au fugitif ; mais le régent répondit aa ministre saxon : « Monsieur, mandez au roi votre maître que la France a toujours été l’asile des rois malheureux ». Résigné à la volonté de Dieu, le roi de Pologne vécut ainsi jusqu'en 1725, dans une position voisine de la médiocrité ; il n’attendait et ne désirait rien de plus, lorsque le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg, vint de la part de Louis XV lui demander la main de sa fille, la princesse Marie. Le mariage fut célébré le 44 août, et Stanislas alla s'établir au château de Chambord, qu’il’abandonna plus tard pour celui de Meudon, 1l pensait moins que jamais à ressaisir la couronne, lorsque la mort d’Auguste rouvrit pour ta Pologne l’abime des révolutions. Il fut, comme nous l’avons dit, contraint par Louis XV de briguer une seconde fois les suffrages des Polonais ,

— 198 — qui le proclamérent roi, le- 42 septembre 1733 ; puis, assiégé dans la ville de Dantzick, il ne parvint à se soustraire à une dure captivité qu'après avoir couru les plus grands dangers, et après une série d'aventures, dont la relation, écrite par lui-même, a plutôt l'air d’un roman que d'une histoire véritable, bien que toutes les particularités qu’elle renferme soient d’une parfaite exactitude.

On sait le reste. Désormais tranquille possesseur d'un état aussi paisible que la Pologne était-agitée par les factions, Stanislas ne songea plus qu’à récompenser les gentilshommes qui l'avaient accompagné en France, et à régir les duchés qu’il tenait de la générosité de Louis XV. Il fut obligé, et la noblesse lorraine en murmura, de confier à des polonais la . plupart des emplois de la cour, et-ilen donna même quelquesuns à des français. Le comte de Tenczin-Ossolinski, cousin | du roi et ci-devant grand-trésorier de la couronne de Pologne, fut grand-maîlre de l'hôtel; l'abbé . Joseph-André comte Zaluski, ensuite évêque de Kiew, fut grand-aumônier ; le baron de Meszeck, intendant de la maison; le comte de Béthune, grand-chambellan; M. de Custine, grand-écuyer, et le marquis de Lambertye, commandant des gardes du | corps. Le comte Ossolinski eut aussi la présidence du conseil aulique, où l’on traitait les questions relatives à l'administration économique de la maison, et cette administration elle-même fut remise aux sieurs Alliotet Michel, dont la probité et l’intelligence fournirent à Stanislas le moyen d’entretenir, avec des revenus bornés, une cour très-brillante et de répandre de tous côtés des bienfaits. Le château de Lunéville fut meublé. avec simplicité, mais avec élégance, et dn prit les mesures les mieux entendues et les plus efficaces pour empêcher ces profusions et ce gaspillage qui réduisent fréquemment les souverains à un état de gène peu convenable à leur dignité-(1).

(4) V. Durival, ibid., p. 157 et 158 ; Proyart, ibid., p. 338 et 339. .

La maison du roi était, du reste, assez nombreuse ; elle comprenait , : outre le grand-aumônier et les cinq grandsofficiers que nous avons mentionnés, seize gentilshommes de la chambre, cinq gentilshommes de la cour, huit intendants

* . et contrôlèurs, sept chapelains, quatre secrétaires du cabinet,

dix médecins, chirurgiens et apothicaires, douze valets de chambre, dix domestiques de la chambre, trois maîtresd'hôtel, vingt-quatre cuisiniers, trois chefs de dépense , huit employés à l'office, sept à-la rôtisserie, quatre pâtissiers, cinq cavistes et panetiers, sept couvreurs de tables, six fourriers, vingt-six valets de pied, dix-sept valets de petite livrée, deux coureurs, trois porteurs de chaise, trente-un suisses, dix écuyers, seize cochers, treize postillons, onze garçons d’altelage, cinq postillons de chaise, dix-huit palfreniers , huit muletiers, huit heiduques, soixante-trois musiciens instrumentistes et chanteurs, quarante-un jardiniers et concierges, et vingt-deux autres employés (1). Comme la compagnie des gardes du corps ne suflisait pas pour le service du château, Louis XV envoya à Lunéville trois compagnies d’invalides fortes de cent hommes chacune. Il y avait de plus une compagnie de cadets, commandée par le baron de Schack, et composée de vingt-quatre polonais et de vingt-quatre lorrains (2) Ces jeunes gens suivaient les cours de l'aca- . démie fondée par Léopold et conservée par Stanislas. Il avait désiré garder à Lunéville les habiles professeurs qui faisaient la gloire de cette institution; mais Duval et Vayringe repoussèrent ses offres et en éprouvérent plus tard de vifs regrets (3). La musique de Stanislas était formée d'excellents artistes ; on y voyait même figurer le fameux violon Jean- Baptiste Anet, l'ami et le compagnon de Lulli. Enfin, le roi

(4) V. l’ouv. de M. Noël, t. Il, p. 229 et 230.

(2) V. Durival, ibid., p. 458 et 161.

(5): V. une lettre de Duval en date du 22 mars 1760, dans ses OEuvres, t. I, P- 287. ;

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voulut avoir des représentations dramaiiques ; prit à son service la troupe de Claude-André Maizière, et fit transporter à Lunéville ce qui restait de décorations dans la salle d’opéra de Nancy (4).

Ami passionné des arts, il accueillait gracieusement les hommes qui les cultivaient avec distinction ; les artistes et même les artisans avaient ses matinées, au rapport de Durival (2), et on sait que le roi de Pologne n’avait pas à ges gages moins de dix-sept architectes, peintres et marbriers. Il ne consacrait toutefois au culte des arts que les heures dont les soins du gouvernement lui permettaient de disposer. Il veillait, avec l'attention la plus soutenue, sur l'administration de la liste civile, correspondait seul avec la cour de France et présidait régulièrement les séances du conseil d'état. Celui-ci avait été réorganisé presque immédiatement après J’arrivée du roi; il élait composé du chancelier, qui présidait en l'absence du prince ; de deux conseillers-secrétaires d'état, rapporteurs au sceau ; de six conseillers. ordinaires et d’un secrétaire-greffier. On accorda aussi le titre et le rang de conseiller-d'état aux premiers-présidents et aux procureurs généraux de Îa cour souveraine et de la chambre des comptes de Lorraine, ainsi qu’au président et au procureur-général de la chambre des comptes de Bar ; et. on déclara que toutes les procédures devant le conseil seraient faites gratuitement (3). A côté de cette institution fonctionnait le conseil royal des finances et commerce, où -entraient seulement le roi, le chancelier , les deux secrétaires d’état, trois conseillers et un secrétaire, et dont les ne étaient également gratuites (4).

Le rois “attacha, dès le début de son règne, à réformer les

(1) V. Proyart, ibid., p. 338 ; Durival, ibid., p. 158. (2) V. ibid., p. 157.

(3) V. Rec. des ord., t. VI, p. 30.

(4) V.ibid., p. 33.

abus qui soulevaient le plus de réclamations, et refusa d’accueillir les. demandes de quantité de plébéiens sollicitant des lettres de noblesse. Il n’y eut que trois anoblissements accordés de 1737 à 1766, et le public approuva cette louable réserve (1). Sianislas voulut aussi faire procéder à la liquidation de la dette d'état. Le 27 mai, il chargea MM. de la Galaizière et Davigneau de s'entendre, à cet égard, avec les commissaires de l’ex-duc de Lorraine, et on tint nombre de conférences en 1737, 1738 et 1739; mais on ne put rien terminer ; ‘la liquidation fut longtemps suspendue, et les conférences, reprises en 1763, ne finirent qu’au mois de janvier 4766, quelques jours avant la mort da roi de Polagne (2). D'autres conférences qui furent ouvertes à Nancy, dans lés derniers mois de l’année 1737, pour le règlement des limites entre la Lorraine et l'empire, n’eurent pas d’abord un meilleur succès. Les commissaires de l’empereur étaient le comte de Kœnigseck-Erps et le baron de Reichaek ; le roi avait chargé de ses intérèts le marquis de Salières et M. de Klinglin, qui furent assistés du sieur Bischoff, garde des: archives d'Alsace ; ils ne trouvèrent pas moyen de concilier les prétentions respectives des parties, et ce fut seulement après la réunion de la Lorraine à la France que l'affaire fut arrangée, grâce à des concessions mutueHes (3).

Louis XV, désirant savoir quels secours les archives de Lorraine lui fourniraient pour la solution de cette question et des autres difficultés qui pouvaient s'élever , avait chargé un habile diplomatiste, Antoine Lancelot, membre de l’académie des inscriptions et belles-lettres et inspecteur du collége royal, de visiter le Trésor des chartes et d'y recueillir les renseignements avantageux à la France. Il était utile qu’un homme aussi

(4) V. l'ouv. de M. Noël, t. IE, p. 272.

(2) V. Rec. des ord., t. X, p. 251 et 419.

(3) V. Durival, ibid., p. 161.

expérimenté examinât ce dépôt, qui avait êté un peu négligé depuis que‘Louis XIV l'avait rendu à Léopold ; mais la: mis- “ sion de Lancelot aurait dû se borner là. Malheureusement, il reçut ordre de transporter à Paris une partie des titres les plus précieux, et, après un examen qui dura près de trois - années (du mois de mai 1737 au mois de janvier 4740), il enleva les layettes intitulées : Anjou et Arragon, Bagues unies à la couronne, Bourgogne, Chini, Choiseul, Duc des Monts ou de Berg, Empire, Flandre et Arschot , France , Gorze, Grandpré , Gueldre , Harbonnières, Longwy, Luxembourg, Mariages, Mémoires et Récépissés, Mercœur , Metz, Neutralités, Nomeny, Conférences, Partages, Pays-Bas, Péreuse , Phalizbourg, Rançon-du roi René, Sicile, Naples et Provence, Subsides du clergé, Testamens, Traités, Vaudémont (T utehle de Charles IT), Verdun et Toul; ainsi que beaucoup de pièces qui n'étaient pas classées dans les layettes, et dont la plupart concérnaient l'histoire et la généalogie de la maison ducale (1). | |

Une pareille spoliation fit-murmurer , bien que l’on n’attachât pas autant d'intérêt aux monuments historiques qu’ils en inspirent légitimement de nos jours. Ces murmures néanmoins . ne peuvent être comparés à ceux que causait une mésure précédemment adoptée. Jusqu'alors les tribunaux lorrains n'avaient guère prononcé contre les criminels d’autres peines que la mort et le bannissement ; mais, au mois de juin 1737, M. de Maurepas, ministre de la marine, avertit M. de la Galaizière que Louis XV recevrait sur les galères de Marseille les individus que l’on condamnait au bannissement. Le chancelier fit connaître l'offre à la cour souveraine et à la chambre des cornptes de Lorraine, qui déclarérent toutes deux, par arrêts des 4 et 27 juillet, que les criminels seraient conduits sur les galères de France, si leurs méfaits méritäient

(4) V. idem, ibid., p. 159, 326 et 327.

Li Fe

un châtiment aussi rigoureux (1). Il est certain que le bannissement n'était pas une peine assez. sévère pur divers : délits ; mais, d'un autre côté, celle qu'on lui substitua dépassait les bornes relativement à certains coupables, surtout à l'égard des contrebandiers ; le peuple fut, en cette circon-

stance, plus indulgent et plus juste que les magistrats, et on ne comprend pas comment ceux-ci n’ont pas deviné quels abus pouvait entrainer la sanction donnée à la proposition du chancelier (2). Dans le but probablement de calmer les murmures, et afin de détruire, les unes après les autres, les barrières qui séparaient encore les Lorrains des Français,

Louis XV et Stanislas décidèrent, en 1738, que ceux-là Jjouiraient dans le royaume des mêmes droits que les régnicoles et seraient capables d'y posséder tous offices et béné-

fices, sans être obligés de prendre des lettres de naturalité, et que réciproquement les Français auraient les mêmes droits dans les duchés de Lorraine et de Bar (3).

Le roi de Pologne résida pendant quelques mois à Lunéville, pour veiller lui-même à l’organisation de sa maison et à l'exécution des premières mesures qu’il avait ordonnées. Ge fut seulement le 7 août qu’il se rendit au château de la Malgrange, où on lui avait meublé à la hâte un appartement, car cette magnifique demeure n'avait été habitée ni par. Léopold, nipar son fils, et n’était pas même achevée. Il y reçut. les

députations de la cour souveraine, de la chambre des comptes, du chapitre de la Primatiale et de celui de Saint-Géorges. Le, 9, il ft son entrée solennelle à Nancy, où il fut accueilli au bruit du canon et aux acclamations du peuple, naturellement porté à beaucoup attendre d’un nouveau prince. Il s’efforçait ; au reste, de plaire à tout le monde, et, peu de jours

(1) V. Rec. dés ord., t. VI, p. 43 et 47. :

(2) V. Justice criminelle: par M. Dumont, t. Il, p. 293-206. (3) V. Rec. des ord., ibid., p. 119. L

avant son entrée, il avait même permis aux Juifs d'élire un rabbin (ce qui ne leur avait jamais été accordé) et de former une assemblée à Morhange, pour rédiger les règlements qui devaient leur tenir lieu de loi civile (4).

Le roi, qui était allé à Metz, ne revint à Lunéville que le 6 septembre, et il en sortit bientôt après pour parcourir une partie des Vosges. Il visita, le 14, Plombières et Remiremont et y fut très-bien fêté. Le 24 août, il avait publié une déclaration prescrivant la levée du droit de joyeux avènement; mais comme cette eoûtribution, qui produisit six cent vingt mille livres environ, fut exclusivement imposée sur les personnes exemples, le peuple n’en témoigna aucun déplaisir (2). Vers le même temps, on résilia le bail des fermes consenti au profit du sieur Pierre Gillet, et on en passa un autre aux fermiers-généraux de France, qui s'engagérent à payer annuellement trois millions trois cent mille livres, pendant une période de neuf années commençant le 4°" octobre 4737 (5). La subvention fut fixée à un million huit cent mille livres pour 4738, et on perçut de plus une somme de cent mille livres pour l'achèvement de quelques ponts entrepris sous Îles règnes précédents (4). Les Lorrains se flattaient d’en être quittes à ce prix; mais Louis XV avait envoyé dans notre pays plusieurs régiments de cavalerie, auxquels il fallait fournir le fourrage, et on leva à cet effet une somme de trois cent soixante-huit mille quatre cent quinze livres (5). Pour que l’on puisse apprécier le poids de ces différentes charges, il est bon de rappeler qu'il y avait alors dans les deux duchés cent vingt-cinq mille sept cent soixante-huit feux contribuables. En multipliant ce nombre par cinq, en y joignant les habi-

(1) V. Durival, ibid., p. 160.

(2) V. Rec. des ord., ibid., p. 57 ; Durival, ibid., p. 160 et 161. (5) V. Rec. des ord., ibid., p. 59.

(£) V. les registres du trésorier-général.

(5) V. Rec. des ord., ibid., p. 69 et 71.

tants de Nancy, Lunéville et Bar-le-Duc, qui jouissaient de l’'exemption, et en évaluant à cent mille les personnes qui ne payaient pas la subvention : prêtres, moines, religieuses, gentilshommes, domestiques et indigents, on voit que la population devait, comme nous l'avons dit, s'élever à plus de sept cent soixante mille âmes. Il y avait en Lorraine quatorze mille cent cinquante-neuf labaureurs, et soixante-huit mille hait cent trente-sept artisans, manœuvres, etc.; dans le Barrois, on comptait seulement huit mille cinq cent cinquanteneuf Jlabourgurs et trente-quatre mille deux cent treize artisans, manœuvres et autres; et comme cette dernière province payait les deux-cinquièmes des contributions, il s’ensuivait qu’elle était trop imposée, et les Barrisiens demandèrent une répartition plus juste ; ce qui leur fut accordé dans la suite (4).

Stanislas simplifia les rouages de l’administration financière. Par édit du 25 septembre 1737, il supprima les offices de trésorier-général des finances, de: trésorier-général . des revenus casuels, et quelques autres, ét créa deux receveursgénéraux et deux contrôleurs-généraux. Le 4 novembre 1741, il abolit tous les anciens offices des receveurs-particuliers, pour établir quinze recettes, entre lesquelles fut partagé le territoire de la Lorraine et du Barrois (2).

Ces offices ne furent pas les seuls que l’on supprima. On donna à M. de la Galaizière, en qualité d’intendant, la surveillance des voies de communication, et M. du Hautoy perdit le titre de surintendant-géuéral des ponts-et-chaussées (3); mais on lui accorda une pension. On agit de même à l'égard du grand-sénéchal et des maréchaux de Lorraine et de Barrois (4). Le commandement des troupes françaises can-

& V. Durival, ibid., p. 162. \ (2) V. Rec. des ord., ibid., p. 64 et 304.

(3) V. ibid., p. 88.

(4) V. Durival, ibid., p.462 et 163.

tonnées dans ces provinces fut confié au duc de Fleury, que Stanislas nomma gouverneur des duchés, par des lettres du. & octobre 4737 dont l'enregistrement rencontra des obstacles à la cour souveraine. Ce fut avec non moins de mécontentement que les magistrats reçurent un édit rétablissant les : procureurs, dont Léopold avait anéanti les offices, er concé-. dant aux avocats le droit de postuler ; et on n'accueillit guère mieux un arrêt rendu par le conseil des finances, le 3 avril 4758, parce que cet arrêt, qui avait pour but de régler la gestion des biens et revenus des communautés, la transportait des maires et officiers des justices seigneuriales à des syndics, dont les fonctions étaient annuelles (1).

On voyait également avec regret le roi de Pologne détruire les monuments élevés par ses prédécesseurs. Il embellit le palais, ainsi que les jardins de Lunéville, et bâtit le château de Chanteheu, auquel. on arrivait, à travers le bosquet, par une magnifique avenue d’une demi-lieue de longueur ; mais il ordonna de démolir le château de la Malgrange et d’en employer les matériaux à la construction de la nouvelle église de Bonsecours. Il avait fait raser l’ancienne, sous prétexte que son état de vétusté présageait une ruine prochaine , bien que l’abside n'eût pas deux cent quarante ans d’antiquité, et que la nef eût à peine un siècle. Il posa luimême la premiéré pierre, en présence : des évêques de Toul et de Chartres, et enjoignit de ne rien ménager pour faire de l'édifice un des plus beaux sanctuaires de notre pays. Si on y replaça la vieille image de Notre-Dame, on proscrivit les innombrables ex-voto qui couvraient les murailles, et. les. drapeaux ottomans que les princes de la maison de Lorraine avaient déposés dans cette église, comme un témoignage de leur reconnaissance envers la Mére de Dieu. Provençal peignit, sur les voütes, les principaux traits de

(4} V. idem, ibid., p. 462 ; Rec. des ord., ibid., p. 8Â et 415.

l’histoire de la Sainte Vierge; le serrurier Lamour posa devant le chœur et sur la galerie de l’entablement des grilles fort riches , et les murailles , qui ne devaient d’abord recevoir aucun ornement, furent revêtues de stucs de couleurs variées et imitant les marbres les plus rares. Le roi de Pologne décida que ses restes et ceux de la reine seraient. descendus dans le caveau creusé sous l’abside, et il en donna la garde aux Minimes, dont il rebâtit à ses frais le monastère, qui était petit et peu commode (1).

La Malgrange et Bonsecours ne furent pas les seuls édifices qui tombèrent sous le marteau des démolisseurs. Stanislas renversa aussi, en tout ou en partie, les châteaux d’Einvilleau-Jard , d’Ancerville, de Bar, de Ligny et de Gondreville ; on verra plus loin qu’il fit ou laissa subir le même sort au nouveau palais ducal de Nancy, à la nef de la collégiale Saint-Georges et à la maison de l’auditoire ; il abandonna aux. magistrats de cette ville, moyennant un cens annuel de cent vingt livres, et à charge d'en user pour loger la garnison et pour d’autres services, l’ancien palais ducal, la salle d'opéra , l'arsenal, l'hôtel de la gendarmerie , l’hôtel des pages, les portes Saint-Nicolas, Saint-Georges, Saint-Jean, et d’autres constructions domaniales (2); les bustes des ducs et les armes de Lorraine furent soigneusement enlevés ; en un mot, on fit disparaître tout ce qui pouvait rappeler à nos ancètres les princes qu'ils avaient perdus.

Cette conduite a été jugée sévèrement par plusieurs de nos historiens, qui n’ont pas été entièrement justes envers le roi de Pologne. « Surpris et guidé par des gens peu faits pour » connoître le génie de la Nation, dit Lionnois, il.la craignit » avant de l'aimer. Le dévouement des Lorrains à leurs » premiers Souverains étoit un crime aux yeux de quelques

(1) V. Lionnois, ibid, t. 1, p. 585-586.

(2) V. Durival, ibid., p. 168 et 169.

éb:

» courtisans, qui les peignirent avec des traits méchants que » leur situation rendoit probables. Stanislas, nourri dans les » traverses, pouvoit juger des hommes par les circonstances » malheureuses où il s’étoit trouvé. Trop instruit pour croire » qu’un peuple puisse consentir à perdre des Souverains qu’il » g'étoit choisis, qu’il aimoit, et qu’il ne regardoit encore que » comme exilés de leur patrie, il crut les Lorrains toujours » prêts à se révolter. Ce Prince, qui, dans le tumulte des » armes, s'était montré si grand, si digne d’être l'ami de » Charles XIF, régnant sur un peuple doux, et dont la fidélité » à ses Souverains fut toujours la première vertu, ne put se » défendre de la crainte. Devenu timide dans la prôspérité, » il eut recours aux armes du foible. Sous le spécieux » prétexte d’embellir Nahcy, on ne parut occupé que du sein » de détruire tout ce qui pouvoit nourrir la douleur des » Lorrains, en entretenant un souvenir précieux (4). »

Sans répéter que les vexations dont ils se plaignirent et les actes de vandalisme commis à cette époque doivent être

‘imputés à M. de la Galaïzière plutôt qu’à Stanislas, il ne faut

pas oublier que, pendant le XVIIT siècle, on ne tenait aucun compte de la nationalité, s’il est permis d'employer cette expression; que les princes se partageaient les peuples comme des troupeaux, suivant les caprices de la politique ; que l'on méprisait généralement les souvenirs et les monuments des anciens âges, et que Léopold lui-même avait ouvert la voie aux démolisseurs, en portant la main sur la demeure des ducs, en mutilant la collégiale Saint-Georges, et en renversant les tombeaux de quelques-uns de ses ancêtres, pour. donner plus d’ampleur à la façade de son palais. : | Quant aux inquiétudes dont parle Lionnois, elles ne paraissent pas avoir souvent troublé le sommeil du roi de Pologne ; mais il est vrai que les agents du roi de France se

(4) Hist. de Nancy, t. 1, p. 178 et 479.

défiaient des Lorrains et engageaient Stanislas, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, à décréter des. mesures qui paraissaient annoncer que l’on se tenait en garde contre des projets de rébellion.

Une de ces mesures fut la formation d'une nouvelle maréchaussée. Celle qui existait depuis le commencement du règne de Léopold fut supprimée, au mois d'octobre 1738, et la maréchaussée qu’on 'lui substitua fut organisée, armée et habillée comme en France, à la différence des couleurs des vêtements , qui étaient celles du roi de Pologne : jaune et noir. Elle fut mise sous les ordres d’un grand-prévôt, qui avait quatre lieutenants placés à Nancy, Bar, Epinal et Sarreguemines (1). La cour enregistra sans difficulté l’édit relatif à la réorganisation de la maréchaussée, dans l'espérance que l’on soumettrait aussi à son contrôle l'édit contenant le règlement d'exécution et les principes de la compétence ; mais il n’en fut rien, et l'édit, promulgué le 30 décembre 1758, ne fut pas présenté aux magistrats. On apprit, avec étonnement , que le grand-prévôt et ses subordonnés ne seraient sujets en aucun cas à la juridiction de la cour et des chambres des comptes; qu'ils releveraient du chancelier seul ; ‘que le roi connaîtrait des plaintes formulées contr'eux ; qu'ils ne seraient pas tenus d’obtempérer aux ordres des officiers de justice, si ce n’est aux injonctions des premiers-présidents et des procureurs-généraux, et qu'ils formeraient un tribunal prévôtal chargé de châtier, après une procédure sommaire, les vagabonds, les repris de justice et les individus saisis en flagrant délit. La cour souveraine, malgré son mécontentement, jugea à propos de garder le silence sur une pareille inobservation des formes ; elle feignit d'ignorer l'existence de l’édit du 30 décembre, quoiqu'il fût imprimé dans le recueil des ordon-

(4) V. Rec. des ord., ibid., p. 140. | T.*L 14.

: nances (1), et elle se contenta, lorsque les’ actes de la .maréchaussée donnèrent lieu à des plaintes fondées, d'en avertir poliment le chancelier, qui s’empressa d'y faire droit (2); mais nous verrons plus loin que cette bonne intelligence ne devait pas toujours durer.

La crainte que les Lorrains ne tournassent contre les Français lés armes qu’ils avaient entre les mains porta M. de la Galaizière à faire publier, le 16 novembre 1759, un édit qui défendait à toute personne, à l'exception des nobles et des privilégiés, de porter et même de détenir des armes à feu, et supprimait les compagnies de buttiers et d'arquebusiers (3). Ces compagnies ou confréries, dont l’origine se perdait, en quelque sorte, dans la nuit des temps, étaient cependant d’autant moins redoutablés que plusieurs d’entr’elles existaient seulement de nom, et que l'effectif des autres était bien réduit. Les compagnies de Château-Salins , de Rambervillers, de Lunéville, de Blâmont et de Fénétrange étaient anéanties ou du moins ne s’assemblaient pas ; on ne comptait plus que cent arquebusiers à Nancy, trente-huit à Saint-Nicolas, dix-sept à Vaxy, seize à Gondreville, vingt à Sainte-Marie-aux-Mines, soixante à Dieuze, trente-six à Saint-Avold, douze à Boulay, douse à Mertzick, autant dans le Sargau, vingt-quatre à Remiremont; trente-deux à Bruyères, trente-huit à Epinal, vingt-cinq à Châtel, soixante à Végelise, vingt-cinq à Saint- Mihiel et vingt-huit à Pareid. Les villes de Bar et de Sarréguemines avaient seules une milice bourgeoise assez nombreuse. Les anciens dues de Lorraine et de Bar (4) avaient continuellement favorisé, par ‘des concessions de

(4) Ibid., p. 167 et suiv.

(2) V. l'ouv. dé M. Noël, t. I, p. 243-246.

(3) V. Rec. des ord., ibid., p. 203.

(4) V. Layette La Chaulsée, II, n° 3 ; Journal historique des communes

. de la Meurthe, par M. H. Lepage, t. 1, p. 156, 290, 292 et 508, t. IE, p. 515 et 663. : .

priviléges, la formation et le recrutement de ces compagnies, qui leur semblaient propres à entretenir l'esprit militaire et pouvaient, d'ailleurs, tenir lieu de garnison, lorsque les troupes régulières venaient à manquer ; mais, depuis le commencement du règne de Léopold , les compagnies de buttiers et d’arquebusiers n’avaient plus d'autre tâche que de monter la garde près de la personne du prince (ce qui n’arrivait pour ainsi dire jamais, car Léopold ne quittait guère Lanéville , et son fils fut presque toujours absent}, et d’escorter le Saint-Sacrement aux deux processions de la Fête- Dieu. Quelques-unes des compagnies se réunissaient encore, un jour chaque année, pour tirer le papegai ; et le bourgeois assez heureux pour abattre l’oiseau obtenait soit une gratification prise dans la caisse municipale, soit une exemption qui durait jusqu’à la réunion de l’année suivante (1).

Stanislas avait supprimé la procession que l’on faisait, tous les ans, la veille des Rois, afin de rappeler la victoire remportée par René II sur le duc de Bourgogne ; et, le 9 janvier 4740, un arrêt du conseil des finances prescrivit d’essarter, sur une largeur de vingt-cinq toises de chaque côté, à partir de la crête extérieure des fossés, les futaies et taillis bordant les routes (2). Cette mesure ne paraissait-avoir d'autre but que d'empêcher les voyageurs d’être surpris par les brigands, mais elle était destinée à fournir aux troupes françaises le moyen de se précautionner, en cas d’insurrection, contre les attaques des corps-franes, qui avaient tant fatigué les généraux de Louis XHI. .

En même temps (20 mars 1740), le roi de France, voulant faire sortir de notre pays les jeunes gens que leur humeur martiale. pouvait rendre plus dangereux que les’autres, ordonna d'y lever un régiment d’un seal bataillon, que l’on

(1) V. Durival, ibid, p. 470 et 171.

(2) V. Rec. des ord., ibid., p. 242.

nomma Îles gardes lorraines, et dont le prince de Beauvau fut le premier colonel. Quelques années après (1744), ce régiment, sans perdre sa dénomination, fut amalgamé avec celui du Perche, dont il prit le numéro ; on eut soin, du reste, de l'envoyer en France, puis en Italie, quand la guerre éclata après la mort de l'empereur Charles VI (1).

La suppression des arquehusiers, l’essartement des bois et la levée des gardes lorraines ne produisirent pas beaucoup d'émotion ;* mais il n’en fut pas de méme d’une déclaretion promulguée le 21 mai 1739, et portant règlement pour la juridiction des grueries et pour l'exploitation des forèts. D’autres dispositions concernant les bois propres au service de la marine avaient été mises à exécution dès l’année précédente, malgré le mécontentement qu’elles avaient causé, et le chancelier espérait que la déclaration du 21 mai ne rencontrerait pas de plus grands obstacles. Les deux chambres

des comptes l’enregistrèrent, en effet, sans la moindre diffi-

culté. La cour souveraine seule refusa et décida qu’elle présenterait des remontrances au roi de Pologne. En mème temps, les gentilshommes, dont la déclaration blessait les droits et restreignait les privilèges, tinrent des réunions, dans lesquelles on entendit un langage que le chancelier traita de factieux. Les remontrances de la cour furent examinées dans une séance du conseil d'état, le: 12 juin, et dès le lendemain la réponse de Stanislas fut transmise aux magistrals, avec invitation de procéder sans délai à l’enregistrement. Nouveau refus de la cour ; nouvelles assemblées de la noblesse. Le roi, qui ne voulait pas pousser les choses à l'extrémité, négocia, pendant plusieurs mois, pour arranger l'affaire ; mais ses efforts ne furent pas couronnés de succès, et il fut obligé d'eu venir aux voies de rigueur. M. Léopold Collignon, comte de Malleloy, que l’on regardait comme le

(4) V. Durival, ibid., p. 172 et 173.

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