SUITE DU RÈGNE DE STANISLAS
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La situation de la Lorraine était loin d’être heureuse, au mois de décembre 1749, lorsqu'un édit établit dans notre pays, comme en France, l'impôt du vingtième. La guerre terminée par le traité d'Aix-la-Chapelle, et qui avait accru de . douze cents millions la dette du royaume, avait obligé Louis XV à créer ce nouvel impôt, contre lequel protestèrent les parlements français. La cour souveraine, qui venait de réclamer contre un édit publié au mois de septembre précédent, et concernant lés receveurs-généraux et particuliers des finances, ainsi que les receveurs des domaines et bois (1), la cour souveraine, disons-nous, et Îles deux chambres des comptes firent des remontrances, dans le courant de janvier 4750; mais quoique ces dernières fussent respectueuses, Île chancelier ne permit pas de les présenter à Stanislas et écrivit aux magistrats, pour leur reprocher d’avoir manqué d’égards envers le roi et d'avoir à dessein éxagéré la détresse du peuple. Un arrêt du conseil des finances, prononcé le 21 mars suivant, disposa que les rôles seraient arrêtés et rendus exécutoires par le chancelier. Celui-ci fit imprimer l'édit, l'arrêt, les lettres-patentes signées le 23 mars, et l'ordonnance qu’il avait délivrée en conséquence, et il les adressa à toutes
(1) V. Rec. des ord., t. VIIL, p. 94 et 135.
les communautés de la Lorraine et du Barrois. L'impôt du vingtième atteignait les revenus des propriétés foncières et le produit des industries, et on lit dans un état qui fut donné, le 27 octobre 1750, par le directeur de cette contribution qu'il y avait deux mille cent quatre-vingt-onze rôles, cent soixantedouze mille sept cent quatre articles, et que la recette montait à six cent quatre-vingt-deux mille cent deux livres au cours de Lorraine; mais on parvint à augmenter notablement cette somme. On dressa un état des revenus en grains et autres frdits du sol; on prit pour base de l'imposition unè ‘ quotité moyenne ; on contraignit les propriétaires à la représenter ; on refusa de recevoir la contribution en nature, et on exigea qu’elle fût acquittée en argent, d’après le prix courant des denrées. Il en résulta que, les années stériles, les Lorrains, obligés de payer une moyenne invariable, dont la valeur était doublée, triplée ou quadruplée, virent une grande partie de leurs revenus s’écouler dans les caisses des receveurs, et que le vingtième, dont le produit ne devait pas dépasser sept cent mille livres, rapporta parfois plus d’un million (1). |
Le roi de Pologne déplorait la nécessité où il se trouvait d’être l’exécuteur des volontés de son gendre; mais il n avait ni le courage, ni la force de lui résister, et le seul moyen qu ‘il imagina pour diminuer les souffrances des Lorrains fut de multiplier les fondations charitables. Le 25 avril 4750, il établit à Nancy les Frères de Saint-Jean-de-Dieu, dont la mission était de se rendre dans les lieux où éclatait une contagion, de soigner les malheureux qui en étaient attaqués, et de recevoir dans leur demeure les individus atteints de certaines maladies. Le conseil de ville de Nancy contribua à cette bonne œuvre, en cédant aux Frères un bâtiment et un jardin situés au nordest de l’ancienne esplanade; le roi y fit construire un hospice
(4) V.ibid., p. 142 et 146 ; Durival, ibid., p. 201 et 202; Pouv. de M. Noël, t. !, p. 275 et 276.
convenable, et le nombre des religieux, qui n'était d’abord que de trois, fut dans la suite porté à dix. Stanislas fonda aussi plusieurs lits dans cette maison et abandonna aux Frères le château de Gondreville, dans les bosquets duquel le prince d’Elbeuf avait élevé un bel hôpital, qui fut desservi par ces religieux jusqu’à la Révolution (4).
Le 20 juillet 1750, le roi créa la chambre des consultations. . Cinq avocats, dont le plus ancien présidait, composaient cette chambre, que toutes personnes et principalement les indigents pouvaient consulter sur leurs affaires litigieuses, sans avoir rien à payer. Plus tard, il disposa qu'il y aurait près de la chambre un secrétaire rétribué, chargé de rédiger les consultations ; il accorda aux membres le droit de lui pré- . senter des candidats lorsqu' il y aurait des vacances, et il prit des arrangements avec Louis XV, afin qu après la réunion de la Lorraine à la France, l'institution dont nous pasions fût respectée (2).
L'année suivante, il constitua des pensions en faveur des filles nobles que leur pauvreté empéchait de se marier ou d’embrasser la vie religieuse (3). En 1752, il consolida l’existence d’une maison de charité établie à Lunéville pour le soulagement des malades et l'instruction des jeunes filles, et * dirigée par les Sœurs de Saint-Lazare (4). Le 10 janvier de la même année, il avait enjoint de déposer au greffe de la cour souveraine un précis de ses fondations, afin d'empêcher les différentes dispositions qui les concernaient de tomber en désuétude , el il fit imprimer le précis en 1758 (5), dans le
(4) V. Rec. des ord., ibid., p. 155; Rec. des fond., p. 43- 51, 14, 490, 493 et 194; Durival, ibid., p. 130 et.202, t. IL, p. 61. '
(2) V. Rec. des ord., ibid., p. 176,.t. X, p. 15; Rec. des fond. , p. 115-121.
7 (8) V. Rec. des ord., t. VIEIL, p. 294; Rec. des fond , P- ‘149-154.
(&) V. Rec. des fond., p. 67, 76 et 77.
(8) Nancy, Pierre Antoine, in # de 194 pages, plus 6 feuillets non chiffrés.
but de le mettre plus aisément à la portée des intéressés gl du public. L'année 1752 vit.encore Stanislas créer des pensions en faveur de douze « pauvres demoiselles », qui devaient être instruites, nourries et entretenues dans le couvent des Dames du Saint-Sacrement, à Nancy, « jusqu’à ce qu’elles » se trouvassent en état d'entrer dans le monde », Il obtint du roi de France douze places dans l’école militaire pour autant de gentilshommes lorrains, et régla que douze pensions seraient payées à ces jeunes gens, à titre de gratificalion, pendant les deux années qu'ils restaient attachés, comme volontaires, à divers régiments avant de devenir officiers. I ouvrit à Bar et à Commercy des écoles tenues par les Frères de la doctrine chrétienne (4), et il accrut la dotation du collége qui existait dans la capitale du Barrois (2) L On a dit que Léopold , afin de rendre les disettes , sinon plus rares, au moins plus faciles à supporter, avait prescrit de conserver dans les bâtiments domaniaux une certaine quantité de grain, que l’on renouvelait de temps en temps. Cette belle institution, sans être détruite, ne fonctionnait plus avec beaucoup de régularité , et le roi résolut de la raviver, en lui faisant subir les transformations qu'il jugeait indispensables. Après avoir publié ses vues sur un sujet de celle importance, pour que chacun pût lui en ‘suggérer de meilleures et lui indiquer les erreurs dans lesquelles il serait tombé, il consacra, le 2 mai 1750, cent vingt mille livres . tournois à l'établissement de greniers d’abondance dans les villes de Nancy, Epinal, Etain et Bar-le-Duc; en 1754, il augmenta de cent mille livres le fonds de ces quatre greniers, et, dans. la suite, il en ouvrit de pareils à Lunéville,
il en avait fondé une autre à Lunéville quelque temps aupara- . vant.
(2) V. Rec. des ord., ibid., p. 398, L. IX, p. 86; Rec. des fond., p. 151-158.
Dieuze, Sarregugmines, Saint-Dié, Pont-à-Mousson, Boulay, Saint-Mihiel, Mirecourt et Neufchâteau (1).
La Lorraine et le Barrois n’eurent pas seuls part aux bienfaits de Stanislas. En 4744, il avait donné à la princesse de Talmond une somme de cent mille livres tournois, afin de la mettre en état d'acquérir un hôtel à Paris ; mais en déclarant qu'après la mort de cette dame et de ses’ héritiers, évènement qui ne se fit guère attendre, les cent mille livres seraient | versées entre les mains des curés de la capitale, pour ètre immédiatement distribuées aux familles les plus nécessiteuses (2). En 1749, il vendit au comte de Brühl, premierministre d'Auguste IIT roi de Pologne, et pour un million de florins, tous les domaines de la famille Opälinski, situés dans le palatinat de Posen, et le comte ayant. payé six cent quarante mille florins, la reine de France et son père disposèérent que le resté du prix, montant à vingt mille ducats, demeurerait affecté sur les domaines vendus, à condition que les intérêts, s’élevant à mille ducats, et les intéréts d’une somme de deux cent dix mille livres tournois, versée par Stanislas dans le trésor royal de France, sérviraient à l'entretien de seize jésuites qui feraient seize missions, par année, dans la Grande-Polôgne , la Petite-Pologne, la Prusse et la Russie, et qui distribueraient des aumônes aux pauvres des lieux qu’ils auraient évangélisés (3). Stanislas s'étant rendu à Versailles, au mois de septembre 1750, pria Louis XV de ratifier la fondation, en qualité d’époux de Marie Leckzinska, et le monarque y consentit et signa, le 25 octobre, les letires nécessaires.
Le roi de Pologne était alors tout occupé d’un autre projet. Il avait connu à Varsovie, après sa seconde élection , un gen-
(4) V. Rec. des ord., t VIN, p. 466 ; Rec. des fond., p. 151-135. (2) V. Rec. des fond., p. 99-101 ; Durival, ibid, t. 1, p. 199. (5) V. Rec. des fond., p. 127-151.
tilhomme français, nommé Pierre-Joseph de: la Pimpie, chevalier de Solignac, qui avait été chargé d’une mission par le gouvernement français. Il goûta la compagnie de ce gentilhomme, que « des mœurs douces et honnètes, des manières » agréables, une littérature fine et variée faisoient rechercher, » dit son biographe, par ceux qui aiment les’ talents aimables » joints à l'exacte probité » ; et lorsque Stanislas vint prendre possession de la Lorraine, il amena avec lui le chevalier, auquel il avait conféré le titre de secrétaire de son cabinet et de ses commandements. M. de Solignac ne tarda pas à proposer au roi d'établir une académie des sciences et belleslettres, dont le siége serait à Nancy. La demande ne reçut pas d’abord un favorable accueil. Les académies, surtout celles de province, commençaient à se faire l'écho de certaines doctrines non moins dangereuses pour la royauté que pour la religion, et Stanislas craignait, non sans motifs, de voir la société qu'il aurait créée devenir pour lai une cause d’embarras et la source de plus d’un regret. Il déclara qu'il aimait mieux ouvrir à Nancy une bibliothèque publique, afin de mettre les amis de l’étude en état de travailler plus aisément ; et comme on ne cessait de lui répéter que le -devoir des princes est d'encourager les sciences et les lettres , il résolut de fonder plusieurs prix , qui seraient décernés annuellement aux auteurs des meilleures’ dissertations sur les sujets mis au concours. On trouve parmi les manuscrits du roi (1) des notes dans lesquelles il avait consigné ses vués sur l’organisation des concours. Il aurait voulu que, le 1°° janvier, l’académie des inscriptions et belles-dettres et lacadémie des sciences eussent indiqué chacune trois sujets. Les Lorrains seuls auräient pu concourir, et l’on aurait eu une année entière pour achever les mémoires. Les prix, donnés au commencement de l’année suivante ,. auraient été de mille (.
(1) Ces manuscrits sont déposés à la bibliothèque publique de Nancy.
livres chacun, et le roi espérait qu'une récompense de cette valeur exciterait l'émulation. . H paraît que les académies ne . se souciérent pas d'accepter une pareille tâche, et, au mois de novembre 1750, Stanislas enjoignit à M. de Solignac d'aller à Paris et de prier Réaumur et La Condamine, membres de l'académie des sciences, La Curne de Sainte-Palaye et Tercier, membres de l'académie des inseriptions, d’être les juges du concours. Ces quatre savants furent effrayés de l'honneur que leur faisait le roi, et Réaumur lui conseilla de former une académie, dont les membres rempliraient cet office avec bien plus de facilité. La Condamine, au contraire, pensa qu'il fallait d'abord ouvrir la bibliothèque publique, el le roi signa, le 28 décembre 1750, un édit qui posait les bases ‘de cet établissement. La bibliothèque fut placée dans la galerie des cerfs, où l’on disposa des boiseries, qui masquérent les belles peintures de Bellange ; on constitua une rente annuelle de trois mille livres pour l'augmentation et l'entretien de la collection ; on assigna sept cents livres pour les honoraires du bibliothéeaire, trois cents pour le traitement du sous-bibliothécaire, et douze cents pour deux prix, qui dévaient être accordés, chaque année, aux auteurs des deux ouvrages historiques, scientifiques ou littéraires jugés dignes d’être couronnés. Une autre somme de deux mille livres était destinée à quatre pensions, de cinq cents livres chacune, pour quatre hommes de lettres ou savants qui étaient chargés, de concert aveg le bibliothécaire, d'examiner les livres présentés au concours et de décerner les prix. Le chevalier de Solignac fut revêtu du titre de bibhothécaire-secrétaire-perpétuel, et les quatre censeurs furent M. Thibault, lieutenant-général de police ; l'abbé de Tervenus, écolâtre de la Primatiale ; le Père . de Menoux, de la compagnie de Jésus, et le Père Gautier, chanoine-régulier. Un littérateur français qui résidait alors en Lorraine, le comte de Tressan, remit à Stanislas un discours, dans lequel il faisait ressortir les avantages que pouvait
| — 269 eZ offrir la création d’une académie, et le roi, ayant fini par céder à tant de sollicitations, nomma quatre mouveaux censeurs : M. Poncet de la Rivière, évêque de Troyes ; le comte de Tressan lui-même; le Père Leslie, jésuite, et le poète Saint-Lambert, qui, avec M. de Solignac et les quatre autres censeurs, formérent le noyau de l'académie. Le ‘3 février 4754, on chanta dans la Primatiale une messe du Saint-Esprit, pour insugurer d’une manière chrétienne l'ouverture de la bibliothèque et le commencement des travaux. Le Père de Menoux, orateur distingué, prononça un discours analogue à la circonstance, et, à trois heures, l'académie tint sa première séance dans la galerie des. cerfs. La cour et toutes les personnes de rharque y assistérent ; on entendit successivement MM. deSolignac, Thibault, de Fressan et Poncet de la Rivière , et, dans sa harangüue, M. Thibault décerna à Stanislas le sur -
nom de Bienfaisant, que la postérité lui a conservé, malgré
les fautes de son gouvernement. La liste des académiciens nè tarda pas à s’allonger; elle comprenait des membres honoraires, des titulaires et des associés, et, les corps savants n'étant pas multipliés comme de nos jours, les diplômes étaient assez recherchés. Montesquieu, M. de Secondat, son fils, le président Hénault et plusieurs littérateurs de mérite demandérent- à ètre reçus. Montesquieu envoya pour son tribut . l'opuscale intitulé : Lysimaque. Vers la fin de l’année, les statuts définitifs furent rédigés. Le roi tes approuva le 27 décembre 1751 et donna à l'académie le titre de Société royale des sciences et belles-lettres. À partir de ce moment, eHe se réunit avec régularité, et dans sa séance publique du 43 janvier 1752, elle accorda pour la première fois un des : prix créés par Stanislas. Mais il modifia bientôt aprés les dispositions qu’il avait prises pour la dotation de la Société et de la bibliothèque. Dés ‘le 45 mai 1752, il décida que les pensions des quatre premiers censeurs seraient, après la mort de ceux-ci, eonfonducs avec le fonds de trois mille livres affecté
à l'augmentation des collections. Quelque temps après, il réduisit ce fonds à mille livres, afin d'employer les deux autres mille livres à un établissement en faveur des pauvres atteints de maladies épidémiques ; régla que les ‘pensions des censeurs recevraient une destination analogue, ainsi que les traitements du bibliothécaire et . du sous-bibliothécaire, et déclara que, pour indemniser les derniers, on leur remettrait, annuellement, la moitié de la somme de douze cents livres qu'il avait donnée pour les prix, ds ne furent plus que de trois cents livres chacun.
IL est difficile de savoir si le roi on les mesures dont nous parlons parce que les travaux de l'académie ne répondirent pas à ce qu'il en attendait, ou si, au contraire, le peu de succès qu’elle obtint doit être attribué au découragement produit par ces mesures ; mais on est contraint de reconnaître que les séances furent presque toujours froides et languissantes. Au lieu de lire des dissertations historiques et scientifiques, la plupart des académiciens ne composérent, pendant bien des années, que des discours vagues, où la pompé ct même l'éclat du style ne pouvaient empêcher de remarquer la médiocrité du fond. Ils publièrent quatre volumes, qüi furent peu favorablement accueillis. Ces volumes renfermaient néan- moins quelques morceaux intéressants, et particulièrement un mémoire dans lequel, en 14753, quatorze années avant la naissance de Robert Fulton, le Père Gautier conseillait d'appliquer la vapeur aux rames des galères, afin d'éviter l’embarras et la dépense d’une chiourme:nombreuse (1).
Les sciences furent, à cette époque, redevables à Stanislas d’un autre établissement bien utile : le collége royal de médecine, qui fut eréé le 15 mai 1752. C'était à la fois une
(1) V. Rec, des ord., t. VII, p. 216 ; Rec. des fond., p. 121-127 ;
Durival, ibid., p. 205-208 ; Rapport sur la situation de la bibliothèque publique (de Nancy) au 1°r janvier 4845, par M. Gillet, passim.
école et une académie. Son administration était confiée à quatre officiers : un président et deux eonseillers, dont les fonctions duraient trois ans, et un secrétaire-perpétuel. Le collége. comptait des associés-d’honneur , des associés-ordinaires , résidant à Nancy et dans les autres villes de Lorraine, des agrégés-honoraires et des associés- correspondants. Ses membres avaient le droit de conférer, après les épreuves d'un concours, les stipendes que les conseils de plusieurs villes payaient aux médecins chargés de soigner les pauvres. Le collége désignait, tous les trois ans, cinq agrégés qui, de concert avec les quatre médecins stipendiés par les magistrats
de Nancy, donnaient des consultations gratuites , une fois par semaine. Il devait former, aussi rapidement que possible, une bibliothèque renfermant les ouvrages les plus importants sur. l’art de guérir ; le secrétaire-perpétuel élait obligé de tenir, avec l’aide d’un agrégé, un registre exact des phénomènes météorologiques ; le président et l’un des conseillers visitaients deux fois chaque année, les pharmacies de la ville; enfin, les membres du collége s’assemblaient, tous les mois, pour « travailler à la perfection de la médecine », se communiquaient réciproquement leurs observations et faisaient des cours publics d'anatomie, .de chirurgie et de botanique. Ce dernier cours ne pouvant avoir lieu sans un jardin des plantes, on résolut d'en établir un. Stanislas abandonna, à cet effet, un vaste terrain sur les glacis des anciennes fortifications, à peu de distance de la porte Saiñt-Georges ; Je conseil de ville l’agrandit, le fit clore d’une haute muraille et construisit une serre, une ‘salle pour les démonstrations et un logement pour le jardinier. M. Bagard, médecin du roi, fut le premier directeur, et en quelque sorte. le créateur de ce jardin. Il ne négligea ni soins, ni dépenses pour l'enrichir des plantes les plus rares, et il ne cessa d'entretenir des correspondances dans les pays lointains, afin de se procurer les végétaux que l’on regrettait de ne pas posséder. Stanislas
ne se borna pas à organiser le collége ; eraignant de voit un esprit de jalousie et de rivalité animer cette: institution et fa faculté de médecine de Pont-à-Mousson, il agrégea la faculté au collége et assdcia le second à la première, par un arrèt du conseil d'état rendu le 4 mai 1753 (1). Il aurait voulu donner aux chirurgiens une organisation semblable à celle que les médecins venaient de recevoir, ou pour mieux dire les réunir dans la même corporation ; une’ note rédigée par lui, et conservée dans la bibliothèque de Nancy, ne laisse aucun doute ävcet égard ; mais la distinction qui séparait-les médecins et les chirurgiens était encore trop profonde pour être effacée par un acte du pouvoir législatif; la réunion projetée par le roi devait être l’œuvre du temps et des circonstances ; les chirurgiens obtinrent, en 1770, l'autorisation d'ouvrir une école dans le collége qu'ils avaient fondé à Nancy, et les deux compagnies subsistérent l’une à qe de l'autre jusqu'à la Révolution (2).
Pendant que Stanislas dotait sa id d'institutions vivement désirées , il exécutait les projets qu'il avait formés pour l’embellir. Il s'était proposé de démolir la maison de l'auditoire, qui avait jusqu'alors servi de siége pour les tribunaux, de prison, de halle et d'hôtel dé ville ; de bâtir sur l'emplacement de ce vaste édifice un palais magnifique ; de reconstruire les façades des maisons entourant la place du Marché; d'orner le rez-de-chaussée d’une colonnadé, derrière laquelle se seraient trouvées les boutiques des marchands, comme au Palais-Royal de Paris, et d’ériger au milieu de la place, et précisément à l'endroit que. devait occuper la’statte équestre de Charles IIF, une statue de Eouis XV. Mais les négociants craignirent que leur commerce ne fût interrompu
{1) V: Rec. dés ord., ibid., p. 367, t..IX, p. 50; Rec. des fond., p. 138; Durival, ibid., p. 212 et 213; Lionnois, ibid., t. 11, p. 156-181.
(2) V. Rec. des ord., t. XI, p. 524 ; Durival, bid. > P- 558 et 359; Lionnois, ibid., p: 181 ct 182. |
pendant longtemps par les constructions projetées et supplièrent le roi de changer de dessein. Stanislas prêta l'oreille à leurs plaintes et se contenta de raser la maison de l’auditoire et de créer une place, où l’on planta des ormes et des tilleuls, et qui servit à agrandir le marché (4). L'ancienne esplanade, où l’on n’avait encore élevé, pour ainsi dire, que des maisons de peu d'apparence et des baraques en planches, d’un aspect disgracieux, parut à Stanislas le lieu le plus convenable pour les grands ouvrages qu'il méditait. [ll eommença par indemoiser les bourgeois dont les propriétés devaient être envahies en entier ou partiellement ; on fit disparaître ces habitations hétérogènes, et le sieur Héré, premier-architecte du roi, traça le plan. d’une des places les plus belles et les plus régulières que l’on puisse voir. Tout le côté oriental fut rempli par la façade de l'hôtel de ville, qui a dix-neuf croisées de largeur ; on bâtit au nord et au midi quatre gros pavillons ; l’un d’entr'eux appartenait à un particulier ; le second fut destiné au logement du gouverneur militaire; le troisième devint l'hôtel des fermes, et le quatrième renferma le théâtre et le collége royal de médecine. Le côté occidental de la place fut occupé par deux bâtiments qui, se prolongeant dans la direction de la Carrière, formaient une sorte d’avenue devant la porte Royale édifiée par Louis XIV ; mais comme cette porte n’était pas exactement dans l'alignement de la nouvelle rue, Stanislas la démolit, et on lui substitua un arc de triomphe de la plus grande élégance. Il est terminé par un attique, au dessus duquel on voit le médaillon de Louis XV, soutenu par un génie et par une femme figurant la Lorraine ; la statue de la Renommée dépose d'une main une couronne de laurier sur le médaillon et tient de l’autre une trompette, et la face orientale de l'arc de triomphe est ornée de basreliefs en marbre blanc. Les bâtiments qui bordent l'avenue
(4) V. Durival, ibid., p. 211 ; Lionnois, ibid., t. E, p. 5, t. IL, p. 70. T. VI. | 18
de l'arc de triomphe et garmssent le côté occidental de la place ont peu d’élévation et ne se composent que d'une . rangée d’arcades, surmontées d’une galerie à jour décorée de palmiers, de vases et de groupes d'enfants. L'hôtel de ville et les quatre pavillons offrent au rez de chaussée des arcades semblables aux précédentes ; mais au-dessus se développe une architecture d'ordre corinthien, embrassant la hauteur de deux étages. Les fenêtres du premier sont à plein-cintre et toutes sont munies de balcons en fer d’un travail admirable. Ils sont également couronnés d’une galerie, avec palmiers, vases et groupes d'enfants, et l'hôtel de ville possède un fronton, dans le tympan duquel on a sculpté un écusson, renfermant les armes du roi et de la ville, et supporté par une figure qui représente la capitale de la Lorraine. Six rues larges et bien alignées donnent accès sur la place : les rués des Dominicains et de la Poissonnerie, qui existaient avant Stanislas ; la rue de la Congrégation, dont :il rectifia le tracé, et les rues d’Alliance, de l’Esplanade et Sainte-Catherine, dont il est le créateur. A l'extrémité de ces deux dernières, il fit construire deux portes qui ressemblent à des-arcs de triomphe, et leur entrée sur la place fut décorée de grilles dignes des balcons dont nous avons parlé. Les ouvertures que l’on avait ménagées entre la comédie, lhôtel des fermes et les édifices du côté occidental furent remplies par deux fôntaines, dont les eaux sortent de rochers sur lesquels se dressent les statues de Neptune et d’Amphitrite, entourées de tritons. Ces fontaines sont encadrées dans des portiques en fer, formés de trois arcades. Près de la comédie, on a logé. dans les deux petites arcades placées à droite et à gauche de la principale deux fontaines de moindres dimensions ; près de l'hôtel des fermes, les petites arcades sont restées libres et mènent à une promenade publique, établie par le roi sur la courtine qui réunissait l’un à l’autre les bastions le Duc, des Dames et de Vaudémont, et sur les glacis voisins.
La profondeur de l'hôtel de ville ne répond pas à l'ampleur dé la façade, car on ne put disposer que d'un terrain fort. étroit et assez irrégulier ; toutefois, l’hôtel contient, au rez de chaussée et à la gauche d’un superbe vestibule, dont le plafond est soutenu par deux rangs de colonnes, différentes pièces destinées primitivement au logement du maire; à droite, s’ouvre une vaste salle, que l’on nommait là salle du concert ; au fond du vestibule se présente un escalier à double rampe, conduisant-à un salon, que Girardet décora de peintures estimées. Sur le plafond, on aperçoit, au milieu d’une riche architecture, l’apothéose de Stanislas, et sur les murailles quatre compositions traitées dans le style mythologique et rappelant la fondation de l'académie, la création du collége de médecine, et les efforts faits par le-roi pouï améliorer l'administration de la justice et favoriser les progrès du commerce. Les salles du premier étage voisines de la rue des Dominicains furent attribuées à l'académie, et on y transporta la bibliothèque publique, déposée d'abord dans la galerie des cerfs.
La construction de la place Royale n'était qu’une partie du plan conçu par Stanislas. Il acquit l'hôtel de Craon, qui se trouve sur la Carrière, à proximité de l'arc de triomphe; agrandit cet hôtel, dont l'architecture était noble et sévère; y transféra le siége de la cour souveraine et du bailliage ; acheta les maisons situées : de l’autre côté de la place, les fit démolir et éleva, pour y installer le tribunal consulaire et la bourse de commerce, un bâtiment semblable à l'hôtel de Craon (4). En même temps, les propriétaires des maisons qui bordaient la Carrière, au nord et au midi, en reconstruisirent les façades sur un plan uuiforme,: aussi élégant que simple, et furent indémnisés par le roi des dépenses que ce grand travail avait occasionnées. Le milieu de la place fut entouré de murs d'appui,
(4) Il est bon d'ajouter que la corporation des marchands supporta une partie de la dépense. |
ornés de fontaines et de groupes d'enfants et d'animaux ; des grilles d’un travail exquis furent établies aux deux extrémités, et plusieurs rangs d’arbustes firent de la Carrière une charmante promenade. Pour rendre l'ouvrage parfait, il était indispensable de substituer un édifice imposant au palais commencé par Léopold et rasé par le conseil de ville, avec l'autorisation de Stanislas. Ce dernier donna immédiatement les ordres nécessaires, et on vit bientôt, en avant des ruines de l’ancien palais, un monument, qui, sans avoir un mérite incontestable, est du moins en harmonie avec toutes les constructions de la place (4). Il entraîna malheureusement la ruine d’une portion du vieux palais, de l'escalier du parterre et de la muraille qui soutenait, du côté de la ville, la gorge du bastion des Dames, et on brisa, pour les employer dans les fondations, les belles statues sculptées par Siméon Drouin et logées dans les niches de la muraille et du perron (2).
La statue de Louis XV, œuvre des sculpteurs Barthélemy Guibal , originaire du Languedoc, et Paul-Louis Cyflé, fut coulée, à Lunéville, le 45 juillet 1755, par un fondeur lorrain nommé Perrin. Elle fut conduite à Nancy, le 16 novembre, sur un chariot traîiné par trente-deux chevaux. Le piédestal était prêt, et la statue y fut posée le surlendemain. L’inauguration eut lieu le 26. Îl y eut, pendant la matinée, des services religieux à Bonsecours et à Saint-Roch; à deux heures, Stanislas fit son entrée dans la ville ; une partie du régiment du roi, alors en garnison à Nancy, formait la haie dans les rues que suivit le cortège, et le reste du régiment, avec un détachement des gardes lorraines, était en bataille sur la place Royale. Le monarque, après avoir écouté la ha-
(1) Il est précédé d'un fer-à-cheval, dont les extrémités se rattachent à deux gros pavillons.
(2) V. Rec. des ord., t. VIII, p. 360 ; Rec des fond., p. ij-vj ; Durival, ibid., p. 214, 212 et 219 ; Lionnois, ibid., t. 1, p. 47, 48, 53 et 301-305, t. IE, p. 24-39.
rangue qui lui fut adressée au nom des magistrats municipaux, vint s'asseoir sur le’ grand balcon de‘lhôtel de ville. Les. gentilshemmes occupaient toutes les fenêtres, et une foule immense, dans laquelle figuraient beaucoup d’étrangers, était entassée sur les galeries qui couronnent les bâtiments, et sur des amphithéâtres élevés au-dessus des toitures. Aussitôt aprés l'arrivée de Stanislas ; un héraut d’armes, précédé de trompettes et de timbales, partit de l'arc de triomphe et fit le tour de Ja place, s’arrêtant devant chaque pavillon et répétant à haute voix : « Messieurs, c’est aujourd’hui que le » roi fait la dédicace du monument que Sa Majesté a fait » ériger, comme un gage de son amour pour le roi son » gendre. Vive ke roi! » Quand la statue fut découverte, Stanislas reçut les compliments de la cour souveraine, des chambres des comptes, de l'académie, des quatre chapitres de chanoinesses nobles, etc. Îl y eut ensuite une représentation dramatique dans le nouveau théâtre, et l’on y joua la comédie du Cercle, récemment composée par un jeune écri-
vain lorrain, Palissot, qui commençait à se faire un nom dans la république des lettres. Ce spectacle fut suivi d'un bal et. d'un ambigu, et Stanislas, en retournant à la Malgrange , jeta un coup-d'œil sur le banquet offert par lui et par la ville aux quatre bataillons du régiment du roi. Des tables immenses, éclairées par des pyramides lumineuses, décorées de faisceaux d'armes, étaient alignées sur la place du Marché, et la musique du régiment exécutait des morceaux d'harmonie.
Les nancéiens mécontents du gouvernement de Stanislas s'étaient bornés jusqu’à ce moment à murmurer ; mais ils ne voulurent pas garder, jusqu’à la fin de la cérémonie, une attitude décente. Après s'être réunis dans la maison d'un marchand appelé Nicolas, ils vinrent bruyamment , et au risque d’exciter quelque émotion, s'installer, à deux pas de soldats avinés, devant une maison de la rue Saint-Dizier dont la façade présente une niche renfermant un buste de
Léopold, et ils entonnérent, aux. sons de la musique, des couplets en l'honneur de ce princé. La police fcignit d'ignorer un acte qui aurait été jugé coupable par un gouvernement ombrageux ; mais cette modération ne ramena pas des patriotes aussi obstinés ; quelques-uns d’emtr’eux jurèrent de ne jamais traverser la place Royale, quoiqu ‘il ny eût pas d'autre chemin pour gagner la ville vieille, à moins de faire un grand . détour, et plus d’une fois, la statue de Louis XV fut souillée . d’ordures pendant la nuit.
Le lendemain de l'inauguration, on tira un feu d'artifice ; : il y eut ure illümination qui fut loin d’être générale, et les fontaines de la place Royale jetèrent du vin au lieu d’eau. Il y avait eu, le 26, des réjouissances dans toutes les villes de k Lorraine et du Barrois. On frappa une médaille, dont les coins furent gravés par. Anne-Marie de Saint-Urbain, et qui offrait d’un côté l'effigie du:roi de Pologne, et de l’autre la statue de Louis XV. Le conseil de ville chargea trois de ses membres .et ‘le lieutenant-général de police de se rendre à Versailles, afin de remettre au roi et à la reine de France un certain nombre d'exemplaires en or et en argent de la mé- . daille dont il: vient d’être parlé. Louis XV accueillit les députés avec beaucoup de bienveillance et donna aux habitants de Nancy son portrait, qu'un chambellan apporta en Lorraine, et qui fut placé dans la salle où le conseil tenait ses séances. (1). À
L'année suivante, désirant perpétuer par un monument le souvenir de l'union étroite que les maisons d'Autriche et de Bourbon venaient de former, après de si longues guerres, Stanislas pi di le nom de place d’Alliance à une
(4) V. Relation de la dédicace de la statue pédestre de S. M. Très- Chrétienne, érigée par S. M. le Roi de Pologne... Dans sa Ville de Nancy... le 26 novembre 1755 ; Nancy, P. Antoine, in & ; Durival,
ibid., p. 218-291 ; Lionnois, ibid., t. 11, p. 39-48 ; l’ouv. de M. Noël, t. [, p. 229-9231.
place régulière et bordée d'hôtels magnifiques, qu'il avait : créée entre la nouvelle rue Saïnte-Catherine et la rue Saint-Georges, sur un terrain occupé autrefois par le bastion Saint-Jacques et par les ouvrages qui en dépendaient. Elle fut entourée d’un double rang de tilleuls, et lon établit, dans le milieu, une fontaine, composée d’un bassin hexagone, duquel sort un rocher portant trois fleuves, appuyés sur leurs urnes. Ils soutiennent une pyramide triangulaire, ornée de trophées et d'inscriptions et surmontée d’une ‘statue de la Renommée , ayant à la main droite une trompette , et à la main gauche un bouclier chargé de l'inscription : P&RENNE CONCORDIÆ FOEDVS, ANNO 4706 (1).
Le roi de Pologne n'avait pas attendu l'achèvement des édifices et des monuments dont il s’agit pour prescrire au sieur Héré, son premier-architecte, de publier le « Recueil des plans, élévations et. coupes, tant géométrales qu’en perspective, des châteaux , jardins et dépendances » , appartenant à la couronne; et ce recueil, qui renferme soixante-dix-neuf planches de format grand-atlas, dues pour la plupart au burin de Jean-Charles François, fut complété par une autre collection de seize planches du même graveur, où l’on trouva les « plans et élévations de la place Royale de Nancy et des édifices qui l’environnent ». Enfin, le serrurier Lamour, véritable artiste, qui avait exécuté les grilles des places et les balcons des palais, les grilles de Bonsecours et quelques-unes de celles de la Primatiale, fit graver par deux chalcographes lorrains , les sieurs Collin père et fils , le recueil de ses ouvrages, qui n’est pas indigne de figurer à côté de la publication de l'architecte.
La description de tant de monuments, sortis de terre comme à l'ordre d’un enchanteur, nous a fait perdre de vue les événements, peunombreux du reste, qui se sont passés en Lor-
(4) V. Durival, ibid., p. 224; Lionnois, ibid.. p. 185-187.
raine depuis l’année 1750, et il est bien temps de les rappeler d’une manière sommaire. On a dit qu’une des fresques peintes par Girardet, dans le grand salon de l’hôtel de ville, conserve le souvenir des tentatives faites par Stanislas pour améliorer l'administration de la justice. Ces tentatives, il faut l'avouer, furent loin d’être heureuses. Léopold avait divisé le territoire de la Lorraine et du Barrois en dix-sept arrondissements, dans chacun desquels il avait organisé un bailliage et une ou plusieurs prévôtés. Le nombre de ces juridictions était déjà trop considérable, mais le roi ne craignit pas de l’augmenter. . Le projet préparé par le chancelier fut soumis au ministère français, qui l’approuva, en lui faisant subir quelques modifications, et un édit, signé le 30 juin 1751, supprima tous les tribunaux inférieurs et créa 4° dans les villes de Nancy, Bar, Saint-Mibiel , Lunéville, Mirecourt, Pont-à-Mousson, Neufchâteau, Sarreguemines , Saint-Dié, Briey, Vézelise , Etain, Epinal, Commercy, Bouzonville, Dieuze, Boulay et Bruyères, des bailliages comprenant les officiers suivants : un bailli d'épée, un lieutenant-général civil et criminel, un lieutenantparticulier civil et criminel, un assesseur civil et criminel, six conseillers, un avocat et un procureur du roi, un greffier, des huissiers, des procureurs et des notaires, dont la quantité variait selon l'importance des siéges ; 2° dans les villes ou bourgs de Remiremont, Bourmont, la Marche, Darney, Fénétrange, Rosiéres-aux-Salines, Châtel-sur-Moselle, Bitche, Charmes, Viller-la-Montagne, Château-Salins , Longuyon, Thiaucourt, Nomeny, Blâmont, Schaumbourg et Lixheim, des bailliages composés d’un bailli d'épée, un lieutenant-général civil et criminel, un lieutenant-particulier-assesseur civil et criminel, deux conseillers, un avocat-procureur du roi, un greffier, des huissiers, des procureurs et des notaires ; 5° enfin, dans les villes ou bourgs de Badonviller, Saÿnt-Hippolyte, Sainte-Marie-aux-Mines, Serralbe, Bouquenom, Dompaire et Ligny, qui pour la plupart n'étaient pas dans l'origine des
dépendances de la Lorraine, des prévôtés formées d’un prévôt-commissaire-enquêteur et examinateur, d’un lieutenant, d’un avocat-procureur du roi et d'un greffier. Les attributions des prévôtés supprimées furent partagées entre la maréchaussée et les bailliages. Les officiers des anciennes juridictions eurent ordre de cesser leurs fonctions le 34 octobre, et on promit de leur rembourser prochainement le prix de leurs charges. Le nombre des nouveaux officiers montait à treize cents, et la finance de leurs charges à cinq millions cent soixante-dix-huit mille huit cents livres tournois. Il aurait été impossible de recueillir en Lorraine une somme aussi forte, et on reçut, comme argent comptant, les titres que les magistrats replacés avaient mis entre les mains des liquidateurs, et mème les titres de Ja dette publique. L’édit de 1751 fut exécuté sans difficultés, mais non sans murmures ; les membres des anciennes juridictions qui n’entrérent pas dans les nouvelles se plaignirent d’avoir perdu leur état ; les gentilshommes furent offensés de ce que le roi avait donné plusieurs commissions de baillis d’épée à des anoblis et même à des français ; le peuple craignit de voir les acquéreurs de tant d’offices si coûteux rendre les procédures interminables, afin de récupérer avec usure les sommes qu'ils avaient déboursées (1). |
Une mesure beaucoup plus utile que la réorganisation: de la magistrature fut l’échange effectué avec le prince de Salm. On a lu que la moitié de la principauté, ou pour mieux dire du comté de ce nom, avait été réunie à la Lorraine, et comme on avait partagé également les divers domaines qui le composaient, il en résultait de l'incertitude dans les limites, et les terres de la principauté formaient des enclaves au milieu de notre pays. Une convention signée, le 21 décembre 17514, par les représentants du roi de France, de Stanislas et de Louis-
(1) V. Rec. des ord., t. VIT, p. 254 ; Durival, ibid., p. 209.
Charles-Otton, prince de Salm, mit fin à .un pareil état de choses. Otton céda aux deux rois tout ce qu'il possédait dans les environs de Fénétrange et sur la rive droite de la Plaine, et obtint en compensation ce que la France et la Lorraine avaient sur la rive. gauche (1); en sorte que, depuis ce moment, le territoire de Salm fut borné au nord-ouest par la Plaine, au nord par le Donon, au sud-est par la Brusch, et au sud-ouest par les villages de Moyen-Moutier et du Bande-Sapt. Il avait cinq lieues de longueur sur quatre et demie de largeur, et sa capitale était le bourg de Senones, où le prince Otton résidait avec sa famille; ce qui attira dans ce lieu une population assez nombreuse (2).
L'année précédente, le bail général des fermes avait été consenti au profit du sieur Louis Dietrich, pour six ans qui devaient commencer à courir le 1° octobre 1750; et à l'expiration de ce terme, le bail fut renouvelé, pour le même laps de temps, au nom du sieur Jean-Louis Bonnard, qui s’engagea à payer annuellement trois millions trois cent trente-quatre mille cinq cents livres de Lorraine, ou deux millions cinq cent quatre-vingt-un mille cinq cent quarantehuit livres sept sous neuf deniers tournois ; engagement que ce financier ne contracta, sans doute, qu'aprés avoir reçu l'autorisation de tirer des impôts indirects tout ce “ ‘ils pouvaient prodaire (3).
Le 16 novembre 1754, le commerce des grains fut rendu libre entre la Lorraine, le Barrois et la France ; ; deux années plus tard, au mois de décembre 1756, les droits que l’on percevait sur les céréales aux barrières établies entre les provinces furent abolis (4); mais ces mesures furent mal accueillies en Lorraine, où l’on murmurait continuellement
(4) V. Rec. des ord., ibid., p. 407.
(2) V. Durival, ibid., p. 214.
(3) V | idem ibid. ., p. 203; Rec. des ord. ,t.IX, p. 239. (#4). V. Rec. des ord., ibid. p. 470 et 308.
contre le chancelier. On blämait également une ordonnance signée par le roi de Pologne, le 5 février 1754, et prescrivant la formation de six nouveaux bataillons de milice, forts de cinq cents hommes chacun (1). Les clameurs devinrent telles, que M. de la Galaizière jugea prudent de régler , le 26 janvier 1755, que le laboureur faisant « valoir une » charrue en propre ou à ferme », et entretenant au moins quatre chevaux toute l’année, serait, quelle que fût sa cote de subvention, dispensé du tirage à la milice et en exempterait un de ses fils, pourvu que ce dernier füt employé aux travaux champêtres, ou bien un domestique; que le laboureur possédant plusieurs charrues procurerait le bénéfice de l’exemption à un pareil nombre de fils ou de valets, et que les veuves jouiraient des mêmes droits (2). Cette ordonnance fut accueillie avec reconnaissance dans les campagnes ; mais elle fut à peine remarquée dans les villes, où l'attention générale se portait sur une querelle entre M. Drouas, évêque de Toul, et la cour souveraine. Le prélat, sachant qu’il y avait dans les monastères de Nancy quelques religieux jansénistes, auxquels s’adressaient pour obtenir l’absolution les personnes suspectes d’hérésie, avait publié, le 26 août 4754, un mandement défendant à tous les moines de Nancy de confesser les malades sans la permission des. curés, et il envoya à ceux-ci, le 9 septembre, une lettre qui fut lue au prône des cinq paroisses. Il est évident que l’évêque, agissant en matière spirituelle, n’avait commis d’empiétement sur les droits de qui que ce füt ; néanmoins, cédant aux obsessions des religieux et charmée, d’ailleurs, de rencontrer l'aceasion d’humilier un prélat qu’elle n’aimait pas, la cour souveraine rendit, le 41 septembre, un arrêt annulant le mandement et la lettre de M. Drouas, comme contraires aux ordonnances
(4) V. ibid., p. 107.
(2) V.ibid., p. 191.
ducales du 9 septembre 1624 et du 14 février 1732, aux constitutions canoniques , aux lois et usages observés en Lorraine, et de plus comme étant de nature à < jeter le trouble » dans les consciences et à fomenter les disputes qui divisoient
» les esprits ». L'arrêt faisait « très-expresses inhibitions et » défenses à tous prêtres séculiers et réguliers de la ville de » Nancy et autres du ressort de la Cour » de déférer aux ordres du prélat, et enjoignait aux curés de la capitale de livrer les exemplaires du mandement et de la lettre ; mais la sentence était à peine prononcée, lorsque les magistrats apprirent que l’évêque avait demandé, avant d'agir, l’approbation du roi ; en conséquence, ils se réunirent de nouveau, le lendemain, déclarèrent qu’il serait sursis à l’exécution de l’arrêt, et décidèrent qu’ils feraient des remontrances à Stanislas. Les remontrances, rédigées avec beaucoup de soin et d'artifice; et qui remplissent trente-sept pages de format in 4° (4), n'avaient pas encore été présentées au roi, lorsque le conseil d'état prononça, le 2 décembre, un arrêt qui cassait ceux de la cour souveraine, « comme attentatoires à l'autorité de Sa » Majesté »; et prescrivait au procureur-général de les biffer sur le registre des minutes. Les remontrances n’en furent pas moins déposées entre les mains de Stanislas, le 2 janvier 4755, et les magistrats refusèrent d'enregistrer l'arrêt du 2 décembre et un autre arrêt du conseil rendu le 44 février, ct ce malgré les lettres de jussion que le prince fit expédier le 2 mars. Une semblable résistance ne pouvait durer plus longtemps sans péril pour lautorité du roi, qui’ enjoignit au procureur-général, M. Toustain de Viray, de faire assembler la cour et de l’inviter à procéder à l'enregistrement. Sur le refus de cette dernière, le procureur-général pénétra dans le greffe, contraignit le greffier à lui remettre le registre et fit transerire les arrêts du conseil. Deux jours après (le 48 mars),
(1) Elles ont été imprimées à Nancy, par Nicolas Charlot.
la cour se réunit derechef, protesta contre ce qu'elle appelait la violation de ses greffes, prescrivit de copier cette prolestation à la suite des arrêts enregistrés sous les yeux de M. de Viray , et résolut de faire d’itératives remontrances. Une députation se rendit à Lunéville, pour les présenter au roi ; mais le chancelier répondit que Stanislas n’en voulait plus recevoir ; néanmoins , comme les députés insistaient pour parler au monarque, M. de la Galaizière les introduisit devant le prince, qui ne prononça que les mots suivants : « Je sais pourquoi vous venez. Quoique mon parlement » n’observe pas ce qu’il doit pour me demander mon jour et » mon heure, je veux cependant bien vous dire que je ne » veux plus entendre de remontrances ; c’est ce que vous » pouvez lui dire de ma part. Je lui ai notifié mes intentions » par mon chancelier. » Les députés se retirérent fort mortifiés, et la cour, après avoir écouté leur rapport, se conténta d'envoyer à Versailles une copie de ses doléances.
Les choses en étaient là, et les hostilités auraient fini d'autant plus aisément que l’évêque de Toul avait écrit à Stanislas, dès le 28 février, pour offrir sa médiation, et annoncer l’intention de modifier son mandement et d'en faire disparaître les clauses qui pouvaient avoir des inconvénients ; les choses en étaient là, disons-nous, lorsque l'on distribua deux opuscules anonymes dans lesquels le droit de l’évêque était vigoureusement défendu. La cour, satisfaite de pouvoir décharger sur quelqu'un le dépit que lui faisait éprouver le mauvais succès de ses entreprises, affecta de regarder ces opuscules comme injurieux pour elle et somma le procureur général de requérir contre leurs auteurs. M. de Viray s’y étant refusé, ainsi que les avocats-généraux, elle chargea le conseiller inscrit le dernier au tableau de les remplacer, et ce magistrat prononça son réquisitoire dans l’audience du 47 mai. Quatre jours après, la cour reçut, par une lettre de cachet, l'ordre d’interrompre la procédure entamée et de
remettre toutes les pièces au procureur-général, attendu que la-connaissance des délits de ce genre appartenait au conseil d'état. Les magistrats, refusant d’obtempérer à la volonté du roi, déclarérent que la procédure serait continuée, mais qu’ils ne rendraient aucun arrêt avant d'avoir consulté Stanislas. Le procureur-général invita. le greffier à lui livrer la procédure, et cet officier n'ayant pas voulu obéir fut immédiatement conduit en prison. En même temps, le roi manda à Lunéville le premier-président et six conseillers pour lui donner des explications relativement à la désobéissance de la cour. Leurs excuses furent jugées insuffisantes, et on enjoignit au premier-président de retourner à Nancy et d'en rapporter les pièces de la procédure. On ajouta que les six conseillers ne quitteraient pas Lunéville, tant que la remise n'aurait pas eu lieu. Les magistrats qui étaient restés à Nancy refusèrent ‘de nouveau de se dessaisir de la procédure, sous prétexté qu’ils n'étaient plus en assez grand nombre pour réformer un arrêt rendu par les chambres assemblées, et le chancelier fut obligé d’expédier des ordres absolus, et même de déclarer que la santé du monarque était altérée par ces discussions. La cour consentit alors à faire ce que l’on exigeait, mais elle eut
soin d'ajouter qu’elle cédait à la crainte d’offenser le roi.
L'affaire finit par une espèce de transaction : l'évêque de Toul ne parla plus de son mandement ; le conseil d’état, après avoir supprimé les opuscules anonymes, permit à la cour d'informer contre leurs auteurs ; ce qui n’eut pas lieu; et Stanislas, étant venu à la Malgrange, au mois de juin, traita avec bonté le premier-président et la plupart des magistrats, et leur fit entendre qu’il avait oublié le passé (1).
La guerre ne tarda toutefois pas à recommencer entre le
(1) Nous avons consulté, pour le récit de cette querelle, la copie des pièces originales qui est conservée dans les archives de la famille le Febvre; on en trouve une analyse dans Rogéville, ibid., t. 1, p. 329-335.
chancelier et la cour souveraine, et ce fut pour longtemps. Le lecteur doit se rappeler que l'établissement d’une maréchaussée organisée comme celle de France avait mécontenté les magistrats, qui, n’osant y faire opposition, avaient feint d'ignorer la compétence de ce corps. Cependant, les abus que lon redoutait dès l’origine devinrent si graves, que la cour jugea nécessaire de présenter au roi des remontrances, qui n’ont pas été publiées. Le chancelier y répondit fort sèchement, et d’autres abus de pouvoir ayant été signalés, notamment par . les substituts du procureur-général et les procureurs du roi, dont les chefs de la maréchaussée refusaient, comme ils en avaient le droit, de recevoir les ordres, la cour fit de nouvelles remontrances, dans le courant du mois de février 4756. Elles ne furent guère mieux accueillies que les précédentes, et les magistrats n’altendaient qu’une occasion pour agir, lorsque les avocats de la miséricorde rencontrèrent dans les cachots de la conciergerie deux hommes condamnés par la maréchaussée, et pour de légers délits, lun à vingt, l’autre à quarante années de galères. Ils en prévinrent le procureurgénéral, qui en informa la cour. Elle évoqua les deux affaires et prescrivit de déposer à son greffe les dossiers des procédures; mais le conseil d'état cassa l'arrêt sur-le-champ. Peu de jours après, au commencement de la semaine-sainte, un conseiller, visitant la conciergerie, selon l'usage (1), écouta les plaintes de trois prisonniers que la maréchaussée avait frappés de peines sévères pour de simples délits, et la cour s'empressa d'ordonner le dépôt dans son greffe de la procédure instruite contre ces malheureux. A la sommation qui lui est faite de se dessaisir des dossiers, le greffier répond qu’il ne peut remettre aucune pièce sans l'autorisation du chancelier, et M. de la Galaizière donne au grand-prévôt l'ordre d’enlever les
(4) Etabli ou plutôt confirmé par l'ordonnance criminelle de 1707, titre IV, article 11.
prisonniers dont la cour avait reçu l'appel. Le jour du vendredisaint, à six heures du matin, la maréchaussée , appuyée d’un piquet de grenadiers fourni par le régiment du roi, cerne la conciergerie, saisit différents individus condamnés aux galères, et sur le refus du geolier de livrer ceux dont les magistrats ont pris la défense, écroue ce fonctionnaire lui-même et en confie la . garde à quatre archers. La maréchaussée revient trois heures plus tard, et, sans prêter l'oreille aux réclamations du geolier, fait ouvrir les cachots, s'empare des prisonniers qu’elle cherchait et les emmène à travers une foule immense, que la curiosité et d'autres sentiments peut-être ont assemblée, mais que la bonne contenance des grenadiers tient en respect. Le lendemain, un arrêt du conseil d’état casse le dernier arrêt de la cour, et, le jour de Pâques (20 avril), M. de Viray est exilé à sa terre d’Affléville-en-Voivre. À la nouvelle de ces incidents, les magistrats, qui étaient en vacances, se réunissent, décident qu’il sera fait des remontrances au roi et en fixent l'objet. Les remontrances, arrêtées le 45 mai, furent apportées au roi, le 25, par le premier-président et un conseiller, et, le. surlendemain, Stanislas admit les deux députés à la séance du conseil d'état. Les plaintes des magistrats furent exposées, examinées en détail et repoussées par le chancelier, qui défendit avec talent, et devant des juges prévenus en sa faveur, les mesures qu’il avait prises. Le roi, que ces disputes fatiguaient beaucoup, avait, dans la matinée, rédigé une sorte de programme de sa politique. Il le fit transcrire par M. de Solignac, et le remit au premier-président. On lisait dans celte pièce : « C’est un entretien familier que je veux avoir » avec les députés, comme un père avec sa famille... J’ouvre » ici mon cœur, qui n'est point du tlout disposé ni à punir » avec rigueur, ni à fléchir avec indignité.... Ma santé, » affoiblie par mon âge, ne sauroit supporter aucune » tracasserie. Je jouis de la douceur de la paix sous la faveur » de l’heureux règne et de la puissance de Louis XV, mon
» gendre. Au bout du compte, ce pays qui me sert d’azile est » son domaine perpétuel. » A leur rétour à Nancy, les députés communiquérent à leurs collègues le manuscrit de Stanislas, et ceux-ci craignant d’encourir le reproche d’avoir abrégé les jours du prince, et voyant d’ailleurs que le chancelier n’était pas disposé à reculer, JNEEn à propos de garder le silence (1).
L'occasion de parler de nouveau.ne tarda malheureusement pas à se présenter. Les impôts de diverse nature n'avaient pas cessé. d'augmenter depuis l’arrivée de Stanislas, et l’on ne pouvait songer à les accroître, sans prendre en même temps la résolution de ruirer une multitude de laboureurs. Les charges étaient doublées, et la population diminaait chaque jour -par l’émigration et par d’autres causes (2). Les chambres des comptes avaient, en 1752, rédigé d’énergiques remontrantes ; ; mais on n’y avait eu aucun égard, quoique le roi en eût demandé une copie (5). Il aurait cependant tâché, selon les apparences, de faire droit à des observations dont il ne méconnaissait pas la justesse, s’il n’en avait été empêché par la guerre désastreuse qui éclata, en 4757, entre la France et l'Autriche d’un côté, la Prusse et l’Angleterre de l’autre, et qui est connue sous le nom de guerre de sept ans. Les finances de la France étaient aux abois ; les ministres, que l’on changeait fréquemment , ne savaient plus comment alimenter le trésor, et, malgré l'épuisement de toutes les classes de la population, on fut obligé de lever un second vingtième et de prier le clergé de voter un don gratuit. On invita les ecclésiastiques lorrains à verser, chaque année et à commencer du 1° jan-
(1) V. Remontrances de la Cour Souveraine au Roi, (arrêtées le 13 février 4756), in 12 de 646 pages ; Remontrances de la Cour Seuveraine au Roy, Arrétées le quinze Mai mil sept cent cinquante-six, in 4° de 58 pages, plus un feuillet nou chiffré ; Durival, ibid., p. 221 et 222.
(2) V. Mory d’Elvange, Etats, Droits, Usages en “Lorraine, p. 51.
(3) V. Durival, ibid. , p. de
; — 290 — | vier 4756, une somme de cent cinquante mille-livres tournois. Les bénéficiers élurent des commissaires, qui offrirent de. . payer annuellement, par forme d'abonnement, et à partir du 4° janvier 4757, cent mille livres tournois, s’ils eontinuaient à être imposés en France pour les biens qu'ils y possédaient, ou cent vingt mille livres, si l’onvoulait bien ne plus les imposer. Les commissaires, qui étaient M. de Bouzey, grand-doyen de la Primatiale ; l'abbé Alliot, aumônier-ordinaire et gouverneur des pages du-roi; Dom Remy Cellier, prieur de Flavigny; labbé Pécheur, ,curé de la paroisse Saint-Epvre de. Nancy, et le chapelain de l’église Saint- Honoré à Neuville-sur-Orne, les commissaires, -disons-nous, demandaient que l’on convoquât à Nancy une assemblée composée des évèques et des députés des divers diocèses ertre lesquels la Lorraine ét le Bérrois étaient partagés, pour délibérer conjointement et fixer la“ cote de chaque diocèse. M. de Saint-Simon , évêque de Metz, prélat tout dévoué à la France, obtint des évêques de Toul et de Verdun que la réunion aurait lieu dans sa ville épiscopale. Il proposa de verser annuellement Îles cent cinquante mille livres , de ” contracter, à cet effet, un: emprunt de six cent mille livres et de remettre à un autre temps la reconnaissance des facultés respectives des évêchés. Les commissaires parvinrent à faire écarter la proposition relative à l'emprunt, mais ne purent changer les bases de la répartition. Sur les représentations des trois prélats, le ministère français, qui venait d’exempter : du don gratuit les domaines appartenant à l’ordre de Malte, et les bénéfices dont les titulaires résidaient à l'Etranger, réduisit cependant le. don à cent trente mille livres, qui furent réparties d’une manière vexatoire. Ainsi, on ne demanda que six mille livres à la pärtie française du diocèse de Toul, tandis que l'on imposait sur la partie lorraine quatre-vingt-sept mille quatre cent quatre-vingt-trois livres dix-sept sous quatre deniers, c’est-à-dire onze à douze
fois autant. Le chapitre de la cathédrale de Toul fut taxé à mille cinquante livres seulement, et les chanoines de la Primatiale, dont les revenus étaient d’un tiers mofns forts que ceux du chapitre toulois, furent obligés de contribüer pour quatre mille quatre cent trente-six livres ; l’évèque de Toul payait deux cent soixante-seize tivres, et le Primat deux mille soixante ; les abbés de Saint-Epvre et de Saint-Mansuy : chacun huit cent quarante livres, quoiqu'ils eussent enviren trente mille livres de rente ; et les abbés de Moyen-Moutier, | de Belchamp, de Beaupré et de Haute-Seille huit cent, huit cent trente-quatre, huit cent soixante-quatre et mille trentequatre livres, bien que leurs revenus atteignissent à peine la moitié ou mème le tiers de ceux que percevaient les deux abbés français. Une injustice aussi criante souleva des réclamations générales, et les députés du clergé toulois, réunis dans le palais épiscopal de Toul, au mois de janvier 1758, signèrent une requête à la fois ferme et respectueuse, qui fut présentée au roi de Pologne, mais ne servit à rien (4). : La résistance de la cour souveraine Yut plus sérieuse et plus efficace. Stanislas avait publié, au mois de, septembre 4757, l’édit qui établissait un second vingtième à partir du 4 octobre 1756, et ajoutait quatre sous pour livre, à commencer du 41° janvier 4757, au vingtième perçu depuis quelques années, L'édit causa une stupeur générale et répandit. un profond découragement dans un pays déjà surchargé d’impositions. Aussitôt aprés la rentrée, la cour ” souveraine déclara qu’elle n’enregistrerait pas l’édit et arrêta, le 44 décembre, des remontrances, qui furent lues au roi, et qu’elle fit imprimer, avec celles qu’elle avait portées aux pieds de Stanislas, en 470, lors de l'établissement du pre-
(4) V. Remontrances au Roy, Par le Clergé de Lorraine, in 8 de 16 pages ; Requête Du Clergé Lorrain du Diocèse de Toul, au Roy, in 8° de 16 pages.
mier vingtième (4): Le roi de Pologne, touché de l’éloquent tableau que la cour avait tracé de la misère’ publique, répondit avec douceur que la Lorraine devant être annexée à la France dahs peu d'années, et les:impôts dont on se plaignait avec tant d’amertumé étant levés au profit de Louis XV, c'était à ce dernier qu’il fallait s'adresser pour en obtenir Ia diminution. En conséquence, la cour envoya à Versailles une copie de ses remontrances, et comme elle apprit que le chancelier venait de reméttre entre les mains des ministres français un mémoire justificatif de sa conduite, elle rédigea des éclaircissements suür les remontances du 414 décembre 1757 et les fit parvenir aux ministres , dès. lés premiers jours de février (2). Ces éclaircissements démontrent que le poids des
impositions était déjà presque insupporteble. Sans parler
des droits seigneuriaux, consistant en prestations réelles et personnelles, plus ou moins fortes selon la différence des lieux, mais qui existaient partout, soit au profit du roi dans les terres domäniales, soit au profit des seigneurs ecclésiastiques et laïcs ; sans tenir compte de la dime, laquelle atteignait tous les fruits de la terre, communément à la quotité du dixième ou du dougième ; sans mentionner l’entretien des églises et des presbytères, les droits des curés, les gages des maîtres d’école, les impositions indirectes perçues aux portes ou sur les marchés des villes, les fournitures militaires et l’extension des droits des traitants, on levait annuellement, dans la Lorraine et le Barrois, tant pour la subvention qüe pour les . ponts-et-chaussées , etc., trois millions sept cent quatrevingt-dix mille neuf cent septante et une livres tournois. La subvention étant répartie presque exclusivement sur. les habitants des campagnes, la cote du laboureur s'élevait. à quatre-vingts livres et celle du manœuvre à vingt livres au
(1) In 4 de 8 et 21 pages, sans nom d'imprimeur. | Î (2) Ils sont imprimés, in-4° de 28 pages.
moins, et cemme beaucoup d’entr'eux étaient insolvables, on rejetait leur. part sur les individus qui étaient encore en état de payer; ce qui les réduisait bientôt à la misère ou les contraignait à quitter leur profession. La cour, après avoir fait observer que plus de seize cents laboureurs avaient pris ce parti, depuis peu de temps, signalait comme une autre cause de ruine pour l’agriculture les fréquents appels de miliciens, et parlait des corvées que l’on avait multipliées sans nécessité, disait-elle, notamment pour les travaux du fond de Toul; ajoutant que le premier vingtième avait achevé de répandre la désolation dans notre pays, et affirmant que, sur le pied de la taxe qui en avai®'été faite, cet impôt était porté au dixième effectif et produisait onze cent mille livres, chaque année. Il en résultait que les deux vingtièmes et les quatre sous pour livre devaient former un impôt annuel . de deux millions quatre cent vingt mille livres, et les magistrats déclaraient que la Lorraine était incapable de supporter un pareil fardeau.
Des négociations secrètes eurent lieu, pendant les deux premiers mois de 4758, entre M. de la Galaizière, M. de Boulogne, contrôleur-général des finances , et la cour souveraine, que l’on. engageait, par les voies de la douceur, à enregistrer enfin l’édit ; mais ces négociations n'eurent aucun succès, et, le 9 mars, la cour prit un arrêté, dans lequel, après avoir protesté de sa soumission aux ordres du roi, elle disait ne pouvoir procéder à à l'enregistrement (1). Le 24 avril, le premier-président, M. du Rouvrois, reçut une lettre du chancelier qui l’invitait à se rendre. à Einville, le lendemain, avec trois conseillers : MM. de Morey, Maimbourg et de Beaucharmois. Arrivés au château d’Einville, ces magistrats furent introduits dans le cabinet de Stanislas, et le prince, blâmant Ia résistance de la cour, déclara cependant qu'il
(1) Cet arrêté est imprimé, in 4 de 4 pages.
demandait l'enrégistrément plutôt en ami qu'en roi. « CU » voulait bien croire, ajouta-t-, que ses peuples étaient » surchargés ; mais le besoin d'argent en France, -occasionné » par les circonstances présentes, ne permettait pas d’y » remédier ; il s’employerait, dans des temps plus heureux, »s à leur procurer du soulagement ; ‘il n’était le maitre de » rien, simple exécuteur des ordres du roi son gendre, . » obéissant lui-même, et la cour ne pouvait que l'initer. » Le chancelier se plaignit ensuite de la persistance que. metaient les magistrats à le désigner comme l’auteur principal des souffrances de la Lorraine, et pramit toutefois que Fon
montrerait plus de modération dans la perception des impôts. :
Aussitôt aprés son retour, le premier- -président convoqua là cour, lui exposa ce qui s'était passé la veille et conseilla de céder ; mais plusieurs magistrats s’y opposérent vivement ; on offrit au roi, à titre d'abonnement, une somme d'un million (argent de Lorraine), pour tenir lieu des deux vingtièmes, et on proposa de faire répartir et lever cetté : contribution par des commissaires tirés du sein de la cour, afin que le produit net entrât dans les coffres du trésor (1).
Un semblable arrangement, qui faisait intervenir la magistratüre dans l'administration, ne pouvait plaire au chancelier, el dès le 28, il présentait à la signature du roi une‘lettre dé cachet, prescrivant au premier-président, à M. de Lombiällon, président à mortier, et à MM. de Morey, de Courcelles, de
‘Châteaufort (2), Protin, le Febvre, Collénel, de Pont, Perrin, de Vassimont, Charvet, Maurice et de Beaucharmois, conseillers, de se trouver à Lunéville le lendemain, à dix heures du matin. La lettre marquait qu’ils étaient appelés pour rendre compte de l'irrégularité de leur conduite; néanmoins,
La
(4) L'arrêté a été imprimé, avec la Jéttre de eachet dént il est dietss plus bas, in 4° de 7 pages.
(2) M. de Châteaufort était un gentilhomme d'origioe S mais si . habitait la Lorraine depuis longtemps.
| — 295 — . | . comme on leur enjoignait, en même temps, d'amener avec : eux le greffier, porteur de l’édit et des ! registres servant aux enregistrements ; comme, d’un autre côté, deux présidents et douze conseillers formaient deux chambres, il était évident que Stanislas voulait tenir à Lunéville: une sorte de lit de justice .. faire enregistrer l’édit en sa présence et se mettre en état. de dire que lenregistrernent avait eu lieu devant les chambres assemblées. Le premier-président convoqua la cour le 29, à cinq heures du matin, et donna communication de la lettre de cachet. Les magistrats découvrirent le piége et, malgré les instances de M. du Rouvrois, déclarèrent qu’ils ne partiraient pas et rédigèrent, séance tenante, des remontrances, accompagnées d’excuses au sujet de leur désobéissance. Le premier-président se mit en route, avee M. de Lombillon, et présenta au roi les remontrances dont il s’agit ; mais Stanislas jura qu'il ne lirait-et n’écouterait rien, tant que les magistrats ne lui auraient pas obéi. M. du Rouvrois revint à Nancy, le même jour, assembla sa compagnie, le lendemain matin, raconta ce qui s’était passé la veille, ajouta que le roi pardonnerait aux conseillers s'ils se. rendaient à Lunéville, et les conjura de ne pas prolonger une résistance … funeste. Les conseillers, animés par quelques-uns d’entr’eux qui avaient voué une haine implacable au chancelier, et partieulièrement par M. de Châteaufort, déclarérent de nouveau qu'ils ne quitteraient pas Nancy, rédigèrent encore des remontrances et les remirent au premier-président (1). Celui-ci retourna immédiatement à Lunéville, emmenant avec lui M. de Lombillan et le greffier, qui s'était muni de ses registres, et dès qu’ils furent arrivés, on les introduisit dans la salle du conseil d'état. L’édit fut publié et transcrit aussitôt sur le- registre, ainsi qu'un arrèt où on lit que, le « 30 avril
(1) Ces remontrances ont été imprimées, ainsi que celles du 29 avril. Ces dernières ont été, par erreur, dalées du 28..
» 1758, la cour étant à Lunéville par députation des sieurs » Premier-Président et Président de Lombillon, sur les ordres » du Roy, il a'été, sur les conclusions du. Procuredr- » général, procédé à l’enregistrement dudit édit, pour être » exécuté selon sa forme et teneur ». Le second vingtième fut perçu quelques jours après ; mais on n'attendit même pas ce moment pour punir les conseillers que M. de la Galaizière regardait comme les auteurs principaux de la résistance qu’il avait rencontrée. Il fit expédier, le 1° mai, des lettres de cachet qui exilaient M. de Courcelles à Vézelise, M. de Chàteaufort à Saint-Hippolyte, M. Protin à Fholey, M. le Febvre à Neufchâteau, M. Collenel à Epinal, M. de Pont à Sarreguemines, M. Perrin à Mirecourt, M. de Vassimont à Charmes ; M. Charvet à Pont-à-Mousson, M. Maurice à Bauquenom et M. de Beaucharmois à Bitche.
, La cour, quoique réduite à un petit nombre de membres par l'exil de onze conseillers, ne jugea pas à prapos d’interrompre le cours de la justice; mais les avocats ayant refusé de plaider, il n’y eut plus d’audiences. Le bailliage de Nancy, qui avait reçu une expédition de l'arrêt du 30 avril, fit demander à la cour quel égard cet arrêt méritait, et le premier-président répondit que la question ne pouvait être traitée.que dans une assemblée des chambres, et qu’il n’y avait plus assez de magistrats à Nancy pour tenir une pareille assemblée. Ces derniers étaient, d’ailleurs, tout occupés à négocier le retour de leurs collègues. Stanislas n’exigeait, pour les rappeler, qu’une lettre dans laquelle les magistrats exilés témoigneraient leur repentir de la désobéissance qu'il leur reprochait. Il déclara, toutefois, qu’il exceptait de cette ampistie MM. de Châteaufort, Protin et de Beaucharmois, et il désigne poûr les remplacer MM. Harmand de Bénaméhnil, Garaudé et Colin de Bénaville. MM. de Courcelles, le Febvre, Collenel, de Pont, Perrin, de Vassimont, Charvet et Maurice viorent reprendre leurs fonctions, aprés avoir écrit au
chancelier pour le prier d'oublier le passé, où il ne fallait voir, disaient-ils, que l'effet « du zèle le plus pur dont ils ». étoient pénétrés pour le service du roi ». On croyait que la paix allait renaître; mais les avocats ne recommencèrent pas à plaider , et la cour, dont le courage s'était relevé depuis le retour des huit conseillers, fit observer à Stanislas qu’elle ne pouvait admettre MM. Harmand , Garaudé et de Bénaville, attendu qu'il n’y avait pas de siéges vacants ; que les membres de la cour, insütués à vie, n'étaient révocables que pour cause de forfaiture, et que leur sort n’était pas soumis aux caprices du chancelier. Le premier-président fut alors appelé à Lunéville, et Stanislas, que ces querelles. fatiguaient extraordinairement, et qui n’était pas fâché de transiger avec les magistrats, dit « que l’administration de la justice n’ayant été » interrompue jusqu'à présent que pour les audiences, et » parce que l'ordre des avocats s'était ahsenté du palais, il » voulait qu’elles recommençassent ; et que la cour fit » tout ce qui dépendait d’elle pour y parvenir; que son » grand âge lui faisait désirer.la tranquillité, et que sa santé » souffrait dans l'agitation des troubles actuels; qu'il ne »-voulait point être lié, mais qu’on. pouvait tout espérer de » ses grâces et de sa justice pour le rappel des conseillers qui » étaient encore en exil; et qu'à l’égard de l’abonnément > proposé par la cour, l’acceptation dépendait particulière- » ment du ministre de France ». Le chancelier, qui était présent à l’entrevue, ajouta que les offres d’un million (argent de Lorraine) étaient insuffisantes ; que le premier vingtième produisait, sans parler des quatre sous pour livre, huit cent mille livres; que le second vingtiéème donnerait pareille somme; que la répartition et la levée ne devaient pas être faites par la cour; que le prétexte d’épargner les frais était vain, et qu’il n’y avait pas d'impôt dont la DEREpHON coùtât moins au prince.
Les magistrats n’opposèrent rien aux allégations de M. de
la Galaizière ; ils ne songeaient, pour le moment, qu’à faire: reconnaître leur inamovibilité et à obtenir le rappel de leurs collègues, et ils ajournèrent leurs projets contre le chancelier jasqu’à ce qu’ils eussent reçu la double satisfaction qu'ils demandaient. Ils avaient cru déméler, à travers le récit étudié du. premier-président, que le roi avait envie de fléchir; ils n’en devinrent que -plus pressants et arrêtérent, le 27 juin, des remontrances d’une longueur démesurée , qui furent présentées à. Stanislas dès le lendemain (1). Oubliant que M. de la Galaizière avait dit « que le roi était déterminé à ne point » rappeler les trois exilés que leur destitution ne füt » consommée, en recevant trois sujets nommés à leur place ; » que Sa Majesté s'était déterminée d’elle-mème, et qu’elle » .persévérerait », Stanislas fit d’autres concessions, déclarant « qu'il ne voulait point entendre parler de destitutions; que » MM. de Châteaufort, Protin et de Beaucharmois n'étaient » point destitués; qu'ils n étaient qu’exilés ; qu’il voulait que . »: les trois sujets qu'il avait nommés fussent reçus en la cour » (à l'effet de quoi, il donnait une déclaration portant Vaug- » mentation de trois places dé conseillers en ladite cour); » qu’il voulait que la cour reprit ses fonctions, et que pour » lors, elle pourrait tout attendre de ses grâces sur tous les objets qui la concernaient ».
Les magistrats ne répondirent à ces discours paternels que : par un acte d'accusation trés-violent contre M. de la Galaiziére. On essayait d'y établir que le chancelier était l'unique moteur des troubles qui agitaient la Lorraine ; que l’état de dépérissement où se trouvait notre pays le mettait dans l’impossibilité de satisfaire à de nouveaux impôts et demandait une prompte diminution des anciens ; que ce dépérissément - - était dû à l’administration vicieuse et oppressive de M. de la
(4) Elles sont imprimées, in 4° de 31 pages.
Galaizière; que les différentes démarches faites par-la cour souveraine, pour le maintien des lois de l’état concernant la : police générale et la justice, lui avaient été commandées par le sentiment de ses devoirs, et que les disgrâces essuyées par plusieurs magistrats étaient les fruits des protestations de ces
derniers contre-le pouvoir arbitraire usurpé par le chancelier, et contre les abus de son autorité. 'Après avoir prouvé trop aisément, hélast que les Lorrains et surtout les habitants des campagnes étaient écrasés sous le faix des impositions, le rédacteur du mémoire recherchait les motifs de la misère des cultivateurs et du dépérissement de l’agriculture , et signalait l'accroissement trop prompt des contributions directes et indirectes, la multiplicité des offices de judicaturé et de finance dont les gages pesaient sur la Lorraine et le Barrois, les fréquentes levées de miliciens ; I4 sortie de l'argent et le défaut de circulation dans les deux provinces, Finexécation des anciennes lois relatives à la police des marchés et au commerce des : grains , enfin, l'excès des corvées pour les travaux publics et la construction des routes. {ci, le rédacteur, prenant à partie le chancelier lui-même, rapportait , avec Îles détails les plus minutieux, une foule de faits démontrant que, . dans bien des circonstances, M. de là Galaizière avait sacrifié les’ droits les plus sacrés des particuliers à ses propres intérêts ou à ceux de ses amis. On avait, en effet, tracé des . chemins inutiles au publie, mais qui, passant devant divers châteaux, offraient de gränds avantages aux propriétaires, et les térraïns nécessaires pour l'établissement de -ces chemins avaient été enlevés sans indemnité. M. de la Galaizière, ayant acheté les domaines de Neuviller-sur-Moselle, de Roville, dé Bayon et quelques autres dans le voisinage, les avait fait ériger en comté, avait bâti à Neuviller un château magnifique, y avait planté d'immenses jardins et avait construit une route fort large, qui, partant de Nancy, conduisait à Neuvitler et de là dans les Vosges ; route superflüe, puisqu'il en existait une
autre (1), que l’on entretenait avec beaucoup de soin, et dont personne ne se plaignait ; et ce qui excitait l’indignation, c’est que le chancelier avait, pour ménager ses propriétés, détourné la route plus d’une fois, au détriment de pauvres cultivateurs ; pris, sans indemnité, les terrains qu’elle devait traverser, et imposé à plus de deux cents communautés l'obligation de venir travailler non seulement à la chaussée elle-même, mais encore au château, au parc et aux jardins. Elles avaient saigné les terres, transporté les déblais de l'ancien château, extrait des carrières et charrié les pierres du nouveau, nivelé la terrasse et les avenues, préparé les rigoles pour la plantation des charmilles, en un mot, exécuté quantité d'ouvrages qui ne tournaient qu'au profit du chancelier, et cela dans le moment où les travaux des champs réclamaient la présence des laboureurs. Le rédacteur estimait à un million de livres le dommage que cette entreprise avait causé à la Lorraine, et il insistait sur un pareil abus de pouvoir, dans l'espérance d’en rendre lauteur odieux aux ministres français ; car on ne se flattait pas de voir ceux-ci punir M. de la Galaizière pour avoir été l’exécuteur d'ordres partis de Versailles. |
L'autorité du chancelier parut un instant ébranlée. Les deux chambres des comptes, qui jusqu'alors avaient gardé un silence prudent, firent des remontrances respectueuses , mais érergiques (2). En même temps , on répandit avec profusion des pamphlets et des libelles, qui furent accueillis avec une avidité qu'égalait seule l’animosité dont ils étaient empreints. On eut même l'audace de distribuer deux prétendus mandements de l’évêque de Toul, qui exhortait ses diocésains à fléchir, par leurs prières et leurs bonnes œuvres, le Ciel, dont la colère se manifestait par tant de fléaux. Tous ces
(1) Elle suivait la rive droite de la Moselle et passait par Bayon. (3) Celles de 1x chambre des comptes de Bar sont Le ci (in # de 19 pages) et datées du 12 juin 1758.
écrits cireulaient, malgré les arrêts du’ conseil d'état et la surveillance de ‘la maréchaussée, et on remarquait en Lorraine une fermentation dangereuse. La cour souveraine comprit enfin la nécessité de mettre un terme à une pareille situation et chargea M. Jacquemin, bâtonnier de l’ordre des avocats, de se rendre à Paris, de s’aboucher avec le contrôleüur-général, et de placer sous les yeux des ministres le mémoire dont on vient de lire l'analyse, et qui avait été rédigé, si la tradition est vraie, par M. de Châteaufort luimême, lequel en envoyait à Nancy les différentes parties les unes après les autres.
La noblesse, de son côté, ne restait pas inactive. Le ie de Beauvau et le comte de Bressey, conseillers-chevaliersd'honneur à la cour souveraine, écrivirent à Stanislas pour le sapplier de ne plus défendre M. de la Galaizière, et pour lui atlester que la détresse des laboureurs et des vignerons était extrême, et que tous les ordres de l’état en ressentaient le contre-coup. On répondit poliment à ces deux gentilshommes, mais on leur fit entendre qu’ils se mélaient de.choses qui ne les concernaient pas. La noblesse résolut de députer à Versailles et confia ses pouvoirs à M. de Bressey et au comte de Räigecourt. Le chancelier avait formé.le projet de retenir les députés en Lorraine ; néanmoins, ils parvinrent à franchir la frontière et ils arrivèrent à Versailles, où ils furent parfaitement reçus ; le prince de Beauvau les présentataux ministres, et ja reine de France, Marie Leckzinska, que la cour-avait priée d’intercéder auprès de son époux, ne négligea rien pour faire réussir la négociation. La reine était sûre, d’ailleurs, de ne pas déplaire à Stanislas ; car le roi de Pologne commençait à comprendre que l’on était allé trop loin, et, malgré son affection sincère pour le chancelier, il désirait que ce dernier succombât.
MM. de Raigecourt, de Bressey et Jacquemin obtinrenit enfin ce qu'ils demandaient. Les ministres français exigérent,
pour .sauver l'honneur de Stanislas, que la cour enregistrât . l'édit du second vingtième, mais ils promirent d'accorder immédiatement, pour les deux vingtièmes et les quatre sous par livre, un abonnement fixé à un million de livres tournois, ou douze cent cinquante mille livres de Lorraine, et ils engagèrent Stanislas à rappeler les trois conseillers exilés. Leur sort inspirait beaucoup d’intérè, et l'on éprouvait de grandes inquiétudes pour M. de Châteaufort, qui avait été relégué à Saint-Hippolyte, dont les habitants étaient décimés par une maladie contagieuse. M, dé la Galaizière se prêta volontiers à ce qui avait été réglé pour l'abonnement et se contenta d'y ajouter, de son autorité, quatorze deniers par livre, pour frais de perception, et de porter ensuite l'abonnement à la somme de quatorze cent quatre-vingt-quatre mille trois cent .soixante-
quinze livres (A); mais il ne pouvait se .résigner à voir les trois conseillers reprendre leurs siéges, après avoir déclaré,
de la manière la plus formelle, qu’il résignerait ses emplois le jour où les magistrats qui passaient, à tort ou à raison, pour ses mortels ennemis reviendraient triomphants de leur exil,
Cependant, les ordres du cabinet de Versailles étaient formels,
et il fallut obéir. « Le retour des magistrats exilés... causa
» la plus vive sensation, dit Rogéville, qui en fut témoin. On
» ne se contenta pas, sur leur route , de sonner et d’allumer
des feux ; il y eut des villageois qui alèrent au devant » d’eux avec leurs bannières. Lorsque M. .de Châteaufort » entra à Nancy, je comptai plus de cert voitures à sa suite (et il y en avoit alors bien moins qu'aujourd'hui), outre uhe multitude de personnes à cheval, -qui le conduisirent à son » logis. Les rues étoient remplies: de peuple ; toutes les mai- » sons et les monastères. sur son passage, illuminés..…. (2).
(1) V. Rec. des ord., t. IX, p. 415, t. X, p. 7. (2) Rogéville ajoute que les jésuites du noviciat et du collége n ilturoi nèrent pas, et on leur a fait un crime de cette abstention. Il ne faut pas
+ On n’entendoit que des cris de joie, et ce ne fut, pendant » longtemps, que festins entre les personnes les plus » qualifiées. » SL
Après avoir, toutes les chambres assemblées, rendu un arrêt extrémement flatteur pour M. Jacquemin, qui avait montré beaucoup d’habileté dans les négociations dont il : avait été chargé, la cour souveraine jugea à propos de donner satisfaction à Stanislas. Elle supprima, le 27 septembre, les deux prétendus mandements de l’évêque de Toul et un pamphlet très-violent, intitulé : Mémoire justificatif de l’état de la Province de Lorraine, présenté à Sa Majesté le Roi de Pologne (4); enjoignit aux possesseurs d'exemplaires de ces. écrits de les apporter au greffe; annonça qu’elle punirait d’une.amende de mille francs barroïs les imprimeurs, col- : porteurs ou distributeurs, et décida. qu’il serait informé, à la diligence du procureur-général, contre les auteurs des trois libelles et contre l’imprimeur du troisième. Le lendemain, elle enregistra l’édit du second vingtième, pour lequel il fut accordé un abonnement, peu de jours après, et la paix sembla rétablie. Elle faillit cependant être rompue de nouveau, l’année suivante. Les magistrats eurent l’imprudence de faire imprimer, en 1759, sous le titre de Mémoire servant d'Eclaircissemens et de Supplément aux Remontrances de la Cour Souveraine du 27 juin 1758 (2), l’acte d'accusation rédigé par M. de Châteaufort et envoyé aux, ministres de France. Cette publication, désormais inutile, et qui ne pouvait être considérée que comme une petite vengeance, irrita le chancelier, et, le 7 septembre, le conseil d’état prononça la suppression du mémoire, ordonna d'en remettre les exem-
oublier cependant que ces religieux n'étaient pas obligés d’applaudir au triomphe d’une compagnie qui méditait leur ruine. |
(1) In 4° de 16 pages.
(2) In 4°-de 96 pages, petits caractères.
plaires à son greffe, et menaça d’une amende de trois mille livres les personnes qui en conserveraient quelques-uns. La cour aurait dû garder le silence et considérer cet arrêt comme une juste punition de son imprudence, mais élle ne put s'y résigner et résolut' de faire des remontrances à Stanislas , pour lui représenter « que la condamnation d’un » écrit qui avoit servi de fondement aux grâces accordées par » les deux rois annonçoit et présageoit la révocation de ces » grâces, le retranchement des soulagemens accordés aux
» deux Provinces, et la privation des secours ultérieurs qui
» étoient promis ;.... et que frapper ainsi des Magistrats par » la proscription des Eclaircissemens que la conscience leur » avoit dictés pour le bien des Peuples, c'étoit les arrêter » dans l'exercice de leurs fonctions, leur ôter la liberté des » suffrages, et les réduire au silence par la crainte d’un » avilissement qui feroit taire les Loix, en même temps que » leurs Ministres » (1).
Les magistrats se flattaient, sans doute, d'obtenir le même succès que l’année précédente ; mais le roi tint bon et protéges le chancelier contre ses adversaires. M. de la Galaizière jouissait plus que jamais de la faveur de Stanislas. Le premier ayant eu le malheur de perdre sa fille, au commencement dé année 1756, le roi, non content de lui témoigner toute la part qu'il prenait à son chagrin, avait, pour y apporter quelque adoucissement, fait épouser à M. de la Galaizière fils Mademoiselle de Bassompierre, une des plus riches héritières du pays, et avait négocié à Versailles pour obtenir qué l'intendance de Lorraine, dont les attributions étaient réunies
(4) Nous avons consulté, pour ce long exposé des querelles du chancelier et de la cour, outre divers auteurs contemporains ou plus récents, les mémoires manuscrits du conseiller le Febvre et les’arrêts, remontrances et mémoires, qui ont été imprimés pour la plupart, et dont la bibliothèque publique de Nancy possède une LREUS suite formée par M. du Pont de Romémont.
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à celles de la chancellerie, fût donnée à ce jeune homme (1). Les efforts de Stanislas ne furent pas heureux d’abord ; mais, deux années plus tard, il réussit, et M. de la Galaizière fils, qui était intendant de la généralité de Montauban, fut nommé intendant de Lorraine, le 4 décembre 1758, et eut voix, rang et séance aux conseils immédiatement après son père ; ce qui souffrit de nombreuses difficultés, au rapport de Durival, dont le récit écourté ne nous fournit pas d’autres lumières à cet égard (2). |
À la fin de la même année, le duc de Nivernais fut fait lieutenant-général des duchés de Lorraine et de Bar, en remplacement du maréchal de Belle-Isle. Les fonctions de lieutenant-général pouvaient, du reste, être rangées au nombre des sinécures ; car notre pays élait entièrement. dégarni de troupes, et les régiments lorrains étaient employés, pour la plupart, à l’armée d'Allemagne. Les régiments Royal- Lorraine et Royal-Barrois, rétablis en 1757, assistèrent, le 5 novembre, à la funeste bataille de Rosbach, et. le marquis de Custine mourut des blessures qu'il avait reçues dans cette journée. Les gardes lorraines prirent part au combat de Hoya, le 25 février 4758 ; Royal-Lorraine et Royal-Barrois, déjà maltraités à la déroute de Rosbach, se trouvèrent, le ÿ août suivant, à l'affaire d'Emmerick et y perdirent beaucoup de monde, et les régiments de milice de Polignac et de Montureux furent eux-mêmes envoyés sur le théâtre de la guerre. Pour tenir tous ces corps au complet, on fut contraint de lever huit cent cinquante hommes en 1758 ; de plus, les bataillons de milice, dont les compagnies avaient élé renforcées
(1) La minute du mémoire que Stanislas adressa, dans ce but, à la reine de France se trouve parmi les manuscrits du roi, à la bibl. publ. de Nancy. M. Charlot possède la copie d’un facium qui fut présenté par la cour souveraine aux ministres français, afin de mettre obstacle à la nomi- “nation de M. de la Galaizière fils. |
(2) V. Descript. de la Lorr., t. J, p. 228.
de vingt soldats chacune, au commencement de l'année, furent portés de cinq cent vingt-huit hommes à sept cent vingt, par une ordonnance du 7 octobre (1). On fit des levées supplémentaires en 1759, 1760, 1761 et 1762; en sorte que la guerre de sept .ans coûta presque autant d'hommes à la Lorraine que la guêrre de la succession d'Autriche (2). Notre pays fut condamné à d’autres sacrifices; au mois de septembre 4758, on répartit sur les communautés une réquisition de douze cents milliers de foin pour l’armée d'Allemagne ; on paya, il est vrai, une indemnité (3), mais le transport de ces fourrages, au milieu de l’arrièresaison, causa de grandes pertes aux laboureurs; en 4760, on demanda encore huit cents milliers de foin (4), et cette nouvelle réquisition ne fut guère moins onéreuse que la précédente.
Stanislas souffrait de voir dépouiller et maltraiter les Lor-
rains, mais il ne pouvait y remédier, et, malgré l’assertion
de l’abbé Proyart, on eët certain que les remontrances du roi de Pologne n'eurent jamais beaucoup de succès auprès des ministres de Louis XV. Il cherchait sans relâche les moyens de terminer une guerre désastreuse, et il essaya de profiter de la considération dont il jouissait dans toutes les cours pour faire accepter sa médiation. Il écrivit, dans ce but, aüx puissances belligérantes et proposa de tenir à Nancy un congrès dans lequel on tâcherait de concilier les prétentions de chacun. Le consentement du roi de France n’était pas douteux; Marie-Thérèse, son alliée, s’empressa de déclarer qu’elle acceptait l'offre de Stanislas ; mais les rois de Prusse et d’An-
gleterre firent des réponses évasives et rejetérent sur leurs.
ennemis la responsabilité de la guerre qui-ensanglantait
‘ (14) V. Rec. des ord., t. IX, p.385 et 414. (2) V. Durival, ibid., p. 224, 226-229 et 235. (5) V. Rec. des ord., t. X, p. 10.
(4) V.ibid., p. 458.
: ee
l’Europe (4). La paix fut enfin conclue à la fin de l’année 1762, et les miliciens furent renvoyés chez eux, dès les premiers jours de janvier 1763 ; les régiments Royal-Lorraine et Royal-Barrois furent également licenciés; toutefois, leurs compagnies de grenadiers furent conservées et incorporées dans le régiment des grenadiers de France (2).
Heureusement pour la Lorraine, les récoltes de tout genre furent assez abondantes tant que dura la guerre, et les sages mesures prises par l’hôtel de ville de Nancy , pour l’approvisionnement des marchés, ne permirent jamais aux spéculateurs de faire hausser notablement le prix des grains (3). Stanislas continuait, de son côté, à créer des établissements utiles. Le 47 mai 1756, il fonda une rente de dix mille livres en faveur des personnes de qualité que des malheurs avaient réduites à la misère (4); le 5 août 4760, il fournit les fonds nécessaires pour le service de douze pensions destinées à autant de curés ou de vicaires âgés ou infirmes, et subsidiairement à de jeunes clercs lorrains ou barrisiens (5); le 30 juin 1761, il constitua une rente de six mille livres tournois pour les pauvres de plusieurs villes de ses états (6); le 44 avril 1765, il donna à l'hôtel de ville de Nancy une somme de cent mille livres tournois, dont les intérêts devaient être employés au soulagement des habitants malades, infirmes, ruinés ou frappés par des calamités imprévues (7); en 1763, il avait généreusement contribué à la construction de Ja vaste caserne Saint-Catherine, qui embellit la capitale et délivra les bourgeois de la lourde charge des logements militaires (8) ;
(1) V. Proyart, Hist. de Stanislas, p. 357, 560, 361 et 365.
(2) V. Durival, ibid., p. 245.
(3) V. Lionnois, ibid., t. Il, p. 117 et 418.
(4) V. Rec. des ord., t IX, p. 277 ; Rec. des fond., p. 166-169. (5) V. Durival, ibid., p. 234.
(6) V. Rec. des ord., t. X, p. 149.
(7) V. ibid. , p. 379 ; Rec. des fond., p. 202-204.
(8) V. Durival, ibid., p. 247; Rec. des ord., ibid., p. 367. .
en 1765, il abandonna à la même ville divers terrains. doma-
niaux indispensables à la régularité de la belle promenade de
. Ja Pépinière (4) ; en 1756, il avait rétabli les bains de Wals-
bronn (2), et, en 1761, il fit construire à Plombières une promenade couverte et un salon magnifique (3).
“Il tâcha aussi de réparer les pertes que la guerre et l’ac-
croissement des impôts causaient au commerce et à l'industrie. - Un arrêt du conseil des fi inances, rendu le. 23 avril 4760,
permit aux artisans « de lever et tenir boutique ouverte, dans les villages, et d'y travailler- de leurs professions, sans qu'ils
» fussent tenus d'y faire aucun apprentissage, ni chef-d'œuvre, .
» ni qu'ils fussent sujets à aucune visite de la part des maîtres
» des corps et métiers » (4). Un autre arrêt du même conseil -
avait précédemment (10 avril 1756) disposé que les ouvriers justifiant d’un apprentissage et compagnonage chez les
maîtres d'un lieu quelconque où ïl y avait jurande, soit en . Lorraine, soit même en France, seraient reçus à la maîtrise
dans la ville qu'ils jugeraient à propos de choisir, à charge néanmoins de faire le chef-d'œuvre exigé par les statuts de la. communauté dans laquelle ils désiraient être admis (5).
En 1760, Stanislas rétablit les foires franches de Saint
Nicolas, supprimées depuis le sac -de cette ville; mais. le commerce n'était plus au XVIII: siècle ce qu'il était au XV° et au XVI°, et les efforts du roi pour le faire refleurir dans
ses états furent à peu près infructuex (6). Il ne cessait d’ail--
leurs de ratifier, à la vérité bien malgré lui, des mesures prises par les ministres de son gendre, et dont le résultat
(4) V. Rec. des ord., ibid., p. 410.
(2) V. Calmet, Notice, t. Il, col. 951.
(3) V. -Durival, ibid., p. 243.
(4) V. Rec. des ord., ibid., p. 50.
(5) V. ibid., t: IX, p. 262. | . (6) Y. Durival, ibid. » P- 254.
devait être d'enléver à la Lorraine le peu d'aisance qui lui restait. Il faut ranger au nombre de ces mesures un édit ‘envoyé aux procureurs-généraux près la cour souveraine et les chambres des comptes, le 43 novembre 1760, et qui, sans égard aux promesses faites par les deux rois, imposait un troisième vingtième et deux sols pour livre, avec effet rétroactif'au 4 octobre 4759. L’édit devint immédiatement l’objet | . d’une réprobation ‘universelle, et les cours se hâtérent de ” protester. La chambre des comptes de Lorraine présenta, dès . le mois de janvier 14761 , des remontrances qui commençaient ainsi : « L’édit. portant établissement d’un troisième ving- » tième.….. jette votre peuple dans laccablement et la » consternation. La ruine de la province qui en seroit la » süite nous force à Vous faire de justes représentations ; ; » notre honneur, notre dévoir, notre conscience s'opposent » à sa: promulgation ; Pintérêt de l’état, la gloire de votre » rêgne en {demandent la révocation ; nous l’attendons de » voire justice et de votre bonté. » Un pareil début n'annonçait pas l'intention de céder, et les documents officiels pressés dans les quarante-cinq pages et les tableaux des remontrances prouvaient, de la manière la plus éclatante, que notre pays était surchargé d'impôts ; que les recettes surpassaient les dépenses ; que l’excédant était employé aux besoins du royaume de France, et que la Lorraine ne pouvait payer davantage. La cour souveraine apporta au pied du trône des remontrances aussi fortes, et concernant non seulement Île troisième vinglième, mais encore. un édit qui venait d’imposer, pour six années, sur soixante-douze villes et bourgs un don gratuit de cent sofxante-neuf mille sept cent cinquante livres, pour le recouvrement duquel les officiers municipaux. étaient autorisés à créer des octrois ; un autre édit augmentant d’un sou par livre les droits sur les objets de consommation, et un quatrième édit frappant les cuirs d’un droit onéreux , Sous le spécieux prétexte « d'établir l’uniformité
». des principes du Commerce entre la France et la Lor- » raine à (4). |
Le ministère français, qui avait besoin d'argent pour subvenir aux dépenses d’une guerre ruineuse , appuya , cette fois, M. de la Galaizière ; mais les plaintes des peuples étaient si vives, que l’on n’osa mettre le troisième vingtième en recouvrement, comme. l'abonnement substitué aux deux premiers. La cour souveraine ordonna une enquête destinée à faire connaître l’état des duchés et envoya aux baillis, prévôts, maires, décimateurs, abbés, prieurs et curés une série de questions sur la situation de l'agriculture depuis Pannée 4730 ; sur le produit des terres semées de blé, d'avoine, d'orge et d’autres’céréales, de chanvre, de lin et de légumes ; sur les revenus des vignobles ; sur l’état des troupeaux de toute espèce. On demandait également combien il y avait de terres cultivées et combien de terres incultes ; combien de laboureurs avaient quitté leur profession, et combien le recrutement avait enlevé de jeunes gens et même d'hommes mariés. Animées, pour la plupart, d’un esprit de rancune que justifiaient trop les souffrances de nos pères, les réponses arrivérent avec rapidité ; M. Protin, nommé commissaire par la cour, les réunit et en forma dix volumes in folio. En les dépouillant et en parcourant les remontrances des chambres des comptes, on vit, avec consternation, que le tirage à la milice et les enrôlements plus ou moins volontaires avaient privé notre pays de quantité d'hommes robustes et laborieux ; que vingt-trois mille cinq cent quatre-vingt-dix cultivateurs avaient été réduits, par la misère, à fuir leur patrie ou à descendre à la condition de simples manœuvres ; que les convois militaires avaient fait périr des milliers de chevaux ; que beaucoup de terres étaient en friche ; que,
(4) Ces remontrances ont été imprimées, comme les préesienten, ia 4° de 56 pages, plus quatre tableaux.
malgré la diminution de la population , la subvention, qui en 1729 ne s'élevait pas à deux millions, avait été portée à la somme de trois millions cent vingt-cinq mille six cent vingtquatre livrés ; que l'abonnement des deux vingtièmes rendait annuellement un million quatre cent quatre-vingt-quatre mille trois cent soixante-quinze livres, et qu’une contrée dont les revenus imposables étaient évalués à sept millions cent trois mille livres payait en contributions de diverse nature, y compris les fermes, huit millions neuf cent dix-huit mille trois cent vingt-sept livres ; d’où l’on a conclu à tort que le commerce, les salaires, l’industrie ,. les intérêts des capitaux, les traitements des fonctionnaires et les revenus des personnes exemptes pouvaient seuls faire vivre les Lorrains.
M. de la Galaizière lui-mème finit par reconnaître qu'il ne pouvait insister. Il renonça d'assez bonne grâce au troisième vingtième, à l'augmentation des droits sur les objets de consommation et au don gratüit demandé aux villes et bourgs; mais il maintint l'impôt sur les cuirs et exigea un don gratuit de fa part du clergé. La cour, après avoir hésité longtemps, enregistra l’édit relatif au commerce des cuirs, tout en y introduisant des modifications , qui n’empêchèrent pas ce commerce de diminuer de moitié (1). Les ecclésiastiques consentirent à acquitter annuellement une somme de cent mille livres, et l’ancien don gratuit ayant été réduit légèrement, ils payérent deux cent vingt mille livres, qui fureht réparties entre les diocèses de Toul, Metz, Verdun, Trèves, Besançon, Strasbourg, Langres et Châlons-sur-Marne (2),
La cour souveraine, non contente d’avoir fait reculer M. de la Galaizière, témoigna son ressentiment en humiliant les conseillers que le roi avait nommés, en 1758, pour remplacer
(1) On trouve dans la collection de M. Charlot les copies de plusieurs | pièces relatives à ces contestations.
(2) V. Rec. des ord., t. X, p. 452 et 291; l’ouv. de M. Noël, t. L p. 295-302.
MM. Protin, de Châteaufort et de Beaucharmois. Elle déclara notamment qu’elle protestait contre la réception de M.-Garaudé (1), et le chancelier fit exiler six conseillers, entr'autres MM. Collenel, Maimbourg et de Morey, qui furent contraints, pour obtenir leur rappel, d'écrire à M. de la Galaizière des lettres d’excuse (2). Cet incident eut lieu pendant les vatances de l'année 1769 ; il y avait eu, peu de temps auparavant, de nouvelles difficultés entre la cour et le chancelier au sujet d’un arrêt rendu par celle-là, au mois de juin, pour eénjoindre aux cultivateurs de faire des regains, et ce furent les derniers épisodes de la lutte de la magistrature lorraine contre les envahissements de la bureaucratie française (3).
L'attention publique se porta bientôt d’un autre côté, et M. de la Galaizière la vit avec plaisir prendre cette direction. M. Bertin, contrôleur-général, avait, le 8 avril 4764, consulté les parlements , les intendants et les chambres de commerce sur la question de savoir s'il convenait de supprimer les péages établis aux limites des différentes provinces, et de leur substituer une ligne de douanes sur les frontières du royaume. Les manufacturiers lorrains, du reste peu nombreux, se pronôncérent en faveur de cette mesure ; mais la foule s'imagina que la destruction des: barrières entraînerait mille inconvénients , et il suflisait, d’ailleurs, que la proposition vint d'un: ministre de Louis XV pour être mal accueillie. M. Coster, un des hommes les plus éclairés que possédât la Lorraine, fit paraître, sous le titre de Lettres d’un Citoyen à un Magistrat, un ouvrage « écrit avèc. beaucoup d'art et de,
(4} V. Réunion des faits concernant M. Alexis Garaudé, Avec les Arrêtés et les Remontrances de la Cour Souveraine au Roy, accompagnés de preuves, 1762, in 4° de 38 pages. | |
(2) V. l’ouv. de M. Noël, t. IL, p. 273 et 274.
(5) La plupart des pièces relatives à cette affaire ont été imprimées S in 4 ; -on on trouve des RDpARE dans le recueil de la bibliothèque publique. ÿ
» chaleur » , et dont les principes furent adoptés par la cour souveraine, qui se contenta, pour toute réponse, d'envoyer au contrôleur-général un exemplaire du livre. Les manufac— turiers réfutérent M. Coëter dans un mémoire de soixante et quinze pages ; plusieurs autres. opuseules furent publiés soit pour Fattaquer, soit pour le défendre, et cette guerre de . plume dura jusqu’à la Révolution (1). |
. Les vieux lorrains, dont les rangs s’éclaircissaient chaque jour, assistaient avec douleur à la transformation que sübissait leur patrie. Les institutions religæuses elles-mêmes ne furent pas à l’abri des entreprises de M. de la Galaizière. Le ministre supprima, le 9 mars 4764, le chapitre de Deneuvre et unit les biens qui en dépendaient à la mense de la grande-prévôté de Saint-Dié, dignité qu’il destinait à son second fils, abbé eommendätaire de Saint-Mihiel. Le 8 décembre précédent, il avait prononcé l'extinction de la collégiale de Vaudémont, dont les revenus furent cédés aux chanoinesses de Bouxières (2). Aprés la destruction de ce chapitre, dernier souvenir d’une race de princes dont les destinées ne furent pas sans gloire, ‘on-songea à exhumer Îles restes du comte Henri HI, de son épouse, Isabelle de Lorraine, et du comte Antoine, qui. : avaient reçu la sépulture dans l’église de Vaudémont ; et, le 21 avril 1762, on déposa leurs cereueils dans le caveau de la chapelle ducale (3), récemment réparée aux frais de l'empereur François I‘. Un portique, surmonté d’un fronton triangulaire, avait ‘été élevé dans la nef de l’église des Cordeliers pour ” servir d’entrée à la chapelle ; on avait orné les huit pans ‘de celle-ci de deux ordres de colonnes en marbre noir ; devant
4) Y. Durival, ibid... p. 241 ; l’ouv. de M. Noël, t. I, p. 291-295. (2) Le chapitre de Bourmont éprouva Je méme sort, en 1762. V. Thi- ” bault, Histoire des loix et usages de la Lorraine et du nues dans = matières bénéliciales, preuves, P. ceiv, ccvij et cëx.
(3) V. Calmet, Notice, t. IE, eoi. 741-745 ; Lionnois, ibid., t. E, p. 172, 173 et 477.
sept des huit pans, on avait placé de oaiÉques: sarcophages également en marbre, et toutes les parties de l'édifice : pavé, murailles, coupole ‘et lanterne, avaient été décorées avec la même élégance, mais dans un style un peu différent de celui du monument lui-même. Un autel très-riche fut disposé -vis-à-vis la porte ; sur.la partie antérieure se trouve un basrelief représentant un Christ au tombeau ; sur le tabernacle, Notre-Dame de Lorette, avec l'enfant Jésus, et sur le gradin, deux anges en adoration, dus, comme les autres figures, au ciseau du sculpteur François Chassel (1). Les Lorrains n’éprouvérent pas une médiocre salisfaction en voyant le fils de Léopold rendre son ancien éclat au monument qui abritait les tombeaux de ses ancêtres, et lorsqu'il mourut, en 1765, on célébra, pour le repos de son âme, des services funèbres dans l’église des Cordeliers, les 23 septembre, 17 et ‘18
octobre, et Durival fait observer qu'il y eut « une foule » extraordinäire, augmentée encore par les gens venus exprès
» de la campagne » (2). On est, du reste, tenté de croire que, malgré sa renonciation aux duchés de Lorraine et de Bar, François n'avait jamais perdu complètement l'espérance de récupérer les domaines de sa famille ; il continuait à entretenir des rapports avec plusieurs lorrains ; il donnait de l'emploi dans ses armées à quantité de jeunes gens, qui préféraient le service impérial à celui de la France, et il avait accordé aux anciens officiers et serviteurs de sa maison et à d’autres personnes des pensions assez fortes, dont le paiement fat continué par son fils, Joseph EE, et NuIeme par les successeurs de ce prince (3).
(4) V. Lionnois, ibid., p. 438-142. La bibliothèque publique de Nancy possède un dessin représentant l'intérieur de la chapelle ducale, tel qu'il était après la restauration dont nous venons de parler.
(2) V. ibid., p. 253.
(3) Le dernier pensionnaire des empereurs, M. de Sivry , , ancien conseiller au parlement de Nancy, est mort il y a bien peu de temps.
me ———
Stanislas feignait d'ignorer des relations qu’un gouvernement ombrageux n’aurait pas manqué de proscrire, et cherchait, éclairé par les évènements, à faire oublier, autant que possible, les erreurs de M. de la Galaizière. Il aimait ses sujets, désirait les voir tous heureux, et, ne pouvant alléger les charges que J'on faisait peser sur eux, ne cessait de répandre des bienfaits autour de lui. Aussi, les gens raisonnables ne le rendaient pas responsable des fautes du chancelier. Lorsque le roi de Pologne, quittant sa résidence ordinaire, traversait Nancy et les autres villes de la Lorraine et du Barrois, il y était bien accueilli, et quand on l’apercevait entouré d’une multitude empressée, qui le saluait des plus ehaleureuses acclamations, on n'aurait pu soupçonner que la nation articulait contre le ministre de ce prince des accusations aussi sévères que fondées. Il fut l’objet d’une de ces démonstrations chéres à son cœur, lorsqu'il vint, au mois de septembre 1765, inspecter les travaux de la caserne Sainte-Catherine. Elle occupe l’extrémité septentrionale de la rue du même nom, à quelques centaines de pas de la place Royale, et Stanislas, ayant fait prolonger vers le midi la rue qui part de l’autre face - de la place, en traversant l’ancienne 'esplanade, donna ordre de construire sur ces. voies deux petits arcs de triomphe, que l’on appelle porte Sainte-Catherine et porte Stanislas, et dont les connaisseurs admirent les heureuses proportions (4).
Les dernières années de la vie du roi de Pologne devaient être attristées par divers évènements, qu'il ne fut pas en son pouvoir de prévenir. Il eut d’abord le chagrin de voir le parlement de Paris supprimer en France l’ordre des Jésuites, qu’il affectionnait, et faire mille efforts pour obtenir de Louis XV la confirmation de cet arrêt de proscription. Comme le roi hésitait, le parlement passa outre, et, dès l'année 1762, les officiers municipaux de Bar-le-Duc reçurent
(4) V. Durival, ibid. p. 240-242 et 953 ; Lionnois, ibid. t. If, p. 25.
l'invitation de retirer l'administration de leur collége aux Pères -de la Compagnie et de la confiér à d’autres professeurs (4). SJanislas s’empressa d'écrire à son gendre, pour le conjurer de ne pas approuver les violences des magistrats. « En mon particulier, qu'il me soit permis; disait-il, de vous » exposer ma vive douleur sur ce triste sujet, que ma raison ne peut comprendre, ni mon cœur sensible supporter... -» Ce qui regarde la Religion en cette occasion, votre autorité, l'utilité pour le -bien de votre royaume »' me commande de vous tenir ce langage (2). N'ayant pas réussi à détourner un coup si funeste au catholicisme, le roi de Pologne voulut au moins conserver les Jésuites dans ses états ; il ft plus : il donna une généreuse hospitalité à ceux qui fuyaient la France pour se soustraire aux outrages dont on les abreuvait. Il avait prescrit aux supérieurs des maisons que la Compagnie possédait en Lorraine d'accueillir lés jésuites français qui s’y présenteraient, d'entretenir convenablement ceux dont l'intention était d'y. demeurer, et de procurer aux autres les moyens de continuer -leur- route. Îl fournit de ses deniers aux dépenses que causa l'exécution de ses ordres; mais la reine de France, ses filles, le dauphin et Louis XV lui-même, qui déplorait em secret [a faiblesse qu’il avait montrée, aidèrent Stanislas dans cette bonne œuvre. Un des ministres, qui l’ignorait, osa se plaindre au roi de France de la conduite de son beau-père. « Vous ne savez donc pas une chose, lui répondit Louis : le » roi de Pologne a fait bien pis encore , il m'a engagé
» moi-même à faire du bien aux Jésuites et à les plaindre x (3). = La destruction de la compagnie de Jésus fut, comme on sait, préparée par les Jansénistes, ét Stanislas, qui connaissait les vues de ces dangereux sectaires, imita l'exemple de Léo-
(4) Y. Durival, ibid. ,P- 241. | (2) V. une copie de cette léttre parmi les manuscrits du roi. . (3) V. Durival, ibid., -p. 251 ; Proyart, ibid., p. 350, 389 et 590.
pold et ne laissa jamais leurs doctrines prendre racine dans notre pays (4). Il eut le bonheur d’être parfaitement secondé par MM. Bégon et Drouas, qui occupérent le siége épiscopal de Toul de 4721 à 4773, et se distinguërent par la régularité | | de leurs mœurs et la sagesse de leur administration. Le premier eut néanmoins le tort de renverser l’ancienne liturgie touloise, monument vénérable de la tradition, pour lui substituer une liturgie composée par des ecclésiastiques dépourvus d'autorité. (2). On peut aussi reprocher à M. Bégon de s’être fait donner par le roi la grande-prévôté de Saint-Dié, afin
de vaincre la résistance des chanoines, qui. prétendaient relèver immédiatement du souverain-pontife (5).
Stanislas, n'ayant pas à redouter, comme ses prédécesseurs, l'opposition de la France, avait repris le projet de faire établir un évéché dans ses états et d’en fixer le siége à Saint-Dié (4) ; mais ce projet échoua encore une fois. Il devenait cependant | trés-urgent de partager le diocèse de Toul; les paroisses et les monastères s’y étaient tellement muhipliés, que la sur-veillance d'un seul évêque était. devenue tout-à-fait illusoire. La discipline : monastique se relächait; plus les couvents s'enrichissaient et .plus -on mitigeait la règle, plus le nombre des religieux et même des religieuses dimipuait. La puissance séculière défendit de recevoir dans les . monastères lorrains des Ne étrangers G), mais cette
(1) dou Grégoire Beithelet, qui était devenu bibliothécaire de l’abbaye Saint-Léopold de Nancy, ne négligeait rien pour répandre le janséhisme dans notre patrie, de concert avec un gentilhomme lorrain, n8mmé M. de Talvannes. Stanislas, ‘averti dé leurs menées, relégua Dom Berthelet dans l’abbaye de Saint-Mihiel, et une perquisition faite par le lieutenant-général de police ayant amené la découverte de quantité de mauvais livres dans le logement de M. de Talvannes, ce der nier fut ébligé de se retirer en Hollande. V. Chevrier, Hist. de Lorr., t. IX, p. 298 et 299.
(2) V. Calmet, Bibl. lorr., col. 96 et 97.
(3) V. Durival, ibid., p. d75:
(4 V.'idem, ibid. p. 256. :
” (5) , Rec. des ord., t. Ve p. 297.
interdiction n'eut pas l'effet qu'en attendaient ses auteurs.
Les pertes que la religion faisait, chaque jour, remplissaient de douleur l’âme de Stanislas. Un autre sujet de chagrin pour lui était la conduite de Louis XV à l'égard de la reine. On avait espéré que l’âge finirait par le rendre maître deses passions, et on s’était trompé ; le roi continuait à donner à ses sujets l'exemple scandaleux d’une liaison adultère et éloignait de lui, autant qu'il le pouvait, son épouse, ses filles et son vertueux fils. Stanislas visitait, tous les ans, Versailles, pour consoler, par sa présence et ses paroles, une famille aussi éprouvée qu'elle était digne d’être heureuse (1); et Mesdames de France Adélaïde et Victoire, filles de Louis XV, vinrent deux fois en Lorraine, sous prétexte de prendre les eaux de Plombiëères, mais en réalité pour échapper, pendant quelque temps, à la contrainte qu’elles éprouvaient dans le palais de leur père. Leur premier voyage eut lieu pendant l'été de l’année 1761 et dura près de trois mois (2). On avait ordonné des préparatifs coûteux pour la réception des princesses, et l’hôtel de ville de Nancy avait fait décorer dans le style du XVEIE siècle la face intérieure de la porte Saint-Nicolas. Le corps municipal attendait les filles du roi, au pied de la statue de Louis XV, avec une espèce de char, sur lequel figuraient vingt et une jeunes vestales, dont trois descendirent pour réciter un compliment et offrir des bouquets. Mesdames Adélaïde et Victoire s’acheminèrent lentement vers la Malgrange , suivies d’une foule immense et même du char qui portait les vestales. Quand
: | (t) V. Proyart, ibid., p. 384 ; Durival, ibid., passim. (2) Lorsque les princesses passèrent à Charmes, un chœur s’approcha de
la voiture où elles se trouvaient, avec leur aïeul, et chanta des vouplets qui se terminaient tous par le refrain suivant :
Et votre nom brille, brille, Et votre nom brillera.
On assure que le bon Stanislas prit le jeu de mots trop à la fettre, et dit assez haut pour être entendu : u Que veulent-ils faire de mon nombril? »
elles revinrent de Plombières, il y eut de nouvelles fêtes à Nancy, et les officiers de l’hôtel de ville, dont le zèle l’'emportait sur l'imagination, y firent reparaître les vingt et une vestales, qui exécutérent un ballet. Les écoliers et les marchands avaient formé trois compagnies, infanterie et cavalerie, qui servirent de garde à Mesdames de France, et il serait inutile d’énumérer les réjouissances auxquelles se livrérent nos ancêtres. Les princesses firent leur second voyage en 41762; mais le roi de Pologne, qui craignait de voir la ville de Nancy contracter des dettes, défendit de recevoir ses petites-filles d’une manière trop somptueuse ; on réorganisa néanmoins les compagnies de marchands et d’écoliers, dont les uniformes avaient encore toute leur fraîcheur, et les officiers municipaux profitèrent de l’occasion pour faire habiller à la moderne la face extérieure de la porte Saint-Jean. Stanislas avait des finances plus florissantes que celles de sa capitale, et il donna lui-même des fêtes superbes aux princesses, à leur retour de Plombières. Elles restèrent à Lunéville du 40 au 49 juillet, et pendant un feu d'artifice tiré dans le bosquet, une baguette mit le feu au kiosque, dont la légère charpente devint, en un clin d'œil, ‘la proie des flammes. Le roi de Pologne invita aussi Mesdames de France à une autre fête qui eut lieu à Nancy, et les relations du temps nous en ont conservé plus d'une description. |
Le prince, dont la santé était chancelante, menait toujours le: même genre de vie, et, malgré son grand âge, faisait chaque année le voyage de Versailles. En 1765, on lui conseilla de resler en Lorraine, et comme il ne pouvait s’y résigner, la reine de France prit la résolution de venir ellemême lui rendre visite. Elle passa une partie de la belle saison à Commercy et ne quitta son père qu’en versant des larmes, car elle n’espérait plus le revoir. Bientôt aprés, le dauphin tomba dangereusement malade, et ce prince, dont les vertus rappelaient celles de saint Louis, mourut au mois
de décembre. Stanislas fut inconsolable : « J'ai perdu deux : fois la couronne, disait-il, j je n’en ai pas été ébranlé ; la mort . de mon cher Dauphin m’anéantit » (1). | Il avait lui-même comme un pressentiment de sa fin prochaine. M. Coster lui donnant lecture . du panégyrique du dauphin, que son frère, le Père Coster, devait prononcer dans la Primatiale, et étant arrivé à un passage où l'auteur s'étendait sur les louanges du roi de Pologne, celui-ci l’interrempit par ces paroles : « Dis à ton frère d'ôter cela et de le réserver pour mon oraison funèbre ».: Le 1°" février, il entra dans l’église de Bonsecours, avant de | gagner la. Malgrange, .se plaça au-dessus du caveau et pria plus que de coutume ; en sortant, il dit à ses courtisans :. « Savez-vous ce qui m'a retenu: si longtemps à l’église ? Je pensais que dans peu je serais trois pieds plus bas » (2).
IL reprit, trois jours après, le chemin de Lunéville. Le lendemain de son arrivée (5 février 1766), il se leva de bonne heure, renvoya ses gens , s'assit sur son fauteuil devant un feu trés-ardent, et ayant. voulu prendre.sa pipe, s’approcha de la cheminée. Dans ce moment, il glissa, selon les uns, et tomba sur les chenets, si près du foyer, que le feu ne tarda pas à. atteindre ses vêtements ; d’après les autres, la robe de chambre de Stanislas, qui était ouatée et d’une étoffe de soie fort légère, fut attirée par le courant d’air et s’en-" flamma avec rapidité. Quoiqu'il en soit, le prince cria, et même hurla (c'est le mot dont il se servit) pour appeler du secours ; malheureusement, son valet de chambre et. même le garde du corps qui devait se trouver près de la porte s'étaient éloignés momentanément, et ses plaintes ne furent entendues que d’une femme occupée à laver des vitres à l'étage ApÉRENRS en descendit aussitôt, et le garde du
(t)-V. Durbal, ibid., p. 239, 219, Q42-Q44 et 282-954. \ (2) V nt ibid., p. 255. : +
corps, averti par elle, accourut avec un valét de chambre, nommé Suster, qui n’était pas de service. Quand on ouvrit la porte de appartement, le courant d'air qui s'établit entre elle et la cheminée donna plus d'activité aux flammes, et l’on ne parvint à les étouffer complètement qu’en couchant le roi sur son lit et en l’enveloppant dans ses couvertures. Les médecins, que l'on appéla sur-le-champ , ne purent dissimuler la gravité des plaies dont Stanislas était couvert du côté gauche , depuis la joue jusqu’au bas de la cuisse. Les chairs de la main gauche avaient été presqu’entièrement dévorées par le-feu, et cette blessure aurait suffi pour causer la mort d'une personne moins âgée que le roi. Les médecins posérent, à la hôte, un premier appareil; pour ne pas effrayer le public; on annonça que les bfülures étaient peu dangereuses, et le prince lui-mème, dont la patience et le courage ne s'étaient pas démentis une seule minute, écrivit un billet à la reine, sa fille, pour la rassurer. Il lui rappelait, en plaisantant, qu’elle avait prié Dieu de le préserver du froid, pendant son dernier voyage à la Malgrange, et il ajoutait qu’elle aurait mieux fait de demander qu’il fût garanti du trop grand chaud à Lunéville.
Les Nancéiens n’eurent pas d'inquiétude jusqu’au retour des députés des compagnies souveraines, qui étaient allés témoigner au roi combien on déplorait l’accident du 5 février. Ils dirent que Stanislas paraissait moins bien qu’on ne le publiait. Il continuait cependant à recevoir comme précédemment, et la foule des courtisans était la même que de coutume ; mais, le 22 février, des symptômes alarmants se déclarèrent ; il se confessa, et le cardinal de Choiseul, primat de Lorraine, qui se trouvait à Lunéville, lui administra l’extrême-onction et le viatique. On descendit la châsse de saint Sigisbert ; il y eut des processions ; on fit des prières dans toutes les églises, et nos pères, oubliant leurs griefs contre le roi pour ne songer qu’à ses vertus, montrèrent l'amour qu’ils lui portaient. « La consternation fut générale -
» les campagnes, les villes et ce qui approchoit le prince de » plus prés ; dit Durival ; la douleur fut la même partout : » on ne s'occupa plus du de cette chose unique, et d’instant » en instant, on demandoit des nouvelles de la santé de » Stanislas. » Les habitants de Lunéville, qui devaient perdre beaucoup à sa mort, étaient partagés entre le chagrin qu'ils éprouvaient, et leur indignation contre le valet de chambre auquel ils imputaient la catastrophe, et ils atlachèrent à son nom le sobriquet injurieux de rôtisseur du roi, que ce . malheureux conserva jusqu’à la fin de sa vie. | Stanislas était plongé dans un assoupissement, dont les médecins ne le tiraient qu’au moyen de violents cordiaux, et, après une longue et douloureuse agonie, il expira, le 23 février 4766, entre quatre et cinq heures du soir. Il était âgé de quatre-vingt-huit ans, quatre mois et trois jours, et son règne, comme duc de nos, avait duré environ vingtneuf ans.
« Ce fut alors, dit une relation contemporaine , que la » douleur publique éclata d'autant plus que l’on se voyoit » enlever un des meilleurs souverains qu'aucun siécle ait »x produits par un accident horrible, que tout sembloit devoir » rendre impossible pour un Roy, et sans lequel on auroit » peut-être eu la douceur de le posséder. encore pendant » plusieurs années,.…. ce qui fut confirmé par le rapport des » médecins, qui en ouvrant le corps pour l’embaumer, » trouvèrent tous les viscères dans le meillear état possible. » Le 24 février, le chancelier, en vertu des ordres de Louis XV, dont il étaif muni depuis quelques mois à cause de l’âge avancé de Stanislas, fit apposer les scellés à Lunéville et dans les autres résidences royales, vint à Nancy, assembla la cour souveraine, lui notifia la mort du prince , demanda qu'on lui remit son lestament, qui avait été plaeé sous la garde de la cour, et l'envoya aussitôt à Versailles. | |
Le corps du roi resta dans son appartement, d’abord à
visage découvert, puis enfermé dans un cercueil, jusqu’au 3 mars. Ce jour-là, il fut transporté, avec peu de cérémonial, dans l'église de Bonsecours. Il y fut introduit à minuit et demi et descendu immédiatement dans le caveau (1). Louis XV . ordonna qu'un mausolée, digne, par sa grandeur et par le prix de la matière, de figurer vis-à-vis le tombeau de la reine, : serait élevé ‘dans le chœur -de cette église. Il en confia l'exécution à Louis Vassé, élève de Bouchardon, et aprés la mort du premier, su sculpteur Félix Lecomte. Stanislas est représenté vêtu du costume polonais et couché à demi sur un cénotaphe de marbre noir ; il est appuyé sur le bras gauche, ‘et sa main droite saisit le bâton de commandement ; près de Jai sont déposés le sceptre et la couronne ;. au pied du cénotaphe, à gauche, est la statue de la Lorraine, le front ceint d'une couronne murale ; elle semble considérer le prince avec ‘affection et douleur, et soutient deux tables de marbre sur lesquelles sont énumérés les bienfaits qu’elle a reçus ; à droite, la charité déplore la perte qué viennent de faire les melheureux.; entre ces deux statues, le sculpteur a placé le globe térrestre, recouvert en partie d’un voile de deuil pour rappeler les regrets que la mort du roi a causés à toute l'Europe. Audessous, se développe un large socle, accompagné d’une inscription, et derrière le cénotaphe se dresse, comme derrière le tombeau de la reine, une pyramide, ornée de l’écusson de Stanislas, accostée de deux cassolettes fumantes et surmontée d'une urne funéraire. |
Les services solennels pour le repos de lâme du roi he furent célébrés que plusieurs semaines après sa mort, et le
(4) V. Durival, ibid., p. 255-257; Proyart, ibid., p. 499-444; Mémoire sur la mort du Roy de Pologne, avec le procès-verbal d'ouverture de son corps ; Relation de la mort et de la pompe funèbre de Stanislas, . par Coster. Le mémoire et la relation ont été publiés par M. L. Lallement dans le Journal de la société d'archéologie lorraine » 1855, p. 175-191, 1856, p. 129-152.
Pére Elisée, un des meilleurs orateurs sacrés qu’il y eût à cette époque, prononça l'oraison funèbre, dans l’église primatiale, le 10 mai 1766 (1). L’éloge de Stanislas fournit aux hommes de lettres la matière d’une foule de compositions, la plupart assez médiocres, et parmi lesquelles on distingua cependant deux morceaux dus le premier au chevalier de Solignac, et le second au comte de Tressan, grand-maréchaldes-logis de la maison du défunt. Pas une voix ne s’éleva, à notre connaissance du moins, pour insulter à la mémoire du bon prince que la Lorraine regrettait. Jamais, au moment même où l’animosité des magistrats contre le chancelier était portée au plus haut point, ils n’avaient manqué de séparer la cause du roi de celle de son ministre, et pendant qu'ils attaquaient celui-ci sans ménagement, ils avaient toujours parlé de celui-là comme du pére de la patrie. Ce fut seulement dix-neuf ans après la mort de Stanislas, que Rogéville, conseiller au parlement, s’avisa de blâmer la conduite du monarque et d'avancer qu'il avait été nourri « dans les » principes de la starostie » (2) ; ce qui veut dire, probablement, dans les principes d'un despotisme impitoyable ; et c’est seulement de nos jours, que, faisant peser sur le roi de Pologne la responsabilité des fautes de son ministre, un écrivain lorrain a déclaré, « avec conviction, que le plus grand » bienfait de Stanislas, dit lé Bienfaisant, fut celui de s’être » fait entcrrer, parce que sa mort seule a pu nous délivrer » de l’administration tyrannique de son chancelier » (3) ; et
(1) Elle est imprimée. On imprima aussi celle que M. de Boisgelin de Cucé, évêque de Lavaur, prononça dans l’église métropolitaine de Paris. V. Durival, ibid., p. 257. Ajoutons que l’abbé Maury, alors fort jeune, écrivit un éloge de Stanislas, éloge qui fut publié en 1766, in 12.
(2) V. Histoire abrégée du parlement (ou de la cour souveraine de Nancy), imprimée en tête de la Jurisprudence des tribunaux de Lorraine,
. xlij.
É (3) %. Mémoires pour servir à l’histoire de Lorraine, par M. Noël, n° 5, t. I, p. 504 et 305. ;
encore le même écrivain a-t-il, un peu plus haut, tracé les lignes suivantes : « Stanislas, considéré comme homme privé, » comme riche seigneur, était grand, bienfaisant, généreux. » Tout ce qui l’entourait et le servait éprouvait les effets de » sa bonté. Les artistes et artisans de la ville de Nancy de- » vaient être fort reconnaissants pour les nombreux ouvrages » qu'on leur fit exécuter. L'introduction des frères de la » Doctrine Chrétienne, donnant des leçons gratuites à la » jeunesse, était alors un grand bienfait ; celle des frères de » Saint-Jean de Dieu pour traiter et soigner les pauvres » malades n’était pas un bienfait moins grand... L’éla- » blissement d'une bibliothèque publique , et, plus tard, » celui d’une académie, le don de 100,000 fr. fait aux » commerçants de Nancy... Voilà les actes qui ont pu, avec » raison, motiver... l'érection d’une statue à Stanislas... Pour » beaucoup de gens, pour les artistes, peintres, sculpteurs, » architectes, musiciens, et pour de nombreux établissements » à Nancy et à Lunéville, Stanislas fut un être bienfaisant, » grand, généreux, bon, prévoyant (1). » |
Les diverses fondations du roi de Pologne lui avaient coûté huit millions cinq cent dix-huit mille deux cent vingt-trois livres, et pour un prince dont la liste civile était assez faible, la somme est réellement énorme. Ses charités privées, dont personne n'eut le secret, étaient innombrables ; un biographe a vu un billet écrit de la main de Stanislas, et dans lequel on lisait : « Bonjour, mon cher Alliot, porte-toi » bien. Je pars : envoie-moi le tableau des aumônes que j'ai » résolu de distribuer dans les villes où je passerai, comme tu las dressé. » Il répétait souvent : « Un roi ne doit jamais s'informer s’il y a des misérables dans ses états, mais demander où ils sont ; et ne pas le demander à ses courtisans, qui n’auroient pas de honte de lui tendre la
(4) V.ibid., p. 258 et 259.
» main comme les sujets les plus dignes d'é éprouver les effets » de sa généreuse compassion » (1). Il méditait, lorsque la mort l'enleva, une entreprise plus considérable que celles . qu'il avait exécutées pour soulager les malheureux. « Il avoit. » conçu, dit l'évêque de Toul dans le mandement qu'il » publia à l'occasion de la mort du roi, et m'avoit confié » l'immense projet de fonder dans toutes les paroisses de la
» campagne les mêmes établissemens de charité qu’il a faits » dans toutes les villes de ses états en faveur des pauvres et » des malades : projet plus vaste que ses ressources ; mais » ses ressources s'étendoient et se multiplioient en quelque » sorte, pour se prêter à la grandeur de ses vues et aux » ‘profusions dé sa-charité. »
Non seulement il aimait à donner, mais il savait donner avec discrétion et délicatesse; ceux qui avaient part à ses bienfaits étaient moins reconnaissants du présent lui-même que des paroles bienveillantes dont il était accompagné, et l'on n’éprouve qu'un embarras, c’est celui de choisir au milieu de . tous les traits de générosité que nous ont conservés les bio graphes du roi de Pologne. Le
Stanislas avait des mœurs pures et simples. Il fuyait, quand la chose était possible, le faste et l'appareil de la royauté, et, retiré dans son cabinet, il aimait à se livrer à la composition littéraire (2). Marin et le chevalier de Solignac ont fait imprimer, sous le titre d'OEuvres du Philosophe Bienfaisant (3), un recueil des principaux écrits français de leur maître, et celui-ci avait publié les éuvrages dont les titres suivent : Le Philosophe Chrétien (4), traité destiné à montrer comment on peut accorder les devoirs de la religion avec ceux de la s0o-
(1) V. port ibid., p. 366 ct 389.
(2) V. idem, ibid., p. 359, 360, 370-384, 413 el 414. (5) Paris, 1763, quatre volumes in 8° et in 12.
(4) Deux parties in 12, 1749.
ciété; Combat de la volonté et de la raison (1); Réponse d’Ariste aux conseils de lamitié (2) ; Réflexions sur divers sujets de Morale (3) ; discours, dans lesquels on prouve que le vrai bonheur eonsiste à faire des heureux, et que l'espérance est un bien dont on ne connaît pas assez le prix (4); Entretien d’un Européen avec un Insulaire du royaume de Dumocala (5); Recueil de diverses matières (6), et L’incrédulité combattue par le simple bon-sens, essai philosophique, par un roi (7). De plus, la bibliothèque de la ville de Nancy possède un volume, in folio, entièrement formé d'autographes du roi ou de copies de ses œuvres, et renfermant plusieurs opuscules qui n'ont jamais vu le jour (8). Enfin, Stanislas n'avait cessé de cultiver la langue polonaise, et il composa dans cet idiome trois écrits qui sont devenus fort rares : Glos Wolny Wolnosé Ubespieczaïiucy (9); Rosmonwy duszy z panem Bogiem, etc. (10), et Historya Starego-y Nowego Testamentu (11).
Ses efforts pour favoriser les progrès des lettres n’eurent
pas malheureusement un plein succès. La plupart des auteurs qui avaient brillé pendant le premier tiers du XVIII siècle étaient morts, ou avaient quitté la Lorraine, ou se trouvaient condamnés au repos par la vieillesse. Dom
(1) Même année, in 12 de #4 pages.
(2) In 12 de 234 pages, 1750.
(3) Mème année, in 8° de 137 pages.
(4) Même année.
(5) Nancy, 1752, in 12 de 87 pages.
(6) Nancy, 1764, in 80.
(7) Un volume in 18.
(8) Cabinet des mss., n° 32.
(9) In £°, 1743. On en a donné une traduction française, sous le titre de : La voix libre du citoyen, ou Observations sur le gouvernement de Pologne; Paris, 1749, in 12.
(40) Ou Entretiens de l’âme avec Dieu, tirés des paroles de saint Augustin, dans ses Méditations, ses Soliloques et son Manuel; 1745, un volume in 80. Le texte français a été composé par l'abbé Clément.
(11) Nancy, Pierre Antoine, 1761, un volume in f. C’est une traduclion en vers polonais d’une partie du Nouveau Testament.
Calmet continuait toutefois à publier ouvrage sur ouvrage. Dom Cellier donnait, de temps en temps, quelques volumes de son Histoire des auteurs sacrés, qu’il a laissée incomplète, et qu'aucun de ses confrères n’était capable d'achever. « Il » est à souhaiter, écrivait Chevrier, que l’ordre de Saint- » Benoît, qui a produit de si grands hommes en Lorraine, » soutienne la réputation qu'il s’est acquise ; je le désire, » mais je dis avec douleur que je ne le prévois pas.
» Le dernier des Romains est prêt à nous quitter.
» Dom Cellier mort, je ne vois plus d’homme véritable- » ment savant chez les Bénédictins de notre province (1). »
Au moment où Chevrier traçait les lignes précédentes, on venait de perdre Dom Ambroise Pelletier, religieux de l’abbaye de Senones, qui avait entrepris la rédaction d’un nobiliaire de Lorraine. Le premier volume , contenant les renseignements relatifs aux anoblis, déchaîna un orage terrible ; la cour souveraine déclara que le nobiliaire ne ferait pas foi en justice, et Dom Pelletier mourut des suites de mauvais traitements exercés sur kui par certains gentilshommes que son livre avait offensés (2). Les Bénédictins comptaient encore dans leurs rangs Dom Joseph de l'Isle, qui préludait par la publication de petits ouvrages à celle d’une bonne histoire de l’abbaye de Saint-Mihiel, qu'il avait longtemps habitée (3); les Prémontrés citaient, avec complaisance, le Père Mansuet Jeune, natif de Tignécourt, auteur d’une histoire des Templiers, que l’on regarde maintenant comme bien médiocre (4), et le Père Albert Marion de Hattonchâtel, qui a laissé des ouvrages sur le droit canonique, considéré principalement dans ses applications à la règle de
(1) Hist. de Lorr., t. IX, p. 24 et 25.
(2) V. Calmet, Bibl. lorr., col. 721 ; Durival, ibid., p. 293.
(5) Nancy, 1757, un volume in 4°. V. Calmet, ibid., col, 588 et 589. (4) V. idem, ibid., col. 544. .
saint Norbert (1); les Cisterciens ou Bernardins, le Père Jean-Antoine Macusson de Bar-le-Duc, auquel on doit plusieurs écrits sur la religion, la philosophie et la physique (2) ; les Capucins, le Père Thomas de Charmes, dont la Theologia universa ad usum Sacræ Theologiæ candidaiorum (3) se répandit avec rapidité dans toute l'Europe catholique, fut adoptée comme manuel dans une foule de séminaires et valut à l’auteur une lettre très-flatteuse de la part du pape Benoît XIV, bon juge en pareilles matières (4).
Les Jésuites avaient aussi parmi eux quelques hommes distingués, entr’autres les Pères Leslie et de Menoux, tous deux membres de l'académie. Le premier a composé un excellent abrégé de l’histoire généalogique de la maison de Lorraine (5), et beaucoup de vers, que Chevrier qualifie de très-heureux , mais que la modestie de ce religieux l’'empècha de faire imprimer. On regrette également la perte des poésies du Père de Menoux, auquel Chevrier, malgré son envie de critiquer, n'a pu refuser un juste tribut d’éloges (6). Ce jésuite avait de plus un véritable talent pour la chaire, où il rencontra un émule digne de lui dans la personne du Père Husson, cordelier. Ce dernier était presque toujours éloquent et pathétique, si l’on s’en rapporte.à Chevrier, qui avait dû l'entendre souvent (7), et nous pouvons avoir encore une idée de son élocution en lisant son éloge du graveur Jacques Callot. Rappelons aussi que notre pays a donné le jour au célèbre Père Guénard (8), qui y a passé toute sa jeunesse
(4) V. idem, ibid., col. 638-640.
(2) V. idem, ibid., col. 609 et 610.
(5) Nancy, Leseure, 1749 et 1750, six volumes in 80. (4) V. Calmet, ibid., col. 943 et 944, et supplém., col. 102 et 105.
(5) Commercy, Thomas, 1743, un volume in 80.
(6) V. Hist. de Lorr., t. VIIL, p. 311.
(7) V. ibid., t. IX, p. 194 et suiv.
(8) I est né à Damblain, le 16 décembre 1726.
et qui remplissait, en 1755, les fonctions de préfet des études au collége de Pont-à-Mousson.
Les Bénédictins, dont les travaux avaient ordinairement pour objets les diverses branches de la science ecclésiastique, étaient tout étonnés de ‘voir parmi eux un poëte. A la vérité, le Père Collin de Bar-le-Duc était un poète latin. « H ne .» manquait pas de mérile, dit Chevrier ; il y a du feu et de » la chaleur dans ses vers, et le Père Colin peut figurer avec » ceux qui ont illustré la poésie latine ; on trouve dans ses » vers les deux parties essentielles qui constituent le poëte : » l'imagination et l'élégance (1). » On voudrait être autorisé à décerner les mêmes éloges aux versificateurs que Stanislas entretenait près de lui, et dont un seul : François-Antoine Devaux de Lunéville, lecteur du roi, a mérité que son nom passât à la postérité (2). On rencontrait aussi parfois à la cour du roi de. Pologne différents littérateurs, qui étaient nés en Lorraine, mais qui l’abandonnérent pour aller résider à Paris. Tels étaient : le chevalier de Saint-Lambert d’Affracourt, dont les tristes productions ont contribué à répandre en France le venin des doctrines irréligieuses, et Charles Palissot de Nancy, lequel, tour-à-tour ami et ennemi des philosophes, finit par devenir l’objet du mépris général et ne laissa, malgré un talent réel et une admirable facilité, aucun ouvrage digne. d'être cité comme modèle. Telle fut aussi Madame de Grafligay, dont nous avons déjà parlé, et qui se fit connaître, pendant le règne de Stanislas, par la publication des Lettres péruviennes, de Cénie et de La fille d’Aristide. A côté de ces écrivains, il faut encore nommer François-Timothée Thibault, successivement ou simultanément avocat, banquier- . expéditionnaire en cour. de Rome, lieutenant- général de
(1) Ibid, t. VIE, p. 54, 57, 58, 61 et 62 | (2) V. Notice biographique sur Devaur, lecteur du roi de Pologne, par
M. Guibal, dans les Mém. de l’acad. de Stanislas pour 1837, p. lxxij-
policé. censeur royal et procureur-général près la chambre des comptes, et qui cultiva- avec succès la jurisprudence, l'éloquence et la poésie, bien qu’il soit plus connu aujourd'hui par les mordantes épigrammes de Chevrier, que par les éloges- dont ses compatriotes furent prodigues envers lui; N. de Maïllet, conseiller :à la chambre des comptes de Bar, auteur d'un manuel de jurisprudence intitulé : Les élémens du Barreau (4); de Mémoires alphabétiques pour servir à l’histoire, au pouillé et à la description générale du Barrois (2), et d'un Essai chronologique sur Fhistoire de cette province (3); enfin, Chevrier, qui a donné des Mémoires pour ‘servir à l’histoire des hommes illustres de Lorraine, avec une ” réfutation de la Bibliothèque de Dom Calmet (4); une Histoire civile, militaire, ecclésiastique , politique et littéraire de Lorraine et de Bar, qui devait former douze petits. volumes, mais que la fin prématurée de lécrivain ne lui a pas permis d'achever (3); des comédies mortes aussitôt après leur naissance ; des romans, et d'autres livres, où l'on trouve autant d'esprit que de méchanceté. Les satires de Chevrier l'avaient, de. bonne heure, contraint à quitter la Lorraine et mène la France, et son exil ne se termina qu'avec sa vie. Son talent lui avait néanmoins valu quelques protecteurs, entr'autres le prince Charles-Alexandre, qui lui prêta , pour l'aider dans la composition de l’histoire de sa patrie, des manuscrits pré-
cieux, dont la perte èst vivement regrettée.
Ge fut'aussi loin de la Lorraine que se passa la vie de
(1) Ou abrégé des matières principales et les plus ordinaires du palais, selon les loix civiles, les ordonnances et la coutume de Bar-le-Duc, avec la forme de procéder au civil en justice dans le Barrois; Nancy, Midon, 1746, un volume in 4°.
(2) Bar-le-Duc, 1749, un volame petit in 8°.
: (8) Paris, 1757, ün volé: in 12. .
(4) Bruxelles (Paris), 1754, deux volumes in 12.
(5) Il n’a publié qué les tomes I, II, HI, IV, V, VIT et IX; en tout scpt volumes petit Îr in 12, Bruxelles, 1758.
l'astronome Charles Messier, né à Badonviller, en 1730. A peu près complètement étranger aux sciences mathématiques, il ne fut jamais qu’un bon observateur; mais il avait tant de zèle et de persévérance, que l’académie des sciences de Paris l’admit dans ses rangs, l’année même de la mort de Stanislas. [l découvrit presque toutes les comètes qui parurent de son temps, et on affirme que Louis XV l'avait surnommé le furet des comètes (1). Un autre savant qui honora la Lorraine, à la même époque, fut l’abbé Pierre Sigorgne, natif de Rambercourt, et doyen de la cathédrale de Mâcon. II était licencié de Sorbonne, et ayant été nommé professeur de philosophie au collége du Plessis, il osa introduire dans l’université de Paris l’enseignement de la doctrine de Newton, et il publia divers écrits pour la défendre et la propager (2). Le Père Gautier, dont nous avons déjà loué les travaux, en enregistrant la fondation de l'académie, était né à Nancy, vers l’année 4710. « Physicien profond et lumineux, dit » Chevrier qui le connaissait, le Père Gautier joignait à ce » talent celui de la poésie, et il est un des hommes rares de » ce siècle qui ont eu l’art de mêler le charme des vers aux » matières abstraites (3). » Il avait fait imprimer, en 1755, un poëme sur les propriétés de la lumière et différents mémoires, parmi lesquels son travail sur l’application de la vapeur aux rames des galères occupe le premier rang. Le Père Gautier est aussi l’auteur de Réflexions critiques sur la certitude de la médecine, et le médecin Charles Bagard, son confrère à l'académie, pénétrant, par représailles, dans le domaine du chanoine-régulier, écrivit sur les causes physiques des tremblemens de terre et sur les maladies épidémiques qui
(4) V. Notice sur la vie et les ouvrages de M. Messier , par Delambre, dans les Mémoires de l’académie des sciences, an. 1817, p. Ixxxiij-xcij ; Correspondance littéraire de La Harpe, t. I, p. 97.
(2) V. l'article Sigorgne dans la Biographie universelle.
(3) Hist. de Lorr., t. IX, p. 223 et suiv.
peuvent en résulter. Un traité sur la durée de la vie humaine, une dissertation sur linoculation et d’autres mémoires lui avaient assuré une grande réputation, et Louis XV Pavait décoré de l’ordre de Saint-Michel. Il méritait, au reste, une pareille distinction, moins encore par sa science que par ses vertus et son désintéressement ; et un contemporain rapporte que Bagard faisait imprimer ses ouvrages à ses frais et les distribuait gratuitement aux pauvres et aux jeunes médecins (1).
A côté de ces savants, il faut rappeler ici Pierre Blaïse, dit le chevalier de Saint-Blaise, né à Remiremont, en 1717, et qui publia des traités sur les mathématiques et l’agriculture; les frères Jean-Jacques et Jean-Daniel Saur de Sainte-Marieaux-Mines, dont la renommée comme minéralogistes était devenue européenne (2) ; Jean-Baptiste Bréquin d’Acraigne, qui entra au service de la France en qualité d'ingénieur militaire, puis la quitta pour s'attacher au prince Charles-Alexandre, qu’il suivit dans toutes ses campagnes (3), et le mécanicien Bérgard Joyeux de Pagny-sur-Moselle, constructeur d’une horloge tellement compliquée, qu'il nous faudrait deux ou trois pages pour énumérer ses indications et ses mouvements (4).
Stanislas, qui fit élever tant de monuments remarquables, fut secondé par d’habiles artistes, et parmi eux nous devons citer Emmanuel Héré de Nancy, premier-architecte de ce princé, et sur les plans duquel ont été construits presque tous les édifices précédemment décrits (5); le serrurier Jean La-
(4) V. ibid., p. 256, 257 et 267 ; Calmet, Bibl. lorr., col. 72 et 73.
(2) Jean-Daniel, le plus jeune des deux frères, avait été nommé, à vingt-sept ans, correspondant de l'académie des sciences. V. Chevrier, ibid., p. 242-244.
(3) Il devint directeur du bureau des plans appartenant au corps des ingénieurs, à Vienne. V. Calmet, ibid., col. 166 et 167.
(4) V. idem, ibid., col. 549 et 550.
(5) V. idem, ibid., additions, col. 140.
mour, déjà mentionné (4); le serrurier Jeanmkire, élève du . précédent, et qui exécuta les grilles de plusieurs chapelles de Ja Primatiale ; quatre peintres distingués : Provençal ; André Joly, élève de Claude Jacquard (2); Joseph Ducreux de Nançy , dont la réputation. commença seulement vers la fin du règne de Stanislas (3), et Jean . Girardet de Lunéville, petit-neveu de Charles Mélin, et le meilleur peintre que la Lorraine ait possédé dans la seconde moitié du XVII siècle. Il était élève de Claude Charles, et après avoir fréquenté l'atelier de ce maître, et avoir fait d’excel- . lentes étudés classiques dans l’université de Pont-à-Mousson, il demeura, pendant huit ans, en Italie afin de se perfectionner, et travailla successivement pour la duchesse-douairière, :pour le prince Charles-Alexandre et enfin pour le roi, qui le nomma son peintre-ordinaire par brevet du 40 mai 1758, le -Chargea de peindre le grand salon de l'hôtel de ville de Nancy,
ainsi que plusieurs salles dans les palais de la Malgrange, de
Lunéville et de Commercy, et lui paya généreusement beaucoup d’autres tableaux, dont quelques-uns ornent encore les édifices publics de l’ancienne capitale de la Lorraine (4).' ‘Non loin de ces artistes, il faut inscrire Collin, bon graveur .en taille douce ; Louis et Nicolas Mansiaux de Ceintrey, stuccateurs, choisis par le roi pour décorer l'église de Bonsecours et les palais de la Malgrange et d’Einville ; par les chanoines de Saint-Dié, pour métamorphoser l’abside de leur collégiale; par le prince d'Elbeuf et le due de Chartres, pour embellir les châteaux de Gondreville ‘et de FR REcne (5) ; “ne les ES Lambert-Sigisbert,
&v ce ibid. , addit., col. 147; Durival, id. 7 +P. 250 et 231. (2) V. Calmet, ibid. col. 548 et 549.
(3) V. l’article Ducreux. dans la Biogr. univ. |
(4) V. Calmet, ibid., col. 416 ; Lionnois, äbid., t. I1, p. 588 et 589 ; . Journal de Metz pour l'an de grâce 1763, par Stemer.
… (8j V. Calmet, ibid., col. 650. |
Nicolas-Sébastien et François-Gaspard Adam, tous trois seulpteurs de mérite, et que le désir de paraître sur un plus grand théâtre engagea à se fixer les deux aînés à Paris, où ils furent admis dans l'académie de peinture et de sculpture, et le troisième à Berlin, près du roi de Prusse, qui le prit pour son premier-sculpteur.
La plupart de ces artistes survécurent à Sianislas et eurent la douleur de voir anéantir leurs ouvrages aussitôt âprès sa mort. Louis XV déclara que l’économie était une des principales vertus des souverains et fit immédiatement détruire ces palais, ces parcs, ces jardins, si chers au roi de. Pologne. « Chanteheux, Einville, la Malgrange, le château » d’eau de Commercy s’effacèrent bientôt comme de beaux » rêves, dit Durival ; et les châteaux de Lunéville et de » Commercy furent convertis en casernes, avec un empres- » sement qui augmenta laffliction de la province. |
La Lorraine fut réunie au royaume de France et perdit ainsi son indépendance, sept cent dix-huit ans après l'a- . vènement de Gérard d'Alsace comme premier duc héréditaire. Les partisans et les serviteurs de la famille ducale n’entendirent pas avec indifférence s'exhaler le dernier soupir de leur patrie; mais les hommes qui regardaient, avec raison, l'indépendance de la Lorraine comme détruite depuis le départ de François IIT, et même depuis le jour où Louis XIII était entré victorieux dans la ville de Nancy, ces hommes se consolérent en pensant que le peuple des René II, des Antoine et des Charles III, désormais confondu dans la nation française, pouvait, en changeant de rôle, aspirer encore à de glorieuses destinées.