‹ Histoire de Lorraine. Tome sixièmeChapitre 3 sur 42 · PREMIÈRES ANNÉES DU RÈGNE D& LÉOPOLD · texte numérisé non relu

PREMIÈRES ANNÉES DU RÈGNE D& LÉOPOLD

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Les évènements de la guerre amenée par l'ambition de Louis XIV, et par les usurpations qu’il avait commises sur les états voisins de la France, n’avaient pas répondu à l'attente du Grand Roi, et, après une lutte qui n’avait pas duré moins de huit années, différentes conventions, connues sous le nom de traité de Riswick, rendirent enfin. la paix à l'Europe. Le traité entre l'empire et la France fut conclu le 30 octobre 1697 et ratifié le 43 décembre suivant. La restitution de la Lorraine et du Barrois y était stipulée; mais Louis XIV avait trouvé moyen d'y insérer diverses clauses qui devaient éstreindre notablement les droits inhérents à la souveraineté.

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C’est ainsi que l’article vingt-neuf, après avoir permis au duc de conserver les remparts de la vieille ville de Nancy, disposait que les fortifications de la ville neuve et les dehors de la place seraient complètement rasés, et concédait seulement la faculté de leur substituer une muraille droite. L'article trente ‘ prononçait la remise des forteresses de Bitche et de Hombourg, mais accordait à Louis XIV le pouvoir d’en démolir les défenses. Le roi se réservait Sarre-Louis et sa banlieue ; la ville et la prévôté de Longwy, à charge de donner au duc.un équivalent pris dans le temporel des évéchés ; et de plus le droit de faire traverser la Lorraine aux troupes qui se dirigeaient vers les villes des évêchés ou vers l'Alsace. Toutefois , il renonçait à la propriété des routes que ses troupes devaient parcourir, et il déclarait que les arrêts de réunion rendus par la chambre royale de Metz et le parlement de Besançon seraient considérés comme nuls et non avenus. D’autres articles prescrivaient la restitution du Trésor des chartes et des papiers des chambres des comptes, maintenaient entre la Lorraine et les évêchés la liberté du commerce, particulièrement à l’égard du sel et des bois, et assuraient à plusieurs ecclésiastiques la possession des bénéfices qu "ils . avaient obtenus du monarque.

Ces conditions peu équitables paraissaient encore trop douces aux ministres de Louis XIV. Obligés d'abandonner un pays qu'ils avaient espéré garder, ils voulurent au moins en tirer préalablement toute la substance. A cet effet, vingtcinq bataillons et quarante escadrons y furent envoyés et y vécurent à discrétion, ou à peu près, pendant des mois entiers. Comme la fenaison était terminée, on fit des réquisitions de fourrages, et les agents français, au lieu de tâcher d'en rendre la charge aussi peu onéreuse que possible, enjoignirent aux Barrisiens de conduire leurs foins dans les Vosges et aux Vosgiens de transporter les leurs dans Île Barrois. On était alors occupé des semailles, et cette réqui-

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sition causa le plus grand préjudice aux laboureurs. Des subalternes en profitérent pour annoncer mystérieusement que l’on pouvait éviter les déplacements moyennant une contribution pécuniaire ; on les crut et on ‘paya, mais on n'obtint aucune remise. Les Lorrains se décidèrent à dépêcher des députés à Versailles. On refusa de les entendre et on les renvoya à l'intendant, qui les fit emprisonner et plaça des garnisaires dans les villages où s'étaient manifestées quelques velléités de résistance. Les soldats s’y comportèrent comme en pays conquis, chassant même les paysans de leurs maisons ; et, l'hiver exerçant déjà ses rigueurs, on vit des malheureux contraints de mettre leurs enfants dans les fumiers, pour les empêcher d’être gelés (1).

La bourrasque fut cependant de trop courte durée pour causer à la Lorraine un préjudice irréparable; et ce qui prouve, comme nous l’avons déjà fait observer, que la situation du pays était notablement meilleure, c’est qu'il fut en état de payer, à titre de joyeux avènement et oufre les impositions ordinaires, une somme égale à la capitation annuellement exigée par la France; et que la ville de Nancy déploya, lors de l’entrée solennelle de Léopold, une magaificence étonnante. Il est incontestable néanmoins que la population était toujours très-faible. On ne comptait dans trente at un lieux méritant encore. le nom de ville ou de bourg que huit mille cinq cent quarante-huit feux ou conduits, c’est-àdire à peine cinquante mille âmes ; Nancy en avait sept mille cinq cent quatre-vingts (2), Lunéville neuf cent soixante et quinze, Vézelise cinq cent quatre-vingts, et Blämont seulement trois cent vingt-cinq. Les subventions ou. contributions

(4) V. les mém. de Jamerai-Duval, ms. de la bibl. de l’Arsenal.

(2) 11 y avait dix-sept cent quarante- cinq chefs de famille et quatre cent soixante et dix veuves ou filles; ce qui prouve combien était peu élevée la moyenne des familles. V. l'annuaire de la Meurthe pour 1852, 1re partie, p. 74. |

RE produisaient environ six.cent quatre-vingt mille livres, et les domaines moins de deux millions.

Un autre résultat de la longue oppression qui avait si longtemps accablé nos pères était l'ignorance répandue dans presque toutes les classes de la population. « Les Lorrains » sont très-grossiers, disait le comte de Boulainvilliers dans » son Etat de la France, et cet esprit, qui se fait connoître » par un langage très-désagréable, est répandu sur la no- » blesse comme parmi le simple peuple. Au reste, ils sont, » en général, extrêmement attachés aux anciens usages; ils » nese peuvent pas résoudre à les changer, s'ils n’y sont » contraints par la force ; mais la contrainte est chez eux su- » jette à de grands inconvéniens ; car ce peuple, naturellement » pesant et patient, s’anime d’une férocité toute singulière, » quand il est une fois irrité. »

Le nouveau duc de Lorraine était entièrement inconnu de la nation qu'il allait gouverner. On a dit qu'il était né, à Insprück, le 41 septembre 1679. L’archiduchesse, qui n'avait pas eu d'enfants de son premier mariage et craignait d’être stérile, éprouva une telle joie quand elle eut la certitude d’être enceinte, qu'elle fit immédiatement élever une chapelle en l’honneur de saint Joseph. Le jeune prince vint aa monde avant le terme fixé par la nature ; il était d’une complexion débile ; mais, grâce au régime fortifiant auquel il fut soumis de bonne heure, il fimt par devenir robuste. Il avait reçu au baptème les noms de Léopold-Joseph-Hyacinthe-Agapit-Dominique, et il n'eut d’abord d'autre maître que sa mère, princesse très-instruite, qui lui enseigna, outre le Français et PAllemand, les principes des langues latine et italienne. Quand il eut atteint l’âge de douze ans, on le conduisit à Vienne, où il eut pour compagnons d’études les archiducs Joseph et Charles, fils de l’empereur ; pour gouverneur François Taafe, comte de Carlinford , seigneur irlandais qui s'était attaché au service impérial et avait obtenu les titres de

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conseiller d'état et de général-major ; pour sous-gouverneur l'abbé François le Bègue, doyen du chapitre de Saint-Dié, et pour instituteur et directeur le P. Ehbrenfried Creitzen, gentilhomme saxon qui avait abjuré le luthéranisme à Rome et était entré dans la compagnie de Jésus. Ces trois hommes, distingués dans des genres divers, travaillérent à l’envi à faire de leur élève un prince digne de régner ; mais Dieu les avait prévenus, et ils n’eurent d'autre tâche que celle de cultiver les riches facultés départies à Léopold. « Un esprit vif et ju- » dicieux, pénétrant et docile, une humeur douce et affable, » un cœur bon, tendre et généreux, sensible aux sentiments » de la piété autant qu'à ceux de l'honneur ; pour le corps, » beaucoup d'adresse, d’agilité et de bonne grâce » ; tel est le portrait que trace du jeune prince un de ses meilleurs biographes, et ce portrait a surtout le mérite de la ressemblance. ‘ L'exemple de son père, qui venait d'acquérir une gloire si pure par ses victoires sur les Turcs, engagea Léopold à servir dans l’armée impériale. Agé de seize ans et quelques mois, il demanda et obtint l'autorisation de faire la campagne de 4696. L'armée était commandée par l'électeur de Saxe, qui n'avait prêté ses troupes à l’empereur qu’à cette condition, et l'incapacité du général faisait présager des revers. On entreprit le siége de l’importante place de Temesvar, et le sultan Mustapha IT présenta en personne la bataille aux Impériaux , afin de prévenir la chute d’un des derniers boulevards de son empire. L’électeur accepta le combat et fut vaincu. Malgré la recommandation que l’empereur avait faite à ses généraux d'empêcher Léopold de s’exposer en pareille occasion, le jeune prince se jeta résolument dans le plus épais de la mêlée, eut son cheval tué sous lui et vit périr, à ses côtés, un des gentilshommes de sa maison. A peine se fut-il procuré un nouveau cheval, qu’il voulut retourner à la charge, dans l’espérance d’arracher aux Turcs une victoire qu'ils regardaient comme assurée. Le comte de Carlinford, qui n’avait

40 = pas quitté son élève, essaya de le retenir et lui dit : « Un prince doit être brave , mais un souverain ne doit pas oublier que sa vie appartient à ses sujets ». < Si la mort m’enlève à mes sujets, répondit Léopold, ils trouveront un souverain dans chacun de mes frères. Que peut-il m'arriver de plus . glorieux en ce moment que de mourir les armes à la main, pour la défense de la bonne cause ? (1) »

L'année suivante, il fit la campagne dans l’armée du Rhin, conduite par le prince Louis de Bade. Comme les négociations pour la paix étaient fort actives, on ne tenta aucune entreprise militaire un peu considérable, et il n’y eut guère que des marches et des contre-marches. Le prince Louis, un des meilleurs élèves de Charles V, désirait former à son tour le jeune prince dans l'art des combats et avait exprimé le vœu de l'avoir dans son armée. Il voulut lui fournir l’occasion de se faire remarquer et le chargea d’assiéger le château d’Eberbach, situé à peu de: distance d’Heidelberg. Léopold s’en empara; mais ce fat la dernière fois qu’il prit part--aux jeux sanglants de la guerre; et la conclusion de la paix de Riswick, qui lui ouvrait les portes de la Lorraine, lui fit sentir la nécessité de renoncer à une carrière dans laquelle il aurait pu marcher avec honneur sur les traces de son père (2). Eclairé par les fautes et les malheurs de Charles IV, il: comprit que, dans la situation que les traités venaient de créer à l'Europe,

la Lorraine devait observer la plus parfaite neutralité, qu’elle

ne pouvait s'unir étroitement à la France, sans être immédiatement absorbée, ni rester l’alliée de l'empire sans attirer de nouveau sur elle des calamités de toute nature; et l’archi-

(4) La plupart des biographes de Léopold rapportent cette. réponsé un peu différemment. La version qué nous avons adoptéo est tirée d’une lettre de l'abbé le Bègue, publiée par.M. Noël, dans ses Mémoires pour servir à l’histoire de Lorraine, n° b, t. I, p. 5 et 6.

(2) V. le même ouv., ibid, p. 1-7; Durival, dE de la Lorraine et du Barrois, t. 1, p. Lou

En ee duchesse Eléonore, femme d'un grand sens, résolut de sacrifier au bien de ses enfants une prédilection trés-naturelle, du reste, pour la maison à laquelle elle appartenait. Au lieu de marier son fils afné.à une princesse allemande, elle lui chercha une épouse dans la famille royale de France, afin d’attacher Louis XIV lui-même aux intérêts de Léopold, et elle demanda pour lui la main d’Elisabeth-Charlotie d'Orléans, fille de Philippe de France duc d'Orléans, frère unique du roi, et(d’Elisabeth- Charlotte de Bavière, sa seconde femme. La proposition fut agréée avec empressement, mais Eléonore n'eut pas le plaisir de voir célébrer un mariage qui devait assurer le bonheur de son fils. Elle tomba malade avent que les derniers arrangements fussent pris, et mourut, à Vienne, le 17 décembre 1697, à l’âge de cinquante-cinq ans. On a dit qu'elle comptait, après avoir mené son fils à Nancy, se retirer, à l'exemple de Philippe de Gueldres, dans le couvent des clarisses de Pont-à-Mousson et y consacrer le reste de sa vie à la pratique de la pénitence (1); chose qui ne parait guère vraisemblable. Quoiqu'il en soit, Léopald éprouva le plus vif chagrin à la mort de sa mère et témoigna le désir de faire transporter en Lorraine le corps de cette princesse et celui de Charles V. L'empereur accueillit la demande en ce qui concernait le duc, et déclara que le cercueil d'Eléonore resterait dans le caveau de la famille impériale. Léopold voulut su moins que l’on rendit à sa mère les honneurs qui l'attendaient comme duchesse de Lorraine, et il ordonna de prier pour elle dans toutes les églises des deux duchés; mais le gouverneur français l'interdit de lasmanière la plus formelle, et l'évêque de Toul, M. Thiard de Bissy, n’osa permettre aux ecclésiastiques de célébrer des services solennels jusqu'à ce que l’on eût obtenu l’autorisation du roi. Elle arriva enfin le 47 janvier, et les Lorrains, moitié par attachement pour la .

| (1) V. louv. de M. Noël, ibtd., p: 40.

maison ducale, moitié dans le but de narguer les français qui n'étaient pas encore partis, affectérent de donner à ces cérémonies le plus grand éclat possible. Mathieu Fontana, curé de Vignot, et Claude Sommier, curé de Champ, prononcérent l'éloge funèbre de la princesse (4), et l’on a remarqué, avec raison, que le discours de Sommier fut l’origine de la brillante fortune: à laquelle l’auteur parvint bientôt après.

La crainte de trouver la Lorraine encore remplie de troupes françaises et diverses circonstances ne permirent pas à Léopold de se mettre immédiatement en route pour ses états; mais, comme il comprenait l'urgence de ne pas laisser durer plus longtemps le régime sous lequel vivaient encore les Lorrains , il confia le soin d’administrer provisoirement les duchés à une commission de trois membres : le comte de Carlinford, qu'il eréa chef de ses conseils ; l'abbé le Bègue, doyen du chapitre de Saint-Dié, et le sieur Canon, premier-président de l’ex-cour souveraine. Les trois commissaires arrivérent dans les premiers jours de janvier, et attendirent le départ des Français pour saisir les rênes du gouvernement. L’évacuation de la Lorraine et du Barrois, qui devait être terminée pour le 31 décembre, ne commença que le 3 janvier et ne fut complète que pour la fin du mois. Les quarante escadrons et les vingt-cinq bataillons dont nous avons parlé s’éloignèrent les uns après les autres, à l’exception des deux régiments de Guyenne et de Languedoc, qui demeurérent à Nancy pour démolir les fortifications de la ville neuve. Les commissaires vinrent loger à Lunéville le 24 janvier ; ils se rendirent ensuite à Saint-Nicolas, puis à Nancy, et

(4) V. Eloge funèbre de très-haute, très-puissante et très-excellente Princesse Marie Eléonor d'Autriche, Reine de Pologne et Duchesse de Lorraine ; Par Maitre lean Clavde Sommier, Prêtre, Docteur en Théologie, Curé de Champ et de ses annexes; Toul, Alexis Laurent, 1698, in 4°.

Le discours de Mathieu Fontana a été mprne ‘la même année et chez le même SL Lis

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le gouverneur français les mit en possession de la capitale le 6 février. Quatre jours après, le comte de. Carlinford, qui avait besoin d'argent, prescrivit de payer, à titre de joyeux avénement, une imposition égale à la capitation exigée annuellement par le roi de France, et les Lorrains l’acquittérent avec empressement, malgré la gène que venaient de leur causer le séjour et les exactions de vingt-deux mille soldats. Une ordonnance, publiée le 42, ressuscita la cour souveraine et enjoignit aux anciens membres de cette compagnie, et aux conseillers nommés par Charles V, de se réunir à Nancy et d'entrer sur-le-champ en fonctions. Ils n’étaient plus que six : le président Canon, l'abbé de Riguet, conseiller-prélat, MM. Serre et Bousmard conseillers, et MM. Rennel et Georges, dont les promotions émanaient de Charles V, et qui n'avaient jamais siégé ; néanmoins, le jour qui suivit la promulgation de l’ordonnance, la cour s’assembla pour l'enregistrer, et elle tint depuis des audiences régulières. Le bailliage de Nancy fut rétabli le 13, ceux de Vosge et d'Allemagne le 15 ; les commissaires fixèrent à Mirecourt la résidence du premier, et à Boulay celle du second ; le 16, ils créèrent un bailliage à Pont-à-Mousson (1). M. de Viange, nommé grand-veneur le 26 février, fut chargé de recevoir le serment des gardes, et on afficha un règlement sur les chasses, afin de réprimer les désordres qui s'étaient introduits pendant LOCCRpaUCr française (2).

On ne tarda pas à savoir que Léopold était parti de Vienne pour prendre possession de lhéritage de ses ancètres. Il s'était mis en route le 44 avril; mais, comme il avait un cortége fort nombreux, ce qui l’obligeait à voyager à petites journées, il n’arriva à Strasbourg que le 12 mai. Il y trouva quantité de gentilshommes lorrains, qui étaient venus pour

(4) V. Recueil des ordonnances, t. I, p. 1, 3, 6-8 et 10, t. IL, p. 363. (2) V. ibid. t. I, p. 44, t. IE, p. 64. ;

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