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Histoire de Louis-Philippe d'Orléans et de l'Orléanisme

Nouveau rôle de Louis-Philippe. — La révolution à rextéricur. — Les nationalités opprimées et la fraternité orléaniste. — Les réfugiés espagnols au Palais-Royal. — La Fayette, éditeur responsable des munificences orléanistes. — Les réfugiés espagnols à la frontière. — Déroute de Mina. — Insurrection de Belgique. — La Belgique en quête d'un gouvernement. — Affaissement moral des rois de l'Europe. — Le principe de non-intervention mis en avant pour la première fois. — Politique de l'Angleterre à l'égard de Louis-Philippe. — Metternich proteste contre le nouveau droit des révolutions. — L'empereur ÎNicoias cl ses plans. — La Pologne insurgée. — Ce que c'est au vrai que la Pologne révolutionnaire. — Le grand-duc Constantin et les Polonais. — La révolution de Pologne accueillie par Louis-Philippe avec transport. — Il négocie secrètement avec le tzar. — Mission du duc de Mortemart en Russie. — Entrevue de l'ambassadeur français avec ir. 1

les chefs poloimis. > — Fausse lettre ;illril)iiéc à Louis-Philippe. — Altitude tle la France penilaiit la guerre de Pologne. — Fausse nouvelle d'une grande victoire j olonaisi! sur les Russes. — Noie de lord Palnicrston. — La Pologne condamnée à un héroisme improductif. — Napoléon et les Polonais. — Louis-Philippe et les révolutionnaires italiens. — Origine des proclamations et adresses aux peuples. — Ils lui demandent de l'argent. — Leur correspondance entre eux. — Maroneelli à Paris. — Le premier martyr de l'indépendance italienne. — Louis-Philippe veut des soulèvements en Ualie, mais pas à Rome. — Motifs de cette politique catholique. — Rayle et Porléanisme. — Napoléon et Louis-Bonaparte dans l'insurrection. — Tactique des Carhonari à leur égard. — Politique de Louis-Philippe à l'intérieur. — La misère et la banqueroute. — Prêts et avances au commerce et à l'industrie.

— Ce qui en advient. — Benjamin Constant meurt de désespoir. — Lutte dans les conseils du Palais-Royal entre les diverses fractions du ministère. — Les fêtes nationales et la liberté de l'Eglise. — La Cour des pairs et les ministres de Charles X. — Destitution de la Fayette. — Un trône entouré d'institutions républicaines. — Sac de Saint-Germain l'Auxerrois et de l'archevêché de Paris. — Louis-Philippe et ses armoiries de famille. — Proscription des lys. — Chambre des pairs viagère. — L'anarchie et Casimir Périer. — Son portrait. — Son attitude envers Louis-Philippe et les puissances étrangères. — La conférence de Londres et le prince de Talleyrand. — Léopold de Cobourg, roi des Belges. — Enquête judiciaire sur la mort du prince de Condé. — Le peuple a déjà fait l'instruction du procès. — Madame de Feuchèros au Palais -Royal. — Complaisante amitié de Louis-Philippe pour elle.

— Les témoins et les interrogatoires. — Madame de Feuchères devant la commission d'enquête. — Ses explications et les démentis reçus. — Le rapport de M. de La Huproye, conseiller instructeur. — Madame de Feuchères va être mise en accusation. — Le procureur général chez M. de la Huproye. — La cour royale ne rend plus des arrêts, elle rend des services. — Intervention des princes de Rohan. — Madame de Feuchères et le duc d'Aumale. — Hennequin et Philippe Dupin, — Le legs du prince de Condé aux enfants des soldats de la Vendée militaire déclaré immoral et illégal. — Madame de Feuchères plaidant contre Louis-Philippe. — Elle veut accepter pour son propre compte la formation d'un collège condéen. — Les royalistes refusent. — Louis- Philippe aux Tuileries. — Il ne veut pas qu'un de ses fils habite le Palais-Royal. — Causes secrètes de cette pohtique — Les fusils Gisquet.

— La surprise d'Ancône. — Le mémorandum et l'Europe. — Les emplois publics et la fonctionmanie. — Louis-Philippe et Casimir Périer.

LES ItÉDUTS DU REGNE. 5

— La famille d'Orléans et le choléra. — Le peuple et les cxcilalions contre les riciies. — Les calomnies de la préfecture de police, — Mort de Casinnr Périer. — Origine de la réforme électorale et du siiifrase universel.

A peine roi, Louis-Philippe s'altribue un nouveau rôle. Dans l'intérêt de sa dynastie naissante, il se fait un devoir ou plutôt un calcul de renoncer à courir les aventures révolutionnaires pour son propre compte. Il est fatigué de son éternel noviciat de rébellion. Un de ses premiers soins fut de rejeter au dehors Tes éléments perturbateurs qu'il accumula autour du Palais- Royal afin de battre en brèche la monarchie légitime. Après s'être dit avec Tacile' a que dans les troubles et dans les discordes, la force est aux scélérats et que la sagesse ne prévaut que dans la paix et l'ordre, » il veut pacifier la Fiance à son profil , et, tout en marchant à pieds joints sur les principes, faire (ouriier à son avantage l'agitation qu'il va provoquer en Europe, he nouveau souverain a semé les vcnls, il craint de récolter les tempêtes. Pour se les épargner, il les dissémine sur les royaumes étrangers, en commen(,'anl timidement à inaugurer la doctrine que ce ne sont plus les armées qui doivent se battre entre elles, mais les nations. Cette doctrine, il l'a puisée dans la vieille pharmacie du libéralisme ; il ne l'abandonnera plus.

Les souverains intelligents ne pouvaient et ne devaient voir qu'avec une répugnance mal déguisée

' Tacil.. llht., IV, 1.

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un complot de famillo almutissant à l'usurpalion du trône et à nue crise sociale. Ce guet-apens dynastique, tendu avec aggravation de respects hypocrites et de reconnaissance menteuse, était pour les diverses branches de race royale éloignées du trône un stimulant, un défi et un exemple. On pouvait espérer qu'à l'aide d'événements concertés avec prudence, il serait facile d'arriver à un double résultat. Chacun s'arrangea dans les conseils du Palais-Royal pour préparer les insurrections dont la royauté nouvelle éprouvait l'indispensable besoin. Il entre dans les plans de la Révolution d'abâtardir et de ruiner l'Europe; on lui inocule le virus constitutionnel.

Par ses ministres, par ses ambassadeurs, par ses envoyés extraordinaires aux diverses cours, par ses lettres surtout, Louis-Philippe offrait d'humbles garantiesd'amitiéetde tranquillité. Rrùlant du désird'entrer dans la famille des rois, même par la porte basse, il prenait les engagements les plus insolites, il faisait les promesses les plus exagérées. Dans le même temps, les hommes de sa confiance, les instruments ou les serviteurs de sa fortune organisaient à côté de lui le vaste mouvement de propagande auquel il applaudit du geste et de la voix, mais que néanmoins il se réserve la faculté de nier, le cas échéant.

Cette révolution menace de prendre, sous le patronage de son gouvernement à bon marché, les nationalités prétendues opprimées qu'elle veut ressemeler. En inventant le principe de non-intervention

LliS DKBUTS DU RÈGNE. 5

elle aspire à exercer son monopole d'émeutes au sein des États présumés trop faibles pour résister à un coup de main ou à une surprise; puis on la voit accueillir à Paris les réfugiés de tous les pays. Après avoir ouvert un compte courant en faveur des révolutions,— compte qui n'est peut-être pas encore fermé, — elle distribue le baiser de fraternité aux conspirateurs de tous les régimes, aux émissaires de toutes les sociétés secrètes, se créant des vieilles nations un peuple neuf fabriqué en douze heures, ainsi qu'une machine destinée à faire l'expérience des abstractions constitutionnelles. L'Orléanisme leur dicta ])our devise la parole du psalmiste ^:« Rompons leurs fers et tejelons leur joug loin de nous. » L'Espagne, la Pologne, la Belgique, l'Italie, la Suisse elle-même, ont au Palais- Royal des mandataires officieux. C'est la lune de miel des insurrections et de la royauté bourgeoise. Ces mandataires y viennent prendre le mot d'ordre et préciser les ressources financières dont chaque comité national aura besoin. Celui d'Espagne est le premier auquel Louis-Philippe laisse toucher sur sa cassette une somme de cent mille francs.

Ferdinand Yll refusait de reconnaître Louis-Philippe pour roi de France. Louis-Philippe, cédant à un sentiment de colère ou à une haine de famille, s'emporte jusqu'à dire, dans un conciliabule tenu au Palais-Royal sous forme d'audience accordée à iMma, à Mendizabal, an duc de Rivas, à Islurilz, à Martinez de la Rosa, à

* Psalm. II, 5.

C CHAPITRE l'UEMIER.

San Miguel et au comte de Toreno : « Quant à ce qui concerne Ferdinand VU, on peut le pendre si on veut, c'est le plus grand coquin que je connaisse.»

Au lendemain de l'assassinat du dernier Condé, cette allusion à l'espagnolette de famille a quelque chose de sinistre. Louis-Philippe, qui se la permettait, en jugeant si sévèrement un de ses proches, ignorait sans doute la grande parole inscrite au fronton du temple de Delphes, le TvôiOi aeocvzôv (connais-toi toimême), que chacun est en droit de lui appliquer.

Les réfugiés sont auprès du roi de Juillet pour faire les affaires de la Révolution. Ils croient le flatter en disposant de la couronne d'Espagne en faveur du duc de Nemours, son second fils. Ces rêves de changement de dynastie, que les exilés ou démagogues offrent à la porte de tous les palais comme l'acquit des subsides qu'ils soutirent, ces rêves ne devaient pas exercer une bien grande influence sur l'esprit de Louis-Philippe, Aspirer à un trône étranger, lorsque celui de France était encore ébranlé sur sa base, lui parut chose aussi périlleuse qu'impossible. 11 lâchait bien la corde aux réfugiés, mais il n'osait se compromettre à aucun prix. Aussi, même dans ce premier marché, le voit-on établir toutes ses mesures pour rester à l'écart des événements. Il avait sous la main des hommes de bonne volonté, toujours prêts à endosser la garantie d'une pareille transaction. Le général la Fayette se proposa.

Le patriotisme sénile de ce thaumaturge d'insur-

rection aimait à causer politique avec la révolte. On le voyait le jour et la nuit rajuster d'un air bénévole des complots et des attentats. Il se complaisait à leur accorder les grandes et petites entrées de son hôtel. Il se fit l'éditeur responsable des munificences orléanistes et, le 26 août, il notifia sous forme de lettre au ministre de l'intérieur cette singulière décharge: « Vous savez, mon cher collègue, qu'il y a une révolution probable en Espagne, tout à fait étrangère à la nôtre, non moins étrangère au gouvernement du roi des Fvani^nis, concertée avec moi bien avant les dernières folies de Charles X. J'ai récemment cherché à la suspendre ; mais elle ne dépend d'aucun individu, elle aura ou n'aura pas lieu, très-indépendamment de nous. Ce que j'ai à vous dire ne se rapporte qu'à une question de cette situation générale.

« Les chefs du mouvement ne sont pas sortis d'Espagne, ou s'y sont rendus; d'autres personnages des Certes, San Miguel, Quiroga, Galiano, etc., arrivent à Paris, mais il en arrive de moins considérables. Ceuxci ne demandent que des passe-ports et ne refuseraient pas de l'argent, si quelques amis étrangers au gouvernement leur en donnaient. Ils se plaignent des délais qu'on leur oppose, quoiqu'ils ne se présentent que comme voyageurs ordinaires. Est-il de notre intérêt français de les laisser à Paris, ou de faciliter leur écoulement? Je suis de la seconde opinion... Plus nous évacuerons Paris, et mieux ce sera, et, je le répèle, vous n'avez pas à croire que le mouvement espagnol

8 CHAPITRE l'Rl'MlER.

en soit avancé ou retardé d'un seul jour ; les principaux ressorts ne sont pas là.»

Éparpiller la Révolution afin de rester maître du terrain, était le plan et le suprême désir de Louis-Philippe. La Fayette qui s'improvise tout à la fois le courtisan du prince et le Nestor d'une républiqu(î idéale, coopère à son œuvre sans réfléchir qu'il sera bientôt lui-même une éclatante victime de cette ingratitude. «Plus nous évacuerons Paris et mieux ce sera,» écrivait le naïf vieillard, ne s'apercevant pas que dégarnir le centre de l'insurrection, c'est, à un moment donné se priver de ses forces vives. Louis-Philippe 'avait insinué cette combinaison à la Fayette qui, maître apparent des destinées de la France et de l'Europe, s'amuse, en face du roi-citoyen, à prendre l'attitude d'un citoyen-roi, espèce de maire du palais ou de lord protecteur. Les comités franco-espagnols ont des armes, de l'argent, des chefs et l'appui tacite du gouvernement de Juillet. Il ne leur manque que des hommes et le concours des populations. Mina arrive à la frontière, attendant impatiemment l'ordre de lever le drapeau de la révolte. Cet ordre doit venir de Paris ; la diplomatie l'arrête au passage. Mina et ses complices s'imaginent qu'en brusquant les choses et qu'en tirant un seul coup de fusil ils mettront l'Europe en feu. La France et l'Espagne laissent ces libérateurs payés à la journée agir aux risques et périls de leur vie. Quelques-uns succombèrent à la tête ou à la suite d'une obscure guérillas; les autres rentrèrent sur notre ter-

* LES DÉBUTS DU RÈGNE. y

ritoire. Au lieu de l'asile promis et dû, ils n'y trouvèrent qu'un (ombeau, car, au mépris du droit des gens, les troupes royales violèrent le sol français et punirent de mort les insurgés qu'elles poursuivaient. Le Palais-Royal ferma les yeux sur cette audace qu'un autre gouvernement n'aurait jamais tolérée. En reconnaissance d'un pareil abandon, Ferdinand VII daigna, par le conseil des puissances, faire dire à Louis-Pbilippe : qu'il n'avait plus de répugnance à le subir et à l'accepter en bon frère. Les exilés espagnols n'eurent (ju'à enterrer leurs morts et à panser leurs blessures. Le gouvernement de Louis-Pbilippe ne s'occupa d'eux que pour les blâmer et les interner. Ce gouvernement était si peu habitué à recevoir quelque marque de respect ou d'estime, qu'il accueillait et faisait enregistrer par ses journaux comme témoignages de sympathie et de royale fraternité le plus banal compliment, la moindre politesse ou la plus insignifiante lettre de naissance, de mariage ou de décès. Avec le même empressement, la France interprétait la chose en raillerie ou en insulte adressée à son roi-citoyen.

Ce premier échec des réfugiés avait une pénible signification ; personne n'en tint compte. Louis-Philippe, n'ayant jamais l'art de commettre des fautes qui auraient pu lui faire honneur, se prêtait des vertus t|ui le déshonoraient aux regards du peuple. Sans savoir si son commerce en gros ne réussira pas, il détaille sa popularité à la livre. Le règne des tristes expériences s'inaugure, et le roi de Juillet, le plus

10 CHAPITRE PREMIKR.

cruel ennemi do ses amis, ouvre à la Belgique l'ère des révolutions. Il a tout à côté de lui, auprès de lui, au-dessus de lui une propagande, qui déborde d'activité et d'imprudence. Cette propagande, entourée des majestés de la borne et des gloires du ruisseau, s'agitait dans un lit plein de songes, toute tremblante de la fièvre des révolutions. Ses chefs, selon la parole de Cicéron', « pensent beaucoup moins à changer le gouvernement qu'à le détruire,» et ils n'ont jamais aimé à servir que par parenthèse. Sous un roi incertain de son pouvoir, ils sentent qu'il n'y a rien de plus instable et de plus mobile dans les choses humaines comme l'éclat d'une puissance qui n'a pas sa force en elle-même. Tacite'^ avait formulé cette maxime; ils l'appliquaient. Puisqu'il y avait eu péril à commencer le crime, les Orléanistes croient qu'il y aura profit à l'achever. Ils s'y préparent avec Louis-Philippe, et souvent malgré lui.

La Belgique et la Hollande, unies sous le sceptre de la maison de Nassau, formaient le royaume des Pays-Bas. Afin de se populariser auprès de la révolution et de se présenter à elle en esprit fort, libre de tout préjugé, le roi Guillaume avait fait un accueil plein d'une affectation de bienveillance au moins impolilique aux régicides chassés de France en 1815. Protestant appelé à régner sur des contrées foncièrement catholiques, Guillaume s'est persuadé que la

• Cicér., de Offi., II, 1.

^-TacïL, Armai. ,\\\], 19.

LES DÉBUTS DU RÈGiN'E. \\

Révolution lui saura gré de toutes les tracasseries qu'il suscitera à l'Eglise. La Révolution, qui se fit un bouclier de l'indépendance nationale et personnelle entreprend tout pour être libre seule contre la liberté de tous. Elle sera sans cesse, il est vrai, disposée à se précipiter dans l'arbitraire ; mais ce n'est pas à la suite des rois légitimes qu'elle veut tenter cette expérience. Elle a poussé le souverain des Pays-Bas sur une pente fatale; à l'heure décisive, elle l'y abandonne. Un pacte intervint entre les Catholiques et les Libéraux; puis, l'insurreclion de juillet aidant. Catholiques et Libéraux veulent à leur tour faire la contrefaçon des glorieuses journées. Chaque peuple était censé jaloux d'avoir les siennes. La propagande du Palais-Royal fournit à la Belgique les principaux éléments de ses troubles intérieurs. La Belgique se lance, tête baissée, dans de nouvelles épreuves. Elle eut, elle aussi, ses volontaires, ses dévastations, ses combats et ses héros. Mais, quand elle fut lasse de jouer à J'émeute et à la victoire, il fallut rassurer les intérêts ompromisetse mettre en quête d'un gouvernement. Les rois n'étaient plus solidaires. Ils semblaient abdiquer devant les insurrections triomphantes cetle large paternité qui constitua l'Europe. Ils commençaient à n'avoir plus foi en leur autorité, et à se laisser entraîner à tout vent de doctrine. L'énergie seule leur était interdite. Ils se liaient les mains, afin que la Révolution pût leur lier les pieds avec plus de facilité. Dans un siècle qui a le culte trop constant des choses

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