‹ Histoire de Louis-Philippe d'Orléans et de l'OrléanismeChapitre 2 sur 48 · ciiai'h m; i-hemikh · texte numérisé non relu

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malérielles, les princes n'ont plus des pensées dignes d'un prince. N'osant pas encore applaudir à toutes les ruines, ils les laissent s'amonceler autour de leurs trônes, et ne paraissent aimer la justice que dans la maison d'autrui. Sans dire aux peuples avecBossuet' : a C'est une punition de Dieu pour un Etat lorsqu'il change souvent de maître, » ils frappent tout, parce qu'ils craignent tout. Se couvrant les yeux d'un voile, ils ne sont pas trompés, ils se trompent eux-mêmes; puis, avec leurs grands noms et des vertus souvent égales à leurs noms, ils assistent à ce prologue de décomposition sociale, sans en avoir la prescience ou sans oser en signaler le péril. Ils essayaient dans cette tempête de fonder leur trône sur des expédients et non sur des principes, sur des fragments et non sur un bloc. L'époque apparaissait flottante el indécise; les rois, oubliant le précepte de Bossuet : « Rois, gouvernez hardiment, » se laissèrent traîner à sa remorque. Comme si le pouvoir de la fortune eût été supérieur à celui de la vertu, ils se mirent à diviniser le hasard. Ils étaient semblables à cet homme dont parle Dante en son Purgatoire-, qui, au milieu des ténèbres, porte derrière lui la lumière, et, ne s'en servant plus, sert de guide à ceux qui le suivent.

L'Europe devenait déjà la proie des médiocrités qui, après l'avoir longtemps tiraillée en sens contraire, finissent par l'abandonner aux empiriques. Elle ne

* Bossuet, Politiq. tirée des Sainles Écritures, tome 1. pai:e 551. - Dante, Divina Conuncd., Purorat. XXII.

produisait plus un homme de génie pour la sauver; elle aura la honte de ne pas même susciter un homme de génie pour la perdre. Elle succombera sous une défaillance universelle, car la bassesse était déjà dans l'air.

Rien n'allait mieux à l'esprit de Louis-Philippe que son caractère. Aimant à tirer parti des hommes immoraux, et n'ayant pas l'instinct du vrai, il comprit qu'en secondant cet affaissement avec des paroles chaudes d'hypocrite sympathie, il endormirait la vigilance des souverains, paralyserait leur mauvais vouloir, et se préparerait tôt ou tard une petite place à côté de leurs trônes, qu'il se vanterait de n'avoir pas ébranlés. La révolution de septembre, en Belgique, et les conséquences internationales qu'elle allait provoquer, servirent admirablement cette politique d'égoïsme, mais qui, dans les circonstances, fut pour l'Europe une lamentable sécurité. La formation du royaume des Pays-Bas avait été, dans la pensée des signataires du traité de J815, moins un arrangement territorial qu'une digue propre à retenir la France en deçà de la Meuse. C'était une vaste tête de pont, hérissée de citadelles, et ouvrant la route de Paris à l'Angleterre et à l'Allemagne. L'Angleterre seule, la respectable aïeule de toutes les révolutions nées ou à naître, s'était désintéressée de cet appareil inquisitorial. Seule, et pour des motifs plus personnels, c'est-à-dire plus marchands, elle avait reconnu et acclamé le roi de Juillet; Louis- Philippe pouvait donc, sans danger, la suivre sur ce

U CIIAPITHE PREMIER.

nouveau lerrain. Prendre la France à sa suite et marcher à la découverte d'un principe dont l'élasticilé ne serait jamais conslalcc que par ses déplorables résultais, était une bonne fortune pour le cabinet de Saint James. En lui offrant FOrléanisme comme auxiliaire, il lui permit d'étendre sur tous les points du globe son mfluence directe, et d'y exercer cet appui que, par antiphrase sans aucun doute, le cabinet deSaint-James appelle moral.

Le système de non-intervention sortit de ces événements et de ce calcul.

Au milieu des hommes qui méritèrent de Louis-Philippe une confiance absolue, on remarquait sans surprise l'ancien satellite d'Egalité, le ministre de tous les régimes, depuis le Directoire de Barras jusqu'à la monarchie de Louis XVIIl. Le prince de Talleyrand a servi et trahi, après Dieu et l'Église, la royauté de Louis XVI, la République, l'Empire et la Restauration. Rompu et corrompu dans les affaires, pour lui appliquer un jugement du cardinal de Retz \ il n'est resté tidèle qu'cà une idée; il l'apporte au Palais-Royal en don de joyeux avènement. Cette idée était depuis longtemps, pour Louis-Philippe, une flatterie dynastique et un souvenir de famille. L'alliance anglaise est de fondation populaire au Palais-Royal : Talleyrand la présente sous un jour nouveau et dans des termes plus ûivorables que jamais aux impulsions révolutionnaires. Les fourberies de ce Scapin mitre de la diplomatie, faisant le mal

' Mémoires du cardinal de Relx-, lonielV, page 59.

avec délices et le bien avec un spirituel élonnement, élaient odieuses à tous les partis. Il fut accueilli par l'Orléanisme comme une conquête inespérée. Le 5 septembre 1850, par un coup d'autorité assez peu conslitulionnel, Louis-Philippe nomma Charles-Maurice de Talleyrand ambassadeur extraordinaire près le roi de la Grande-Bretagne.

L'Angleterre et l'Orléanisme avaient découvert le principe de non-intervention. Avant de l'appliquer, le gouvernement britannique fît ses conditions ; il exigea des arrhes. Il fallut que la France renonçât de prime abord à s'annexer la Belgique et à se l'incorporer indirectement par l'élection d'un prince de la famille d'Orléans. La France se soumit, en outre, à la double obligation de ne rien changer au tracé des frontières et de laisser les grandes puissances régler d'un commun accord la reconstitution de la Belgique. Le léopard anglais avait saisi le coq gaulois dans ses griffes, il ne le lâchera plus qu'après l'avoir étouffé.

Faire du principe de non-intervention la base de sa politique extérieure, c'est proclamer qu'on n'admet pas plus pour une autre puissance que pour soi-même le droit de s'ingérer dans les affaires intérieures d'une nation. C'est s'engager à ne jamais prêter l'appui de ses armes aux révoltes, mais leur promettre un concours moral dont l'efficacité soutiendra les efforts des conspirateurs de pacotille ; c'est assujettir l'indépendance des gouvernements, tenir en échec toutes les

16 CIIAPITRK PREMIER.

alliances, et insinuer aux apôtres de la souveraineté du but et aux pnîcurseurs du tour de main que leur libeit'' sera respectée et affirmée; c'est enfin jeter du combustible sur le brasier. Pour les besoins ultérieurs de sa politique, l'Angleterre concevait cette idée, féconde en déceptions populaires, en désastres monarchiques et en contradictions de toute espèce. Louis- Philippe, à peine sorti des barricades, ne put que ladopter, offrant ainsi au cabinet de Saint- James un ijase de son humble déférence.

Quand ce nouveau droit de révolution fut promulgué, l'Europe, qui n'osa pas vouloir la guerre, comprit qu'elle entrait dans une fausse voie. Le prince de Metternich, son interprète, protesta avec énergie « contre la prétention étrange du gouvernement français d'introduire, pour sa convenance, un nouveau droit des gens, dont on n'avait jamais entendu parler, et qui était purement et simplement le renversement de toutes les règles qui avaient jusqu'alors présidé à la politique des États européens. » Ce fut le ministre de Louis-Philippe à Vienne qui, par une dépêche de septembre 1850, transmit au Palais-Royal cette protestation verbale du prince de Metternich. La Prusse s'est émue, elle aussi, des insurrections faites à l'image de celle de Paris, et dont le contre-coup retentit dans la plupart des villes d'Allemagne. On échauffe, on tente d'agiter les populations, et des émissaires de l'Orléanisme jettent partout des brandons de discorde. Ils parlent de rénover l'humanité et de vouer le monde

au progrès indéfini, ce bonheur paradoxal des générations à naître, car, ainsi que le dit si justement Montaigne ' : « Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes toujours au delà. » Certains de l'impunité, plus certains encore de trouver aide et protection auprès des agents britanniques accrédités dans chaque État, ils annoncent que la Marseillaise, hurlée sous le drapeau tricolore, doit affranchir les peuples, et que la liberté va faire le tour du monde si l'Angleterre daigne viser son passe-port.

Ces provocations, auxquelles l'Europe n'était plus habituée depuis 1705, parurent un outrage prémédité ou un appel au privilège de révolte, enfin défini et consacré dans la langue diplomatique. La non-intervention le garantissait ; mais les armées restèrent fidèles, et l'orage de juillet passa d'Aix-la-Chapelle à Copenhague, des provinces rhénanes en Hongrie, sans laisser d'autres traces que'des ruines éparses çà et là, et un désordre intellectuel qui ne devait porter ses fruits que beaucoup plus tard.

En Pologne, il n'en fut pas malheureusement ainsi. L'empereur Nicolas de Russie, dans tout l'éclat de la jeunesse, de la beauté et de la force, affecte un rare dédain pour ce roi de Juillet, qu'un guet-apens fit sortir de son tas de pavés. C'est un de ces princes plus faciles à admirer qu'à louer, et qui restent debout sur les ruines des trônes. Au milieu de tous les souverains d'alors, se rapetissant devant la Ftévo-

* Essais de Montaigne, liv. I.

iN v.llAl'ITRK l'UEMIEIi.

lulion a lin de se faire oublier par elle, Nicolas est comme un géant dans un cnlre-sol. Peu disposé à se vouer au culle des faits accomplis, on le voit appliquer dans sa rigueur sublime cet adage polili(}ue :

Et inihi rcs, non ine robiis siibmitteie conor!

Lui que Dieu a rendu responsable du pouvoir, il ne veut pas laisser introduire au sein des dynasties légitimes une famille que la nature paraît avoir douée d'une absence héréditaire de sentiments monarchiques. Il ne cache ni sa pensée ni ses projets. Puisque la Révolution menace tous les sceptres, lui se fait fort d'être le vengeur armé de tant d'insultes à la Majesté souveraine.

Au milieu des défaillances royales dont l'Europe subit l'humiliation, cette audace à froid a de trèsgrandes chances de succès. Louis-Philippe ne se les dissimule pas. Les prières, les protestations et les obséquiosités secrètes ont échoué auprès du czar, qui, publiquement défié, veut venir, à la tête d'une coalition formidable, ramasser sur le Rhin le gant que la Révolution lui jeta. Louis-Philippe charge l'émeute de conjurer le péril. L'armée de Pologne était l'avantgarde naturelle de la Russie; dans une nuit, l'armée de Pologne est tournée contre l'empire.

En 1850, la Pologne n'était une nationalité opprimée que pour mémoire. Ce peuple de batailleurs et de brouillons féodaux, sans' conviction, mais non sans caractère, n'a point su vivre libre et indépendant; il

ne peut supporter dignement la défaite. Ce n'est pas plus pour le progrès social que pour un rêve humanitaire que V Association patriotique conspire, en organisant, dans les villes et dans les campagnes, de vastes sociétés secrètes où l'on enrégimente, où Ton discipline les impatients du joug moscovite. L'Association patriotique a un but plus polonais. L'amour du luxe et des plaisirs, l'ambition de promener sans cesse leur fastueuse oisiveté à travers le monde, le désir inassouvi d'abuser de leurs anciens privilèges, et d'arriver, couverts de leurs armes, dans la plaine de Wola pour livrer l'élection d'un roi aux caprices du liberum veto, sont peu en harmonie avec les grands principes de 1789. Ils ne procèdent guère de cette charte de 1850, passant le niveau sur toutes les distinctions, et confondant toutes les classes en une théorie d'égalité. La Pologne est un nom retentissant, une espèce d'histoire légendaire que la bourgeoisie française etlesjournaux du libéralisme rattachent plutôt au cheval de Poniatowski, se noyant dans les flots de l'Elster, qu'aux suprêmes combats de Kosciusko.

L'ignorance parisienne et départementale n'a jamais pris la peine d'étudier ce peuple de gentilshommes chasseurs et vantards qui, ne tenant nul compte de l'industrie, des affaires, du commerce et des professions ouvrières, absorbe dans la noblesse toute la force politique et toute la grandeur intellectuelle de la nation. A la suite de Paris, et pour sauvegarder son émeute, la Pologne court aux armes. Paris n'en de-

'il) CHAPITRE PREMIER.

mande pas davantage ; Louis-Philippe non plus. L'ospril de révolte est le dieu du siècle; ce dieu se contente des vœux en attendant l'hécatombe. Alexandre I", empereur de toutes les Russies, avait, de son propre mouvement, aboli le servage et amélioré la condition dos paysans. Aux yeux du noble Polonais, cet affranchissement progressif fut une calamité nationale ; il devint la cause première des conspirations. Lorsqu'elles éclatèrent, le libéralisme n'y vit qu'un sublime exemple d'indépendance. Alexandre et Nicolas ont accordé pour vice-roi à la Pologne un prince qui, par ses vices comme par ses vertus, doit plaire à ces amateurs d'aventures chevaleresques. Constantin était le dernier barbare. Fantasque, excessif, mêlant les plus nobles qualités du cœur et de l'esprit aux penchants les plus grossiers, il a, pour épouser une jeune Polonaise, renoncé à tous ses droits sur le diadème moscovite qui devait lui appartenir. Il a créé et formé une redoutable armée, son orgueil et celui de la Pologne, mais, à l'aide des Sociétés secrètes, la trahison s'est peu à peu glissée sous le drapeau. Lorsque le signal d'insurrection fut donné de Paris, les troupes polonaises passent avec armes et bagages dans ses rangs.

Une fièvre d'imitation s'est subitement emparée de la jeunesse des écoles. En France, où l'histoire contemporaine s'aligne et se caporalise en vue du cirque Olympique ou de l'Hippodrome, on a prêté de colossales proportions aux f;iits et gestes de certains

élèves de l'Ecole polytechnique. On a hissé sur un piédestal des étudiants en médecine, en droit ou en pharmacie, et celle manie de Panthéon exalta l'imagination de tous les jeunes gens. Ceux de Varsovie ne durent pas échapper à l'épidémie démagogique. On les a depuis longtemps affriandés au rôle de héros. Cadets ou élèves de l'école des porte-enseignes, étudiants d'université ou enfants lihres de soins, tous sont ohsédés de la vocation d'être, ainsi que dans la Parisieinw,

De vieux généraux de vingt ans.

Ils le furent; et, dans la nuit du 29 novembre 1850, le complot, dont ils n'étaient que le bras, éclate sur le palais du grand-duc. L'assassinat est inévitablement le premier droit de la rébellion. Ces jeunes gens tuent pour paralyser la résistance ou pour semer la terreur, l^iorsque cette surprise nocturne eut rallié les conjurés, disséminés dans les rues ou sur les places publiques, on proclama la victoire et le règne du peuple, ne faisant tout simplement que changer de maître. La révolution s'est accomplie comme un coup de tliéâtre.

Constantin a montré dans ces événements aussi peu de vigueur que de sang-froid. Sa faiblesse, qui fut probablement une inspiration polonaise ou un dernier espoir de réconciliation, ne servit qu'à donner à l'émeute une fatale prépondérance. Les généraux et les officiers qui, pour trahir, attendaient que la fortune eut déserté leur drapeau, se firent un prétexte ou une

excuse de l'abandon dans lequel ils s'élaient trouvés. Croyant sauf l'honneur militaire, ils redevinrent patriotes, soit pour négocier avec la Russie, soit pour se préparer à une lutte désespérée, mais d'avance reconnue impossible. Ils allaient se battre aussi glorieusement que stupidement, afin de laisser à l'Orléanisme le temps d'arranger ses propres affaires.

Le peuple français est toujours un peu comme le peuple romain qui, au dire de Florus', « ne dominait au dehors qu'à condition d'être esclave chez lui. » Il sera, dans tous les temps, cet âne de la f;ible qui porte des fruits au marché et ne peut jamais y toucher sous peine d'avertissement corporel. A la nouvelle que la Pologne a suivi l'exemple de Paris et qu'elle s'insurge pour briser ses fers, un cri de joie s'échappe de tous les clubs; il retentit dans les cœurs. Personne ne réfléchit aux conséquences d'une pareille équipée; on ne voit que la Pologne libre, la Pologne ressuscitée, la Pologne tendant ses bras vers la France. Quoique dépassé dans ses souhaits, l'Orléanisme ne veut pas, ostensiblement du moins, rester en arrière du mouvement escompté par lui. La Pologne était la seule préoccupation de la France. L'Orléanisme encourage ces transports; il se fait un titre de gloire de partager cette ivresse. Mais, sous mnin, il se hâte, pour attendrir l'autocrale en faveur de sa dynastie, de prendre ses précautions contre les justes soupçons qu'il provoquait. Afin de savoir h quoi s'en tenir sur

' P'ioni'i, lili. I, page ô"i.

les manœuvres de Louis-Philippe ou sur celles des agents de la Fayette, autorisées par le gouvernement français, l'empereur Nicolas n'a pas besoin de consulter ou d'écouter le roi-citoyen. Le double jeu est évident; et, malgré la partialité notoire du comte Pozzo di Borgo à son égard, les dépêches secrètes des agents russes ne laissent planer aucun doute sur la participation du Palais-Royal à cette sanglante imprudence.

Quand le coup fut porté , lorsque les Polonais, craignant tout excepté la mort, eurent, à travers de sombres palinodies et de cruelles réactions, pris la résolution unanime de mourir en combattant, Louis- Philippe ne se dissimula point que les déclamations des clubs, les chants de victoire des poêles, les burlesques prières de l'Église française et les prosopopées de tribune ne conjureraient jamais le danger qu'il entrevoyait à l'horizon. Pour lui, ainsi que pour Tibère, « le parti le plus glorieux ' fut toujours le parti le plus sûr. »

La nationalité polonaise ne devait pas, ne pouvait pas périr. Ce pompeux mensonge qui, à tout au moins deux fois l'an, reviendra dans la discussion de chaque adresse parlementaire et servira de champ de bataille à tous les arrangeurs de métaphores patriotiques, n'est à ses yeux qu'un hors-d'œuvre. Mais, en 1851 , la question se présentait grosse de calamités prochaines. La Pologne était condamnée aussi bien par Louis-Philippe

' Velleius l'atcrculus, lib. II, pngc ! 10.

u ciiAiMïi'.i; l'iiKMii:!;.

que par tous les hommes sensés, cl ce n'est déjà plus sur cette victime sacrifiée que l'Orléanisme songe à s'apitoyer. Louis-Philippe en portait très-facilement le deuil dans son cœur; néanmoins il s'inquiète — et non t«ans motifs — des résultais de cette campagne. La Pologne sera domplée un peu plus tôt ou un peu plus lard. Alors l'armée russe, victorieuse et campée sur l'Oder, peut opérer sa jonction avec les Autrichiens et les Prussiens. Un même besoin de sécurité et de paix dirige la conduite des puissances. Résisteront-elles à la tentation d'en finir avec l'idée révolutionnaire? iSe seront-elles pas heureuses de céder aux objurgations de l'empereur iSicolas?

Au milieu des inextricables difficultés s'accumulant autour de la maison d'Orléans afin de lui donner un avant-goût des expiations à elle réservées, ces éventualités ont quelque chose de si menaçant qu'elle veut s'en délivrer à tout prix. Le cardinal de Retz a dit avec raison' : a La plupart des hommes ne font les grands maux que par les scrupules qu'ils ont des moindres.» Dans l'espoir de se préserver lui-même, Louis-Philippe a tendu un piège sanglant à des peuples dont il aime à exalter le patriotisme jusqu'à l'insanité. Jaloux de calmer le courroux du czar, il cherche, par des subterfuges ou par des moyens dilatoires, à ne se faire que le complice indirect des révoltes. Le nœud de la situa lion était à Pétersbourg ; c'est là qu'il essaye de le délier. Pour remplir cette mission aussi laborieuse que

' Mcmoires du cardinal de Relz-, tome II, page 2-40.

délicale, il fait choix du duc de Morlcmarl, dernier ambassadeur du roi Charles X auprès de l'empereur INicolas. Espérant qu'il lui sera donné de jouir du bénéfice de la prescription, Louis-Philippe, qui, comme au premier livre du poëmc de la Pharsale, touche parvi Rubiconis cul vndas, va renier ses tendances ambitieuses, cette traînée de poudre qui mit le monde en feu. Prêta voler au secours du vainqueur, il se montre disposéà tout dire, sinon à tout signer. Le duc de Mortemarl avait un faible pour le pouvoir «n exercice. Louis-Philippe, flatteur par instinct, fit miroiter aux regards du plénipotentiaire de Charles X le bâton de maréchal de France qu'un service rendu allait lui mériter. D'Orléans et Mortemart s'étaient déjà rencontrés à l'heure la plus solennelle de la crise de Juillet. Mortemart fut trompé ou vaincu. 11 ne prit pas sa revanche à quelques mois d'intervalle, et le G janvier 1851, il se laissa nommer ambassadeur extraordinaire en Russie. Cette mission, préparée de longue main entre le comte de Nesselrode et Louis-Philippe, ayant Pozzo di Corgo pour intermédiaire, doit puissamment agir sur l'opinion publique, car elle fait supposer que le czar ne se montre plus aussi inflexible que dans les premiers jours. Elle révèle, en outre, une tendance de rapprochement des hommes politiques de la Restauration. Fier du titre de roi de France, titre glorieux jusqu'au moment où il lui appartint, Louis-Philippe avait pour principe de vivre au jour le jour, inaugurant le règne des bouts de ficelle et l'avènement des expé-

2G c II A p uni': rui:Mii:u.

dienls constiluliunnels ou diplomatiques. Il ne s'éleva jamais jusqu'à l'honneur d'être haï; il se contentait d'être méprisé et de se fabriquer du mépris une arme tour à tour offensive el défensive, selon l'adversaire. Les instructions tracées au duc de Mortemartsont une garantie de paix. Le roi de Juillet, rompant en visière à la Piévolution, s'annonce comme l'implacable ennemi de toute propagande antimonarchique; il promet d'étouffer dans un bref délai tous les appels à la sédition. La sédilion dominait à Varsovie. La France n'a rien à voir ou à faire dans une révolte contre l'empereur et roi, suscitée par les Polonais, ses sujets. Au moment de la répression, quand les armes auront cédé le pas à la justice, Louis-Philippe se réserve le plaisir d'implorer la clémence du vainqueur et de se faire, par la même occasion, amnistier des vœux publics qu'il forme en faveur de la Pologne. Moteur secret et pivot de l'insurrection, Louis-Pliilippc la désavouait par ses actes ; il la favorise par ses paroles.

Les Polonais mettent du mélodrame partout, dans les prières ainsi que dans les entrevues. Ils aiment à faire résonner leurs titres dans le monde et leurs éperons sur le pavé de l'exil. Ils choisirent, pour s'aboucher avec le duc de Mortemart, une forêt couverte de neige et minuit, l'heure des fantômes. Djus celte scène, aussi bizarre que lugubre, il s'échangea de tristes confidences et de pénibles révélations. Mortemart avait expérimenté Louis-Philippe, il le connaissait. Par un louable sentiment d'humanité, il eut

à cœur de le faire apprécier. Les Polonais le jugeaient aussi sainement; mais, placés en sentinelles perdues par la Révolution, ils se font un point d'honneur, une sorte de chevaleresque franc-maçonnerie, de n'être relevés que par elle ou pour elle. Et, avec une naïveté poussée au sublime de la niaiserie, ils ajoutaient : c( La Révolution c'est le d'Orléans, bon gré, mal gré. » Il lui voyaient jouer tant de rôles, ils recueillaient tant de langages divers, que la persistance polonaise pouvait, après s'être créé une illusion, devenir une réalité. Mortemart n'a pas pu les éclairer, mais il ne les trompa point. Son ambassade auprès du czar n'était qu'une prière ou une confession; le czar accueillit l'une et l'autre avec un insultant dédain. L'opinion publique se préoccupa si vivement de cette attitude que bientôt un bruit étrange circula en Europe. On disait, on affirmait que, pour gagner les bonnes grâces de l'autocrate, Louis-Philippe lui avait adressé une lettre par laquelle il s'engageait à rendre à Henri V exilé la couronne de France, à l'époque de sa majorité ou au terme que l'empereur Nicolas désignerait lui-même.

Cette lettre n'a jamais été écrite, par conséquent jamais reçue. Elle ouvrit cependant la voie à de malveillantes insinuations et à des hypothèses absurdes, mais que leur absurdité rendra plus vraisemblables. Pour tous ceux qui ne se laissaient étourdir ni par le bruit des journaux ni par les fanfares de la tribune, la mission du duc de Mortemart était limitée à l'abandon pur et simple de la Pologne. La Pologne n'avait

'■2s CIIAPITRK PRK.MIER.

plus à répéter sa vieille plainte (jiie Dieu est trop haut el la France trop loin. Dieu ne veut pas toujours exaucer les souhaits de la Révolution; la France refuse t!e se rapprocher pour les seconder. Néanmoins, Louis- Philippe aidant, elle prononce si bas son dernier mot que ce dernier mot, mal entendu ou mal interprété, peut aussi bien être pris pour une complicité que pour une trahison. Les Polonais avaient dans la Piévolulion une alliée de tous les pays et de toutes les heures. La Révolution était triomphante dans la rue et sur la plupart des trônes. Les Polonais s'imaginent qu'en s'immolant pour elle, ils recueilleront autre chose qu'une stérile gratitude et une gloire plus stérile encore; ils combattent sans désemparer. Abandonnés du ciel ainsi que des hommes, ils cherchent à racheter, par le donquichottisme de leur bravoure, le crime d'une impuissante révolte.

La France, pâle d'émotion ou muette d'effroi, assiste à ce duel à mort de deux peuples longtemps rivaux, et que la conquête a fini par changer en vainqueurs et en vaincus. Elle verse des larmes sur le sort de ces victimes d'une confiance si mal placée. Dans le même moment, afin de couvrir son deuil par une ostentation d'hypocrisie, le Palais-Royal trouve moyen de prolaner même sa douleur. Un certain abbé Chàtel, prêtre apostat devenu épicier et novateur en faillite, avait établi une Eglise française ; il s'accommodait un" culte français dans un bazar quelconque. C'est à ce bazar que le Palais-Royal va demander une parodie de

LES DÉDl TS 1)1" RÈC.NE. 29

prières et un simulacre bouffon de cérémonie funèbre pour honorer les Polonais morts au service do la liberté et de l'indépendance nalionale. Personne ne doit prétexter cause d'ignorance, et Casimir Delavigne, le poëte lauréat du Palais-Royal, est chargé de traduire en vers orléanistes les strophes du Dies ir%. Le général la Fayette, les aides de camp privilégiés et les ministres de l'intimité viennent, sous le regard d'une foule ébahie, offrir à l'agonie de la Pologne le tribut dérisoire d'une piété sacrilège,

A cette Pologne qui réunit tous les contrastes et qui, entre deux combats, sait aussi humblement que dévotement élever son cœur vers Dieu et réciter le chapelet avec ses généraux, Louis-Philippe laisse accorder d'aussi scandaleuses momeries. Quand l'anniversaire des mémorables Journées de juillet, comme celui d(^ 1851, ne s'annonce pas sous d'heureux auspices, lorsque la garde nationale n'a pas été chauffée au degré d'enthousiasme voulu, on invente pour Louis-Philippe des victoires théâtrales et de fabuleux courriers. Inondés d'une sueur et d'une poussière apocryphes, ces courriers tombent de lassitude aux pieds du roi en affirmant un nouveau succès, en proclamant un triomphe décisif de la Pologne. Et la France, toute sous les armes ce jour-là, s'enivre de pleurs de joie et de vin de Champagne, en l'honneur d'une bataille qui, le lendemain, se transforme en suprême débite.

La Pologne fut tout simplement pour le Palais- Royal un prétexte à négociation et un paratonnerre.

50 CIIAI'ITUK l'I'.rJHKIi.

f>a Grandc-Bclagne ne se montra ni plus sincère ni plus généreuse à l'égard de ces ouvriers en héroïsme qu'on glorifiail là où ils n'étaient pas, qu'on laissait imiiinlcr là oîi ils étaient. Au dernier moment, lorsqu'il fui bien démontré que la Pologne allait être rayée du nombie des nations, elle obtint la sympathie diplomatique de lord Palmerston. Le choléra et l'artillerie ont décimé tous les régiments de cette armée. Les insurrections tentées sur divers points pour attirer les troupes russes échouent devant l'impassibilité frondeuse des paysans. Le trésor est vide; les emprunts forcés ne sont pas mieux couverts que les impôts extraordinaires. Ces calamités prévues amenèrent la discorde; l'anarchie se fit jour au milieu des désastres. Les soldats assassinent ou maudissent leurs généraux qui, s'accusant de trahison ou se dénonçant réciproquement, «donnent sous le drapeau l'exemple de la plus folle insubordination. La démagogie des clubs et des journaux, sans cesse prête à se jeter dans les excès, l'èîtne au milieu de la diète et sur les places publiques. Bientôt des scènes sauvages renouvellent à Varsovie les massacres de septembre I79"2. La Piévolution était déchaînée; elle avait léché un peu de sang, elle veut s'en rassasier à tout prix. L'idée humanitaire s'est abattue sur la Pologne, elle en fait ce qu'au témoignage des saintes Ecritures le désordre social fera toujours d'un pays : a la peau vide et sanglante d'une victime offerte en sacrilice. »

En face d'un pareil spectacle, Louis-Philippe et

l'Angleterre n'osèrent plus menacer de la Pologne et mentir au nom de la Pologne; ils intercédèrent pour elle. Lord Palmerston, toujours habile dans l'art de faire des dupes et de se créer des ennemis, adressa au prince de Talleyrand la dépêche suivante, triste commentaire de sa note du 20 juin 1831 :

c( Le soussigné, etc., etc., en réponse à la Noie que lui a présentée l'ambassadeur de France, à l'effet d'engager le gouvernement britannique à intervenir, de concert avec la France, dans les affaires de Pologne, par une médiation qui aurait pour but d'arrêter l'effusion du sang et de procurer à la Pologne une existence politique et nationale;

c< A l'honneur d'informer S. Ex. le prince de Talleyrand que, malgré tous les désirs que pourrait avoir le roi de la Grande-Bretagne de concourir avec le roi des Français à toute démarche qui pourrait consolider la paix en Europe, surtout à celle qui aurait pour effet de faire cesser la guerre d'extermination dont la Pologne est aujourd'hui le théâtre. Sa Majesté se voit forcée de déclarer :

« Qu'une médiation toute officieuse, vu l'état actuel des événements, ne pourrait pas manquer d'être refusée par la Russie, d'autant plus que le cabinet de Saint-Pétersbourg vient de rejeter les offres de ce genre qui lui ont été faites par la France; que, par conséquent, l'intervention des deux cours, pour être effective, devrait avoir lieu de manière à être appuyée en cas de refus.

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