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mane et conservé la souveraineté de l’Égypte. Le chiffre du tribut qu’il payait à la Turquie fut réduit à 6 millions.
Pendant les complications de la question d’Orient, on avait perdu de vue les affaires d’Espagne. La reine Christine avait été forcée d’abandonner Madrid et Espartero avait été nommé régent du royaume ; c’était le triomphe des constitutionnels et de l'influence anglaise.
Le recensement opéré par ordre de Humann ne s’accomplit pas sans difficultés ; partout il y eut de graves conflits entre les agents de l’administration et les conseillers municipaux. Des émeutes eurent lieu, plusieurs communes chassèrent les agents du fisc ou les empêchèrent d’opérer. A Toulouse, le conseil municipal protesta énergiquement, tous les habitants fermèrent leur porte et le préfet dut faire suspendre les opérations. Le gouvernement le révoque. Son successeur dissout le conseil municipal et ordonne la reprise des opérations ; la ville se couvre de barricades et le préfet est forcé de prendre la fuite, 15 juillet. Le lendemain, c’est le tour du procureur général Plougoulm. Préfet et procureur sont révoqués pour avoir abandonné leur poste, le général partage leur sort pour avoir manqué de fermeté. Un pair de France, le baron Duval est envoyé comme commissaire extraordinaire. du gouvernement à Toulouse, des régiments sont dirigés sur la ville, une commission municipale est installée au Capitole à la place du conseil, la garde nationale est dissoute et le recensement est
repris par les agents des contributions escortés de soldats. Bordeaux, Lille, Montpellier, Clermont eurent aussi leurs troubles. A Lyon et à Paris on évita prudemment de procéder au recensement et il fallut recourir à un emprunt de 150 millions, malgré les promesses de Humann.
Ces désordres n’étaient pas faits pour ramener le calme dans les esprits et la tranquillité dans les rues. Au mois de septembre on vit à Paris de nouveaux rassemblements, on entendit chanter la Marseillaise et crier vive la république , à bas Louis- Philippe, à bas Guizot! Un attentat commis sur le duc d’Aumale, qui rentrait à Paris à la tête du 17e léger, fut un nouveau témoignage de cette agitation. L'assassin appartenait à une société secrète, les Nouvelles saisons , qui s’était formée depuis l’avénement du cabinet du 29 octobre et qui rivalisait de violence et de cynisme avec les Sections égalitaires ; il se nommait Quenisset et se faisait appeler Papard. Il n’avait pas de complices, mais Guizot qui semblait avoir juré de venir à bout de la presse à force de procès, fit comprendre dans la poursuite le rédacteur du Journal du peuple , Dupoty, pour complicité morale : la cour des pairs le condamna à cinq années de détention. Les rédacteurs de seize journaux de Paris et les délégués de la presse départementale protestèrent contre cette monstrueuse sentence et s’engagèrent a ne plus rendre compte des débats de la Chambre des pairs. Les procès intentés à Ledru-Rollin pour son
discours électoral au Mans, et à l’ancienne administration municipale de Toulouse, aboutirent également à des condamnations ; mais tous les habitants de Toulouse, accusés de participation aux troubles et renvoyés devant la Cour d’assises de Perpignan, furent acquittés par le jury.
Les conventions de 1831 et 1833 avaient déjà réglé le droit de visite qui devait susciter de si graves embarras au gouvernement. Le 20 décembre 1841 le cabinet signa avec l’Angleterre un nouveau traité qui étendait les zones soumises à la surveillance ; l’émotion fut générale quand on connut les clauses du traité et tout l’intérêt de la session 1841-1842, ouverte le 27 décembre 1841, porta sur la discussion du droit de visite. Billault, Dupin s’élevèrent énergiquement contre l’atteinte portée à l’honneur de notre pavillon, et le gouvernement, peur éviter un échec certain, dut déclarer que si la décision de la Chambre lui était contraire, il ne s’engageait pas à en tenir compte. Cette précaution n’était pas inutile : l’amendement Jacques Lefebvre fut adopté à la presque unanimité ; il sauvegardait les intérêts de notre commerce et l’indépendance de notre pavillon.
L’adresse fut votée après quelques observations d’Odilon Barrot sur le rappel de notre ambassadeur* à Madrid, de Salvandy, qui avait refusé de remettre ses lettres de créance à Espartero. Le gouvernement français épousait ainsi tous les griefs de Marie-Christine. Un vote de blâme, proposé par Lestiboudois con-
tre Humann, fut repoussé. C’est dans cette discussion que Martin du Nord, accusé de composer arbitrairement les listes du jury, parla de jurés probes et libres. La phrase devint proverbiale pour désigner la servilité et les lâches complaisances.
A la Chambre des pairs, de Montalembert, l’ancien collaborateur de Lamennais, devenu le chef des ultramontains, critiqua avec amertume l’enseignement universitaire qu’il accusa d’impiété et d’immoralité. Villemain défendit mollement l’Université.
On adopta enfin en 1842 une loi sur les grandes lignes de chemins de fer, au moment même où se produisait sûr le chemin de fer de Versailles, rive gauche (8 mai), l’épouvantable catastrophe qui coûta la vie à Dumont d’Urville; 350 voyageurs sur 700 furent tués ou blessés.
La loi dite du réseau des chemins de fer fut adoptée le 18 mai par 255 voix contre 83. Elle établissait neuf grandes lignes : six partaient de Paris et se dirigeaient sur la Belgique, la Manche, l’Allemagne, la Méditerranée, l’Espagne et l’Océan (Nantes). Une septième ligne devait gagner le centre de la France par Bourges; une autre devait unir la Méditerranée au Rhin ; une dernière la Méditerranée à l’Océan. Pour l’exécution on combina l’action de l’État, celle des Compagnies et des départements traversés. 120 millions furent accordés pour les premiers travaux.
Le budget voté avec un déficit de 57 millions, la session fut close le 10 juin; quelques jours après
on apprit que le ministère avait obtenu une ordonnance de dissolution ; il n’avait pas pleine confiance dans une majorité souvent douteuse et qui l’avait quelquefois abandonné. Dans le scrutin sur la proposition Ganneron les votes des ministres avaient seuls fait l’appoint de la majorité.
Les élections eurent lieu en juin, la corruption y joua un grand rôle ; le ministère acheta les consciences à bureau ouvert avec des croix, des places, des concessions de chemins de fer. Malgré cette pression beaucoup de collèges renvoyèrent les députés de l’opposition; Paris nomma 10 opposants sur 12, et parmi eux deux républicains, Carnot et Marie. On parlait déjà de remaniement ministériel quand* l’affreux accident du 13 juillet 1842, où le duc d’Orléans trouva la mort, vint à la fois affaiblir la dynastie et fortifier le cabinet. Le duc d’Orléans était une grande force pour Louis-Philippe; adoré de l’armée, il était populaire dans la nation; son libéralisme était incontestable; cette phrase de son testament suffirait à le prouver : Qu il soit avant tout , disait-il en parlant de son fils, un homme cle son temps et de la nation , qu’il soit catholique et serviteur passionné, exclusif, de la France et de la Révolution.
Les Chambres furent convoquées extraordinairement pour voter une loi de régence qui fut adoptée par 510 voix contre 94, grâce au concours du tiersparti. L’article 1er portait que le roi était majeur à 18 ans ; l’article 2, qu’en cas de minorité le prince
le plus proche du trône était investi de la régence à l’âge de 21 ans.
Le duc de Nemours était impopulaire : Lamartine avait proposé, sans succès, de déférer la régence à la duchesse d’Orléans ; Duclerc, organe des républicains, soutint que la nation seule était compétente pour prononcer sur une question de régence. Après ce vote les Chambres furent prorogées au 9 janvier. La nouvelle Chambre vota avec entrain l’adresse et les fonds secrets. L’éclat de Lamartine, qui se sépara des conservateurs bornes passa presque inaperçu. La session fut close le 22 juillet, aucun inci dent ne l’avait signalée. L’année 1843, une des plus calmes du règne, fut remplie par de grands travau: d’utilité générale et des travaux de chemins de fei qui donnèrent l’essor à la prospérité industrielle et à la fortune publique. Un traité de commerce avec l’Angleterre ne put aboutir, mais on signa un règlement concernant les pêcheries, une convention postale et une convention d’extradition. Les bonnes relations entre les deux pays, rétablies par la chute de Palmerston, furent confirmées par le voyage de la reine Victoria à Eu.
En Algérie, un succès important fut obtenu le 16 mai. Abdel-Kader avait perdu la plus grande partie de son infanterie régulière; sa cavalerie encore nombreuse refusait toujours le combat, les tribus soumises à son autorité étaient épuisées. Malgré cet affaiblissement il restait encore assez puissant pour
détruire, pour promener partout l’assassinat et l’incendie. II fallut lui faire une guerre d’escarmourche et 80 000 hommes y furent employés. Les environs d’Alger furent parcourus par d’innombrables patrouilles; tous les Arabes non pourvus d’un signe distinctif, indiquant qu’ils s’étaient soumis, furent faits prisonniers. Bugeaud, Changarnier et Lamoricière parvinrent à force de courage, de patience et de ruse, à ravitailler Milianah (1841), à battre Abdelkader chez les Béni Zug-zug, au milieu desquels il avait établi son camp ; à détruire la ceinture de postes fortifiés qu’il avait élevés sur la limite du désert et à surprendre Tedgempt, le siège cle ses opérations militaires, Boghar, le centre de ses approvisionnements, Thasa, une ville élevée par lui. La prise de la Smala, cette cité flottante de l’émir, couronna ces opérations. Elle fut enlevée aux sources du Tanguin par le duc d’Aumale et le colonel Yousouf. Ce succès lit une vive impression sur l’esprit superstitieux des indigènes et plusieurs tribus apportèrent leur soumission au gouverneur général.
Pendant les derniers jours de 1843, les journaux légitimistes avaient annoncé à leurs lecteurs que le comte de Chambord, en résidence à Londres, recevrait dans son hôtel de Belgrave-Square tous les Français restés fidèles au malheur et au véritable culte monarchique. Les légitimistes encore pleins d’illusions crurent faire un coup de maître; une dame de haute noblesse, Mme de Crèvecœur parlait d’en-
voyer douze ouvriers de Paris à Belgrave-Square pour y prendre l’amour du roi et le rapporter au peuple. Deux ou trois mille personnes et parmi elles Chateaubriand, Fitz-James, Larochejacquelin, Berryer accomplirent ce pèlerinage, auquel Louis-Philippe accorda plus d’importance qu’il n’en méritait. 11 serait passé à peu près inaperçu si le clergé français n’avait trouvé l’occasion bonne pour réclamer, avec plus d’insistance que jamais, une loi sur la liberté d’enseignement. L’abbé Vedrine, curé de Lubersac, et le chanoine Desgarets lancèrent les plus ignobles pamphlets contre l’Université ; celle-ci violemment attaquée riposta par les plumes acérées de deux éloquents professeurs, Michelet et Quinet ; le Constitutionnel recommença la campagne contre les Jésuites et divulgua le nombre de leurs établissements qui s’était élevé de 12 à 47 en treize ans. Régulier ou séculier le clergé, de la base au sommet, devenait chaque jour plus agressif, plus entreprenant, plus porté au prosélytisme, plus éloigné des vieilles doctrines gallicanes. Le gouvernement avait laissé grandir ce mouvement et, au début de la session de 1844, il fut forcé de préparer un projet de loi sur l’enseignement secondaire. Ce projet supprimait l’autorisation discrétionnaire donnée par l’État et exigeait des candidats un grade, un brevet spécial d’aptitude et une déclaration conforme au droit public du pays.
De même que les doctrines catholiques, les idées républicaines et socialistes faisaient du chemin et
arrivaient au public par deux journaux fondés à celte époque- Flocon, Beaune, Godefroy Cavaignac, Ledru- Rollin figurèrent parmi les inspirateurs ou les rédacteurs delà Réforme; Victor Considérantfut le rédacteur en chef de la Démocratie pacifique ; Cabet, un communiste peu dangereux, fit paraître son Icarie qui reproduisait à peu de chose près l’utopie de Thomas Morus et les idées deMably; Proudhon, écrivain brutal, logique, éloquent, publia sa fameuse brochure : La propriété c'est le vol, qui lui valut quelques mois deprison.
Durant la session de 1844 les lois sur les brevets d’invention, sur les patentes et sur la chasse furent modifiées. L’adresse, à la Chambre des pairs, avait été votée sans grande discussion malgré une phrase de blâme contre les démonstrations des factions vaincues. A la Chambre des députés le blâme était une flétrissure. « La conscience publique, disait l’adresse, flétrit de coupables manifestations. » On sait quelles scènes tumultueuses provoqua cette phrase. Guizot resta plus d’une heure à la tribuue, calme en apparence, au milieu des huées des légitimistes, des cris de la gauche qui lui jetait au visage son voyage à Gand et termina sa justification par ces paroles restées célèbres : « Quant aux injures, aux calomnies et aux colères intérieures et extérieures, on peut les multiplier, on peut les entasser tant qu’on voudra, on ne les élèvera jamais au-dessus de mon dédain. » L’adresse fut adoptée et les députés ministériels firent graver en l’honneur de Guizot une médaille qui portait ces
mots : « On pourra épuiser mes forces, on n’épuisera pas mon courage. »
Le 22 février Villemain déposa son projet de loi sur l’enseignement secondaire ; les petits séminaires, érigés en écoles à la fois privées et publiques, étaient dispensés des dispositions communés ; les directeurs et professeurs étaient dispensés des brevets de ca- • pacité, de la surveillance de l’État et de toutes charges financières; 20 000 élèves pouvaient être admis dans ces établissements. Ce projet mécontenta également les universitaires et les cléricaux. Ceux-ci recommencèrent leurs attaques contre l’Université. Cousin surtout fut pris à partie avec une violence inouïe ; Damiron, Jouffroy furent également mis en cause. Le projet de loi, au milieu d’innombrables critiques, subit une discussion qui dura plus de deux mois devant la Chambre des pairs. Cousin en supporta tout le poids et se montra le champion ardent, infatigable et éloquent de l’Université et de la philosophie, sans réussir à empêcher l’introduction d’amendements funestes à l’indépendanceet à la souveraineté de l’État. Devant la Chambre des députés, Thiers, nommé rapporteur de la Commission, modifia profondément la loi et la discussion en fut ajournée.
Le 26 décembre 1843, le cabinet du 29 octobre déjà modifié par la nomination de Lacave-Laplagne aux finances, et par celles de Roussin puis de Mackau à la marine, le fut encore une fois; Teste, accusé de
honteux trafics, fut remplacé par Dumont à la justice et aux cultes.
Le 1er mai 1844, jour de la fête du roi, s’ouvrit l’exposition quinquennale de l’industrie et des beauxarts ; elle se prolongea jusqu’à la fin de juillet.
L’un des fondateurs de la monarchie de juillet, Jacques Laffitte, expira le 26 mai 1844. Ses dernières paroles politiques méritent d’ètre recueillies. Le 50 décembre 1843, présidant la Chambre, comme doyen d’âge, il s’exprimait en ces termes :
« J’ai rappelé à la Chambre sa responsabilité en face des périls qui nous menacent, de la corruption qui nous avilit. La Chambre n’a pas voulu me comprendre. Quant à moi, Messieurs, je suis plus près de la tombe qu’aucun de vous de son berceau; mais jusqu’à la fin je ferai mon devoir, et mon cœur, je vous le jure, ne cessera jamais de battre pour la liberté et l’honneur de la France. »
Le ministère, dans la discussion de l’adresse, avait insisté sur Y entente cordiale entre la France et l’Angleterre. Les faits ne tardèrent pas à démentir ces assertions optimistes.
En 1841, la France s’était emparée de Nossi-Bé; l’année suivante, elle avait imposé au roi de Mayotte le protectorat français ; elle songeait à créer un établissement dans la Nouvelle-Zélande : l’Angleterre la devança ; elle alla chercher ailleurs une compensation, et le contre-amiral Dupetit-Thouars signa, avec la reine Pomaré, le traité de Taïti (septembre 1842) qui
plaçait les îles de la Société sous notre protectorat Ces îles étaient habitées par plusieurs prédicants anglais à la lois marchands et missionnaires ; ils engagèrent la reine à enlever, de son palais, le pavillon tricolore : cet outrage décida Dupetit-Thouafs à consommer l’occupation de Taïti au nom de la France (5 novembre 1845).
Le roi et le ministère résolurent de désavouer Dupetit-Thouars, pour éviter une affaire avec l’Angleterre. Ce désaveu excita une indignation profonde. Une interpellation eut lieu à la Chambre des députés le 29 février; Billault justifia le commandant français, et démontra que la reine Pomaré n’avait agi qu’à l’instigation de Pritchard; Dufaure approuva Billault et Guizot inquiet dut demander le renvoi du vote au lendemain : il sut profiter de ce sursis et obtint un ordre du jour de confiance, voté par 235 voix contre 187. Quelques mois aprè*s le gouvernement français exprimait au gouvernement britannique son regret et son improbation de l’emprisonnement de Pritchard et faisait offrir au missionnaire une équitable indemnité (septembre).
Ce n’était pas seulement en Océanie que l’Angleterre combattait notre influence ; nos succès en Afrique ne l’inquiétaient pas moins. Après ses échecs de 1845, Abd-el Kader s’était réfugié dans le Maroc, où il sut réunir et discipliner une petite armée. A sa tète il faisait de fréquentes incursions sur le territoire français; le 50 mai 1844, les Marocains eux-mêmes
prirent part à ces incursions que l’empereur ne pouvait ou ne voulait pas réprimer. Lamoricière les repoussa victorieusement. Bugeaud survenant quelques jours après remporta un nouveau succès, entra dans Ouchdé et rencontra toute l’armée marocaine au confluent de l’Isly et de la Monnilah. Avec 12 000 hommes, il bat les 40 000 Marocains placés sous le commandement de Mouley Mohamet (12 août), pendant que le prince de Joinville, à la tête de la flotte, bombarde Tanger et Mogador. L’empereur Abder-Rhaman dut signer la paix (13 septembre). Abd-el-Kader était mis hors la loi dans toute l’étendue du Maroc. L’émir sommé de quitter le pays fit une réponse évasive, réussit à gagner du temps et se prépara pour une nouvelle lutte. Quant à Bugeaud, qui avait signé le traité de Tanger, avec une déplorable légèreté et sans prendre aucune garantie pour l’avenir, il fut fait duc d’Isly. C’est à l’occasion de ce traité que le Journal des Débats écrivit la phrase célèbre : « la France est assez riche pour payer sa gloire. »
Comme pour proclamer que ces incidents n’avaient pas ébranlé l’entente cordiale, Louis-Philippe rendit à la reine Victoria la visite qu’il avait reçue à Eu. Il fut accueilli avec honneur et décoré en grande pompe de l’ordre de la Jarretière. La reine et le prince Albert présidèrent à la cérémonie qui eut lieu à Windsor et fut suivie d’un splendide banquet.
De retour à Paris, le roi apposa^sa signature à un important, traité de commerce et d’amitié entre la
France et la Chine. Les chrétiens étaient autorisés à professer publiquement leur religion; les peines portées contre eux étaient révoquées (15 octobre 1844).
La sessionde 1845 s’ouvrit le 26octobre 1844. Sauzet ne fut élu président qu’à une faible majorité, et la position du ministère sembla menacée ; à la Chambre des pairs, Molé, rompant un silence de quatre années, attaqua vigoureusement le cabinet : il critiqua surtout son désir immodéré de la paix, et l’extention donnée au droit de visite ; « vous faites, dit-il au ministre, une politique partout et toujours à outrance , même dans les faiblesses. » Guizot dut s’engager à recourir à d’autres moyens pour réprimer la traite. Aux attaques personnelles de Molé il répondit en accusant son adversaire de diviser le parti conservateur et 114 voix contre 58 assurèrent son triomphe. A la Chambre des députés, le ministre des affaires étrangères eut à lutter contre un adversaire plus redoutable : Thiers se montra, une fois de plus, un admirable orateur d’opposition ; il prouva que l’affaire du Maroc se liait à l’affaire de Taïti ; il déclara que l’indemnité non exigée d’Abder Rhaman, devait s’ajouter au‘ compte de Pritchard. Guizot répondit par des arguments captieux, niant la relation entre l’affaire du Maroc et celle de Taïti et esquivant les difficultés à force de rhétorique. Billault renouvela ses éloquentes apostrophes qui répondaient au sentiment général du pays. Un amendement de Malleville, hostile au mi-
nistère, ne fut écarté, par assis et levé, qu’après une épreuve douteuse. L’amendement Billault, qui tendait à refuser l’indemnité Pritchard, ne fut repoussé qu’à 8 voix de majorité, 215 contre 205 : neuf ministres avaieut pris part au scrutin. Après ce vote, Guizot voulait se retirer; il ne céda qu’aux instances du roi et de Duchâtel, acceptant et couvrant ainsi une nouvelle atteinte aux prérogatives parlementaires. Le nom de Pritchardistes demeura comme une flétrissure attachée à tous ceux qui avaient voté pour le cabinet.
Le vote des fonds secrets raffermit médiocrement le cabinet ; il n’obtint que 229 voix contre 205, et dut faire quelques concessions à l’opinion. La loi sur l’enseignement secondaire fut ajournée, des négociations entamées avec la cour de Rome aboutirent à la soumission apparente des Jésuites; un projet de loi sur les prisons fut retiré; le scrutin public par division fut admis sur la demande de Duvergier de Ilauranne, mais les propositions de réforme électorale et parlementaire n’eurent, pas plus de succès que les années précédentes.
Au milieu de ces incidents de la politique parlementaire, l’industrie et la science poursuivaient leur marche, signalée chaque jour par de nouveaux progrès. Le 2 avril eut lieu sur la ligne ferrée de Paris à Rouen, une expérience décisive de télégraphie électrique. La question des fortifications ramena l’attention à la politique : beaucoup de gens s’obstinaient à
voir dans les forts, surtout dans celui de Vincennes, de véritables menaces à la la liberté; les pétitions se multipliaient, et quand Soult demanda 17 000 000 pour le matériel de guerre l’inquiétude devint générale. La Chambre n’accorda que 14 millions et avec cette réserve que le matériel de guerre serait transporté à Bourges. Une loi sur le régime colonial qui posait en principe l’émancipation des noirs fut adoptée sans difficulté et la session fut close. On ne parlait partout que de la dissolution de la Chambre, déconsidérée depuis l’affaire Pritchard et incapable d’atteindre le terme de son existence légale.
Signalons encore le remplacement de Villemain par Salvandy, qui fut une des conséquences indirectes de la lutte entreprise par le clergé contre l’État et ses représentants. L’interpellation de Tliiers (2 mai) fut suivie de l’adoption d’un ordre du jour ainsi conçu : « La Chambre, se reposant sur le Gouvernement de faire exécuter les lois de l’État, passe à l’ordre du jour. » C’est après ce vote que le pape, sollicité par le gouvernement français, obtint des Jésuites qu’ils se sépareraient. Ils fermèrent avec éclat quelquesunes de leurs maisons, mais sans abandonner ni leurs projets ni leur clientèle. L’opinion, même parmi les catholiques, malgré les menaces de Montalembert et les mandements épiscopaux, accueillit cette solution sans protester.
La mort de Godefroy Cavaignac, emporté à quarantecinq ans par une maladie de poitrine, le 5 mai, attira
ZEVORT. — XLVIli.
l'attention sur son frère, Eugène Gavaignac, l’un des plus brillants officiers de l’armée d’Afrique, qui devint l’espoir dû parti républicain. C’est pendant les vacances qui suivirent la clôture de cette session (21 juillet) que Guizot adressa à ses électeurs de Saint- Pierre-sur-Dives et de Mezidon un discours resté célèbre : il y divulguait tout son système électoral, et après une énumération des églises réparées, des presbytères construits, des écoles élevées, des faveurs accordées, terminait par cette apostrophe naïve : « Vous sentez-vous des hommes corrompus? »
Le ministre de l’instruction publique, de Salvandy, alimenta aussi la polémique de l’opposition, par l’ordonnance qui enlevait l’inamovibilité aux membres du Conseil supérieur et par une censure du cours de Quinet, qui força l’éminent professeur à donner sa démission.
Les victoires de 1844 n’avaient pas mis fin à la guerre d’Afrique; Ab-el-Kader continuait de séjourner au Maroc, et de toute l’Algérie on se rendait en pèlerinage auprès de l’émir. Ce concours de visiteurs lui rendit le désir et la force de reprendre la lutte ; il prêcha la guerre sainte par ses émissaires qu’il envoya fomenter la révolte jusqu’en Kabylie. Bugeaud lance de tous côtés des colonnes expéditionnaires ; l’une d’elles, sous le commandement de Pélissier, opérait sur le bas Chéliff : elle pénétra au cœur de la tribu desOuled-Rhias, qui se réfugia, en grande partie, dans une de ces grottes profondes dont l’accès était impos-
sible à la cavalerie. Sommés de se rendre, les Ouled- Rhias déclarent qu’ils le feront si les assiégeants s’éloignent. Le colonel Pélissier fait accumuler des fascines à l’entrée de la gorge, on met le feu ; flammes et fumée, alimentées par un vent violent, pénétraient jusqu’au cœur de la grotte ; au bout de deux jours les Français purent y entrer : ils y trouvèrent plus de 800 cadavres.
A la nouvelle de cette odieuse répression les tribus frappées d’épouvante se soumirent en grand nombre.
Le général Cavaignac, chargé de défendre le cercle de Tlemcen contre Abd-el-Kader, vengeait l’échec du lieutenant-colonel Monlagnac, arrêtait l’émir sur la Tafna, avec l’aide de Lamoricière, et le forçait à se replier vers le Sud.
La France, combattit encore dans des parages éloignés pendant l’année 1845 ; de concert avec le capitaine anglais Fieroek, l’amiral Romain-Desfossés battit les Hovas de Madagascar qui voulaient chasser tous les blanc? de Tamatava.
A Buenos-Ayres et dans l’Uruguay, d’autres combats furent livrés par les deux marines coalisées. Mais ces expéditions lointaines et à peu près stériles, ces grands moyens, pour arriver à des résultats médiocres, laissaient l’opinion assez indifférente. La question des mariages espagnols provoqua un tout autre intérêt. Louis-Philippe rêvait d’unir le duc de Montpensier à la sœur de la reine Isabelle, dona Luisa. Il fit part de ce projet à la reine Victoria, pendant son
deuxième voyage à Eu, et Lord Aberdeen, qui avait accompagné sa souveraine, donna son adhésion à ce mariage, à la condition qu’il ne s’effectuerait qu’après celui d’Isabelle. La négociation, commencée à Eu, devait se poursuivre plus tard et amener sinon une rupture au moins un refroidissement sensible entre les deux cours alors si unies.
L’adresse de 1846 fut votée sans autre opposition que les plaintes formulées par Lherbette et Gauthier de Rumilly contre les abus de l’agiotage et l’immixtion des fonctionnaires publics dans les compagnies de chemins de fer. Depuis la dernière session quatrevingts compagnies s’étaient constituées au capital de 9 milliards 51 millions et avaient demandé au public un premier versement de près d’un milliard. L’opposition ne réussit pas à introduire dans l’adresse un amendement qui blâmait ces exagérations. La gauche ne fut pas plus heureuse dans ses attaques contre les innovations de Salvandy.
La France s’émut encore une fois à la nouvelle des massacres de la Gallicie et de l’insurrection des provinces polonaises soulevées contre l’Autriche et la Prusse. Des souscriptions s’ouvrirent, des comités se formèrent; la chute de Cracovie refroidit cet enthousiasme. Cracovie restée indépendante depuis 1815, perdit définitivement sa nationalité malgré les timides réserves de Guizot et les énergiques objurgations de Palmerston.
Le traité de commerce conclu avec la Belgique, le
15 décembre 1845, et sur lequel le cabinet fournit des explications aux Chambres, dans la session de 1846, était un premier pas dans la voie du libreéchange.
La question des incompatibilités se représenta de nouveau, portée à la tribune par Rémusat ; la Chambre de 1846 comptait 184 fonctionnaires; parmi eux, 144 votaient avec le ministère ; si l’on retranche ce chiffre des 252 voix qui repoussèrent la proposition Thiers-Rémusat, on constate que la majorité ministérielle, se réduit à une centaine de voix indépendantes, était en réalité une minorité ; le régime parlementaire était absolument faussé.
Après le vote, à la presque unanimité, de plusieurs projets de lois sur les canaux, les chemins de fer, le matériel de la flotte auquel on alloua 95 millions, la session fut close le 5 juillet; les nouvelles élections furent fixées au 1er août et les Chambres convoquées pour le 19 du même mois.
L’année 1846 eut son contingent d’attentats aux jours du roi : le 16 avril, à Fontainebleau, un ancien garde des eaux et forêts, récemment destitué, Lecornte, tira deux coups de fusil sur la voiture royale sans atteindre personne; il fut exécuté le 8 juin. Le 29 juillet, Joseph Henri tira deux coups de pistolet sur le roi qui paraissait au balcon des Tuileries pour entendre le concert donné dans le jardin ; Henri ne fut condamné qu’aux travaux forcés. On éprouvait des doutes sur son état mental.
Citons encore un incident qui passa à peu prés inaperçu : le 25 mai le prince Louis-Napoléon parvint à s’évader du fort de Ham.
On a prétendu que le roi avait favorisé sa fuite. 11 n’en est rien. « Vous plaidez bien chaleureusement la cause de ce fou, disait Louis-Philippe à Odilon Barrot, qui sollicitait sa mise en liberté ; son oncle a traité bien plus cruellement mon cousin, le duc d’Enghien, qui était bien loin d’être aussi coupable. Quelles raisons avez-vous donc de vous intéresser autant à lui? — Pas d’autre, sire, que l’intérêt que je porte à l’honneur de votre règne ; l’occasion se présente d’écraser ce prétendant sous votre générosité ; il me paraît bon de la saisir. » — Louis-Philippe avait raison contre son ancien préfet. Le prétendant s’est chargé de justifier les défiances du roi.
Les élections de 1846 furent un triomphe pour le Gouvernement : l’opposition, qui n’allait pourtant pas au delà des revendications du tiers-parti, perdit cinquante-cinq sièges; les conservateurs-bornes revinrent plus puissants et plus nombreux.
Guizot enivré de ce succès prononça son discours de Lisieux qui déclarait la politique conservatrice seule capable d’assurer l’ordre et la paix, mais qui promettait le progrès sans secousse et les satisfactions légitimes. Si quelques-uns se laissèrent prendre à ces promesses, ils ne tardèrent pas à reconnaître que Guizot restait le chef des conservateurs égoïstes et poltrons.
A la rentrée des Chambres l’adresse fut rédigée et
votée sans qu’aucune question politique tut abordée; faute d’aliment le public se jeta avidement sur la question industrielle. Une association libre-échangiste venait de se fonder à Paris : Adolphe Blanqui, Michel Chevalier, Wolowski, Bastiat étaient ses principaux membres ; comme Cobden ils voulaient faire triompher la doctrine du laissez faire , laissez passer , ils voulaient détruire ou transformer notre régime douanier et ils affichaient cette prétention en face d’un gouvernement qui n’avait d’autre politique que le statu quo. Bordeaux comme Paris se prononça énergiquement pour le libre-échange. Ces manifestations amenèrent la formation d’une Société pour la protection du travail national qui provoqua des manifestations contraires en faveur de ki protection. Les Conseils généraux témoignèrent les plus vives appréhensions ; le gouvernement s’abstint prudemment et le mouvement libre-échangiste tomba peu à peu. Le voyage de Cobden en France fut impuissant à triompher delà routine et des intérêts alarmés par la perpective de la concurrence.
Pendant que la France restait l’esclave des préjugés, l’Angleterre s’engageait plus avant dans les voies du libéralisme, et depuis la chute de Robert Peel, le cabinet de Russell, Grey et Palmerston se posait en Europe comme le représentant des idées nouvelles. Louis-Philippe voyant chanceler l’entente cordiale en était réduit à se rapprocher de l'Autriche et de la Russie, au grand détriment de sa popularité.
La situation de l’Europe était alors fort critique. En Italie Grégoire XVI hostile à toute réforme venait de mourir. Les États Romains n’avaient pas attendu cet événement pour demander à être soustraits à une théocratie tour-à-tour tracassière et violente. Le cardinal Ferreti, évêque d’Imola, fut élu après deux jours de conclave, 17 juin 1846 ; il prit le nom de Pie IX. Son premier acte fut l’octroi d’une large amnistie qui semblait annoncer un meilleur avenir aux États Romains.
La Suisse n’était pas moins agitée que l’Italie. Une alliance défensive s’y était formée entre les cantons catholiques, sous le nom de Sonderbund ; le canton de Thurgovie, uni aux sept cantons qui formaient le Concordat de sûreté , réclama la dissolution du Sonderbund , et des corps francs s’organisèrent pour lutter contre les cantons catholiques, mais ces forces mal disciplinées furent aisément dispersées.
Mêmes luttes sur plusieurs points de l’Allemagne et nouvelle révolution dans le Portugal où les constitutionnels furent écrasés par les conservateurs.
C’est dans ces conditions, qui créaient à son gouvernement de véritables difficultés, que Louis-Philippe se jeta dans l’intrigue des mariages espagnols. Après de longues hésitations et l’échec du prince de Cobourg, appuyé par Palmerston, il fut décidé qu’Isabelle épouserait le duc de Cadix et l’infante sa sœur le duc de Montpensier. Le 10 octobre les deux mariages furent célébrés et Palmerston dénonça cette
double union comme une violation flagrante du traité d’Utrecht. L’ entente cordiale n’existait plus.
Pendant que la situation s’assombrissait à l’extérieur, elle devenait inopinément très grave à l’intérieur par suite d’une récolte insuffisante et d’une maladie de la pomme de terre. Ce double fléau dont on signala les débuts en 1845, ne fit que s’aggraver en 1846; une terrible inondation de la Loire augmenta encore la misère. Le gouvernement dut interdire l’exportation des céréales, admettre les importations en franchise et faire des achats considérables à l’étranger. Les Conseils municipaux durent suspendre les droits d’octroi sur les farines. Dès le mois d’octobre, la cherté des subsistances et le manque de travail provoquèrent des rassemblements tumultueux dans le faubourg Saint-Antoine.
L’année 1846 s’achevait au milieu de ces angoisses et de l’émotion produite en France par la nouvelle qu’Ab-del-Kader avait fait massacrer trois cents prisonniers français. Au début de l’année suivante, le 15 janvier, à Buzançais, les paysans affamés pillaient plusieurs maisons et assassinaient un propriétaire. Mêmes scènes à* Belabre et dans les départements d’Indre-et-Loire, d’Ille-et-Vilaine, de la Mayenne, de la Meurthe et de la Sarthe. 11 fallut mettre sur pied des colonnes mobiles pour protéger les convois sur les grandes routes et opérer d’innombrables arrestations. C’est au milieu de cette misère, de la hausse continue des blés et d’une crise monétaire des plus
graves, que s’ouvrait la session parlementaire. Le gouvernement se trouvait en présence de la Chambre la plus dévouée qu’il eût jamais rencontrée. Il lui eût été facile d’entrer dans la voie du progrès sage et modéré : Guizot infatué n’y songea pas un instant. Dans la discussion de l’adresse, Thiers critiqua les mariages espagnols qui nous avaient aliéné l’Angleterre sans compensation sérieuse et reprocha à Guizot de favoriser les Jésuites en Suisse, Metternich en Italie. La rédaction adoptée par le gouvernement n’en fut pas moins votée par 248 voix contre 84. Le gouvernement, pour conjurer la crise financière, vendit au cours moyen du 11 mars, 115 fr. 75, 50 millions de rente en numéraire à l’empereur de Russie et emprunta 250 millions 5 p. 100 à 75 fr. 55.
Les accusés de Buzançais, cités devant la cour d’assises de Loir-et-Cher, furent sévèrement châtiés; cinq furent condamnés à la peine capitale et exécutés, beaucoup d’autres aux travaux lorcés.
La question de réforme électorale soulevée par une brochure de Duvergier de Hauranne se posa devant la Chambre, le lendemain du jour où les députés venaient d’élever à la vice-présidence, -de Malleville, élu par 178 voix contre 175 au candidat de Guizot. De Malleville remplaçait Hébert nommé ministre de la justice après la mort de Martin du Nord. Ce résultat n’avait été obtenu que parce qu’un certain nombre de conservateurs progressistes commençaient à se séparer des conservateurs-bornes. Quant la proposi-
tion Duvergier vint en discussion, Guizot traita ces déserteurs avec un dédain suprême et obtint encore une majorité de 90 voix sur 400 votants. La proposition Rémusat, sur les fonctionnaires publics, ne réunit que 170 voix contre 219. Dans le vote des fonds secrets un conservateur sincère, Desmousseaux de Givré, reprocha au gouvernement de répondre à toute demande de réforme par le mot fatal : rien , rien , rien , dont l’opposition s’empara et que Girardin choisit comme épigraphe du journal la Presse. L’ondoyant polémiste marchait alors avec l’opposition contre le ministère.