CHAPITRE PREMIER
SUnaiion delà France. — ATéaementde LonUXI.— Premier^ ActM (le ce prince. — Craintes qui Tagitent avant de rcnfter daof wa Ktats. — Députation cla Parlement. — Sacre du roi. — Gonaeilsdi* Philippe, duc de Bourgogne. — Hjrpocrisle de I^ub. — RomiiMige volontaire du duc. — Formule de cet hommage. — Entrée da roi à Paris. — Réception des Parisiens. — Rigueurs impoliliques de Louis. — Accroissement des impôts. — Révolte des Rouennais. — Scntimens haineux de Louis et du comte de Charolais. — Etat de PEurope. — Révolution d^Oricnt. — Imprévoyance de Louis XI .— - Disgrâce des ministres de son père. — Noble détermination de Dammartin. — Ligue des princes et des nobles.— ElévaUon de Joffrédi. — Ses intrigues. — Abolition de la Pragmatique. — Regrets et colère de Louis. — Inutilité de ses menaces. — Energiqaea remontrances du Parlement. — Actes à rappoi.— Exploita de Scandcrberg. — Tristes effets de la politique du roi. — Sédactions et artifices de Louis. — Protection qu^il accorde à l'industrie. — Hommage du duc de Bretagne. — ^Yoyage du roi en Bretagne.— Mort violente du prince de Yianc. — Troubles d^Aragon. — Traite entre Louis et le roi d'Aragon. —Captivité et empoisonnement de Blanche de Castille. — Simplicité affectée de Louis.— Grossièreté et mœurs du temps. — Création du Parlement de Bordeaax. — Sages édits de Louis XI. — Fausse politique de ce prince. — Troubles en Angleterre. — Malheurs de la maison de Lancastre.
— Fermeté de Marguerite d' An joa. — Triomphe de la maisoa d'York. — Convocation du Parlement à Londres. — Faiblesse de Henri VI.— Héroïsme de Marguerite.— Défaite du duc d'York. — Cruauté de Cliffort. —Vengeance de Marguerite. — Nouvelle lutte entre les 'maisons d'York et de Lancastre. — Défaite de l'armée de Marguerite. — Fuite de cette princesse en France. — Politique de Louis. — Descente de Marguerite en Angleterre. — Dispersion de son armée. — Dangers que court cette princesse. — Accueil qu'elle re<;oit du duc de Bourgogne.
Situation Après un demi -siècle de calamités, de guer-
France. ^c^ malheupeuscs , d'humiliantes défaites , de
discordes dans la famille royale, de meurtres
commis par les princes et par les grands, de
séditions causées par le désespoir des peuples
et réprirhées sans pitié par la sanguinaire fé -
récité de leurs oppresseurs; la France, en proie
au brigandage des aventuriers et des bandits
de toutes les classes et de toutes les nations,
s'était vue forcée, par une reine impudique et
perfide, de se courber sous un joug étranger,
et de placer un usurpateur anglais sur le trône
de saint Louis; mais, bientôt, reprenant, dans
ses revers, une nouvelle énergie, et, pour ainsi
dire, retrempée, par l'excès de son infortune,
elle avait vu succéder à tant de désastres une
époque brillante d'héroïsme, d'enthousiasme,
de triomphes, de gloire et de prospérité.
Sous le règne de Charles le Victorieux elle
't«it comme repeuplée de citoyens coura-
^Mi
geux^ de magistrats intègres, de ministres éclairés y de généraux habiles. L'amour de la patrie et la haine de l'étranger avaient créé en foule des héros, et, du sein des villages mê^ me, une vierge enthousiaste et guerrière était apparue, avait relevé l'espérance de nos soldats épuisés, porté l'épouvante dans les légions ennemies , et replacé le bandeau des rois sur le front de l'héritier légitime du trône.
L'étranger venait de disparaître du sol sacré de la patrie. Un gouvernement sage et fort de l'affection qu'il inspirait , avait délivré le royaume, des bandes d'aventuriers qui l'infestaient depuis si long-temps. Tous, pontifes, magistrats, guerriers, nobles et plébéiens, éclairés par une funeste expérience sur les maux qu'enfantent les dissensions, les vengeances et l'anarchie, avaient appelé la justice et la répression par un vœu général. Us s'étaient ralliés autour d'un trône tutélaire; et les trois ordres de la nation rassemblés avaient, de concert, investi le chef de l'État du pouvoir le plus étendu.
Ainsi, chacun ayant • sacrifié à l'intérêt pu-^ . blic ses prétentions, ses préjugés et même imprudemment ses droits , le roi put lever à son gré des impôts ; il org^tfisa des troupes régulières, et fit reviser par son Parlement les cou-
tûmes des seigneurs. Les milices féodales disparurent, les communes se désarmèrent, le pillage cessa partout de stériliser les champs, l'agriculture refleurit, le commerce retrouva son activité, et les lois reprirent leur empire.
Les sacrifices accordés à l'ordre et en faveur de l'autorité royale, furent faits avec entraînement : la vive affection du peuple, justifiée par la loyauté du prince, ne permettait pas à la politique de craindre les dangers de concessions si vastes ; on n'en éprouvait alors que le bien; il eût été plus heureux d'en prévoir l'abus.
La France heureuse et t^çpiphante , tranquille au dedans, respectée au dehors, ne voyait plus ses beaux jours troublés que par un nuage, faible encore, mais qui semblait porter à l'horizon une annonce d'orage.
Le fils de Charles, jeune et brave, mais remuant comme un aventurier, sombre et méfiant comme u|i vieillard, inquiet et fourbe comme un usurpateur, rebelle aux ordres de son père et aux lois de l'État, opiniâtre dans •es volontés^ perfide avec ses amis, implacable pour ceux qu'il haïssait , avait plusieurs fois troublé la paix publique, levé l'étendard de la révolte, lassé la patience paternelle, et s'était enfin exilé lui-même, pour échapper aux ri-, gueurs d'un juste châtiment.
La conduite de ce fik ingrat flétrissait de chagrin la vieillesse de Charles, et la troublait méme^ par la crainte , sans doute exagérée , de succomber à un parricide : ainsi le roi , seul malheureux^ au milieu d'un peuple qui lui devait sa délivrance^ sa gloire et son bonheur, terminait une vie languissante, en l'abrégeant par la faim, pour éviter qu'elle ne fût tranchée par le poison.
Au moment où la France apprit qu'il était mort et que son fils montait sur le trône , elle parut plongée dans cette morne stupeur qu'éprouve la naturel^ l'approche de quelque effrayant phénomène.
Nul ne pouvait prévoir distinctement quels malheurs produirait le règne d'un tel prince, mai^ une vague terreur planait sur les es-* prits.
La France, par un privilège imiquet depuis Hugues Gapet , et dans une li longue série de ■ rois, n'avait pas compté un seul tyran, elle commençait à en redouter un; réfënement justifia ses craintes; ce tyran fut Louis XI.
Louis était à Genappe, ville du Brabant, lors- J^^ ^ qu'il apprit la mort de son père, le a5 juillet ^«î« ^• i46i. Sa haine pour l'auteur de ses jours avait souvent éclaté; aussi plusieurs historiens disent qu'il montra une joie indécente en l'ece-
vant cette nouvelle. Mais comme le fait n*est pas prouvé, on peut croire, d'après d'autres écrivains, que ce prince dissimulé ne manifesta point la satisfaction honteuse qui agitait peutêtre secrètement son cœur.
Premiers II sc Tcndit à Maubcugc, et c'est là que fuce prince, rent pubHés les premiers actes royaux émanés de lui. Il écrivit aux gouverneurs des provinces, leur ordonna de lui envoyer leur serment et d'inviter les principales villes à nommer, chacune, deux députés chargés de se rendre près de lui.
Craintes Coiumc îl u'avait pas respecté les droits de tent avant SOU pcrc, il craiguait qu on ne reconnut pas les
de rentrer , , . • /» . i • i
dans set sicus : aussi, son premier som lut de prier le \ duc de Bourgogne de le rejoindre à Avesnes; car devenu roi, il croyait encore avoir, comme exilé, besoin d'un protecteur. Il redoutait des résistances, et croyait que son pèœ en mourant avait pris des mesures pour l'écarter du trône. Il invoqua donc les secours du prince puissant qui lui avait offert un asile ; et ce fut , pour ainsi dire, entouré d'armes étrangères et avec l'appareil menaçant d'un ennemi qu'il voulut rentrer daps sa patrie.
Le duc de Bourgogne, prompt à le satisfaire, vînt le rejoindre et lui amena, dit-on, une armée qui montait à près de cent mille hommes.
Bientôt les craintes de Louis changèrent d'objet, ce fut le nombre de ses défenseurs qui l'effraya. Dailleurs, il vit accourir près de lui une foule de princes, de seigneurs, de généraux, de ministres, de magistrats. dont sa méfiance lui avait fait redouter sans fondement la haine. Dès lors, le premier péril, qui avait frappé son imagination, s'évanouit, et toutes ses inquiétudes portèrent sur le prince puissant et généreux qui l'avait comblé de bienfaits, mais qui n'était plus à ses yeux qu'un vassal redoutable.
Dans l'agitation qu'éprouve toujours l'homme ombrageux qui se méfie de tout, parce qu'il sent intérieurement que nul ne peut se fier à lui, Louis, voulant à la fois éviter les dangers de l'imprudence et ceux de l'ingratitude, prit le parti de représenter au duc qu'on le verrait avec peine arriver, au milieu de ses peuples, entouré d'une si grande multitude de gens de guerre; qu'ainsfcil le priait de congédier la plus grande partie de cette armée et de ne garder, sous ses ordres, pour l'accompagner, qu'une élite de seigneurs et d'hommes d'armes.
Philippe, justement nommé le Son, se prêta loyalement à ce nouveau caprice : on avait invoqué sa protection , il s'était armé ; ses ar-
mes inspiraient de l'inquiétude^ il les déposa,
et n'accompagna le roi à Reims qu'avec une
escorte de quatre mille chevaliers.
Députa- Avant de partir, le roi reçut, dans la ville
Parle- d'Avcsucs, unc députation du Parlement de
lueot.
Paris. Elle était présidée par le célèbre Juvé— nal des Ursins, archevêque de Reims. Dès cette première solennité, Louis ^ ne pouvant cacher son aversion pour les hommes sages dont Charles VII recherchait les conseils, interrompit ce vénérable orateur au moment où il commençait sa harangue^ et lui recommanda brusquement d'être bref dans son discours.
Lfouisfit célébrer, dans l'église d'Avesnes, un service pour l'âme du feu roi. Pendant cette cérémonie, il porta le deuil; mais il le quitta dès le lendemain , et en fut généralement blâmé. Le continuateur de Monstrelet cherche ainsi à justifier cette précipitation : « Louis, » dit-il, se vestit de pourpre qui était la court tume de France, parce que^itost comme le » roi est mort, son fils le plus prochain se vest » de pourpre et se nomme roi ; car le royaume » n'est jamais sans roi. »
Sacre da Dès qu'ou fut arrivé à Reims , le roi fut sa- '^"* cré avec la pompe ordinaire. Il n'y eut d'exagération que dans les démonstrations excessives de reconnaissance prodiguées par Louis â
Philippe le Bon. Cet excès même aurait pu faire prévoir une ingratitude prochaine. Le roi voulut, pendant spn séjour à Reims, qu'on ne prit l'ordre que du duc de Bourgogne. Aux portes de la ville, l'archevêque lui en présenta les clefs. Enfin, Louis déclara, assez bassement, que c'était à Philippe seul que la France était redevable de la conservation de son souverain.
Le duc de Bourgogne fut le seul des six anciens pairs laïcs qui assista au sacre; les cinq autres furent représentés par le duc de Bourbon et les comtes d'Angoulême, de Nevers, d'Eu et de Vendôme. Le bâtard d'Armagnac, créé cette année comte de Comminges, tint l'épée de connétallllê, vacante depuis la mort de Richemont, qui l'avait conservée toute §a vie, quoiqu'il fut devenu duc de Bretagne. Antoine de Groy, grand-maître de la maison du roi, remplit la place de Chabannes, comte de Dammartin, qui n'avait pas osé paraître aux regards d'un moiarque , son ennemi personnel. Le fameux Praion de Xaintrailles, grandécuyer, mais trop vieux pour se rendre à Reims, fut aussi remplacé par le grand-maître.
A la fin de la cérémonie, le roi surprit tous les spectateurs en tirant son épée et en priant le duc de Bourgogne de l'armer chevalier : vainement le duc s'en défendit, alléguant que
tO LOUIS XI.
les rois étaient chevaliers dès leur baptême ; Louis insista et fut armé par Philij^e, ainsi que les fils d'Antoine'de Croy, les jeunes sires de Beaujeu et de Bourbon , et le trésorier Jean Bureau, plébéien, mais illustré par les services qu'il avait rendus à l'État , comme artilleur et comme le meilleur ingénieur de son temps. Ensuite le roi arma de sa main cent dix-sept seigneurs. Les douze pairs dînèrent avec le roi.
Conseil! Le duc de Bourgogne avait eu le temps d'élippe, duc tudier et de connaître le caractère du prince, ^gognT' q^'îï avait protégé et qui devenait aujourd'hui son roi. Il connaissait tous les vices de cet esprit faux, turbulent, artificieux et vindicatif. Espérant toutefois que les leçons du malheur et de l'expérience n'auraient pas été stériles, il crut que Louis, montant sur un trône si récemment et si péniblement relevé, sentirait la nécessité de vaincre ses passions et de gouverner avec modération , dans l'ioli^rêt même de son autorité.
Ainsi, avant de se séparer de lui, usant du droit que lui donnaient son âge , sa puissance et ses services, il le conjura d'oublier ses ressentimens et de calmer toutes les inquiétudes, en maintenant dans leurs dignités et dans leurs offices les sages ministres et les habiles gêné-
raux auxquels son père avait dû sa restauration, sa fortune et sa gloire.
« Devait-il leur faire un crime d'avoir exécuté contre lui les ordres rigoureux d'un père et d'un monarque justement irrité? Leur- fidélité au feu roi lui répondait de celle avec laquelle il serait servi par eux ; les punir ce serait faire un crime de la vertu.
» D'ailleurs, les monarques en France, loin d'être absolus, ne jouissaient encore que d'une puissance incertaine et contestée. Le clergé, les seigneurs, la magistrature et les communes s'armeraient pour défendre leurs droits ou leurs prétentions même , s'ils se voyaient menacés d'un joug arbitraire, car les grands surtout, presque indépendans dans leurs domainçs, n'avaient cessé de s'opposer à l'accroissement de l'autorité royale que du moment où ils s'étaient vus appelés à en partager les honneurs et les jouissances.
» La prudence àes conseillers de Charles VII avait autant contribué que ses victoires à l'affermir sur le trône. Louis ne devait pas l'ignorer : sa sévérité, sa violence, le mépris des droits de tous avaient, dans sa jeunesse, révolté le Dauphiné contre lui; et, malgré ses succès dans ses premiers combats, il s'était vu poursuivi par la haine publique, autant que
par le courroux de son père, lorsqu'il s'était révolté contre un gouvernement qui savait se faire respecter et chérir.
» Il fallait donc faire oublier de si fâcheux commencemens, et la nécessité en était si évidente que lui-même , appelé à régner, il avait craint, pendant quelques instans, de ne pas hériter tranquillement du sceptre paternel. »
Enfin , le bon duc le suppliait de dissiper les alarmes, de calmer l'agitation des esprits et d'annoncer, par l'oubli de ses injures personnelles, un règne de sagesse et de justice. Hypocri- Louis rcçut ces avis salutaires avec une dé^
•ie de , . , ••
Louis, férence apparente , mais froide. Le conseiller commençait à lui déplaire autant que le ton^ seil, car s'il oubliait facilement les bienfiits, il n'oubliait jamais l'injure. Cependant il promit à Philippe de profiter de ses avis , d'accorder une amnistie, et de n'en excepter que sept personnes, qu'il ne voulut pas lui désigner.
Une proniessé si vague et des protestations si affectées ne trompèrent point le duc, et quelques jours après, en parlant de lui à un agent secret du comte de Dammartin, il dit : « Cet » homme ne régnera pas long-temps en paixj, » et sans exciter merveilleusement grand trou- » ble dans son pays. »
Tout autre que Louis aurait senti l'inutilité
LOUIS XI. i5
d'ane politique artificieuse à l'égard d'un prince aussi loyal que Philippe, et qui lui donnait, dès son avènement, une preuve irrécusable de la sincérité de son dévoûment au trône et à la maison royale.
Autrefois, lorsqu'on signa le Traité d'Arras , Homitt«g«. le duc de Bourg(^ne n'avait pas voulu dépo- dJpbT* ser les armes sans venger, une dernière fois, le '''*** meurtre de son père, en humiliant son ennemi ; et c'était pour exercer ce dernier acte de colère qu'il avait forcé Charles VII à déclarer, dans ce Traité, que lui, duc de Bourgogne, ne serait point tenu, pendant sa vie, de rendre httlIBiitT ^ Charles ni à ses successeurs au France.
1m temps étaient changés; les auteurs de ces discordes fatales n'existaient plus ; et Philippe, aussi franc dans sa réconciliation qu'il l'avait été dans sa haine , voulut prouver que les injures passées étaient totalement effacées de sa mémoire. Ainsi, se montrant satisfait de la noble vengeance qu'il avait tirée du père, et de la protection qu'il avait accordée au fils, il ne songea plus qu'à la dignité de la famille royale dont il était membre , et ce généreux prince, sans en être prié, rendit volontairement hommage au roi, le 17 août, en présence des princes et des seigneurs qui les entouraient.
l4 LOUIS XI.
Formule L^ octcs du teniDs ct Ics kistx>rien$ de nos
de cet *^
hommage Jours OHt CFU dcvoir Hous transmettre le texte de cet hommage mémorable qui fut prononcé en ces termes : « Mon très -redouté seigneur^ » je vous fais hommage présentement de la » duché de Bourgogne , des comtés de Flandre » et d'Artois, et de tous les pays que je tiens de » la noble couronne de France, et vous tiens à » seigneur, et vous en promets obéissance et » service, et non pas seulement de celles que » je tiens de vous, mais de tous mes autres pays » que je ne tiens point de vous, et d'autaùt de » seigneurs et de nobles hommes, de gens de » guerre et d'autres qui y sont que j'en pouf- » rai traire (tirer), je vous promets faire aefiHIce » avec mon propre corps, tant que je Tivtai, » avec aussi quant que (tout ce que) je pour- » rai iîner (fournir) d'or et d'argent. »
Le sacre terminé, le roi se rendit à Paris et fit, selon Fusage dans cette capitale, son entrée solennelle. Mais avant il s'arrêta à Saint-Denis, pour y célébrer encore un service consacré à la mémoire de son père.
En.rce he duc dc Bourgoguc l'avait précédé, et il **p«li' sortit de la ville pour aller au-devant du roi- Philippe, dont la prodigalité fut le défaut le plus marquant, aimait jusqu'à l'excès les ponoe ()es, la magnificence et cet éclat dispendieux
LOUIS XI. if*
toujours onérral an peaple,9ttis4{aipoatiai réblouit et le trompe taufmitfc.
Ce prince étala dans œtte solennité «n haoLe jusque là sans exemple : ses habits et le barnais de son cheTal,o0iiverts d'oret de diainans>, furent estimes un million d^écos. Ce faste et celui des grauids et cheralicri <pii soiraîent sa bannière, tonnaient on singolier cxmtraile avec la simplicité affectée du roi, simpHrilé <pill poussait jusqu'à la mesquinerie.
Louis.se montra aux r^ards étonnés de la multitude , véta d'une robe de soie blanche, sans manches, et ooifiGé d'un petit chaperon découpé en pointes. 11 était monté sur un cheval blanc dont la housse et la selle n'avaient ni ornement, ni broderie.
Comme la nature l'avait dépourvu de grâces, de noblesse et de majesté, son extérieur parut ridicule à la multitude, qui se prend par les yeux et qui vent admirer ce qu'elle est obligée de respecter.
Deux hommes d'armes à pied précédaient le roi et portaient, chacun, une hacbe à la main. Quatre bourgeois notables de Paris soutenaient, au-dessus de sa tête, un dais de drap d'or.
Cependant la puissance royale, si mal représentée par la personne du roi» se montrait encore assez imposante par le nombre immense
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de princes^ de ducs^ de seigneurs, de chevaliers^, et par les douze mille hommes d'armes qui lé . suivaient.
Réception A la porte de la ville, selon les anciens usa- *^îien8? ges, deux anges, descendus d'un pavillon qui représentait le ciel, offrirent à Louis une couronne. Un héraut , portant les armes de la ville, lui présenta cinq dames montées sur des chevaux superbes; chacune d'elles, figurant une des lettres qui composent le nom de Paris, récita des vers à sa louange. Plus loin il vit un vaisseau élevé sur lequel se tenaient trois personnages unis , triple emblème de la noblesse, du clergé et du tiers-état.
L'Église, alors rigide pour les dogmes et les pratiques du culte, était plus qu'indulgente pour les mœurs : à la fontaine du Ponceau, trois belles filles toutes nues, figurant des syrènes, chantèrent au monarque quelques bergerettes et tensons ; ce qui ne parut à personne ni déplacé, ni indécent.
Une idée plus ingénieuse dut plaire au prince ; ce fiit la représentation de l'assaut de Dieppe, dans lequel Louis, étant dauphin, avait brillamment signalé sa valeur.
Près du Pont-au-Change , des oiseleurs laissèrent échapper dans les airs deux cents douzaines d'oiseaux, faible allégorie d'un vœu de
liberté, que le peuple a coutume d'exprimer, sans paroles, à l'inauguration de ses rois.
Au milieu des accens de la joie d'une multitude, qui espère, dans chaque changement de règne , trouver un adoucissement à ses peines, comme les malades, en changeant de position, espèrenf un soulagement à leurs maux, la seule yoix d'un boucher rappela le souvenir des factions sanguinaires de Bourgogne et d'Orléans.
Ce boucher, en apercevant le duc Philippe, s'écria : « Soyez le bienvenu dans cette ville » de Paris, long-temps a que vous n'y fustes, » combien que vous y ayiez été moult dé^ » sirék »
Au reste, tout, dans les fêtes de cette entrée royale, se réunit pour dissiper momentanément les sombres inquiétudes et les tristes méfiances d'un monarque, que les Parisiens recevaient au milieu de rues pavoisées, d'arcs de triomphe ornés de fleurs, enfin avec toutes les démonstrations de la joie et les illusions de l'espérance.
Cependant, loin d'être toudbé par cet accueil, Louis laissa éclater le sentiment qui dominait tous les autres dans son cœur, celui de la haine contre les actes et l'administration de son père. 11 souJSrit, ou plutôt il permit l'injure que le
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nonce du pape fit à la mémoire du feu roi^ en levant, en faveur de son fils; l'excommunication lancée contre Charles VII , relativement à la loi célèbre de ce prince, et connue sous le nom de Pragmatique.
Rigueurs Les sages conseils de Philippe n'avaient fait ques d« que glisser sur le caractère dur et bizarre de Louis XI. Après les destitutions du chancelier des Ursins, de Beuil, du comte de Sancerre, des magistrats et du prévôt de Paris, il fit aussi peser ses rigueurs sur Guillaume de Harcourt, chambellan, et sur le maréchal Lohéac. Il donna l'ordre d'arrêter le bailli de la ville de Rouen, et voulut que l'on commençât le procès de Chabannes, comte de Dammartin. C'était celui de tous qu'il détestait le plus , parce que ce loyal ministre du feu roi lui avait dénoncé les conspirations de son fils, et avait depuis commandé l'armée qui le força de céder à l'orage et de chercher un asile en Bourgc^ne. Le bruit avait couru que le dauphin était compromis dans les trames criminelles du duc d'Âlençon et du comte d'Armagnac, en faveur des Anglais et contre le feu roi. Louis donna quelque apparence de réalité à ces injurieuses rumeurs, en exigeant que les jugemens qui avaient condamné ces deux conspirateurs (basent abolis. Il fit plus, il les combla d'hon*
LOTTfS XI. 19
neurs et de bienfaits : c'était s'accuser luimême.
Le duc d? Bourgogne avait renouvelé ses instances pour fléchir.les rigueurs impolitiques du roi. Ses prières réitérées importunaient un prince absolu dans ses volontés \ et qui ne pouvait supporter îa contradiction. D'ailleurs, malgré la respectueuse soumission du duc^ il semblait parler encore avec l'autorité d'un protecteuFy et Louis attendait avec impatience que son départ le délivrât du fordeau de la reconnaissance.
Le duc s'éloigna. Au moment où il allait se mettre en marche^ le roi crut devoir se rendre chez lui à l'hôtel d'Artois. Le vieux prince descendit au-devant de lui dans la rue; et se mil à ses genoux. Alors le monarque^ touché ou feignant de l'être^ répéta publiquement qu'il n'oublierait jamais ses bienfkits^ reconnaissant lui devoir la couronne et la vie.
Enfin ^ débarrassé d'un conseiller si pénétrant et dont il devait encore ménager la puit^ sance^ il cessa de se contraindre.
Les taxes furent^ augmentées et les peuples Aeerob foules^ bien qu aucune apparence de guerre ne des im justifiât la nécessité de ces charges accablantes. '^*** Un tel début inspira d'abord plus d'indignation que de crainte* De toutes parts ^^^ sédi-
tions éclatèrent. La ville de Rouen surtout s'opposa violemment à la levée des tributs exi-* gés : on sait .que déjà là Normandie avait refusé l'impôt sous les règnes précédens; les commu-^ nés confédérées et les États réunis de cette pro" vince avaient déclaré formellement^ qu'aucune taxe nouvelle ne seraif perçue, hors des cas urgens et sans le consentement du peuple.
Rëvoite Louis, prompt à réprimer ce premier acte de Rou^n- résistance, chargea le maréchal de Rohâult de faire entrer dans la ville de Rouen des hommes d'armes et des soldats déguisés en marchands et en laboureurs. A peine introduits dans les murs de cette cité, ils se rassemblèrent, se montrèrent armés, fondirent sur le peuple, massacrèretit plusieurs citoyens et arrêtèrent quatre-vingts des principaux rebelles. Leur chef et six d'entre eux furent immédiatement, et sans formes, mis à mort. Le calme se rétablit pour quelque temps. Ce n'était point le calme de la soumission, mais celui de la terreur : et déjà le roi tenait ce que le dauphin avait promis.
Cette même année, la France perdit un de ses hérm ; le fameux Pothon de Xaintrailles mourut, chargé d'ans et de gloire. Cet ami du célèbre LaHire/ce compagnon dé Dunois était
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grand écuyer^ maréchal de France et sénéchal de Guyenne.
Le roi était sorti de Paris pour se rendre à *•«*»«• Tours près de la reine, sa mère: le comte de^ *-««• Gharolais vint le rejoindre dans cette ville, à «>mie de son retour d*un pèlerinage qu'il avait fait à Saint-Claude. Louis crut devoir lui prodiguer autant de marques d'amitié qu'il éprouvait se-r erètement de haine contre lui. Chez ces deux princes ces dispositions haineuses étaient réciproques ; mais l'un savait les dissimuler^ tandis que l'autre, plus impétueux, était incapable de se contraindre.
Le roi ne craignait jamais de faire des pr^ sens, qu'il savait pouvoir bientôt retirer à son gré. Aussi, affectant une vive reconnaissance pour lé fils du duc de Bourgogne, il le nomma lieutenant-général de Normandie, et lui donna trente-six mille francs de pension. Enfin, à sa prière, il accorda une pleine amnistie à tous les Bourguignons qui , dans les derniers troubles, avaient commis en France des crimes et des brigandages.
Tels furent les premiers actes du roi en montant au trône.
Il est peut-être nécessaire, pour mieux apprécier la politique de Louis XI, d'examiner quel était l'état de l'Europe au mo-
a:2 LOUIS xt.
ment où ce monarque commença son règne» Eut de Un coup d'œil rapide prouvera que jamais rEufope. ^jjpcQjjs|;ajjQes plus favorables et plus nombreuses ne s'étaient réunies pour donner à un monarque fhtnçais Toccasion d'affermir tranquillement sa puissance. Il pouvait même élever sans obstacle, au plus haut degré, la grandeur^ la prépondérance et la prospérité du royaume. En effet, Louis XI se trouvait alors le seul souverain, maître d'un État vaste et compacte; il était à la tête d'une armée soldée de vingt mille hommes ; riche d'un revenu qui surpassait tous les besoins d'une sage administration, il se Tpyait affranchi du joug sous lequel la cour de Rome avait si long-temps courbé les rois ; les querelles sanglantes de la rose rouge et de la rose blanche , qui déchiraient la Grande-Bretagne, le délivraient pour long-temps de la rivalité anglaise^ enfin, il n'avait plus à ménager que les droits de deux grands féudataires, les ducs de Bretagne et de Bourgogne , qui ûe contestaient pas sa suzeraineté.
Toutes les autres puissances, empires, royaumes ou républiques , menacés ou envahis par des voisins redoutables , étaient sans cesse occupés à se combattre. La plupart, livrés en proie aux guerres intestines et à l'anarchie des fe^tions, ne pouvaient ni menacer le repos de
LOUIS XI. aS
la France^ ni s'opposer à raccroissement prcH gressif de sa grandeur.
Le saint Siége^ occupé par Enéas Sylvius, élevé au trône sous le nom de Pie II, ne lançait plus de foudres. Ce pape artificieux cherchait par ses intrigues à recouvrer, comme pape, une partie des prérogatives et privilèges qu'il avait contribué, comme secrétaire du concile de Baie, à enlever au souverain pontife : ménageant tour à tour les maisons d'Anjou et d'Aragon, qui se disputaient le trône de Naplet, il ne pouvait dominer Florence , qui sermontrait rebelle à son autorité, exerçait peu d'influence sur les fiers Vénitiens, et ne pouvait empêcher l'anarchique Gènes de se soumettre successivement à l'autorité du roi de France , ou à celle du duc de Milan. Le but principal de sa< politique était de se concilier, par des flatteries et par deâ promesses, l'amitié de Louis XI, et d'obtenir de lui qu'il révoquât la Pragmatique, si contraire à l'ambition romaine.
Le duc de Savoie, loin de pouvoir contrarier la politique de Louis, n'espérait de sûreté que sous sa protection. Ses États étaient bornés, sa puissance faible, et les Musulmans venaient de lui enlever la couronne de Chypre, qu'il tenait de Charlotte de Lusignan.
L'Espagne, possédée encore en partie par les
Maures ; se trouvait divisée en deux monarchies rivales et ennemies. Leur lutte, dans laquelle chacune d'elles avait besoin de la France pour appui y ne présentait à Louis ^ au lieu de périls, qu'une occasion favorable de s'accroître à leurs dépens. La Gastille, gouvernée par Henri IV, roi sans vertus, sans talens, opprimée par de cupides favoris, par un ministre perfide, vit sa couronne en butte aux attaques d'une noblesse factieuse^ aux vengeances d'un peuple opprime. Lorsque ce même Henri mourut , oft. refusa de reconnaître sa fille Jeanne. Une autre ♦princesse , Isabelle, lui disputa le sceptre; elle s'unit, pour s'en emparer, à Ferdinand d'Aragon, et, malgré cette réunion de deux couronnes, l'Espagne, loin d'être redoutable à la France, fut encore quelque temps occupée à combattre les Maures, que Ferdinand et Isabelle parvinrent enfin à expulser de la Péninsule, après la prise de Grenade. Mais pendant la durée de ces événemens, le gouvernement français ne porta ses armes du côté des Pyrénées que pour seconder les partis qu'il voulait favoriser, concilier leurs différends et profiter de leurs rivalités.
£n Italie, le duc de Milan, usurpateur récent d'un pouvoir incertain, recherchait la prolec-n tion du monarque français.,
LOUIS XI. :!i5
La république de Venise^ qui depuis longtemps avait changé son gouvernement démo^* cratique en aristocratie^ s'élevait au rang de puissance du premier ordre. Sa noblesse belliqueuse et commerçante dominait les m^^ par une marine nombreuse^ et entretenait quarante mille soldats qui faisaient respecter son indépendance. Mais sa force , loin d'être dangereuse pour la France, lui devenait utile, en s'opposant à toute entreprise des empereurs d'Allemagne pour s'établir en Italie.
L'Allemagne, elle-même, cette pépinière de guerriers, ne pouvait exerc^jl^ucune influence sur la politique de l'EuropHle morcellement de ses Etats lui ôtait toute force , comme toute union. Le système féodal s'y était enraciné. La bulle d'or de Charles IV n'avait fait, pour ainsi dire, que régulariser ce vaste corps, dont la tête n'avait presque aucun pouvoir sur ses mem-i bres. La Bohème lui échappait; la Hongrie inquiétait son existence; Huniade avait enlevé récemment à l'empereur l'Autriche et la Carinthie; les conquêtes rapides des Musulmans menaçaient son avenir, et la Pologne devenue puissance formidable, depuis Casimir, joignait souvent ses forces à celles des ennemis qui envahissaient ses possessions.
L'insupportable tyrannie de l'Autriche avait
:ï6 LOUIS XI.
trafisformé l'Helvétie en république, et ses paysans, en héros. Dès i436, ce nouvel État s'offrait pour allié à la France, il en sollicitait l'appui contre ses anciens dominateurs et contre les projets ambitieux des ducs de Bourgogne.
Rëvoiu- ' Une grande révolution venait de s'opérer
lion <rO- , iir\ • f^ • • •
rieni. dans 1 Orient. Let empire grec , qui avait vu passer et périr tant de princes et de peuples armés pour sa défense, venait de succomber - sous le joug des enfans de Mahomet. Les empereurs d'Orient, privés de force, depuis que les empereurs latin^||issolvant les anciennes légions et les lois ^jpiaines, leur avaient substitué les seigneuries, les milices féodales et les coutumes de l'Occident, n'avaient pu se relever totalement de cette chute.
Plusieurs cependant combattirent en héros : les Manuel, les Comnène déployèrent de grands talens;mais leurs sujets corrompus, et divisés se montrèrent indignes de tels chefs.
En vain ces chefs demandèrent des secours à l'Occident, on ne leur envoya que quelques preux aventuriers. Les monarques chrétiens, toujours en guerre soit entre eux, soit contre leurs vassaux, ne pouvaient plus se réunir pour opposer la masse de leurs forces à la puissance barbare et colossale de l'islamisme. Ces prin-
ces de l'Europe^ quî^ tous, avaient si longtemps versé leurs trésors, leur sang et celui de leurs peuples pour reconquérir, dans Jérusalem^ un tombeau, laissèrent tomber Constantinople et les derniers débris de l'empire romain sous les coups des Ottomans, sans que le retentissement de cette chute réveillât leur crainte ou ranimât leur fanatisme.
Le dernier descendant des anciens Césars , Constantin Yill, dont l'empire était depuis plusieurs années réduit aux murs de sa capitale, fit en vain, pour la sauver, des prodiges de valeur. luutilement il lutta, avec une poignée de soldats, contre l'immense armée des Musulmans. Ce prince, trahi par la lâcheté des Grecs, abandonné par l'Europe sourde à ses cris, périt, les armes à la main, sur la brèche de Constantinople. L'impitoyable Mahomet il entra triomphant dans cette seconde Rome. La veille on y trouvait encore des Césars, un sénat, de magnifiques temples, enfin tous les vestiges de l'ancien empire romain ; le lendemain on y voyait avec effroi un sultan, des janissaires, des visirs, des esclaves et des mosquées.
Bientôt Mahomet II conquit encore l'empire de Trébisonde. Dans sa course rapide il détruisit douze royaumes, se rendit maître de
vingt îles de l'Archipel, envahit la Morée, s'empara de deux cents villes, étendit ses frontières depuis l'Euphrate jusqu'à la mer Adriatique : il ne fut enfin arrêté que par le sabre du fa-r meux Scanderberg, prince d'Epire, et par Fintrépidité des chevaliers de Rhodes, qui repôus^ sèrent avec perte, des rivages de leur île, l'in-»nombrable armée de ce conquérant jusque là invincible.
Cette grande catastrophe, l'établissement et les progi'ès de cette puissance gigantesque et barbare, ne tardèrent pas à menacer d'une invasion imminente les contrées orientales de l'Eui^ope; le repos de celles d'Occident n'en demeura que plus assuré.
iœpr«?. Enfin rien n aurait pu, à cette époque, emvoyance p^^ j^^^. ^^ Fraucc dc s'élcvcr à une hauteur proportionnée à ses forces; mais le caractère artificieux, sombre, méfiant et tracassier de Louis XI, ébranla, dès son début, le noble édifice construit par son père.
Sa tjlrannie, sa cupidité, ses intrigues semèrent les mécontentemens , réveillèrent les faotions, firent renaître la guerre civile et livrèrent momentanément la France à ces déchiremens, dont la sagesse de Charles VII avait cicatrisé les sanglantes plaies.
Ses premiers actes montrèrent tous à quel"
Louis XI.
point y dans ce violent caractère ^ les ressentimens l'emportaient^ non-seulement sur la justice ^ mais même sur ses intérêts les plus évidens*
Les ministres de Charles VII et presque tous Dûgrâce les grands avaient montré au feu roi tant de Z^'a^ zèle pour le préserver des complots de son fils, *°" ^"* que Louis XI, arrivé au trône, oublia leurs* services et ne se rappela que ce qu*il appelait ses injures. Sa haine contre eux éclata, sans aucun de ces ménagemens qu'on aurait pu attendre d'un prince si dissimulé. Ce désir de vengeance fut sa plus forte passion, il devint le principe de presque toutes les fautes et de tous les crimes de sa politique. Ainsi, pendant tout le cours de son règne, on le voit marcher vers un unique but, celui d'abaisser les grands, non pour relever et délivrer le peuple, mais pour se débarrasser de toute résistance à son autorité. Le palais du roi, jadis rempli de l'élite des seigneurs, des magistrats et des guerriers, ne le Alt plus que d'intrigans serviles, d'agens subalternes prêts à tout exjécuter, de lâches délateurs , de gardes étrangères et même d'exécuteurs de ses caprices sanguinaires.
Nous avons déjà dit que Ghabannes , comte Nobie dede Danmiartin, qui le savait implacable, évita u!^ dV dani les (uremiers momens ^ sa présence. Son
Dammartin.
3o LOUIS XI.
éloignement des conseils, des aflaires, de l'armée et même du pays n'avait point apaisé le vindicatitXouis. Par ses ordres, on le traduisit en justice; il fut condamné par défaut; ses biens furent saisis.
Alors Dammartin, prenant une plus noble détermination , résolut de faire tête à Forage. Il revint purger sa èoutumace, il se constitua prisonnier ; on le transféra à la Bastille. Il parut devant ses juges avec la fermeté d'un ministre intègre, d'un conseiller fidèle, d'un guerrier habile, intrépide, et qui méritait, par d'illustres services, de grandes récompenses, et non l'injuste condamnation dont on voulait le frapper.
Son espoir fut trompé ; et quoique , sous ce règne même, on ait vu plusieurs fois l'intégrité de la magistrature s'opposer énergiquement à la tyrannie , la peur en cette occasion l'emporta sur la justice : Dammartin fut définitivement condamné et bantii; ses terres furent confisquées ; on les partagea entre ses ennemis^ et; à la honte des mœurs de cette époque, Charles de Melun , gendre du baron de Montmorency et gouverneur de Paris, s'enrichit sans pudeur des dépouilles de l'innocence opprimée. La famille de Jacques Cœur, qui , dans ce temps , réclamait contre une condamnation
LOUIS Xî. 3i
non moins injuste mails plus ancienne^ souilla une noble cause en profitant de la ruine de Dammartin pour réparer ses pertes.
Toutefois , le malheur de Chabannes ne fut ^'s^e de» que passager. Il avait rendu de si éclatans ser- des novices à rÉtat que sa chute excita l'indignation publique. Le duc deBerry, frère de Louis^ les ducs de Bourbon^ de Bourgogne et de Bretagne exhalèrent leur mécontentement qu'ils portèrent jusqu'à la menace. La plus grande partie de la noblesse embrassa comme eux la cause du proscrit ; chacun sentait qu'il était menacé lui-même par le coup qui frappait un personnage si considérable. Tous ces héros ^ qui avaient répandu tant d'éclat sur le règne de Charles VII^ ne pouvaient supporter que le nouveau roi regardât leurs lauriers comme des taches, leurs services comme des injures^ leur fidélité comme un crime : ils prévirent dès lors que y sous un tel maître^ tout homme puissant serait réputé dangereux^ et tout homme riche^ criminel.
Cette explosion universelle étonna Louis sans le fléchir. Il voulut la braver. Alors de tous côtés on se rapprocha^ on s'écrivit^ on forma des conciliabules secrets. La plupart des grands, qui jusque là n'avaient pas aperçu dans les progrès de l'autorité royale, Içur
mine méditée^ se réveillèrent^ reconnurent llmpnidence des concessions faites au trône, et formèrent plus tard une ligue menaçante, sous laquelle le trône fîit au moment de succomber. Les fils de cette vaste conspiration furent noués avec tant de secret et d'activité, que le roi, malgré la méfiance de son caractère et la subtilité de son esprit, n'en conçut aucun soupçon , et n'aperçut l'orage qu'au moment où il éclata.
Ce prince même, au lieu d'adoucir les es« prits par une conduite prudente, les aigrit, en dévoilant, chaque jour, par ses choix, par ses bienfaits, comme par ses rigueurs, le projet qu'il avait conçu de gouverner seul, sans partager son autorité, sans s'appuyer des conseils et de l'accord des grands du royaume.
Jusque là l'influence des princes de la famille royale et des plus éminens vassaux, tels que les ducs de Nemours, les comtes de Foix, d'Ârmagnac, de Dunois, d'Albret, de Laval, de Dammartin et de Brézé, puissans en domai* nés et en armes, avait servi à la fois de soutien et de contre -poids à l'autorité royale. Mais Louis XI, décidé à les comprimer, dédaigna leurs avis, brava leurs ressentimens et prit pour conseiller intime et pour favori un prélat obscur et ambitieux; c'était JofTredi, évêque d'Arras.
Cet homme, né dans une famille de mar-R»^»t;«« chands et pauvre, était doué d*un esprit adroit, fredi. intrigant, artificieux. Ce fut sous un habit de moifte qu'il chercha- humblement une route tortueuse pour arriver à la fortune. Parvenu à capter la faveur du duc de Bourgogne , il obtint, par le crédit de ce prince , l'évêché d'Arras, et prit même tant d'ascendant sur Philippe, qu'il en tira la promesse de le faire nommer nonce du pape et cardinal. « Rien ne serait, lui » disait-il, plus avantageux pour vos intérêts » que de faire envoyer en France, comme légat » du saint Siège, un de vos serviteurs les plus » dévoués et qui ferait agir, selon vos intérêts, » cette puissance romaine toujours si redou- » table à l'autorité des princes et des rois. »
Le due servit apparemment le prélat avec trop de lenteur, et lorsque Louis XI hérita de la couronne, Joffredi, qui l'avait connu dans son exil, jugea que son caractère inquiet et.ombrageux lui ofirait plus de chance^ de succès que la sagesse froide de son premier bienfaiteur. On gouverne facilement celui dont on a démêlé les vices et les fitible^ses; le moine adroit s'insinua promptement dans l'esprit du monarque, flatta ses passions favorites, la vengeance, la cupidité, l'ambition, et devint, en peu
de temps, le dépositaire de sa confiance.
Ses iutii. 1) ne tarda pas à voir que Louis avait conçu *^"**' le dessein d'engager le pape à favoriser les droits de la maison d'Anjou sur le trône de Napies ; mais il n'ignorait pas que Pie 11 avait des engagemens avec le roi d'Aragon. Cependant ayant sondé , par des agens adroits^ les intentions du souverain pontife^ Pie II lui fit savoir que, s'il Voulait être revêtu de la pourpre à laquelle il aspirait, il devait déterminer le roi à l'abolition de la Pragmatique.
L^éyêque, alors, dressant toutes ses batteries sur ce plan , obtint facilement de Louis l'abolition d'une loi dont il considérait peu les avantages, parce qu'elle était l'ouvrage de son père, et p9.r là presque odieuse pour lui.
En conséquence, il fut résolu que Jolfredi irait comme ambassadeur à Rome. Le triple bût de sa mission était la couronne de Naples pour la maison de France et d'Anjou, la destruction des libertés gallicanes pour l'intérêt du pape, et le chapeau de cardinal pour le ministre.
Lç résiultat , de cette négociation fut que le pape obtint le pillage de la France, et l'évêque, 1^ chapeau qu'il convoitait. Quant à, l'astucieux roi^ trompé par la flatterie du saint Père, il nç recueillit que de stériles promesses, de perfides adj^lfitions et uile épée bénite/
t^ie 11^ dont la finesse avait deviné le faible du monarque, s'était acquis sa confiance en le félicitant sur les premiers actes arbitraires de son autorité. « Notre cher fils, lui disait-il, vous » vous montrez un grand roi, qui ne se laisse » point gouverner, mais qui gouverne par liîi^ » même. Vous ne voulez point mettre en déli- » bération si Ton doit faire ce que vous savez » devoir être fait ; c^est là véritablement être n roi et bon roi. »
L'effet de ces flatteries fbt ôi prompt , que Abolition Louis répondit par la lettre suivante i u V0V» Pî«g™»^»- » nous avez fait connaître que la Pragmatique » porte atteinte à votre autorité, qu'elle eit'un n temple élevé à la licence des prélats de no- » tre royaume; qu'elle est armée ôonii|i6 ^eiia- H chérib contre le Très-Haut, et comme si la » verge s'élevait contre celui qui la lève, cfest » un bâton qui se glorifie > bien qu'il ne «oit h luiHOdéme qu'un bois sans vertu. »
Louis ne pouvait pas ignorer tous les désordres qu'entraînerait sa condescendance poâr le saint Siège. On voit même, par l0s expres^^ sions de Tune de ses lettres, qu'on lui avait porté de toutes parts des. plaintes sur les abus résultant de l'abolition d'une loi $i longuenlèiit désirée et justifiée par àint de prodi^lités^ , d'injustices et d'excès scandaleux. .
^ « Bien que la plupart des hommes instruits » s'efforcent^ disait-il^ de noui$ détourner de » notre résolution, nous avons, très-saint Père, » suivant vôtre désir, abrogé jusqu'à la racine » de cette Pragmatique. Servez-vous donc dé- » sonnais dans notre royaume* de votre puisai sance comme vous le voudrez, et si quelqu'un » réclamait contre vos ordres, nous saurions le » réprimer sévèrement. »
L'édit fut publié. L'intrigant prélat obtint son chapeau; la maison d'Anjou resta sans appui ; la France se vit livrée au pillage des agens du pape, et l'indignation universelle éclata aussi vivement en France que la joie dans Rome, car la politique romaine ne s'attendait pas à voir se rouvrir si promptement cette source de richesses qu'elle avait dû croire pour jamais tarie»
R«greuei Louis XI était un des hommes les plus in- Louil.** struits de son siècle, et se croyait le plus rusé. Sa colère fut grande lorsqu'il se vit joué par un. pape hautain et par un négociateur aussi infidèle qulntéressé. Dans son dépit, il résolut d'envoyer une nouvelle ambassade à Rome,espérant effirayerpar des menaces le pontife qu'il n'avait puséduirepar des faveurs.Ëlle fut accueillie avec d^autant plus de pompe et de bienveil-
lance, qu'on était décidé à ne lui rien accorder: Bournazelle, sénéchal de Toulouse, et l'un J^^^^^^
' ' de ses me •
des chefs de cette ambassade, s'efforça d'enga- <'''<^<»* ger le saint Père à rappeler les troupes qu'il avait envoyées au roi de Naples, Ferdinand; il avertit le souverain Pontife que, s'il n'y consentait pas, il s'exposerait à une rupture avec la France, et que les cardinaux français recevraient immédiatement l'ordre de sortir d'Italie.
Tout le sacré collège effrayé conseillait au pape de céder aux volontés d'un monarque puissant, et de ne pas s'attirer une inimitié aussi redoutable à son pouvoir que funeste à l'Église.
Mais le souverain pontife, informé, par la trahison de l'évêque d'Ârras, que ces menaces ne seraient suivies d'aucun effet, et que les ambassadeurs avaient reçu l'ordre secret de ne point les réaliser, répondit à Boumazelle « Que » sa reconnaissance pour le monarque fran- » çais, quelque grande et sincère qu'elle fut^ )) ne dopnait pas à ce prince, le droit d'exiger ^ de lui des actes contraires à la justice^ et que » c'était en vertu d'un traité solennel, qu'il » avait secouru Ferdinand. Mais, ajouta-t-il, » il est un moyen de. tout concilier; si le duc D d'Anjou consent à déposer les armes>, alors je N demanderai à Ferdinand d'imiter son. exeiQ-
j» pie, et, 8'il refuse d'y consentir, le saint Si^;e » se déclarera contre lui : je ne puis rien pro- 9 mettre de pins, m
Il ne fut pas. possible aux ambassadeurs de recevoir d'antre satisfaction que cette réponse ironique, qui laissait Ferdinand en possession de Naples, et s'opposait aux efforts tentés par le duc d'Anjou pour lui reprendre cette couronne.
Les ambitieux sont insatiables. Joffredi, cardinal, n'était pas encore satisfait ; il prétendait posséder les deux évêchés d'Âlby et de Besançon. Mais le pape, qui croyait l'avoir assez payé, le força d'opter pour Alby.
Éoergi. Le roi, justement irrité^ ne retira cependant 2^trir. p^ ^^n édit, mais il accueillit favorablement ^Jt 1^ remontrances énergiques du Parlement de ■^' Paris.
Ce grand corps de magistrature, dont la puissance nouvelle prenait insensiblement Pinfliiencè qu'avaient autrefois exercée l6s anciens Pariemens , lorsqu'ils n'étaient composés que des pairs, des grands vassaux et des principaux sèil^eurs du royaume^ se rendit très-populaire eti ^'opposant à la destruction d'une loi qui buvait FÊtat et les franchises de l'Église gallicane, du* jobg pesant de l'ambition et de la cU|>idité romaine.
Les savans magistrats^ chargés par cette compagnie de justifier aux yeux du roi la Pragmatique, s'exprimèrent avec autant de fermeté que de logique sur cette question importante. Leurs remontrances , trop longues pour être rapportées en entier, présentent en même temps un intérêt trop réel et trop grave pour ne pas en faire connaître ici l'esprit et les principaux motifs, a Sire, dirent ces magistrats, en obéis- » sant, comme nous le devons, à votre bon plai- » sir, votre cour du Parlement, qui n'ignore » pas que Votre Majesté veut toujours, dans les » grandes affaires du royaume, procéder avec » sagesse et mûre délibération, a reçu avtc res- » pect le commandement qu'elle lui a fait na- » g^ère de l'avertir des plaintes et doléances » que pourrait exciter raisonnablement la cas- » sation proje.tée des décrets, constitutions et » ordonnances connus sous le nom de Praghia- » tiqoe -sanction,' ainsi que l'annulation de » certains actes conformes à cette Pragma- » tique.
» En conséquence, après avoir recueilli ces M plaintes et ces doléances, sans perdre de vue M l'obéissance que 1^ roi doit au saint Siège 7) apostolique , comme vrai catholique et très- » chrétien ; et de plus, ayant pris en considérah tien les renlèdes qu'on devrait apporter aux
4o LOUIS XI.
» griefs qui sont les objets de ces plaintes, elle » a cru devoir lui remontrer la jlistice de ces ^ doléances y et avertir son conseil de la possî- » bilité d'y remédier; ainsi elle a chai^ de » cette mission maître Jean Loselier et Jean n Henri, l'un conseiller dudit seigneur, et l'aur n tre, président eu la chambre des enquêtes.
j» i"" Pour bien comprendre lesdits griefs et n plaintes, il faut remarquer qu'en France, » plus que dans tous les autres royaumes chré- » tiens, la foi catholique, depuis qu'elle s'y est » établie, et même, dès le temps de Clovis, » premier roi qui ait reçu le baptême , a tou« » joufs vu sa prospérité florir et s'accroître , n sans erreur et sans déviation. Toujours le » nom de Dieu y a été adoré, son église main- » tenue en liberté, son service étendu par la » fervente piété, par la constante protecticm » de nos rois, qui tous ont très-libéralemeot » secondé par leurs largesses , la fondation des » églises : ainsi , par tant de dotations et éà )è fondations, et par de continuels travaux pour » défendre et protéger la foi, ils ont acquis et >; mérité éminemment le nom glorieux de rois » très-chrétiens, surpassant en zèle pieux tous » les autres rois catholiques.
» 2^ 11 est notoire que nul royaume ne ren- » ferme tant d'abbayes et d'églises, un clergé
LOUIS XI. ' 4t
» si nombreux , des bénéfices si riches et tant » de biens dus à la libéralité des princes et à » la dévotion du peuple.
» 3« Le roi , notre souverain seigneur, est le » principal fondateur, le gardien des droits de » cette Eglise, et son défenseur, quand on porte » quelque atteinte à ses libertés. C'est pour-^ » quoi le droit lui appartient d'assembler les » prélats et autres gens d'église , tant du » royaume que du Dauphiné, et, quand cette » assemblée ou congrégation de l'Eglise galli- » cane est réunie, de la présider et de l'aider n dans ses actes , pour remédier au préjudice )i que pourraient souffrir ses dites libertés.
)} 4* Que, dans tous les temps passés de pan reilles assemblées sous l'autorité royale , d'an près les délibérations de nosseigneurs les » princes du sang, des gens d'église et autres i) sujets du roi, on a rendu, pour s'opposer » aux entreprises de la cour de Rome qui ap- M pauvrissait le royaume , plusieurs belles et » notables ordonnances de grande autorité, et » qui ont été observées avec un soin vigilant.
n 5. Entre autres exemples : Tan 1 268 , le roi » saint Louis fit une ordonnance et édit géné- » rai. par lequel il voulut qu'on pourvût par » élection aux prélatures et dignités électives, » par collations et présentations dos coUateurs
» et patrons, aux bénéfices non électifs, et que » toutes exactions et charges pécuniaires im- » posées ou à imposer par la cour de Rome en « ce royaume, cessassent à l'instant, et ne fiis- » sent, dans la suite, ni exigées, ni levées. On » n'ignore pas combien la renommée du saint » roi reçut d'éclat par ces ordonnances.
» 6° Ces règles furent long- temps suivies; » mais comme, par laps de temps, la cour de » Rome avait tenté plusieurs entreprises et fait » quelques usurpations sur les libertés de FE- » glise gallicane, le roi Charles VI, en 1406, » d'après l'avis et la délibération des princes , » de plusieurs prélats, chapitres, abbés, cou- » vens, collèges et universités, tant en France » qu'en Dauphiné, ordonna que notre Eglise » serait rétablie et maintenue perpétuellement » dans ses libertés et franchises.
7* » L'édit fut* enregistré au parlemoit, )) en 14^7 9 et comme, dans cette même an- » née , le pape Bénédict ( ou Benoit XIII) avait n fait ou laissé commettre, par ses agens, plum sieurs exactions, les prélats en portèrent » plainte au roi. La Cour, devant laquelle comn parut l'Université de Paris, ayant délibéré sur » cette matière, requit, aiasi que le procure » général, que soustraction fut faite a I) pape; que l'on fit cesser toute exacti< , et
w que Targent levé par les officierî? du saint >* Siëge fût restitué.
» 8® Ces réquisitions furent faites en pré- *• sence des officiers de la Chambre apostoli- >• que, qui, de leur côté, -présentèrent les réqui-. H sitions qui leur plurent.
)) 9** La Cour, ayant ouï les parties, rendit un M arrêt portant que toute exaction d'annates , M de vacans et de décimes imposés par le pape » Benoit y cesserait; qu'il serait défendu aux sujets du royaume d'en payer les arrérages , et que ceux qui auraient été' excommuniés pour cette cause , en seraient relevés.
» lo® Depuis, le roi, publiant une ordontt nance conforme à cet. abte, le i5 mai l'an n 14089 voulut que le dit arrêt fût considéré » comme loi et ordonnance perpétuelle.
» 1 1 ^ En conséquence de cette décision royale, » un conseil de prélats et des gens d'Eglise du ») royaume, ayant été convoqué, il en résulta n une ordonnance qui maintenait l'Église de » France dans ses franchises, supprimant toutes » réservations et' grâces apostoliques.
» 12° En vain plusieurs tentatives furent
n fiâtes pour obtenir la révocation de cette or-
N donnance, le procureur du roi s'y opposa
H formellement.
» 1 50 Ceci démontre avec évidence que nos.
» rois^ les princes de son sang, les prélats et » gens d'Église, le procureur général et le cqut » seil du rx)i de ladite cour de Parlement, se )) sont toujours efforcés, pour le bien du mo- » narque et du royaume, de défendre les li- » bertés de l'Eglise gallicane, et de s'opposer à » toute entreprise contre elle.
)) i4o Ce fut en conformité de ces ordon- » nances et délibérations anciennes , ainsi que » de plusieurs notables décrets rendus par les » conciles de Constance et de Bâle, que le feu » roi Charles VII, le roi Louis, alors dauphin, » plusieurs princes et prélats du royaume et >♦ du Dauphiné> réunis avec plusieurs univer- » sites, chapitres et collèges, après avoir en* » tendu les ambassadeurs du pape et ceux du « concile, confirmèrent les anciens décrets, » ainsi que les modifications adoptées par le » roi et l'Église de France, et ordonnèrent de » les maintenir et observer comme loi de 1 É- » tat : cette loi fut rendue à Bourges l'an i438.
» i5^ Cette loi fondait particulièrement sa » force sur les décrets rendus par deux saints » conciles que présidait le pape ou son lé- » gat : car, jamais, avant cette époque, les rois, » dans leurs lois et ordonnances, n'avaient eu » le notable avantage de celle-ci, qui tenait » son autorité de l'Église universelle.
LOVIS XI. 4^
» i6o Depuis ce temps ^ grâce à Dieu, le » royaume a cru progressivement en gloire, en » puissance, en prospérité ; il s'est vu craint de » ses ennemis» les a chassés de Normandie et » de Guyenne, et a joui jusqu'à ce moment » d'une grande abondance de biens en tous » genres; ce qui continuera par la suite, s'il » plaît à Dieu.
» 1 7 ^ Cette loi si renommée a été fidèlement )) observée depuis vingt-trois ans, et, pendant » cet espace de temps, un grand nombre de » diocèses et de bénéfices ont été pourvus de » prélats notables ou d'autres gens d'église, qui » ont joui paisiblement de leurs droits, et dont » plusieurs ont vécu dans une telle sainteté , » qu'après leur mort, elle s'est manifestée par n des miracles. On peut en donner pour exem- N pies, l'évêque d'Angers, Jean Michel, Farche- » vêque d'Arles et beaucoup d'autres.
» I S"" Tous ces &its étaient nécessaires à éta- » blir pour mieux démontrer le mal qui résul- » terait de la cassation des décrets des saints » conciles, de l'ordonnance royale qui s'y con- » formait, et la légitimité des plaintes excitées » par cette annulation.
» ig"" On est frappé d'abord de quatre effets » principaux et funestes que produirait une » telle révocation : i*» La confusion de tout
n Tordre ecclésiastique; 2» la dépopulation dii » royaume ; S"" l'épuisement de l'argent de la » France, qui en sortirait pour découler à » Rome; 4° 1^ ruine des églises et une désolan tion universelle.
n 2o<^ Avant d'aller plus loin, la Cour proteste » que par tout ce qui sera dit ci-après, ellen'en- » tend nullement offenser la sainteté, dignité^ » honneur et autorité de notre saint Père le » pape et du saint Siège apostolique , mais » qu'elle veut, au contraire, lui rendre tout le M respect et l'obéissance que doivent au souve-
» rain pasteur de l'Eglise les bons et4oyaux ca- >) tholiques ; elle déclare que si l'on trouve , » dans ce qu'elle dira, quelque pensée ou pa- » rôle qui soit susceptible de correction , elle » les soumettra toutes à la détermination de » cette Église, qui ne peut errer. »
Actes à ^< Âpres avoir ainsi fait connaître les motifs ïapp"'* généraux qui dictèrent ces fameuses remontrances, il paraîtra peut-être superflu, dans une histoire générale, de parcourir en détail les soixante-neuf autres paragraphes , qui ne contiennent que des faits , des exemples , des extraits d'actes, à l'appui des principe!» po^és dans cette première partie de l'adresse du Parlement. Il suffira d'en donner une idée sommaire.
» D'abord , l'orateur (ait observer qu'en supprimant les élections et les collations anciennes et en les remplaçant par des réserves, par des grâces, par dés expectatives, au détriment des ordinaires et au profit du saint Siège, une multitude de pit)cès en première instance ou en appel seront portés à la Cour de Rome; que personne ne conservera sa juridiction, et qu'il en résultera le plus grand désordre dans l'Eglise; ensuite , que , pour obvier à cette confusion, il n'est d'autre remède que de rendre aux chapitres le droit d'élire; aux patrons, le droit de présenter ; aux ordinaires, celui de conférer; et par conséquent de revenir aux constitutions et décrets établis par les conciles et ordonnés par le roi.
n Ce n'est point déroger à l'autorité du saint Siège, car, et ce sont les termes des remontrances, œnvnej pour contracter un mariage corporel^ on requiert le consentement des époux , // doit en être de même pour le mariage spiri^ tuel; et Vévêque étant répoux de l'Eglise j le consentement de cette Eglise^ c'est-^-dire de l'épouse^ est indispensable; or y ce consentement ne peut être connu que par l'élection.
» D'ailleurs, quand l'élection est faite, on ordonne une information sur la vie et les mœurs de l'élu ; ce qui ne peut se (iaiire aussi
bien à la Cour de Rome que dans le lieu de la naissance et de la résidence de l'élu.
» Ce choix, ainsi approuvé et confirmé par le métropolitain , devient bien plus vénérable au peuple que lorsqu'il est fait en pays lointain et étranger.
» Si on objecte que saint Pierre était le vicaire de Jésus-Christ et le chef de l'Église, on répond qu'après la mort de Judas, l'un des apôtres , les autres procédèrérX à son remplacement par élection y et que Mathias fut élu.
» Les autres articles énumèrent^ à l'appui de Topinion du Parlement, de nombreux exemples, pris dans les premiers temps de l'Eglise, tels que celui du pape Pie 1*', l'an i54 de notre ère, qui exige l'élection canonique pour la nomination des curés, celui de Léon I*'', qui regarde comme nulle la nomination d'un évêque qui n'a point été désiré par plusieurs, élu par des clercs, et confirmé par le métropolitain.
» La Cour cite particulièrement le concile d'Antioche en 54o, qui confirme ce droit d'élection, ainsi que celui de Cartha^e; dans le IX* siècle, on remarque le décret du concile de Constantinople, qui veut que les évêques soient élus, ce qu'exigent aussi les canons du concile de Latran, présidé par le pape Inno-
LOUJS XI* 4d
cent III en i2o5, après la délibératicin de treize cent trente-six prélats.
') Les anciens rois de France , fidèles à ces règles antiques ) ont toujours regardé leur maintien comme essentiel au bien de l'État et de rÉglise. En 5oo, le roi Glovis tint utt concile à Orléans pour régularisjer les élections. »
Notre magistrature était plus instruite^ à l'époque du règne de Louis XI, qu'on ne le croit communément de nos jours. Aussi, les auteurs des remontrances dont nous parlons, passent en revue les édits de Justinien, comme les capitulaires de Gharlemagne ; et, après avoir ainsi appuyé, par de doctes citations, leurs réclamations en faveur des anciennes franchises de l'Eglise , ils les motivent avec plus de force encore sur les exemples imposans de Philippe- Auguste, de saint Louis, dont ils rappellent avec habileté à leur descendant la sagesse, la gloire et la piété.
Le Parlement, comme on peut bien le croire, ne négligea pal d'énumérer, dans son discours, les tentatives fréquentes que firent les papes pour anéantir le droit d'élection , et les efforts que leur opposèrent, depuis, saint Louis, ses successeurs Philippe le Bel, Louis le Hutin et le roi Jean, pour maintenir les droits de l'Église gallicane. Il rappelle même 9. 4
5o LOUIS XI.
aussi d*autre$ droits plus éminens, reconnus à Charlemagne et à Louis le Débonnaire^ tels que celui de confirmer Félection du souverain pontife.
(c Enfin, poursuit le Parlement , malgré les lots, les décrets, les ordonnances, Rome étant parvenue, sous la forme de réserves et de grâ« ces expectatives, à confondre toute la hiérarchie de l'Église, le désordre fut au point que cette Église voulant y porter remède, et s'étant réunie légitimement sous l'inspiration du Saint--£sprit, abolit tous ces abus, opéra une réibrmation générale, et rendit une nouvelle vie aux élections canoniques.
Pour démontrer l'excès de ces abus, on prouva que, dans le diocèse d'Angers, dans une seule année, Rome avait accordé six cents grâces expectatives.
Les mêmes excès avaient lieu dans beaucoup d'autres diocèses; chaque bulle se payait fort cher, ce qui enlevait d'immenses sommes à la France, pour le trésor du pape.
On représentait au monarque que si les élec* tions avaient, suivant le saint Siège, produit quelques choix d'hommes incapables, d'un autre côté il y avait un gmnd inconvénient à voir la cour de Rome prodiguer les bénéfices à des étrangers, et qu'il valait bien mieux que
LOUIS XI. 5i
le roi put faire élire, par sa recommandation, des sujets notables et qui lui seraient dévoués.
La confusion des juridictions entraînait un désordre non moins grave, et les premiers suc* cesseurs de saint Pierre s'étaient efforcés de le prévenir en maintenant avec loyauté cette ju-* ridiction des évéques.
De plus, si les constitutions n'étaient pas respectées , personne ne pouvait être sûr de son état; et, en effet, depuis que les dispositions du roi étaient connues, la courte Rome, ton* jours envahissante , prétendait connaître nonseulement des» causes ecclésiastiques, mais même des causes possessoires et des régales, dont la connaissance n'appartient qu'au roi et au Parlement.
Il était évident qu'une foule de Français, ibrc^ d'aller solliciter ou plaider à Rome, bouffiraient de cet exil forcé, et voyaient dépérir à la fois leur fortune et leur santé. Les intrigues, l'ambition entraînaient un grand nombre de clercs en Italie, parce que Rome devenait la source des grâces et du pouvoir; la plupart y mouraient; de là, la perte, la ruine du pays, la détérioration des propriétés, la stagnation de l'industrie, et une dépopulation plus réelle qu'on ne peut se le figurer.
Une autre cause » qui faisait sortir l'argent
de la France, était rambition des cardinaux qui résidaient à Rome, et qui accumulaient ^ dans leurs mains et dans celles de leurs cliens , les plus riches bénéfices du royaume.
En outre , il fallait épuiser les familles d'argent , pour se concilier le crédit de ces puissans dispensateurs des grâces.
La religion ne souffrait pas moins de ce désordre; car souvent, plus de soixante abbayes, plusieurs prélatures restaient vacantes, ainsi que plus ^e deux cents prieurés et autres bénéfices : on ne pouvait faire cesser ces vacances qu'à force d'argent : ell^s coûtèrent à la France, pour les unes et pour les autres, en trois ans, deux cent vingt mille écus, à peu près deux millions de notre çpoque.
La plupart du temps même ces bénéfices étaient donnés à des laïcs, au détriment du clef^é ; quelquefois, à la mort du pape, toutes ces donations et nominations étant annulées, il fallait, pour les faire renouveler, de nouveaux voyages , de nouvelles intrigues et desî frais exorbitans.
On comptait alors environ cent mille paroisses; il en était peu sur lesquelles on n'eût levé quelques grâces expectatives, qui, toutes, se payaient plus, ou moins chèrement.
»Et, cependant, dit l'orateur, en maintenant
Ja loi réformatrice y en supprimant oes réserves et expectatives, le pape tirerait encore de la France plus d'émolumens que de deux autres royaumes quelconques, par ses droits sur les vacations des archevêchés, évêchés, abbayes et autres dignités électives, ainsi que par des dispenses , des légitimations , par des exempt tions, des pélerin^es, des vœux, des absolutions et autres ressources fécondes pour le fisc romain.
Finalement, après avoir donné une longue liste de toutes les abbayes qui étaient tombées en commande , et dont les* édifices non réparés menaçaient ruine , le Parlement ayant établi que le désordre actuel dépassait déjà celui qui existait au moment où le concile de Constance voulut y porter remède, il termine ainsi son discours :
« Il semble au Parlement que le roi, notre «ire, » en maintenant les saints décrets et constitu- » tions des conciles relativement aux élections )) et collations, ne peut être accusé de désobéis- » sance au chef de TÉglise, puisqu'il agira d'après )) l'autorité et la sainteté des conciles anciens » et modernes ; décrets dont autrefois les Pères
» de TEglise, tels que Pie martyr, Léon con- » fesseur de la foi, saint Grégoire et plusieurs » autres ont adopté et approuvé les dispositions.
» Ainsi ^ le roi, notre sire, en publiant des » édits et ordonnances conformes à ces décrets, » non-seulement ne désobéit pas, mais encore » s'illustre, en imitant les exemples des saints » personnages, les rois ses prédécesseurs, tels » que Clovis premier roi très-chrétien, saint » Charlemagtie, Philippe Dieudonné le Con- » quérant, saint Louise Philippe le Bel, Louis- » Hutin, et autres monarques très-pieux, sous » lesquels le royaume a tant^fleuri et prospéré.»
Louis, convaincu par de si foits argumens, ne voulut ni rétracter son ordonnance, ni reculer devant la vérité. Mais il souffrit la résistance, et permit que l'on continuât à exécuter la Pragmatique,qui subsista, avec plus ou moins d'activité , jusqu'au concordat de François i".
D'ailleurs, le pape lui donnait tous les jours de nouveaux sujets de mécontentement. Il venait d'accorder à Ferdinand l'investiture du royaume de Naples, et, comme le duc de Calabre, fils du roi René d'Anjou, soutenait par les armes ses prétentions, et se voyait, avec l'appui d'un nombreux parti, au moment de se rendre maître de Naples, le pape trouva le moyen de relever les espérances de Ferdinand, en envoyant à son secours le dernier des héros de la Grèce, le fameux Scanderberg, roi d'Albanie.
. Les exploits de Scanderberg semblent re»- EipioHa susciter, dans les temps modernes, les prodiges d«ru^ des siècles antiques de la Grèce. Tout le monde sait que ce guerrier célèbre avait été, dans son enfance , livre en otage au sultan Âmurat, par son père, Jean Castriot, prince d'Épire. Le jeune Castriot, captif, ou, pour mieux dire esclave, suivit son maître à la guerre. Sa brillante valeur, son incroyable audace, sa force prodi* gieuse lui attirèrent l'admiration des Musulmans. Un jour, en présence de toute l'armée, il combattit un Tartare d'une taille colossale, et, d'un seul coup, fit voler sa tête. Une autre fois, attaqué par deux Syriens, il perça l'un d'outre en outre, et fendit le crâne de l'autre.
Dans un temps où la force corporelle tenait souvent lieu de tout mérite, Castriot n'eut pas de peine à se concilier la faveur d'Amurat et à s'élever rapidement II devint le favori du Sultan, qui lui confia le commandement d'un corpa. d'élite.
Dqà l'opinion générale lui avait donné le surnom de Scanderberg, c'est-à-dire du Bey ou prince Alexandre.
Mais le jeune Castriot était doué d'une âme dont la force surpassait de beaucoup celle de son corps, et, par une réunion rare de qualités opposées, il était aussi prudent pour méditer
ses projets, qu'ardent à les exécuter. Feignant le dévoûment d'un esclave, pour mieux saisir le moment de briser ses chaînes, il parut combattre avec un fanatisme musulman ces mêmes chrétiens, dont il voulait être un jour le libérateur.
Tandis que l'armée ottomane marchait con^ tre les Hongrois et les Polonais, Amurat donna l'ordre à l'un de ses généraux de s'emparer de l'Epire, ainsi que de la ville de Croye, capitale de l'Albanie.
Déjà ce barbare, se croyant certain de cette conquête, venait de faire subir la mort aux fils de Castriot, et probablement Scanderberg , d'autant plus dangereux qu'il avait acquis plus de gloire, aurait fini par éprouver la féroce ingratitude du bourreau de sa famille.
Son génie et une circonstance favorable le Sauvèrent. Les Musulmans, ayant livré une grande bataille contre le fameux Huniade, furent battus parles Hongrois. Scanderberg, dans la déroute, ayant rallié les plus dévoués de ses amis, investit avec eux la tente du général d'Amurat, qui commandait l'armée battue, et le força, en le menaçant de la mort, à lui signer l'ordre de se faire remettre la ville de Croye. Muni de cet écrit, Scanderberg courut, ou plutôt vola dans sa patrie, délivra la capitale, sou-
leva le peuple^ s'empara des villes principales^ se ressaisit de ses droits, se déclara indépendant, enflamma les braves, raffermit les timides, grossit rapidement ses forces, disciplina ses soldats, et sut prouver à tous qu^ils n'avaient plus de choix qu'entre la victoire et la mort, entre une glorieuse liberté et la plus dure servitude.
Ses premiers combats contre quelques troupes ennemies furent couronnés de succès : l'enthousiasme s'en accrut. De ce moment, les Albanais se regardèrent comme invincibles sous les ordres d'un tel chef. Presque tous les généraux d'Amurat vinrent successivement attaquer ce nouvel Alexandre et furent taillés en pièces par lui. Le fier Amurat entreprit luimême vainement de le soumettre, Scanderberg sot triompher également de ses efforts et de ses ruses.
Lorsque Mahomet Second, monté sur le trône, eut subjugué l'Empire et renversé les murs de Gonstantinople , il vit sa gloire échouer dans l'Épire, et, après de sanglantes batailles, fut contraint de signer la paix.
Scanderberg , seul monument qui restât de la liberté grecque, avait répandu une si vive terreur dans l'esprit des Mahométans , que, dans leurs villages, il suffisait de prononcer
son nom pour eflrayer les enfans et les femmes.
On dit que cet infatigable guerrier avait tué plus de deux mille Turcs de sa main.
Ces prodiges de force semblaient tellement extraordinaires y que les Musulmans les attribuaient à quelque qualité occulte^ à quelque vertu secrète de son cimeterre.
Aussi, lorsque Mahomet eut conclu avec lui une trêve pour la négociation de la paix, le sultan ayant prié Scanderberg de lui envoyer ce fameux sabre, fut surpris de ne pas le trouver supérieur au sien, et comme il en témoignait son étonnement , le héros grec dit : (c Quel » est le motif de sa surprise ? Je lui ai bien en- » voyé mon sabre , mais non le bras qui le fai- » sait aàir. »
Après avoir joui pendant de longues années de sa liberté, de ses États et de sa gloire, Scaie derberg, devenu vieux, et cependant toujours fatigué du repos, consentit, d'après les instances du pape , à descendre en Italie, il ne con* duisit à Ferdinand que huit cents hommes, mais avec un secours plus efficace , celui de sa renommée.
Elle produisit son eflfet accoutumé, releva le courage des Aragonais, étonna celui des troupes du duc de Calabre ; celui-ci fut vaincu et contraint de repasser en France , car, dans
le même temps^ Gênes se révolta contre lui.
La politique de Louis ne réussissait pas Trutes mieux au dedans qu'au dehoi^ : sa méfiance et u poiiu. ses ressentimens , manifestés avec trop d'im- ^'roî. " prudence, préparaient les esprits à de nouveaux troubles. Mais avant que les mécontens se fussent accordés et eussent réuni assez de moyens pour éclater/la France jouit d'un repos apparent : sa surface était tranquille, le fond seul fermentait, bouillonnait; ce calme et cette obéissance trompaient l'œil pénétrant du roi, et lui cachaient même le péril le plus prochain.
Il profita de ce repos trompeur pour régler, suivant le système de sa politique, l'administration du royaume. Il donna à la reine , sa mère, un douaire considérable; le prince Otiarles de Valois, son fi^ère, reçut pour apanage le duché de Berry. En même temps, ne perdant pas de vue le projet d'asservir les principaux seigneurs, en flattant leur orgueil et leur cupidité , il s'efforça de les attirer à sa cour, et de leur faire oublier, par l'amorce des dignités et de l'argent , les profondes atteintes qu'il portait à leurs droits et à leur pouvoir réel.
Comines remarque que, dans ce temps où les lettres et le savoir avaient fait d'assez étonnans progrès parmi les classes moyennes de la na-
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tion, les princes et les seigneurs les plus puissans de cette époque étaient, pour la plupart, tellement ignorans des choses passées et présentes, et même de leurs propres intérêts domestiques, qu'ils remettaient tout le soin de leur fortune et de la conduite de leurs affaires les plus importantes à des subalternes, qui s'enrichissaient à leurs dépens et les servaient ou les trahissaient suivant l'occasion.
séduc- Louis, qui ne l'ignorait pas, sut à propos
tion el ar- , i v i . •
uficesde acheter ces agens cupides, et par la, diviser et affaiblir tous ces importans personnages, depuis si long-temps oppresseurs des peuples et rivaux des rois.
Lorsque ces feudataires vaniteux, appelés par le roi, se rendaient près de lui, il endormait leur méfiance et dissipait leurs préventions, par un accueil non-seulement affable^t cordial , mais familier. Il les faisait dîner, coucher avec lui , souffrait leurs plaisanteries, leur répondait par de vives et originales saillies, se montrait bon compagnon, et ne les entretenait le plus souvent que de propos de table, de chasse et de galanterie. '
Si quelqu'un d'eux lui paraissait plus redoutable et plus avisé que les autres, il s'abaissait, pour le gagner, au point d'être presque humble avec lui; caresses, sermens, largesses et
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mensonges^ rien ne lui coûtait pour arriver à son but, celui de tout/ corrompre pour tout dominer.
Bien que ce prince fût né brave et l'eût prouvé, il ne se décidait à combattre qu'après avoir tenté tous les moyens de vaincre par artifice et par séduction. Il ne redoutait pas les batailles, mais il les regardait comme un jeu à chances trop incertaines ; l'intrigue, la fourberie, et même, à leur défaut, le poignard ou le poison lui semblaient des armes plus sûres.
Les mêmes maximes le dirigeaient dans sa conduite avec le peuple. On le voyait aller familièrement dîner chez des bourgeois, se mêler à leurs jeux, descendre à leur ton, s'occuper de leurs intérêts domestiques; et ce n'était qu'après avoir épuisé tous ces moyens d'obtenir leur argent ou leur obéissance qu'il avait recours aux actes de violence. Mais alors, ce roi si populaire se montrait en tyran, ordonnait sans pitié d'aflFreux supplices, et même en inventait de nouveaux.
On conçoit difficilement que Louis XFait pu si long-temps réussir à tromper ses ennemis par des concessions, par des protestations et par des traités, puisqu'il proclamait ouvertement et d'habitude cet adage du machiavélisme : w Qui >y lie sait pas tromper ne sait pas régner. Qui
» nescUdissimularCy nescitregnare, » On prétend même que ce furent les seuls mots latins qu'il prescrivit à son fils de graver dans sa mémoire.
Malgré tous les vices de ce monarque^ on doit reconnaître qu'il joignait à ses défauts quelques qualités ém inentes. U unissait la finesse à la fermeté ; son activité d'esprit était infatigable; il était instruit y voulait tout savoir par luimême^ surveillait ses ministres^ ses baillis^ ses magistrats^ ses financiers, ses généraux*
Comme il avait toujours besoin d'argent, son arme principale, il savait mieux qu'un autre empêcher qu'on ne le perdît par des dilapida* tions. Il aimait la justice, non comme vertu, mais comme instrument d'ordre et base d'au-* torité : aussi , quand quelque grand motif d'intérêt ne s'y opposait pas, il laissait à cette justice un cours tellement libre, tellement efficace, qu'il en reçut de quelques-uns le nom de justicier.
Cette force des parlemens lui était nécessaire pour brider l'autorité des seigneurs, ou pour châtier leur rébellion.
Proiec I^* nécessité de remplir son trésor le portait Mcorde 2 ^ enipêcher que ces mêmes seigneurs ne foul'indas- lassent le peuple et ne tarissent, en l'appauvrissant, la source des impôts. Par les mêmes motifs, il favorisait le commerce, qui payait
largement sa protection. Aussi se montra-t-il ami de toutes les industries^ et même de celle de la presse^ dont il ne prévoyait pas sai^ doute la future puissance.
Ce fut lui qui donna au célèbre Faust^ inventeur de l'imprimerie y une marque de sa bien* veillauce^ et qui lui fit rendre des presses et une édition qu'on lui avait indûment enlevées.
Lorsque les événemens nous en laisseront la possibilité, nous ferons connaître les principaux édits ou réglemens que publia ce prince pour établir des foires, des conseils de prudhommes, des municipalités librement élues; pour régler l'exploitation des mines ^ et pour accélérer le mouvement de ses intrigues politiques par la création des postes, création dont il se servit avec un incroyable succès, pour étendre, sur toute la France, l'espionnage le mieux organisé.
On ne trouve point d'action dans son règne qui puisse lui mériter le titre de grand roi, que quelques-uns ont voulu lui donner ; car les opinions, à son égard, furent en tout temps assez diverses ; et, s'il fallait lui assigner une palme, ce serait celle qu'on devrait décerner au plus actif des intrigajns, au plus artificieux des chefs de police ou des inquisiteurs ; on ne peut y ajouter celle de grand politique, à moins
de côiifotidre décidément la politique et Ifit fourberie.
Nou# avons vu que déjà Louis XI avait fait, au moment de son sacre, toutes les concessions qu'il croyait propres à maintenir la bonne harmonie entre lui et le duc de Bourgogne. Horama- Sou sccoud objct fut de s'assurer de la sou-
je du duc , ' ,
Àe Breia- missiou dcs provinces du Midi et de celle du duc de Bretagne. Il se i-endit donc à Toulouse, et n'y trouva aucun signe de mécontentement ni de trouble- Il y reçut une ambassade du duc de Bretagne, qui lui promettait de le rejoindre à Tours, pour lui rendre hommage; cette promesse fut réalisée; le duc prêta serment, en présence de Dunois et de Montauban; mais il s'éleva une difficulté. Le fameux Tanneguy- Duchâtel, ancien favori de Charles VII, l'était alors du duc de Bretagne ; il était de plus son chambellan, grand-maître de sa maison et gouverneur de Nantes. Il prétendit que ce prince ne devait ni quitter son épée, ni prêter Fhommage-lige.
Le roi, dissimulant son courroux, se contenta d'un 5^erment rédigé en termes vagues et ambigus : loin d'éclater contre un refus qui le blessait, et dont il comptait bien un jour se venger, il voulut à la fois tromper le duc par des marques de bienveillance, et le brouiller
avec le comte de Charolais. En conséquence^' violant sans pudeur ses derniers engagemens avec le fils du duc de Bourgogne , il ôta à wlui-ci la lieutenance-générale de Normand&Q^y qu'il donna, ainsi que celles du Maine, de la Touraine et de l'Anjou, au duc de Bretagne. Mais il fut lui-même, comme il l'avait été à l'égard du pape , dupe de ses artifices ; et , sans se concilier la reconnaissance du duc de Bretagne, il offensa mortellement le comte de Charolais , et resserra maladroitement les liens isecrets des deux princes qu'il voulait désunir. Dès ce moment, nul ne se crut obligé à la sincérité envers un roi qui ne cherchait cpi'à tromper tous ceux avec lesquels il traitait.
Louis, continuant à feindre, fit un voyage voyag<> en Bretagne , sous le prétexte d'afiermir, par b^u^T! ce témoignage d'amitié, la liaison qu'il con^ tractait avec le duc. Son but réel était de mieux connaître ses forces , et en même temps d'accomplir yn acte de vengeance contre un des anciens amis de soii père, le sire de La Jivè^ mouille. , '•
Françoise d'Amboise, - duchesse^ouairière de Bretagne, refusait d'épouser le duc de Savoie, qui prétendait à- sa main. Louis d'Amboise, autrefois proscrit par La Trémouille^, désirait ce mariage, et avait formé un complot
pour enlever la duchesse. Le roi s'efforça de faire réussii* cet enlèvement; mais il échoua dans cette intrigue. La duchesse , prévenue à temps, évita cette violence, et déclara qu'on ne pouvait la forcer à rompre le vœu de chasteté qu'elle avait fait solennellement. Le roi irrité lui ordonna de comparaître devant lui en présence du duc, et, pour vaincre sa résistance, ajouta la menace aux prières. Il ne put fléchir sa fermeté. Alors , il donna l'ordre de l'arrêter; mais le duc indigné s'y opposa, et Louis ne recueillit que la honte d'une telle entreprise. Bientôt le duc et le roi se séparèrent, couvrant tous deux d'un voile d'affection leur inimitié mutuelle.
A cette époque du moyen âge, les mœurs de nos aïeux s'étaient amollies; presque partout la ruse remplaçait la force , et les artifices s'employaient plus souvent que les armes.
Ce symptôme évident de corruption marquait la décadence de la puissanjce féodale , et annonçait les progrès rapides de l'autorité monarchique, qui désormais aurait plus fréquemment à combattre des intrigues que des résistancé$.
D'àuttes objets attiraient alors l'attention du roi. D'un côté , des querelles intestines agitaient l'Espagne; elles offraient à Tambition de Louis
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des chances peu hasardeuses pour intriguer et pour s'agrandir; de Vautre , les guerres civiles, qui s'étaient allumées en Angleterre; la lutte des maisons d'York et de Lancastre pour 9'arracher la couronne ; les malheurs^ les exploits, les revers d'une héroïne française, Mai^erite d'Anjou, épouse de Henri VI, semblaient offrir à un génie entreprenant l'occasion de faire triompher la France et d'enlever à jamais toute prépondérance à son éternelle rivale.
Malheureusement le roi, préférant les faibles avantages que lui promettait son intervention dans les affaires d'Espagne, négligea la gloire qu'il aurait acquise aux bords de la Tamise.
Ainsi donc , comme nous le dircms plus tard et avec plus de détails, s'étant borné à faire de vaines démonstrations d'armemens, et à don- • ner de faibles secours au parti de Marguerite et de Lancastre , il dirigea toute son activité vers les Pyrénées. 4,
Carlos, prince de Yiane, fils de don Juan, Mon roi d'Aragon , avait reçu en apanage la Gâta- pHncVd* logne, et devait posséder la Navarre; il mou- '™* rut empoisonné ; on en accusa la faiblesse de son père et la méchanceté d une marâtre. Quoi qu'il en soit, ce crime ne termina pas les dissensions qui déchiraient les États de don Juan.