‹ Histoire de Louis XIChapitre 2 sur 11 · TIO · texte numérisé non relu

TIO

lente du

Le prince expirant avait légué la Navarre, qui lui appartenait, à Blanche, sa sœur; cette infortunée princesse, après avoir subi le joug d'un funeste mariage avec le roi de Castille, Henri IV l'Impuissant, espérait, au moins, échapper, dans une retraite obscure, au déplorable sort qui la poursuivait.

Tronhies Cependant les habitans de la Catalogne, '"°''°' dont l'humejar turbulente se révoltait si fréquemment contre le pouvoir de leurs rois , résolurent de venger la mort du prince de Viane; ils prirent les armes, déclarèrent leur indépendance, rassemblèrent leurs états, se constituèrent en république, et prononcèrent, par un arrêt formel , que le roi Juan était déchu de tous ses droits de souveraineté.

Cette déclaration fut publiée dans Barcelone et envoyée à toutes les communes, qui s'empressèrent d'y adhérer.

Louis saisit cette occasion pour faire valoir, * sur le royaume de Navarre, d€%droits dont il serait difficile de trouver les . fondemens : en conséquence , ses agens assurèrent secrètement les Catalans rebelles qu'il les soutiendrait dans leur révolte.

A la même époque, le comte de Foix appuyait, par les armes, ses réclamations en faveur de sa femme Léonore , qui prétendait

hériter de la Navarre , au défaut de Blanche, sa sœur aînée. Le comte d'Armagnac , par Tordre de Louis, fit marcher quelques troupes contre les siennes.

Le roi d'Aragon assailli par tant d'ennemis, et informé des intrigues de Louis, quidgnnait des alimens à cet incendie, invoqua la protection de l'Angleterre. •

Mais Edouard était lui-«même trop incertain de la conservation de son trône usurpé, pour diviser ses forces et pour en éloigner une partie.

Don Juan, dans l'impossibilité de combattre à la fois et ses sujets et les Castillans, résolut de se réconcilier avec Henri IV, roi de Castille. 11 se voyait au moment de conclure la paix, lorsque les Catalans traversèrent la négociation, en offrant au roi de Castille de se soumettre à son sceptre.

Henri accepta leurs offres ; il confirma leurs privilèges, fut proclamé dans Barcelone, et envoya une armée, sous les ordres de Jean de Beaumont, pour prendre possession de ce nou4r vel État.

Le roi d'Aragon trouva pourtant le moyen d'ébranler la résplution de Henri ; les négociations furent renouées, mais de mauvaise foi, car, au même instant, don Juan s'efforçait d'armer Louis XI contre les Castillans,

le roi d'Aragon,

Tous étaient dignes les uns des autres.

Louis prêta Poi*eille aux offres du monarque aragonais^ et abandonna sans scrupule les Catalans.

Traiif? Tous ces événemens, qui compliquaient les ilTs\i difficultés et multipliaient les désordres, firent sentir la nécessité de s'expliquer de plus près. Les rois de France et d'Aragon convini^nt d'une entrevue près de Mauléon, sur les frontières du Béarn. On y conclut un traité.

Louis promit cinquante mille écus et sept cents lances au roi d'Aragon , qui , de son côté , remit entre ses mains les comtés de Roussillon et de Cerdagne , sous la condition que les revenus de ces comtés ne seraient point regardés comme partie du remboursement des avances du roi de France.

Après ce traité, et contre son esprit, Louis prit soin de s'assurer la durable possession de ces provinces, en les réunissant au domaine de la couronne, en vertu des prétentions de sa mère Marie, descendante d'Iolanae d'Aragon.

Tandis qu'on terminait ces négociations, les Catalans redoublaient d'efforts pour chasser les Aragonais de leur pays.

Après différens succès, ils assiégèrent Gironne et la prirent d'assaut : la reine d'Aragon s'v trouvait renfermée, avec son fils Ferdi-

nand, et ce fut avec peine qu'ils échappèrent, par une prompte fuite, aux vainqueurs. On les poursuivit ; la forteresse de Gironnella fut leur asile ; mais les rebelles investirent cetle place et la resserrèrent tellement qu'en peu de jours la garnison, dépourvue de vivres, se vit réduite à la dernière extrémité.

Comme cette princesse était accusée de la mort du prince de Viane, il était certain que ses ennemis, s'ils triomphaient d'elle, assouviraient leur vengeance en tranchant ses jours.

Le roi d'Aragon s'efforçait en vain de la secourir; toutes les villes refusaient de livrer passage à ses troupes. 11 commençait à perdre toute espérance, lorsque les comtes de Foix et d'Albret, à la tête de dix mille hommes et d'un corps français, accoururent du Roussillon, forcèrent les gorges des Pyrénées et parurent sous les murs de Gironne : les assiégeans surpris s'éloignèrent, et la reine se vit ainsi i*endue à la vie et à la liberté.

Louis XI, dfe son côté, envoya contre les rebelles un corps de troupes commandé par le comte d'Armagnac.

Une des dispositions du traité conclu entre capiiviu les rois de France et d'Aragon, voulait que *torr l'infortunée Blanche fût remise entre les mains blmu du comte de Foix, son beau-frère. Un arrêt

tille.

72 LOUIS xr.

fonnel avait ropipu, pour cause de stérilité, le mariage de Blanche et de Henri. Elle s'était réfugiée en Navarre. Mais son père , le roi d'Aragon, accoutumé à tout sacrifier aux vues de son ambition, ne regardait sa fille que comme un obstacle à la grandeur de son fils Ferdinand.

La marâtre implacable, qui s'était souillée du sang de Carlos , venait de prononcer la condamnation de sa sœur ; la perte de Blanche fiit résolue.

On tenta vainement de la tromper, en l'assurant qu'on ne l'enlevait à son pays que pour la conduire en France, et pour lui faire épouser le duc de Berry. Quelques amis fidèles, mais trop faibles pour la défendre, l'avertirent au moins du sort qui l'attendait.

Inutilement elle eut recours aux prières, aux larmes, pour fléchir un père sourd au cri de la nature; ce père impitoyable l'enleva; mais arrivée à Roncevaux, comme elle vit qu'on voulait, par des violences, la faire renoncer à ses droits à la couronne, en faveur de sa sœur la comtesse deFoix, ou du prince Ferdinand, elle protesta contre tout acte qui lui serait arraché, et en rédigea un par lequel elle transporta tous ses droits au roi Henri, qui, ne pouvant la rendre heureuse, avait au moins

LOUIS XI. yS

îontré une noble commisération pour le sort lu prince de Viane.

Parvenue à la frontière, le captai de Buch

reçut, et la mena dans le château d'Orthez, [ui lui servit de prison. Après deux ans de aptivité , elle y mourut : sa cruelle sœur, la omtesse de Foix, abrégea, dit -on, ses jours lar le poison.

Cette méprisable famille rappelle les atrociés de celle des Atrides , mais aucune grandeur l'en relève l'infamie.

Les Catalans ne se découragèrent point par ^^^yfl""^ a délivrance de Gironne. Ils reprirent même plusieurs des places qu'ils avaient perdues, :>attirent les Aragonais et contraignirent leur X)i, don Juan, d'abandonner Barcelone, qu'il ivait investie.

Le roi de Castille y revint et s'y fit couronner pour la seconde fois.

En vain don Juan, rassemblant de nouvelles forces^ marcha contre lui. Les troupes auxiliaires du roi de France refusèrent de le seconder et de combattre les Castillans.

Alors, le roi d'Aragon, ayant recours aux i favorites de Louis XI, aux fourberies, : 1 ipit le marquis de Villena et l'archevêque Tolède, favoris de Henri, qui déterminèrent ce faible monarque à soumettre tous

ces différends à Tai'bitrage du roi de France- Chacun des deux princes espagnols, trompé par Louis^ comptait sur sa partialité ; ils furent tous deux également déçus dans leurs espérances. Louis décida que le monarque castillan abandonnerait les Catalans^ renoncerait à la/ Navarre, et que, de son côté, le roi d'Aragon remettrait dans les mains de Henri la forte ville d'Estelle, regardée comme la clef de cette même Navarre.

Ce traité fut signé àBayonne par les plénipotentiaires des parties contendantes, et remplit parfaitement les intentions de l'artificieux arbitre ; car, loin de calmer les esprits, il les irrita. Chacun était mécontent de son lot : les affaires, loin de s'éclaircir, furent plus embrouillées que jamais ; et les Catalans , se voyant seuls sacrifiés au roi d'Aragon par les rois de France et de Castille, offrirent la souveraineté de leur pays à don Pèdre , prince de Portugal ; tandis que don Juan, qui ne pouvait se décider à la perte de la ville d'Estelle , engagea les Etats de Navarre à déclare^* que l'abandon de cette forteresse était contraire aux constitutions du royaume. Le comte et la comtesse de Foix opposèrent au j ugement arbitral d'anciennes promesses et de vives réclamations. De sorte que Louis, ne pouvant rétracter ni ses anciens en-

gagemens, ni le jugement qu^il a\*aii )>n>ncmcé, se TÎt contraint de donner» comme indemnité, à la comtesse de Foix le Roussillon» la Cerdagne, et , en attendant que la possession leur en fôt assurée, il leur céda en gage la ville de Carcassonne. Tel fut le fruit de sa tortueuse politique.

Au reste, Estelle, loin de se soumettre à son arrêt, résista aux armes du roi de Castille, et le faible Henri qui l'assiégeait s'en éloigna, dans la crainte d'être assassiné, crainte que plusieui^ lettres anonymes avaient inspirée k, ce prince pusillanime.

Il fallait cependant mettre un terme à ces guerres sans résultat. Ce fut dans cette intention que le roi de France et celui de Castille convinrent d'une entrevue qui eut lieu aux bords de la Bidassoa.

Les deux rois se rendirent, l'un à Saint-Jean- J",\']J|,VJ*o de-Luz, l'autre à Fontarabie; et, lorsqu'il ial- "j^J.";".** lut se réunir, Henri, sans contestation , et re- '*"•• connaissant la prééminence du monarque français, non- seulement passa la frontière, mais vint même jusqu'au château d'Urtubie, où les conférences se tinrent.

L'orgueil des Castillans s*y manifesta par la plus grande magnificence. Le roi Henri, ses

76 LOUIS xr.

ministres , les grands de sa cour, les chevaliers qui le suivaient, se montrèrent resplendissans d'or et de soie. On n'avait encore jamais vu déployer une telle richesse. Les habits du monarque espagnol, son armure, sa couronne, les harnais de ses chevaux éblouissaient les yeux par l'éclat des broderies , des pierres précieuses et des diamans ; les voiles même des chaloupes qui portaient le prince et sa cour étaient faites d'un tissu de fil d'or.

simpiiciié On fut alors étrangement frappé du con- * Loui!/ traste que présentait ce brillant cortège, avec la simplicité et la négligence affectée, on pourrait dire mesquine, de Louis et de l'escorte qui l'accompagnait. Le fer était le seul ornement de ses guerriers, et lui-même il était vêtu d'un habit court et serré de drap gris, par-dessus lequel il portait un pourpoint de laine ; sa tête était couverte d'une soite de calotte, n'ayant d'autre ornement qu'une médaille de plomb, avec l'empreinte de Notre-Dame.

Les Espagnols regardèrent d'un œil de mépris cette rusticité grossière de la cour française, et les Français tournèrent en ridicule le charlatanisme de luxe d'un roi dont le pays était si borné, l'armée si peu nombreuse, le trésor si pauvre et le caractèi-e si faible.

Ce fut probablement par un orgueil diffé-

rent, mais cependant mieux fondée que Louis aflectait tant de dédain pour tout éclat extérieur : il voulait prouver que la grandeur n a pas besoin d'échasses, ni la force i^ile de pompe vaine.

Peut-être aurait-on pu trouver quelque habileté dans cette affectation de simplicité, s'il eût été question de négocier avec un peuple libre ^ et sur le territoire d'une république; mais cette négligence ne devait avoir d'autre effet que de choquer les mœurs et la vanité d'tme cour et d'une noblesse fastueuse et hautaine. Au reste y si Louis les blessa par ce manque apparent d'égards^ il prit des moyens plus sûrs pour se faire chez eux-*mêmes d'utiles et de zélés partisans.

Ce prince trouvait l'or trop précieux pour l'employer en dépenses frivoles, il aimait mieux corrompre qu'éblouir. En peu de jours il sut, par des intrigues adroites et par des dons aussi secrets qu'habilement distribués, acheter le dévoûment de plusieurs importans personnages.

La reine d'Aragon osa paraître à cette en- Gro<s.,. trevue. A cette époque, où tout dans les mœurs mœuri !iu était grossier, même les idées religieuses, la **""*'*' superstition semblait tolérer chez les princes et les grands les vices et même les crimes que

la piété condamne le plus sévèrement. Les classes supérieures ne semblaient se soumettre qu'aux formes et aux pratiques extérieures du culte, Comme si la morale et la religion n'eussent imposé de devoirs et de strictes obligations qu'au peuple. On voyait se montrer impudemment en public des personnages souillés de forfaits. Les peuples semblaient envisager sans horreur des monstres tels qu'Isabeau de Bavière, Charles -le-Mauvais, Jean -sans -Peur, tant de princes anglais teints du sang de leurs proches, et cette marâtre d'Aragon, meurtrière de Carlos et de Blanche : la morale , la religion éclairée, les flétrissaient sans doute eu secret, mais l'ignorance et la crainte les absolvaient. Trop souvent même depuis , beaucoup de crimes politiques se sont fait absoudre sous le vil nom de coups d'état.

On dit que le but de Louis XI , dans ses conférences d'Urtubie, était d'obtenir la possession de la Biscaye. Son espoir fut trompé : les agens du roi d'Angleterre, Edouard IV, traversèrent ses négociations, et tout le résultat de l'entrevue fut un traité par lequel Henri renonçait à la Navarre et rendait la Catalogne au roi d'Aragon. Les autres questions furent laissées à l'arbitrage de Louis, dont la décision fut favorable aux Castillans. Une amnistie gêné-

LOUIS xr. 79

raie fut publiée, et tous se séparèrent mécontens.

Peu de jours après, étant revenu, à Chinon, C!t?«iion le roi publia un édit par lequel il établit un Lm dl parlement a Bordeaux avec la même composition et les mêmes droits que ceux de Paris et de Toulouse, '

Dans ses lettres-patentes Louis déclare qu'il a pris Tavis de son conseil, et qu'il veut tenir les promesses faites dans l'année i45i aux trois ordres de la Guienne rassemblés en États à Bordeaux, de leur accorder une justice souveraine ; de plus , considérant qu'il est nécessaire de mettre fin à une foule de litiges et de procès que la multiplicité des causes et la distance des lieux forçaient le parlement de la capitale à laisser en suspens, ce qui troublait la sécurité deSvpeuples, compromettait leur fortune et les tenait sous l'opression, il instituait, avec le ressort fixé dans le présent édit , et qui comprenait la Gascogne, l'Aquitaine, les Landes, le Bazadois, l'Agenois, le Périgord et le Limousin, une cour souveraine sous le nom de parlement de Bordeaux, avec autorité de juger et décider sans appel toutes les questions qui lui seraient soumises.

On doit remarquer que dans cet acte même de haute politique et de sage administration ,

8o LOUIS XI.

le caractère méfiant et absolu de Louis laisse son empreinte; il paraît craindre la fixité, même dan§ la justice, et insère, dans ces lettres d'érection , cette formule : Tant qu il plaira à notre volonté, « Quamdià tamennostrœ placuerit voluntati. >i Sage» Ce prince, par un autre édit rendu Tannée Loultxi. suivante, établit dans Lyon deux grands marchés ou foires, avec exemption de tous droits de domaine et de nouveaux impôts.

On le vit multiplier dans les provinces ces ëtablissemens, qui donnèrent beaucoup d'ac-* tivité au commerce.

Ce monarque habile avait le bon esprit de ' sentir que le trésor s'enrichit moins par des taxes gênantes pour le commerce et l'agriculture, que par une liberté sage et des droits lé^ gers, qui fécondent ces deux branches de la richesse publique au lieu de les stériliser.

La misère était depuis long-temps dans toute l'Europe le résultat de la fiscalité; l'abondance reparut aux premières lueurs d'affiunchisse* ment;

Louis permit même à tous ses sujets de Êdre passer librement leurs fonds en pays étrangers ; mais, comme il le dit expressément, pourvu que cet argent ou ces lettres de change ne fus-^ sent portés à Rome ni directement ni indirec-

LOUIS XI. 8i

temeiit : ce qui prouve à quel point il se repentait des concessions qu'il avait faites au pape^ et de l'énorme préjudice que ces concessions avaient porté au royaume.

En effet ^ le saint Siège s'était pressé de jouir d'une faveur si peu espérée : tout l'or et l'argent de la France s'écoulait par les Alpes, et le parlement avait évalué ces pertes de tout genre à près de soixante millions par an, neuf ou dix millions de ce temps.

A peu près à la même époque, le roi, voulant Fauœ apaiser le duc de Bourgogne, qui ressentait as- ^^eV^* sez vivement l'injure faite à son fils, auquel ^^^' on venait d'enlever le gouvernement de la ^ Normandie, céda au duc Philippe ses droits sur le duché de Luxembourg, et le dispensa même du paiement des cinquante mille écus qui étaient dus, pour cette acquisition, au duc de Saxe.

Cependant, on voyait toujours, même dans les actes de générosité politique de Louis XI , quelque chose de louche, qui laissait percer la fausseté; et, tandis qu'il caressait le père, il blessait le fils, en comblant de bienfaits le seigneur de Croy, son ennemi personnel, auquel il donna le comté de Guines. Il porta même son imprudente malignitéjusqu'à donner asile dans son palais au comte d'Étampes, accusé

d'être entré dans une conspiration contre le comte de Charolais : ainsi , le roi faisait naître et grossissait sans prévoyance l'orage qui ne tarda pas à fondre sur lui.

Si ce prince eût, au contraire, préféré aux conseils d'une haine aveugle ceux d'une habile politique, il aurait facilement déterminé les ducs de Bretagne et de Bourgogne à s'unir avec lui par un intérêt commun, à reprendre Calais au roi d'Angleterre, et à fermer ainsi pour jamais l'entrée de la France à ses éternels ennemis.

Trouble. '^ suffîra de jeter un coup d^œil rapide sur '"i<t!^!*' 1^^ discordes sanglantes qui avaient déchiré et déchiraient encore la Grande-Bretagne, pour se convaincre que jamais occasion plus favorable ne s'était présentée pour mettre une fin " ^ glorieuse à cette longue et funeste rivalité. Malheurs Heuri VI, qui, dans son enfance, avait porté ^^wnTe' ^^^ deux couronnes de France et d'Angleterre, Laiicastre avait déjà vu la fortune inconstante lui ravir la plus belle partie de cet immense héritage. Les armées anglaises, si long-temps victorieuses et conquérantes, avaient cédé au courage de Charles VII, et s'étaient épouvantées à la vue du glaive miraculeux de Jeanne d'Arc.

Abandonné par le duc de Bourgogne, privé des conseils et de l'expérience du duc de Bed-

ford^ chassé succMaÎTement de Paris ^ de la Normandie^ de la Guienne^ Henri se montrait abattu par tant de revers, et ne pouvait opposer au malheur cette fermeté qui le répare ou du moins Tillusti-e.

La nature l'avait créé faible d'esprit et de corps, et si on louait en lui quelques qualités privées , c'étaient celles qui peuvent honorer un homme obscur, mais qui ne sauraient faire respecter le tils déchu d'un conquérant, le souverain humilié d'un peuple fier et belliqueux.

Cependant, le sort avait placé, à côté de lui Fermeté sur le trône, une princesse douée d'une grande ^t^^. force d'âme, une véritable héroïne : c'était Marguerite d'Anjou»

Cette reine, digne d'un autre époux et d'une meilleure fortune, fit des efforts prodigieux jf^ d'audace et de courage pour relever et pour soutenir encore le pusUlanime monarque qui semblait avoir changé de sexe avec elle. ^

Marguerite était femme et étrangère : elle succomba dans cette longue lutte; grandeurs, richesses, sceptre, liberté même, elle perdit tout. Mais, dans ses défaites comme dans ses triomphes, dans les fers et dans l'exil comme sur le trône , elle acquit la gloire d'être comptée avec justice au nombre des héros et des grands rois de l'Europe moderne.

Triomphe L'ambition des princes^ la famille royale

de U mai. /

•on fut l'unique cause des dechiremens qui ensanglantèrent si long-temps la Grande-Bretagne. La maison d'Yorck ne pouvait se consoler de la perte d'une couronne que celle de Lancastre lui avait enlevée. Les revers de Henri, sa faiblesse et l'indignation des guerriers de l'Angleterre, offraient au duc d'Yorck une circonstance trop favorable à ses désirs de vengeance,•pour qu'il négligeât d'en profiter.

Une injuste préférence donnée sur lui au comte de Sommerset acheva de l'aigrir. Tous les mécontens répondirent à son appel ; il en forma une armée; l'indolence de Henri la laissa grossir ; les deux partis se livrèrent bataille ; Henri fut vaincu; sa retraite devint une dé- * route , il y perdit la liberté ; le vainqueur le ramena dans Londres, s'empara de l'autorité sous le nom de Protecteur, et ne laissa au monarque captif qu un vain titre de roi, sans aucun pouvoir.

Il se résignait à son sort Mais la fière Marguerite avait résolu de le tirer de cet abaissement. Employant tour à tour les prières, les reproches, les promesses, les menaces, elle sut profiter de la mobilité du peuple, de la pitié qu'excite un. grand malheur, et de la jalousie qui aigrit contre une fortune récente. Cette hé-

roïne rallia ses partisans ^ divisa ses ennemis , trompa la vigilance du Protecteur^ et ne laissa éclater ses desseins qu'au moment où l'enthou-* siasme de ses amis l'entourait d'une force suffisante pour promettre le succès ; alors elle reprit les armes, chassa le duc d'Yorck de la capitale, et rendit à son époux un sceptre dont elle seule conservait l'éclat

Cette restauration ne fut qu'un court triomphe. L'ennemi étonné, mais non abattu , s'était retiré sans fuir; et tandis que le duc d'Yorck cherchait à raffermir ses troupes et à tenter encore le sort des armes, le comte de Warvick , qui se trouvait, par ses ordres, à la tête d'un corps nombreux, marcha audacieusement sur Londres, combattit Henri, qui venait à sa rencontre, et le défit, après une courte et sanglante mêlée.

Marguerite, ne pouvant empêcher son mari de fuir, s'éloigna avec l'élite de ses braves^ et se retira dans le comté de Durham , où bientôt un grand nombre de guerriers vinrent rendre hommage à son intrépidité et relever ses espérances.

Cependant Henri était rentré dans sa capitale poursuivi par les vainqueurs, qui s'emparèrent une seconde fois de sa personne. Bientôt le duc d'Yorck reparut à Londres, convoqua

8g LOUIS XI.

le Parlement, et voulut terminer cette querelle en se faisant décerner légalement la couronne.

Goovoca- Il soutint vivcmcnt dans cette assemblée les ï^rie" droits de sa maison, injustement dépouillée de Lon'drts. ^^ noblc héritage par les princes de Lancastre. « Tant que ces Lancastres , dit-il , conque-* » rans de la France, couvrirent leur usurpation >} d'une auréole de gloire, l'illégitimité de leur » domination pouvait être tolérée; mais Henri, » après avoir imprimé sur le nom anglais un » inefiaçable affront, n'est plus digne de por- » ter ce sceptre qui appartient à ma famille; » la justice et l'honneur demandent également M cette restitution. »

Le duc inspirait plus de crainte que d'affection. Henri VI était chéri par sa bonté ; on admirait Marguerite ; le Parlement hésitait et manifestait son incertitude par un morne silence. Le duc impatient s'écria : « J'ai pris mon » parti , c'est à vous de prendre le vôtre. »

Souvent, dans de pareilles crises, les grandes assemblées manquent d'énergie, et si, entre deux avis extrêmes, quelqu'un en propose un moyen, la faiblesse l'adopte avec empressement : ce fut ce qui arriva.

Le Parlement décida que la couronne serait rendue à la maison d'Yorck après la mort de

Henri ; mais que ce prince garderait pendant sa vie le titre et les honneurs de la royauté.

Henri ne voyait dans son humiliation qu'un FaibitMe port dans la tempête et qu^un repos désirable Haarivi. pour sa faiblesse. A Tabri des fatigues et des dangers de la royauté , il ne gouvernait plus ses États ^ mais il régnait encore au milieu de quelques courtisans; sa prison se nommait palais, et c'était assez pour lui.

Ce qui le prouve^ c'est qu'il écrivit à la reine sa femme , et la pria de souscrire à ce honteux traité.

Marguerite y trop fière pour consentir à sa Héioèfm* dégradation y ne lui répondit pas; mais elle goeiiu. multiplia au contraire ses efibrts pour lever de nouvelles troupes, et son activité fut telle > qu'en peu de temps elle se vit à la tête d'une armée de dix-huit mille hommes.

Le duc d'Yorck , indigné qu'une femme pût, après deux victoires , lui disputer encore l'em-t pire, ne mesura ni ses forces ni son courage ; il commit l'imprudence de marcher contre elle avec cinq mille hommes, et sans attendre les renforts que Warvick pouvait lui amener.

11 rencontra son ennemi près de Wakefield, Dtffaiu et lui livra bataille. Sa témérité fut punie; son aYorcV. armée fut battue et détruite ; il périt kii-meme dans cette mêlée.

rite.

Cruauté Le jeune Rutland^ son fils^ âgé de douze * ""' ans, tomba dans les mains du général Clifort; cet enfant, à genoux, lui demandait la vie; le Ëirouche Anglais lui répondit en le poignardant : w Tu périras; je vengerai par ta mort » celle de mon père; et que ne puis-je ainsi » exterminer ta race ! » Le barbare envoya sa tête, ainsi que celles de Salisbury et du duc d'Yorck , à Marguerite.

vcn- Cette reine ternit sa gloire en faisant plan-

Margae- tcp CCS sauglaus trophées sur les murs de la ville d'Yorck. Elle y ajouta la cruauté de placer sur la tête du duc une couronne de carton : tant il est vrai que les plus nobles caractères ne peuvent s'élever entièrement au-dessus des vices et des mœurs de leur siècle !

Marguerite était trop habile pour s'endormir après sa victoire; elle poursuivit les fuyards et s'avança rapidement vers la capitale. Le comte de Warvick et Norfolk en sortirent pour l'arrêter dans sa course, et la rencontrèrent a Saint-Albans : leurs efforts furent impuissans ; la reine, encore une fois victorieuse, rentra dans Londres, et apprit à son époux étonné qu'il était redevenu libre et roi.

Henri, presque insensible à ces fréquentes vicissitudes, semblait prendre et reprendre tour $t tour, avec une égale indifférence, «ea

fers et sa couronne. Aussi ^ loin de montrer aucun . désir de vengeance y il supplia sa femme de faire grâce à ses geôliers : ses prières furent inutiles ^ Marguerite leur fit donner la mort.

Les deux partis étaient trop nombreux et ^^^^ trop exaspérés pour que deux ou trois ba- ^«•°»"" tailles assouvissent leur raffe. Il fallait encore d7<»«* des flots de sang pour l'éteindre. «"»«•

Bientôt Marguerite apprit que le frère aîné du jeune et malheureux Rutland, le comte de La Marche , ayant appelé à la vengeance tous les partisans de sa maison, avait rassemblé une forte armée, et s'avançait à grandes journées pour la combattre.

La reine , dont les troupes étaient fatiguées par tant de courses et de combats , ne crut pas devoir attendre son formidable ennemi dans une capitale que ses vengeances sanguinaires avaient indisposée contre elle. Elle sortit de Londres, emmena avec elle son époux, ainsi que son fils, et se réfugia dans les provinces du nord.

Le comte de La Marche entra donc sans obstacle dans la capitale, et s'y fit proclamer roi, sous le nom d'Edouard IV. Le Parlement, toujours indécis, fut entraîné, cette fois, par l'enthousiasme de la multitude.

La plupart de ces événemens s'étaient passés

go LOUIS XI.

avant la mort de Charles VU ; mais nous avons cru devoir en retracer avec plus d'ensemble le rapide tableau^ pour les lier avec ceux qui eurent lieu depuis Tavénement de Louis XI.

Edouard, impatient de venger sa famille, se hâta de conduire son armée victorieuse à la poursuite de ses ennemis.

De part et d'autre on était trop animé pour qu'un nouveau choc pût être douteux : ce choc fut terrible. Marguerite et Henri avaient réuni soixante mille hommes; Edouard n'en commandait que quarante mille.

Dëfaiiede La victoirc resta deux iours indécise. On

1 armée de **

Margue- moutra des deux côtés même courage , même opiniâtreté. Ce fut non une bataille rangée, mais une mêlée furieuse où chacun combat^ tait corps à corps. Enfin, malgré l'infériorité du nombre , la fortune d'Edouard l'emporta. Warvick , pour annoncer aux siens qu'il était décidé à vaincre ou à mourir, avait tué luimême son cheval avant de combattre. Cette détermination hardie électrisa le courage de» soldats d'Edouard. Le ciel même parut embrasser leur cause; un vent impétueux, soufflant du sud, poussait une neige épaisse au visage de leurs ennemis, et troublait leur vue. Clifort, percé de coups, expia sur le champ de bataille le sang du royal enfant qu'il avait égorgé.

rite.

La tête du duc de Devonshire remplaça celle du duc d'Yorck sur les murs de sa ville.

Henri, sa femme et leur fils, après de vains efforts pour rallier leurs troupes dispersées, prirent eux-mêmes la fuite et se sauvèrent d'abord en Ecosse.

Louis XI, nouvellement monté au trône et FuUeda dont ils implorèrent la protection , ne leur en- "es^Jen voya point de secours, mais leur offrit un asile dans ses Etats , et ces illustres fugitifs s'y réfugièrent pour se soustraire à l'ardente poursuite de leur infatigable ennemi.

Il est certain que les intérêts du royaume et les liens du sang disposaient Louis à soutenir la cause de Marguerite. Mais dans cette circonstance, comme dans tout le cours de sa vie , ce monarque indécis à force d'être fin , et qui se flattait toujours d'c^lteindre, par une po-» litique artificieuse, un but auquel il n'osait courir par la voie hasardeuse des armes, parut alors ménager également Edouard et Henri.

Il reçut cordialement et défraya généreusement les vaincus ; mais il fit aux ambassadeurs du roi victorieux un accueil non moins amical.

Cependant le duc de Bretagne s'était déclaré hautement contre Edouard. Les forces de ce prince étaient épuisées par tant de combats ; et si Louis, profitant de cet épuisement, eût

osé, avec une armée rajeunie par plusieurs années de paix, franchir la mer et ramener Marguerite à Londres, il aurait illustré son règne, ^ vengé la France et abattu pour long-temps son éternelle rivale.

Politique Mais le roi ne visait pas si haut ; il aimait "'*' mieux l'autorité que la gloire, et ne voulait s'agrandir qu'à bon marché. La reprise de Calais fut la seulç conquête qu'il voulut alors tenter, non en l'emportant par la victoire, mais en l'achetant par un marché : il se borna donc à recevoir courtoisement Marguerite, à tenir avec elle sur les fonts de baptême un jeune prince d'Orléans, qui depuis fut Louis XII, et à donner au roi fugitif un secours mesquin de vingt mille livres, à condition que, s'il remontait sur le trône, il lui restituerait la ville de Calais.

On juge les autres d'après soi. Edouard ^ aussi audacieux dans ses entreprises que Louis était circonspect et astucieux dans ses desseins, crut que le roi de France profiterait de sa détresse et du prétexte de secourir Marguerite pour effacer d'anciens affronts et porter une forte at-^ teinte à la puissance anglaise.

En conséquence, voulant l'étonner, ainsi que le duc de Bretagne , en prévenant leur attaque , il arma une flotte qui menaça bientôt

les provinces de Bretagne et de Normandie.

Le roi y surpris de ces hostilités imprévues , courut promptement sur les côtes , les mit en défense, et permit au sénéchal de Normandie, Brézé, de lever quelques troupes pour le service de Mai^erite.

Brézé montrait pour cette belle héroïne un enthousiasme si passionné qu'on l'attribuait généralement à l'amour plus qu'à la gloire.

Il lui amena une élite de deux mille braves, à la tête desquels cette reine aventureuse , traînant à sa suite son faible époux , osa s'embarquer pour braver encore une fois son puissant ennemi et lui disputer sa couronne.

Louis^ dit-K)n, n'aimait pas Brézé, et il espe- ^^^^: rait peut-être que cette périlleuse aventure le ^2i**J/" débarrasserait de lui. Les vents dérobèrent »«"^«- Marguerite à la poursuite des vaisseaux anglais, mais ces mêmes vents dispersèrent sa flotte. Ce ne fut qu'à travers mille périls qu'elle arriva, avec le seul bâtiment qui la portait, près de Berwick , et s'empara d'une forteresse qui servit d'asile à sa personne et de point de ralliement à son parti.

Bientôt elle y fut assiégée; mais Douglas, à la tête d'amis fidèles , la délivra.

Ce premier succès, les malheurs de Henri, la gloire de Marguerite , réveillèrent pour eux

la sympathie ^ le zèle et l'espérance. En peu de temps ces fugitifs réunirent autour de leur bannière une nombreuse armée que Sommerset et Percy vinrent grossir avec leurs vassaux.

Dans les romans ^ la vaillance suffit pour faire opérer des prodiges aux héros , mais ceux de rhistoire ne peuvent faire long-temps marcher leurs guerriers sans les nourrir et sans les payer.

Louis XI avait été trop ménager de son or, Marguierite et ses amis en manquaient; leur armée j privée de solde et de munitions ^ se montra bientôt refroidie , puis mécontente , enfin séditieuse ; le désordre la perdit.

Disper- Montaigu, général d'Edouard^ accourut sur

sinn de ^ • i ^

son ar< CCS cntrelaites^ attaqua brusquement le camp retranché d'Exham, et mit en fuite, après une courte résistance, cette multitude si mal préparée à se défendre.

Marguerite et Henri se réfugièrent encore en Ecosse. Mais là, ils furent poursuivis par les soldats d'Edouard, abandonnés par la régence d'Ecosse, et au moment d'être livrés à leur ennemi. Henri, cherchant le premier à fuir, fut pris et conduit à la Tour de Londres.

Dangeis L^t rciuc, plus heurcusc et surtout plus har* cHiepTk.die, se sauva avec son fils, mais seule, sans cMsr. escorte et même sans aucun serviteur. Cette

princesse, errant dans les montagnes, dans les forêts, n'osant demander un asile, privée de nourriture , accablée de fatigue , tombe au milieu de farouches brigands qui la dépouillent des bijoux et du peu d'argent qui pouvaient lui faire acheter quelques défenseurs et payer quelques alimens; mais, tandis que ces bandits se battaient pour le partage de leur • proie, Marguerite, dont rien n'étonnait l'âme inébranlable, disparaît à leurs yeux, échappe à leurs outrages, et fuit loin d'eux, portant son fils entre ses bras : enfin, épuisée par cette c r rapide, elle rencontre un autre bri- [ ; il était seul, il levait le fer contre elle;

Li uerite , loin de l'évitet , s'arme d'une noble «, se relève avec majesté, adresse la parole à ce misérable, l'étonné par son aspect imposant , et montrant à ses yeux son fils étendu 5ur l'herbe, lui dit avec fermeté : « Mon ami, » cet enfant est le fils de ton roi, sauve-le. »

Cet homme, ému, frappé d'admiration, se jette a ses pieds, lui jure de la sauver, se charge de l'enfant royal, et la conduit sans malencontre , par les sentiers les plus rudes, mais les plus cachés , au bord de la mer ; une chaloupe les reçoit et les porte jusqu'au port de l'Écluse. ' ,*rj.

Le duc de Bourgogne, apprenant l'arrivée ^*»^^6°-

de la reine fugitive , Faccueillit avec généro-» site. Tant de malheurs et tant de courage commandaient l'admiration et la pitié. Il la tjç^ita magnitiquement^ et la fit conduire avec un

noble cortège dans les Etats du roi René, son

« Ai

père.

Louis XI ne fit rien pour elle , il n'avait plus aucun profit à en espérer ; ce n'eût été qu'une charge importune : le malheur n'émeut que les âmes généreuses, l'intérêt seul réglait la politique de ce prince; les vaincus avaient tort à ses yeux.

D'ailleurs, comme nous l'avons vu, le roi était alors, presque exclusivement occupé des afiaires d'Espagne et de l'entrevue de la Bidassoa *, qui replâtra plus qu'elle ne termina ces discordes.

Page 1