‹ Histoire de Louis XIVChapitre 5 sur 19 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

SITUATION GÉNÉRALB DB LA FRANOB BT DB L'BDROPB A L'AVBNEMKNT DB L0DI8 XIV.

iCHELiEu venait de mourir, et Louis XIII

le premier vassal de son ministre, n'avait

pas tardé à le suivre dans le tombeau : la

France , encore émue des souvenirs peu

glorieux de la régence d<5 Marie de Médicis et de

Concini, se voyait avec inquiétude réservée à la

minorité d'un roi de cinq ans.

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Les matériaux d'un grand règne étaient amassés , mais la main qui, plus tard, devait les mettre en œuvre ne se trouvait point encore assez forte pour s'en servir. La paix régnait au dedans ; nos armes triomphaient au dehors. L'autorité royale s'exerçait librement, mais cette prépondérance , péniblement conquise , grâce à la force et aux supplices, n'était encore entrée dans les mœurs du pays que par la crainte. Là où Ton avait comprimé les réclamations et les droits , on disait que Tordre était établi : de longues années allaient s'écouler, de nouvelles agitations troubler la France avant l'heure où , la rébellion lassiuit le peuple , paralysant les intérêts , et favorisant lé§ entreprises de l'étranger, la France irait d'elle-même au devant du pouvoir absolu, la noblesse abdiquerait, toutes les forces sociales se confondraient dans le sceptre : période d'enivrement royal qui devait être consacrée par la gloire, fortifiée par l'opinion, et qui néanmoins , pour un petit nombre d'hommes (s'il en était) initiés aux secrets de l'avenir, renfermait déjà en son sein des germes de dépérissement et de ruine.

Richelieu, à son avènement aux affaires, avait trouvé la France dépourvue de grandeur et de sécurité : d'un côté , les. princes du sang , les favoris , la reine mère , se disputaient l'influence ; de l'autre , les protestants , enhardis par les positions fortes que leur avait faites l'édit de Nantes , tenaient en échec les armées de Louis XIII et bravaient avec impunité les ordres du roi. Les guerres de religion avaient d'ailleurs donné à la noblesse de cour et de province un ascendant redoutable au pouvoir royal; les intrigues de Marie de Médicis , les prétentions vaniteuses de Gaston d'Orléans , le scandale récent des for-

tunes du maréchal d'Ancre et de Luynes contribuaient encore à paralyser Tadministration , à encourager les ambitieux, à livrer la chose publique au plus adroit. C'était avec de pareils éléments de décomposition qu'il fallait maintenir l'ordre à l'intérieur et étendre sur les champs de bataille et dans les congrès de l'Europe la prépondérance de la nation française.

Richelieu , loin de reculer devant cette œuvre , l'avait au contraire dépassée , et d'abord il avait eu à vaincre la répugnance instinctive que sa domination inspirait au roi lui-même. Gomme tous les hommes doués à un haut degré du savoir de parvenir, il s'était successivement rendu utile , nécessaire , indispensable ; arrivé à ce dernier degré , il s'y était maintenu en inspirant à son maître beaucoup de crainte et plus de confiance encore. Louis XIII le subissait avec déplaisir, mais avec sécurité , comme on se courbe sous un ascendant qui humilie et qui sauve. Eappeler tout ce que la mère et le frère du roi entreprirent pour ruiner l'influence du ministre et y substituer un joug plus commode, mais moins digne , ce serait entreprendre le récii d'une longue série de ruses toujours déjouées , de nombreuses faiblesses cruellement expiées. Ce qui est certain , c'est que la plus grande énergie de Richelieu fut consacrée à triompher de ces misérables luttes : il lui fallut perdre plus de talent à rompre, l'un après l'autre , les réseaux à peine visibles dont on cherchait à l'emprisonner, qu'il n'eut besoin d'en dépenser pour arriver à abattre l'influence européenne de la maison de Charles-Quint.

Les ennemis du cardinal n'étaient point tous à Paris ou à Saint-Germain; il en comptait partout où se trouvait encore un seigneur poursuivant de ses regrets les souve-

nirs du régime féodal. Le pouvoir des grands, amoindri par la politique de Charles Vil et les entreprises de Louis XI, contenu par la fermeté de madame de Beaujeu et la rivalité des parlements, relégué dans la révolte, comme dans une exception , en la personne du connétable de Bourbon, s'était peu à peu rétabli à la faveur des guerres religieuses et de la conjuration des Guise. Henri IV, gentilhomme de vieille souche avant d'être roi, et qui devait beaucoup à l'appui de la noblesse protestante , laissa volontiers les grands du royaume , ses anciens compagnons d'armes , ressaisir sinon leurs privilèges régaliens, du moins l'influence et la prépondérance que donnent la possession du sol et les souvenirs récents de la vertu militaire. En face de Goncini et de Luynes, les représentants de l'ancienne féodalité se sentirent plus à l'aise : les uns intriguèrent à la cour, tantôt avec Marie de Médicis , tantôt avec Gaston d'Orléans , et se montrèrent fort peu soucieux de l'honneur ou des intérêts de la France dans les questions où leur amour-propre était engagé : c'était chose vulgaire , et dont leurs auteurs tiraient gloire (1), que de s'entendre avec les souverains d'Allemagne ou d'Espagne , de leur livrer des positions ou des places fortes , et de réclamer leur appui contre le cardinal ministre. Ainsi avait fait Cinq-Mars , qui paya de sa tête cette trahison et que la pitié du peuple a fait passer pour victime; Montmorency, qui ne fut pas davantage épargné par le bourreau , s était borné à participer à la guerre civile; pour le duc de Bouillon, il s'était humilié et avait eu la vie sauve. Si ce fut un bonheur pour lui , ce n'en fut pas un moins grand pour Rico On en trouve souvent la preuve dans les écrits du temps , particulièrement dans les Mémoires du cardinal de Hetis.

chelieu que de voir tant de hautes têtes courbées sous sa hache ou sous sa clémence plus dure encore.

L'exil et la mort avaient fait raison au ministre de la féodalité et des princes : la guerre ouverte lui permit d'abaisser l'orgueil des protestants. La Rochelle , qui servait de boulevard à Vhérésie , fut prise et démantelée après un long siège , et la république calviniste se vit ainsi étouffée à son berceau. Cette victoire remportée sur les rebelles du dedans avait permis au cardinal de tourner les forces de la France contre les ennemis extérieurs.

n y eut alors de par le monde un grand scandale , celui de voir un cardinal , prince de la sainte Église romaine , prêter main -forte aux protestants d'Allemagne contre les armes du césar catholique. L'empereur Ferdinand ayant entrepris de s'opposer aux progrès de la réforme luthérienne, l'exécution de ce vaste projet avait suscité la fameuse guerre de Trente ans , guerre politique autant que religieuse. Richelieu se fit un mérite et un honneur de préférer l'intérêt temporel de la couronne de France aux intérêts immuables de la foi : ce fut lui qui attira en Allemagne Gustave- Adolphe , roi de Suède , et lui fournit les subsides nécessaires pour ébranler le trône impérial ; de son côté , il envoya un héraut à Bruxelles déclarer solennellement la guerre à l'Espagne , et , bien que ses premiers efforts n'eussent point été heureux , bien que l'armée ennemie eût un moment menacé nos places de la Somme, il n'en réussit pas moins plus tard à faire respecter la frontière et à séparer la Catalogne de la monarchie espagnole. Au moment où cet homme disparut de la scène du monde , l'œuvre qu'il avait commencée en Allemagne était à moitié accomplie; les bases de la paix de Munster, si préjudiciable à la prépondérance de l'Église, étaient jetées et

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devaient être , à deux reprises , consolidées par la victoire. Ainsi croissait TinCluence de la France , en même temps que s'amoindrissait la prépondérance de la maison d'Autriche : c'est à la faveur de ces circonstances que s'ouvrit le règne de Louis XIV.

Ce prince , né à Saint-Germain-en-Laye le 5 septembre 1638, était fils de Louis XIII et petit-fils de Henri le Grand ; sa mère , Anne d'Autriche , le mit au monde après vingt-deux ans de stérilité : il n'avait point encore atteint sa cinquième année lorsque la mort de son père , survenue le 1 4 mai 1 643 , le laissa roi de France et héritier des plans et de la politique de Richelieu. Aux termes du testament de Louis XIII, la régence allait appartenir à la reine mère; mais l'exercice de l'autorité, déposée entre les mains d'Anne d'Autriche, devait être tempéré par un conseil dont le duc d'Orléans et le prince de Condé étaient les chefs désignés. Ce testament avait été écrit en défiance des intentions et de la capacité de la reine mère. Louis XIII , craignant pour son fils la tutelle d'un prince moins intéressé qu'Anne d'Autriche à écarter de cette royale tête les dangers qui la menaçaient, avait néanmoins voulu resserrer dans des limites étroites et soupçonneuses la prérogative de la régente : ces dispositions ne furent point respectées ; Anne d'Autriche en appela au parlement de Paris.

Cette cour de justice, comme tous les corps dont les pouvoirs ne reposefat que sur des traditions et des faits naturellement mobiles, n'avait que des attributions mal définies. Dans l'origine eUe avait été instituée pour appliquer et interpréter le droit civil et les coutumes; elle suivait les rois dans leurs excursions , afin qu'il fût bien prouvé que la justice émanait du souverain et ne pou-

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\ait être distraite de son autorité : plus tard la nécessité des affaires introduisit des changements à cet état de choses ; le parlement fut autorisé à résider à Paris , et dès ce moment l'opinion publique commença à tenir compte de lui. On peut dire que les circonstances firent tour à tour sa force ou sa faiblesse. Quand l'autorité royale paraissait amoindrie ou contestée, quand la tranquillité publique était mise en question , le parlement s'érigeait en médiateur, il se constituait de lui-même assemblée politique , et , sous prétexte d'affermir le droit royal , il se posait en tuteur et en conseiller de la couronne. On l'avait vu régler la police , rendre des arrêts en matière de culte , mettre au ban du royaume les perturbateurs , coi^damner Charles VII au profit de l'Angleterre , intenter un procès criminel à Henri ïlî , en un mot administrer et gouverner sous prétexte de jurisprudence. C'est dans ces intervalles d'exaltation qu'il affectait tous les dehors d'un corps de l'État , imposait silence à la noblesse d'épée et prescrivait aux gens de guerre de respecter la loi et la toge. Comme tout ce qui est justice ou même apparence de justice est de beaucoup préférable aux caprices des décisions arbitraires , les seigneurs , les grands du royaume, les princes du sang eux-mêmes avaient fortifié le pouvoir du parlement en y ayant recours dans leurs contestations et leurs querelles. Mais, quandles jours d'orage passaient, quand les rois ou leurs ministres avaient surmonté les obstacles les plus sérieux , ils considéraient avec inquiétude le terrain que le parlement avait conquis à la faveur des difficultés et des troubles ; c'était alors leur coutume de protester contre les usurpations de cette réunion de scribes et de légistes, sans titre et sans qualité pour s'immiscer dans les choses de l'État i on rappelait au parlement

son origine précaire et douteuse ; on lui démontrait, non sans raison , qu'il ne relevait que du roi et non du peuple , et que , n'ayant d'autre racine dans la monarchie que le bon plaisir du prince , il ne pouvait sans danger se poser comme un pouvoir politique prenant conseil de soi-même et se déterminant d'après un droit reconnu. Le parlement, selon le degré de son énergie , résistait plus ou moins à ces représentations ; il arguait de la prérogative de remontrance qu'un long usage lui avait acquise ; il opposait aux édits royaux une résistance d'inertie qu'on appelait refus d'enregistrer, et qui, au fond, paralysait souvent la volonté royale. Dans cette lutte , le plus fort finissait par l'emporter sur l'autre , et le plus fort était encore le roi , grâce à l'appui de la noblesse et de l'armée.

C'était dans cette dernière situation que Richelieu avait laissé les choses. Cet homme, si jaloux de son autorité que toute résistance lui semblait criminelle, avait contraint le parlement à se renfermer, une fois encore, dans l'examen des procès et dans l'étude des textes judiciaires , et les gens du roi et de la cour avaient repris le joug en le maudissant.

La minorité du jeune Louis XIY et les prochains embarras d'une régence leur présentaient une conjoncture heureuse pour ressaisir Finflaence. Le parlement n'eut garde de la laisser échapper, et quand Anne d'Autriche , imitant l'exemple que lui avait donné la veuve de Henri IV, vint déférer à ses décisions le testament du dernier roi , il s'empressa de faire à la fois acte de courtisan et démonstration de puissance poUtique en émancipant de toute entrave l'autorité de la régente. Ajoutons que, si deux reines mères avaient ainsi consenti à réclamer du parlement de Paris la plénitude du droit de régence que leur

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attribuaient les précédents de la monarchie , elles ne Ta* raient fait qu*en espérant que ce corps n'oserait refuser d'obtempérer à leurs demandes : l'ambition recherchait la complicité de la peur pour affaiblir le principe de la royauté au profit d'un avantage de circonstance. ^ Anne d'Autriche fut déclarée régente absolue ; le conseil qui devait limiter son pouvoir fut supprimé ; le prince de Condé , gagné par les promesses de la reine , ne fit aucune tentative pour soutenir ses prétentions ; Gaston d'Orléans , oncle de Louis XIV , prince sans énergie et sans autorité morale , se résigna à n'avoir dans le gouvernement d'autre part que le vain titre de lieutenant général du royaume sous la régente. En échange de l'arrêt du parlement qui consacrait cette situation nouvelle , la reine mère rappela de l'exil plusieurs membres de cette cour exilés sous le règne précédent par ordre du cardinal Richelieu , et ce ne furent pas les seuls proscrits qui rentrèrent en grâce.

A l'inflexible Richelieu avait succédé, en qualité de premier ministre, le cardinal Mazarin (Giulio Mazarini), homme souple et artificieux, mais non moins tenace, sous les apparences de la mollesse et du laisser aller, que son implacable prédécesseur dans l'appareil de la force et de la puissance. L'un et l'autre marchaient à leur but , qui était de rendre la couronne royale indépendante de toat contrôle ; mais , chez Richelieu , cette conduite était le résultat d'une conviction énergique et la déduction naturelle d'un principe fort ; chez Mazarin , au contraire , s'il est possible d'en juger en connaissance de cause, l'amour du pouvoir n'eut trop souvent en vue que la satisfaction de l'orgueil et l'ambition du ministre. Richelieu voulait gouverner pour appliquer un système, Mazarin

pour le plaisir d'être aux affaires, de dispenser la faveur et de s'enrichir sans oublier ses proches. Le premier donnait le pas aux intérêts du roi et de la gloire de la France ; l'autre, sans se montrer indifférent à ces grands motifs, ambitionnait surtout Thonneur d'associer sa fortune à celle de la cour ; l'un marchait à son but par la route droite, l'autre par la voie oblique, et tous deux arrivaient; l'un était Français de cœur, de courage et de caractère , l'autre Italien par le sang et le génie; le premier détesté et admiré, le dernier haï et méprisé jusqu'à l'injustice; tous deux, enfin, destinés à se compléter Tun par l'autre.

Quand les ressorts d'un pouvoir ont été fortement tendus, il n'est pas inutile à la popularité de ceux qui en héritent de montrer un esprit de conciliation et de retour. Il y a , dans ce régime de concession , une mesure que la prudence conseille et que l'expérience limite. Surtout il est nécessaire que la réaction débonnaire soit et paraisse effectivement le résultat pur et gratuit de la clémence royale, du besoin que le souverain éprouve d'appeler à soi plus encore l'amour que la crainte du peuple ; tout est compromis si une faiblesse inopportune , si des retraites continues donnent un seul moment à penser que l'autorité fléchit parce qu'elle est moins forte; alors, en effet , il ne manque pas de mains qui se croient faites pour se saisir des rênes du gouvernement et participer à la curée des choses publiques.

Pour le moment on respirait plus à l'aise, et c'était déjà beaucoup : les courtisans et les seigneurs que Richelieu avait disgraciés , emprisonnés ou bannis , commençaient peu à peu de reparaître à Saint-Germain. Parmi eux on remarquait le maréchal de Bassompierre , le représentant des idées féodales , et le maréchal de Vitry , dont

la fortune n'avait eu d'autre source que le meurtre de Goncini : c'était, pour cette époque, la nouvelle et l'ancienne noble6se,ou , pour mieux dire, la grandeur traditionndle et historique associée à la fortune de fraîche date, et celle-ci ne pouvait guère se parer que de services de chambellan ou de sergent aux gardes ( 1 ) : l'amnistie , sans être complète , avait suffi pour gagner les cœurs à la reine et rendre plus faciles les commencements du pouvoir de Mazarin. Celui-ci, qui d'ailleurs avait à se faire pardonner par la reine l'ancienne amitié de Richelieu , affecta de se montrer humble et modeste ; il allait dans un carrosse très-simple, parfois à pied , toujours sans gardes et sans escorte, cherchant à s'effacer et à s'amincir de son mieux , affectant d'être las du fardeau des affaires et hâtant en apparence de ses vœux le moment où il plairait à la reine de le renvoyer en Italie. Ce serait bien peu connaître le caractère français que de croire qu'on se défiât de cette façon d*agir ; on s'y laissa prendre au contraire, et , avant les autres , la reine ; puis , quand chacun se vit dupe , il étBit trop tard pour déraciner l'influence du rusé cardinal.

Cependant il se forma à la cour un parti de tous les hommes que Richelieu avait persécutés. Récemment sortis de l'exil ou de la captivité, ils s'étaient trouvés naturellement réunis par une haine commune contre l'artisan de leurs disgrâces : l'instinct du ressentiment et de la vanité était le seul qu'ils prissent pour règle. Incapables qu'ils étaient de se rendre compte des besoins du gouvernement et des nécessités publiques , ils identifiaient l'intérêt

(1) Albert de Luyaes , mort connétable , avait commencé sa fortune en dressant deg pies pour Louit XIII ; Vitry , en assasainant le maréchal d'Ancre aux portes du Louvre.

de la France ayee les soucis de leur amour-propre, ils ne portaient jamais leurs regards au delà de Saint- Germain, où les grandes affaires étaient , pour eux, les présentations officielles et les tabourets reconquis. Sans autres titres que les déboires , souvent très-mérités, que leur avait infligés Richelieu, ils se croyaient destinés à lui succéder et à gouverner le royaume. On les appela les importants : leur cabale ne tarda pas à s'étonner qu'on osât lui dénier le droit de mettre en tutelle la France et la régente. Si précaire que parût le pouvoir de Mazarin , comme il se prolongeait au delà de toute prévision , les importants se plaignirent à la reine et demandèrent le renvoi du ministre ; Anne d'Autriche résista ; les ennemis du cardinal , grandement étonnés de ce refus , se jetèrent dans la voie des intrigues. Les duchesses de Montbazon et de Chevreuse, qui dirigeaient cette coterie, furent exilées de la cour ; le duc de Beaufort , petit-fils de Henri IV par son père. César de Vendôme, se crut assez haut placé pour s'emporter en reproches contre la reine , et en menaces contre le cardinal; le 2 septembre 1643, il fut arrêté et enfermé au château de Vincennes. Augustin Potier , évêque de Beauvais, vieillard honnête, mais inintelligent, que les importants opposaient à Mazarin , fut obligé de se retirer dans son diocèse et de renoncer pour toujours aux affaires. Ce prélat , dont on faisait un chef de parti , avait été un moment ministre , et un seul acte de lui , au dire de ses ennemis , avaitsuffi pour donner la mesure de sa portée d'esprit (1): on assurait qu'à son avènement au pouvoir il avait signifié aux Hollandais « qu'ils eussent à rentrer dans le sein de l'Église catholique s'ils voulaient de-

(1) Voltaire, rarement impartial, rejette cependant cette anecdote comme dénuée de preuves.

menrer les alliés de la France. » Tel était rhomme qui se posait pour Théritier des desseins de Richelieu et pour l'adversaire de Mazarin ; la mesure de rigueur prise contre lui déconcerta la cabale. Pour en finir avec cette coterie , nous mentionnerons le jugement que porta sur elle le cardinal de Retz : « c'était un parti composé de cinq ou six esprits mélancoliques, qui avaient la mine de penser creux, qui sont morts fous, et qui dès ce temps -là ne paraissaient guère sages. »

La duchesse de Chevreuse , exilée par Mazarin , avait été bannie pendant dix-huit ans par Richelieu, qui, sous le dernier règne , voulait la punir de sa trop grande participation aux intrigues d'Anne d'Autriche : comme elle disait avoir beaucoup souflfert pour la reine , elle comptait sur une faveur égale à ses chagrins ; elle présuma trop , sans doute , de ses droits à la reconnaissance de la régente : élevée à la cour , elle aurait dû en connaître Thabitude ( 1 ). Quoi qu'il en soit, sa disgrâce et l'emprisonnement d'un petit-fils de Henri IV révélèrent tout l'ascendant qu'en moins de trois mois le cardinal Mazarin avait su prendre sur l'esprit de la reine. Le ministre avait été moins heureux dans ses tentatives pour complaire à la nation ; son avarice le discréditait, son ignorance de la langue française le rendait ridicule, sa qualité d'étranger le faisait haïr. Plus habile à nouer une intrigue et à négocier avec ses ennemis qu*à porter l'ordre dans l'administration et la régularité dans les finances , il avait laissé s'opérer d'intolérables dilapidations dont le public était

(1) Ajoutons néanmoins que la reine Anne d'Autriche avait quelque raison de révoquer en doute le déTouemeni de la duchesse de Chevreuse et le motif qui l'avait fait persécuter par Richelieu. (Voir à ce sujet les Mémoires du temps. )

victime. Gomme il fallait des sommes considérables pour soutenir la guerre contre l'Espagne et l'Empereur , le gouvernement avait eu recours , pour se procurer des subsides, à des expédients sans dignité et sans loyauté: des mesures fiscales, mal concertées et justement odiçuses, avaient indisposé le peuple de Paris et mécontenté le parlement; en dépit des réclamations les plus sages, le gouvernement persévérait dans cette voie dangereuse , qui chaque jour alarmait l'opinion et aliénait les esprits les mieux disposés.

Cependant la cour et la France se laissaient encore distraire de ces préoccupations par les événements de la guerre. Le nouveau règne s'était ouvert au bruit des victoires.

Le génie de Richelieu avait créé six armées : celle de Flandre était placée sous le commandement du duc d'Enghien, jeune homme de vingt- deux ans, fils aîné du prince de Gondé. L'armée d'Allemagne , ayant à sa tête le maréchal de Guébriant et , après lui , Gassion et Turenne, avait, dès l'année précédente, franchi le Rhin à Wesel et soumis l'électorat de Gologne. L'armée des Pays- Ras était commandée par le duc d'Orléans , et celle d'Italie par les maréchaux de la Meilleraye et Duplessis Praslin ; le maréchal de la Mothe , à la tête d'une cinquième armée , qui , plus tard , fut mise sous le commandement de Schomberg , occupait le col de Ralaguer et s'épuisait en Gatalogne à des sièges et à des marches difficiles; la flotte obéissait à l'amiral de Rrézé. Grâce aux efforts de ces armées , la France se voyait maîtresse de r Alsace, de la Lorraine, des passages des Alpes et du Roussillon ; elle triomphait en Italie , en Flandre , en Allemagne, en Catalogne; et la maison d'Autriche, attaquée

sur tous les points , voyait se développer autour d'elle les plans , la politique et les menaces de Richelieu.

L'avènement d'un roi de cinq ans et les embarras inséparables d'une régence ne tardèrent pas à relever les espérances de l'ennemi ; ving-six mille Espagnols , sous la conduite de Francisco de Melos , envahirent les frontières de la Champagne ; ils se flattaient , à la faveur du nombre, de la discipline et de cette vieille renommée qui s'attachait aux armes de leur pays, de forcer en quelques jours les avenues de Paris et de prendre une éclatante revanche des succès de la France. Le duc d'Enghien n'avait à leur opposer que des troupes peu considérables, et comment un général adolescent pouvait-il lutter avec avantage contre Texpérience consommée de généraux habitués à la guerre? Louis de Bourbon se montra digne de cette épreuve : à défaut de la science il avait l'instinct des grandes choses militaires. Les ordres de la cour lui prescrivaient en vain de ne point hasarder la bataille ; en vain le maréchal de THospital lui conseillait de temporiser , le duc d'Enghien n'écouta que les illuminations de son génie. Le 18 mai , il se prépara à attaquer Tennemi devant les murs de Rocroi ; le lendemain, pour emprunter le langage de Bossuet , il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre. A la tète de sa cavalerie il enfonça l'infanterie espagnole , jusque alors réputée invincible ; le vieux comte de Fuentes , qui la commandait , tomba percé de coups j mais le prince victorieux pardonna aux vaincus et suspendit le carnage. Cette célèbre journée apprit à l'Europe que désormais aucune armée n'était plus digne de respect que Tarmée française : cependant le duc d'Enghien , que nous nommerons plus tard le grand Condé , mit à profit sa victoire. Après avoir passé à travers le pays

ennemi et trompé la vigilance du général Beck , il prit Thionville , se rendit maître de Girq et contraignit les Allemands de se rejeter à l'autre bord du Rhin; s'étant mis à leur poursuite , il entra en Allemagne. Les armées françaises avaient subi des revers dans ce pays : la mort du maréchal de Guébriant et la blessure du maréchal Bantzau avaient fait perdre la bataille de Dutlingen et compromis le salut des débris de l'armée d'Allemagne. Louis de Bourbon , ayant sous ses ordres les maréchaux de Grammontet de Turenne, attaqua devant Fribourg le camp formidablement retranché des Impériaux. Merci , qui lui disputait la victoire , combattit peudant trois jours, et battit en retraite le quatrième. Cette bataille sanglante livra Philipsbourg et Mayence au duc d'Enghien(1644).

Ge prince vint à Paris jouir des acclamations du peuple et des enivrements de son triomphe. Turenne , qui commandait en son absence, s'empara de la Souabe et poussa l'ennemi jusqu'en Franconie ; mais , trompé par de faux avis , il fut battu à Mariendal : le duc d'Enghien s'empressa de reprendre la route des camps et eut le bonheur de réparer, par la glorieuse victoire de Norlingue (Nordlingen) , la défaite subie par les armes de Turenne. Merci, l'orgueil del'Empire, périt dans cette grande journée , et sur la tombe creusée pour lui sur le champ de bataille fut gravée cette épitaphe : « Arrête, vojageur ^ « tu foules un héros ( 1 ). » Le nom du duc d'Enghien était dans toutes les bouches ; l'on admirait aussi la modestie de Turenne , qui , après avoir eu sa belle part dans le succès , en faisait hommage à son jeune chef (1645). L'armée

(0 su, vialor, heroem calcas.

ennemie se replia sur le Danube , et la frontière de Bavière fut ouverte. L'année suivante, le duc d'Ënghien, qu'une grave maladie avait rappelé à Paris, assiégea Dunkerque à la vue d'une armée espagnole , et eut la gloire de rendre cette ville à la France (1647). Turenne et Wrangel obtinrent de nouveaux avantages en Allemagne.

Le duc d'Ënghien, que nous appellerons désormais prince de Condé (son père venait de mourir) , reçut de la cour l'ordre de commander l'armée de Catalogne : Mazarin se plut à tirer ce prince du théâtre de sa gloire pour l'exposer à des revers qui diminueraient sa popularité. Condé , avec des soldats mal payés et mal disciplinés , échoua devant Lérida (1647) : la cour s'applaudissait déjà d'un revers qui affaiblissait une trop grande renommée , lorsque l'apparition des Impériaux en Flandre et en Artois la contraignit de confier encore la défense du pays au capitaine dont la vertu précoce lui faisait ombrage. Condé accepta cette nouvelle mission et parut à l'armée du Nord. Les ennemis venaient de s'emparer de Lens, le prince marcha droit à eux, et pour toute harangue dit à ses troupes : « Amis, souvenez-vous de Eocroi, de Fribourg et de Nordlingue ! » La victoire de Lens inscrivit un nom de plus dans les fastes illustres du pays , elle hâta la conclusion de la paix qui se négociait à Munster et à Osnabruck. 11 était temps pour l'Empire : déjà le duc d'Orléans avait pris Gra vélines, Courtrai et Mardik ; Turenne s'était rendu maître de Landau , et , après avoir rétabli l'électeur de Trêves, avait gagné avec les Suédois les batailles de Lavingen et de Sommerhausen; le comte d'Harcourt s'était emparé de Balaguier; les Espagnols étaient vaincus en Italie , et les galères du roi avaient battu la flotte d'Espagne sur les côtes d'Italie j enfin , pour

comble d'avantages, la Lorraine était envahie par les armées françaises.

La .paix de Munster, dont les préliminaires avaient été signés à Osnabruck, porte plus particulièrement dans rbistoire le nom de paix de Westphalie : c'est le pjus grand événement du dix-septième siècle et en quelque sorte le point de départ de Tère moderne. Ce traité célèbre mit fin à la guerre de Trente- Ans.

La France obtint la renonciation de l'Empereur et de l'Empire , sauf la juridiction spirituelle de l'archevêque de Trêves , à tout droit sur les évèchés de Metz , Toul et Verdun, qu'elle possédait depuis près d'un siècle, ainsi qu'à toute suzeraineté sur la ville de Pignerol, autrefois cédée par le duc de Savoie; elle eut de plus en partage les laudgraviats de Haute et Basse- Alsace, le Sundgau, le Vieux- Brisach et son territoire , ainsi que la préfecture de Haguenau, formée de dix villes impériales libres, avec les mêmes droits de souveraineté que la maison d'Autriche et l'Empire y avaient précédemment exercés. Elle s'engagea à des indemnités et à la restitution des villes dont elle s'était emparée en Allemagne, et, par le consentement mutuel des puissances intéressées, la navigation du Rhin fut déclarée libre et le commerce rétabli sans entraves sur Tune et l'autre rive de ce fleuve.

D'autres dispositions déterminaient la constitution nouvelle de l'Empire, les conquêtes et les acquisitions de la Suède , et en même temps les parts de tout genre, soit en provinces , soit en indemnités , qui revenaient aux autres alliés de la France ou de la maison d'Autriche ; il serait sans nécessité de les énumérer ici. On se bornera à constater que ce fut seulement à dater de la paix de Westphalie que l'Empire consentit à reconnaître l'indé-

pendance de la confédération suisse, soustraite de fait, depuis plus de trois siècles, à sa juridiction et à la communauté d'intérêts ayçcle corps germanique.

Des règlements d'une plus grande importance furent adoptés pour équilibrer la position et les droits des différents cultes. Et d'abord les réformés calvinistes obtinrent de participer à l'avenir aux concessions générales faites aux sectateurs de Luther.

L'état public de la religion fut remis, pour toute l'Allemagne, sur le même pied qu'au 1" janvier de l'année 1624 , qui pour cela est appelée année décréloire ou normale. Quelques exceptions furent faites à cette règle en faveur du Palatinat et des États du margrave de Bade et du duc de Wurtenberg. Tous les biens ecclésiastiques , soit médiats , soit immédiats , dont les protestants étaient en possession à Tépoque de l'année décrétoire, durent rester entre leurs mains. La juridiction ecclésiastique, tant de la cour de Rome et d'État catholique à État protestant, que de protestant à protestant, fut suspendue, ainsi que le droit diocésain , jusqu'à la conclusion d'un arrangement définitif qu'on savait bien ne devoir pas avoir lieu : cette mesure était donc indirectement équivalente à l'abolition. A l'avenir, la chambre impériale devait être composée de vingt-quatre membres protestants et de vingtsix catholiques. Six membres protestants devaient entrer dans le conseil aulique de l'Empereur; les députés protestants et les députés catholiques devaient être envoies en nombre égal aux diètes; mais , dans les causes extraordinaires qui intéressaient la religion, les protestants et les catholiques devaient être seuls appelés à régler les choses de leur culte.

Ainsi le protestantisme recevait titre de bourgeoisie

en Europe : pour la première fois il entrait dans le droit public, comme un élément dont désormais il fallait tenir compte ; ainsi encore venait de s'éteindre ce grand principe historique du moyen Âge , l'intervention légitime et nécessaire de l'Église dans les traités internationaux ; à cette hiérarchie , qui plaçait à la tête de la société chrétienne le césar spirituel et le césar temporel , le pape et l'Empereur, avait succédé le dogme politique de l'indifférence religieuse en matière de transactions européennes; dès ce moment les sympathies et les croyances devaient céder le pas aux intérêts matériels , et comment comprendre autrement les relations des peuples , lorsque l'étranger avait pris place au banquet de l'ancienne famille catholique?

Quoi qu'il en soit , la pacification ne fut point générale ; même après la paix de Westphalie , la France et l'Espagne ne posèrent point les armes. L'Espagne, qui avait réussi à séparer les Provinces-Unies de la France , comptait sur les troubles dont la minorité de Louis XIV était menacée , pour réparer ses pertes et recouvrer la Catalogne, le Roussillon et la partie des Pays-Bas dont les Français étaient en possession. D'un autre côté, Mazarin, inquiet de cet esprit d'agitation , de ces germes de révolte qui fermentaient au sein de la France, voulait donner à l'activité nationale assez d'occupations au dehors pour qu'elle n'eût plus à réagir contre la couronne et le ministre. Ces divers motifs allaient prolonger de onze ans la guerre entre l'Espagne et la France.

L'Espagne était alors gouvernée par Philippe IV ; mais ce prince , faible et négligent comme son père , ne pouvait retarder la décadence de sa monarchie. Quels rois pour continuer l'œuvre de Charles-Quint et de Philippe II,

que ces souverains incapables, livrés aux conseils de leurs favoris et relégués loin des affaires par des ministres plus intrigants qu'habiles! Quels hommes que le duc de Lerme et Olivarès pour balancer le génie de Richelieu et la politique de Mazarin ! aussi la déchéance de l'Espagne fut-elle prompte. La guerre avait enlevé à ce pays les Provinces-Unies , le plus noble fleuron peut-être d'une royauté qui s'étendait jusque dans les deux Indes; l'Artois éprouva le même sort; la Catalogne, poussée à bout par de tyranniques exigences , s'était à son tour affranchie; pour comble d'épreuves , le Portugal se détacha de la monarchie espagnole et la laissa ayant sa frontière maritime ouverte du côté de l'Angleterre.

L'Angleterre , pour le moment , était livrée à ses orages intérieurs, qui lui laissaient peu le temps d'intervenir dans les affaires de l'Europe. Le roi Charles I*' s'était engagé depuis plusieurs années dans la guerre civile qui devait lui faire perdre le trône et la vie ; là aussi s'accomplissait l'une des conséquences de la réforme , et la révolte inaugurée dans les questions religieuses se manifestait ouvertement dans le domaine des choses politiques. Ces rois d'Angleterre , qui avaient jadis usé de leur autorité pour séparer violemment leurs sujets de l'unité romaine, voyaient enfin se tourner contre eux l'esprit d'examen auquel ils avaient enlevé toutes ses digues ; et c'est pourquoi la hache de Henri VIII et de la sanglante Elisabeth , tant de fois abaissée sur la tête des martyrs catholiques , allait se relever pour frapper le front royal ; c'était là , s'il est permis de le dire, l'inexorable logique de la Providence, Au moment où la paix de Munster était signée en Allemagne , le parlement anglais, étranger à ce grand événement, venait de s' emparer du pouvoir ; il avait sous ses ordres des

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généraux et des armées , et dans le pays une multitude qui battait des mains à ses triomphes. Le ministre Strafford venait d'être décapité , la reine fugitive avait cherché un asile en France , et sa fille , encore au berceau , celle qui devait plus tard épouser le frère de Louis XTV et obtenir, des sublimes regrets de Bossuet , une illustration plus grande encore, Henriette d'Angleterre, fille de Charles Stuart et petite-fille de Henri IV, souffrant alors les privations de la misère et de Teiil , allait bientôt se voir contrainte de garder le lit dans sa chambre du vieux Louvre , faute d'un peu de bois.

A une autre extrémité de l'Europe , sous un ciel moins brumeux et sur ce rivage volcanique où étincelle le Vésuve, une révolution populaire s'était opérée comme par enchantement. L'Europe avait appris , sans oser d'abord y ajouter foi , qu'un rassemblement de pêcheurs, une émeute de lazzaroni et de portefaix , avait un moment dépossédé la maison d'Autriche du trône de Naples; qu'un homme du peuple , Tomaso Aniéllo, (Thomas TAnier ' ) , élu chef des insurgés napolitains, avait, à leur tête, proclamé la république (7 juillet 1647). Ce mouvement, qui fut de si courte durée , frappa les esprits et fit naître d'étranges espérances.

La société française n'était point alors ce qu'on la suppose : depuis que des formules de liberté ou de privilèges populaires ont été écrites sur le papier, à l'usage des nations de notre temps , on s'imagine qu'autrefois le calme de la servitude était la seule constitution du pays , et qu'en dehors d'une poignée d'hommes trônant à la cour et dans les châteaux , le reste n'était qu'une foule de serfs dépour-

(>) Vulgairement nommé HazanieUo.

vas de garanties et d'instincts, étrangers à la vie politique. Il semble que la liberté soit jeaneet que nous l'ayons vue naître , tant la forme nous préoccupe plus que le fond des choses, tant l'habitude de n'examiner les questions qu'à la surface nous empêche de les résoudre sainement.

La France , à l'avènement de Louis XIV, malgré la tentative de Richelieu, n'était pas ce qu'elle fut après le règne du grand roi : les traditions de son histoire vivaient encore, et, au besoin, se révélaient de nouveaux intérêts qui demandaient satisfaction. Le pouvoir royal, sorti vainqueur de sa lutte contre les grands et les princes , était réservé à de nouvelles épreuves de ce genre; l'un et l'autre élément se trouvaient encore assez rapprochés du point de départ pour se rappeler le temps où le roi n'était que le premier entre les gentilshommes , et non un être en quelque sorte élevé au-dessus de la nature humaine, dont il fallait révérer les caprices et adorer la volonté : les guerres de religion étaient éteintes , mais elles avaient duré soixante ans , assez pour rendre à la féodalité les souvenirs et les regrets de son ancienne prépondérance. Si les attaques des seigneurs et des princes étaient dirigées contre le ministre , Richelieu ou Hazarin , n'importe ; si l'on reprochait au premier son inflexible rigueur, à l'autre ses détours et son origine étrangère , c'est que le principe ministériel , en d'autres termes le gouvernement absolu exercé par Tintermédiaire d'un ministre , était une nouveauté politique à laquelle tous les ordres de l'État refusaient de se prêter. Jusque alors le roi s'était montré en personne, soit en chevalier, comme François P' et son fils; soit le pourpoint troué au coude , et en soldat pauvre mais brave, comme au temps de Henri IV : c'était le roi qui régnait et gouvernait , lui

que le peuple voyait passer dans la rue , que la noblesse suivait au camp, que le parlement abordait en face; les ministres de ce roi n'étaient que des commis , des surintendants ou des légistes; mais la politique et la marche des affaires remontaient à lui. Au lieu de ce régime , qui résultait des vœux de l'opinion et de la nature même des faits historiques , on avait d'abord imaginé de gouverner parles favoris, puis par les ministres. Les favoris firent des jaloux et vidèrent les coffres de l'État; les mipistres prirent pour euxl'effectif du pouvoir, et, pour se grandir, exaltèrent comme un dogme la royauté qui se manifestait parleur intermédiaire. Les états généraux cessèrent d'être convoqués dans les crises publiques; la noblesse fut considérée comme un corps d'élite , chargé du seul droit de servir à la splendeur du trône ; on afficha la prétention de discipliner l'Église et de la faire entrer dans l'État comme un élément soumis à la hiérarchie commune; on condamna le parlement et le tiers état au silence.

C'étaient là , ne cessons pas de le dire , autant d'innovations contraires au droit traditionnel de la France et que personne ne pouvait accepter volontairement. La noblesse , ayant pour chefs les princes du sang , membres naturels de cet ordre et ses représentants nécessaires, supportait impatiemment qu'on osât , sous prétexte de régularité et de service public, attenter à ses prérogatives; le haut clergé, dans plus d'une assemblée, tenait en échec les prétentions de la cour et se montrait vigilant défenseur de ses immunités ; la bourgeoisie , sans se rendre très-exactement compte des idées qui fermentaient en elle , voyait avec déplaisir les allures de l'autorité ministérielle et les agrandissements continus du pouvoir despotique. Sans chefs, sans base fixe, sans

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leyier, elle n'entreprenait rien par elle-même; mais on la trouvait toujours disposée à se rallier derrière quiconque avait le courage de protester, fût-il évêque , juge ou prince. D'ailleurs cette classe, toujours prête à blâmer et à critiquer, commençait avec raison à trouver bien lourd le chiffre des impôts et des charges qui pesaient sur le moindre habitant de la cité : son opposition , peu endurante , mais limitée dans sa hardiesse , trouvait matière à s'exercer sur les actes du pouvoir, que déjà les gazettes et les pamphlets portaient à la connaissance du public. Enrichie par le monopole du commerce et des trafics , elle se demandait à demi- voix comment il pouvait se faire que ses intérêts fussent si peu garantis; au besoin , elle s'apprêtait à les faire respecter : n'avait-elle pas ses armes? ne tenait-il pas à elle de tendre des chaînes dans les rues , comme aux jours des Guise , et d'ameuter contre l'autorité de la cour les métiers , les gens des halles, les populeuses confréries qui remplissaient la ville? Tout cela formait comme l'arrière -garde ou la réserve de la bourgeoisie : ces gens de bas étage , ouvriers robustes, ces corporations aguerries de bouchers, de cordonniers, ce ramas formidable d'individus exposés aux incertitudes du salaire quotidien , ne pouvaient rien par eux-mêmes : mais que la bourgeoisie , avec laquelle ils avaient des contacts de tous les instants , éprouvât une espérance, un ressentiment, une rancune, leur multitude était toujours prête à changer le succès en triomphe, la bouderie en émeute, Fémeute en pillage. C'est ce qui retenait la bourgeoisie et l'empêchait d'aller trop avant dans ses colères : tout ce qui sentait de près ou de loin la guerre du pauvre contre le riche l'inquiétait outre mesure; au lieu donc d'en appeler à la force, elle

se rangeait derrière messieurs les échevins et messieurs du parlement.

Mais le corps qui , à cette époque , jouissait de la plus haute prépondérance et de Tinfluence la plus illimitée, était le clergé de second ordre. Il est certain que les curés de paroisses avaient en leurs mains la soumission ou la rébellion du peuple ; qu'habitués aux respects , aux épanchements , à la confiance de leur troupeau , ils pouvaient à volonté le diriger pour la paix ou pour la guerre. Pendant que beaucoup d'évêqaes ou d'archevêques , toujours choisis parle roi. dans les rangs de la noblesse, se cantonnaient à la cour, aiSigeaient leurs ouailles par le spectacle de l'ambition ou du dérèglement des mœurs et se tenaient toujours placés en dehors du peuple, le clergé du second ordre, les curés, les moines, sortis des rangs de la bourgeoisie ou de la chaumière du pauvre , se rapprochaient plus étroitement que jamais des masses, et, par la communauté du sang, des sympathies et des traditions, constituaient sinon un grand ensemble, du moins les éléments propres à l'organisation d'un parti puissant.

Et combien le demi-siècle qui venait de s'écouler n'avait-il pas légué à cette société de principes mal compris, mais redoutables! Les barricades de 1588 lui avaient montré par quel moyen on déclare la royauté en état de siège ; trois ans de résistance héroïque opposée aux armées d'un roi protestant, la famine endurée, la guerre conduite avec audace leur avaient laissé des traditions de lutte et de révolte dont on ne pouvait méconnaître la portée ; Concini mis en pièces et distribué sur la place publique avait entretenu dans les rangs infimes de la populace une certaine soif de meurtre et de sang ; Richelieu avait suscité bien des haines qui cherchaient un

prétexte; mais surtout ce qui se passait en Angleterre, aussi bien q[ue l'échauffourée de Naples , réveillait dans les entrailles de la multitude et des bourgeois des émotions inconnues; l'exemple des révolutions est contagieux ; l'insurrection , quand elle n'éclate pas en torrents de lave, n'en est pas moins un brasier mal couvert, dont l'odeur monte à la tête. Je ne sais quel esprit d'imitation se répandait en France et conseillait au peuple la conduite des pêcheurs de Mazaniello , au parlement de Paris les exemples du parlement de Cromwel. La cour seule se faisait illusion; elle ne voyait en face d'elle que des bourgeois qui soldaient en lourds impôts le prix de leurs chansons contre Mazarin , qu'une poignée de mécontents vaniteux et de songe creux parlementaires; l'orage qui se préparait de loin ne lui inspirait aucune crainte.

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