‹ Histoire de Louis XIVChapitre 6 sur 19 · LA FRONDE · texte numérisé non relu

LA FRONDE

j w sent quelquefois fermenter, au milieu des \|^ peuples , des passions ou des rancunes véhé- / ■ 5 mentes , et toujours alors un désir de chan- .>;ije gement s'empare des esprits, une sorte de itialaise général dispose la société aux maximes subversives de Tordre; mais , tant qu'un prétexte : immédiat de rébellion n'est pas offert aux inquiétudes de la foule , le murmure n'empêche pas l'obéissance, l'amour des nouveautés ne détruit pas l'habitude de plier et de se soumettre. Le jour vient enfin où la circonstance qui doit déterminer l'explosion , se présente inattendue , et dès ce moment l'histoire marche vite en quelques heures , et l'on s'étonne de part et d'autre de l'espace qu'on a franchi. L'expérience nous prouve que ces occasions de crises sociales sont presque toujours hâtées ou déterminées par des questions d'argent.

Les nécessités de la guerre avaient épuisé le trésor, et l'on a vu que , pour faire face aux dépenses sans cesse renouvelées, le gouvernement de la régente avait cru

devoir recoarir à des ressources onéreuses pour le peuple. Mazarin usait largement de cette triste ressource , et , comme l'esprit d'économie lui manquait , il contribuait encore, par son imprévoyance, à aggraver le mauvais état des finances publiques. Le surintentant £mery , sa créature, ne cherchait que des noms nouveaux pour étabUr des taxes nouvelles. Au mois d'août 1647 ,il fit rendre un édit portant un impôt sur toutes les denrées qui entraient dans la ville de Paris. De nos jours , en dépit du progrès dont on se vante, ces choses- là s'opèrent sans conteste \ on a des corps municipaux pour voter , des citoyens pour payer. Mais, en ces temps qu'on appelle despotiques, les contribuables y mettaient moins de complaisance. Les esprits s'échauffèrent , le parlement éclata en plaintes ; la reine manda cette compagnie au Palais-Boyal ; on ne put s'accommoder. Alors le conseil , craignant que le parlement ne donnât un arrêt de défense qui aurait infailliblement été exécuté par le peuple , envoya une déclaration pour supprimer le tarif, afin de sauver au moins l'apparence de l'autorité du roi. Ainsi commençait une lutte qui devait plus tard s'agrandir : cette attitude du parlement correspondait aux vues secrètes de la bourgeoisie , mais l'impatience de la multitude allait encore au delà.

Le jeune roi, à peine entré dans sa dixième année, tint un lit de justice (janvier 1648) où il fit enregistrer un grand nombre d'édits, dontTun portait création de douze nouvelles charges de maîtres des requêtes, et un autre la suppression de quatre années de gages des membres des cours souveraines. Le parlement était excepté de cette mesure sévère, mais il méprisa une grâce qui l'exposait au reproche de préférer son intérêt au bien public ; le 13 mai 1648 , il donna un arrêt d'union avec le grand

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conseil , la oour des aides et la chambre des comptes de Paris. C'était méconnaître ouTcrtement laToIonté royale. L'union ne s'en opéra pas moins , malgré les tentatives de la cour. Un comité , formé de députés des quatre compagnies souveraines , tint ses séances à la chambre de Saint- Louis; on y discuta des intérêts dont le gouvernement revendiquait seul la surveillance, justice, finances, police, commerce ; ces envahissanents dans le domaine du pouvoir s'accomplissaient aux applaudissements de la multitude. La cour, incertaine de la position qu'elle avait à prendre, craignant néanmoins d'user de rigueur et d'allumer sans nécessité, en France, un incendie pareil à celui qui dévorait l'Angleterre ; la cour résistait mollement ou cédait de mauvaise grâce : Mazarin crut faire beaucoup en sacrifiant le surintendant Emery , que ses exactions avaient rendu odieux (1): cette concession tardive ne concilia au ministre aucune reconnaissance ; on y vit seulement l'indice de la faiblesse du gouvernement, et la hardiesse des parlementaires en fut accrue.

Quelques méchants écoliers se livraient alors bataille avec des frondes dans les fossés de Paris ; pour parer aux accidents inévitables en pareil cas , la police envoyait des archers sur le théâtre de ces luttes , et bien souvent il arrivait que les gens du guet étaient eux-mêmes reçus à coups de pierres. Dans une ville où Ton parle de tout , cet incident sans portée avait fait un moment l'objet des con-versations du peuple ; on s'intéressait aux démêlés de la garde et des petits rebelles. Sur ces entrefaites se manifestèrent les premiers efforts des magistrats du parlement

(1) Cet homme acceptait la haine du .'peuple comme le signe de l'accomplissement de ses devoirs: il disait que les surintendants étaient faits pour dtre maudits.

contre Mazarin ; Fun des conseillers , dont l'avis était sans doute favorable à la cour , chercha un jour à ridiculiser les tentatives de lopposition en les comparant aux mutineries des frondeurs du rempart : ce rapprochement parut bizarre ; il plut aux imaginations et demeura. Désormais la résistance avait un drapeau , le parlement ; un nom, la Fronde.

La reine crut faire beaucoup, pour apaiser la révolte, que de reconnaître l'arrêt d'union par lequel les cours souveraines s'arrogeaient le droit d'examiner les édits et de contrôler les actes du gouvernement ; le parlement ne se montra que plus hardi dans ses entreprises contre l'autorité royale. Sur ces entrefaites arriva à Paris la nouvelle de la victoire de Lens, et la cour reprit courage.

Le 26 août 1648, à l'issue d'un Te Deum chanté à Notre-Dame en mémoire de cette bataille , les rues étant bordées de troupes et de gardes , la cour fit enlever deux membres du parlement , les sieurs Broussel et Blancménil , qui , dans les dernières querelles , s'étaient montrés fort récalcitrants. Broussel était un vieillard très-incapable, mais dont la réputation d'intégrité et plus ehcore les beaux cheveux blancs avaient séduit les sympathies de la multitude. Il eût été adroit de laisser cet homme en paix et de ne lui donner aucune importance politique : sa vertueuse nullité, aigrie par beaucoup de vanité et plus encore par l'oubli du pouvoir , ne pouvait créer de sérieux embarras , tandis que l'apparence d'une persécution dirigée contre lui paraissait insupportable. L'arrestation du bonhomme , ainsi le désignent les mémoires du temps , répandit dans le peuple une consternation générale. « La tristesse ou plutôt l'abattement saisit jusqu'aux enfants. L'on se regardait et Ton ne disait

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rien. On éclata tout d'un coup, on s'émut, on courut, on cria et Ton ferma les boutiques ( l ). » Pour qui connaît Fénergie des impressions de la foule , la rapidité merveilleuse avec laquelle la même idée se communique à tous les membres de ce grand corps, la crédulité qui porte les masses à se faire des idoles d'un jour, oubliées en quelques heures , il ne sera pas difficile d'admettre qu'en peu d'instants , bourgeois , corporations , métiers , hommes et femmes , tout Paris , en un mot , avait pris les armes et réclamait à grands cris la liberté de Broussel , le protecteur ^ le père du peuple. C'est là ce qui avint, et peutêtre l'insurrection abandonnée à elle-même fût-elle demeurée impuissante , si d'habiles meneurs ne se fussent attachés à la diriger et à lui donner plus de consistance. Paul de Gondi , coadjuteur de Paris , et plus connu sous le nom de cardinal de Betz , attisait avec soin les préventions et les rancunes de la multitude. C'était un homme doué de rares talents, souple, vaniteux, habile à jouer tous les rôles qui convenaient à son ambition ; engagé dans les ordres , sans vocation , et malgré ses mauvaises mœurs , il n'avait pas cessé de rêver la mission de l'homme d'État et du profond poUtique. 11 se proposait pour modèle le conspirateur Fiesque, dont il avait écrit l'histoire ^ las de tout ce qui paraissait gêner ses plans de désordre , disposé à agiter à tout prix , fier de porter plutôt un poignard qu'un bréviaire , né avec plus d'inteUigence qu'il n'en fallait pour gouverner un empire , et destiné , par l'impatience de son orgueil , à n'être qu'un intrigant et un brouillon , Paul de Gondi avait médité de supplanter Mazarin et de s'imposer à la

U) Mémoires du cardinal de Retz.

reine, qai raimait peu et resUmait moios encore. Les conjonctures lui semblaient favorables; il aurait bien voulu aider la révolte d*une main et la contenir de Fautre, de telle sorte que le résultat de ce mouvement servit ses projets et ne les dépassât point. Au plus fort du tumulte il sortit dans la ville eu habits pontificaux; déjà quelques coups de fusil avaient été tirés y et le peuple gagnait du terrain sur la garde suisse : le coadjuteur commença par lui donner sa bénédiction; un moment après, il écouta les plaintes de la foule, et consentit à se rendre auprès de la reine pour lui demander la mise en liberté de Broussel. Mais Anne d'Autriche ne comprenait rien au mouvement : elle disait avec gravité, ne voulant point admettre le danger, « qu'il y avait de la révolte à croire qu'on pouvait se révolter. » Elle ajoutait, en s* emportant comme une bourgeoise, « qu'au lieu de rendre Broussel, elle l'étranglerait plutôt de ses propres mains ; » cependant , intimidée par les remontrances de ceux qui osaient la conseiller, elle promit , pour gagner du temps , d'ordonner le lendemain la mise en liberté des prisonniers, se réservant d'ailleurs de n'en rien faire. Cet engagement ne calma point les inquiétudes du peuple; de nouvelles colUsions éclatèrent entre les insurgés et la troupe; la nuit qui survint fut tout entière consacrée à la construction de barricades. Les Parisiens , habitués à cette guerre de rues , tendirent des chaînes et élevèrent aux principaux carrefours des remparts mobiles, formés de tonneaux pleins de terre. Au point du jour, la ville présentait le formidable aspect d'une place de guerre, peuplée d'une armée immense, également disposée à attaquer ou à se défendre.

La journée fut chaude et sérieuse; les barricades , ra-

pidement élevées au nombre de douze cents , furent poussées jusqu'à cent pas du Palais-Boyal ; les forces militaires , placées sous les ordres du maréchal de la Meilleraye , résistaient à contre-cœur, et cédaient le pied aux bourgeois ; le chancelier Séguier et sa fille , la duchesse de Sully , coururent les plus grands périls ; l'hôtel de Luyues, où ils se réfugièrent, fut pillé et dévasté; on se battit aux abords du Pont-Neuf et de la porte de Nesle : quelques pas encore , et Ton allait voir se réaliser ces inquiétudes prophétiques de la reine d'Angleterre lorsqu'elle disait : « C'est ainsi que l'émeute commença à Londres , et vous savez ce qu'elle est devenue. »

Que faisait alors le parlement ? il reculait déjà devant son œuvre, et, dans son hypocrite douleur, il blâmait le peuple de sortir de la loi. On a vu de tout temps ces mauvais logiciens qui poussent de leur mieux à la révolte en affaiblissant l'autorité et eu la déconsidérant dans l'esprit des masses, et qui, lorsque la révolte vient au bout de leurs phrases , la renient et la condamnent. Le parlement se trouvait placé dans cette position fausse; il détestait la cour et avait peur de la rue. Cependant ne point agir au milieu des événements dont Paris était le théâtre , eût été une lâcheté ou , pour mieux dire , une abdication. Le parlement se décida à se rendre auprès de la reine pour l'engager à céder au vœu du peuple. Le premier président, le célèbre Matthieu Mole, était un homme d'un esprit étroit et d'un cœur intrépide. Il marcha à la tête de la compagnie, au bruit des acclamations populaires, et à travers les barricades qu'on se hâtait d'abaisser sur son passage.

Le parlement, par l'organe de son chef, réclama la liberté des prisonniers. La reine, qui ne craignait rien ,

parce quelle connaissait peu (1) , s'emporta et répondit : « Je sais bien qu'il y a du bruit dans la ville , mais vous m'en répondrez, Messieurs du parlement, vous, vos femmes et vos enfants.» En disant ces mots, elle rentra dans sa chambre et en ferma la porte avec colère.

Le parlement revenait sur ses pas, quand, sur l'avis d'un de ses membres, homme fort timide, il entreprit d'essayer encore la voie des conseils. La reine leur répondit de nouveau avec aigreur; le cardinal Mazarin s'engagea néanmoins à rendre les prisonniers , pourvu que le parlement cessât de tenir ses assemblées : on promit d'en délibérer, et l'on sortit pour retourner au palais de justice.

Un morne silence accueillit les magistrats qu'on avait tout à l'heure salués avec tant d'enthousiasme : vers la troisième barricade , le peuple , qui n'apprenait rien de la mise en liberté de Broussel , éclata en murmures et en menaces. Un garçon rôtisseur, qui commandait deux cents insurgés , tourna sa hallebarde contre le premier président, et lui dit : « Tourne, traître; si tu ne veux être massacré toi-même, ramène-nous Broussel ou le Mazarin. » D'autres crièrent : « Va dire à la régente que, si dans une heure nous n'avons pas M. de Broussel, cent mille métiers iront le requérir d'autre manière , et que le Mazarin passera un mauvais quart d'heure. »

Ces paroles s'adressaient à Matthieu Mole : elles n'ébranlèrent pas son courage, mais cinq présidents à mortier et plus de vingt conseillers se jetèrent dans la foule pour s'échapper. Le premier président réussit enfin à rallier quelques membres de la compagnie, et, conservant encore la dignité de la magistrature , revint à leur tête au Palais-

(1) Mémoires du cardinal de Hetz-

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