LIVRE QUATORZIÈME
La nouvelle d'une défaite aussi désastreuse des troupes royales par les compagnies de maraudeurs, et surtout les blessés de distinction que l'on rapportait du combat, répandirent la consternation dans la cité lyonnaise. Déjà les chanoines se préparaient à se retirer dans des forteresses inaccessibles, les bourgeois songeaient à se défendre; mais on apprit bientôt que les tardvenus suivaient leur premier projet , celui de se précipiter sur les états du pape pour mettre la cour de Rome à contribution. La terreur des membres du chapitre se changea alors en une joie immodérée qui dégénéra bientôt en licence: tant qu'ils avaient redouté les suites de la guerre pour leurs belles propriétés, pour leurs riches domaines, pour leurs superbes châteaux, ils s'étaient empressés de flatter les seigneurs belliqueux, de créer partout des capitaineries bien soldées , et de les confier aux chevaliers les plus intrépides. Quand le danger fut passé, ils se moquèrent des grands vassaux français1 ; ils ne
1 « Il est force qu'à mon grand regre' je confesse l'insigne ingratitude
pensèrent qu'à diminuer dans leur baronnie 1 influence du roi, et à s'emparer de nouveau de l'autorité souveraine.
Le roi Jean venait de mourir à Londres', laissant après lui la réputation d'un chevalier plein de loyauté, mais d'un prince dépourvu de génie : dans ce siècle de brigandage, l'un valait mieux que l'autre pour le bonheur de la France. Il laissa la couronne au dauphin Charles, qui a mérité le titre de Sage dont la postérité ne Ta point déshérité. La ville de Lyon eut principalement à se louer de sa prudence et de sa justice; Charles v se rappelait avec plaisir les Lyonnais et la réception brillante qu'ils lui avaient faite lorsqu'il était venu recevoir auprès d'eux l'investiture du Dauphiné. Ces premiers rapports de bienveillance et d'amitié entre le souverain et les bourgeois qui s'étaient mis sous sa protection , influèrent pour toujours sur la conduite de ces derniers : ils furent magnifiques dans les fêtes
« de noz ancestrcs qui souffrirent que ces deux grands princes (Jac- «< ques et Pierre de Bourbon), extraicts de la plus ancienne race î^ale « qui soit au monde . venus exprès pour les secourir, et massacrez à « leur porte , leurs corps ayant* estes apportés dans leur ville , ils n'en « ayent faict non plus de compte que s'ils eussent esté quelques soldais « de fortune. Ha! que ces premiers Lyonnais , quovque pavens et ido- « litres, n'eussent pas faict de mesmes : car ils n'eussent pas esparne* « la despence pour recouurer le marbre, le porphyre, et eust-il mesm - « fallu envoyer jusques en l'isle de Paros, pour leur dresser des sépul- « tares condignes à leur grandeur. » Rubis, Histoire véritable de la 7'ille de Lyon.
1 Année Iôui.
qu'ils donnèrent aux princes ; ils leur ouvrirent très souvent leur bourse a\ec une générosité vraiment royale ; ils leur témoignèrent clans mille circonstances une fidélité à toute épreuve : les guerres civiles, les invasions étrangères, les ambitions particulières de quelques grands seigneurs, trouvèrent toujours inébranlables ces simples et courageux commerçans. Les Lyonnaises ellesmème semblèrent lutter avec leurs maris ou leurs parens, de dévoùment et d'enthousiasme : au passage des rois , c'étaient elles qui préparaient les guirlandes de fleurs , présentaient les couronnes , récitaient les complimens, et montraient le \if désir de leur être agréables de toutes les manières. Avec de telles mœurs politiques, il a fallu que plusieurs rois fussent des tyrans pour être détestés à Lyon. Dans une seule occasion la fidélité du peuple lyonnais sembla pâlir, et cela sous le meilleur des princes ' ; mais la faute en fut tout entière aux prêtres. Le peuple lyonnais est naturellement religieux; le clergé a dû par conséquent profiter plusieurs fois de sa crédulité : or, le clergé, par sa malheureuse constitution, est nécessairement égoïste, occupé sans cesse de ses propres intérêts ; il a poussé les Lyonnais vers la démocratie ou vers l'absolutisme, suivant que son ambition lui commandait de donner telle ou telle
1 Sous Henri iv. l'oyez dans le volume suivant l'histoire des Ligueurs L) aimais.
direction aux idées. Ces considérations étaient ici nécessaires pour bien faire comprendre les mœurs, les usages, le caractère politique des Lyonnais : nous les avons vus amoureux de la liberté en véritables républicains ; ils furent ensuite défenseurs zélés de cette même liberté et de la monarchie, jusqu'au moment où les progrès de la raison humaine en ont fait des hommes constitutionnels1.
Charles v était donc sur le trône. 11 confirma les privilèges des bonnes villes du royaume; il abolit les aides, les subsides, les impositions et subventions qui avaient été établies sous le roi son père et ses prédécesseurs, depuis Philippe le Bel. C'était commencer son règne de la manière la plus brillante : la diminution des impôts vaut mieux que l'accroissement du territoire. Il se réserva cependant quelques redevances sur les denrées et les marchandises dont les Génois et les Lombards faisaient un trafic immense : ces négocians étrangers jouissaient des droits de citoyens, ils devaient en supporter les charges. Une cérémonie féodale eut lieu dans le Lyonnais à la même époque : l'empereur d'Allemagne se rappela que ses ancêtres avaient été suzerains de nos contrées; il possédait encore des domaines sur la rive gauche de la Saône, que les nautonniers en passant appelaient les terres de l'empire ; il ordonna donc
1 Ce mot a besoin d'une définition , mais il s'expliquera par la suite.