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étant en cet état, un bruit sourd en circula par toute la communauté : l'habitation qu'Alexis avait faite dans le couvent ne nuisit pas à la confirmation de cette rumeur. Autre conseil fut tenu dans le chapitre secret, et l'on résolut d'en écrire à la mère, qui, aussitôt la lettre reçue, devint comme une furie, déclara qu'elle renonçait sa fille pour jamais; qu'elle l'abandonnait à son mauvais destin, la privait de sa succession, et que de plus, par la présente, elle lui en voyait sa malédiction. Que faire à tout cela ? La grossesse prétendue allait toujours son chemin et augmentait àvued'œil; la terreur augmenta aussi dans le couvent; peut-être que, si l'on eût pu espérer qu'Eulalie n'accouchât que d'une fille, on aurait pu la garder; mais on craignit qu'elle ne mit au monde un garçon, et même deux : quel scandale aurait-ce été ! Dans cetteincertitude, on signifia à Eulalie qu'elle eût à prendre son parti le plus promptement qu'elle pourrait, d'autant plus que le terme approchait, et que le bruit qui transpirait déjà au dehors se répandrait bientôt dans les environs.
Eulalie accepta son congé à belles baisemains; elle sortit sans savoir ce qu'elle de-
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viendrait. Il ne faut qu'aimer; avec l'amour on croit que la terre ne peut jamais manquer.
Notre nouvelle défroquée se réfugia donc dans l'endroit le plus prochain, et là elle voulut reprendre son honneur, qu'elle avait laissé dormir quelque temps; c'est-à-dire qu'elle abjura sa prétendue grossesse, et rentra dans le rang des vierges, pour passer bientôt dans celui des martyrs, comme nous Talions voir.
Le juge des lieux, informé de sa sortie du couvent et du motif qui en avait été cause, ne lui voyant plus cette rotondité qu'elle avait rapporté dans le siècle, crut qu'elle était accouchée en secret; c'est pourquoi il se transporta sur le lieu, pour la féliciter sur son heureuse délivrance, et en même temps pour lui signifier qu'elle eût à lui représenter son fruit; ce que n'ayant pu obtenir d'elle à cause de l'impossibilité, il la fit appréhender au corps et conduire en prison, ne doutant pas un moment qu'elle ne se fût défaite du nouveau-né. On juge aisément de l'embarras où elle fût pour faire voir qu'elle n'avait jamais été grosse; et en effet, malheureusement pour elle, rien n'est
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plus difficile à prouver : elle eut beau nier, ses protestations et une chanson furent la même chose. M. le bailli entendit en déposition toute la communauté, l'une après Tautre, qui soutint unanimement son dire, ajoutant qu'elle s'y connaissait très bien, et qu'elle n'était point si facile à être affrontée. Entin, il résulta d'un témoignage si authentique qu'Eulalie aurait été grosse; et le bailli suppléa d'office qu'elle était accouchée clandestinement sans avoir acelarné, c'est le terme, et qu'elle s'était défaite de son fruit ; pour réparation de quoi, il la condamna à être suspendue et à mourir au bout d'une corde.
On sera sans doute étonné de la brièveté avec laquelle on rendait la Justice en ce pays-là; le fait n'en est pas moins constant, et il y a souvent bien des réalités auxquelles il ne manque que la vraisemblance. Peut-être que, pour connaître l'innocence d'Eulalie, on eût pu procéder aux vérifications et rapports des personnes expertes en ce cas; mais, soit à cause de leur incertitude, ou pour autres raisons que ce soit, on n'en vint pas là. et, dès le lendemain, l'innocence même fut conduite au lieu
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de l'exécution avec un grand concours.
Alexis y fut comme les autres. Quel coup de foudre pour lui, quand il aperçut la patiente Eulalie à la potence, et, qui plus est, Eulalie perfide, infidèle, condamnée pour un crime auquel il n'avait pas donné lieu; car il l'avait toujours respectée si parfaitement, qu'il était sûr de n'avoir aucune part à cette maternité, et qu'il ne lui en avait fourni aucun titre. Désespéré d'une infidélité si publique, bien plus que de sa mort, qui semblait le venger, il fut tenté de la laisser subir son supplice. Mais quoi! Voir pendre ce qu'on a tant aimé, et ce qu'on aime encore; car la tendresse d'un amant n'expire pas toujours avec la fidélité d'une maîtresse, et l'amour meurt rarement de mort subite! Cependant il était temps de résoudre; Eulalie n'avait plus qu'un instant à vivre : le lien malheureux qui devait lui ôter la vie entourait déjà ce col d'ivoire et d'albâtre : quels nœuds, grand Dieu, au lieu de celui qu'elle devait former, et qui devait l'attacher pour jamais à son amant! Alexis ne put souffrir ce spectacle plus longtemps; à tout hasard il se mit avec cinq ou six étourdis, aussi touchés de compassion
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que lui; ils s'unirent, et, faisant une escarre dans la presse, Alexis, d'un coup de sabre, coupa la corde fatale et reçut Eulalie dans ses bras, tandis que ses camarades, à l'aide de quelques coups de platd'épée, écartèrent le reste et lui donnèrent le moyen de se sauver avec elle, dont le bailli fit un beau procès-verbal.
Ainsi Eulalie, qui avait pensé périr dans le feu, dans l'eau, et tout à l'heure en l'air, fut pour la troisième fois sauvée par son amant.
Cependant nos oiseaux s'envolaient à tired'aile. Comme tout se trouve à point dans les histoires extraordinaires, Alexis rencontra un cheval qui passait non loin de là. qui lui vint fort à propos; au hasard de le crever, il lui fit faire une traite qui paraitrait sans doute incroyable, si tout n'était pas possible dans de certaines circonstances.
La fortune, qui semblait vouloir se réconcilier avec eux, après leur avoir fourni les moyens de se mettre en sûreté, n'en demeura pas là.
Alexis reçut des nouvelles du pays, qui lui mandaient que son père était à
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rextrémité, et qu'il n'avait point de temps à perdre, s'il voulait venir recueillir ses derniers soupirs et sa succession. Dans cette extrémité, combattu par l'amour, par la piété envers son père et par le besoin futur où il allait tomber, il crut qu'il ne devait pas laisser mourir son père sans lui. Il fallut encore se séparer de sa chère Eulalie; mais il espéra que cette séparation serait la dernière, et qu'ils se réuniraient enfin une bonne fois pour toutes.
Cependant certains pronostics opiniâtres, qui reviennent toujours quand on les chasse, semblaient lui présager quelque chose de sinistre; il avait beau les secouer; il buvait, mangeait, allait, venait, demeurait et dormait malgré lui avec eux; il ne pouvait deviner à qui ils en voulaient, et ne prévoyait pas qu'il pût lui arriver rien au delà du trépas de son père. Il part donc, et les adieux furent entremêlés de soupirs plus accablants que jamais. A peine Eulalie, qui l'avait suivi des yeux, autant qu'ils pouvaient s'étendre, eut perdu de vue cet objet que l'amour semblait ne lui faire que prêter, qu'elle tomba dans un abattement affreux. Elle eut tous les avant-cou-
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reurs de la maladie la plus en forme et la plus considérable qu'on puisse avoir; le courage, qui Tavait soutenue jusqu'ici, lui fit faux bond tout à coup; elle s'en trouva moins qu'une femmelette accablée de la perte d'une guenuche ou d'un perroquet.
La maladie ne manqua pas de se déclarer au plus tôt; il fallut se mettre au lit pour n'en plus relever. Malgré la disette de médecins, le mal empira de lui-même, sans aucun secours, et vint à tel point, qu'elle cessa de donner aucun signe de vie. Ce moment fatal arriva jour pour jour le quinzième du départ d'Alexis, qui, sans savoir rien de rien, arrivait à toutes jambes, et se trouva justement à temps pour assister aux convoi et enterrement d'Eulalie.
Ce fut alors que le désespoir eut son cours; peu s'en fallut qu'il ne se fit enterrer avec elle; mais on ne voulut pas lui accorder cette faible consolation. On le ramena malgré lui au logis de la défunte, où ce fut encore pis quand il ne l'y trouva plus; il ne laissait pas de la chercher partout.
Les grandes douleurs sont folles; celles d'Alexis furent des plus extravagantes, mais
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elles lui étaient pardonnables : quand on perd tout, on peut bien perdre Fesprit; il lui en resta cependant assez pour lui faire prendre une résolution qui marquait bien la grandeur de son amour, et qui prouva que le temps ne pouvait jamais le diminuer. Pour exécuter ce grand dessein, il attendit la nuit, qui heureusement ne tarda pas : aussitôt il fut trouver le corps d'Eulalie, qui gisait dans sa dernière demeure. Là, malgré la peur des revenants, il fit si bien qu'il se coucha avec elle, dans le dessein d'y mourir tout enterré : il se mit donc luimême tout au fond, charmé de se trouver enfin réuni pour jamais avec sa maîtresse. Il se recouvrit de terre le mieux qu'il put; et, se rangeant côte à côte du corps d'Eulalie, il se mit à lui tenir les discours les plus tendres, qui auraient été capables de réchauffer sa cendre, s'il n'eût répandu en même temps un torrent de larmes : ce fut alors qu'un doux sommeil venant fermer ses yeux, il se crut mort. On se tromperait •à moins, quoique le sommeil est le frère de la mort, et ressemble à sa sœur comme deux gouttes d'eau. Dans cet état, son esprit ne s'endormit pas, et continua par un songe
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agréable à s'entretenir avec la défunte, qui, de son côté, semblait lui répondre sur le même ton. Qui aurait pu les ouïr aurait sans doute été très étonné d'entendre dire à des morts des choses si belles, que les vivants auraient eu de la peine à en dire autant. Ainsi se passa la nuit entière, lorsqu'Alexis, qui ne croyait pas être en vie. eut quelque soupçon du contraire. A force d'y prêter attention, il crut entendre sa voisine soupirer et gémir à son tour : il se rappela certains discours, des réponses, des plaintes et des tendresses qu'il croyait venir de l'autre monde, ou plutôt il s'y crut avec Eulalie. Cependant, à travers quelques vides qu'il n'avait pas rebouchés exactement le soleil pénétra ce mystère, et, par des détours obliques, porta ses rayons naissants jusqu'au fond de leur sépulture.
« Est-ce vous, cher amant ? lui dit Eulalie. Quoi! vous n'avez donc pu me survivre?
Quelle marque d'amour viens-je de recevoir de votre part ! Ah ! je m'en resouviendrai éternellement!
— Vous le voyez, répondit Alexis, le trépas nous a réunis. Que faire où vous n'êtes pas? La vie est où vous êtes; ce
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n'est plus être mort que de Têtre avec vous 1.
— Mais, ditEuIalie, en bonne foi, sommesnous morts ? Je ne sais; mais je vous avouerai que j'ai de la peine à le croire.
— Ah! n'en doutez pas, répondit Alexis, puisque nous sommes enterrés; ce sont nos ombres et nos âmes qui s'entretiennent. Tâtez comme nos corps sont froids.
- — Mais, vraiment, ils ne le sont pas! s'écrièrent-ils tous deux, s'étant tâtés en même temps.
— Ah! dit Alexis, c'est une chaleur d'amour; c'est le feu dont nous avons brûlé qui couve sous sa cendre, et qui s'entretient par le voisinage de nos corps.
— Je ne sais, dit Eulalie; mais il me semble que je me sens comme si j'étais pleine de vie. Après tout, comme je n'avais jamais été morte auparavant, j'ignore comme on est quand on n'est plus, et je m'en rapporte à vous.
— Je croirai tout ce qu'il vous plaira, re-
1. C'est un vers; on ne sait d'où il vient, ni ce qu'il deviendra.