‹ Histoire de M. Guillaume, cocherChapitre 15 sur 23 · LES MEMOIRES · texte numérisé non relu

LES MEMOIRES

PRESIDENT GUILLERIN

CE n'est pas parce que feue Mademoiselle Chaudron était mon épouse ; mais je puis dire, sans me vanter, que, depuis qu'on a un quelqu'un pour compagne de couche, on ne s'est jamais marié à une personne plus accomplie. Elle m'a donné bien du chagrin, il est vrai; mais je lui ai pardonné, parce que c'est qu'elle était comme cela, et que, de même que les mariages sont écrits dans le ciel, il y a aussi, faut croire, des bisbilles qui sont d'autant plus ordinaires dans les ménages, qu'elles arrivent tous les jours ; c'est ce qui a fait

dire à un auteur qu'on ne doit point mettre le doigt entre le marteau et Tenclume, pour insinuer qu'il ne faut pas se marier. La pauvre femme, sans cela, m'aurait aimé comme ses yeux ; et je puis dire à sa louange que, sans les poires d'angoisse qu'elle m'a fait avaler, je ne serais pas si heureux que je le suis.

■ J'étais fort du monde lorsque j'en fis la connaissance. Mon défunt père me dit un jour :

« Mon fils, vous serez président de ce grenier à sel ; car on ne sait qui vit ni qui meurt. Dites-moi : vous hantez la maison de Madame Chaudron ; c'est une brave femme, je n'en disconviens pas ; il n'est pas certain qu'elle ait jeté son défunt mari dans le puits, comme on l'a voulu dire. Conclusion : quoiqu'il aille bien du monde chez elle, elle n'a pas le moyen. Vous rôdez alentour de ses filles, et à votre âge je me plaisais en la compagnie du beau sexe, d'autant plus que Mesdemoiselles Chaudron sont jolies comme un charme, et qu'elles se comportent de la manière qui convient à d'honnêtes filles qui ont de la vertu ; mais ce n'est pas là de quoi est le triomphe.

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— Mon père, Je vous entends bien, » lui répondis-je.

Et là-dessus je me retirai dans mon cabinet pour réfléchir en moi-même, pensant à ce que j'avais à faire dans la circonstance de l'occasion ; et, voyant qu'il fallait prendre un parti, je mis ma perruque, et je sortis.

J'arrive chez Madame Chaudron. Dès que je fus assis, comme je faisais des compliments :

« Sur quel pied fréquentez-vous céans depuis trois mois? me dit Madame Chaudron en me montrant Mesdemoiselles ses trois filles.

— J'y viens pour un bon sujet, répondis-je, un peu étonné de la surprise que me fit cette demande, d'autant que je ne m'y attendais pas autrement.

— Eh bien, continua-t-elle, il faut donc que vous fianciez aujourd'hui celle qui vous agréera pour épouse, d'autant que je ne suis point une mère car mettez-vous à ma place à laisser courir de faux bruits à l'endroit de mes filles, et je ne vous dis cela qu'autant que vous êtes honnête homme, ou que ne l'êtes pas.

— Moi, je sentis bien cet affront, et, sans balancer un moment :

« Oui, Madame, lui dis-je, je suis honnête homme, et je n'en aurais jamais d'autre; Mademoiselle Chaudron la puînée que je vous demande : je lui ai déclaré, il est vrai, mon affection, que je lui ai fait connaître; je vais en faire de même à mon père. «

Je ne fus ni fou ni étourdi; j'allais toujours courant le trouver; et, avec toute l'obéissance que le respect d'un fils a pour son père, je lui dis net que je venais de demander pour légitime épouse Mademoiselle Babiche Chaudron. Il me regarda quelque temps entre deux yeux.

« Vous l'épousez, mon fils, me dit-il ; ne vous l'avais-je pas défendu ? et je crois même qu'il n'y a qu'un quart d'heure. Elle n'a pas de quoi, et vous savez de quoi est capable le qu'en dira-t-on, par les mauvais discours tenus au sujet de cette demoiselle, en parlant d'elle ; mais enfin je suis votre père ; c'est à moi de me montrer le plus raisonnable; j'approuve ce mariage, allons ensemble chez la mère. »

Nous y allons.

« Ma commère, dit-il à Madame Chaudron

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car je me suis toujours souvenu de ses propres paroles , mon tils n'est qu'une héte, et c'est à moi de lui marquer des entrailles de père; puisqu'il veut en faire la sottise. Je ne vous en dédirai pas; dressons les articles. »

Cela fut bientôt fait ; et nous allâmes souper à notre Jardin, où ce qui arriva à table fait bien voir ce que c'est que la prédestination, quand l'étoile s'en mêle. J'étais entre Mademoiselle Babiche et Mademoiselle Chaudron l'aînée ; et comme on parlait de fiançailles :

« Je ne dis pas ce que Je pense, continua l'aînée, qui prit la parole ; mais si vous épousez ma sœur Babiche, Je veux que ceci soit de la poison pour moi, dit-elle agréablement en sablant une rasade de vin-rosai, si Je ne signe le contrat pour elle! »

Et là-dessus :

« Mon gendre, me dit Madame Chaudron, l'entendez-vous bien? Elle est l'aînée de la famille, elle en épouserait plutôt dix autres que de laisser passer en cas de cela sa sœur devant elle. Qu'est-ce qui vous fait préférer Babiche? Est-ce parce que vous l'aimez ? Cela n'y fait pas d'un coup à sifflet;

VOUS n'aurez pas été un an l'époux de celle-ci, que vous m'en direz des nouvelles. »

Comme elle proférait la parole, arrive, comme par exprès, quoique ce fût fortuitement par hasard, M. Gandion, le notaire.

« Votre serviteur, dit-il, car c'était un croustilleux corps : voilà des articles tout dressés ; mais, comme dit cet autre, qui est-ce qui tiendra la queue-de la poêle? Çà, laquelle est-ce qui se marie? »

Mon père, qui pendant tout ce temps-là ne faisait semblant de rien, s'entretenait avec Mademoiselle Chaudron la cadette, laquelle il écoutait sans rien dire, parce qu'elle avait de l'esprit comme un charme; mon père, veux-je dire, s'écria tout d'un coup :

« Elle sera ma bru, ou je mourrai à la peine d'être son beau-père! Voilà, continua-t-il, Mademoiselle votre cadette qui vient de me dire comme cela que, si elle avait un mari, il ne mourrait jamais que de sa main. Oh ! cette gentillesse-là ne peut venir que d'un bon esprit, et je la demande pour mon fils. Oh çà, me dit-il, remerciez courtoisement Mademoiselle Babiche. »

Ce que je fis, en lui disant :

« Mademoiselle, Je vous demanae pardon et excuse ; c'est que je n'y avais pas réfléchi ; mais, ne vous épousant point, puisque je prends Mademoiselle votre sœur, je me fais véritablement un plaisir d'être votre beaufrère.

— Monsieur, je ne sais point faire la pie-grièche, me répondit-elle ; et, puisque vous en usez de cette manière, je ne dis mot. »

Sur ces entrefaites elle me donna un soufflet d'une main, elle cassa une pile d'assiettes de faïence de l'autre, et elle s'en alla.

« Tout ça est signe de joie, dit Madame Chaudron ; n'en rions pas moins pour cela. Compère Gandion, faites le contrat; nous le signerons demain, et ils tâcheront d'épouser dimanche. »

Comme nous nous en retournions pour aller faire la veillée chez mon père, nous trouvâmes, chemin cheminant, les marionnettes du sieur Alexandre Bertrand, qui défaisaient leur théâtre , parce qu'ils s'en allaient. Son fils aine, qui était déguisé en fille prit son violon et nous reconduisit à la maison ; et, avant de nous quitter :

FA CE TIES Dl \ ERSES

M L'usage, dit-il, d'une occasion comme la voilà, c'est d'embrasser Mademoiselle raccordée. «

Là-dessus, il saute au col de ma future, et cela nous mit tous de bonne humeur, d'autant que nous en étions déjà. Nous le conviâmes de rester avec sa troupe pour nous faire danser en bal, ce qui fut fait ; et cela faisait plaisir à voir.

A minuit environ, comme je dansais la forlande avec mon accordée :

« Il faut, n'est-ce pas, que je me déguise?» me dit-elle.

Et elle prit sous le bras le jeune Bertrand, et s'en alla à catimini.

Une heure après, je demande :

« Où est donc la future? »

On la cherche. Où est-ce donc qu'elle est? Faut la trouver, ce dit-on. Fort peu de çàl On rôde partout la maison, on ne trouve non plus d'accordée que dans mon œil.

« C'est quelque drôle de tour, dit Madame Chaudron, qui nous apprêtera bien à rire. »

A cette parole, elle appelle ses deux filles, et s'en retourne chez elle. Je la ramène en

la reconduisant; sa lille cadette n'y est point. Je vais me coucher.

Le lendemain, m'étant éveillé dès le potron-jaquet, comme mon père ronflait encore, parce que le vin l'avait surpris au bal, je vais à Técurie ; je prends sa jument et le chemin de Niort. On y sait des nouvelles, ce dis-je en moi-même, puisqu'on y vend la gazette. J'arrive le troisième jour; je vois dans la place le théâtre du sieur Bertrand ; et sur lui je reconnais ma future, qui, je pense, jouait le rôle de Chimène; car elle était habillée en amazone. Quand le jeu fut fini, voyant Mademoiselle Chaudron qui s'en allait, tenant sous le bras le jeune Bertrand déguisé en Arlequin :

« Eh! je crois |que vous voilà! lui dis-je?

— Qui est cet insolent? Je ne vous connais pas, mon ami ! » me dit-elle, en faisant une grande révérence.

Elle ne me reconnaît pas, dis-je en moimême, parce qu'elle est déguisée; mais du moins elle est civile, il ne faut pas la rebuter ; elle croirait peut-être que je viens ici pour avoir une explication sur le malentendu de son départ; il faut de la prudence. Voyons demain de quel coté le vent viendra, et sur-

tout bouche cousue ; on ne se repent Jamais de n'avoir point parlé, d'autant plus que trop gratter cuit. Nous verrons ça dans la seconde partie.

QUI PERD GAGNE Histoire

(Fragment)

L'infortuné M. Usquebak, toujours conduit par son malheureux sort, après avoir erré longtemps par la ville de..., se trouva enfin rendu sur le Pont-Royal, vers minuit ou une heure. Là, excédé de fatigue et d'ennuis, le cœur gonflé de soupirs et les veux novés de larmes, il leur donnait un libre cours, assis nonchalamment sur l'une ou l'autre banquette, lorsqu'un événement imprévu et invisible lui fit, malgré lui, interrompre ses tristes rêveries, et le tira d'un sommeil qui commençait à l'affaiblir. D'abord, il lui sembla ouïr quelque mou-

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vement et quelques sons mal articulés qui venaient de loin. La curiosité calma pour un moment son désespoir, et lui fit tourner l'oreille de ce côté-là. Soit que le vent, favorable alors, lui portât la paroleou autrement, il distingua, sans rien voir, des gémissements qui partaient d'une femme envers qui on voulait apparemment user de violence. Il fut bientôt plus instruit; car, quoique la nuit semblât ce Jour-là avoir employé exprès les voiles les plus opaques, il discerna ce dont il s'agissait, par ces mots que la fureur dictait :

« Non, cruelle, disait l'autre, il n'est plus temps de vivre ! Il faut enfin expier à la fois vos refus, vos rigueurs et toutes vos cruautés, barbare que vous êtes! » Et mille autres invectives semblables qu'il vomissait à grands flots : « Il n'y a que la mort qui puisse m'ôter un amour si mal récompensé, et vous jugez , bien qui de nous deux Ta le mieux méritée. »

En disant cela, il assit la pauvre dame sur le bord du parapet, les jambes passées du côté de la rivière, et était près de la précipiter. Dans cette situation affreuse, la malheureuse infortunée, qui ne tenait presque plus à rien, joignait les mains; et, par les accents

les plus pitoyables, conjurait inutilement rinhumanité de son bourreau, qui devenait toujours plus dur qu'un Pharaon.

« Quoi 1 disait-elle, en se raccrochant du mieux qu'elle pouvait, dans un moment qui est le dernier de ma vie. refuserex-vous de m'entendre?

— C'est pour vous avoir trop entendue que je ne vous entends plus.

— Mais que vous ai-Je donc fait ? disaitelle.

— Vous vous êtes trop fait aimer, disait-il.

— Mais, disait-elle, a-t-on jamais noyé une femme comme moi? Encore si je vous avais aimé, si, après Tavoir fait, je vous avais fait des infidélités, des perfidies ; à la bonne heure, vous pourriez vous fâcher; mais je vous ai toujours haï. De bonne foi, c'est peut-être un grand malheur pour moi que d'être insensible; j'y perds pour le moins autant que vous; mais qu'y faire? Il ne m'est pas plus aisé d'avoir pour vous de l'amour, qu'à vous-même de vous défaire de celui que vous avez pris : d'ici à demain je ne vous dirais pas autre chose; ce serait vous trahir que de vous rendre heureux; car votre bonheur ne serait pas véritable.

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— Et que m'importe? reprit brusquement notre désespéré. Attrapez-moi toujours de même; une erreur véritable est un bonheur réel'. Mais c'est perdre un moment trop précieux en discours inutiles; vous savez que jusqu'ici j'ai mieux aimé mourir que de vous violenter en la moindre chose, et que, si j'avais voulu user de la loi du plus fort, mon amour à présent en aurait le cœur net. Ingrate! je voulais ne vous devoir qu'à votre goût, et que votre cœur devint un présent de votre main; mais va-t-en voir s'ils viennent! Enfin je suis trop désespéré pour n'en pas finir. Encore un coup, et pour la dernière fois, il faut opter; çà, cruelle, le cœur ou la vie!

— Ni l'un ni l'autre ! répondit l'inhumaine assez sèchement.

— Ah ! c'en est trop, tigresse ! »

Ce fut le propre terme dont il se servit. A ces mots, s'abandonnant à sa rage, qui croissait d'autant plus, il prend l'objet de sa fureur à travers le corps, et, après l'avoir quelque temps balancée en l'air comme

1. Il faisait des vers par mégarde; l'indignation fait le vers.

FA CE TIES DI \ ERi>ES

pour la lancer à l'eau, il la jeta tout au beau milieu du pavé du pont; et, détournant tout à coup contre lui-même son désespoir, il se précipita à corps perdu dans les flots, en s'écriant :

« Mourons comme j'ai vécu'! « A ce changement de scène, et au bruit de sa chute, la pauvre délaissée fit un grand cri, auquel le sieur Usquebak accourut aussitôt. Dieu I quel fut son étonnement suprême, quand il reconnut que la dame en question était sa femme, qui lui avait été enlevée la surveille de ses noces, et dont il pleurait depuis six semaines le ravissement et l'infidélité; car il ne doutait pas qu'elle n'eût prêté la main à son enlèvement. Elle se justifia aisément de ce reproche, ainsi que du reste. Sarésistanceet le désespoir du ravisseur, joints au petit colloque qu'ils avaient eu ensemble, cadraient parfaitement avec son innocence. L'amour croit volontiers une maîtresse innocente.

Ainsi nos deux époux se trouvèrent réunis par une des plus singulières aventures dont

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