‹ Histoire de M. Guillaume, cocherChapitre 3 sur 23 · AVENTURE · texte numérisé non relu

AVENTURE

DE Mam'zelle Godiche la Coiffeuse

COMME j'étais un jour de Taprès-dinée à attendre lechalant à la Mazarine, voilà que je vois qui vient à moi, une petite jeune demoiselle bien gentille, qui me demande : « Mon ami, qu'est-ce que vous me prendrez pour me mener au Pont-Tournant?

— Mamzelle, ce lui fis-jc, vous êtes raisonnable.

— Ohl point du tout, ce fit-elle; je veux faire marché.

— Eh bien ! vous me donnerez vingtquatre sols, la pièce toute ronde.

— Oui-dà, qu'il est gentil avec ses vingtquatre sols! Il n'y a qu'un pas. Je vous en donnerai douze : tenez, j'en mettrai quinze; si vous ne voulez pas, je prendrai une brouette.

— Allons, Mamzelle, montez. Vous donnerez de quoi boire.

— Oh 1 pour cela non ; ne vous y attendez pas: c'est bien assez... Eh mais! dites donc, l'homme, tirez vos vitres, il fait tout plein de vent (il ne soufflait pasi; cela me défriserait, et ma tante croirait que j'ai été je ne sais oii ! »

Je tire mes glaces de bois, et nous voilà partis.

Tout vis-à-vis des Théatins, v'ià-t-il pas qu'une glace tombe dans la coulisse de la portière, et j'entends: « Cocher, cocher, relevez donc votre machine qui est tombée ! »

Pendant que je la relève, il passe par-là un petit monsieur, qui regarde dans ma voiture, et qui dit tout d'abord :

« Ha! ha! c'est Mamzelle Godiche! Eh, mon Dieu! où allez-vous comme cela toute seule?

— Monsieur, je vais où je vais; ce n'est pas là vos affaires, répondit-elle.

— Ah! pour cela, reprit-il, vous avez raison; mais vous sentez fort. Mademoiselle, qu'une demoiselle comme vous, qui va dans un fiacre Taprès-midi, toute seule, ne va pas coiffer des dames à cette heure.

— C'est ce qui vous trompe. Monsieur Galonnet, répliqua Godiche; et cela est si vrai, que voilà un bonnet que je ne fais que de monter, pour le porter à une dame, pour aller au paradis de l'Opéra. »

A la vérité, la petite futée tire de dedans sa robe un escoffion qui était dessous; et le monsieur, le voyant, tire une révérence en riant, et s'en va.

« Pour cela, dit Mademoiselle Godiche, après qu'il fut parti, les hommes sont bien curieux! Aussi pourquoi votre chose ne ferme-t-elle pas bien? C'est le fils d'un tailleur de notre montée, qui ne va pas manquer de Tallerdire partout. C'est la plus mauvaise langue du quartier, et ses bégueules de sœur aussi. Parce qu'on se met un peu plus proprement qu'eux tous, il semble qu'on soit une je ne sais qui ! Il faut que je sois bien malheureuse de l'avoir rencontré là! Tenez,

voilà vos quinze sols; je ne veux plus aller dans votre vilain carrose. Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'on va dire ? Si ma tante sait cela, je suis perdue! Eh bien! vous voilà comme une bûche de bois, me dit-elle, à moi qui Técoutais sans mot dire ; allez donc où je vous ai dit; il en arrivera ce qui pourra: il faut bien que je porte ma coiffure, une fois; cette dame m'attend: dépêchez-vous donc ! )>

Nous voilà allés. Nous arrivons au Pont- Tournant, où il n'y avait non plus de dame à sa toilette que dans le creux de ma main, Mamzelle Godiche regarde à droite, à gauche, et tout partout. A la fin, elle me dit:

« Mon ami, voulez-vous que je reste dans

votre carrosse, jusqu'à ce qu'un de mes cou-

• sins, qui doit me mener quelque part, quand

j'aurai été chez cette dame, soit venu? Je

vous donnerai quelque chose pour cela.

— Volontiers, lui dis-je. Mademoiselle! » car j'avais pris de l'affection pour elle; et puis j'étais bien aise de voir son cousin, que je me doutais bien qui ne l'était pas plus que moi.

Au bout d'un grand quart d'heure, je vois venir un grand jeune homme, qui vient

DE M. GIII.LAIME i3

dare, dare, du côté de la porte Saint-Honoré. Je le montre à Mamzelle Godiche:

« N'est-ce pas là votre cousin?

— Eh, oui vraiment! Appelez-le, car il ne sait pas que je suis en carrosse. »

Je cours après le cousin, qui s'en allait enfiler le chemin de Chaillot, et je lui dis : « Monsieur, il [v a là Mamzelle votre cousine Godiche qui voudrait vous parler un mot. »

Aussitôt après m'avoir dit grand merci, il s'en court à mon carrosse, monte dedans, et voilà mes gens à chuchoter comme des pies-borgnesses, pendant longtemps. A la fin ils me disent que je les mène dans quelque bon cabaret de ma connaissance ; et que je serai bien content d'eux, si je veux les attendre pour les ramener à Paris, quand ils auront mangé une salade. En même temps, le monsieur, pour me faire voir que c'est de bon franc jeu. me coule dans la main une roue de derrière, à compte.

Je leur proposai de les mener chez la veuve Trophée, à l'entrée du Cours; mais ils trouvèrent que c'était trop près du soleil. Je leur parlai ensuite de la Glacière à Chaillot, ou de Madame Liard au RouJe; mais ils aimé-

rent mieux la Glacière, où je les débarquai en peu de temps.

Comme je me doutais bien du cousinage que c'était, je fis signe à la maîtresse, qui entend le jars, autant qu'il se puisse; et elle les fit mettre dans un petit cabinet en bas sur le jardin.

Pour ce qui est de moi, je vous range mon carrosse; et comme il y avait bien des écots, j'ôte les coussins, que la maîtresse du cabaret va porter dans la chambre où était mon monde, afin que personne ne les prenne.

Au bout d'environ près de deux heures, Mamzelle Godiche eut envie def)rendre l'air dans le jardin; son cousin y vint avec elle, et ils se mettent à regarder danser. Pendant ce temps-là, j'étais avec deux de mes amis de ma connaissance, dont il y en a un soldat des petits corps, et nous buvions une pinte de vin, en mangeant le reste d'une fricassée de poulets, que le cousin et la cousine m'avaient donné dans le jardin, avec de la salade qui restait, de façon que nous ne faisions pas si mauvaise chère.

Comme nous n'étions pas bien loin de la danse, je vis que l'on venait prier Mamzelle Godiche pour un menuet; ensuite elle prit

son cousin, et ils se mettent à danser ensemble fort gentiment.

Dans le temps qu'il n'y prenaient pas garde, à cause delà danse, voilà M. Galonnet qui arrive avec d^ux autres et deux demoiselles. D'abord, une de ses demoiselles lui dit, comme ils passaient auprès de nous:

« Tiens, mon frère, la voilà qui danse avec son amant de l'Aulne.

— Ah ! la petite chienne ! répond-il ; je m'en suis bien douté; quand j'aurai bu un coup, j'irai la prier à mon tour, »

Ce qui fut dit fut fait. C'te pauvre Mamzelle Godiche devint toute blême, et M. de l'Aulne tout pâle, quand M. Galonnet la voulut prendre pour danser, bien poliment, le chapeau d'une main, et un gant blanc dans l'autre.

Je voyais bien qu'elle avait envie de le refuser; mais je vis bien aussi qu'elle n'osait pas, parce qu'elle avait dansé avec un autre, et que ça aurait pu faire du bruit, comme M. Galonnet ne demandait pas mieux, à sa mine, d'autant plus que cela ne se fait pas, parce que c'est un affront qu'on boit en plein cabaret.

Avec tout cela, elle avait été bien aise. Et,

ib HISTOIRE

pour faire voir à M. Galonnet qu'elle ne se souciait guère de lui, elle reprit M. de l'Aulne, au lieu d'un de ceux qui étaient arrivés avec lui, qui étaient deux garçons tailleurs; comme ça sç pratique envers les nouveaux venus, qui n'ont pas encore dansé.

Les demoiselles qui était venues avec M. Galonnet, dont l'une, qui avait le visage comme un verre à bière, était sa sœur, et l'autre était bancale, s'étaient mise à une table auprès de la nôtre. Et j'entendais que la grêlée disait, en parlant de Mamzelle Godiche:

« Pour cela, il faut que cette petite créaturelà soit bien effrontée de venir toute seule avec son amant dans un cabaret; je n'y viendrais pas, moi, pour je ne sais pas quoi, devant tout le monde, comme elle fait.

— Oh! dam', dit la bancale, c'est qu'elle est bien aise de faire voir sa belle robe de satin sur fil, qui, je crois, ne lui coûte guère.

— Bon, répond l'autre, je parie que c'est ce nigaud de de l'Aulne qui aura volé cela chez son père. Il voulait autrefois m'en conter; mais il a bien vu qu'il n'avait pas

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atfaire à une Godiche. En vérité, il convient bien à une petite souillon comme elle de porter une robe garnie avec un mantelet à coqueluchon 1 Je n'en porte pas, moi, et je suis pourtant fille d'un maître tailleur, qui est le principal locataire de notre maison; et puis, avec ce que je gagne de ma couture, il ne tiendrait qu'à moi d'en avoir si je voulais; mais c'est qu'il n'y a que ces gens-là d'heureux. Mon cher père a bien envie de mettre tout ce train-là dehors; aussi bien sa tante ne paye pas trop bien son terme. Oh ! mais, tiens, regarde donc. Gogo, dit-elle tout de suite, comme elle se déhanche en dansant! Ne dirait-on pas une fille d'Opéra?

— Ah! pour cela, dit l'autre, je serais bien tachée de danser comme elle. Tu sais bien, Babet, la dernière fois que nous étions au Gros-Caillou ? Eh bien ! est-ce que je dansais avec des contorsions pareilles? Et si pourtant je n'ai jamais appris.

— Pour moi, dit Babet, défunt ma chère mère m'a fait apprendre, pendant plus de trois mois, par le maître de ballets de M. Colin, de la Foire, à qui l'on donnait vraiment trente bons sols par mois, en arrière

de mon cher père; on lui disait que c'était un ami de mon frère qui nous montrait pour rien. Ce monsieur-là nous faisait entrer quelquefois, les fêtes et les dimanches, dans le jeu de M. Colin, qu'il ne nous en coûtait rien, à ma sœur Gotton et à moi; eh bien! il y avait là des filles qui dansaient tout comme Godiche, sur le théâtre. Fi! que c'est vilain pour une honnête fille! Aussi je regarde cela comme la boue de mes souliers. Va, va, n'aye pas peur que je la salue jamais la première.

— Oh mais! dit Gogo, pendant que Babet reprenait son vent, c'est que comme elle est un peu gentille, cela s'imagine.

— Qu'appelez-vous donc gentille, Mamzelle, reprit vitement Babet, au risque d'étoutîer ? Pardi ! tu es encore une belle connaisseuse de chat! Est-ce parce quelle a de grands yeux noirs? Oh ! c'est que tu n'as pas vu qu'on dirait qu'elle louche. Si je voulais mettre de la petite boîte, est-ce que je n'aurais pas de la couleur comme elle? Tiens, Gogo, ne me parle pas de ces petits nez retroussés. Et puis elle se pince toujours la bouche; sans cela serait-elle si petite? Godiche n'est pas mal faite, faut tout dire;

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