AU NOM ET POUR LA GLOIRE DES SACRÉS CŒURS DE JESUS ET DE MARIE
« Dieu , dont la Providence dispose de tout avec sagesse pour le bien de l'Église, lui a donné, dans tous les temps, des secours proportionnés à ses besoins. Mais c'est surtout dans ce dernier siècle, qu'il a fait éclater envers elle sa bonté et sa magnificence, en lui découvrant les immenses trésors de grâce renfermés dans le Cœur de son Fils. Il a voulu par là, non-seulement faire rendre à ce divin Cœur le culte d'amour et d'adoration qui lui est dû à tant de titres, mais aussi
1 Lettre à M. Lambert, chan. de Poitiers. Décembre 1815.
ranimer le flambeau de la foi et le feu sacré de la charité, que l'impiété s'efforçait d'éteindre dans tous les cœurs.
<i La dévotion au sacré Cœur est marquée à des caractères qui ne permettent pas de méconnaître le doigt de Dieu. La rapidité avec laquelle elle s'est répandue dans tout le monde chrétien, l'empressement des fidèles à en embrasser les saintes pratiques, le zèle des souverains Pontifes et des évoques à en favoriser les progrès; les fruits de grâce qu'elle a produits en tant de lieux, mais surtout dans la France, qui en est le berceau; enfin la nature de cette dévotion si propre à toucher le cœur des pécheurs et à ranimer la ferveur des justes : tout prouve combien elle est agréable au Seigneur, et que c'est Lui-même qui l'inspire.
« C'est pour entrer dans ses desseins, si clairement manifestés de nos jours, que celte petite Société, formée sous l'autorité des évêques, avec le désir et l'espoir d'obtenir du Souverain Pontife une approbation solennelle , s'est consacrée au divin Cœur de Jésus et à la propagation de son culte.
« La fin de cette Société est donc de glorifier le sacré Cœur de Jésus, — d'abord en travaillant au salut et à la perfection de ses membres par l'imitation des vertus dont ce divin Cœur est le centre et le modèle; — puis, en se consacrant, autant que cela peut convenir à des personnes du sexe , à la sanctification du prochain , comme à l'œuvre la plus chère au Cœur de Jésus. Elle se propose aussi d'honorer d'un culte particulier le très -saint Cœur de Marie, si parfaitement conforme en tout au Cu'ur adorable de Jésus, son divin Mis'. »
1 Co)itylitulions cl Ilàjlcs de la suciclc du Sucre-Cœur de Jésus. [ln-I2. Lyon 18'J2.] Plan abrégé, p. i et 2.
Ces dernières lignes le font voir : la Société du Sacré-Cœur participe à la fois et des ordres actifs et des ordres contemplatifs : c'est un ordre mixte. De là une demi -clôture qui, tout en confinant les religieuses dans l'intérieur de 1-eurs maisons , supprime toutefois les grilles , de manière à ce qu'elles puissent travailler librement au salut du prochain sans perdre le recueillement de la sainte réclusion qui les unit à Dieu. L'Institut établit deux classes de religieuses : les unes, désignées sous le nom de Sœurs coadjutrices, sont spécialement employées au travail manuel; les autres, portant le titre de Religieuses de chœur, sont appliquées à la récitation de l'office en commun, à l'administration ou à l'enseignement; les unes représentent Jésus -Christ dans ses obscurs travaux de Nazareth, les autres le perpétuent dans ses adorations et ses prédications ; mais les unes et les autres sont véritablement sœurs d'une même famille, comme Marthe l'était de Marie. Toutes se lient par les trois vœux de chasteté, d'obéissance et de pauvreté, auxquels les religieuses institutrices ajoutent celui de se consacrer à l'éducation de la jeunesse. A sa tête la Société a une supérieure générale et un conseil chargé de régir tout l'ordre. Enfin l'ordre, dans ses membres comme dans son gouvernement, est assujetti au Pape, aux évêques, aux pasteurs, dont il ne prétend être que le fils dévoué et le plus humble auxiliaire. Telle est l'idée que le- Plan abrégé de V Institut donne de sa fin , de son esprit et de son fonctionnement.
Après ce sommaire général, les Constitutions proprement dites s'occupent de l'organisation de la Société. Elles se divisent en quatre parties, dont la première
traite du choix des sujets propres à la Société, et des conditions requises pour leur admission.
Lorsque la jeune" fille du monde, quittant le toit maternel, vient « demander à Dieu d'habiter dans sa maison tous les jours de sa vie, » le Sacré-Cœur ne met pas à son admission des conditions élevées de naissance et de fortune. « Une famille sans tache, une réputation intacte, un extérieur décent, une santé suffisante, » est tout ce qu'on considère extérieurement en elle. On lui veut de plus « un bon esprit, un jugement sain et solide, une volonté docile, des talents professionnels ou du moins des aptitudes et des dispositions à les acquérir ». Mais ce que l'Institut requiert expressément de la future épouse du sacré Cœur de Jésus, ce sont les dispositions du cœur. « A-t-elIe l'intention droite et pure de glorifier le sacré Cœur de son Dieu, le généreux désir de se donner à Lui dans la simplicité et dans l'obéissance, » alors elle est admise, car elle porte le grand signe de la vocation.
Dès lors commence pour elle cette longue série d'initiations qui , sous le titre de Formation aux vertus de V Institut, remplit la seconde partie des Constitutions'.
Le premier de ces degrés d'initiation est le Postulat. Lorsque les deux premiers disciples du Seigneur s'étaient mis à le suivre au bord du Jourdain, Jésus-Christ leur avait demandé : Que cherchez -vous? Et comme ceux-ci lui dirent : Seigneur, où hahitez-vuus? il leur fui répondu : Venez d'abord et voyez! Invariablement fidèle à l'esprit évangélique et à ce saint respect de la li-
> Cnvslitutnmst , 1" |i;trUi', cli. i. — De l'Admission des sujets, |>. 17,
berté le Sacré-Cœur convie préalablement la postulante à venir habiter dans une de ses maisons, pendant un temps que les règles ont fixé à trois mois pour les futures religieuses de chœur, à six mois pour les futures sœurs coadjutrices. Là, sans engagement, sans promesse, sans aucun lien, encore revêtue de ses habits séculiers, la postulante n'a que deux choses à faire : voir et se laisser voir. Voir d'abord, c'est-à-dire examiner et peser, à titre d'étude et d'essai, les devoirs qu'elle veut embrasser; suivre les exercices où elle est admise; s'habituer au renoncement, et éprouver ses forces avant de prendre aucun joug. Puis, d'autre part, se laisser voir, et pour cela s'ouvrir : ouvrir largement son cœur à la supérieure, sa conscience au prêtre, et surtout son âme à Dieu par une prière fidèle. Gela fait, se reposer sur le Cœur de Jésus -Christ; et là, dans une libre mais généreuse indifférence, attendre qu'une sentence de la mère générale, basée sur le rapport séparé de trois professes, et pesé devant l'aulel, décide de son bonheur... Déjà, avant de permettre une première démarche, combien l'Institut ne stipule-t-il pas de garanties à l'honneur de la Société, à la hberté des âmes, à la gloire de Dieu ! Il ne faut à Jésus-Christ que des épouses libres et des épouses de choix. « En la galère royale de l'amour divin, a dit saint François de Sales, il n'y a point de forçats, tous les rameurs sont volontaires^ »
La prise d'habit commence une seconde série d'épreuves, le Noviciat. A un jour déterminé par la supérieure, la postulante, vêtue de blanc, est conduite
1 Conslituiions , 2,« partie, ch. i. — De la Probation jusqu'au noviciat, p. 30.
devant le sanctuaire. Là une exhorlation lui rappelle publiquement l'importance du gage qu'elle va offrir à Dieu. Le prêtre bénit ensuite, par les paroles liturgiques, le sombre vêtement qu'elle a désiré de revêtir : « emblème, est-il dit, de l'humilité du cœur et du mépris du monde. » il bénit de même le voile blanc dont « la femme doit se couvrir en signe de sujétion, d'humilité, et de respect pour la présence des Anges j>. Il fait sur ces habits le signe de la croix, et il les encense par honneur. Il présente ensuite le voile à la novice, en disant : « Recevez le joug du Seigneur, car son joug est doux et son fardeau est léger. » La cérémonie se termine par le souhait que « Dieu fasse grandir la néophyte en sainteté, en charité, et qu'il comble tous ses vœux dans les siècles des siècles ». Après quoi, on célèbre le divin sacrifice; et la sainte communion met le sceau à ces fiançailles avec le Roi des rois.
Le noviciat dure deux ans, années libres encore, pendant lesquelles les initiées ont le temps de « voir et de goûter combien le Seigneur est doux ». « Leur obligation la plus sacrée et leur occupation la plus douce est dès lors de contempler, d'étudier et de connaître à fond les dispositions intérieures du Cœur de Jésus, afin de s'y conformer. » — Elles Tétudieront d'abord dans sa doctrine; et c'est pourquoi, en tête de leurs exercices, la règle place « les conférences dogmatiques cl morales sur les vérités et les devoirs de la religion, L't sur leurs devoirs d'état. » — « Elles l'étudieront surtout dans son saint Sacrement ; et c'est pourquoi la règle demande que l'adoration perpétuelle soit établie dans le noviciat, dès qu'elle sera possible. »
Mais il ne suflit pas aux futures épouses du Seigneur
de l'étudier, ni même de Tadorer; le tout est de l'imiter: c'est peu d'épouser le cœur de Jésus-Christ, il faut épouser sa vie. Les novices feront donc, à l'école de Jésus, l'apprentissage des trois grandes vertus religieuses, dont le vœu devra bientôt les engager à Lui.
Elles l'imiteront d'abord dans sa pauvreté. Elles qui, hier encore, étaient peut-être dans le luxe et les délices de la vie , « commenceront à chérir cette vertu comme leur mère, se réjouissant d'en éprouver quelquefois les effets dans la nourriture, le coucher, le logement, » se désappropriant d'avance, par le dépouillement du cœur, de tout ce qu'elles ont possédé dans le monde^ en attendant le jour où il leur sera permis de jeterces dépouilles aux pieds de Jésus-Christ. Aussi bien, est-il dit, cette pauvreté « est celle dont ce bien-aimé Maître leur a donné l'exemple à la crèche et à là croix, l'ayant épousée dès sa naissance pour en faire jusqu'à la mort sa compagne inséparable. » De même la chasteté dont elles doivent faire fleurir le lis dans les épines, c'est « la pureté jalouse du Cœur de Jésus lui-même, qui, par amour pour cette vertu , a voulu naître d'une Mère Vierge, et l'a donnée pour mère a un apôtre vierge. » Enfin leur obéissance sera « l'obéissance de Celui qui, étant venu parmi les hommes pour servir, s'est rendu obéissant jusqu'à la mort de la croix. Elles apprendront donc de Lui à se soumettre en tout avec promptitude, avec simplicité, avec joie et amour, sacrifiant leur jugement et leur volonté. » Ainsi sortiront-elles, par l'obéissance, de leur esprit propre ; par la pauvreté, du siècle et de ses faux biens ; par la chasteté, de la chair et de ses séductions.
L'Institut parle de même de la douceur, de l'humi-
lité, de la simplicité, de la charité : ce sont autant de vertus du Cœur de Jésus-Christ, sur lesquelles la novice se modèle un cœur nouveau. Enfin, il n'y a pas jusqu'aux actions les plus communes, le sommeil, les repas, les récréations, qui, jetées, pour ainsi dire, dans ce moule surhumain, n'en doivent ressortir divinisées ^
Déjà, sui le seuil des Constitutions, il est possible de voir le premier caractère de la religion du sacré Cœur; je veux dire sa profondeur et sa solidité. Elle repose sur Jésus -Christ et sur ce qu'il y a de plus intime en Jésus -Christ : son Cœur. Instruite par saint Paul « qu'il n'y a pas d'autre fondement à l'édifice du salut que le Seigneur Jésus », la règle fait consister toute science à le connaître, toute piété à l'adorer, toute vertu à l'imiter, toute félicité à l'aimer. Elle n'est donc au fond que la discipline parfaite de l'Évangile. Si quelque chose la distingue, c'est que, ne s'en tenant pas aux surfaces d'une vaine et creuse religion, elle entend pénétrer jusque « dans les dernières profondeurs du Christ », et, comme son nom l'indique, chercher dans son cœur même la source de cette vie qui faisait dire à l'Apôtre : « Ma vie à moi c'est Jésus-Christ : Milii vivere Christus est. »
Cependant, à côté du sacré Cœur de Jésus, il y a un autre Cœur que l'Institut se propose également d'étudier, d'honorer, d'imiter. Qui ne l'a deviné? c'est le 0 très-saint Ccour de Marie, si parfaitement conforme
1 Conslitulions , 2' ['arlie, cli. ii. — De l'Iînlrée au nwiciat jtuqu'iÀ l'émission des premiers vœujc, p. '.Vi à •■•2. — Cf. le P. de Ravignan, De V Existence el de l'instilut des JésuHes, cli. ii. Les Constitulions : \' A'ovicial , p. lO el l'J.
à celui de son divin Fils ». En effet, quel modèle n'estce pas pour une vierge que cette Vierge de Juda qui, selon l'ingénieuse pensée du Père Varin , a fait son postulat dans la retraite du temple de Jérusalem , son noviciat à Nazareth, où sa fidélité à l'Esprit-Saint, et sa docilité aux paroles de l'Ange, lui méritèrent de posséder et de porter Jésus ; enfin , sa profession à Bethléhem, où la Mère de Dieu commence à donner son divin Fils au monde. C'est pourquoi, attentives à servir et honorer cette Mère admirable, les novices réciteront son office chaque jour ; surtout elles s'efforceront de reproduire en leurs âmes la physionomie de son humilité, de son obéissance, de sa modestie; enfin elles propageront son culte ; et les deux grandes dévotions que l'Institut se donnait principalement la mission de répandre dans les temps présents, c'était celle du sacré Coeur de Jésus, et celle de l'Immaculée Conception de Marie.
Après deux années d'épreuves, la novice peut être admise par la supérieure à prononcer ses premiers vœux. La règle appelle ainsi les trois vœux simples d'obéissance, de pauvreté et de chasteté, qui, d'abord temporaires, furent rendus perpétuels après le conseil général de 1826. Lors donc qu'elle a été examinée par l'évoque ou par son délégué, un jour la novice s'approche de l'autel. Là, devant le saint Sacrement, elle reçoit des mains du prêtre le voile noir, le crucifix; et ayant protesté, devant l'assemblée, de la pleine liberté de ses engagements, elle les formule « en présence de Dieu, de la Vierge Marie et de toute la cour céleste ».
Le noviciat est terminé; et voici que va commencer,
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pour la nouvelle religieuse, rexercice d'un ministère qu'elle n'a encore connu qu'en spéculation. « Liée à la Société, disent les Constitutions, elle recevra, avec une sainte indifTérence et un abandon parfait à la volonté de Dieu, sa destination pour celle des maisons où la supérieure générale jugera à propos de la placer. » — « Que si, ajoutent les règles, quelque prédilection peut lui être permise, elle devra regarder comme une faveur d'être employée dans les classes des pauvres, dont la condition a eu tant de charmes pour le Cœur de Jésus, qu'il a voulu naître, vivre et mourir dans la plus extrême pauvreté! » Quant aux sœurs coadjutrices, les règles les félicitent de ce que, « leur état les retenant dans une vie humble, cachée, laborieuse, il les rend plus conformes à Jésus- Christ, leur Époux, qui a voulu passer dans l'obscurité les trente premières années de sa vie mortelle <. »
Cependant il resto encore un degré à franchir. « La religieuse des premiers vœux » est liée à la Société, mais la Société ne s'engage pas envers elle irrévocablement. Toujours dans la même vue de n'unir à Jésus-Christ qu'une épouse digne de lui. riiislitut veut réprouver encore , se réservant le droit de la délier de ses serments et de la rendre au siècle, si la gloire de Dieu l'exige. La nouvelle consacrée n'est donc pas encore professe ; elle n'est qu'aspiraiite . Il lui faudra, en elTet, aspirer au bonheur de la profession encore pendant cinq ans, que la règle considère comme la continuation de son noviciat. « En conséquence elle en devra conserver les pra-
I ( nuslitulums , 1' pDili.-, cil, Ml. — iJrs }>rc)niers vifti.rjii<:,jU'ni.v (lerniri'S, \>. .'j'2-(J0.
tiques, rendre compte fidèlement de l'état de son âme à sa supérieure; faire deux fois l'année une retraite consacrée à la revue de ses fautes et couronnée par le renouvellement de ses vœux. » Selon les constitutions, chaque nouveau degré 'dans l'état religieux doit être regardé comme un pas de plus à faire vers la perfection à laquelle il faut tendre jusqu'au dernier soupir. » — « Quiconque aime Jésus-Christ, a écrit Bossuet, commence toujours à faimer. Il compte pour rien tout ce qu'il a fait pour cela. C'est pourquoi il désire toujours, et c'est ce désir qui rend l'amour infinie »
Les cinq ans révolus, la supérieure générale désigne celles des aspirantes qui peuvent être admises à leurs derniers vœux. Mais avant de leur permettre de faire ce pas suprême, la règle les arrête. Une dernière probation, dont la durée, qui était primitivement de trois mois, est .maintenant de six, les retient sur le seuil. Ce second noviciat, fait d'ordinaire dans l'âge de la maturité, au lendemain des premières expériencesde la vie, est un des plus puissants moyens de renouvellement et de progrès spirituel que le Sacré-Cœur ait empruntés aux Constitutions de la Compagnie de Jésus. « C'est le chef-d'œuvre de saint Ignace, » a écrit un de ses fils'^ Pendant ce temps, plus d'étude, plus d'enseignement, plus d'emplois; mais de longs moments donnés à « l'oraison, au silence, aux méditations, à la vie intérieure : c'est une longue retraite : Ecce Sponsus venit! A l'approche de l'Époux divin, les vierges sages préparent leurs lampes pour venir au-devant de Lui.
1 Bossuet à une demoiselle de Metz. Lettre 1"^.
2 V. le P. de Ravignan, De l'Existence et de l'Inslilut des Jésuites, ch. m, p. 48 et 49.
Enfin arrive le jour de la profession. Aucune solennité n'égale celle-là dans la vie religieuse. La famille y est conviée, les fidèles du dehors peuvent aussi y prendre part; l'Église y déploie une pompe et une allégresse nuptiales. C'est vraiment le mariage avec l'Epoux des âmes; et son cérémonial rappelle en tout le rit des noces sacramentelles. — « Vous consentez donc à prendre Jésus- Christ crucifié pour votre Époux? demande le prêtre à l'aspirante. — Oui, mon Père, répond-elle, j'y consens de tout mon cœur. — Recevez donc cet anneau comme la marque de Téternelle alliance que vous allez contracter avec Lui. » Alors la supérieure met ce signe béni au doigt de la religieuse, et le célébrant lui dit, dans la langue de l'Église : « Que cet anneau soit le signe de votre fidélité, le sceau du Saint-Esprit, et qu'ainsi vous soyez l'Épouse de Jésus-Christ, toute dévouée à le servir. » Le prêtre lui présente de même la croix d'argent, en disant: « P.ccevez, ma fille, ce gage . précieux de l'amour de Jésus-Christ, et souvenez- vous qu'en devenant son épouse, vous devez désormais vivre en conformité et en union avec son divin Cœur. » Cette croix symbolique porte inscrits ces mots : Cor umnn et anima unain Corde Jesu, « Un môme cœur, une môme âme dans le Cœur de Jésus. » Puis, pendant que la supérieure lui suspend au cou « ce joug doux et léger », le célébrant ajoute ces paroles du Cantique, tant citées dans les lettres de M""" Baral : « Que votre Hien- Aimé vous soit un bouquet de myrrlio, et qu'il reste sur votre cœur en signe d'amour et d'union éternelle. Ainsi soit-il. »
Voilà la profession. C'est l'agrégation pleine à l;i la Société: la religieuse se lie à elle pour louj(»ur.««;
et, réciproquement, la Société l'adopte d'une manière irrévocable, s'obligeant à la garder à la vie , à la mort. Le pape seul désormais aura le pouvoir de rompre cette alliance solennelle, rendue indissoluble par le vœu de stabilité qu'on y joignit plus tard. C'est donc l'holocauste parfait, comme l'appelent les Pères. « Lorsque le chrétien, dit saint Grégoire le Grand, voue à Dieu tout ce qu'il a, tout ce qu'il est, tout ce qu'il aime, cela s'appelle l'holocauste '. » La perpétuité de ce lien volontaire donne à l'amour de l'homme quelque chose de la permanence et de l'éternité de l'amour de Dieu.
Mais au moins la profession n'est-elle pas pour la religieuse le terme du long travail intérieur sur son âme? Ne va-t-elle pas enfin s'asseoir et se reposer? « Au contraire, dit la règle, c'est alors surtout que les épouses de Jésus-Christ doivent se tenir pour plus étroitement obligées à tendre à la perfection , puisqu'elles viennent d'en contracter l'engagement solennel à la face du ciel et de la terre. » Non contentes de pratiquer les vertus de leurs trois vœux , il faut qu'elles y excellent. Le temps n'est plus pour elles « de chercher leur route, comme dans le noviciat, mais de courir dans la carrière, afin de servir de guides à celles qui sont encore dans le temps des épreuves ».
D'ailleurs, ici l'amour porte tout, rend tout aimable. Un souffle d'allégresse court à travers cette règle : elle veut que le mariage dont elle est le contrat soit un
1 Cum quis omne quod habet, omne quod vivit, omne quod sapit omnipolenti Deo voverit, holocauslum est... Quid est nisi holocauslum ofTerunt, imô mngis holocauslum finiit? (S. Greg. Mag. in Ezechiel Humil. VIII, lij.)
mariage heureux. « Heureuses donc, est-il écrit, heureuses seront les professes dans leur pauvreté, quand, non contentes de se retrancher le superflu, elles trouveront l'occasion de ressentir la privation d'une partie du nécessaire, et de se rapprocher ainsi du divin Epoux, qui, étant le Maître du ciel et de la terre, a vécu néanmoins dans le plus entier dénûment de toutes choses. » Heureuses seront- elles dans leur humilité, « quand chacune d'elles verra qu'on lui donne ce qu'il y a de plus vil et de plus grossier, et qu'on la traite comme la dernière de la maison; puisant cette joie si douce dans le Cœur de Jésus, qui, par amour pour elles, a voulu être traité comme le dernier des hommes et le rebut du peuple. » Heureuses seront-elles dans leur obéissance, « quand, recevant les ordres, les avis, les réprimandes même de leur supérieure, elles feront connaître, par la promptitude et la joie douce et modeste de leur soumission, l'union de leur cœur avec le divin Coi'ur de Jésus. » Ainsi, montant au sein d'une lumière croissante, « les religieuses s'avanceront de plus en plus dans les voies de la perfection , et se prépareront à l'union éternelle avec leur divin Epoux*. »
Orr peut voir maintenant par quelles étapes graduellement ménagées, le postulat, lo noviciat, la probation, la profession , découvrant sans cesse à l'àme des perspectives plus hantes, la tiennent en haleine et stimulent sa marche vers l'objet idéal qu'elle poursuit sans cesse, avec la consolation d'en approcher de plus en plus, et l'humble désespoir de ne rallcindre jamais. « Toute la
• Constiludonf, 2' parti"', rli. iv. — Des dernifrs vofu.r jusiju'<t ^l mort,
p. Ca\-i\'J.
LES CONSTITCTIONS 299
vie du chrétien, dit saint Augustin, n'est qu'une aspiration vers le souverain Bien. Dieu, en le faisant attendre, en augmente le désir; ce désir agrandit l'âme; et, en l'agrandissant, la rend capable de son objet'. » Telle est aussi l'ordonnance et la gradation de la vie religieuse, au Sacré-Cœur.
L'heure dernière de l'existence n'échappe pas à l'étreinte de cette chaîne puissante. Elle a son règlement, à la suite des autres, comme devant les couronner par le détachement suprême , et consommer l'holocauste.
Dès les premières atteintes de la maladie, les épouses de la croix sont averties de lui faire bon accueil, « puisque c'est dans cet état d'humiliation et de souffrance qu'elles auront plus d'occasions de s'unir au sacré Cœur de Jésus. » De ce point de vue divin, tout se transfigure. Élevant la malade à une dignité surnaturelle, la règle lui rappelle « qu'en entrant dans la Société du Sacré-Cœur de Jésus, elle s'est consacrée à Dieu en qualité de victime, et qu'elle doit se dévouer à cette grande fonction , en union avec le Cœur du Sauveur des hommes, qui s'est offert à son Père comme victime universelle ». Le lit d'infirmité où elle est clouée devient ainsi un autel où elle doit « retracer l'image de l'Homme de douleurs ». Fidèle à cet exemple, elle se soumettra à tout, elle acceptera tout. Elle acceptera soit de souffrir, soit de guérir, en union avec Celui « qui a été obéissant jusqu'à la mort de la croix. ». Elle acceptera le traitement qu'on lui fera suivre, « pour l'amour
1 Tota vita christiaiii Boni desiderium est... Deus differendo exlendil desiderium; desiderando exlendil animuin, extcndendo facit capacem. (S. Aug. In epistol. i Joan. Tract, iv.)
de Jésus-Christ, qui, par amour pour elle, a bu le fiel et le vinaigre, et a daigné épuiser le calice jusqu'à la lie. »
Plus le dernier moment approche, plus la mourante redoublera de générosité. « A l'heure de l'agonie, tâchant de ne rien perdre du prix de ce dernier sacrifice si glorieux à Dieu et si méritoire pour ellemême, elle prononcera dans un sentiment d'humilité ces paroles de son divin Époux : In mamis tuas, Domine, commendo spiritum meum. » Cet acte d'abandon achevant et couronnant ceux de sa vie entière, la règle demande qu'il soit encore plus parfait et plus généreux que les autres. « Quelle consolation, dit-elle, dans ce moment d'où va dépendre une éternité, de remettre son âme à Dieu , en union avec le Cœur de son divin Fils! » Ainsi doit mourir une épouse de Jésus-Christ; elle ne succombe pas, mais, comme son Époux, elle s'immole. Elle a vécu avec lui, en conformité fidèle; et maintenant rien ne manquant plus à cette conformité dans la mort comme dans la vie, c'est au Ciel d'en achever la consommation.
On le comprend assez , de telles vies et de telles morts ne s'accommodent guère avec un lâche égoïsme, et. après ce qu'on vient de lire, il n'est plus besoin de nommer l'esprit du Sacré-Cœur; il éclate do loulc:^ parts. La gkxNÉrosité, une générosité qui ne refuse rien et qui ne recule jamais devant aucun sacrifice : tout à Dieu ! toul pour Dieu ! Quelle disposition est, plus que celle-là, conforme au Cœur de Jésus, tel qu'il nous est montré dans le saint évangile? C'était, on ^'cn souvient, la vertu dont la Sociclé avait fait élection avant de se conslituci'. Elle l'avait ensuite imprimée dans
sa vie, avant de l'écrire dans un code et d'en faire sa loi. Maintenant, grâce à cette loi, les épouses du Cœur de Jésus ne s'appartiennent plus; elles ne veulent que ce qu'il veut ; et quel que soit le sacrifice qu'il leur demande désormais: celui de la famille, de l'amitié, de la patrie, de la santé, de la vie, Il l'obtiendra de droit. Tout lui est assujetti par le vœu de l'amour, et l'héroïsme lui-même n'est plus qu'une conséquence naturelle et toute simple de ce domaine de Dieu.
Après avoir ainsi institué la vie spirituelle et intérieure à ses différents degrés, les Constitutions entrent dans la vie extérieure de la Société : l'œuvre de son apostolat, principalement par l'éducation des enfants ; c'est la troisième partie des Constitutions. Mais, comme ce fut seulement cinq ans après ce conseil qu'une autre assemblée y mit la dernière main, nous remettons à cette date d'en donner l'exposé et le développement.
Pour achever son ouvrage, le Conseil n'avait plus qu'à statuer sur le gouvernement de la Société : c'est la dernière partie des Constitutions.
La principale question était la durée de la charge de la supérieure générale. M""^ Barat se fût vue remplacée avec joie, car jamais elle n'avait tant désiré la retraite. « Ah ! disait-elle récemment dans une de ses lettres, que j'envie un sort tranquille! mais tout bas, parce que Notre -Seigneur peut m'entendre, et II ne serait pas content. Il veut qu'on aime sa volonté, et cette volonté m'impose un genre de vie bien autre que celui de mon choix*. »
1 Paris, Il dL-cembre 1813.
Ce goût d'une vie cachée allait être encore une fois et définilivemcnt contrarié dans le Conseil ; car la première chose qu'on y décida, fut que « la supérieure générale était à vie ».
La supérieure générale est le premier ministre du Cœur de Jésus dans la Société. Voilà pourquoi, selon les Constitutions, « elle doit être la personne la plus intimement unie à ce Cœur sacré, afin de puiser dans cette source les lumières et les grâces nécessaires pour elle-même et pour tous les membres de la Société ». Voilà pourquoi encore son autorité doit être aussi douce que forte, « sachant si bien la tempérer par l'esprit d'humilité et de charité qu'on puisse reconnaître en elle l'esprit et le Cœur de Celui qui a dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de co?ur. » Ainsi se légitime le nom de supérieure et celui de mère qui lui sera donné indistinctement, mais avec une préférence marquée pour le second.
Ses attributions sont très-considérables; la mère générale concentre dans sa main tout le gouvernement de sa grande famille. A elle appartiennent l'admission au postulat, au noviciat, aux vœux: la fondation des maisons et leur inspection; la nominatii'n des supérieures et principales officières; Tadministralion des biens et la gestion des affaires de la Société; le maintien vigilant des Constitutions; la convocation du conseil général ou congrégation. La règle a voulu que des liens nombreux, serrés, rattachassent à son centre non -seulement le corps de la Société, mais même chacun de ses membres ; et une sage permission leur est accordée de correspondre avec leur mère, sans intermédiaire.
Cependant ces charges pesantes appelaient un secours, ce pouvoir un contrôle et un contre-poids. La règle y a pourvu par la création d'un conseil permanent donné à la supérieure, élu par la Société, et composé de trois assistantes générales ayant voix délibérative dans tout ce qui regarde le gouvernement. Les Constitutions placent également auprès d'elle une économe générale, une secrétaire générale, enfin une admonitrice, sorte de conscience extérieure, « chargée de lui présenter, selon les circonstances , les observations et les avis qui paraîtraient intéresser le bien de la Société ou sa perfection personnelle'! » L'esprit du sacré Cœur pouvait seul rendre possible l'exercice d'une si sage mais si déUcate institution.
Ayant pourvu de même ou d'une manière analogue au gouvernement des maisons particulières, les Constitutions , dans un dernier chapitre , indiquent les moyens extérieurs et intérieurs de conserver la Société dans l'esprit de son Institut. On met , en tête des moyens extérieurs, l'action d'un conseil ou congrégation générale que la supérieure doit convoquer tous les six ans pour traiter des affaires de la Société. Quant aux moyens intérieurs, humilité, obéissance, charité, esprit de prière, ils se résument tous dans l'amour effectif du sacré Cœur de Jésus. Ainsi, comme il a été le premier mot des statuts, le Cœur de Notre- Seigneur en est le dernier; et tout ce code se termine par le vœu que Jésus- Christ adressait à son Père la veille de sa Passion : « 0 Père, faites qu'ils soient un en vous, comme vous êtes en moi, et moi en vous, et que ce soit la consommation de l'Unité. »
1 Co7islUutions , A' [)av[ie, ch. i"-, p. 131-133.
Telle fut dans l'origine, telle est encore aujourd'hui cette législation appelée à régir un si grand nombre d'àmes ; si divine et si humaine à la fois, si énergique et si tendre, où tout se traite entre le Cœur de Dieu et le coeur de l'homme , placés perpétuellement en présence l'un de l'autre. Fortement pénétrée de l'inspiration de saint Ignace, mais trempée plus fortement encore aux sources de l'Évangile, le sévère enthousiasme dont elle est le fruit ne lui a rien enlevé du caractère de modération et de sagesse pratique qui sauvegarde partout la vie de la raison, sous la domination souveraine de la grâce. Étrangère aussi bien à toute vue étroite, à tout minutieux détail qu'à toute exaltation purement spéculative, elle semble facile et douce au sein d'une pensée générale fort sévère, parce que cette sévérité atteint plutôt l'âme que le corps, et que d'ailleurs la croix n'y est jamais présentée que par les mains de l'amour. « J'ai lu, disait plus tard le cardinal Racanali, j'ai lu par devoir les Constitutions de presque tous les Ordres, soit anciens, soit modernes. Toutes sont belles, admirables, marquées du sceau de Dieu. Mais celle-ci m'a paru exceller entre toutes parce qu'elle renferme l'essence de la perfection religieuse, et qu'elle est en même temps un chef-d'œuvre d'unilé. Le Sacré-Cœur de Jésus est à la fois le pivot sur lequel tout se meut et le terme où tout aboutit. »
Cependant cette Société, si forloment rallachée au Cœur de Jésus-Christ et à rautorité de la supérieure, jjar quel lien de dépendance allait-elle l'être à l'autorité de l'Église? Une des recommandations failes le plus fré(iuemment à la mère générale et aux supérieures locales par les Constitutions, c'était de « regarder lé-
vêque diocésain comme leur supérieur d'institution divine ; — d'avoir pour les évoques tout le respect et toute la vénération qu'exige le caractère auguste dont ils sont revêtus; — d'éviter tout ce qui pourrait déplaire à révêque dans l'ordre et la conduite de chaque maison particulière, et de lui faire rendre partout les hommages de filiale soumission qui lui sont dus^ »
Toutefois un Institut appelé visiblement à s'étendre au loin devait-il être exposé à l'inévitable variété qu'introduirait dans ses règles l'ingérence personnelle de chacun des Ordinaires? Dès lors, en attendant le jour où l'approbation du Souverain Pontife couvrirait tout l'Ordre de sa main tutélaire, n'était -il pas nécessaire qu'un haut personnage ecclésiastique, également influent dans l'Église et l'État, sauvegardât ses lois par sa protection?
Dans cette vue , M"^ Barat s'adressa au grand aumônier de France, M^ Alexandre de Talleyrand-Périgord, archevêque de Reims, et le pria d'agréer le titre de supérieur général de sa Société. Voici par quelles lignes se termine la lettre qu'elle lui écrivit : « Soumises à la juridiction de l'Ordinaire dans tous les diocèses où nous nous trouvons, nous n'avions qu'un vœu à former. Monseigneur, celui d'être sous la surveillance d'un prélat qui eût l'autorité et le droit de nous faire observer nos saintes règles, partout où nous aurions des établissements ^ »
La réponse de Son Excellence, en date du 22 novembre 1810, fut telle qu'on l'espérait : « Je me ferai toujours un plaisir de contribuer au bien que vous vous
1 Constitutions, A' parLiu, chap. i*'', p. 132. Lettre aulogr. daus le dossier des afTaires d'Amiens, n° 43.