MADAME DUCHESNE ASPIRE AUX MISSIONS
dire la sage supérieure ; car oseriez-vous Taccepter dans l'état d'imperfection où vous êtes encore? La volonté de Dieu sera votre boussole ; modérez votre empressement, demeurez tranquille, confiez vous à votre mère, et sanctifiez-vous en attendante »
S'amender, se mortifier, et par là se sanctifier; se jeter à corps perdu dans la conformité avec Jésus crucifié, c'était toute la vie de M""^ Duchesne. Mais attendre, patienter, voir se consumer inutilement entre ses mains le flambeau qu'elle se sentait la mission de porter aux régions assises dans les ombres de là mort, c'est à quoi elle ne pouvait se résigner. En vain, « évitait-elle de rien lire, de rien entendre qui pût entretenir ses désirs, » elle n'en était plus maîtresse. « Malgré mes nombreuses infidélités, raconte -t- elle, le Seigneur me montrait une nouvelle carrière qui confondait mes pensées, et déjà entraînait ma reconnaissance. » Elle remarquait, par exemple, qu'aux grandes fêtes , spécialement à chaque fête d'apôtre, sans même qu'elle y pensât, ce désir s'enflammait dès qu'elle avait reçu la sainte communion ; et elle y reconnaissait un ordre du Ciel.
Le Conseil de I8I0, qui l'appela aux fonctions de secrétaire générale, parut ruiner ses desseins en la fixant à Paris. « Je pensai, avouait-elle à sa supérieure, que vous vouliez m'ôter tout moyen de réussir. » M""' Barat a raconté qu'elle-même, à cette époque, ne voyait plus d'issue à ces chers projets. Un jour, la mère Duchesne profita d'un moment où toutes deux étaient seules, pour renouveler ses supplications. La supé-
1 Paris, 8 avril 1811.
rieure l'arrêta : « Je vous conjure de n'y plus penser, lui dit-elle tristement ; vous voyez bien, ma chère, qu'aucune porte ne vous est ouverte pour les missions? — Comment, reprit alors l'ardente missionnaire, vous ne voulez plus que je m'occupe de ma vocation? Mais ne vous souvenez-vous pas que cet attrait me vient de Dieu, que vous l'avez encourage? Et maintenant je pourrais y être infidèle! » — M""* Barat était calme : « Allons, ma chère Philippine, parlons raison, lui dit-elle. Quand même je vous enverrais convertir les sauvages, que feriez-vous sans compagnes, sans argent, sans appui? espérez-vous des miracles? Dieu vous accordera-t-il de marcher sur les eaux? Attendez et priez; pour maintenant, c'est impossible : ne me demandez rien. — Je ne vous demande rien, repartit M""^ Duchesne, je ne vous demande rien que ce seul mot : Partez! et je partirai tout de suite; la grâce de l'obéissance me tiendra lieu de tout. »
Le Père Varin, de plus en plus favorable à ses desseins, avait reçu son « vœu d'aller se consacrer à l'instruction des infidèles, selon l'obéissance »; mais présentement lui auss|^ pensait que l'obéissance, pour être raisonnable, lui commandait d'attendre. M'"° Duchesne se soumit, mais sans désespérer. Voyant qu'elle ne pouvait rien obtenir des hommes, elle en appela à Dieu avec plus d'instances. Ainsi, durant le conseil de 1816 et son séjour chez les dames de Saint-Tliomas-de-Villeiicuve, elle assiégeait Marie de ses vœux suppliants. « J'ai versé bien des larmes sur l'Amérique, ici, devant l'image de la sainte Vierge, écrivait-elle à Grrnobie. Je crois lui devoir beaucoup, ainsi qu'à celle de Montmartre. »