‹ Histoire de Madame Barat (volume 2)Chapitre 39 sur 223 · ELLE EST NOMMÉE SUPÉRIEURE · texte numérisé non relu

ELLE EST NOMMÉE SUPÉRIEURE

l'humble sœur effrayée répondit : « Est-ce que je ne pourrai plus y rentrer, ma mère? » On rit. Ses sœurs elles-mêmes ne virent dans cette belle plainte que l'ingénuité de cette enfance à laquelle l'Évangile promet le royaume des cieux. Elle forme, il est vrai, un des traits distinctifs de la physionomie des saints, et elle embellira la vie d'ailleurs si grande de M°® Barat d'un reflet inimitable de grâce et de candeur.

Le lendemain, le Père Varin, assisté du Père Roger, se rendit chez les sœurs pour frapper le grand coup. Il le fit sous une de ces formes familières et saisissantes qu'il affectionnait. Feignant d'être venu pour examiner ses filles sur la doctrine chrétienne, il appela la sœur Sophie. « Ma sœur, lui dit-il, vous êtes la plus jeune. Il convient donc que je vous fasse les questions les plus faciles : Pourquoi Dieu vous a-t-il créée et mise au monde? — Pour le connaître , répondit -elle , l'aimer et le servir. — Qu'est-ce que servir Dieu? — C'est faire sa volonté, répondit-elle encore. — Eh bien! repartit le Père avec autorité, sa volonté est que vous soyez supérieure. »

Foudroyée par ce coup , Sophie tomba à terre , fondit en larmes , demandant grâce et implorant à mains jointes la pitié du fondateur. Le Père Varin fut inflexible. « J'étais ému pourtant, racontait-il plus tard aux filles du Sacré-Cœur; j'étais ému de la peine de votre pauvre Mère. Elle faillit en perdre la vie. Jamais je n'ai trouvé en elle d'autre obstacle que son humilité. Pendant dix ans, elle n'a cessé de me demander grâce. Mais , pour le bonheur de ses filles , elle y a perdu son temps. »

Ce fut le 21 décembre que cette nomination se fit

du consentement de toute la communauté. Celle que nous appellerons désormais la mère Barat venait d'accomplir sa vingt-troisième année.

Ces vingt-trois années furent, dans l'histoire de l'œuvre et dans celle de la fondatrice, une période de préparation continue dont nous pouvons maintenant embrasser l'ensemble et pénétrer le secret. « Ici , tout est Providence, » écrivait la mère Deshayes, et déjà, en effet, on a pu reconnaître à quel but providentiel tendait cette suite d'événements et de dispositions, les plus inexplicables selon les pensées du monde, mais les mieux justifiées par les desseins de Dieu. — D'un côté, une instruction et une formation tout exceptionnelles ; des appels au sacrifice sortant du milieu d'une heureuse vie de famille; des vues arrêtées sur le cloître au sein de la dispersion et de la ruine des couvents; des orages qui mûrissent cette résolution; des révolutions qui l'affermissent, et des souffrances qui l'encouragent. Puis l'école de la croix, les salutaires rigueurs, de la séparation, l'austère discipline de la crainte de Dieu, la vie mortifiée, obscure, pauvre et laborieuse : telle se fait progressivement l'éducation de l'âme pour des fins encore recouvertes d'un nuage. — Cependant, d'un autre côté, à un point lointain de l'horizon, sur une terre étrangère, le nuage se déchire, le ciel se déclare, le Cœur de Jésus-Christ s'ouvre à un de ses disciples , et l'œuvre de ce Cœur divin se manifeste au jeune et saint prophète qui meurt en saluant de loin la terre ])romise dont il lègue à un autre la conquête. — Enfin, à côté ôc lui, l'héritier de sa pensée surgit dans un soldat qui bienlùl, devenu prèln' par un coup de In grâce, s'en va chercher en tous lieux

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