LA FONDATION DE GRENOBLE MADAME BARAT ET MADAME DUCHESNE
De Novembre 1804 à Novembre 1805.
Le P. Varin annonce M'"'^ Duchesne, son admiration. — Longue et belle préparation de l'âme de M™^ Duchesne. — Son établissement à Sainte- Marie -d'en- Haut. — Visite et décision du P. Varin. — Voyage de M"" Barat à Grenoble; encouragements du P. Varin. — Le monastère de Sainte-Marie. — La réception de M™« Barat.— Fêtes de Noël à Sainte- Marie, retraite, prudentes réformes, noviciat. — Sainte amitié des deux Mères. — Émulation dans l'amour de N.-S. et les mortifications. — Les novices : M™' Henriette Girard ; la jeune sœur Emilie Giraud. — Premières croix et confiance. — M™' Barat à Lyon, sa correspondance avec ses filles. — Le pape Pie VH bénit à Lyon la supérieure du Sacré- Cœur. — Retour à Grenoble. — Lettres du P. Varin; la croix, chemin du ciel. — Sainte allégresse des sœurs. — Le pensionnat; les élèves. — Euphrosyne Jouve. — Les novices font leurs vœux. — L'union des deux fondatrices : amitiés des saints.
Depuis quelque temps le nombre croissant des sœurs faisait prévoir au Père Varin que le Berceau d'Amiens ne pourrait plus suffire à la Société. « Il faudra bientôt, de toute nécessité, former une seconde maison, écrivait -il dès le mois d'octobre 1803, car il y a d'autres postulantes qui sont ou semblent faites pour vous, et où les mettre*? »
t Lyon, 23 octobre 1803.
Dans l'été de l'année suivante, une de ses lettres annonçait que la Providence venait de lui présenter une affaire pleine d'avenir. « J'ai fait pour vous, dans mon voyage, écrivait-il de Lyon, le G août 1804, une belle acquisition, mais qui demanderait , ce semble, votre présence. Que ne pouvez-vous vous mettre en quatre^? » — Six jours après, l'affaire marche, et déjà sa reconnaissance éclate dans ces lignes : « Remerciez le bon Dieu de ce que je n'aurai que de bonnes nouvelles à vous donner. Oh ! bien fou est celui qui ne sait, pendant l'orage, croire au retour du beau temps! Bien plus fou est celui qui, au milieu des épreuves, ne sait pas s'abandonner à Celui qui les envoie ^ » Il disait pour conclure : « Il ne s'agit pas encore, ma chère sœur, de vous mettre en quatre, mais en deux. Je vous entends vous récrier : Eh! mon Dieu, comment faire? On a déjà tant de peine à faire aller un pauvre petit ménage. Et puis, si le tout vaut si peu, que sera-ce de chaque moitié? — Modicœ fidei, quare dubitasti? 0 âme de peu de foi, pourquoi doutez-vous? Noire- Seigneur se chargera de donner à chaque moitié la valeur du tout. Seulement, ayez confiance! »
Il mit les sœurs en prières : « C'était, comme il disait, le seul moyen de parer aux inconvénients, en rendant Dieu lui-même responsable de l'entreprise ^. » Puis quand il se fut assuré que telle était bien, en effet, la volonté divine, il n'hésita plus et il écrivit : « Soutenez-vous, ma sanir, par une vive confiance, et jetez-
» Lyon, 6 août 180/|.
2 Lyon, 12 aoiH IhO'..
3 Lyon, 6 oclobre 1804.
VOUS à corps perdu dans le saint abandon entre les mains de Notre -Seigneur Jésus- Christs »
Ainsi la prière, la confiance, l'humble soumission aux ordres de Dieu, la joie de le servir : voilà ce que nous trouvons tout d'abord aux fondements de la maison de Grenoble.
Cette confiance d'ailleurs était justifiée. L'âme de l'entreprise que le Père Varin préparait, était une éminente chrétienne du pays, pour laquelle on sentait son admiration croître de lettre en lettre : « Je ne vous cache pas que c'est elle que j'ai principalement en vue, écrivait-il, lorsque je balance les raisons de cet établissement. Oh ! je serai bien trompé s'il n'y a pas en elle une âme grande et généreuse. Vous direz en la voyant : En voilà une^î » Revenant encore sur ce sujet, il écrit de Paris : « Je ne vous ai pas trompée dans le bien que je vous ai dit de votre future compagne. Je vous le répète de nouveau : c'est une âme digne de servir Notre-Seigneur. Je vois à Paris bien des personnes qui l'ont connue : toutes lui rendent justice : on ne parle d'elle qu'avec admiration ^ »
Une dernière lettre du Père à M""^ Barat annonçait que lui-même se rendait à Amiens pour y traiter de la fondation de Grenoble. Il y vint, en effet, et il fit connaître à la communauté celle qui allait donner au Sacré-Cœur sa personne, sa maison et sa vie. « Vous ne serez donc pas seules pour cet établissement, dit-il à ses filles, vous trouverez là pour vous seconder quelques personnes, mais une surtout!... Fût-elle seule et
1 Lyon , 6 octobre 1804.
2 Ibid.
3 Paris, 14 décembre 1804.
au bout du monde, vous devriez aller l'y chercher/... » Celle qui était l'objet d'un éloge si complet, bien qu'à peine égal à son mérite, était M"* Philippine Duchesne, qui, après M™® Baratet un peu au-dessous d'elle, va jouer le plus grand rôle dans la Société. C'était une âme taillée à l'antique. Esprit ferme et élevé, caractère énergique et entreprenant, se jetant de prime abord dans les voies de l'héroïsme où elle entraînait après elle, conscience sévère pour elle-même et pour les autres, cœur embrasé d'un zèle impatient de conquêtes, et auquel bientôt l'Europe ne pourra plus suffire, M""® Duchesne présentait avec sa future supérieure de profondes analogies et de saisissants contrastes. C'était au fond, dans l'une et dans l'autre, le même et indispensable amour de Notre-Soigneur Jésus-Christ, de l'Église et des âmes. Mais chez l'une, l'ardeur, l'impatience, l'élan et l'initiative tranchaient avec l'esprit plus égal, plus pondéré, plus patient, plus profond, qui de jyjme i3apr^j faisait une âme maîtresse. Il y avait dans l'une du soldat et du missionnaire; il y avait davantage dans l'autre de la douce reine, de la mère et du pasleur.
Du reste , une éducation pareillement supérieure rapprochait ces deux femmes. Celle de M"''" Duchesne avait été commencée chez les Visitandines de sa ville de Grenoble, en leur monastère de Sainte -Marie-d'en- Haut. Elle s'était ensuite continuée dans sa famille, sous la même direction et avec les mêmes maîtres que ses cousins gormains , Augustin et Casimir Périer, dont le dernier devait s'illustrer plus lard par de grands services publics. Longue française et latine, littérature étrangère, beaux-oris, dessin, p«Mnlnre ,
toutes les branches de l'instruction furent embrassées par elle , avec une ardeur qu'expliquait son secret dessein de consacrer tout cela à Dieu et aux âmes, dans l'état religieux.
Or, c'était précisément ce que redoutait le plus M. Duchesne, son père, avocat honorable au parlement de Grenoble. Dans cette appréhension, il la retira de bonne heure de Sainte-Marie-d'en-Haut. Philippine se soumit : elle sortit, vit le monde, parut s'y plaire un instant, y trouva de brillants partis, les refusa; puis, un jour, à l'âge de dix -huit ans, à l'insu d& sa famille, et conduite seulement par sa tante Périer, elle revint comme postulante à la Visitation. Elle y était novice, et n'attendait que l'âge de prononcer ses vœux, quand la Pvévolution vint briser sa clôture , mais sans ébranler son dessein.
Rentrée dans sa famille. Philippine attendit le jour de Dieu dans l'exercice de la plus infatigable charité. Tantôt, à la tête de quelques compagnes dignes d'elle, elle pénétrait hardiment dans les cachots de la Terreur, soutenait les prisonniers, visitait les pauvres, soulageait les malades, transportait dans sa chambre et mettait dans son lit de pauvres femmes mourantes auxquelles elle amenait un prêtre, sans souci du péril auquel elle s'exposait: « Laissez -moi, disait- elle, c'est mon bonheur et ma gloire de servir Jésus-Christ dans la personne des malheureux. » Tantôt, un peu plus tard, s'inspirant de la charité de son grand protecteur, saint François Pvégis, elle rassemblait chez elle pour les catéchiser une vingtaine de petits garçons abandonnés, intraitables, vivant comme des animaux, et elle leur faisait faire leur première communion ,
malgré mille difficultés et contradictions. « Ils ne manquaient pas ensuite de me saluer dans les rues, raconte- 1- elle gaiement, de sorte que j'avais Fair de connaître tous les porteurs de fumier. Ils ont été une rude expérience à ma patience, et je crois leur devoir la maison que nous possédons ^ »
« Je les faisais prier pour que Dieu m'éclairât sur ma vocation, » ajoute cette femme de foi. Elle était sollicitée en deux sens divers. A l'âge de huit ans, ayant entendu les récils d'un Père jésuite qui revenait de la Louisiane, elle s'était sentie prise d'ardeur pour les missions; et depuis lors « le seul nom de sauvages, de missionnaires, de propagande, de martyre, faisait tressaillir son cœur ^ » D'autre part, elle regrettait son couvent de Sainte-Marie, qui, converti en prison pendant les jours de la Terreur, n'était plus maintenant qu'une solitude désolée. Non contente d'y porter les lamentations du prophète Jérémie, elle fut trouver le préfet, M. du Bouchage, et obtint de le louer. Ici son récit est vraiment sublime : « Au sortir de la préfecture, raconte cette grande chrétienne, mon premier soin fut d'aller remercier Dieu de ce bienfait chez un pauvre malade que j'allais voir tous les jours. Il parut oublier ses maux pour ne penser qu'à la nouvelle que je lui annonçai le premier, comme à Jésus- Christ, mon bon Maître, qu'il me représentait par ses soulîrances. »
Quatre jours après, 14 décembre 1801, M"' Duchesne, aidée de ses pauvres enfants, prenait posses-
1 Histoire de la fondation de Grenoble. Aulogr., p. /*.
- (;oni|)lc rendu de sa vocation à M"" Daral, 12 papes in-'i" .uiImum-.
sion de Sainte-Marie-d'en-Haut. Quelqu'un lui conseillait d'attendre jusqu'à Pâques. « Je répondis, écrit-elle, que je ne retarderais pas d'une heure mon retour dans le saint asile après lequel j'avais tant soupiré; qu'il était temps de montrer au monde qu'il en avait menti, quand il avait osé dire que nous étions des victimes forcées, et que nous nous plaisions avec lui^ »
M"*^ Duchesne s'empressa d'ouvrir le monastère à ses anciennes sœurs. Fidèles, mais dispersées dans toutes les contrées de l'Europe, celles-ci n'y revinrent qu'en petit nombre. Celles qui y restèrent furent moins nombreuses encore. Ainsi , après plusieurs années d'attente et de rudes épreuves, M"" Duchesne se trouva avec huit élèves seulement , une sœur converse, une jeune postulante et deux religieuses de chœur. Sûre de sa vocation et de sa résolution , elle commençait à devenir moins certaine des voies par lesquelles Dieu voulait la conduire. C'est alors que le frère d'une de ses compagnes, M. l'abbé Piivet, vicaire général de Grenoble, lui fit connaître le Sacré-Cœur, et la mit en rapport avec les Pères de la foi qui prêchaient à Lyon. A partir de ce moment, elle ne cessa d'implorer secrètement la grâce de s'agréger à la Société naissante. Elle se crut exaucée quand M. l'abbé Pdvet lui amena la visite du Père Varin et du Père Roger, ses amis.
Cette visite fut mémorable. C'était le 31 juillet 1804, jour où l'Église célèbre la fête de saint Ignace. On solennisa cette fête avec une grande ferveur ; mais ni ce jour ni le lendemain, même à l'heure de son dé-
1 Histoire autographe de ta fondation de Grenoble, p. 9.
part, le Père Varin ne parla de quoi que ce soit, sinon de la lenteur nécessaire dans l'accomplissement des œuvres de Dieu. Ce n'était pas ainsi que l'entendait ^jme Duchesne. « Mais, mon Père, observa-t-elle avec une vive émotion, l'Ecriture ne dit-elle pas, en parlant de Dieu, qu'il s'avance à pas de géant? Et si saint François Xavier eût marché si posément, aurait -il poussé si loin les conquêtes du royaume de Jésus- Christ? » Le Père Varin sourit. La veille au soir, quand il donnait la bénédiction du très-saint Sacrement dans la chapelle des sœurs, Notre-Seigneur lui avait fait connaître sa volonté. « Vous dites vrai, ma fille, répondit-il à M™" Duchesne. Il ne faut plus tarder ; et M™® Barat va vous être envoyée pour voir ce qu'on pourra faire de cette maison ^ »
Heureuses de cette promesse, les religieuses de Grenoble écrivirent à la supérieure d'Amiens combien elles seraient heureuses de devenir ses filles. Celle-ci les exhorta à se tourner vers Dieu : « Le Seigneur vous bénira , leur répondit - elle ; et vous , par vos prières , vous m'obtiendrez les grâces qui me sont nécessaires pour accomplir ses desseins. Qu'il est consolant de trouver des âmes qui veulent aimer et faire aimer le bon Dieu, et qui sont prêtes à tout sacrifier pour sa gloire ! Que vous êtes heureuses vous-mêmes d'avoir été appelées à cette sublime vocation, et plus heureuses encore d'être résolues à ne rien épargner, afin de vous en rendre dignes * ! »
Il l'ut entendu avec le Père Varin (jue M"" Barat se
1 Histoire aulogv. de Sainte -Marie- d'en - Ilaul , par M"" Duchesne. page 27.
- A M"" Duclicsiic. Amiens, 2 novembre 18(i4. Lellre i".