‹ Histoire de madame du BarryChapitre 12 sur 304 · MADEMOISELLE DE ROMANS · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE ROMANS

On sait que mademoiselle de Romans ne voulut pas être traitée par Louis XV comme une maîtresse vulgaire. Elle évita, grâce à cette résolution, l’affront du Parc aux Cerfs; aussi lui avons-nous consacré un article à part. Nous aurons l’avantage de la laisser parler elle-même. C’est un fragment de son autobiographie adressée à son fils, le futur abbé de Bourbon. Le style est maniéré et manque de naturel, même de clarté, mais à travers les phrases déclamatoires du temps on trouve dans cette pièce quelques révélations intéressantes.

Voici d’abord le portrait de mademoiselle de Romans, d’après les Mémoires de Casanova, qui l’avait connue à Grenoble, ville natale de la favorite :

« Enfin la belle nièce arriva. Sa tante me la présenta sous le nom de Romans-Coupier, fille de sa sœur. Puis, se tournant vers elle, elle l’informa de Tardent désir que j’avais de la connaître, depuis que je l’avais vue au concert.

« Cette jeune et belle personne avait alors dix-sept ans. Sa peau de salin était d’une blancheur éblouissante que relevait encore une magnifique chevelure noire. Les traits de son visage étaient d’une régularité parfaite, son teint était légèrement coloré; ses yeux noirs, bien fendus, avaient à la fois le plus vif éclat et la plus grande douceur; elle avait les sourcils bien arqués, la bouche petite, les dents régulières et bien placées avec un émail de perle et les lèvres d’un rose

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endre, sur lesquelles reposait le sourire de la grâce et de la pudeur.

« Je trouvai dans mademoiselle Romans un esprit sage, judicieux, sans fard, agréable sans brillant, et, ce qui valait mieux encore, sans aucune prétention. Elle avait de la gaieté, beaucoup d’égalité d’humeur et une finesse naturelle à faire semblant de ne pas comprendre un compliment trop flatteur ou un bon mot quelle n’aurait pu releversans se montrer plus instruite qu’elle ne devait le paraître. Vêtue très proprement, elle n’avait sur elle rien de superflu, rien qui indique l’aisance; ni boucles d’oreilles, ni bagues, ni montre. On peut dire, à la rigueur, qu’elle n’était parée que de sa seule beauté, n’ayant, qu’un collier de ruban noir auquel pendait une petite croix d’or. Sa gorge était bien formée et n’excédait en rien les belles proportions. (' Casanova de Seingalt , torn. VI.)

Madame Campan a raconté, en détail, les circonstances qui accompagnèrent la séduction de mademoiselle de Romans et auxquelles celle-ci fait ici de mystérieuses allusions, (vol. III, p. 29.)

« La manière dont mademoiselle de Romans, maîtresse de Louis XV et mère de l’abbé de Rourbon, lui fut présentée, mérite, je crois, d’être rapportée.

« Le roi s’étoit rendu en grand cortège à Paris, poury tenir un lit de justice. Passant le long de la terrasse des Tuileries, il remarqua un chevalier de Saint-Louis, vêtu d’un habit de lustrine assez passé, et une femme d’une assez bonne tournure, tenant sur le parapet de la terrasse une jeune tille d’une beauté éclatante, très parée et ayant un fourreau de taffetas rose. Le roi fut involontairement frappé de l’affectation avec laquelle on le faisait remarquer à cette jeune personne. De retour à

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Versailles, il appela Le Bel, ministre et confident de ses plaisirs secrets, et lai ordonna de chercher et de trouver dans Paris une jeune personne de douze à treize ans dont il lui donna le signalement de la manière que je viens de détailler. Le Bel l’assura qu’il ne voyoit nul espoir de succès dans une semblable commission. «Pardonnez-moi, lui dit Louis XV, celte famille doit habiter dans le quartier voisin desTuileries, du côté du faubourg Saint-Honoré ou h l’entrée du faubourg Saint-Germain. Ges gens-là vont sûrement à pied, ils n’auront pas fait traverser Paris à la jeune fille dont ils paraissent très occupés. Ils sont pauvres, le vêtement de l’enfant étoit si frais que je le juge avoir été fait pour le jour même où je devais aller à Paris. Elle le portera tout l’été; les Tuileries doivent être leur promenade des dimanches et des jours de fête. Adressez-vous au limonadier de la terrasse des Feuillans ; les enfants prennent des rafraîchissements; vous la découvrirez par ce moyen. Le Bel suivit les ordres du roi, et dans l’espace d’un mois il découvrit, par ses perquisitions, la demeure de la jeune fille : il sut que Louis XV ne s’étoit trompé en rien sur les intentions qu’il supposoit. Toutes les conditions furent aisément acceptées. Le roi contribua par des gratifications considérables pendant deux années à l’éducation de mademoiselle de Bomans l. On lui laissa totalement ignorer sa destinée future; et lorsqu’elle eut quinze ans accomplis elle fut menée à Versailles sous simple prétexte de voirie palais2. Elle fut conduite

1. Nous possédons et nous reproduisons plus loin une lettre autographe de madame de Romans. L’orthographe en est bonne, ce qui devait attester une culture assez grande.

2. Suivant Barbier, la première connaissance se serait faite dans les jardins de Marly.

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enlre quatre ou cinq heures de l’après-midi dans la galerie des Glaces, moment où les grands appartements étaient toujours très solitaires. Le Bel qui les attendoit, ouvrit la porte de glace qui donnoit de la galerie dans le cabinet du roi, et invita mademoiselle de Romans à venir en admirer les beautés. Rassurée par la vue d’un homme qu’elle connaissoit et excitée par la curiosité bien pardonnable à son âge, elle accepta avec empressement, mais elle insistoit pour que Le Bel procurât le même plaisir à ses parens. Il l’assura que c’étoit impossible; qu’ils alloient l’attendre assis dans une des fenêtres de la galerie, et qu’après avoir parcouru les appartements intérieurs, il la reconduiroit vers eux. Elle accepta ; la porte de glace se referma sur elle. Le Bel lui fit admirer la chambre, la salle du Conseil, lui parla avec enthousiasme du monarque possesseur de toutes les beautés dont elle étoit environnée, et la conduisit vers les petits appartements où mademoiselle de Romans trouva le roi lui-même, l’attendant avec toute l’impatience et tous les désirs d’un prince qui avoit préparé de plus de deux ans le moment où il devoit la posséder. »

Madame Gampan ajoute avec raison: «Quelles réflexions affligeantes naissent de tant d’immoralité ! L’art avec lequel cette intrigue avoit été conduite, l’innocence réelle de la jeune de Romans... »

Barbier en parle assez longuement sous la rubrique du mois de décembre 1761.

Ce qui placerait en 1759 le premier coup d’œil du roi.

Il dit que mademoiselle de Romans sortait d’une bonne famille du Dauphiné, ayant ses parents dans le parlement de Grenoble.

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Lorsque sa faveur eut cessé, elle épousa un gentilhomme nommé M. de Cavanach. Cette union ne fut pas heureuse. Une séparation s’ensuivit promptement. En 1770 on trouve le nom de madame de Cavanach sur les registres des religieuses de Sainte-Elisabeth, auprès du Temple; quelquefois elle y est appelée marquise de Romance. Elle paie 50 livres de pension par mois pour son logement, ce qui prouve qu’elle était séparée de son mari et n’habitait plus avec lui. Son fils, devenu l’abbé de Bourbon, mourut de la petit vérole à Rome.

Nous revenons maintenant au texte des Mémoires commencés par mademoiselle de Romans.

Paris, 8 avril 1775.

(Fragment, p. 3.)

« J’étois bien jeune encore quand je devins la victime d’une séduction que mon inexpérience ne pouvoit ni prévoir ni m’éviter. On tendit à mon ingénuité un piège où me conduisit la bonté de mon cœur. Je n’avois contre l’autorité la plus imposante d’autres armes que les bienfaits de la nature ; mes larmes mêmes se tournèrent contre moi. Perdue, effrayée sur le bord d’un abîme que je ne connoissois pas, l’agitation de mon âme ne me fit éprouver que le sentiment du désespoir. Sans doute son moment le plus vif fut celui d’un triomphe que désavouoit mon cœur, il ne me resta plus que la force de le détester et l’on arracha de ma timide innocence un sacrifice qu’en vain l’obeïssance eût exigé de moi, s’il m’eût été possible de m’y soustraire. Oui, mon fils, je ne dois pas vous le cacher, le premier instant de votre existence est encore pour votre mère un souvenir de douleur et vous ne devez vous le

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rappeler vous-même qu’afin d’acquérir assez de mérite pour qu’on l’oublie. »

Page 4. — « Pendant tout le temps que je vous portai dans mon sein, je ne m’occupai que du projet de vous assûrer un sort distingué et du soin de le mériter par ma conduite. J’aurois pu profiter pour ma fortune de la confiance et de l’attachement du roi dont vous tenez le jour; je ne m’en servis que pour gagner son estime. Il m’en eût peu coûté d’établir mon ambition sur un empire qui le subjuguoit aisément; je n’en fis usage qu’en l’intéressant pour vous. J’aurois pu, sans oublier entièrement ma tendresse, lui préférer quelquefois le tumulte des plaisirs qui renaissent à la cour sous des formes si séduisantes, mais aucun ne pouvoit tourner à votre avantage, et j’en trouvai le sacrifice agréable parce que je prévoyois qu’il pourroit vous être utile. La solitude à laquelle je me consacrai, les pleurs que j’y répandois sans cesse, dévoient (sic) être un spectacle étrange pour ceux dont les principes étoient bien différents des miens et qui se persuadoient que je devois m’enorgueillir de ce qui faisoit le sujet de ma tristesse.

« Cependant le terme approchoit et je manquois du nécessaire dans une circonstance où je pensois qu’on auroit dû prévenir mes demandes. J’eus recours aux instances et j’obtins la terre de Milly-Coulonge, avec le titre de baronne. Ce nom ne me donnoit pas plus d’aisance. J’eus la franchise de dire au roi avec cette ingénuité tranquille, qui souvent affecte plus qu’un reproche, que je manquerois d’argent pour faire mes couches. 11 me fit emprunter de M. de Montmartel une somme dont je lui fis mon billet et que je remboursai moi-même. Si ce trait ne fait pas l’éloge de la généro

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site de l’un, il est au moins à l’avantage de l’autre qui ne mit aucun intérêt à son bienfait. Les services de l’amitié ont toujours fait sur mon cœur une impression plus profonde que les intrigues de mes ennemis. J’en avois malgré moi-même et je ne m’en souvenois que poui dire à S. M. toutes sortes de biens de ceux qui me desservoient auprès d elle. Il n’y a qu’à la cour où une pareille conduite est impuissante pour désarmer les méchants, mais elle n’en est pas moins satisfaisante pour une âme qui, dans toute autre vengeance, ne trouveroit que son supplice.

« Quelque flatteuse que soit pour moi cette vérité, je dois vous le dire, mon fils, c est à ma façon de penser et d agir toujours unilorme, toujours irréprochable, que je dus une grâce qui devoit être pour vous la source de votre bonheur et de votre fortune, et je crois pouvoir me dire que je méritois, avant de l’obtenir, la permission de vous présenter au baptême sous le nom de Bourbon, le roi m’envoya ses ordres à ce sujet, le 13 janvier 1762 l.

« Voilà, mon fils, le seul événement qui ait pu rappeler le sourire sur mes lèvres après un intervalle si long que l’amertume avoit rempli, le seul qui ait pu me promettre un dédommagement à tant de chagrins, mais, hélas ! il ne retint mes larmes que pour en aug-

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