‹ Histoire de madame du BarryChapitre 2 sur 304 · A M. ÉMILE CAMPARDON · texte numérisé non relu

A M. ÉMILE CAMPARDON

Tout en recueillant avec soin et avec intérêt les documents qui se rattachent à l’existence de madame du Barry, je n’avais jamais eu la pensée d’écrire sa vie. C’est à vos conseils, à vos encouragements, et surtout aux pièces capitales que vous avez découvertes sur ce sujet, que j’ai dû le courage nécessaire pour terminer ce livre. Permettez-moi donc, mon cher ami, de le placer sous vos auspices. Ce n’est pas une dédicace que je vous offre, c’est une restitution que je vous fais.

Septembre 1882.

Chaules VATEL.

Le dix-huitième siècle nous a légué sur madame du Bairy une légende toute faite: origine, généalogie, mœuis, aventures, détails les plus secrets et les plus intimes, rien n y manque... si ce n’est un peu de vérité. Au lieu du roman, il serait temps d’écouter le langage de 1 histoire. Il ne s agit pas seulement d’une personne privée: les noms les plus hauts, les événements les plus graves se trouvent mêlés à ces fables et entachés par des récits menteurs, d’autant plus perfides qu’ils sont revêtus de couleurs plus attrayantes. La chute du duc de Ghoiseul, l’exil du Parlement, le partage de la Pologne, Louis XY, M. le duc d’Aiguillon, M. de Maupeou, Terray lui-même ont été travestis et enveloppés dans une commune réprobation que couvre le nom de madame du Barry. Nos historiens n’en parlent que la rougeur sur le front; il semblerait, à les entendre, que les cinq dernières années du règne de Louis XV n’aient été qu’une saturnale au-dessous de laquelle la Fiance n était jamais descendue. A Dieu ne plaise que nousvoulions contester des faits notoires, encore moins les justifier; mais si madame du Barry a été la derniei e des hontes de Louis, elle n’a pas été la plus grande. Avant elle, il en avait épuisé la mesure.

Ses amours quasi incestueuses avec les trois sœurs | de Nesles (madame de Mailly, madame de Vinfimille madame de La Tournelle!.

Le règne de madame Lenorinand d’Etiolles, règne de dix-neuf ans !

Le Trébuchet.

Le Parc-aux-Cerfs.

Tout cela du vivant de Marie Leczinska et des princesses ses filles, sous leurs yeux, avec leur participation forcée, puisque madame d’Etiolles, devenue marquise de Pompadour, finit par être dame du palais de la reine.

Tel est le véritable acte d’accusation contre Louis XY.

Le tort des Choiseul estd’ avoir voulu faire croire que madame du Barry, qu’ils n’acceptaient pas, avait surpassé de beaucoup les turpitudes précédentes et d’avoir inventé des aggravations factices à l’appui de leurs thèses favorables à madame de Pompadour.

Les fautes de madame du Barry sont patentes, avérées, il n’est nul besoin d’en augmenter le nombre.

Le concubinage public de quatre années avec Jean du Barry, dit le Roué, l’amant d’abord, et ensuite le proxénète de Jeanne Yaubernier.

Le mariage avec Guillaume du Barry, frère du précédent, et le cortège d’actes faux qui entoure cet acte.

La présentation à la cour et toutes ses conséquences, le contact avec les filles du roi, avec ses petits-fils, avec la dauphine Marie-Antoinette.

La présence de la concubine à la Chapelle, aux revues, aux dîners de la famille royale.

Les prodigalités insensées au préjudice du Trésor appauvri.

Ce sont là des griefs bien suffisants pour porter contre madame du Barry un jugement sévère au nom de la morale outragée.

Nous n’y contredirons pas, loin de là. Nous aurons, au contraire, à y ajouter.

Mais faut-il joindre à des faits certains une foule d’anecdotes suspectes auxquelles on a donné une importance excessive? Nous ne le pensons pas; nous croyons même qu’il y a utilité à tarir la source de ces erreurs qui vont toujours en s’accroissant et qui finiraient par acquérir une sorte de consécration historique; de là il pourrait résulter une tache pour notre caractère, pour notre honneur national, que des nations rivales et jalouses nous reprocheraient sans vérité et sans justice. Ges attaques, qui se sont déjà produites plus d’une fois, seraient d’autant plus spécieuses qu’elles paraîtraient puisées dans nos propres écrivains. Lors donc qu’on aborde ces époques de nos annales, le premier soin doit être de jeter un coup d’œil d’ensemble sur l’état général de l’Europe contemporaine. Quelle était, au dix-huitième siècle, la valeur des autres souverains? Il suffit presque de les nommer pour les faire apprécier.

Pierre III de Russie est un grec raffiné de la décadence, une sorte d’Élagabale moscovite; Catherine II, une nouvelle Messaline, avec le régicide conjugal en plus; les princes de Montbéliard pratiquent publiquement l’inceste; la cour de Saxe se trahit dans le Miroir de la Saxe galante , livre resté au-dessous de la réalité ; les bâtards d’Auguste ne se complent pas, on en donne vingt-trois au roi d’Espagne. Le roi de Portugal vit publiquement avec l’abbesse d’un monastère; les débauches de Mathilde de Danemark finissent par révolter Christian VII et aboutissent au drame de Struensée; Ferdinand VI et ses fureurs aphrodisiaques; Ferdinand de Naples et son Parc-aux-Cerfs de San-Leuccio; les électeurs de Hanovre; enfin le plus grand, mais le plus cynique de tous, Frédérick de Prusse !

Louis, encore imprégné des souillures de la Régence, cette Priapée incessante de dix années, eut cependant les commencements les plus honnêtes. Fidèle pendant plus de douze ans (1725-1738) h Marie Leczinska, il eut d’elle onze enfants et demandait naïvement s’il était à la cour une femme plus belle que la reine. Elle aurait pu conserver son empire indéfiniment, si, par une maladresse inouïe, elle n’avait chassé elle-même le jeune roi de la couche nuptiale. La chute ne fut pas immédiate, elle n’en fut que plus profonde, hélas! De faiblesse en faiblesse, Louis XV atteignit le niveau de la corruption générale et il en est devenu le type, quoiqu’il n’en ait été, en réalité, que l’imitateur et le complice.

A côté des fautes de l’homme, il ne faut pas oublier l’influence de l’entourage, les mœurs de cette société qui l’environne peinte dans les œuvres qui en sont la révélation et l’image. Princesses et grandes dames, religieuses et bourgeoises, courtisanes et femmes de théâtre, toutes rivalisent de dégradation et de licence. Pour épuiser les noms qui se présentent en foule, il faudrait un catalogue. PI suffit de la notoriété des bibliothèques et des musées. Le culte des sens n’est-il pas, par excellence, celui du dix-huitième siècle?

Il semblerait qu’il n’était pas nécessaire de rappeler des faits si connus, si éclatants. Notre excuse est dans l’exagération de la légende qui à cours contre madame du Barry. On croirait en vérité qu’elle seule résume la décadence de l’époque, qu’elle en est la cause unique et que le dernier supplice n’a pas suffisamment lavé un tel crime dans son sang!

C’est ce qu’il s’agit d’examiner. Pour atteindre ce but, il faut élargir le cadre de notre récit, et, sans re-

monter aux premiers jours du règne de Louis XV, éclairer les événements et les personnes qui précèdent immédiatement l’entrée en scène de madame du Barry.

Madame de Pompadour a souvent été prise pour modèle par madame du Barry; la première nous servira plus d’une fois à expliquer la seconde.

Ce ne sera donc pas une digression inutile qu’une élude préalable sur les habitudes, les dépenses, le régime en général de madame de Pompadour.

Il est un point sur lequel le deux maîtresses de Louis XV se distinguent nettement. Nous voulons parler du Parc-aux-Cerfs.

Madame de Pompadour l’a ouvert : madame du Barry l’a fermé, disant probablement comme l’héroïne des Liaisons dangereuses à son amant: «Je puis être pour vous un sérail, mais je ne consentirai jamais à en faire partie. »

Quelques détails sur cette singulière institution, encore mal connue, ne seront donc pas ici un horsd’œuvre.

Il en sera de même de l’histoire de mademoiselle Romans, qui, elle aussi, ne voulut pas mettre le pied dans ce harem, et donna ainsi l’exemple h madame du Barry. Le récit que nous publions a l’avantage d’émaner d’elle-même. C’est tout à la fois un autographe et une autobiographie.

Il nous reste à dire comment nous avons été amené à écrire une histoire pour laquelle nous n’avions aucune vocation, ne nous étant jamais occupé que de sujets tirés de la Révolution française.

Madame du Barry, née Jeanne Bécu, a eu pour héritières, mademoiselle Anne-Pauline Brisseau de La Neuville et mademoiselle de Graillet, cousine de la précé-

dente. Ces deux très honorables personnes avaient fixé leur domicile à Versailles, ont vécu de longues années dans cette ville et y sont mortes, l’une et l’autre.

La succession de madame du Barry avait occasionné de longs procès qui durèrent depuis 1815 jusqu’en 1830. Les demanderesses avaient d’abord dû établir leurs qualités d’héritières, puis elles eurent à plaider contre une famille puissante pour recueillir un legs considérable fait à leur auteur; de là étaient nées d’étroites relations entre elles et la famille de celui qui écrit ces lignes. M. Vatel, son père avait été, pendant la Révolution, commis au district de Versailles, bureau des émigrés; tous les papiers de la confiscation du Barry avaient passé par ses mains, une partie des dossiers de cette affaire, encore existant à la préfecture de Seine-et-Oise, ont été rédigés et écrits par lui. Son beau-frère, né à Gondrecourt, près de Vaucouleurs, en Lorraine, avait dû connaître les Bécu, ses compatriotes. Il figurait comme témoin déclarant à l’acte mortuaire de Ranson, beau-père de madame du Barry, décédé à Versailles, le 25 octobre 1801. Ces faits et autres semblables amenaient fréquemment mademoiselle de La Neuville dans la maison paternelle; à mesure que l’âge développait en nous le goût de l’histoire et des documents qui s’y rattachent, elle se fit un plaisir de nous donner toutes les lettres de madame du Barry, qui étaient en sa possession, puis d’autres correspondances des personnes avec lesquelles cette dernière avait été en rapport. Ce sont ces papiers déjà assez considérables que nous avons communiqués à M. Le Roi et dont il publia quelques pièces dans les Mémoires de la Société des sciences morales de Versailles (1859, t. V, p. 88 à 98).

Le 25 décembre 1862, mademoiselle de la Neuville, après avoir survécu à mademoiselle de Graillet, décédait à Versailles. Elle instituait M. Charles Vatel, son légataire universel. Elle ne laissait rien. C’était donc un témoignage de souvenir purement honorifique. M. Vatel crut le reconnaître en déposant tous les papiers de la succession, au nombre de 1,200 à 1,500 pièces, à la Bibliothèque de Versailles. M. Le Roi vivait encore à cette époque. Il classa, fit cartonner ces papiers volumineux avec le plus grand soin et en dressa une table commode ; il en publia même quelques-uns. (Voyez Bulletin de la Bibliothèque de Versailles, 1872.) C’est très certainement ce qui a paru de plus sérieux sur madame du Barry. Ces travaux cependant sont loin d’être définitifs; ils manquent souvent d’exactitude. M. Le Roi avait commencé par des études sur madame de Pompadour; il était resté sous le charme de cette première image; cette préoccupation l’a entraîné: il s’est montré souvent partial, injuste. Ses méprises sont d’autant plus fâcheuses, qu’elles semblent justifiées par la communication de documents authentiques qui percent dans son travail. De là nous est venue la pensée d’un examen rectificatif qui s’est ensuite étendu à plus d’un autre ouvrage sur le même sujet. Le caractère du nôtre est annoncé par notre titre: une Etude critique et documentaire. Nous entendons par là, la recherche et l’exposé de faits discutés et prouvés, l’élimination des anecdotes controuvées et apocryphes. Il serait difficile de définir à l’avance le mot preuve, tantôt elle résultera d’une seule autorité, tantôt il faudra le concours de plusieurs témoignages se contrôlant les uns par les autres, tout dépend en pareil cas des circonstances, des possibilités. De môme

et par contre, nous nous sommes attaché à savoir s’il n’y avait pas là une répétition d’ana antérieurs ayant déjà servi dans des cas analogues. C’est ce qui est arrivé plus d’une fois.

Il faut aussi tenir compte des publications relativement récentes qui ont changé la face de l’histoire : la Correspondance secrète de Louis X V, publiée par M. Boutaric, la Correspondance de Marie-Thérèse , de Marie- Antoinette et de Mercy ; les Mémoires de d'Argenson, de M. de Luynes , les Journaux de Barbier et de M. de Sartine, sans parler des sources encore inédites ou inexplorées jusqu’ici, les Loisirs de Hardy , les Mémoires de M. le duc de Choiseul , ceux de M< de Cheverny, etc. (Y. Bibliographie.)

Nous avons surtout cherché à nous éclairer par l’établissement des dates. La chronologie est le flambeau de l’histoire et l’antidote des anachronismes. L’absence de dates permet toutes les fraudes et autorise toutes les confusions. Nous espérons qu’on nous tiendra compte de ce labeur plus ardu que brillant. Plaire n’est pas notre espoir. Nous ne voulons que rectifier les erreurs de nos devanciers commises avec plus ou moins de bonne foi, en donnant le moyen de corriger celles que nous aurons pu commettre nous-même. Ce sera l’œuvre du temps, nous ne nous flattons pas de faire tomber en un jour des préjugés qui ont plus d’un siècle d’existence. Ce n’est que peu à peu qu’on reviendra à des idées plus justes, à une appréciation plus saine de personnages sur lesquels il semblait que le dernier mot avait été dit.

Mais, nous objectera-t-on, c’est donc une apologie que vous voulez tenter? Et pour qui? Pour une femme

perdue ! Pour des hommes tarés ! C’est là une entreprise téméraire et condamnée d’avance.

Rien n’est plus éloigné de notre pensée, rien n’est plus contraire à notre but qu’une défense systématique, qu’une réhabilitation de parti pris. Nous faisons appel à l’impartialité. Ce n’est pas en montrant un esprit étroit et prévenu que nous pouvons nous faire entendre. Nous n’espérons y parvenir que par une discussion loyale et sincère. Nous n’avons pas pour mission de défendre la cause de mad ame du Barry, mais toute personne, quelle qu’elle soit, a droit à la vérité. Il en est de même, et à plus forte raison, de toute une époque qui a été calomniée et qui, on doit le dire, s’est calomniée elle-même. Telle est notre conviction. Puissionsnous la faire partager à nos lecteurs.

Au reste, la période pendant laquelle madame du Barry a paru jouer un rôle politique, n’est pas de longue durée. La controverse s’arrête naturellement à cette époque. Mais l’existence de l’ancienne favorite continue longtemps encore après la mort de Louis XY. Le champ reste donc ouvert aux recherches. Nous en avons profité. La possession des papiers de madame du Barry et le titre d’héritier bénéficiaire de mademoiselle de La Neuville, sa cousine, nous ont permis d’explorer des sources jusqu’à présent inaccessibles, par exemple, les minutes de Lepot d’Auteuil, son notaire, aujourd’hui représenté par l’honorable M. Martin Deslandes. Ces documents ont le double avantage d’être d’une authencité absolue et de révéler de nombreuses dates qui s’échelonnent d’une manière suivie de 1770 à 1793.

La politique n’est pas toute la biographie de madame du Barry. La littérature, les beaux-arts se rattachent indirectement à elle. Non pas que nous entendions dire

qu’elle ait exercé la moindre influence sur ces hautes questions : elle n’a jamais élevé une telle prétention et nous n’y prétendons pas pour elle. Ce serait presque un blasphème. Mais elle a vécu dans la société de beaucoup d’hommes de lettres, elle a aimé avec passion la peinture, la sculpture, et elle possédait à sa mort une collection précieuse de chefs-d’œuvre de nos grands maîtres qui font aujourd’hui l’ornement de nos musées. Les modes elles-mêmes, les parures, les bijoux peuvent servir d’objets d’étude et de curiosité. Nous nous efforcerons de donner sur tous ces points les détails les plus circonstanciés. Bibliographie, iconographie, catalogues, comptes de fournisseurs et de domestiques, nous ferons part au public de tout ce que nous possédons en ce genre. Dussions-nous être traité de publicateur de pièces, qualité que nous ne déclinons nullement, nous ne craindrons pas de publier des mémoires de Roettiers, de Gouthières, voire même de mademoiselle Bertin, la souveraine du magasin du du Grand-Mongol.

Qu’on nous permette une dernière observation. Nous nous sommes appliqué à appeler les personnages que nous mettons en scène de leurs noms propres et par leurs titres.

Nous n’avons pas donné à madame du Barry le titre de comtesse. 11 ne lui a jamais appartenu, son mari n’y ayant aucun droit. Nous avons donc fait justice de cette flagrante usurpation de qualité.

D’un autre côté, nous n’avons pas dit la du Barry1. Celte façon de parler est usitée en Italie, en Allemagne.

1 . Sauf dans les cas de citation, nous copions les textes, nous ne les corrigeons pas.

Chez nous elle implique une idée de mépris hautain. C’est presque une flétrissure.

Jeanne Bécu l’a-t-elle encourue ? Oui, si elle a été tille publique, mais l’a-t-elle été? C’est ce que le public décidera et jusqu’à ce que son arrêt ait été rendu, notre devoir était de nous abstenir et d’attendre.

C’est ce que nous avons fait.

Septembre ( 880.

Page 1