LETTRE DE M. LE M4RQUIS D’OSSUN
« Je ne saurois penser, Monsieur, sans une satisfaction inexprimable qu’il est possible que vous soyez à présent en chemin pour Madrid. Je regarderai comme l’époque la plus agréable et la plus flatteuse de ma vie de pouvoir vous faire honneur d’une maison qui est à vos ordres et vous montrer dans toute leur étendue l’admiration, l’attachement et le respect infinis, avec lesquels, etc., etc. »
Il résulte de ces lettres, jusqu’à l’évidence, que M. de Choiseul n’a pas voulu la guerre, qu’il n’y a pas poussé insidieusement l’Espagne, qu’il s’est, de prime abord et constamment déclaré, pour l’Angleterre. Il croyait que ses prétentions étaient justes, que ses demandes n’avaient rien d’exagéré, qu’un refus entraînerait une déclaration de guerre et que l’objet du litige n’en valait pas la peine. Il ne voyait pas là une question d’honneur, il s’arrêtait à la valeur intrinsèque de l’enjeu et il ne trouvait pas que la possession du fort Egmont fût une compensation du sang qu’il y aurait à verser. Il avait fait plus, il avait imaginé divers expédients pour sortir de la difficulté : il proposait d’accorder à la Grande-Bretagne les deux déclarations qu’elle exigeait : puis de rédiger un acte séparé dans lequel l’Espagne demanderait un règlement du territoire contesté et se contenterait d’un
consentement verbal à donner par l’Angleterre. Cette combinaison n’était pas sans adresse, elle pouvait réussir; M. de Choiseul ne craignait que les orages du Parlement britannique. Une fois ce danger passé, il partait en courrier pour l'Espagne et se flattait de faire accepter l’arrangement par Charles III. Si le roi de France avait renversé M. de Choiseul comme coupable d’avoir compromis en cette circonstance la paix européenne, il aurait été le plus aveugle et le plus injuste des hommes.
Mais comment l’aurait-il pu croire? Toutes ces craintes, suivant Besenval, aurait été fondées sur ce que M. de Choiseul n’écrivait pas en Espagne et Louis XY était en correspondance suivie avec Charles III.
Voici une des lettres doublement intéressante en ce qu’elle est de la main de Louis XV et par les révélations curieuses qu’elle contient sur la cause réelle de la chute du ministère de Choiseul.
Monsieur mon frère et cousin,
« Vostre Majesté n’ignore pas combien l’esprit d’indépendance et de fanatisme s’est répandu dans mon royaume. La patience et la douceur m’onts conduit jusqu’à présent; mais, poussé à bout, et mes parlements s’oubliant jusqu’à vouloir me disputer l’authorité souveraine que je ne tiens que de Dieu, je suis résolu de me faire obéir par toutes les voies possible. La Guerre, dans cet état, seroit un mal affreux, pour moy , et pour mes peuples. Mais ma tendresse extresme pour V. M. l’union intime qui règne entre nous, cimentée par notre pacte de famille , me faira toujours tout oublier pour elle. Mes Ministres ne sonts
que mes organes ; ainsy quand je me croy obligé d’en changer, rien ne peut apporter de changement dans nos affaires, et tant que je vivroy nous seronts unis. Si Y. M. peut taire quelques sacrifices pour conserver la paix, sans blesser son honneur, elle rendra un grand service au genre humain et à moy en particulier dans les circonstances présentes ou je me trouve. Sur ce, je prie Dieu qu’il vous aie '. »
Versailles, le
Cette lettre est de l’écriture parfaitement connue et reconnaissable de Louis XV et ce qui plus est, de son orthographe non moins signalétique. Il avait pour habitude de faire accorder au pluriel la troisième personne des verbes : ils sonte, mes ministres on (sic). Ici il n’y a pas manqué — monts conduit — mes ministres ne sonts. — Nous seronts unis.
En outre i une note mise au verso de la page par une autre main porte — du Roi au Roi d’Espagne.
Enfin une recommandation pour le marquis d’Ossun notre ambassadeur à Madrid, atteste que la lettre autographe de Louis XY a été expédiée au roi d’Espagne avec des injonctions toutes particulières sur la remise de la dépêche , le secret à observer tant avec les ministres du roi de France qu’avec ceux du roi d’Espagne.