‹ Histoire de madame du BarryChapitre 294 sur 304 · COPIE DE LA LETTRE DE MADEMOISELLE DE BARY A SON FRÈRE · texte numérisé non relu

COPIE DE LA LETTRE DE MADEMOISELLE DE BARY A SON FRÈRE

élève de l’école royale militaire ' Extrait du Mercure de )7S8.

J’aprends, mon cher frere, que vous allés sortir de l’Ecole militaire pour entrer dans la carrière des armes ; Vous êtes un des prémiers élèves que cette Ecole ait formés; et comme étant parmi ses enfans , du nombre de ses aînés, vous allés porter dans le sein de la patrie, les fruits de cette excellente culture.

Je n’ai eu jusqu’à ce moment, que la douce habitude de vous aimer; mais je vous avouerai que je mêle a cet amour, un vrai respect, quand je me représente votre destinée honorable.

Vous n'avés reçu en naissant qu’un nom et de la pauvreté : c’étoit beaucoup que le premier de ces dons, mais la cruelle médiocrité rend cet honneur bien pesant; et qui sait si cette fâcheuse compagne vous auroit permis de vivre et de mourir avec toute la pureté de vôtre naissance ?

Heureusement pour vous et pour vos pareils, dans un de ces momens où Dieu parle au cœur des bons rois, celui qui nous gouverne a jetté les yeux sur la pauvre noblesse de son royaume. Son ame s’est ouverte au mouvement le plus généreux: il a adopté sur le champ, une foule d’enfans illustres et infortunés ; un édit plein de grandeur, leur a imprimé la protection royale, et a consolé, par cet apui, les mânes de leurs pères.

Bénissons M. C. F. les circonstances qui ont fait éclore un acte aussi avantageux dans les premières années de vôtre vie ; dix ans plus tard, ce bienfait n’eut existé que pour vos concitoyens. Mais bénissons surtout , ces amis

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vraiment héroïques, qui ont embrassé et exécuté un projet aussi noble et aussi paternel.

Vous voila donc, grâce à cet établissement, muni des leçons de l’honeur le plus pur, et des plus belles lumières. Vôtre éducation a été une espèce de choix parmi les autres éducations ; et l’Etat vous a prodigué ses soins les plus précieux et les plus chers. En vérité, M. C. F., je considère avec joie tant d’avantages, mais je ne saurois m’empecher de murmurer un peu contre mon sexe qui, en me laissant sentir toutes ces choses comme vous, met entre vôtre bonheur et le mien une si grande diférence. Suivez donc vos destins puisqu’il le faut, et augmentez même de plus en plus ma jalousie. Je ne vous dissimulerai pourtant pas que vôtre, tâche me paroît un peu difficile; vos secours passés augmentent vos engagemens ; et les succès ordinaires ne vous acquitteroient peut être pas. Si les inspirations du cœur valoient toujours celles de la raison, je romperois sans doute le silence, et je risquerois au près de vous les conseils que l’amitie suggère sur votre conduite et vos devoirs.

1° M. C. F., je me figurerois dans vôtre place, qu’en tout Etat et en tout temps, je dois être très modeste ; et quoi que les bienfaits du Roi honorent ses plus grands sujets, je m’en tiendrois dans ce sens, fort glorieux, mais j’irois aussi jusqu’à considérer dans ces bienfaits ma patrie entière, et je ferois ensorte que toute ma conduite fut l’expression de ma reconnoissance.

2° J’aurois un courage prudent et rassis; point du tout de prétentions, je cederois des que je pourrois descendre avec décence; je voilerois même mes forces; et je serois plus touché d’obtenir les suffrages que de les contraindre.

3° J’aimerois mieux être un homme estimé qu’un homme aimable: un officier de nom qu’un joli cavalier , et je prendrois, si je pouvois, en talens la part de mérite que les François cherchent trop souvent en agremens et en amabilité.

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4° Je fuirois les passions. Je les crois au moins une trêve à nos devoirs ; cependant, comme il seroit peu raisonnable d’aller sur ce point jusqu’au précepte, je ferois ensorte de n’avoir dans mes goûts que des objets respectables ; c’est le seul moyen de restituer par un côté ce que l'amour fait perdre de l’autre à l’exacte vertu.

J’allois 5°, M. C. F., mais la crainte de faire un sermon m’arrête; et puis je me persuade qu’il faut de courtes leçons aux grands courages. C'est ainsi que mon âme se plait à parler à la vôtre, et j’entre à merveille, comme vous voyez dans l’éducation que vous avez reçue.

Il faut pourtant que j’ajoute a mes avis le pouvoir de l’exemple. Je suis assés heureuse pour le trouver dans nôtre propre sang; de tels exemples sont, comme vous le savés, des commandemens absolus. Je ne sais si c’est cette raison seule qui me détermine a vous les transcrire ici ; mais quand j’y melerois un peu d’orgeuil , c’est peutêtre là toute la gloire de nôtre sexe, la vôtre consiste a les imiter.

De Bary, nôtre grand oncle, gouverneur de Leucate en Languedoc , sous le règne de Henry IV, les Ligueurs l’ayant fait prisonnier, le conduisirent dans la ville de Narbonne qu’ils avoient en leur pouvoir. Là, on le menaça de la mort la plus rigoureuse s’il ne livroit la place. Sa réponse fut qu’il étoit prêt à mourir. Bary avoit une épouse jeune, qui s’était renfermée dans Leucate. Les Ligueurs la crurent plus facile à vaincre : ils l’avertirent du danger de son mari, et lui promirent sa vie si elle livroit la ville.

La réponse de la femme de de Bary fut que l’honneur de son mari lui étoit encore plus cher que ses jours. La grandeur d’âme fût égale de part et d’autre. Bary souffrit la mort; et la femme, après avoir défendu la place avec succès, alla ensevelir sa douleur et sa jeunesse, dans un couvent de Beziers ou elle mourut.

Le fils de ce généreux Bary succéda au Gouvernement

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de son pere en 1 037, Serbelloni, après avoir investi cette place, tenta de le corrompre, et lui promit des avantages considérables s'il embrassait le parti des Espagnols. L’histoire de son pere fut la seule réponse que le général espagnol en reçut.

Voila, M. C. F., deux Bary qui n’ont point eu d’École militaire pour Berceau , et qui ont été pourtant bien grands l’un et l’autre. Souvenez vous d’eux; je vous conjure , toute vôtre vie : Souvenez vous en le jour d’une bataille, et dans toutes les occasions ou il s’agira de faire bien, et si ce n’est pas assés, de faire mieux que les autres, car il faut porter jusque là son ambition; dites vous sans cesse, je suis devant les yeux de mes ancêtres, ils me voient : et ne soyez pas après cela digne d’eux si vous le pouvés? ma main tremble en vous écrivant ceci, mais c’est moins de crainte que de courage. Entrez donc, M. C. F., de l’école dans la carrière militaire. Portez les armes que vos peres ont portées, et que ce soit avec honneur comme eux.

Que je vous trouve heureux d’avoir tant d’obligations a devenir un sujet distingué ; et de devoir au Roi vôtre vie et vos services, au double titre de vôtre maitre et de vôtre bienfaiteur. Vous porterez toute votre vie, sur vôtre personne, les signes glorieux de sa bonté; Mais je suis sure qu’on les connoîtra encore mieux à toutes vos actions ; Je suis certaine encore que vous ne perdrez jamais le souvenir de ce que vous devez à ceux qui vous ont dirigé dans l’écoie que vous quitterés , Et principalement à ce citoyen vertueux , que ses grands talens ont pour ainsi dire, conduit à l’œuvre immortelle de ce Régne. Je vous aimerois alors de tendresse et de fierté ; et tandis que confinée dans un château , je partagerai ma vie entre les soins de mon sexe et des amusemens litté-, raires,je vous perdrai de vue dans le chemin de la gloire ; Vous cueillerés des lauriers , et vôtre sœur disputera aux jeux floreaux leur couronne : Elle sélevera peu à

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peu a un stile plus noble; et si vous devenés jamais un grand guerrier, vous lui apprendrés à vous chanter, et et vous aurés de sa part un poëme. Je meurs d’envie d’avoir un jour ce talent ; et vous sentez par ce désir, ce que mon ambition vous demande. A dieu M. C. F., pardonnez a ma jeunesse ces réflexions; Mais sachez en gré a mon amitié. Jai voulu vous Écrire dans l’époque la plus importante de votre vie, et mon cœur a volé pour cela jusqu’à vous. C’est lui qui ma dicté tout ce que cette lettre contient; Il vous aime trop pour avoir pu se tromper. Je suis avec toute l’amitié possible, M. C. F. votre sœur. Signé Bary de Cerès.

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