‹ Histoire de madame du BarryChapitre 293 sur 304 · A M. DE MALESHERBES, MINISTRE SECRÉTAIRE DETAT DE LA MAISON DU ROI · texte numérisé non relu

A M. DE MALESHERBES, MINISTRE SECRÉTAIRE DETAT DE LA MAISON DU ROI

[Revue de Paris, 1836, p. 141, vol. XXX.)

Monsieur,

Vous êtes juste et éclairé; je soumets ma conduite passée à votre jugement: s’il m’est favorable, mes malheurs cessent; s’il m’est contraire, je n’en appellerai point, et me résignerai à traîner, dans l’amertume et la douleur, les restes languissans de la vie que le ciel me réserve.

Veuillez avoir la patience de me lire. S’il vous reste des doutes après m’avoir lu, cherchez, je vous prie, à les éclaircir auprès des personnes que les préjugés ou l’esprit de parti n’ont point aveuglées.

Si, dans mon exposé, il y a un mot contraire à la vérité,

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je suis indigne de la plus légère faveur; je n’eu attends de vous, auprès du roi, qu’après la conviction de mon innocence sur les trois quarts des torts que la malignité du public m a attribués , et sur la sincérité de mon repentir, à raison de ceux que j’ai eus réellement.

Je n’emploie auprès de vous, Monsieur, ni la sollicitation du peu d amis qui peuvent me rester, ni le souvenir des bontés dont monsieur votre père m’honorait à titre de son allié par les Doujats.

Je vais, en peu de mots, vous exposer la vérité toute nue; le destins de mes jours dépend de l’impression qu’elle fera sur vous.

Je suis né gentilhomme et avec une fortune honnête. J’ai habité Toulouse jusqu’à lage de vingt-huit ans. A cet âge, l’amour des arts et l’attrait du plaisir m’attirèrent à Paris. Madame de Malause1 me fit présenter chez les princes, et me répandit dans la bonne compagnie. J’y passai plusieurs années, uniquement occupé de ces deux objets. Le désir d améliorer ma fortune et de me procurer un état m’inspirèrent ensuite celui d’entrer dans les affaires étrangères. M. Rouillé, à qui je fus recommandé par M. Je duc de Duras, m’envoya à voyager dans diverses cours d’Allemagne, et à mon retour, parut fort satisfait des connaissances que j’y avais acquises. Au moment de m’employer dans les cercles de Franconie, il fut remplacé pat M. le caidinal de Bernis, qui me promit bocoup, mais qui, îemplacé à son tour par M. de Choiseul, ne réalisa rien. Ce dernier, m ayant déclaré à son avènement au ministère, qu’il avait plusieurs personnes à placer avant moi, et ma fortune se trouvant fort altérée, M. Berryer chercha à la relever en permettant que, sous un autre nom, je jouisse de l’intérêt que pourraient donner plu sieurs fournitures de la marine. D’autre part, M. de Belle-Isle

1 • U y a une branche bâtarde des Bourbons, dite de Malause.

La baronnie de Malause avait été érigée en marquisat par Henri IV V. Dassieui, les Bourbons, p. 67.

trouva bon que je cherchasse le même avantage dans celles de son département ; ce qui fit qu’à la paix ma fortune se trouva considérable , et qu’elle se soutint et s’augmenta encore depuis par l’intérêt que j’eus dans les vivres de Corse.

N’ayant d’autre soin alors que celui de veiller à l’éducation de mon fils, page du roi, jouissant d’une santé chancelante, je me renfermai dans un cercle fort étroit de connaissances. Et ce fut alors que je priai madame Rançon et sa fille, mademoiselle de Vaubernier, de veiller sur fa tenue de ma maison, et d’en faire les honneurs ; ce qu’elles firent, pendant plusieurs années, avec affection et intelligence.

Excité par la reconnaissance, et pour les prémunir contre l’avenir, je leur cédai alors l’intérêt que j’avais dans les vivres de Corse, dont elles jouirent pendant quelques mois.

Les nouvelles dispositions de M. de Choiseul venant à les en priver, elles en sollicitèrent la maintenue auprès de lui ; et ce fut dans les divers voyages qu’il les engagea à faire à Versailles que madame Vaubernier fixa, les regards du feu roi. M. Lebel fut chargé de ses ordres; et ce dernier avec lequel ni elle ni moi n’avions de liaison, en pour, suivit l’exécution auprès d’elle seule. Avant de la conduire néamoins à Compiègne, il voulut qu’elle n’y parut que comme l’épouse de mon frère ; ce à quoi je me prêtai, ainsi que lui, sans autre motif certainement alors que celui d’une aveugle et respectueuse obéissance.

Le goût du feu roi s’étant accru, éleva madame du Barry au degré où toute la France Fa vue. Pour soutenir son nouvel état pendant les premiers quinze mois, où elle ne reçut aucune grâce pécunaire, je fondis mon portefeuille et engageai le reste de ma fortune. Mes avances me furent remboursées à titre de don, par les suites, sous le ministère de M. l’abbé Terray. C’est à cette époque que madame du Barry, se croyant quitte envers moi par les

rentes viagères et les contrats, échangés ensuite contre le comte de Lisle, que j’avais reçu en paiement, toujours sur le titre de don; c’est à cette époque, dis-je, qu’elle se crut libérée envers moi de tout autre genre de reconnaissance, et qu’elle cessa, pendant ses voyages à Paris, de venir chez moi, et se dispensa de me recevoir chez elle quand mes affaires m’appelaient à Versailles.

Cette situation dura deux ans. J’espérai qu’elle changerait à l’époque du mariage de mon fils. Je parus alors, pour la première fois, devant le feu roi, qui m’honora de plusieurs marques de bonté, sans que cela m’attirât, de la part de ma belle-sœur, le plus léger témoignage de confiance.

Au bout de deux jours, je revins à Paris, et je n’ai paru depuis qu’une fois devant elle, le second jour de la maladie du roi.

Je me retirai, en la quittant, dans une campagne à six lieues de Paris; c’est là où j’appris la mort du roi, la clôture de ma belle-sœur et l’exil de la cour de tous les miens... J’avoue que, me voyant seul excepté, et recevant plusieurs avis anonymes, qui, d’heure en heure, semaient l’effroi dans mon âme déjà remplie de trouble et de douleur, sans plan fixe, comme sans idées nettes, je me trouvai hors du royaume avant d’avoir réfléchi sur la faute que je faisais d’en sortir sans la permission de mon nouveau maître.

Depuis dix-huit mois, j’ai erré de pays en pays depuis ce temps-là, observant partout le silence le plus respectueux comme la conduite la plus modeste. Malgré cela, les désagréments que j’ai essuyés sont innombrables ; l’entier dépérissement de ma santé est un des moindres: la subversion totale de ma fortune s’en est ensuivie. J’ai eu beau sacrifier tout mon mobilier et le produit de la vente de tous mes biens libres à mes créanciers, ils ont si fort embrouillé leurs mémoires et les ont si considérablement enflés, qu’après leur avoir fait payer plus de quatre cent

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mille livres, ils prétendent qu’il leur est dû une somme plus majeure encore.

Je ne demande pas mieux que de leur abandonner tout ce qui me reste; mais le moyen d’épurer leurs comptes et prendre un arrangement définitif dans l’éloignement où je me trouve !

C’est à cette considération que je vous supplie, Monsieur, de demander au roi la permission d’aller passer quelques jours à Paris, seul lieu où il me reste de la fortune, pour y transiger avec eux et y faire tous les actes nécessaires à leur tranquillité.

Je vous promets de n’y voir, si sa majesté l’ordonne, que mes créanciers, des oculistes et des médecins. Ce court terme exposé, j’irai chercher, dans quelque province méridionale, l’air qui conviendra le mieux à ma santé, jusqu’à l’acquit total de mes dettes.

Mille pardons, Monsieur, de vous avoir fait essuyer des détails que j’ai crus nécessaires.

Je vous envoie cette lettre exprès par le seul domestique qui me reste fidèle. J’attends son retour avec la réponse dont je vous supplie de le rendre porteur le plus tôt que vous le pourrez. C’est d’après celle dont il vous plaira de m’honorer que je réglerai ma conduite à venir.

J’ai l’honneur d’être avec un profond respect, Monsieur,

Votre très humble et obéissant serviteur, Le comte J. du Barry Ceres.

Bruxelles, ce 4 novembre 1775, à l’hôtel d'Hollande.

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