‹ Histoire de madame du BarryChapitre 300 sur 304 · Bourgeois de Paris · texte numérisé non relu

Bourgeois de Paris

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mon sentiment, je suis persuadé que dans un mois j’aurai oublié une grande partie des détails de ma disgrâce ; d’ailleurs, soit par mépris des personnages dont j’ai à me plaindre, soit par dégoût de m’appesantir sur le mal, même sur celui que l’on me fait, si j’attendois plus longtems à écrire les portraits des acteurs de cette scène, les couleurs qui me la représentent seroient fort affaiblies.

En 1768, il parut une femme dans un équipage brillant qui attira d’autant plus l’attention du public , que les courtisans et les ministres découvrirent dabord que cette femme étoit à Compiègne pour les plaisirs du Roi ; je ne sais par quel hasard je vins à Compiègne cette année plus tard que je n’y venois ordinairement, le Roi y étoit depuis huit jours : j’appris par M. de Saint-Florentin à mon arrivée les spéculations que l’on fesoit à la Cour sur la dame du Barri (c’étoit le nom de cette Dame) ainsi que l'amour que l’on pretendoit que le Roi avoit pris pour elle; il est vrai qu’elle alloit coucher tous les jours chez le Roi. On la voyoit sortir des cabinets le matin pour aller s’habiller à son auberge et revenir chez le Roi après dîner.

En 1768, quelque temps avant que la Cour allât à Compiègne, un de mes amis m’écrivit qu’il me prioit de recevoir une femme qui interessoit plusieurs personnes de ma connaissance et que cette femme avoit une grâce à me demander. J’étois à Paris; je mandai qu’elle pouvoit venir le lendemain ; elle vint en effet, elle me parut médiocrement jolie. Sa contenance gênée, sa mauvaise grâce me firent croire qu’elle étoit une femme de province. L’affaire qu’elle sollicitoit ne me désabusa pas. Elle me dit qu’ayant confié toute sa fortune, peu considérable, à un nommé Nallet précédemment entrepreneur des vivres pour les 7 bataillons qui étoient en Corse, elle me prioit de conserver au dit Nallet un intérêt dans la régie des Vivres qui devoit fournir les 18 bataillons que

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l’on y envoyoit. Je lui représentai avec douceur qu’il n’étoit pas possible de changer en sa faveur un arrangement général ; que Nallet avoit bien fourni 7 bataillons qui n’étoient pas dans le cas de se mouvoir, mais que je ne le croyois pas assez fort pour une entreprise plus considérable qui pouvoit encore augmenter. (Effectivement, il y a eu en Corse plus de 40 bataillons en 1760). D’ailleurs je lui dis qu’on m’avoit démontré que l’augmentation du prix de l’entreprise à la régie étoitd’un tiers plus fort ; de sorte que dans la régie je trouvois la sûreté et l’économie ; deux motifs trop puissans pour qu’ils ne fissent pas ma loi. Comme elle insistoit toujours avec autant de disgrâce que de bêtise, pour me débarrasser d’elle, je lui dis que je lui conseillois de s’adresser à M. Foulon, chargé de ce détail, et que si l’on me proposoit un moyen qui ne fut pas onéreux au Service du Roi, de placer son Nallet et son intérêt dans Ja régie, j’y acquiescerois très volontiers. Au nom de Foulon, cette femme marqua du déplaisir : Je l’assurai qu’elle avoit tort de craindre Foulon, que s’il pouvoit, il chercheroit à la servir. Je la congédiai assez honnêtement.

Peu de jours après, je reçus une Lettre de la même femme, signée Vauvernier, qui me demandoit un nouveau rendez-vous et qui me mandoit qu’elle croyoit ne pas s’être bien expliquée dans sa première conversation ; je lui fis répondre de venir le lendemain me voir à Paris: elle vint. Je ne lui trouvai pas l’air modeste et embarrassé de la première visite ; elle me parla assez succinctement et assez mal de son affaire ; ensuite, elle me fit d’une manière diffuse une histoire. Elle me dit qu’elle devoit se marier avec un homme contre le nom duquel j’avois des préventions; je l’assurai que cette prévention prétendue me paraissoit difficile ; je la questionnoi sur le nom de son futur mari, contre lequel elle prétendoit que j’étois prévenu. Elle se défendit de me le nommer, puis elle me dit que c’était M. du Barri. Je ne me rap-

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pelai pas d’abord ce nom, et lui répétai qu’elle ue pouvoit pas craindre ma prévention, car je ne le connaissois pas. Elle me répéta plusieurs fois que j’en avois entendu parler et que je ne l’aimois point ; alors je m’écriai que c’étoit sans doute ce fripon, l’àme damnée de M. de Richelieu qui avoit ruiné plusieurs jeunes gens et entre autres le marquis de Duras, et qui tenoit un mauvais lieu chez lui ; j’observai à cette fille que je croyois du Barri marié, car j’avois entendu parler d’un fils qu’il avoit dans le Régiment du Roi. — Sur mon objection assez sensible, elle me barbouilla entre ses dents une réponse que je n’entendis pas : Je finis par lui dire qu’au surplus c’étoit à elle à juger si elle fesoit bien ou mal; que pour moi je croyois que dans tout cela, il n’y auroit qu’un ménage de gâté et que je lui promettois que ma prévention ne feroit tort ni à lui ni à elle. — Nous nous séparâmes ainsi, et je vis clairement que cette femme étoit une fille qui vouloit tirer de l’argent de moi par l’instigation de du Barri. Je ne la trouvai point du tout à mon gré; d’ailleurs les craintes assez naturelles sur sa santé m’empêchèrent de songer à remplir l’objet de sa visite.

Quelques jours après, j’appris par une histoire que conta un jeune homme avec qui je soupois que mademoiselle Vauvernier s’appeloit l’Ange de son sobriquet de fille; quelle étoit entretenue par ce du Barri, surnommé le Roué depuis plusieurs années ; que tous les jeunes gens la connaissoient et aboient chez elle ; que M. de Fitz-James l’avoit eue, ainsi que M. de Sainte-Foye; enfin que c’étoit ce qu’appellent les filles entr’elles une fille du monde, c’est-à-dire une fille publique; je me sus bon gré, d’après ces notions, d’avoir soutenu avec réserve ma (sic) galanterie; et j’oubliai et mademoiselle Vauvernier, dite l’Ange et M. du Barri le Roué, et toute cette histoire.

La Cour fut à Çompiègne un mois ou six semaines

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après ; le hasard fît que je n’arrivai pas les premiers jours. Le lendemain de mon arrivée, M. de Saint-Florentin vint me raconter qu’il y avoit à Compiègne une madame du Barri que le Roi voyoit, avec laquelle il passoit la nuit, dont on disoit que S. M. étoit fort amoureux. Il m’ajouta que cette madame du Barri étoit une fille à qui du Barri le Roué avoit fait prendre son nom, un équipage brillant, des laquais galonnés, et qu’il disoit qu’elle avoit épousé un de ses frères qu'on ne voyoit pas, et qui étoit destiné à prêter son nom et à jouer un personnage muet dans cette comédie. M. de Saint-Florentin me dit aussi que cette fille s’appeloit l’Ange à Paris; qu’elle étoit bâtarde d’une servante et d’un Picpus ; qu’elle avoit été raccrocheuse dans les rues et livrée à tous les perruquiers et les valets avant que d’être entretenue par du Barri le Roué chez lequel elle avoit eu beaucoup de monde ; que Le Bel, valet de chambre du Roi avoit voulu l’avoir; qu’il l’avoit fait venir souper chez lui, où le Roi l’avoit vu (sic) par une porte vitrée ; que depuis ce moment le Roi en avoit eu le plus grand désir et que malgré les représentations de Le Bel il l’avoit fait venir à Versailles et à Compiègne, et qu’elle passoil ses journées et ses nuits avec le Roi. Je racontai à M. de Saint-Florentin ce que je savois de L’Ange depuis Dame du Barri; je lui dis qu’elle m’avoit parlé elle-même de son mariage, qui avoit été fait ou supposé parce que du Barri le Roué vouloit tirer parti pour lui et sa famille de la Catin qu’il livroit au Roi ; et esperoit sans doute qu’une femme supposée mariée donneroit plus de consistance à cette intrigue ; que, d’ailleurs cette fille portant le nom de du Barri, la famille se ressentiroit naturellement des bienfaits du Roi. Il faut remarquer qu’effectivement, malgré le nom de du Barri qu’elle portoit, malgré le carosse, les armes et la livrée quelle promenoit dans Compiègne, il est de fait, qu’elle ne s’est mariée qu’au retour de ce voyage, avant que d’aller à Fontainebleau. Nous déplo-

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râmes M. de Saint-Florentin et moi, la crapule à laquelle le Roi se livroit, crapule si méprisable et si contraire à son âge, à son état et à sa santé; mais d’ailleurs nous ne pensâmes point qu’une intrigue aussi basse pût avoir d’autres suites que celles de la fantaisie du moment; nous souhaitâmes entre nous que le Roi s’en portât bien, et que ce fut le dernier trait de son goût, dont nous fussions témoins pour la mauvaise compagnie.

L’on parla beaucoup pendant ce voyage de cette nouvelle intrigue, elle se traitoit avec impudence de la part de la Dame du Barri qui se montroit dans les lieux publics avec l’assurance d’une fille entretenue par un homme puissant. Mais personne n’imagina alors que cette vilenie dut avoir une suite, encore bien moins aucune influence, soit dans les affaires, soit même relativement aux personnes qui entouroient le Roi. L’on croyoit que le sort de cette fille seroit comme celui de vingt autres plus honnêtes que l’on avoit renfermées au Parc-aux-Cerfs à Versailles, lesquelles étoient destinées à employer leurs soins aux plaisirs que cherchoit le Roi et qu’il trouvoit difficilement.

Depuis le voyage de Compiègnfe jusqu’à celui de Fontainebleau, l’on n’entendit peu parler de cette femme: elle vint à Fontainebleau; elle étoit logée à la ville et passoit sa journée dans un coin des cabinets. Cette continuité fit sensation ; la mort subite de Le Bel à Compïègne que l’on savoit s’être opposé à l’ensorcellement du Roi pour cette fille avoit fait tenir quelques propos, selon moi assez bien fondés ; mais l’arrivée du Roi de Danemarck, l’occupation où l’on fut de Lui, le peu d’importance que l’on doit mettre en général aux actions qui tombent sur un personnage aussi vil que la dame du Barri, fit que l’on s’occupa peu d’elle. Les jeunes gens qui la connoissoient lui parloient comme ils avoient cou-

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tume de lui parler, et dans toute cette aventure, on ne voyoit d’extraordinaire que ce qui fesoit pitié, le Roi de France, successeur auprès d’une fille du roué du Barri. Plusieurs personnes et nommément des ambassadeurs me parlèrent à Fontainebleau de cette intrigue avec crainte : Comme la dame du Barri, selon son premier état, avoit beaucoup de connaissances parmi les filles, le peuple et la valetaille , les ambassadeurs avoient des avis de ce qui se passoit dans l’intérieur de cette femme par leurs espions particuliers. Ils me disoient les propos qui leur revenoient ; j’éloignois autant que je pouvois des conversations embarrassantes pour le ministre d’un Roi de 60 ans; plus je sentois que le maître que je servois raanquoit à sa dignité et à la décence, plus je répugnois à recevoir des confidences qui constatoient le mauvais effet de sa conduite.

De bonne foi je pensois que le Roi avoit la fantaisie d’entretenir une fille, que celle-là avoit su lui plaire plus qu’une autre par son expérience sur les recherches dont le Roi avoit besoin, j’étois persuadé qu’il seblâseroit sur les recherches et qu’il ne resteroit de tout cela qu’une anecdote pitoyable pour ce Roi et d’un très mauvais exemple pour ses enfans et pour la jeunesse de la Cour.

En entrant dans le Ministère, je m’appliquai à connaître le Roi que les circonstances m’obligeoient d’approcher intimement et de servir. J’avais entendu dire que personne ne l’avoit bien connu. Madame de Pompadour qui 1 avoit étudié avec réflexion, m’avoit dit plusieurs fois que ce Prince étoit inconcevable, et je me souviens que les derniers jours de sa vie, elle me répéta à plusieurs fois qu il étoit indéfinissable et que je le verrois après sa mort ; qu’il étoit capable de se porter aux extrémités les plus extravagantes en tout genre, j’avoue que je n’ai jamais trouvé le Roi inconcevable, pas plus que je ne trouve inconcevable qu’un morceau de terre entre les mains d’un

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sculpteur représente ou un héros ou un cochon; ce qu’il y a d’étonuant c’est que cet amas de boue ait assez d’élasticité pour quitterlamaindu sculpteur qui le tientetse jeter dans une autre; je ne l’en jugeois plus capable et je croyoisles vices de son caractère, dont le premier est d’aimer le mal pour le mal, assez affaibli par l’inertie totale de son âme, pour penser qu’avec des précautions et des ménagemens sur sa vanité, il feroit du mal par son existence, mais que l’on pourroit parer aux grands inconvénients. Je sentois parfaitement et le disois chaque jour, que ce qu’il y avoit de plus affligeant pour son ministre, étoit de ne pouvoir plus acquérir de gloire auprès d’un tel souverain, mais j’avois le projet, si le Roi s’affaiblissoit encore de profiter de mon ascendant sur son esprit pour arranger les affaires intérieures de son royaume, le rendre florissant et les peuples heureux et tranquilles, en proportion du crédit que je devois acquérir, et qu’il^étoit en moi de n’employer qu’aux vues bienfaisantes du bonheur et de la tranquillité de l’État. En réussissant dans ce projet très possible, j’assurois le repos de la vieillesse du Roi; je lui donnois une réputation de bonté, qui est celle qui me paroit la plus flatteuse pour un prince et qui étoit sûrement la seule que le prince pût acquérir; enfin, en mon particulier, je satisfaisois mon amour et mon ambition pour le bien et je partageois la reconnaissance de la réputation de bouté qu’auroit méritée le Roi ; si au contraire je ne réussissois pas dans ce projet, j’étois déterminé de quitter le ministère et d’abandonner un homme à qui l’on ne pouvoit inspirer ni gloire, ni honneur, ni bonté.

Après une étude suivie dont rien ne m’a jamais distrait, je voyois le Roi un homme sans âme et sans esprit, aimant le mal comme les enfants aiment à faire souffrir les animaux, ayaut tous les défauts de l’àme la plus vile et la moins éclairée, mais manquant de force, à 1 âge où

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il étoit, pour faire éclater ses vices aussi souvent que la nature l’auroit porté à les montrer : par exemple, il aurait, comme Néron, été enchanté de voir brûler Paris, de Bellevue ; mais il n’aurait pas eu le courage d’en donner l’ordre. Le spectacle qui lui feroit le plus de plaisir, seroit celui de voir les exécutions de la grève ; mais il n’a pas le courage d’y aller. Si on vouloit lui faire le plaisir de rouer quelqu’un dans la petite cour de marbre de Versailles, je suis bien sûr qu’il quitteroit le lit de sa maîtresse, dans les moments où il paroit lui être le plus attaché, pour aller dans un coin de la fenêtre être témoin avec détail de l’exécution. 11 se dédommage autant qu’il peut de ces spectacles si conformes à son goût, en regardant avidement tous les enterremens qu’il peut rencontrer ; il a vu passer celui de Madame de Pompadour ; il parle continuellement d’enterremens de maladies, d’opérations de chirurgie; il marque de la satisfaction de la mort de tous ceux qu’il connoit, et quand on ne meurt pas, il prédit que l’on mourra: je suis persuadé que ce qui l’attache le plus à la chasse, c’est la destruction. Avec ce naturel, il est étonnant qu’il n’ait pas aimé la guerre ; mais la frayeur pusillanime de la guerre, qu’il marque d’une façon dégoûtante au plus petit accident qui lui arrive est encore plus forte en lui, que son goût pour la souffrance et la mort des autres. Une partie du mauvais naturel que je viens de décrire vient du peu d’idées de ce prince, de la nullité de son âme, qui ne peut être remuée que par des spectacles ou des faits qui font horreur nécessairement à la nature ; mais son goût pour le mal tient aussi à sa méchanceté naturelle qui le porte à faire souffrir quand il en trouve l’occasion, et qui ne le porte jamais à faire du bien quelque occasion qu’il en trouve. Je ne crois pas que personne le lui ait vu depuis sa naissance un mouvement de sentiment pour le bien : 11 n’est point avare comme on le croit : si, étant dénué de sentimens, il peut avoir une vertu, c’est celle d’être assez

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noble sur l’argent ; il n’en donne pas par lui-même, parce que ce seroit faire du bien, et qu’il lui est impossible d’avoir les sentimens de l’obligeance; l’on croit assez communément qu’il est bon père; rien n’est moins juste que cette opinion: il ne pouvoitpas souffrir son fils, qui le lui rendoit bien et qui marquoit trop ouvertement Je mépris qu’il avoit de son père ; mais le Roi m’a dit pendant la dernière maladie du Dauphin, son fils, et m’a écrit qu’il étoit fâché de sa mort, parce que le Royaume et les parlemens en particulier craignoient son fils et par conséquent désiroient sa conservation à lui, Roi ; et il n’a jamais eu d’autres motifs, pour être fâché de tels ou tels événemens, que lorsqu’il les croit relatifs ou à sa conservation ou au bien des autres. Il ne se soucie point du tout de ses petits enfants : il aimeroit mieux le Dauphin que les autres, parce qu’il est plus maussade et que tout ce qu’il désire c’est que son successeur ne soit pas l’espérance de la nation : ce n’est pas un sentiment de gloire, c’est la peur qu’on ne se défasse de lui.

Il avoit un grand désir d’avoir de petits-enfans par la crainte que, s’il n’avoit pas de successeur,, sa vieillesse ne fût troublée par différens partis et qu’il ne fût méprisé des deux côtés.

Il a une vanité inconcevable, la vanité des valets poussée aussi loin qu’il est possible; mais il n’a pas la force de la faire valoir, car il a le mérite de sentir qu’il n’est capable de rien, et il convient intérieurement que son caractère malheureux est audessous de tous les caractères de la nature. Je lui ai entendu dire qu’il était l’inconséquence même et qu’il ne seroit pas étonné d’être fou; certainement il est inconséquent; car, étant par la plus sotte vanité, jaloux de son autorité, il n’a pas de volonté et est abandonné par faiblesse à celle des différents ministres qui travaillent avec lui; il leur marque l’indifférence la plus dégoûtante pour toute espèce d’affaires, comme pour toute espèce de personnes ; sa

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vanité lui fait croire qu’il suffit, pour conserver son autorité, qu’il renvoie detems à autre les ministres auxquels il a marqué de la confiance, car il leur en marque à tous infiniment, puisqu’il fait tout ce qu’ils veulent; mais je ne crois pas qu’il ait dit à aucun qu’il le conserveroit auprès de lui toute sa vie; il n’a paru avoir de la tenue que pour M. de Saint-Florentin, parce qu’il se croit audessus de lui par les talens ; qu’il sait les friponeries (sic) continuelles qu’il fait, les méchancetés dont il est capable, et la crapule où il vit. Il faut convenir que les mauvais sujets ont un accès marqué à sa bienveillance ; il sent qu’il a tous leurs défauts et il espère qu’ils lui serviront d’excuse; il est comme ces femmes galantes qui désirent et soupirent tant qu’elles peuvent à la perdition des jeunes femmes, croyant couvrir, ou du moins faire oublier les anciennes histoires de galanterie par les nouvelles.

Il croit que l’éclat qu’il met dans ses amours est une preuve de son autorité et la bassesse qui en résulte une marque de soumission : il regarde la résistance contre l’objet de sa fantaisie, comme un manque de respect pour la personne Royale ; il ne connaît à cet égard ni décence, ni rang, ni considération, ni honnêteté : il croit que tout doit plier devant sa maîtresse, parce qu’il l’honore de son intimité; il est hardi dans le genre de manquer à toutes les bienséances ; il ne l’est que dans celui-là. Alors il croit avoir montré son pouvoir et avoir montré à sa Cour, à ses peuples, à l’Europe, qu’il est véritablement un monarque respectable. Quelquefois la crainte lui donne apparence des remords (sic) : on le voit embarrassé de sa turpitude, comme il le seroit, s’il pouvoit avoir une âme susceptible de remords ; mais il sort de cet embarras par de la fureur intérieure ; il prend en avertion ceux en petit nombre qui paraissent le désapprouver, et il arrive très fréquemment que la désapprobation de son infamie l’engage à l’augmenter et à lui donner plus de publicité i- 42

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et de consistance. C’est ce qui est arrivé pour cette Dame Du Barry ; il la vit comme une fille qui alloit souper chez Le Bel ; il eut envie de l’avoir ; Le Bel s’y opposa par la crainte qu’une fille publique ne le rendit malade; l’opposition de son valet de chambre augmenta son désir, il maltraita Le Bel et eut cette fille. Il la fit venir, comme je l’ai dit, aux voyages de Compiègne et de Fontainebleau, à la fin du dernier, on apprit que le Roi avoit écrit au comte de Noailles que la chair étoit faible (il auroit pu ajouter l’esprit et le cœur) et qu’il donnoit l’appartement de Le Bel à madame la comtesse du Barry. Cette volonté du Roi dès qu’elle fut connue produisit les bruits qu'incessamment celte Dame Dubarry seroit présentée.

Personne ne pùt croire, dans le premier moment, un éclat aussi infâme, parce que personne jusqu’alors n’avoit jugé le Roi. La foiblesse de son âme, son air timide, qui tient beaucoup à sa bêtise, sa belle figure qui a le caractère delà décence, son âge, l’exemple qu’il devroit donner à des enfans aussi jeunes que les siens, le mariage prochain de son petit-fils, tout concouroit pour faire rejeter le bruit d’une action aussi méprisable que celle de la présentation d’une fille supposée mariée, contre toutes bonnes mœurs à l’infâme frère d’un homme de rien qui tenoit école publique d’escroquerie et de prostitution dans Paris; je crois effectivement, quelque mauvaise opinion que j’aie du Roi, qu’il n’auroit pas osé se porter a une action aussi indécente, s’il n’y avoit été encouragé par le maréchal de Richelieu qui, par malheur pour la Cour et pour la France, se trouvoit être le premier gentilhomme d’année en service ; je crois même que la du Barri n’auroit pas osé porter ses vues jusque là sans les conseils de M. de Richelieu qui eut la malheureuse facilité, par son ancienne connoissance avec la du Barri, de pouvoir dans cette occasion faire triompher son goût pour l’intrigue et pour le vice.

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M. de Richelieu, né, à ce que l’on dit. avec une figure agréable que je n’ai jamais vue, a été dans sa jeunesse le héros de la galanterie; il lui en restoit quand je l’ai connu, des grâces un peu trop chargées de mines et quelques contes assez agréables; il auroit pu passer pour un vieux débauché encore aimable dans la société, si son caractère avoit été assez sage pour le contenir dans le seul cadre qui lui convenoit ; mais l’esprit trop léger de M. de Richelieu, son imagination décousue qui le porte toujours jusques à la chimère..., le cœur le plus pervers que la nature lui a donné. Son esprit, si on lui ôte quelques grâces, est très médiocre. Comme sa vie a eu quelques scènes de roman, il s’est abandonné à son imagination qui lui a présenté des objets fantastiques d’ambition; il a cru qu'il pouvoit les remplir; il a pensé que tous les moyens étoient bons pour parvenir à son but et son caractère sans principes ne lui a présenté que ceux qui sont contraires à l’honnêteté et à la probité.

M. de Richelieu a mal fait une ambassade à Vienne ; il s’est cru un grand politique. Il a du courage et a bien commandé des armées ; il a cru (sic) qu’il nuisoit à la réputation d’un grand général: il a commandé dans des provinces à la honte du ministère qui a souffert les indignités que ces provinces lui reprochent; il s’est cru propre à l’administration intérieure. Il a été élevé à la Cour, a eu par intrigue une charge, et a pensé que 1 intrigue seule le feroit parvenir au premier ministère, sans se connoître lui-même, ignorant les bornes très étroites de son talent et de son esprit ; il s’est cru propre à tout, et lorsqu’il n’est pas arrivé à ce qu’il désiroit, il a toujours soupçonné que les ministres s’y opposoient par jalousie. Il m’a cru jaloux de lui et je ne lui ai pas fait l’honneur de l’être. Je ne Je crois propre qu’à être moqué dans tous les emplois qu’il remplira, soit dans celui d’intrigant et de commode du Roi actuel, sans que

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cependant il en tire aucun avantage que celui de tracasser, intriguer, fonder des espérances chimériques sur un degré de pouvoir qui mettroit encore plus en évidence les vices honteux et déshonorans de son cœur, ainsi que son ineptie pour l’administration. M. de Richelieu est le héros de la bassesse à qui la France doit l’élévation indécente et le pouvoir extraordinaire de faire du mal où est parvenue la Dame du Barri : le malheureux caractère du Roi n’auroit pas eu la force qui longtems fera gémir le royaume, s’il n’avoit été soutenu et ménagé par le vice lui-même personifié dans M. de Richelieu.

Un accident retarda de quelques jours la présentation de madame du Barry ; le Roi tomba de cheval à la chasse et se fit mal au bras, parce qu’il tomba dessus ; la crainte de la chute qu’il avoit faite sur le bras lui ôta la force de se mettre sur ses pieds: il se passa dans la forêt une scène de foiblesse qui seroit dégoûtante pour une petite fille de dix ans; le Roi qui sentoit la honte de sa pusillanimité soutenoit qu’il avoit le bras cassé; il ne l’avoit point, mais on le traita comme il vouloit l’être ; et ce qui auroit été un accident, dans un village, pour un petit garçon, fut, par les pleurs du Roi, un accident qui l'a estropié : la crainte du mal l'a empêché longtemps de mouvoir son bras, de manière qu’il a perdu une grande partie de l’usage qu’il devroit en avoir. Je crois que le Roi est le premier exemple d’un homme estropié par peur, et cet exemple dépeint parfaitement la consistance de son âme.

Cet accident retarda donc la présentation , mais ne l’empêcha pas, car, je le répète, le courage ne manque au Roi que pour bien faire. M. de Richelieu toujours d’année continua à présenter la facilité de cette présentation comme un acte nécessaire à la puissance et à la satisfaction de son maître, il assura que l’on s’y attendoit

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et que toute la Cour non seulement seroit contente, mais même seroit aux pieds de madame du Barri. Le Roi ne doutoit pas de la bassesse de ses sujets, car il m’a écrit en propres termes : « Elle est jolie, elle me plaît, cela suffit ; dès que je le voudrai tout le monde sera à ses pieds *. » Le Roi craignoit sans doute que mesdames ses filles, à qui il failoit aussi que madame du Barri fût présentée, ne fussent pas aussi contentes de l’apparition et de lafréquentation de sa maîtresse que ses autres* sujets dévoient l’être : il eut de l’embarras de leur faire confidence de ses amours et de ses projets. M. de Richelieu, fertile en bons expédiens, en trouva un fort décent, ce fut d’envoyer le gouverneur des enfans de France, de la part du Roi, prévenir mesdames ses filles que leur père étoit dans l’intention de leur présenter et de mettre dans la société de la Cour la fille publique des rues de Paris qu’il avoit élevée au rang de sa maîtresse. Le duc de la Vauguion ressemble bien à l’annonce d’un vice et d’une vilaine action; aussi, au mépris de toute décence pour lui et pour la place qu’il occupoit, se chargea-t-il de la commission. Mesdames prouvèrent par leur conduite qu’elles ne valoient pas la peine d’une précaution môme aussi indécente, et madame du Barri au grand étonnement d’un peuple innombrable qui s’assembla dans les galeries et dans les appartemens , fut présentée au Roi et à la famille royale par une madame de Béarn que M. de Richelieu avoit séduite pour une fonction aussi humiliante.

Je fus plus affligé de cet événement pour le Roi que pour moi, quoique je sentisse bien toutes les suites que la faveur d’une fille mise sur le trône par M. de Richelieu

1. Nous avons reproduit la lettre de Louis XV. La citation du duc de Choiseul n’est pas exacte. L’original de la lettre porte :

« Ce déchaînement contre elle a été affreux, pour la plupart à tort ; on « serait à ses pieds si... »

Louis XV n’a pas achevé sa pensée. Qu’a-t-il voulu dire?

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qui connaissoit le mépris que j’avois pour lui, et qui, selon son caractère, devoit rallier autour de la protégée du Barri tous les intrigans, les espèces, suivant la Cour et mes ennemis.

Je comprends aisément que, pour obtenir les faveurs d’une femme, une tête échauffée se permette de faire quelques sottises et de manquer aux principes les plus reçus, mais, quand on a une fille publique en sa possession, il est extraordinaire qu’un Roi ne préfère pas d’en jouir dans son intérieur plutôt que de la mettre en évidence vis-à-vis de l’Europe avec éclat et avec déshonneur. La présentation faite, des amis supposés de madame du Barri songèrent à lui former une Cour. M. d’ Aiguillon fut admis dans son intimité par son cousin M. de Richelieu ? Les deux Laval, de Villeroi, ne restèrent pas en arrière pour la bassesse, et M. de Soubise, qui se croyoit l’ami du Roi, auroit eu mauvaise grâce, ainsi que M. de la Vallière de répugner à vivre avec une fille, eux qui étoient habitués à la plus mauvaise compagnie par leur genre de vie habituel. Le point le plus difficile dans ce début étoit de former une société de femmes ; l’on ne pouvoit espérer que madame de Béarn, qui avoit aussi par trop le maintien d’une tante d’emprunt, pour être introduite dans la société du Roi y suffiroit. On imagina d’engager le Roi à faire un grand voyage à Marly.

On étoit dans le doute, lorsque les parlemens chassoient par leurs arrêts la société des Jésuites de France, sur le sentiment du Roi à l’égard de ces moines. Les jésuites et leurs partisans cherchoient à persuader que le Roi les aimoit et qu’il connaissoit en eux les vrais défenseurs de la religion ; il est vrai que je lui ai entendu répéter dans ce temps que les jésuites avoient toujours combattu l’hérésie, et que l’on les disoil nécessaires au bien de la Religion. . . , . .

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M. de Choiseul a pris soin de nous avertir en tête de ce morceau qu’il a écrit le lendemain de sa disgrâce, pour montrer le calme de sa belle âme impassible, inaccessible aux ressentiments de la vulgaire humanité.

Il ne pouvoit mieux s’y prendre pour faire voir à quel point il étoit vindicatif, haineux, grossier, malgré tous ses airs de grand seigneur. Que Louis XV fût d’un caractère dur, peu enclin à l’indulgence et mélancolique, personne ne l’ignore; mais le comparer à Néron, chantant en face de l’incendie de Rome, ou au marquis de Sade, cherchant la volupté dans les supplices, c’en est trop, et les termes ignobles (bête, cochon), en parlant de son bienfaiteur, achèvent de soulever le dégoût1. M. de Choiseul conteste au maréchal de Richelieu même les agrémens de la figure, et lui impute, bien à tort, nous croyons, d’avoir causé l’élévation de madame du Barry. Quant à cette dernière, il n’a qu’une flétrissure, qu’il répète à satiété, sans preuve, au point de faire douter de la vérité de ses paroles, par l’excès de l’invective. Tel est au reste le résultat de ces violences de langage, c’est de se retourner contre leurs auteurs et de les couvrir de la fange qu’ils ont voulu jeter sur leurs adversaires.

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