‹ Histoire de madame du BarryChapitre 35 sur 304 · Arch. nat. Liasse, 1758. Commissariat de Charpentier · texte numérisé non relu

Arch. nat. Liasse, 1758. Commissariat de Charpentier

3. M. Duclos était un excellent employé des Archives. Nous l’avions connu lorsque le dépôt était encore à la Sainte-Chapelle (1847). Il connaissait merveilleusement les registres du Parlement et du Châtelet. Ce vétéran de la section judiciaire est mort regretté de tous ceux qui avaient pu l’apprécier.

M. Duclos avait été le secrétaire de M. Terrasse père, lequel était lui-même un ancien greffier du Parlement de Paris. M.Du-

était intervenu un jugement du Châtelet : elles sont restées sans résultat. Réduite à elle-même, qu’est-ce que prouve la plainte de la dame Rançon et quelles inductions peut-on en tirer ? Il est toujours délicat de prononcer sans entendre les deux parties et c’est surtout en pareille matière qu’il faut se défier d’un récit qui n’est pas contradictoire. Sous ces réserves, voici notre appréciation.

Les déclarations de la dame Rançon nous paraissent sincères, la scène qu’elle raconte a un caractère de précision qui la rend vraisemblable par elle-même, elle avait eu trop de témoins pour être inventée à plaisir. Telle doit avoir été l’impression du commissaire, puisqu il a reçu la plainte et l’a rédigée avec soin. C’est lui-même qui a tenu la plume. De là, il faut conclure que les accusations de la dame Lametz étaient calomnieuses ; si elles eussent été vraies, si la mère avait mérité la qualification de Proxénète, si la fille eût été une dévergondée de la rue, elles n’auraient pas osé comparaître devant le magistrat de police, ou bien celui-ci ne les aurait pas écoutées. On trouverait dans son procès-verbal une trace de son mépris pour des créatures de cette sorte, osant braver la notoriété publique et parler le langage de femmes honnêtes.

Il faut donc écarter des paroles de la dame Lametz tout ce qui n’est que grossièretés et injures; elles ne doivent retomber que sur elle-même ; au lieu de finir en menaçant de se plaindre au curé de la paroisse,

clos était donc le dernier dépositaire des traditions parlementaires. Ses connaissances étaient précieuses et l’avaient mis à portée de rendre les plus grands services aux Archives et à ceux qui les fréquentent.

elle aurait mieux fait de commencer par là et de s’en tenir au placel qu’elle voulait rédiger. C’était une question de moralité ; elle aurait été portée devant son juge compétent et là, peut-être, 1 avantage n aurait-il pas été pour la dame Rançon.

En effet, à ne prendre que ce qu’elle nous dit ellemême, sa conduite n’est pas à l’abri de tout reproche. Elle s’était montrée d’une grande complaisance pour les fréquentations du jeune Lametz. Sans doute il faudrait savoir quel était exactement l’âge de ce dernier et s’il était maître de ses actions ; mais dans l’hypothèse la plus favorable, il ne pouvait que prétendre au mariage. La mère de famille, c’est-à-dire, madame Lametz devait donc être la première consultée et il n’apparaît point qu’il en ait été ainsi. La plainte de la dame Rançon ne le dit pas, ce qu’elle n’aurait pas manqué de faire, s’il avait été possible d’opposer cette réponse péremptoire aux clameurs de la dame Lametz.

La dame Rançon a bien eu conscience de cette position délicate : elle donne à sa fille quatorze ans et demi, elle ne pouvait ignorer qu’étant née le 19 août 1743, elle avait quinze ans et huit mois au 18 avril 1759. Elle se donne comme fréquentant la dame Peugevin : elle voyait tout au plus la femme de chambre de cette dame, laquelle n’était autre que sa propre sœur, Hélène Bécu, celle que nous connaissons sous le nom de la belle Hélène. C’était se rehausser un peu artificiellement. Elle dit encore que Jeanne n’a pas compris les injures très intelligibles, qui lui ont été adressées. N’était-ce pas aller trop loin et trop jouer à Y Agnès ? On ne saurait oublier quel avait été le passé d’Anne Bécu et ce qui va suivre

n’autorise que trop à lui reprocher une grande facilité de mœurs.

Nous devons faire remarquer toutefois dans l’intérêt des plaignants qu’ils se bornent à réclamer une réparation d’honneur. Ils ne demandent pas d’argent et ne font pas de cette affaire une spéculation, ceci est à leur avantage et plaide en leur faveur.

Si la jeune fille a dû comprendre les propos cyniques et les menaces de madame Lametz, elle a eu le mérite de n’y répondre que par le silence ; toucher c’est frapper, elle n’a repoussé les voies de fait dont elle était l’objet qu’en s’échappant des mains qui l’avaient saisie, pour rentrer au plus vite chez sa mère. La douceur sera toujours le trait le plus saillant de son caractère. Elle ne se défendra jamais autrement, c’est la seule arme à son usage.

En dehors de ces appréciations, un fait subsiste : c’est la connaissance par Jeanne Bécu, d’un coiffeur nommé Lametz ; pendant cinq mois au moins, de décembre 1758 à avril 1759, elle a reçu des leçons de coiffure ou pour parler le langage du procès-verbal, elle a appris à friser l. Elle avait près de seize ans, et demeurait chez sa mère et son beau-père qui avaient un domicile établi depuis 1756 à notre connaissance. Yoilà les éléments biographiques qui se dégagent de ce document.

On comprend maintenant les allusions des satires et des pièces de théâtre contemporaines, on représente toujours madame du Barry comme ayant pour amant Frison (la Bourbonnaise à la guinguette), ou

1. Comp. le procès-verbal dressé après la mort de Philippe Bécu.

Retappe (la belle Bourbonnaise de Beaunoir), ce sont les Figaros du temps ; de là aussi ces vers :

Je sais qu’autrefois les laquais Ont fêté ses jeunes attraits,

Que les cochers, les 'perruquiers L’aimoient, l’aimoient d’amour extrême;

Mais pas autant que je ne l’aime.

Avez-vous vu, ma du Barry?

Elle a ravi mon âme, etc.

ces vers se trouvent partout : dans les Lettres de madame du Deffant, vol. II, p. 168. Dans le recueil de Paulmy à l’Arsenal, p. 166, etc. M. de Ghoiseul, raconte aussi d’après M. de Saint-Florentin « qu’elle avait été livrée à tous les perruquiers et les valets l. »

Les Anecdotes se bornent à dire « le coiffeur qui faisait la cour à mademoiselle Rançon se nommait Lamet » en cela il disait vrai, ce qui suit n’est que fables et amplifications, et telle est en général la dose d’exactitude que ce livre renferme, pour deux lignes de vérité, deux pages de mensonges ou tout au moins d’erreurs.

L’avantage de notre document est précisément de rectifier les fausses notions répandues sur la chronologie des premières années de Jeanne Bécu. On voit qu’en 1758-1759, elle est encore chez sa mère, elle y a un asile, elle n’est donc pas sur le pavé glissant de Paris, offrant de la menue mercerie comme la mignonne de Restif de la Bretonne2.

Elle n’est pas davantage chez le marchand de modes Labille ; à entendre les Anecdotes , l’aventure

l V. p. no.

2, V. MM. de Goncorurt, II, p. 138.

JEANNE BECU ET LE COIFFEUR LAMETZ. 39

de Lametz serait arrivée pendant qu’elle était dans cette maison, après 1760 l, c’est le contraire seul qui est vrai ; en 1759, se place l’épisode de Lametz, avec les atténuations quJil comporte, la présence des parents, etc., plus tard seulement, Jeanne Bécu entrera chez Labilie. Il y avait donc interversion complète des faits.

Il n’est pas jusqu’au nom du coiffeur qui n’ait été estropié et auquel il faut rendre sa véritable orthographe, il s’appelait Lametz. Nous l’avons trouvé dans la plainte où il est écrit sans Z et dans les papiers des anciennes faillites, conservés au tribunal de commerce de la Seine. Le 15 janvier 1780, un sieur Charles Lametz, marchand de modes, rue Neuve-des- Petits-Champs, déposait son bilan2, c’était bien le magasin de la dame Lametz qui demeurait aussi rue Neuve-des-Petits-Champs, vis-à-vis de la Compagnie des Indes3, un marchand de vin porte encore aujourd’hui le nom écrit de la même manière.

Nous étions curieux de savoir ce qu’était devenu Lametz. S’il eût été vendu dans ses meubles et obligé de fuir en Angleterre comme le dit Pidansat, il eût été déclaré en faillite. Tel était le prescrit de l’ordonnance de 1673. (Art. 1er.)

Les archives du tribunal de commerce, plus heureuses que celles de l’Hôtel de Ville et delà Préfecture de police, ont échappé aux incendiaires de 1871. Là, sont conservés les papiers des anciennes faillites jusqu’en 1750.

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